La plume de Virginie Roels

La plume de Virginie Roels.

Stock, collection La Bleue, mars 2017, 320 pages, 20 €, ISBN 978-2-23408-261-8.

Genre : premier roman.

Virginie Roels était journaliste d’investigation pour la télévision et la presse écrite ; elle est directrice de publication du mensuel « plus féminin du cerveau que du capiton » Causette. La plume est son premier roman.

Début mai, entre-deux tour de la présidentielle. Jean Debanel, président de la République est au coude à coude avec Yves Cranchon, « adversaire coriace et colérique » (p. 16). « Calme, serein et rassurant, répète-t-il face au miroir. » (p. 17). Mais lors du débat, devant des millions de téléspectateurs, Debanel perd pied en voyant dans le public un étudiant de Nanterre. « Assis au deuxième rang, le visage inexpressif, vide, fou, Julien Le Dantec. » (p. 19). Qui est cet étudiant et pourquoi fait-il peur au président sortant ? Et qui a remarqué cela à part Chrystelle Knox, une jeune journaliste en devenir ?

Extrait d’un discours. « […] j’ai entendu vos cris, j’ai vu la détresse, j’ai compris la colère […] de vous je suis fier, fier d’être là où l’on rêve. […] qui êtes-vous, que criez-vous ? […] Tous les jeunes libres, rêveurs, où qu’ils vivent sont des citoyens de la République. […] Je ne vous promettrai pas de jours meilleurs, ni même la réussite, mais je vous promets d’être là. » (p. 90).

« Devenir la plume du président, dignement, c’est tout ce qu’il voulait. » (David Joli, p. 122).

« J’ai du mal à le cerner. Tantôt il joue les porte-parole de l’islam radical, tantôt il se montre aux côtés des militaires, c’est vague, mais oui, pour te répondre, mieux vaut jouer profil bas, le temps de signer en tout cas. » (p. 177).

Qui eut cru que j’aimerais autant un roman politique ?! Virginie Roels, en pleine période électorale, dévoile avec justesse et humour les dessous de la politique (française) et de sa communication, et y mêle une pointe de terrorisme (au Maroc), de drogue et de pédophilie mais il faut des preuves, toujours, quand on vous laisse en vie pour les trouver ! « […] sans une divine intuition, mon enquête resterait ce qu’elle était depuis le début : les divagations stériles d’une pigiste en mal de reconnaissance. » (p. 272). Ou comment mêler réalité et fiction avec un talent indéniable. La plume est donc un roman de « politique fiction » bien construit, « audacieux » dit l’éditeur, en tout cas passionnant, n’ayez crainte pas rébarbatif du tout (il se lit comme une enquête), et qui fait quand même un peu froid dans le dos (même si on n’est pas des quiches, on sait que la grande majorité des politiques sont pourris !). Je l’ai lu d’une traite tellement j’avais hâte de… savoir ! Et je vous le recommande même si les élections sont terminées !

Lu dans le cadre des 68 premières fois 2017, je le mets dans les challenges Défi Premier roman 2017 et Rentrée littéraire janvier 2017.

Soumission de Michel Houellebecq

Soumission-MHSoumission de Michel Houellebecq.

Flammarion [lien], janvier 2015, 300 pages, 21 €, ISBN 978-2-0813-5480-7.

Genre : anticipation.

Michel Houellebecq (Michel Thomas), né en février 1956 (ou 1958) à Saint-Pierre à La Réunion, est un écrivain (romans, nouvelles, poésie, essais) et un réalisateur français. Il a grandi en partie sur l’île de La Réunion, en partie en Algérie chez ses grands-parents maternels et en partie en France chez sa grand-mère paternelle dont il a pris le nom de jeune fille (Houellebecq). Ses romans parlent plutôt de l’économie (travail, libéralisme, mercantilisme…), de l’homme animal (sociabilité, sexualité, domination, cruauté…) et de la religion : Houellebecq dit qu’il ne croit pas en Dieu – il rejette la religion transcendante, le monothéisme – mais il pense qu’une spiritualité est indispensable pour éviter le vide de l’existence. Plus d’infos sur http://www.houellebecq.info/.

« Autant que la littérature, la musique peut déterminer un bouleversement, un renversement émotif, une tristesse ou une extase absolues ; autant que la littérature, la peinture peut générer un émerveillement, un regard neuf porté sur le monde. Mais seule la littérature peut vous donner cette sensation de contact avec un autre esprit humain, avec l’intégralité de cet esprit, ses faiblesses et ses grandeurs, ses limitations, ses petitesses, ses idées fixes, ses croyances ; avec tout ce qui l’émeut, l’intéresse, l’excite ou lui répugne. […]. » (p. 13).

Après une thèse de doctorat de huit cents pages sur Joris-Karl Huysmans en 2007, François (le narrateur) devient professeur universitaire à la Sorbonne à Paris. Des années après, il s’est rendu compte que non seulement il n’a pas la vocation mais que solitaire, il a très peu de vie sociale, plus vraiment de vie amoureuse (sexuelle) et il en a marre de son métier et des doctorants. On est au printemps 2022 et François va s’intéresser à l’élection présidentielle sur fond d’affrontements inter-ethniques, d’antisémitisme et de lassitude profonde mais comment savoir réellement puisqu’il y a un black-out des médias sur les violences urbaines par peur du résultat des élections… Et surprise : le parti qui gagne n’est ni la gauche, ni le centre, ni la droite, ni l’extrême gauche, ni l’extrême droite mais le nouveau parti musulman ! (1). Le paysage français va totalement changer (2).

Ce roman, qui parle de délinquance, d’idéologie multiculturaliste, de possibilité de guerre civile ou de conflit ethnique (pas seulement en France mais en Europe), du vivre ensemble laïc, de mouvance identitaire, pointe finalement du doigt ce qui fait mal, les partis politiques, gauche, droite, centre, extrême (3), les Cathos, les athées, l’arrivisme, la lâcheté, les arrangements, la laïcité bafouée… « Je me rendais bien compte pourtant, et depuis des années, que l’écart croissant, devenu abyssal, entre la population et ceux qui parlaient en son nom, politiciens et journalistes, devait nécessairement conduire à quelque chose de chaotique, de violent et d’imprévisible. » (p. 116). Et, à travers son personnage principal, François, c’est la France qu’il montre, une France perdue, dépressive, sans vie réelle, superficielle, nauséabonde même et sur le point d’exploser de l’intérieur.

Quelques réflexions

(1) Comment dans une république laïque, où la religion est de l’ordre spirituel et privé, est-il possible de créer un parti politique basé sur une religion ?

(2) Le nouveau parti en place, pour lutter contre la décadence occidentale, interdit l’avortement, l’homosexualité, le travail des femmes entre autres parce que ce sont des choses choquantes mais installe les mariages arrangés, la polygamie, la pédophilie (mariages d’adolescentes)…

(3) La vraie démocratie est dans les pays scandinaves où le gouvernement doit faire avec tous les partis au prorata de leurs résultats aux élections (voir l’excellente série danoise Borgen par exemple).

Mais revenons au roman, un roman de fiction politique satirique qu’on peut classer en anticipation (il se déroule dans un futur proche et Houellebecq propose une hypothèse de ce que pourra être l’élection présidentielle en 2022). « Il fallait se rendre à l’évidence : parvenue à un degré de décomposition répugnant, l’Europe occidentale n’était plus en état de se sauver elle-même – pas davantage que ne l’avait été la Rome antique du Ve siècle de notre ère. » (p. 276). Alors, Soumission, un roman visionnaire ? Nous le saurons en 2017 ou en 2022 !

Soumission est mon premier Houellebecq ! Eh oui, je n’avais rien lu de lui à part un ou deux extraits dans le magazine Lire [lien] lors de précédentes rentrées littéraires et je n’avais pas été convaincue, par le style, par les thèmes abordés, je ne sais pas trop. Par contre, j’avais vu La possibilité d’une île, film de 85 minutes réalisé par Michel Houellebecq, sorti en 2008, adapté du roman éponyme paru en 2005, et il m’avait bien plu mais je n’avais pas eu l’envie de lire ce roman ou d’autres textes de l’auteur. Et puis mon mari a lu Soumission peu après sa parution (c’était son premier Houellebecq aussi) et il voulait que je le lise pour que nous puissions en parler ensemble ; j’ai repoussé la lecture aux vacances d’été… : chose promise chose due, je l’ai lu durant ma deuxième semaine de vacances, je peux même dire que je l’ai dévoré ! Les trois premières parties en une première fois et les deux dernières parties en une deuxième fois. J’ai adoré ! Houellebecq est un auteur génial ! Pourquoi n’ai-je pas tenté sa lecture plus tôt ? Je n’étais peut-être pas prête… Je lirai ses précédents romans, c’est sûr, en espérant ne pas être déçue. Et en me gardant bien de me mêler aux autres lecteurs de Houellebecq parce que j’ai remarqué qu’il y a des pro-Houellebecq (fans irréductibles), des anti-Houellebecq (détracteurs de tous bords), ceux qui tirent d’un côté ou de l’autre selon le sens du vent (je ne vous explique pas le regard méprisant de la vendeuse en librairie le jour de l’achat de ce roman…) et puis il y a ceux qui s’en foutent, des polémiques autour de l’homme et de ses romans, mais ils ratent un grand moment de lecture !

Dans ce roman, qui décrit finement la société française du XXIe siècle, j’ai appris des choses sur le XIXe siècle, sur Huysmans (que je n’ai jamais lu) et sur le monde universitaire… pas très sain. « Avec les distinctions honorifiques et les évolutions de carrière, les indiscrétions sexuelles étaient à peu près notre seul sujet de conversation entre collègues […]. » (p. 62).

« […] alors que l’économie française continuait à s’effondrer par pans entiers l’édition se portait bien, dégageait des bénéfices croissants, c’en était étonnant même, à croire que dans leur désespoir tout ce qui restait aux gens c’était la lecture. » (p. 43). Cela ne m’étonne pas ! D’ailleurs, comme le personnage du roman, les gens qui ne peuvent (ou ne veulent) fuir, se réfugient dans la nourriture (bonne bouffe, bons vins) et dans la lecture, selon leurs moyens intellectuels et financiers, soit l’un soit l’autre soit les deux !

Je me suis demandée si le Journal des dix-neuvièmistes existait (Houellebecq met un accent grave). En fait, il n’existe pas en tant que tel mais la Société des études romantiques et dix-neuviémistes [lien] a été fondée en 1970 et elle étudie le XIXe siècle « à travers la littérature, les arts, les sciences, l’histoire culturelle et l’histoire de la langue […]. » (source : Wikipédia). Cette Société édite la revue Romantisme [lien1 et lien2] depuis 1971 ainsi que le bulletin Dix-neuvième siècle, remplacé en novembre 2011 par Le magasin du XIXe siècle [lien].

RaysDay2015Je dois avouer que roman polémique pour roman polémique, je me suis lancée dans la lecture de Le camp des saints de Jean Raspail (roman paru en 1973 et réédité en 2011), eh bien, j’en suis à la page 142 (plus d’un tiers du roman) et j’ai beaucoup de mal, le style est dense, rude, presque malsain, et Jean Raspail n’a pas l’humour de Michel Houellebecq…

Une note de lecture publiée dans le cadre du Ray’s Day.