Le dernier amour de Baba Dounia d’Alina Bronsky

Le dernier amour de Baba Dounia d’Alina Bronsky.

Actes Sud, avril 2019, 160 pages, 17,50 €, ISBN 978-2-330-12114-3. Baba Dunjas letzte Liebe (2015) est traduit de l’allemand par Isabelle Liber.

Genre : roman allemand.

Alina Bronsky naît en 1978 à Iekaterinbourg (Sibérie, Russie). Elle est journaliste et autrice. Depuis quelques années, elle vit en Allemagne (elle écrit en allemand) avec ses trois enfants (à qui elle parle en russe). Son premier roman : Scherbenpark (2008) réédité sous le titre Broken Glass Park (2010). D’autres romans suivent mais peu sont traduits en français : Cuisine tatare et descendance (Actes Sud, 2012) que j’avais repéré mais pas lu et Ma vie n’est pas un roman (Actes Sud Junior, 2019).

En mars 1986, Baba Dounia avait « cinquante ans et quelques » (p. 12) et elle était aide-soignante. Elle a dû quitter Tchernovo avec son mari, Yegor. Elle n’était pas inquiète car leur fille, Irina, étudiait à Moscou et leur fils, Alexei, randonnait dans les montagnes de l’Altaï. Vingt ans après Tchernobyl (les habitants n’utilisent pas ce nom, ils appellent la catastrophe « le réacteur »), Baba Dounia est de retour à Tchernovo avec quelques anciens qui veulent vieillir en paix malgré les radiations toujours présentes. « Quand c’est arrivé, le réacteur, je peux dire que j’étais de ceux qui s’en tiraient bien. Mes enfants étaient en sécurité, mon mari n’en avait plus pour longtemps de toute façon et, à l’époque, j’avais déjà la peau dure. Au fond, je n’avais rien à perdre. Et j’étais prête à mourir. » (p. 14). Mais Baba Dounia ne meurt pas, elle va vivre, cultiver son jardin, aider ses voisins… Sa plus proche voisine, Maria, est une bavarde hypocondriaque qui vient de perdre son coq bien-aimé (Constantin, le coq suit le lecteur tout au long du livre en entête de paragraphe, c’est qu’il y a des fantômes à Tchernovo !) mais il lui reste une chèvre. Parmi les autres habitants, Petrov, Sidorov, Lenotchka, les Gavrilov… Baba Dounia se débrouille bien, elle a récupéré sa petite maison, le puits est à côté, elle vit avec une chatte qui attend des petits et elle a assez pour se nourrir avec le jardin et une serre qui avait été bricolée par Yegor. « La région est fertile. » (p. 15) ! « – Maman, tu sais quand même ce que c’est, la radioactivité. Tout est contaminé. – Je suis vieille, plus rien ne peut me contaminer, moi. Et quand bien même, ce ne serait pas la fin du monde. » (p. 18).

Baba Dounia est une veuve « décapante » (comme le dit l’éditeur) ! Parfois, malgré la difficulté, elle se rend à la ville voisine, Malichi, à pieds (plusieurs kilomètres !) puis en bus pour quelques achats et surtout la poste. C’est que sa fille Irina, médecin, lui envoie des lettres et des colis d’Allemagne. Un jour Baba Dounia reçoit une lettre de sa petite-fille bientôt majeure, Laura, qu’elle n’a jamais rencontrée mais la lettre est écrite dans une langue qu’elle ne comprend pas. De l’allemand ? Qui va pouvoir l’aider ? Baba Dounia n’est pas au bout de ses peines et va encore vivre des expériences incroyables ! Car, dans ce roman, inspiré de personnages réels, il y a un mariage, l’arrivée d’un père avec une fillette (ce qui est plutôt surprenant vu la contamination), un meurtre entre autres, bref une sacrée ambiance !

Ma phrase préférée : « Ce que je me demandais, c’est si la région pourra un jour oublier ce qu’on lui a fait subir. Dans cent ou deux cents ans ? Est-ce que les gens vivront ici heureux et insouciants ? Comme avant ? » (Petrov, p. 100).

Je vous conseille vivement Le dernier amour de Baba Dounia, c’est intense, drôle, enlevé ; je l’ai lu d’une traite car je me suis laissée happée, comme si j’y étais (les radiations en moins dans mon salon !). Baba Dounia est un beau personnage, inspiré d’une vieille dame qui a vraiment existé et qui a fait la Une des journaux russes et internationaux. Elle est attachante, et tellement attaché à son village, sa maison, ses voisins, qu’elle y retourne et que les voisins (une petite dizaine, les personnes âgées qui, comme Baba Dounia n’ont plus rien à perdre, rien à craindre) reviennent aussi et vivent là comme si (presque) rien ne s’était passé. Ils sont vieux, malades, isolés mais mieux vaut mourir chez soi que dans une ville inconnue ou un hôpital ; ils sont libres et heureux et c’est ce qu’ils veulent.

En fait, un très très beau roman à lire absolument !

Une lecture coup de cœur pour le tout nouveau challenge Les feuilles allemandes (une excellente idée d’Eva pour l’anniversaire de la chute du mur de Berlin).

Dans les eaux du lac interdit de Hamid Ismaïlov

EauxLacInterditDans les eaux du lac interdit de Hamid Ismaïlov.

Denoël, mai 2015, 126 pages, 12 €, ISBN 978-2-207-12592-2. Yerzhan (2011) devenu The Dead Lake (2014) est traduit de l’anglais par Héloïse Esquié.

Genre : littérature ouzbèke.

Hamid Ismaïlov naît le 5 mai 1954 à Tokmok au Kirghizstan mais il est Ouzbek. Expulsé d’Ouzbekistan au début des années 90 à cause de ses idées trop démocratiques, il s’exile avec sa famille en Russie, puis en France, en Allemagne et enfin en Angleterre. Il dirige maintenant à Londres le service Asie centrale de la BBC. Il est journaliste et écrivain (romans, poésie, contes). Plus d’infos sur son site officiel, http://www.hamidismailov.com/.

Un voyageur traverse « les steppes immenses du Kazakhstan en train » (p. 7). Après quelques jours de voyage, un garçon qui semble avoir douze ans monte dans le train et joue du Brahms au violon. Malgré sa petite taille, le garçon a en fait vingt-sept ans. Il s’appelle Yerzhan, il est né à Kara-Shagan dans l’est du Kazakhstan et à vécu – avec sa mère devenue mutique – près de la gare où son grand-père, Pépé Daulet, était cheminot. Yerzhan va raconter sa vie, les légendes racontées par Mémé Ulbarsyn et leur voisine, Mémé Sholpan. Yerzhan joue de la dombra depuis l’âge de trois ans et du violon depuis l’âge de quatre ans, il sait lire et écrire, il a même appris le russe et le bulgare ; il aurait pu être un génie ! Mais, pas loin de chez eux, il y a la Zone et un jour, il s’est baigné dans les eaux vertes du lac mort. « C’était un lac magnifique qui s’était formé après l’explosion d’une bombe atomique. Un lac de conte de fées, au beau milieu de la steppe plane et régulière, une étendue d’eau vert émeraude où se reflétaient les rares nuages égarés. Ni mouvement, ni vagues, ni rides, ni tremblement – rien qu’une surface luisante, vert bouteille, habillée seulement du reflet prudent des visages des garçons et des filles qui se penchaient pour voir le fond depuis la rive. » (p. 67). Et Yerzhan va devenir différent… « Il avait arrêté de grandir. » (p. 74).

AsieCentraleAttention, l’auteur est né au Kirghizstan mais il est Ouzbek et le train de ce roman roule au Kazakhstan. Ces trois pays sont en Asie centrale (sur la carte ci-contre, vous pouvez les repérer en orange clair, violet et vert). « Pour quelqu’un qui n’a jamais vécu dans la steppe, il est difficile de comprendre comment il est possible de survivre au milieu d’un tel désert. Mais ceux qui y vivent depuis des générations savent que la steppe est riche et changeante. Que le ciel au-dessus est multicolore. Que l’air tout autour est fluide. Que la végétation est variée. Que les animaux qui la parcourent et la survolent sont innombrables. » (p. 45-46).

L’enfance de Yerzhan, c’est la voie ferrée, la steppe, les chevaux, les chameaux, le violon, les oncles ivres, et puis les explosions, les ruines et les nuages… « Des nuages de plomb […] Des nuages creux, que ni le tonnerre ni les éclairs ne venaient traverser » (p. 28). À cette époque, le credo soviétique était « Non seulement on va rattraper les Américains, mais on va les surpasser » et il fallait absolument être prêts pour la troisième guerre mondiale. En fait, une grande partie de l’Asie centrale a été utilisée pour des essais nucléaires : près de 500… Les humains, les animaux, la végétation, l’eau, le sol, tout a été pollué, pire : irradié… Comment raconter l’indicible ? Comment dire l’impensable ? « Quels mots peuvent transmettre la mélancolie profonde du soir dans la steppe traversée par un train solitaire ? » (p. 91). C’est avec beaucoup de poésie et de tendresse que Hamid Ismaïlov livre ce conte moderne, un conte cruel et bien triste, un conte dans lequel la princesse, Aisulu, est séparée de son prince charmant, un enfant contraint de rester enfant… Je comprends bien pourquoi les auteurs de science-fiction soviétiques, et russes maintenant, aiment écrire des histoires post-apocalyptiques (j’en ai lu quelques-unes, il faudra que je vous en parle).

RaconteMoiLAsieUne lecture pour le challenge Raconte-moi l’Asie que je vais proposer dans Lire le monde organisé par Sandrine (Yspaddaden) du blog Tête de lecture.