Le dernier loup de László Krasznahorkai

Le dernier loup de László Krasznahorkai.

Cambourakis, collection Irodalom, septembre 2019, 80 pages, 15 €, ISBN 978-2-36624-442-7. Az utols ó farkas (2009) est traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly.

Genres : littérature hongroise, roman court (novella).

László Krasznahorkai naît le 5 janvier 1954 à Gyula (sud-est de la Hongrie). Il étudie le Latin, le Droit puis la Littérature (thèse sur Sándor Márai) et commence à écrire. Il est écrivain (nouvelles, romans, essais, scénarios) et reçoit plusieurs prix littéraires. Du même auteur : Tango de Satan (Gallimard, 2000), Au nord par une montagne, au sud par un lac, à l’ouest par des chemins, à l’est par un cours d’eau (2003), La mélancolie de la résistance (Gallimard, 2006), Guerre et guerre (Cambourakis, 2013) et Seiobo est descendue sur Terre (Cambourakis, 2018). Plus d’infos sur son site officiel (en anglais).

Pour une fois, je vais mettre le résumé de l’éditeur. « Lorsqu’il reçoit, de la part d’une énigmatique fondation, une invitation à se rendre en Estrémadure afin d’écrire sur cette région en plein essor, l’ancien professeur de philosophie est persuadé qu’il s’agit d’une erreur. Pourquoi s’adresserait-on à lui, qui a renoncé à la pensée et à l’enseignement depuis des années ? Qui plus est pour aller dans cette région reculée d’Espagne ? C’est pourtant le récit de ce voyage (qu’il a donc effectué) et de l’enquête autour du dernier loup dans laquelle il s’est trouvé plongé, qu’il relate dans un bar berlinois… Le dernier loup est certainement la première novella où Krasznahorkai déploie une phrase unique sur un si long nombre de pages. Au-delà de l’impressionnante prouesse stylistique, cette phrase tout en circularités temporelles sert une réflexion subtile sur les liens entre l’homme et la nature, opérant dans le même temps une véritable entreprise d’envoûtement du lecteur qui se retrouve happé par ce récit, ne pouvant se extraire qu’au point final. »

Gloups, une phrase unique sur près de 80 pages ! Vais-je être happée ?

Au café Sparschwein, tenu par un barman hongrois, l’homme boit sa Sternburger et rit, ça doit être une erreur, « il repoussa la lettre » (p. 10), pourtant elle vient bien de cette Fondation à Madrid, mais il n’est plus professeur, il n’est plus « cet homme d’autrefois » (p. 11), mais il a besoin d’argent, va-t-il accepter ?, « c’est un vrai cauchemar » (p. 12), l’Estrémadure…, va-t-il s’y rendre ?, d’ailleurs c’est quoi cette région ?, c’est où ?, « l’Estrémadure est la partie aujourd’hui espagnole de l’ancienne Lusitanie, c’est une région limitrophe au Portugal, située au-dessus de l’Andalousie et en dessous de la Castille-et-Léon, et c’est de cette région que sont issus les conquistadors, ça alors ! » (p. 14-15), l’Estrémadure…, comment pourrait-il écrire ses pensées, son ressenti, lui qui ne pense plus, « penser à quoi ? puisque la pensée était finie » (p. 20), sur quoi va-t-il bien pouvoir écrire ?, sur les travailleurs saisonniers arabes de Navalmoral de la Mata, sur le dernier loup qui aurait péri « au sud du fleuve Duero en 1983 » (p. 23) ?, mais il n’a pas envie d’écrire et il n’ose pas le dire aux membres de la Fondation qui l’ont si bien accueilli et qui sont si gentils avec lui (et qui paient tous ses frais et une belle somme), pourtant le voyage est merveilleux, c’est que « l’Estrémadure possédait un charme particulier […], la nature était magnifique […], tout spécialement la dehesa, ce paysage très légèrement ondoyant planté de chênes verts » (p. 34), puis l’ancien professeur et sa traductrice ont rendez-vous avec José Miguel, un spécialiste des loups, dans un restaurant d’Albuquerque, « une petite ville-fantôme perchée au sommet d’une immense montagne en forme de cône qui se dressait au beau milieu d’une plaine » (p. 46), quant aux loups, ah !, il y a « quelque chose de merveilleux dans leur caractère » (p. 59), José Miguel va leur raconter une histoire émouvante, tragique, l’histoire non pas du dernier loup mais des derniers loups…

Alors, ai-je été happée ? Oui ! J’ai lu ce livre d’une traite, comme si j’étais au bar avec l’homme et le barman, comme si j’avais écouté cette histoire au lieu de la lire. Cet auteur hongrois est vraiment incroyable ; j’ai eu quelques questions restées sans réponses après la lecture de Au nord par une montagne, au sud par un lac, à l’ouest par des chemins, à l’est par un cours d’eau mais ici, le genre est totalement différent, c’est impressionnant, de précision et d’émotion.

Les « liens entre l’homme et la nature » dit l’éditeur, je dirais les liens entre les humains et la pensée, entre les humains et la philosophie, entre les humains et le progrès (sensé lutter contre la misère), et oui bien sûr entre les humains et la nature, nature qu’on détruit et animaux qu’on assassine sans se poser de question et souvent en toute impunité… Ce récit est bouleversant.

Ma « phrase » préférée, ou plutôt mon extrait de phrase préféré puisque le texte est une longue phrase ininterrompue : « l’amour des animaux est le seul amour qui ne déçoive jamais » (p. 60). Qui est, comme moi, d’accord avec cette phrase ?

Une très belle lecture que je mets dans Challenge Cottagecore (catégorie 2, retour aux sources, puisque l’Estrémadure est une région hors du monde, isolée, sauvage, montagneuse), Challenge lecture 2021 (catégorie 30, un livre dont l’histoire se déroule dans un pays européen, ici l’Espagne, 3e billet), Mois espagnol (l’auteur est Hongrois mais son texte se déroule dans une région espagnole peu connue), Petit Bac 2021 (catégorie Animal pour Loup), Projet Ombre 2021, Les textes courts et Voisins Voisines 2021 (Hongrie).

Histoire d’une mouette et du chat qui lui apprit à voler de Luis Sepúlveda

Histoire d’une mouette et du chat qui lui apprit à voler de Luis Sepúlveda.

Métailié, collection Suites, mai 2012, 126 pages, 7 €, ISBN 978-2-86424-878-1. Historia de una gaviota y del gato que le enseñó a volar (1996) est traduit de l’espagnol (Chili) par Anne Marie Métailié.

Genres : littérature chilienne, novella.

Luis Sepúlveda naît le 4 octobre 1949 à Ovalle (Chili) mais grandit dans le quartier ouvrier de Santiago. Il pratique le football puis se lance en littérature. Étudiant, il soutient le gouvernement de Salvador Allende et il est emprisonné sous la dictature du général Augusto Pinochet en tant qu’opposant politique. Libéré, il est exilé en Suède mais va voyager en Amérique du sud (Équateur, Pérou, Colombie et Nicaragua) avant de s’installer en Europe (Allemagne puis Espagne). Militant à la Fédération internationale des droits de l’homme et à Greenpeace, il voyage régulièrement (Amérique du Sud, Afrique) et écrit (pour les adultes et pour la jeunesse). Il meurt le 16 avril 2020 à Oviedo (Espagne).

En mai 2017, j’avais lu L’Ouzbek muet et autres histoires clandestines, un recueil de très bonnes nouvelles, plutôt politiques, en poche. Après avoir lu Histoire d’une baleine blanche en février pour le Mois Amérique latine, j’avais très envie de relire encore cet auteur chilien. Je profite donc du Mois espagnol et sud américain.

Hambourg, Allemagne. Zorbas est un « chat grand noir et gros » (p. 17). La famille chez qui il vit depuis cinq ans part en vacances pour deux mois (un ami viendra le nourrir et nettoyer sa litière). « Deux mois pour se prélasser dans les fauteuils, sur les lits, ou sortir sur le balcon, grimper sur les toits, aller jusqu’aux branches du vieux marronnier et descendre le long de son tronc jusqu’à la cour, où il retrouvait les chats du quartier. Il n’allait pas s’ennuyer. Pas du tout. » (p. 22).

En plongeant pour attraper un hareng, Kengah, la mouette argentée, a été touchée par « la peste noire » (p. 23), c’est-à-dire une nappe de pétrole lâchée par un pétrolier qui nettoie illégalement son réservoir et, après maints efforts, s’étant arraché les plumes qu’elle n’arrivait pas à nettoyer, arrive à voler tant bien que mal. Elle atterrit sur le balcon où Zorbas prend le soleil. « C’était mon dernier vol, croassa la mouette d’une voix presque inaudible, et elle ferma les yeux. (p. 30). Avant de mourir, Kengah fait promettre à Zorbas trois choses : de ne pas manger l’œuf, de s’en occuper jusqu’à la naissance du poussin et de lui apprendre à voler. Zorbas promet et court chercher de l’aide mais Kengah a pondu l’œuf et a rendu l’âme.

Je dois vous dire que Sepúlveda est un géant, il m’arrache des larmes, saloperie de pétrole ! L’intensité dramatique augmente mais Sepúlveda fait de l’humour avec les chats Secrétario, Colonello et Jesaitout que Zorbas a consultés. Quand ils arrivent sur le balcon, c’est trop tard pour Kengah, mais les quatre chats découvrent « l’œuf blanc taché de bleu » (p. 51) et enterrent la mouette sous le marronnier. Le code d’honneur des chats du port dit que la promesse d’un chat est la promesse de tous les chats. Pendant vingt jours, les chats étudient et Zorbas tient chaud à l’œuf tout contre son ventre jusqu’à ce que la coquille se craquelle. « Maman ! Maman ! cria le poussin qui avait quitté son œuf. » (p. 65). Zorbas, Secrétario, Colonello et Jesaitout s’attellent à nourrir l’oisillon et, après que le chat de mar, Vent-debout ait certifié que c’était une oiselle, ils décident de l’appeler Afortunata car elle « a eu la chance, la fortune de tomber sous notre protection » (p. 84). Afortunada grandit bien mais les chats se demandent toujours comment lui apprendre à voler… « Si on suit les instructions techniques et si on respecte les lois de l’aérodynamique, on peut voler. N’oubliez pas que tout est dans l’encyclopédie, affirma Jesaitout. » (p. 100).

Aussitôt acheté, aussitôt lu et chroniqué. Quel roman magnifique, d’une grande poésie ! Il parle d’animaux, d’humains et de leur folie avec le pétrole (s’il n’y avait que ça !), d’écologie, d’amitié, d’honneur, d’entraide. Un si court roman, tellement émouvant, tendre et puissant, qui parle de tant de choses… Le courage de cette mouette, l’amour de ce chat, la persévérance de cet oisillon et l’amitié des autres chats, un pur bonheur. Ce livre est un trésor comme Histoire d’une baleine blanche, un message engagé que les humains ne doivent pas ignorer. Si je peux, je reverrai avec plaisir le film d’animation, La mouette et le chat, qui lui est Italien.

Je mets ce coup de cœur dans Challenge lecture 2021 (catégorie, 13, un livre dont le titre comprend le nom d’un animal, 3e billet), Jeunesse Young Adult #10, Littérature de l’imaginaire #9, Mois espagnol et sud américain, Petit Bac 2021 (catégorie Animal pour Mouette et Chat) et Projet Ombre 2021 (novella).

L’aliéniste de Fábio Moon et Gabriel Bá

L’aliéniste de Fábio Moon et Gabriel Bá.

Urban Comics, collection Indies, septembre 2014, 72 pages, 15 €, ISBN 978-2-36577-541-0. Traduit du portugais par Marie-Hélène Torres.

Genres : bande dessinée brésilienne, comics, adaptation d’un classique brésilien.

Fábio Moon (dessinateur) et Gabriel Bá (scénariste) sont des frères jumeaux nés le 5 juin 1976 à São Paulo au Brésil. Il sont connus pour Daytripper, bande dessinée (en 10 volumes parus entre 2009 et 2010) qui a reçu le Prix Eisner de la meilleure mini-série en 2010 et le Prix Harvey de la meilleure histoire en 2011. J’ai déjà parlé de Gabriel Bá pour Umbrella Academy 1 (d’ailleurs il faut que je lise les deux autres tomes).

Lorsque j’ai emprunté L’aliéniste de J.M. Machado de Assis, j’ai aussi emprunté la bande dessinée – que j’avais repérée chez Antigone – parce que j’étais curieuse de lire le texte puis de voir la mise en images.

Je ne vous refais pas un résumé, l’histoire est la même.

« La science est mon unique emploi. Itaguaï est mon univers. » (Simon Bacamarte, p. 7). C’est que, à Itaguaï, les fous inoffensifs vivaient libres et les fous furieux étaient enfermés chez eux jusqu’à ce qu’ils meurent. L’objectif de Simon Bacamarte était donc de les soigner.

Les personnages sont bien dessinés, l’aliéniste Simon Bacamarte, son épouse, Dona Evarista, son ami l’apothicaire, Crispin Soares, le père Lopes, les malades… L’asile, la Maison Verte, est beau aussi, et immense, même si, dans la bande dessinée, la maison est plus jaune que verte. Mais j’ai aimé ce jaune (identique à ce que vous voyez sur la couverture), je l’ai trouvé très… brésilien ! En tout cas, ça m’a plu de voir les gens si bien dessinés, tous différents, et de voir la révolte et l’évolution de l’histoire en images.

« Si un homme donnait cours à son imagination ou même s’il songeait à dire le plus petit mensonge, on le mettait immédiatement à la Maison Verte. Tout était folie. Les passionnés d’énigmes, les auteurs de charades, d’anagrammes, les médisants, les curieux de la vie d’autrui, ceux qui ne pensaient qu’à la débauche, les contrôleurs municipaux, personne n’échappait aux émissaires de l’aliéniste. S’il respectait les fiancées, il n’épargnait pas les galantes, disant que les premières cédaient à une impulsion naturelle et les secondes à un vice. Qu’un homme soit avare ou généreux, il allait quand même à la Maison Verte ; d’où l’allégation qu’il n’y avait pas de règle pour la pleine santé mentale. » (p. 53).

Alors, êtes vous gens de raison ou déments ? Mais, attention à la lucidité, elle est signe de folie, de désordre mental… Eh oui, personne n’est parfait !

Pour La BD de la semaine et les challenges 2021, cette année sera classique, BD, Challenge lecture 2021 (catégorie 60, un livre qui a deux auteurs), Mois Amérique latine et Les textes courts. D’autres BD de la semaine chez Noukette.

L’aliéniste de J.M. Machado de Assis

L’aliéniste de J.M. Machado de Assis.

Métailié, collection Suites, janvier 1984, réédition mars 2005, 98 pages, 6,50 €, ISBN 978-2-86424-534-5. O Alienista (1881) est traduit du portugais (Brésil) par Maryvonne Lapouge-Pettorelli.

Genres : littérature brésilienne, novella, classique.

Joaquim Maria Machado de Assis est né le 21 juin 1839 à Rio de Janeiro (Brésil). Ses parents étaient pauvres mais travaillaient dans un domaine appartenant à une aristocrate. Il a appris à lire, à écrire, et même le français, l’anglais, l’allemand, le grec ancien et est devenu typographe dès l’âge de 13 ans. Puis il est entré au Ministère de l’Agriculture et, passionné de littérature, a fondé (avec avec Joaquim Maria et Manuel de Oliveira Lima) l’Academia Brasileira de Letras en juillet 1897 (sur le modèle de l’Académie française). Journaliste, romancier, nouvelliste, dramaturge, critique littéraire et poète, il décrivait parfaitement les évolutions du Brésil à la fin du XIXe siècle et au tout début du XXe siècle (abolition de l’esclavage, proclamation de la république, bouleversements sociaux, progrès scientifique et technique…). Il est considéré comme le plus grand auteur brésilien et une petite info : passionné par le jeu d’échecs, il fit partie des cercles précurseurs du jeu d’échecs au Brésil (première référence à ce jeu dans la nouvelle Questão de Vaidade soit Question de vanité en 1864, fréquentation d’un club d’échecs dès 1868, premier problème d’échecs d’un auteur brésilien, Machado, publié en 1877 et premier tournoi d’échecs organisé au Brésil en 1880). Il est mort le 29 septembre 1908 à Rio de Janeiro laissant une bibliothèque de quelques 1400 ouvrages.

« Un médecin fonde un asile pour les fous dans la ville et fait le diagnostic de toutes les manifestations d’anormalité mentale qu’il observe. Peu à peu l’asile se remplit, bientôt il abrite la population presque tout entière, jusqu’à ce que l’aliéniste, en conséquence, sente que la vérité réside dans le contraire de sa théorie. Il fait alors relâcher les internés et enfermer la petite minorité de personnes équilibrées, parce que, en tant qu’exceptions, c’est elles qui sont réellement anormales. Puis il les libère. N’y aurait-il pas un seul homme normal ? […] » (préface de Pierre Brunel, p. 5). Voilà le postulat de départ de ce récit. Qu’est la normalité ? Qu’est la maladie mentale ? Le médecin a-t-il toujours raison ? Interrogeons-nous avec Machado !

Simon Bacamarte (Simão Bacamarte en portugais) a étudié en Europe, il est aliéniste diplômé. Il revient dans son Brésil natal, dans la petite ville d’Itaguaï, et y installe un asile, la Maison Verte (Casa Verde en portugais). Le conseil municipal et une partie de la population le suivent (sauf le père Lopes qui pense que vouloir enfermer les fous est un symptôme de démence) car il est bon de se « débarrasser » des fous, des monomaniaques, des illuminés, des violents. D’ailleurs le premier chapitre s’intitule « Où il est raconté comment Itaguaï s’enrichit d’une maison de fous » donc cet asile est un enrichissement pour la petite ville et « L’inauguration eut lieu en grande pompe […]. » (p. 29).

Le brave aliéniste espère « découvrir enfin la cause du phénomène et le remède universel » (p. 30), ainsi il pense « faire là œuvre utile pour l’humanité. » (p. 30). L’apothicaire Crispim Soares, avec qui l’aliéniste est ami pense même que cette œuvre est « Utile et excellente » (p. 30). L’aliéniste s’attelle « à une vaste classification de ses pensionnaires » (p. 33) [vous remarquerez l’utilisation du possessif] et devient même lyrique, « Donc il s’agit d’une expérience, mais une expérience qui va changer la face de la terre. Jusqu’ici, la folie, objet de mes travaux, était une île perdue dans l’océan de la raison. J’en viens à soupçonner qu’il s’agit d’un continent. » (p. 40).

Mais que faire si, au bout de quelques mois, pratiquement tout le monde est enfermé ? « La Maison Verte est une prison privée » (p. 51) déclara un médecin et même « Bastille de la raison humaine » (p. 59) selon un poète local. « La terreur s’accentua. […] La terreur positivement. » (p. 55). Une rébellion s’installe et ses membres sont de plus en plus nombreux. « À mort le docteur Bacamarte ! À mort le Tyran ! » (p. 61). Cette révolte menée par les canjicas serait-elle une allégorie politique et du pouvoir ? C’est qu’il y a eut un changement de gouvernement au conseil municipal et « Onze morts et vingt-cinq blessés » (p. 74).

Même l’épouse de Simon Bacamarte, Dona Evarista de Costa e Mascarenhas, est internée soi-disant pour démence ! Mais « la science est la science » (p. 46), n’est-ce pas ? Même si l’aliéniste décide subitement de « réexaminer les fondements de sa théorie concernant les affections cérébrales […]. » (p. 82). Et donc le lecteur sera bien surpris du retournement de situation !

Les premiers titres de Machado sont classés par les spécialistes en romantisme puis, après 1880, en réalisme (personne ne sait ce qu’il s’est réellement passé pour que le « nouveau Machado » soit si différent et l’auteur est toujours resté discret). L’aliéniste paru en 1881 est donc dans la deuxième partie de ses textes, en réalisme. En tout cas, il existe un débat : est-ce un court roman ou une longue nouvelle ? De mon côté, je dirais que L’aliéniste est effectivement un texte réaliste empli d’absurde et d’humour (voire d’ironie), qu’il est résolument moderne dans sa façon d’analyser l’âme humaine alors qu’il a été écrit il y a 140 ans, et qu’il m’a beaucoup plu, c’est pourquoi je lirai d’autres titres de J.M. Machado de Assis (si vous en avez un particulièrement à me conseiller ?).

En tout cas, lorsque j’ai choisi ce titre pour le Mois Amérique latine, je ne savais pas qu’il était paru en 1881 ! Il entre donc dans le challenge 2021, cette année sera classique, ainsi que dans le Projet Ombre 2021 et Les textes courts.

Demain, l’adaptation en bande dessinée, L’aliéniste de Fábio Moon et Gabriel Bá, scénariste et dessinateur de bandes dessinées, frères jumeaux nés à São Paulo au Brésil.

Histoire d’une baleine blanche de Luis Sepúlveda

Histoire d’une baleine blanche de Luis Sepúlveda.

Métailié, septembre 2019, 128 pages (voir en bas du billet), 12 €, ISBN 979-10-226-0901-2. Historia de una ballena blanca (2018) est traduit de l’espagnol par Anne Marie Métailié.

Genres : littérature chilienne, novella illustrée.

Luis Sepúlveda naît le 4 octobre 1949 à Ovalle (Chili) mais grandit dans le quartier ouvrier de Santiago. Il pratique le football puis se lance en littérature. Étudiant, il soutient le gouvernement de Salvador Allende et il est emprisonné sous la dictature du général Augusto Pinochet en tant qu’opposant politique. Libéré, il est exilé en Suède mais va voyager en Amérique du sud (Équateur, Pérou, Colombie et Nicaragua) avant de s’installer en Europe (Allemagne puis Espagne). Militant à la Fédération internationale des droits de l’homme et à Greenpeace, il voyage régulièrement (Amérique du Sud, Afrique) et écrit (pour les adultes et pour la jeunesse). Il meurt le 16 avril 2020 à Oviedo (Espagne). En mai 2017, j’avais lu L’Ouzbek muet et autres histoires clandestines, un recueil de très bonnes nouvelles, plutôt politiques, en poche.

Été 2014, Puerto Mountt, Chili. Une baleine de quinze mètres s’est échouée… Les lafkenche, les hommes de la mer du coin, vont la tracter pour qu’elle repose en pleine mer. Un enfant triste offre au narrateur « une coquille de loco, un coquillage marin très apprécié » (p. 14-15) et lui dit d’écouter la baleine. « Je l’ai fait. Et sous le ciel gris du sud du monde une voix m’a parlé dans le vieux langage de la mer. » (p. 15).

À partir de ce moment, c’est la baleine qui devient narrateur. C’est un mâle, couleur de lune, « de l’espèce des cachalots, de la lignée des fjords et des îles » (p. 26). La baleine raconte sa naissance près de l’île Mocha, la mer, ses congénères, ce qu’elle a observé, son admiration des humains qui ne sont pas fait pour la mer mais qui naviguent sur des bateaux de plus en plus élaborés. Malheureusement, « je n’ai pas aimé ce que j’ai appris d’eux. » (p. 37) et ce n’est pas sa rencontre avec une baleine pilote aux poumons perforés par un harpon qui va changer son opinion… Les humains sont donc petits mais dangereux et ingrats envers la terre et la mer.

C’est alors qu’un vieux cachalot de son groupe lui narre la légende des lafkenche et d’une « île ngill chenmaywe, le lieu où on se réunit pour commencer le grand voyage. » (p. 59) et comment son groupe met son espoir en lui « pour faciliter le dernier voyage des quatre vieilles baleines, des trempulkawe » (p. 60).

Et le mâle se retrouve seul, près des côtes de Mocha, se nourrissant « des bancs de calamars et de poulpes qui abandonnaient leurs cachettes dans les fonds marins. » (p. 65). Les années passent et son travail d’attente et de surveillance s’étire en longueur mais le mâle a le temps de dormir et de rêver. « Je rêvais de cet endroit où nous irions, nous toutes les baleines guidées par les lafkenche. » (p. 74).

Que ce texte poétique est beau et triste ! La lecture fut éprouvante tant j’ai pleuré… Je hais les baleiniers ! Clin d’œil évident au Moby Dick de Herman Melville (les baleiniers surnomment notre narrateur Mocha Dick) avec le baleinier Essex du capitaine Achab, cette Histoire d’une baleine blanche est un vibrant hommage au peuple de la mer (baleine, dauphin) et au respect qui lui est dû. En août 2018, Camille Brunel donnait aussi la parole à une baleine, entre autres, dans La guérilla des animaux.

Les 33 dessins en noir et blanc de Joëlle Jolivet sont sublimes et illustrent merveilleusement bien le texte. Mon dessin préféré est celui de la baleine qui dort verticalement (p. 73). Je conseille cette histoire poignante à tous, jeunes et adultes, car il faut arrêter de vider et de polluer les mers et les océans ! J’ai très envie de lire d’autres titres de Luis Sepúlveda, peut-être une lecture commune pour le 16 avril ?

Le site de l’éditeur dit 90 pages mais mon exemplaire contient 128 pages, peut-être à cause des illustrations et le texte ne fait finalement que 90 pages (l’édition espagnole fait d’ailleurs 96 pages). Donc je mets cette lecture dans le Projet Ombre 2021 et Les textes courts.

J’ai lu Luis Sepúlveda pour le Mois Amérique latine (Chili) et je le mets aussi dans Animaux du monde #3 (pour la baleine bien sûr), Challenge lecture 2021 (catégorie 9 puisque l’histoire se déroule à l’été 2014 mais il aurait pu être dans les catégories 13, 18 ou 41 avec la naissance du baleineau), Contes et légendes #3 (légendes mapuches) et Petit Bac 2021 (catégorie Animal pour Baleine).

Bartleby le scribe de José-Luis Munuera

Bartleby le scribe de José-Luis Munuera.

Dargaud, Hors collection, février 2021, 72 pages, 15,99 €, ISBN 978-2-50508-618-5.

Genres : bande dessinée espagnole, adaptation d’un classique états-unien.

José-Luis Munuera naît le 21 avril 1972 à Lorca dans la région de Murcie (Espagne). Il étudie les Beaux-Arts à Grenade. Il est fan d’Astérix, de Spirou et Fantasio et aime le dessin humoristique. Du même auteur : Les Potamoks avec Joann Sfar, Merlin avec Joann Sfar puis Jean-David Morvan, Sir Pyle S. Culape avec Jean-David Morvan, Nävis avec Jean-David Morvan et Philippe Buchet, Spirou et Fantasio avec Jean-David Morvan, Les Campbell, Zorglub… Il est scénariste et dessinateur. Son blog n’est plus mis à jour depuis octobre 2007.

Cette bande dessinée sera en librairie le 19 février et je remercie NetGalley et Dargaud de m’avoir permis de la lire en avant-première.

Wall Street, New York City, fin du XIXe siècle (extrait, p. 28, ci-contre). Dans cette ville de murs de plus en plus hauts, les humains, semblants tout petits, vaquent à leurs occupations et travaillent. Bartleby est embauché en renfort de Turkey et Nippers dans un office notarial et son patron en est content. « Au début, Bartleby réalisait un nombre considérable d’écritures. Il semblait insatiable comme s’il avait été longtemps affamé de copies. Il les avalait l’une après l’autre, travaillant jour et nuit, sans relâche. » (p. 22).

Mais, lorsque le notaire lui demande de collationner et vérifier les copies, Bartleby répond « Je préférerais ne pas le faire. » (p. 24) et comme le patron insiste, Bartleby insiste aussi « Je préférerais pas. » (p. 25 et suivantes). Le jeune homme travailleur, appliqué, soigneux qui refuse de sortir du cadre de son travail devient « une menace » (p. 30) cependant le notaire fait avec car il reste satisfait de son travail.

Pourtant, un dimanche, en allant à son bureau, le notaire se rend compte que Bartleby s’y est enfermé. « Ma parole ! Cet homme mange, dort et s’habille dans mon étude ! Il vit ici ! » (p. 37). Et le notaire se pose des questions. « Dans quelle misère, dans quel isolement vit Bartleby, unique spectateur de sa propre solitude ? Qui est Bartleby ? Qu’est Bartleby ? » (p. 38). La situation devient surréaliste. Plus surprenant, Bartleby décide du jour au lendemain de ne plus travailler ! Le notaire, pourtant patient, est alors contraint de le renvoyer mais Bartleby refuse de partir, en fait il ne préférerait pas !

Bartleby le scribe, l’énigmatique, est une profonde réflexion sur la conscience, le devoir et la possibilité de « la désobéissance civile » (p. 45), de la fuite possible en tant que lutte contre l’État et le capitalisme. Les dessins de Munuera sont vertigineux et l’humain ne peut que chercher sa place dans cette immensité qui le dépasse, son utilité dans une nouvelle société moderne en pleine expansion.

Bartleby a été adapté plusieurs fois au cinéma, au théâtre et a inspiré des artistes (au cinéma et en littérature), des sociologues et des philosophes. Cette bande dessinée est une très belle adaptation de Bartleby, the Scrivener: A Story of Wall Street (1853) de Herman Melville (1819-1891) que je vais lire en mars pour une lecture commune avec Noctenbule (j’ai hâte maintenant !).

« I would prefer not to » dans la version originale, « je préférerais ne pas », comme une parole positive mais avec une possible négation… Je vous laisse compulser ce qu’en ont pensé les philosophes du XXe siècle, Deleuze et Derrida en tête.

Pour La BD de la semaine et les challenges BD, 2021, cette année sera classique et Les textes courts. Plus de BD de la semaine chez Stéphie.

Helstrid de Christian Léourier

Helstrid de Christian Léourier.

Le Bélial, collection Une heure lumière, février 2019, 130 pages, 8,90 €, ISBN 978-2-84344-944-4.

Genres : littérature française, science-fiction.

Christian Léourier naît le 11 décembre 1948 à Paris. Il est auteur (romans, nouvelles, contes, poésie) principalement de science-fiction, fantasy et littérature jeunesse.

Vic fait partie des volontaires, attirés par l’appât du gain, 25 humains qui travaillent à la base principale de Nàma sur Helstrid. « […] cinq années d’activité sur la base, temps terrestre, permettait d’engranger plus qu’il aurait touché dans une vie sur la Terre […]. » (p. 9). Mais Helstrid est une planète inhospitalière et donc inapte au peuplement humain. En fait l’exploitation de la planète (un minerai rare) se fait par des machines et Vic se demande à quoi servent les humains embauchés par la Compagnie. Il pense beaucoup à son ancienne compagne, Maï, qui l’a abandonné. Lorsqu’il est envoyé à la centrale noétique N/2, Vic n’a qu’à « donner le branle en activant le pilotage automatique [pour] se laisser mener jusqu’à destination. » (p. 10-11).

Mais sur cette planète où la température descend à –160° (p. 77) et où les vents atteignent 200 km/h, le trajet ne se passe pas comme prévu… « Que se passe-t-il ? – Je l’ignore. La centrale ne dispose d’aucune donnée. Jamais un tel phénomène n’a été observé sur Helstrid. Ni ailleurs. » (p. 40). Non seulement Vic n’est plus en contact avec les bases, et ceci même après la dissipation des perturbations magnétiques, mais en plus les trois camions IA (Anne-Marie, le sien, Béatrice et Claudine avec leurs chargements) ont été séparés et Anne-Marie a dérivé du trajet protocolaire suite à un séisme durant la nuit. Jusqu’à une situation critique… « Il n’a pas peur, il est juste furieux. Crever ainsi, ce serait tellement absurde ! Il lui reste tant de choses à faire ! Il ne sait pas lesquelles et il s’en fout. Il refuse de s’arrêter là. Il veut juste continuer à vivre. » (p. 92).

Helstrid remporte le prix Utopiales 2019, le Grand prix de l’Imaginaire 2020 (nouvelle francophone) et le prix Rosny aîné 2020. C’est sûrement mérité mais c’est la première fois que je lis Christian Léourier et ça m’a plu, sans plus. La tension est palpable et de plus en plus intense dans ce huis-clos « sur route ». Ma question est que faisait Vic dans cette galère ? C’est qu’il lui en arrive un peu beaucoup des problèmes ! Avez-vous un autre titre de Christian Léourier à me proposer ?

Dans le monde anglophone, il existe le terme ‘novella’ mais en France c’est plutôt le terme ‘roman court’ qui est utilisé. Avec ses 130 pages, Helstrid est une novella et entre dans le Projet Ombre 2021. Et entre aussi dans le Challenge lecture 2021 (catégorie 23, huis-clos) et Littérature de l’imaginaire #9.

Projet Ombre 2021

Le challenge Maki Project 2020 s’est terminé et Yogo n’a pas voulu le renouveler. Ombre Bones prend la relève et renomme le challenge Projet Ombre 2021. Il court du 3 janvier 2021 au 3 janvier 2022 et les consignes ont un peu changé.

L’objectif est toujours de lire du format court (nouvelle, novella…) mais pas obligatoirement en SFFF (science-fiction fantasy fantastique). Ombre Bones propose plusieurs maisons d’éditions qui publient du format court. « BDs, mangas, comics et autres ouvrages graphiques ne conviennent pas à ce challenge SAUF s’il s’agit de nouvelles illustrées bien entendu ».

Info, logo et inscription chez Ombre Bones + le formulaire pour déposer les liens.

Ombre Bones a créé 4 formules :

L’ombre du palmier : vous participez au challenge à la cool, sans vous fixer d’objectifs précis hormis celui de lire au moins un texte au format court en 2021. Peut-être que vous allez faire mieux mais vous n’avez pas trop envie de vous avancer.

L’ombre à la douzaine : vous participez au challenge en vous engageant à lire au moins une nouvelle tous les mois, pour un total de douze sur l’année. Peut-être que vous allez faire mieux mais vous êtes un peu frileux/se donc vous commencez léger. Je choisis cette formule.

Le doublé de l’ombre : vous participez au challenge en vous engageant à lire au moins deux nouvelles tous les mois, pour un total de vingt-quatre sur l’année. Peut-être que vous en lirez davantage mais au cas où…

L’ombre acharnée : vous participez au challenge dans sa version d’origine en vous engageant à lire au moins une nouvelle par semaine pour un total de minimum 52 nouvelles sur l’année 2021.

Et 12 missions (mensuelles, facultatives) :

Janvier : lire une nouvelle de science-fiction, mission honorée avec le billet n° 6.

Février : lire une nouvelle qui parle du carnaval ou du cirque avec Histoire de Limace lien n° 17.

Mars : lire une nouvelle d’un auteur ou d’une autrice francophone (et qui peut donc compter pour le Printemps de l’Imaginaire Francophone), zut, comme c’était le Mois Europe de l’Est…

Avril : lire une nouvelle humoristique (ou avec au moins une blague dedans et, oui, ça peut être une blague nulle tant que ça fait sourire), mission honorée avec le lien n° 29.

Mai : lire une nouvelle dont l’auteur a la même initiale que vous sur son nom de famille. Si vous faites nom + prénom, ça compte x2 !

Juin : lire un texte au choix qui compte double (et pour le #ProjetOmbre et pour le #S4F3 donc obligatoirement un texte court de SFFF), mission honorée avec le billet n° 33.

Juillet : lire une nouvelle qui se passe sous le soleil (climat désertique, plage, etc.).

Août : lire une anthologie complète ou un recueil complet sur le mois.

Septembre : lire une nouvelle qui parle d’une école ou se passe dans une école.

Octobre : lire une nouvelle qui (vous) fait peur.

Novembre : lire une nouvelle dont la langue d’origine n’est ni l’anglais ni le français.

Décembre : lire une nouvelle où on offre un cadeau (et, oui, ça peut être un cadeau empoisonné, soyez originaux).

Mes lectures pour ce challenge

Janvier (je précise que c’est le Mois des nouvelles)

1. In nomine Tetris de Jean-Paul Didierlaurent (In Macadam, Au Diable Vauvert, 2015, France)

2. James Day de Patrick Cialf (Ymaginères, 2011, France)

3. Musher de Marcus Malte (Zulma, 2008, France)

4. Le Mouvement F d’Antonythasan Jesuthasan (Zulma, 2018, Sri Lanka)

5. L’indiscrète de Marie Sizun (Arléa, 2020, France)

6. Rétrocession de Southeast Jones (Nouveau Monde, 2015, Belgique), mission de janvier honorée

7. Kabuliwallah de Rabîndranâth Tagore (Zulma, 2016, Inde)

8. La girafe de Thomas Gunzig (Au Diable Vauvert, 2003, Belgique)

9. Helstrid de Christian Léourier (Le Bélial, 2019, France)

10. La Mémoire de riz et Journal de David d’Ashby de Jean-Marie Blas de Roblès (Zulma, 2011, France)

11. L’empreinte de Karel Čapek (Bibliothèque russe et slave, 1917, Tchécoslovaquie)

12. Le Gel craquant d’Alexandre Afanassiev (Imago, Russie, collecté au XIXe siècle)

13. Jean de Kolno de Stefan Żeromski (Bibliothèque russe et slave, 1922, Pologne)

14. Le talisman de Vaikom Muhammad Basheer (Zulma, 2012, Inde)

15. Le courtier Delaunay de Georges-Olivier Châtaureynaud (Zulma, 2010, France)

Février (je précise qu’un autre challenge a été créé, Les textes courts)

16. Les histoires du Petit Renaud de Léopold Chauveau (Gallimard, 1927, France), mission de février honorée

17. Histoire d’une baleine blanche de Luis Sepúlveda (Métailié, 2019, Chili)

18. Le Liseron illustré par Walter Crane et Edmund Evans (Hachette, 1874, Angleterre)

19. L’aliéniste de J.M. Machado de Assis (Métailié, 2005 (1881), Brésil)

20. Un bon chanteur mort de Dominique A (La machine à cailloux, 2008, France)

Mars (je précise que c’est le Mois Europe de l’Est)

21. L’anniversaire de Nikolaï Pavlov (Bibliothèque russe et slave, 1835, Russie)

22. La misère de Nikolaï Telechov (Bibliothèque russe et slave, 1903, Russie)

23. Amelia Earhart, l’aviatrice qui voulait faire le tour du monde de Pascale Perrier et Isabelle Delorme (Oskar, 2020, France)

24. Roman en neuf lettres de Fédor Dostoïevski (ebook, 1845-1847, Russie)

25. Bartleby de Herman Melville (Mille et une nuits, 1853, États-Unis)

26. Le rendez-vous dans trois cents ans d’Alekseï Tolstoï (ebook, 1840, Russie)

27. La guerre des salamandres de Karel Čapek (L’avant-scène théâtre, 2018, Tchécoslovaquie, 1936)

28. Aux jeunes gens de Piotr Kropotkine (ebook, 1881, Russie)

Avril

29. La remontrance du tigre – Histoires excentriques du Pavillon du Jade de Park Ji-won (Decrescenzo, 2017, Corée), recueil de 10 nouvelles du XVIIIe siècle dont L’histoire du yangban lettré vraiment drôle remplit la mission d’avril (une nouvelle humoristique)

30. L’insondable profondeur de la solitude de Hao Jingfang (Pocket, 2019, Chine), recueil de 11 nouvelles de science-fiction

Mai

31. Le dernier loup de László Krasznahorkai (Cambourakis, 2019, Hongrie)

25 mai 2021 : dans ce billet, Ombre Bones explique pourquoi le challenge s’arrêtera le 30 juin.

32.  Fantômes et samouraïs – Hanshichi mène l’enquête à Edo d’OKAMOTO Kidô (Philippe Picquier, 2007, Japon, 1917-1937), recueil de 14 nouvelles policières

25 mai 2021 : Ombre Bones annonce le clap de fin anticipé du challenge, ceci au 30 juin 2021. C’est dommage mais je comprends, chacun a sa vie et ses envies. Si je lis une (ou des) nouvelle(s) avant le 30 juin, je mettrai le(s) lien(s) ci-dessous.

33. Maître Zacharius ou l’horloger qui avait perdu son âme de Jules Verne (Ouest France, 2000, France, 1853-1854)

Le bilan chez Ombre Bones.

Un Logique nommé Joe de Murray Leinster

Un Logique nommé Joe de Murray Leinster.

Le passager clandestin, collection Dyschroniques, octobre 2019, 48 pages, 5 €, ISBN 978-2-36935-228-0. A Logic Named Joe (1946) est traduit de l’américain par Monique Lebailly.

Genres : littérature états-unienne, nouvelle, science-fiction.

Murray Leinster est le pseudonyme de William Fitzgerald Jenkins. Il naît le 16 juin 1896 à Norfolk en Virginie (États-Unis). Jeune auteur, un journal le publie déjà lorsqu’il a 13 ans. Pendant la Première guerre mondiale, il travaille au Committee on Public Information (qui convainc l’opinion publique américaine de soutenir l’effort de guerre). Il devient ensuite écrivain (plus de 1500 nouvelles, une quinzaine de scénarios pour le cinéma et des centaines pour la radio et la télévision) et travaille à l’Office of War Information durant la Seconde guerre mondiale. Il est considéré comme l’inventeur des mondes parallèles (sa nouvelle, Sidewise in Time, paraît en 1934) et un Prix Sidewise, créé en son honneur, récompense chaque année la meilleure uchronie (roman et nouvelle) depuis 1995. Il est aussi un des premiers à parler d’ordinateur et d’Internet avec A Logic Named Joe. Il meurt le 8 juin 1975 à Gloucester Courthouse en Virginie.

« C’est le 3 août que Joe est sorti de la chaîne de fabrication » (p. 5). Voici comment débute ce texte. Le narrateur travaille à la maintenance de la Logics Company : il répare les « Logiques ». Le logique n’est pas un robot mais un ordinateur connecté à un réseau mondial : je rappelle qu’on est en 1946 !

« […] un grand bâtiment plein des événements en cours et de toutes les émissions jamais enregistrées – il est branché sur les réservoirs de tous les autres pays – et vous n’avez qu’à pianoter pour obtenir tout ce que vous voulez savoir, voir ou entendre. » (p. 7). Incroyable, n’est-ce pas ?

Bref, Joe est sorti de la chaîne de montage, il a subi les contrôles habituels et il a été installé dans une famille, les Korlanovitch. « Jusque là, tout baigne dans l’huile. » (p. 8).

Sauf que Joe, plus intelligent et ambitieux que les autres Logiques, ou ayant un infime défaut, allez savoir, déjoue la censure (qui évite de répondre à n’importe quelle question), modifie ses paramètres et donne, à travers ses semblables interconnectés, des idées dangereuses aux humains, adultes et enfants, qui posent des questions genre comment se débarrasser de quelqu’un sans être pris, comment s’enrichir vite, etc.

En plus, arrive en ville, Laurine, une ex du narrateur, maintenant marié mais Laurine, qui est une femme dangereuse, va tout faire pour retrouver l’homme qu’elle dit aimer.

Comment sauver sa famille ? Fuir ? Appeler la Technique et déconnecter les Logiques ? Le narrateur comprend que ce n’est pas possible… C’est comme se séparer du feu à la Préhistoire, de la vapeur au XIXe siècle ou de l’électricité au XXe, impossible ! « Mais voilà : les choses allaient péter parce qu’il y avait beaucoup trop de réponses données à beaucoup trop de questions. » (p. 27).

Toute ressemblance avec les ordinateurs actuels connectés à Internet…

A Logic Named Joe paraît dans Astounding Science Fiction (un pulp) n° 184 en mars 1946. Elle paraît en France en 1974 dans Histoires de machines, le 6e volume de La grande anthologie de la science-fiction (36 volumes entre 1966 et 2005) puis en 1996 dans l’anthologie Demain les puces chez Présence du futur.

C’est incroyable que Leinster/Jenkins ait inventé ce Logique en 1946 quand on sait que l’Arpanet (Advanced Research Projects Agency NETwork, l’ancêtre d’Internet) n’est mis en place qu’en septembre 1969 ! Un visionnaire bien inspiré puisqu’il avait prédit l’avènement d’Internet pour tous ainsi que les éventuelles dérives et les dangers de l’interconnection mondiale.

Un texte à découvrir donc, comme tous ceux de la collection Dyschroniques publiés chez Le passager clandestin, collection idéale pour le Maki Project. Que je mets aussi dans Cette année, je (re)lis des classiques #3, Les classiques c’est fantastique (en novembre, le thème est histoires de famille) et Littérature de l’imaginaire #8.

L’examen de Richard Matheson

L’examen de Richard Matheson.

Le passager clandestin, collection Dyschroniques, novembre 2019, 48 pages, 5 €, ISBN 978-2-36935-235-8. The Test (1954) est traduit de l’américain par Roger Durand (1957), traduction revue par Jacques Chambon.

Genres : littérature états-unienne, nouvelle, science-fiction.

Richard Matheson naît le 20 février 1926 à Allendale dans le New Jersey (États-Unis). Il y a tant de choses à dire sur ce fils d’émigrés norvégiens, élevé par sa mère à Brooklyn (New York), qui écrit sa première nouvelle à l’âge de 8 ans (le journal The Brooklyn Eagle la publie) et engagé dans l’armée américaine en Europe durant la Seconde guerre mondiale. Romancier, nouvelliste et scénariste, il est spécialement connu pour Je suis une légende (1950), L’homme qui rétrécit (1956), La maison des damnés (1971) et les scénarios de La quatrième dimension et Star Trek, entre autres. Suspense, thriller, fantastique, horreur, science-fiction, fantasy, western pour plus de cent nouvelles, une trentaine de romans et une quarantaine de scénarios pour le cinéma et la télévision. Il reçoit le Prix Bram Stoker en tant que Grand Maître pour son œuvre en 1990. Il meurt le 23 juin 2013 à Calabasas en Californie.

New York, janvier 2003. Tom Parker a 80 ans ; il habite avec son fils, Leslie (Les), sa belle-fille, Terry, et ses deux petits-fils, Jim et Tommy. Une famille américaine comme tant d’autres.

Mais cette famille vit dans une société qui régule le nombre de personnes âgées et, alors que les enfants dorment et que Terry coud, Les prépare son père à son quatrième examen. « Les répéta les nombres et, tout en écoutant son père trébucher sur eux, jeta un coup d’œil dans le salon. » (p. 8). Tom, angoissé, s’énerve et Les, énervé, s’impatiente… « L’examen avait lieu le lendemain. » (p. 17).

Les est persuadé que, cette fois, son père ne réussira pas l’examen mais Terry n’en est pas sûre (il a réussi les trois fois précédentes malgré ses problèmes de santé)… Elle s’interroge sur leur couple et leurs enfants : « Les, s’il réussit cet examen, ça signifie cinq ans de plus. Cinq ans de plus, Les. As-tu songé à ce que ça signifie ? » (p. 19).

Voilà, c’est lancé ! L’espérance de vie est plus longue et c’est bien, mais il y a un mais… La vieillesse et la dépendance des vieux mettent à mal non seulement la famille mais aussi l’économie ; les familles ne veulent plus cohabiter comme avant, et de toute façon, cette cohabitation s’arrête au bout d’un moment (interminablement long pour certaines familles) puisque la loi a été votée par l’État.

Un peu d’histoire. Pendant la Grande Dépression, en 1935, le président Franklin Roosevelt met en place le Social Security Act pour protéger les plus fragiles (enfants, handicapés, personnes âgées…) puis, en 1950, une conférence nationale se tient à Washington pour « promouvoir la dignité, la santé et la sécurité économique des Étatsuniens les plus âgés » (p. 43), amélioré ensuite en 1965 par une nouvelle réforme, l’Older American Act (OAA).

Mais Richard Matheson imagine un gouvernement qui aurait fait l’inverse et tout ceci est fort plausible et il joue sur les peurs de l’humanité.

L’examen traite ainsi plus largement de l’euthanasie voire de l’eugénisme (appelé euthanasie involontaire), afin d’éliminer « les personnes défectueuses indésirables de la société. » (p. 44-45) : on est très proche de ce qu’ont fait les nazis dans les années 40…

Ainsi, cette nouvelle (novella pour les Anglo-Saxons) fait froid dans le dos. Et interroge le lecteur (qui veut encore vivre avec trois voire quatre générations à la maison ?) sur ce que lui ferait. Pour certains, la famille est sacrée et pas question d’abandonner parents, grands-parents et arrière-grands-parents s’ils sont encore en vie, mais pour d’autres la famille est une chape de plomb et pas question de vivre ensemble !

The Test est paru deux fois dans The Magazine of Fantasy and Science Fiction (en 1954 puis en 1957). Traduite en français, elle apparaît dans Fiction n° 48 de novembre 1957.

Une lecture édifiante pour le Challenge du confinement (case Classique) que je mets aussi dans Cette année, je (re)lis des classiques #3, Les classiques c’est fantastique (en novembre, le thème est histoires de famille), Littérature de l’imaginaire #8 et Maki Project.