La remontrance du tigre de Park Ji-won

La remontrance du tigre – Histoires excentriques du Pavillon du Jade de Park Ji-won.

Decrescenzo, collection Microfictions, avril 2017, 192 pages, 16 €, ISBN 978-2-36727-057-9. Banggyeong-gak oejeon (XVIIIe siècle) est traduit du coréen par Cho Eun-ra et Stéphane Blois (Prix Daesan de la traduction 2018).

Genres : littérature coréenne, nouvelles, classique.

Park Ji-won naît le 5 février 1737 (période Joseon). Il est nouvelliste (en fait le terme nouvelle n’est pas utilisé, c’est plutôt le terme histoire qui est mis en avant), poète, philosophe et homme politique. Il se marie à 16 ans et étudie auprès d’un philosophe. Il fait partie du courant de pensée silhak (oserais-je dire que ce sont les Lumières du XVIIIe siècle coréen ?). Son œuvre (à l’époque écrite en chinois) ne plaît pas au roi et aux élites (un genre de Voltaire coréen !), il est donc censuré et sa carrière s’arrête en 1792. Il meurt le 20 octobre 1805. Il est traduit pour la première fois en français.

L’histoire des maquignons de chevaux (12 pages) – « On suspend toujours un rideau au-dessus des marionnettes lors d’une représentation afin de dissimuler les fils utilisés pour leur manipulation. » (p. 16). L’auteur est surnommé le « Maître des Traits d’humour ».

L’histoire de Sieur Yedeok « Vertu de l’ordure » (10 pages) – Le Vieil Eom, surnommé Sieur Yedeok par Maître Seongyul est vidangeur, il procède à « la collecte et le transport de toutes les matières fécales produites dans le voisinage. » (p. 26). Serait-il impur alors qu’il fait un excellent travail et œuvre pour le bien de tous avec de l’engrais ?

L’histoire de Min l’Ancien (18 pages) – « Un ami me parla d’un personnage remarquable nommé Min l’Ancien. […] chanteur accompli […] il excellait aussi en l’art de rapporter des récits. » (p. 38-39) et pourtant « Les récits de Min l’Ancien paraissaient déroutants et incohérents. Néanmoins, tout ce qu’il disait était sensé et chargé d’ironie. » (p. 46).

L’histoire de Gwang-mun le mendiant (8 pages + 6 pages) – Ce mendiant est lui aussi un homme pauvre mais intelligent et vertueux. « […] puisque je suis si laid, je ne dois pas supposer qu’une femme puisse être attirée par moi. » (p. 58). Cette histoire est double car il y a une suite en postface.

L’histoire du yangban lettré (10 pages) – Un yangban est un noble lettré mais celui-ci est très pauvre et, ne pouvant remboursé ses dettes, est emprisonné… Le riche homme du village, ravi, veut lui racheter son titre. « Lors de nos rencontres, je me retrouve à m’incliner et à faire mes révérences, tout pétri de respect, comme je le ferais devant un haut-dignitaire. […] Ces occasions ont été nombreuses et profondément humiliantes. » (p. 69). Mais le statut de yangban n’est pas du tout ce qu’il pensait… Une de mes trois histoires préférées.

L’histoire de Kim l’Immortel taoïste (10 pages) – Après avoir donné un fils à son épouse, le jeune Kim Hong-gi part en pèlerinage. Il devient Kim l’Immortel taoïste. Le narrateur qui souffre « d’accès fréquents de mélancolie » (p. 79) charge ses serviteurs d’une mission mais Kim l’Immortel est introuvable…

L’histoire du poète U-sang (20 pages) – U-sang est poète et « traducteur en écriture chinoise » (p. 90). Il fait partie de la délégation coréenne qui va saluer le nouveau Shogun au Japon. Les échanges se faisaient en écriture chinoise (les prononciations coréenne et japonaise étant différentes) et en poésie. Mais lorsqu’il tombe malade, encore jeune, il brûle pratiquement tous ses écrits (son épouse a pu en sauver quelques-uns). « Qui à l’avenir pourrait comprendre ces écrits ? » (p. 99). Les Coréens voyaient les Japonais laids et barbares, je pense que les Japonais voyaient les Coréens de la même façon… Une de mes trois histoires préférées.

La remontrance du tigre (20 pages) – L’auteur dit qu’il a trouvé cette histoire en Chine et qu’il l’a complétée pour qu’elle soit compréhensible. Le tigre a faim et ses chang (fantômes de ses précédentes proies) le conseillent pour son prochain repas, un docteur, une chamane, un lettré confucéen mais rien ne lui fait envie… « Une telle nourriture sera coriace et étrange. Elle ne passera pas en douceur et sera cause d’indigestion ou de nausée. » (p. 112). Y aurait-il « plus de sagesse dans la nature du tigre que dans celle des humains ? » (p. 116). Une de mes trois histoires préférées avec mon passage préféré. « Et pourtant, ces armes ne sont pas même les plus cruelles. L’homme arrache de soyeux poils et les colle ensemble au bout d’une ante pour en faire un objet en pointe. […] On trempe son extrémité dans le fluide noir du calamar et il se meut aussi bien horizontalement que verticalement. Il a la souplesse d’une javeline mais peut être aussi acéré qu’un couteau, aussi tranchant qu’un rasoir. Son bout peut être fendu comme une lance à double pointe, ou aussi droit qu’une flèche. Il peut également tendu comme un arc. S’il fait usage de cette arme, des hordes de fantômes geindront dans la nuit. Oh ! la cruauté de ces hommes qui s’entre-dévorent. Aucun autre animal n’en vient à de pareilles extrémités. » (p. 121). Voici donc la sagesse du tigre, la pire arme est celle que les humains utilisent pour écrire et ça me plaît que le titre ait été choisi pour ce recueil parce que ça met en valeur le travail d’écriture de l’auteur et les messages qu’il veut porter auprès des lecteurs.

L’histoire de Heo Saeng (24 pages) – Heo Saeng souhaite réussir un concours de fonctionnaire mais sur les 10 ans d’études, il lui en reste 3 et son épouse est mécontente de leur pauvre budget. « Tu ne peux être artisan ni marchand, alors pourquoi ne pas te faire brigand ? » (p. 129). Il quitte son épouse, emprunte dix mille nyang à monsieur Byeong, l’homme le plus riche du quartier, qu’il ne connaît même pas et monte une affaire. L’histoire est surprenante puisqu’il crée, de façon tout à fait honnête, une île utopique avec d’anciens brigands à qui il a demandé de se ranger. Il démontre que des hommes de valeur mais pauvres ne réussissent jamais le concours et ne peuvent servir leur pays alors qu’ils ont des capacités.

L’histoire d’une femme vertueuse de Hamyang, née Pak (10 pages) – Une femme doit fidélité à son mari même en cas de veuvage. Il y a donc de nombreux cas de suicide ce qui est très bien considéré par les familles. « Voilà une fidélité hautement vertueuse, mais ne peut-on pas la considérer quelque peu excessive ? » (p. 153). En fait, la vie de la femme n’est que sacrifice, même si on appelle ça la vertu et je pense qu’il est rare qu’un homme s’intéresse à la condition des femmes veuves surtout au XVIIIe siècle.

Après le Mooc XVIIIe siècle, le combat des Lumières (février-mars), j’étais ravie de lire ce livre d’un auteur coréen du XVIIIe siècle ! Et je remercie Cristie, l’organisatrice du Challenge coréen, et Decrescenzo éditeurs car j’ai reçu ce livre dans le cadre du challenge. Je l’ai choisi librement sur le site de l’éditeur, j’avoue que c’est la couverture qui m’a d’abord attirée et ensuite le genre (nouvelles) et le fait que ce soit un classique.

10 histoires (jeon) donc, 10 nouvelles qui racontent la vie d’hommes pauvres mais méritants, 10 nouvelles écrites au XVIIIe siècle en Corée par un grand écrivain qui était aussi philosophe, homme politique et artiste (calligraphie, peinture). « Le jeon désignait un récit relativement court en prose dépourvu de descriptions sinon sommaires, écrit dans l’intention de transmettre, sous certaines restrictions idéologiques, de manière plutôt linéaire et à travers quelques anecdotes seulement, jugées significatives, l’histoire de la vie d’un individu considéré exemplaire à quelque titre, et ce dans une optique didactique sinon édifiante. » explique la présentation (p. 8). J’avais déjà remarqué, dans Le rire de 17 personnes, anthologie de nouvelles contemporaines nord-coréennes, que les nouvelles étaient construites différemment en Corée qu’en Europe (où le texte me semble plus incisif et où il y a une chute) mais ces histoires peuvent être édifiantes, enrichissantes voire surprenantes pour les lecteurs occidentaux. J’ai bien aimé un certain humour, les extraits de poésie et le fait que l’auteur s’adresse parfois aux lecteurs mais je pense n’avoir pas percuté à toutes les références historiques et culturelles. Il y a heureusement dans ce recueil de nombreuses explications – à mon avis indispensables – présentation et note liminaire (au début de livre), notes (en bas de pages), répertoire, carte du Joseon (nom ancien de la Corée), notice biographique et bibliographie (en fin de volume). Je vous ai donné mes trois histoires préférées mais ne pensez pas que les autres sont moindres.

Une belle lecture que je ne peux que vous conseiller – si vous vous intéressez à l’histoire, à la culture et à la littérature coréennes – et que je mets bien sûr dans le Challenge coréen mais aussi dans 2021, cette année sera classique, Challenge lecture 2021 (catégorie 19, un recueil de nouvelles), Petit Bac 2021 (catégorie Animal), Projet Ombre 2021 et Les textes courts.

Bartleby le scribe de José-Luis Munuera

Bartleby le scribe de José-Luis Munuera.

Dargaud, Hors collection, février 2021, 72 pages, 15,99 €, ISBN 978-2-50508-618-5.

Genres : bande dessinée espagnole, adaptation d’un classique états-unien.

José-Luis Munuera naît le 21 avril 1972 à Lorca dans la région de Murcie (Espagne). Il étudie les Beaux-Arts à Grenade. Il est fan d’Astérix, de Spirou et Fantasio et aime le dessin humoristique. Du même auteur : Les Potamoks avec Joann Sfar, Merlin avec Joann Sfar puis Jean-David Morvan, Sir Pyle S. Culape avec Jean-David Morvan, Nävis avec Jean-David Morvan et Philippe Buchet, Spirou et Fantasio avec Jean-David Morvan, Les Campbell, Zorglub… Il est scénariste et dessinateur. Son blog n’est plus mis à jour depuis octobre 2007.

Cette bande dessinée sera en librairie le 19 février et je remercie NetGalley et Dargaud de m’avoir permis de la lire en avant-première.

Wall Street, New York City, fin du XIXe siècle (extrait, p. 28, ci-contre). Dans cette ville de murs de plus en plus hauts, les humains, semblants tout petits, vaquent à leurs occupations et travaillent. Bartleby est embauché en renfort de Turkey et Nippers dans un office notarial et son patron en est content. « Au début, Bartleby réalisait un nombre considérable d’écritures. Il semblait insatiable comme s’il avait été longtemps affamé de copies. Il les avalait l’une après l’autre, travaillant jour et nuit, sans relâche. » (p. 22).

Mais, lorsque le notaire lui demande de collationner et vérifier les copies, Bartleby répond « Je préférerais ne pas le faire. » (p. 24) et comme le patron insiste, Bartleby insiste aussi « Je préférerais pas. » (p. 25 et suivantes). Le jeune homme travailleur, appliqué, soigneux qui refuse de sortir du cadre de son travail devient « une menace » (p. 30) cependant le notaire fait avec car il reste satisfait de son travail.

Pourtant, un dimanche, en allant à son bureau, le notaire se rend compte que Bartleby s’y est enfermé. « Ma parole ! Cet homme mange, dort et s’habille dans mon étude ! Il vit ici ! » (p. 37). Et le notaire se pose des questions. « Dans quelle misère, dans quel isolement vit Bartleby, unique spectateur de sa propre solitude ? Qui est Bartleby ? Qu’est Bartleby ? » (p. 38). La situation devient surréaliste. Plus surprenant, Bartleby décide du jour au lendemain de ne plus travailler ! Le notaire, pourtant patient, est alors contraint de le renvoyer mais Bartleby refuse de partir, en fait il ne préférerait pas !

Bartleby le scribe, l’énigmatique, est une profonde réflexion sur la conscience, le devoir et la possibilité de « la désobéissance civile » (p. 45), de la fuite possible en tant que lutte contre l’État et le capitalisme. Les dessins de Munuera sont vertigineux et l’humain ne peut que chercher sa place dans cette immensité qui le dépasse, son utilité dans une nouvelle société moderne en pleine expansion.

Bartleby a été adapté plusieurs fois au cinéma, au théâtre et a inspiré des artistes (au cinéma et en littérature), des sociologues et des philosophes. Cette bande dessinée est une très belle adaptation de Bartleby, the Scrivener: A Story of Wall Street (1853) de Herman Melville (1819-1891) que je vais lire en mars pour une lecture commune avec Noctenbule (j’ai hâte maintenant !).

« I would prefer not to » dans la version originale, « je préférerais ne pas », comme une parole positive mais avec une possible négation… Je vous laisse compulser ce qu’en ont pensé les philosophes du XXe siècle, Deleuze et Derrida en tête.

Pour La BD de la semaine et les challenges BD, 2021, cette année sera classique et Les textes courts. Plus de BD de la semaine chez Stéphie.

L’empreinte de Karel Čapek

L’empreinte de Karel Čapek.

Bibliothèque russe et slave, collection Littérature tchèque, 26 pages. Šlépěj (1917) est traduit du tchèque par Hanuš Jelínek (pour la Gazette de Prague janvier-février 1924). La couverture ci-contre est l’édition numérique des éditions Marques.

Genres : littérature tchécoslovaque, nouvelle.

Karel Čapek, je vous remets ce que j’avais écrit pour La mort d’Archimède. Karel Čapek naît le 9 janvier 1890 à Malé Svatoňovice en Bohème. Il étudie à Brno puis à Berlin (philosophie) et Paris (Lettres). Il est francophile (il traduit Apollinaire et Molière), amateur de musique ethnique et de photographie. Il meurt le 25 décembre 1938 à Prague.

Après s’être mis à l’abri du froid et de la neige, Boura, un pèlerin, reprend sa route. Ses pas restent dans la neige et il croise un homme en sens inverse qui fait de même mais observe quelque chose. « Voyez-vous cette empreinte, là-bas ? demanda l’homme en désignant une empreinte de pied à quelque six mètres du bord de la grand’route, où ils se tenaient tous les deux. » (p. 2). Mais « l’empreinte du pied était isolée au milieu d’un champ ; il n’y en avait pas d’autre ni devant, ni derrière ; elle était nette et précise sur la surface blanche de la neige, mais aucun pas ne conduisait vers elle ni ne s’en éloignait. » (p. 3). Comment est-ce possible ? Les deux hommes cherchent une explication à cette unique empreinte au milieu du champ enneigé. « Elle était profonde et énergique […] » (p. 5). Mais pendant que chacun argumente, la neige reprend et les deux hommes se séparent sans avoir percé le mystère de l’empreinte.

Un an plus tard, Boura n’est pas du tout à la conférence qu’il donne devant les membres de la Société Aristotélique… Holeček est présent et il est en fait l’homme avec qui il avait observé l’empreinte ! « Ah, oui, dit Boura content, c’était vous. Je suis très heureux, vraiment… J’ai souvent pensé à vous. Eh bien, avez-vous trouvé les autres empreintes ? » (p. 13).

Petites erreurs… « Je me souvient » (p. 8), « je ne fait que constater » (p. 11), « il gagnait à nouveaux » (p. 12), aïe, ça fait mal aux yeux…

Mais L’empreinte est une belle réflexion philosophique et métaphysique, un peu comme une parabole, sur l’âme humaine et ce qu’elle comprend (ou pas) de la réalité et de la rationalité. Un grand écrivain de la première moitié du XXe siècle à découvrir pour la sobriété et la sincérité de ses textes. Dans cette nouvelle, j’ai apprécié le côté mystérieux et j’ai quelques autres titres de Karel Čapek !

Pour le Mois des nouvelles, le Projet Ombre 2021 et 2021, cette année sera classique.

Réflexion sur la question antisémite de Delphine Horvilleur

Réflexion sur la question antisémite de Delphine Horvilleur.

Grasset, janvier 2019, 162 pages, 16 €, ISBN 978-2-24681-552-5.

Genres : littérature française, essai littéraire.

Delphine Horvilleur naît le 8 novembre 1974 à Nancy (Lorraine). Elle est écrivain, philosophe et la première femme rabbin en France. Elle a écrit plusieurs livres dont le dernier, Comprendre le monde (Seuil, 2020).

Introduction. « Pourquoi n’aime-t-on pas les Juifs ? » (p. 13). L’antisémitisme est une xénophobie différente. Les racismes « expriment généralement une haine de l’autre pour ce qu’il n’a pas : la même couleur de peau, les mêmes coutumes, les mêmes repères culturels ou la même langue. Son ‘pas-comme-moi’ apparaît au raciste comme un ‘moins-que-moi’. » (p. 13-14). « Le Juif au contraire est souvent haï, non pour ce qu’il N’A PAS mais pour ce qu’il A. On ne l’accuse pas d’avoir moins que soi mais au contraire de posséder ce qui devrait nous revenir et qu’il a sans doute usurpé. » (p. 14).

Le peuple hébreu (ou le Juif) a toujours été accusé de tout et de son contraire. Pourquoi ? Delphine Horvilleur va analyser l’antisémitisme (mot apparu au XIXe siècle) à partir des textes anciens de la tradition hébraïque (mais pas que). L’identité hébraïque naît avec Abraham qui quitte sa terre natale pour une terre inconnue : le peuple hébreu est donc un peuple de la rupture (contrairement par exemple à Ulysse qui est d’Ithaque et qui veut y retourner ce qui représente l’identité occidentale). La Chaldée est la terre paternelle, l’Égypte est la terre maternelle et, à chaque fois, le peuple hébreu part sans se retourner. Abraham représente l’identité individuelle et le peuple hébreu l’identité collective, ou peuple d’Israël.

Toutes les accusations portées contre les Juifs au cours de l’Histoire apparaissent dans Esther 3:8 : « Il y a dans toutes les provinces de ton royaume un peuple dispersé et à part parmi les peuples, ayant des lois différentes de celles de tous les peuples et n’observant point les lois du roi. Et le roi n’a pas intérêt à les laisser là. » (p. 28-29). Voici ce que dit le conseiller Haman au roi de Perse, Assuétus. Il faut dire qu’Assuétus vient d’épouser Esther et Haman hait Mardochée, le père d’Esther. Tout ça n’est donc question que de jalousie, de haine pure, de règlement de compte, de vengeance ? Tout serait parti de ça ? Eh bien, non, l’auteur remonte encore plus loin car Haman répercute simplement la haine qu’avait son père, Agag, contre Saul, le premier roi d’Israël, et la haine de son ancêtre Amalek qui avait poursuivi et tué les retardataires durant la fuite d’Égypte. Des Hébreux qui, sortis d’esclavage, s’enfuient, vulnérables, des vieillards, des femmes des enfants qui ne sont pas préparés à se battre (Deutéronome). Et voilà, depuis Amalek, il y a chez certaines personnes une haine viscérale de l’Hébreu, du Juif. « Haman est l’héritier d’une haine ancestrale et le livre d’Esther rejoue un conflit et une violence qui trouve racine ailleurs. » (p. 32).

L’auteur remonte donc encore le fil de l’Histoire et des textes anciens. Pourquoi Amalek éprouve-t-il une telle haine ? Il est le petit-fils d’Esaü, frère jumeau de Jacob, renommé Israël, Amalek est donc Hébreu lui aussi ! Mais… Timma, sa mère, est la concubine d’Elifaz, qui n’est autre que son père. Timma est donc à la fois la sœur et la mère d’Amalek, qui est né d’une relation incestueuse, c’est pourquoi il se sent diminué, inférieur, jaloux… (Genèse et Chroniques)..

J’ai pris plein d’autres notes mais je ne vous en dis pas plus pour que vous puissiez découvrir le fil de l’Histoire, le fil de cette haine, car l’auteur explore encore d’autres pistes. Toutes conduisent soit à l’adultère, soit à l’inceste, soit à la jalousie entre frères jumeaux, en tout cas, non seulement au dépit, au rejet, à la frustration, au sentiment d’humiliation voire d’exclusion, mais aussi à l’envie, la jalousie, la haine transmises de génération en génération. C’est bien triste… Et ce qui est incroyable, c’est que Esaü détestait Jacob déjà dans l’utérus de leur mère, Rebecca : « Les fils se battaient en elle. » (Genèse 25:22). Jacob est droit alors qu’Esaü est attiré par l’idolâtrie, ils étaient déjà frères ennemis avant leur naissance !

Les Hébreux seraient le peuple « élu » de Dieu, ils sont à part et ils dérangent. « Haman ne dit pas autre chose dans sa haine des Juifs. Il demande : ‘Pourquoi seraient-ils à part ?’ Tant qu’ils sont là, dit-il au roi, ‘il n’y aura pas d’égalité pour nous autres’. Autrement dit : tant qu’ils sont à part, ‘nous, on n’aura pas notre part’. » (p. 47). Encore l’envie, la jalousie, la volonté de posséder, d’avoir plus, de prendre aux autres ce qu’ils ont, leur biens, leur bonheur, leurs vie…

Lors de la destruction du temple de Jérusalem en l’an 70, le peuple hébreu/juif est sous la domination de l’Empire romain qui considère « l’image du Juif comme source de contamination pour l’organisme qui l’accueille. ‘Sale Juif’, lui dit-on alors, pour bien raconter combien sa présence pollue et vulnérabilise : c’est lui qui fait entrer les germes pathogènes. » (p. 67). Moins de 1900 ans après… L’Hébreu/le Juif est depuis toujours une obsession ; comment est-il possible d’échapper à cette haine ? D’autant plus qu’antisémitisme et féminisme sont liés, eh oui, qu l’eut cru. Si ce thème est développé par Otto Weininger en 1903, un jeune homme qui ne supporte pas sa judéité et que Hitler admirait, Jean-Paul Sartre raconte dans L’enfance d’un chef, en 1939, le parcours de Lucien devenu antisémite et en quête de virilité avec la féminité soumise. Élisabeth Badinter développe également ce thème d’antisémitisme et anti-féminisme.

En tout cas (et je ne suis pas juive), je pense que le peuple hébreu / juif est « increvable » et fait toujours preuve d’une incroyable résilience et d’humour face à l’adversité, à la haine, à la persécution, bref face à la connerie et à la méchanceté humaines (ceux qui sont « bêtes et méchants »). Idéologies totalitaires et fondamentalismes religieux ont les mêmes obsessions, les mêmes haines : les Juifs et les femmes.

Je tiens à apporter une précision sur mon expérience : lorsque j’ai appris durant les cours d’Histoire sur la seconde guerre mondiale ce qui était arrivé aux Juifs, les camps, l’extermination, et quand j’ai vu des photos prises dans les camps ou à la Libération, j’ai été horrifiée et ma grand-mère m’a dit une chose : ces pays qui se sont débarrassés des Juifs, ce sont des pays qui se sont appauvris aux niveaux humains, culturels, scientifiques parce qu’ils ont fait disparaître des scientifiques, des médecins, des musiciens, des professeurs, des artistes, etc., ils ont fait disparaître une partie de leur âme, de leur histoire.

Réflexion sur la question antisémite est – que vous soyez croyants ou athées – un essai instructif, indispensable, riche en exemples historiques, littéraires et philosophiques. J’ai donné des exemples et des extraits pour que vous compreniez de quoi il parle exactement mais Delphine Horvilleur va bien plus loin et donne encore plus d’infos et d’explications.

J’ai une solution, toute simple, pour les racistes et les antisémites (et les misogynes puisque, apparemment, ce sont pratiquement les mêmes) : étudiez, ayez un bon métier qui vous plaît, gagnez l’argent dont vous avez besoin, pour fonder une famille, pour ce que vous souhaitez vivre, ne soyez pas envieux, jaloux, et vous aussi vous serez « plus » ! Vous serez plus instruits, sûrement plus intelligents, plus heureux, plus respectés et plus respectueux, qu’en pensez-vous, c’est une bonne idée, non plutôt que ressasser la haine depuis plus de 4000 ans ?

J’ai emprunté cet essai parce que j’ai entendu Delphine Horvilleur, sûrement sur Arte, mais peut-être aussi sur France 2 (elle est passée à la Grande Librairie mais je n’ai pas vu cette émission) et j’ai lu un billet qui m’a intriguée (par contre je n’ai pas noté le lien mais après recherche, c’était chez Cannibal Lecteur). Je suis satisfaite de ma lecture – faite en juin – (je mourrai moins bête) et j’espère vous avoir donné envie de lire cet essai.

Le Nouveau Magazine littéraire #1

Voici enfin mon billet sur Le Nouveau Magazine littéraire #1, acheté fin décembre 2017 et lu en janvier.

Présentation

Le Nouveau Magazine littéraire, janvier 2018 (mensuel), 100 pages, 4,90 €.

Ce premier numéro du Nouveau Magazine littéraire s’ouvre avec Amorces (minuscule histoire littéraire), un joli poème inédit de Patrick Chamoiseau (p. 3) et Tout reste à écrire, l’édito de Raphaël Glucksmann, le directeur du Nouveau Magazine littéraire : « Partons. Partons enfin. Partons loin. » (p. 4). Le sommaire (p. 7) est alléchant.

Contenu

Sur une douzaine de pages, « Cosmopolis » (actus, décryptages, repères) avec des infos toujours instructives.

Puis sur plus de 30 pages, un gros morceau, « les idées » (politique, économie, société), un peu trop politique et économique à mon goût (autant lire un hebdomadaire comme L’Obs ou tiens le petit nouveau ebdo !).

Sur 4 pages, une nouvelle inédite de Leïla Slimani, La confession, extrait « d’un travail en cours », un très beau texte, j’aime bien Leïla Slimani.

Ensuite, sur une trentaine de pages, le dossier « les nouvelles utopies » annoncé en couverture : très beau dossier avec 7 courtes fictions d’écrivains ou philosophes sur le monde dont ils rêvent et une conversation avec Edgar Morin, sociologue et philosophe.

Enfin, sur un peu plus de 15 pages, « notre bibliothèque » avec les parutions romans, essais, poches, romans graphiques plus quelques pages « les arts » avec cinéma, musique, expos, théâtre. Je trouve que c’est peu…

Sur une quinzaine de pages, un dossier sur La Boétie par Michel Onfray, un dossier plus large que sur le seul auteur, avec les thèmes de la servitude, de l’amitié, les émules : pas fan de Michel Onfray mais le dossier est intéressant et m’a donné envie de lire La Boétie.

Et, pour finir, le roman d’un livre avec 1984 d’Orwell à Mossoul par Delphine Minoui, auteur de Les passeurs de livres de Daraya, une bibliothèque secrète en Syrie (Seuil, septembre 2017).

Verdict

Un Nouveau Magazine bien mené mais pas si littéraire que ça… Trop tourné vers la politique à mon avis ! Tout ce qui est politique, économie, société, idées, c’est bien beau mais je veux un magazine littéraire sinon je lis Politis ou autre ! Ou Philosophie Magazine. Pour la littérature, je préfère donc Lire et Page des libraires.

Et vous, avez-vous accroché à ce Nouveau Magazine littéraire ?

Galerie

Expo Philoz’art – Ordre et désordre

Depuis le 16 juillet et jusqu’au 12 septembre, vous pouvez voir l’expo Philoz’art sur le thème « Ordre et désordre ». Philoz’art, ce sont des ateliers philosophie et art pour les enfants de 8 à 12 ans, animés par Élisabeth Dehlinger [lien]. C’est la 3e année qu’une expo égaie l’été à la médiathèque La Passerelle à Bourg lès Valence (Drôme). Voici un petit aperçu de l’expo.

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