Mauvaises herbes de Dima Abdallah

Mauvaises herbes de Dima Abdallah.

Sabine Wespieser, août 2020, 240 pages, 20 €, ISBN 978-2-84805-360-8.

Genres : littérature franco-libanaise, roman.

Dima Abdallah naît en 1977 à Beyrouth (Liban). Sa famille arrive à Paris lorsqu’elle a 12 ans (1989). Elle étudie l’archéologie et se spécialise en antiquité tardive. Mauvaises herbes est son premier roman.

Beyrouth, Liban, 1983. La fillette rentre à la maison avec son père, « le géant ». Elle n’a pas peur et ne pleure pas car « Il est fort et il est très intelligent. » (p. 11). Mais « C’est peut-être parce que je suis la seule à ne pas pleurer que la maîtresse ne m’aime pas. Moi, je n’arrive pas à me forcer à pleurer, ce n’est pas ma faute. » (p. 13).

La fillette de 6 ans est au contraire très contente parce que son père est venu la chercher à l’école et parce qu’elle rentre à la maison plus tôt. Elle a un petit frère. Le père est écrivain, la mère est journaliste et professeur et le lecteur n’en saura pas plus sur la mère et le frère).

La parole est donnée tantôt à la fillette tantôt au père. Ici le père prend la parole. « D’un jour à l’autre, il faudra bien que cette  guerre finisse, ce n’est qu’une affaire de quelques semaines, quelques mois tout au plus. Il ne peut pas  en être autrement, je n’ai pas le courage qu’il en soit autrement. » (p. 33).

Mais un an après, la guerre n’est pas terminée. Et la fillette n’aime pas répondre à la question habituelle sur sa confession. « Je sais que la famille de ma mère est un peu chrétienne et celle de mon père est un peu musulmane. » (p. 46) mais « Je ne suis pas bête, ce n’est pas une question anodine, ce n’est pas l’une de ces questions qu’on se pose pour rompre la glace, pour faire connaissance, pour engager la conversation. J’ai sept ans et demi, je suis grande, je comprends que cette question est importante pour celui qui la pose, que ma réponse va être lourde de conséquences. » (p. 47).

Quand le père se retrouve seul, il veut « écrire l’absurde pour tuer l’absurde. » (p. 109) et le lecteur retrouve la fillette, devenue adolescente, en 1990 à Paris. Elle déteste les gens, elle déteste l’école… Elle se fait tout de même une amie, Sandrine. Ensuite les années filent, 2000, 2013 et je n’ai pas réussi à m’attacher à elle (elle n’a même pas de prénom), c’est trop décousu.

Et surtout il y a trop de répétitions : « Il ne sait pas… » (la fillette), « j’aurais voulu » et « j’aurais dû » (le père), c’est pénible… Ou encore « je roulais » et « je roulais dans la nuit » (le père, plusieurs fois p. 79-80) et « je n’imaginerai pas », « je ne dirai pas » et « je ne penserai pas » (la fillette, idem p. 92-95). Je sais que c’est un exercice de style mais je trouve la lecture d’une lourdeur…

Il y a pourtant de belles phrases comme : Beyrouth, 2016. « Il ne reste plus rien. Tout est mort. Il ne reste plus la moindre miette de tout ce qui a été. Tout s’est disloqué, un morceau après l’autre, tout s’est consumé pour tomber en cendre. » (p. 201).

En tant que roman franco-libanais, à tendance autobiographique, j’ai de loin préféré Beyrouth entre parenthèses de Sabyl Ghoussoub lu quelque temps avant.

Voici un roman – sur les thèmes de l’enfance, de l’amour du père (de la fascination de la fillette pour son père, je dirais, car mère et petit frère sont finalement absents de ce roman, et père et fille sont comme deux mauvaises herbes qui poussent au mauvais endroit, un pays en guerre, un pays ou la religion est plus importante que l’humain), sur la guerre et l’exil – qui peut plaire, c’est sûr, pour ceux qui ne verront que l’émotion et le côté poétique en faisant abstraction des lourdeurs que j’ai remarquées.

Pour 1 % Rentrée littéraire 2020 et Challenge du confinement (case (auto)biographie).

Le lièvre d’Amérique de Mireille Gagné

Le lièvre d’Amérique de Mireille Gagné.

La Peuplade, août 2020, 184 pages, 18 €, ISBN 978-2-924898-77-2.

Genres : littérature québécoise, roman.

Mireille Gagné naît le 12 novembre 1982 à L’Isle aux Grues (Québec, Canada). Elle étudie la communication à l’université de Sherbrooke (Québec). Elle est poétesse (5 recueils de poésie entre 2006 et 2020), nouvelliste (2 recueils de nouvelles, un en 2010 et en en 2018) et romancière : Le lièvre d’Amérique, en lice pour le Prix Inrockuptibles 2020 premier roman, le Prix Première Plume 2020 du Furet du Nord et le Prix Wepler 2020, est son premier roman. Plus d’infos sur son site officiel.

Le lièvre d’Amérique (Lepus americanus), herbivore, est un cousin du lapin qui « préfère fuir plutôt que de se cacher pour échapper aux prédateurs. » (p. 7). La légende du lièvre blanc est inspirée de la légende algonquienne Nanabozo.

Diane vient d’être opérer et doit rester allongée. « En fonction de leur bagage génétique, les humains ne réagissent pas tous de la même manière au traitement. Certains ont des symptômes plus intenses que d’autres, mais ceux-ci s’estompent au cours des mois à venir. » (p. 51).

Eugène, 16 ans, s’installe avec ses parents à la Pointe aux Pins ; leurs voisins : Diane, 15 ans, et ses parents. Diane fait découvrir à Eugène l’île et les oiseaux. « J’ai compris que tu étais ici pour rester. » (Diane, p. 18).

Diane est la déesse romaine de la chasse et du monde sauvage ; le père de Mireille Gagné était guide de chasse. Je pense qu’il y a un lien si l’héroïne s’appelle Diane et que le lièvre est présent tout au long du roman.

Le roman est composé de six parties avec à chaque fois quatre chapitres qui reviennent dans le même ordre. Un chapitre scientifique sur le lièvre d’Amérique (vie, comportement, reproduction) et c’est super intéressant. Un chapitre sur Diane adulte qui vient de subir une opération génétique et ressent des effets secondaires (pas prévus ?). Un chapitre sur l’adolescence de Diane et ses souvenirs avec son ami Eugène. Un chapitre très court de Diane sans aucune ponctuation. À la suite de ces chapitres, une illustration sombre en double page s’intercale avec les chapitres suivants (lièvre, vie actuelle, souvenirs, Diane) et ainsi de suite.

Le langage est parfois surprenant : par exemple, les Québécois disent « au gym » alors que nous disons « à la gym » mais rien de rédhibitoire, c’est compréhensible et sinon, il y a un lexique bien utile en fin de volume (parce que, oui, il y a des mots québécois totalement inconnus !).

Ce roman rythmé, envoûtant, considéré au Québec comme « une fable animalière néolibérale [qui] s’adresse à celles et ceux qui se sont égarés », est surprenant, pratiquement kafkaïen (aliénation, transformation). Il est en tout cas d’une grande originalité (je sais, ce n’est pas original de dire ça) et d’une belle poésie que ce soit dans l’animal ou dans l’(in)humain. Le lecteur est continuellement questionné : que serait-il prêt à faire pour être plus performant en particulier au travail ? Accepterait-il de devenir un humain augmenté (transhumanisme) ? Moi, non, c’est clair ! Je préfère m’égarer, dans la Nature, dans la lecture ! Et vous ?

Cet éditeur, La Peuplade, basé à Saguenay au Québec, que j’ai découvert il y peu, est idéal pour Québec en novembre (mais il n’y a pas que des auteurs québécois au catalogue).

Une étrange et édifiante lecture que je mets aussi dans les challenges 1 % Rentrée littéraire 2020, Animaux du monde #3 (lièvre, oiseaux), Challenge du confinement (case Contemporain), Contes et légendes (Nanabozo), Littérature de l’imaginaire #8 et Petit Bac 2020 (catégorie Animal pour lièvre).

Monstrueuse féerie de Laurent Pépin

Monstrueuse féerie de Laurent Pépin.

Flatland, collection La Tangente, octobre 2020, 102 pages, 8,50 €, ISBN 978-2-490426-12-6.

Genres : littérature française, fantastique, novella, premier roman.

Laurent Pépin est un psychologue clinicien de 40 ans qui réside à Saintes en Charente Maritimes. Monstrueuse féerie est son premier roman (une novella est un court roman) ; un mot sur la couverture du livre : c’est une illustration de Kawanabe Kyôsai (1831-1889), un artiste japonais. Deuxième titre à paraître chez Flatland : L’angelus des ogres en avril 2021 (déjà écrit) et troisième titre : Clapotille (en cours d’écriture).

Un petit garçon terrifié par son père fait entrer les Monstres dans sa tête. « Il y a toujours une fenêtre que je laisse ouverte pour que les Monstres puissent entrer. Je ne le fais pas vraiment exprès. Mais tous les Monstres rentrent dans toutes les têtes de la même façon : on les y invite. Parce qu’il y a quelque chose en eux qui nous fascine, qui nous comble, ou du moins qui absorbe notre esprit logique en polarisant nos réflexions. Quand ils sont là, c’est trop tard. Ils ne sortent plus et la terreur grandit. » (début du roman, p. 5).

Le petit garçon est devenu adulte, tant bien que mal, et il est « psychologue dans le service pour malades volubiles du Centre psychiatrique, et [son] travail de recherche, au-delà des interventions à but thérapeutique, consistait pour l’essentiel à établir des ponts entre la poésie classique ou contemporaine et le contenu délirant des décompensations poétiques des patients du Centre. Je n’aime pas dire : « les patients ». Je les appelle les Monuments, en général. » (p. 10).

Comme il a du mal à communiquer avec les gens considérés comme normaux, sa vie au milieu des Monuments lui convient très bien. En plus il a rencontré une Elfe et vit un conte de fée. Mais, lorsque sa mère meurt d’un cancer, il souffre de problèmes de peau, d’accès de panique… et l’Elfe disparaît, le laissant seul et désemparé. « Quand je disparais, ça ne veut pas dire que je n’existe plus ou que tu n’existes plus. » (p. 24).

L’auteur va alterner les chapitres de l’adulte qui vit mal la séparation et de l’enfant envahi par les Monstres. Car, pour surmonter tout ça, il faut comprendre les traumatismes de l’enfance et aussi les traumatismes vécus par les parents. Mais ce n’est pas facile du tout… « Il n’y avait rien d’autre dans le monde que les Elfes, les Monstres et les Monuments. » (p. 40). Et c’est toujours terrifiant !

Les relations parents-enfants et les relations de couple sont parfois disproportionnées et toxiques… surtout quand l’un des protagonistes a des problèmes mentaux. « – J’ai des problèmes avec des souvenirs… Ils m’empêchent d’exister, c’est vrai. Mais j’existe quand tu es avec moi. – Il faut exister le reste du temps aussi. Je ne peux pas vivre comme ça. Je ne veux pas. » (p. 53) et « Je savais que j’avais tort mais j’étais prisonnier de moi-même. » (p. 64).

Lecteurs, venez rencontrer les patients, je veux dire les Monuments, Didier, Pierrot, Pierrette, Henri, Jean-François, Blanche, Christine, Paulette et leur psychologue qui aurait bien besoin d’être soigné lui aussi !

Désenchanté, ce psychologue à l’imagination débordante, passionné de poésie et de musique, tenaillé entre la colère, la peur et le désespoir, cite aussi bien Boris Vian que Harry Potter. En tout cas, la toile que l’auteur tisse entre son personnage psychologue, les patients Monuments, les Monstres, l’Elfe et les lecteurs fait presque peur parce qu’elle enveloppe vraiment tout : « Comment faire pour empêcher les Monstres de me hanter ? » (p. 77) et qu’il sera difficile de s’en dépêtrer après la lecture ! Monstrueuse féerie est un monstrueux roman sur les humains, le monde dans lequel ils vivent et les mondes qu’ils créent pour eux-mêmes ou pour les autres (il y a d’ailleurs une monstrueuse revisitation du conte Hansel et Gretel). Pour vivre heureux, faut-il « tuer » le père, « tuer » la mère, « tuer » l’enfant que l’on était ? Mais, attention, parce que finalement, « Ne devient pas fou qui veut. » (p. 98) !

Attirée par ce qu’en disait l’éditeur : « Avis aux amateurs : conte pour adultes teinté de pataphysique, de psychanalyse, de poésie et d’humour noir. », j’ai émis le souhait de lire Monstrueuse féerie et je remercie Laurent Pépin (que je ne connaissais pas du tout avant d’avoir un échange avec lui sur le groupe FB Nouveau Monde) de m’avoir envoyé son premier roman qui fut une grande claque ! Mais, comme j’aime lire des fictions sur le monde aliéniste (plutôt historique) et psychiatrique (je parle de fictions et pas de documents car je n’y comprendrais sûrement pas grand-chose…), je me suis sentie à l’aise à la lecture de ce récit presque kafkaïen (surtout à cause des cafards), enfin à l’aise façon de parler tant il est déstabilisant et un brin horrifique. Par certains côtés, cette lecture m’a d’ailleurs fait penser à un premier roman américain lu récemment, Une cosmologie de monstres de Shaun Hamill, et à une bande dessinée lue la semaine dernière et qui sera sur le blog mercredi prochain (pour La BD de la semaine), Journaux troublés de Sébastien Pérez et Marco Mazzoni, qui traite de la psychiatrie de façon différente mais aussi avec poésie. Mais je vous laisse découvrir tout ça par vous-mêmes et, si vous le souhaitez, lire une interview de Laurent Pépin sur L’ours danseur.

Une lecture que je mets dans 1 % rentrée littéraire 2020, le Challenge du confinement (case Contemporain), Littérature de l’imaginaire #8 (pour le côté fantastique horreur) et Maki Project 2020 (novella, imaginaire).

Une cosmologie de monstres de Shaun Hamill

Une cosmologie de monstres de Shaun Hamill.

Albin Michel Imaginaire, octobre 2019, 416 pages, 24 €, ISBN 978-2-22643-904-8. A Cosmology of Monsters (2019) est traduit de l’américain par Benoît Domis.

Genres : littérature états-unienne, premier roman, fantastique, horreur.

Shaun Hamill naît (quand ?) à Arlington au Texas. Il est diplômé d’anglais de l’Université du Texas en 2008 puis il étudie les Arts à l’Iowa Writers Workshop en 2016 et écrit quelques nouvelles. Ses préférences en littérature et en cinéma : le fantastique et l’horreur. Une cosmologie de montres, qui va être adapté en série télévisée, est son premier roman. Plus d’infos sur son site officiel, https://www.shaunhamill.com/.

Noah Turner, le petit dernier de la famille Turner, est le narrateur. Il raconte la malédiction qui poursuit sa famille, depuis sa grand-mère paternelle, Deborah, une veuve diagnostiquée schizophrène paranoïde, en passant par ses parents, Margaret et Harry, dans les années 60 et suivantes, ainsi que ses deux sœurs aînées, Sydney et Eunice, et lui-même. Tout commence avec une « Cité ».

J’ai pris beaucoup de plaisir à lire ce roman, d’une traite !, mais je n’ai pas pris beaucoup de notes… J’ai apprécié l’écriture, le style, et la traduction est, à mon avis, une réussite. Avec la Cité et les monstres, le lecteur comprend vite que ce premier roman est un somptueux hommage à H.P. Lovecraft, maître du fantastique, de l’horreur qui a parfois lorgné vers la science-fiction ou la fantasy. Pour le lecteur néophyte, il y a de nombreuses références à Lovecraft mais il est aisé de comprendre ce qui se dessine. L’angoisse monte crescendo mais je ne sais pas pourquoi, je n’ai pas eu peur ! Tant pis, le roman est très bien écrit, très bien construit et se lit vraiment bien même sans frayeur !

J’ai noté trois extraits.

« Elle tambourina de ses doigts sur le livre. ‘Et toi, alors ! Tu ne crois pas que tu as passé l’âge des histoires de fantômes et de montres. – Je ne m’en suis jamais caché. – Je suppose que je n’y avais pas réfléchi jusqu’à présent. Tu ne te sens pas un peu ridicule ? Pourquoi ne pas lire de la littérature pour adultes ? – Je pense que le fantastique est le genre littéraire le plus important du monde. (Margaret à Harry, p. 38).

« Un grand mal, jadis enchaîné, hante à nouveau ces couloirs en liberté. Il se joue des murs et des portes. […] Qu’ai-je libéré, se demande Eunice. » (extrait d’un texte d’Eunice, p. 183).

« La Cité a vu Noah. Elle est sur sa piste. » (extrait d’un texte d’Eunice, p. 312).

Pour le Mois américain et le challenge Littérature de l’imaginaire #8.

Cartographie de l’oubli de Niels Labuzan

Cartographie de l’oubli de Niels Labuzan.

JC Lattès, août 2016, 522 pages, 20 €, ISBN 978-2-70964-937-7.

Genres : littérature française, Histoire.

Niels Labuzan naît en 1984 et vit à Paris ; il est écrivain et il a voyagé en Afrique. Après avoir eu un coup de cœur pour Ivoire de Niels Labuzan en 2019 (son deuxième roman), j’ai voulu lire Cartographie de l’oubli, son premier roman paru 3 ans avant. Celui-ci se déroule aussi en Afrique mais il est différent car c’est un roman historique qui se déroule de 1889 à 2004.

Juin 1889. Jakob Ackermann, originaire de Brême, défiguré à l’âge de 7 ans à cause d’un jeu qui a mal tourné avec sa chienne, Friza, a maintenant 19 ans et il est soldat. L’Allemagne, surpeuplée, a besoin « de colonies de peuplement ». Ce sera la création de Windhuk en Afrique du sud-ouest et ça démarre avec Jakob et une vingtaine d’autres soldats allemands.

Janvier 2004. C’est la journée de commémoration pour se souvenir du massacre des Hereros à Okahandja en Namibie. Le narrateur est métis. « Chez moi, les hommes sont blancs, les femmes sont noires. Depuis deux générations. » (p. 46). Il participe au devoir de mémoire mais se sent-il Allemand, Africain ?

Été 1891. Damaraland. « Curt Von François étendait insidieusement son ombre sur l’Afrique. » (p. 30). L’Afrique du sud-ouest découvre la civilisation européenne et des Allemands deviennent Africains. Mais quel sera le devenir des peuples indigènes ? Les Hereros acceptent des accords mais les Damaras, habituellement soumis, ne respectent pas le traité. « La colonisation prenait une autre tournure. Il ne s’agissait plus simplement d’implanter des Allemands ou de faire briller une quelconque idée, il s’agissait de la terre, de ses ressources, et de qui était le plus fort pour en jouir, peu importe les moyens employés. » (p. 41).

Mars 1893. Le chef Nana, Hendrik Witbooi, tient tête à l’armée allemande… « […] les victoires de Witbooi étaient sues par les autres peuples. » (p. 80).

1904. Les Hereros se regroupent alors que le gouverneur veut les parquer dans des réserves. C’est leur chef, Samuel Maharero, et le massacre qui sont commémorés cent ans plus tard, en 2004. « Il n’y avait rien à faire, l’Afrique n’appartenait plus aux Africains, elle était aux Européens qui avaient gagné le droit de vie et de mort en ce début de siècle. Cela prendrait du temps, mais tant qu’il y avait des survivants, l’espoir n’était pas perdu. Un instant, il imagina bénéficier de l’aide des Britanniques, eux aussi détestaient les Allemands, mais il dut s’avouer que ça n’arriverait pas. Une grande puissance n’allait pas en défier une autre pour la survie de quelques indigènes. Il devait être réaliste. » (p. 414).

La vie est rude avec la chaleur, la poussière, et on se demande ce que les Allemands sont venus faire dans cette galère ! Il y a quelques passages avec la faune africaine « oryx, impalas, koudous, autruches » (p. 103) mais aussi bœufs, chèvres et chevaux (sûrement importés avec les soldats) mais cette histoire est surtout une histoire humaine. Cependant, un événement surprenant : début 1897, il y a eu une peste bovine (p. 219-221) : « Cette maladie était un fléau, un fléau venu d’un autre pays. » (p. 230) ; tout ça n’est donc pas nouveau…

La colonisation allemande (durant le IIe Reich) est moins connue que les autres colonisations européennes. Je connais (un peu) l’histoire des Boers en Afrique du Sud mais je ne savais pas que les Allemands avaient colonisé, à la fin du XIXe siècle, d’autres pays du sud-ouest comme la Namibie. Cette colonisation, c’est une histoire d’envahissement, de propagande, de mépris, de profit (les matières premières) et de rentabilité. « Savoir-faire allemand et main-d’œuvre africaine. » (p. 142). Le roman est parfois un peu long mais c’est une belle réussite pour un premier roman et il est passionnant : j’ai appris pas mal de choses et j’ai bien aimé le personnage de Jakob Ackermann qui aime ce pays. J’ai moins aimé l’extermination génocidaire des Hereros et des Namas qui précède de 30 ans celui des Juifs d’Europe (durant le IIIe Reich… Je remercie Niels Labuzan d’avoir mis en lumière cette partie de l’Histoire que je ne connaissais pas du tout et j’attends avec impatience son 3e roman !

Je mets cette lecture dans Animaux du monde #3 et À la découverte de l’Afrique.

Vigile de Hyam Zaytoun

Vigile de Hyam Zaytoun.

Le Tripode, janvier 2019, 128 pages, 13 €, ISBN 978-2-37055-185-6.

Genres : littérature française, premier roman.

Hyam Zaytoun est comédienne. Hypokhâgne, khâgne, art du spectacle, art dramatique, créations contemporaines au théâtre, actrice dans des films, des séries télévisées… Vigile est son premier roman. Plus d’infos sur son site, http://www.hyam-zaytoun.com/.

Une nuit d’avril, une jeune femme se réveille et se rend compte que son mari, Antoine, fait un arrêt cardiaque. En attendant les secours, « […] le geste, le geste, le geste qui sauve, répétitif. Il fait passer ma peur, occupe mon énergie, tout entière dans mes mains, dans mon dos qui s’incline, près de toi, en rythme… » (p. 14-15). Antoine et la narratrice sont les jeunes parents de Margot (6 ans) et Victor (3 ans). Après avoir géré le quotidien, la jeune femme rejoint Antoine à l’hôpital. « J’y crois. Tes yeux vont s’ouvrir, ta main se tendre vers moi dans un sourire. » (p. 30). Arrêt cardiaque, infarctus, fonctions vitales, coma, assistance respiratoire, « légume »… Des mots cliniques qui angoissent mais il faut « mettre des mots sur ce qui nous arrive. » (p. 48). La narratrice passe par plusieurs étapes : tristesse, culpabilité, colère, sentiment d’injustice. « Je suis ta vigile, ton garde du corps… » (p. 52). Mais elle va tenir le coup, grâce à la famille, aux amis, au peu d’espoir que le médecin lui a donné, et aux souvenirs (la naissance des enfants, leur rencontre, leur voyage en Inde…).

Je continue de rattraper mon retard dans mes notes de lectures. Vigile est un roman fort, tenace (comme la vie !), violent mais sensible (rempli d’amour) : c’est ce qui m’a fait apprécier ce roman « médical ». Je n’ai pas l’habitude d’en lire mais j’ai autant apprécié que Le matin est un tigre de Constance Joly ou Principe de suspension de Vanessa Bamberger et je vous le conseille vivement.

Porc braisé d’An Yu

Porc braisé d’An Yu.

Delcourt, collection Littérature, septembre 2020, 208 pages, 20 €, ISBN 978-2-413-03821-4. Braised Pork (2020) est traduit de l’anglais (Chine) par Carine Chichereau.

Genres : littérature chinoise, premier roman.

An Yu naît à Beijing (Chine) mais, à l’âge de 18 ans, elle part étudier à New York (États-Unis) puis s’installe à Paris (France). De retour à Beijing, elle écrit ce premier roman, Porc braisé, en anglais.

C’est lors d’un partenariat entre les éditions Delcourt et le groupe FB Hanbo(o)k Club que j’ai gagné ce livre en juillet ; j’étais super contente et je les remercie ; je l’ai reçu le 11 août et je l’ai dévoré dans la journée ! Porc braisé est paru hier donc voici ma note de lecture et je peux d’ors et déjà vous dire que c’est un coup de cœur pour moi.

Jia Jia et Chen Hang sont mariés depuis 4 ans. Au déjeuner, Chen Hang annonce à son épouse « que peut-être ce serait une bonne idée de refaire le voyage à Sanya cette année » (p. 8) puis il va prendre un bain. Jia Jia le retrouve mort dans la baignoire… Il a fait un étrange dessin. « Mon mari m’a laissé un dessin. Qui représente un homme-poisson. Une tête d’homme avec un corps semblable à celui d’un poisson. » (p. 51).

Un mois après, Jia Jia a pris ses habitudes dans le bar de Leo, de l’autre côté de sa rue, un bar de luxe. Mais elle voudrait vendre l’appartement (trop grand et trop cher à entretenir pour elle seule). Elle aimerait aussi reprendre la peinture et vendre ses toiles. Elle commence à fréquenter Leo et profite de sa liberté. Même si elle sait qu’elle boit trop (de Champagne) et se sent un peu coupable, « […] elle voulait essayer, se libérer de Chen Hang, vivre une autre vie. » (p. 59).

Jia Jia n’a plus que sa grand-mère et sa tante qui l’ont élevée après la mort de sa mère ; elle voit très peu son père qui les avait abandonnées lorsqu’elle était enfant pour vivre avec une autre femme, Xiao Fang.

Lorsque son appartement est enfin loué, Jia Jia a un revenu mensuel et décide de voyager au Tibet sur les traces de l’homme-poisson. Elle y rencontre Ren Qi, un écrivain qui recherche son épouse disparue. « Aujourd’hui, les artistes sont formatés pour rester de bons petits robots. Pas seulement les artistes peintres, les écrivains, les musiciens aussi. Les athlètes même ! Ils peignent, écrivent, jouent la même chose encore et encore. Les mêmes oiseaux et montagnes, les mêmes histoires, les mêmes personnages. » (p. 126).

Une erreur : quand l’aquarium de la tante prend feu, il est écrit « les poisons et le corail » (p. 109) au lieu de « les poissons ».

Porc braisé est le roman d’une jeune femme malheureuse. Malheureuse depuis l’enfance (père parti, mère décédée). Malheureuse en mariage (ce n’était pas le grand amour avec Chen Hang. Malheureuse dans sa vie (elle a arrêté de travailler et de peindre et restait chez elle mais elle n’a pas eu d’enfant avec Chen Hang). Ce n’est cependant pas une histoire triste parce que Jia Jia reste optimiste (elle fait preuve de résilience et veut reconstruire sa vie) ; elle va de l’avant quoi qu’il arrive. Et lorsqu’elle part au Tibet, il y a un côté un peu… Je dirais plutôt magique que fantastique (avec le monde de l’eau). D’ailleurs, j’ai beaucoup aimé que cette romancière chinoise emmène son personnage féminin au Tibet, à la découverte des populations locales et de leurs traditions, ce qui va bouleverser sa vie. Un très beau roman de cette rentrée littéraire à découvrir avec une belle couverture bleue et une nouvelle autrice à suivre !

Je mets cette lecture de la rentrée 2020 en bonus dans le Challenge de l’été (Chine).

Kim Jiyoung, née en 1982 de Cho Nam-joo

Kim Jiyoung, née en 1982 de Cho Nam-joo.

NiL, janvier 2020, 216 pages, 18,50 €, ISBN 978-2-37891-061-7. Palsip yi nyeon saeng Kim Jiyeong (2016) est traduit du sud-coréen par Kyungran CHOI et Pierre Bisiou.

Genres : littérature sud-coréenne, premier roman.

Cho Nam-joo naît en 1978 en Corée du Sud. Elle est scénariste pour la télévision et Kim Jiyoung, née en 1982 est son premier roman.

Séoul, Corée du Sud. Kim Jiyoung a 35 ans ; elle est mariée depuis 3 ans à Jeong Dahyeon, 38 ans, qui travaille dans une grande entreprise de high tech et le couple a une fillette d’un an, Jeong Jiwon. Jiyoung travaillait dans une société de communication mais elle a arrêté de travailler pour s’occuper de Jiwon.

Automne 2015. Jiyoung a des comportements bizarres : elle parle comme sa mère, elle dort avec Jiwon en suçant son pouce puis elle déclare être Cha Seungyeon, une des amies du couple, décédée il y a un an… Elle parle et agit comme la morte et, surtout, elle sait des choses que seuls Daehyeon et Seugyeon savaient ! « Jeong Dahyeon s’est figé. Cela remontait à presque vingt ans. Une après-midi d’été, le soleil dardait ses rayons sur le stade qu’aucune ombre ne protégeait. Il ne se souvenait pas pourquoi il s’était trouvé là mais il avait croisé Cha Seungyeon qui, tout à trac, lui avait déclaré qu’elle l’aimait bien. Qu’elle l’aimait bien et qu’elle l’aimait tout court. Elle transpirait, bégayait, ses lèvres tremblaient. » (p. 14-15). Et il y a d’autres alertes…Que se passe-t-il ?

Flashback. Enfance de Jiyoung avec Kim Eunyeong, sa sœur aînée, et leur petit frère. Les deux filles vivent des injustices car les garçons sont prioritaires et sont toujours mieux traités que les filles : les filles souvent n’étudient pas, elles vont à l’usine pour payer les études de leurs frères, plus âgés ou plus jeunes, même s’ils sont moins doués pour étudier. École primaire, collège, premières règles, lycée… « Les filles, presque inconsciemment, entassaient petit à petit au fond de leur cœur la désillusion et la peur des hommes. » (p. 73). Heureusement Jiyoung et sa sœur, nouvelle génération de filles, ont pu faire les études qui les intéressaient.

Un truc bizarre. « […] en 2001, […] Kim Jiyoung eut vingt ans […] » (p. 81) mais si elle est née en 1982, en 2001, elle n’aurait eu que 19 ans, à moins que les 9 mois de grossesse compte dans l’âge de l’enfant comme au Japon ?

J’ai dévoré ce très beau roman, féminin, féministe, universel ! Un premier roman, en plus, très réussi. Les femmes sud-coréennes (et pas que) sont victimes de sexisme, de dénigrement, de violence ; elles doivent être au service de leurs parents, de leurs frères, puis de leur patron lorsqu’elles travaillent, et enfin de leur mari et leurs enfants. Quelle vie !… Cho Nam-joo s’est inspirée de tout ce qu’elle a trouvé comme témoignages et interviews pour rédiger cette somme littéraire passionnante sur les conditions peu avantageuses des femmes. Le message est clair, fort, mais pas vindicatif, ni violent. Si j’ai bien compris, un film adapté de ce roman est sorti au cinéma en Corée du Sud en 2019, peut-être verrons-nous ce film en France ?

Bien que des lois d’égalité hommes-femmes existent, la société sud-coréenne (et bien d’autres dans le monde, c’est pourquoi je pense que ce roman est universel) dénigre toujours la femme et la condition féminine. D’ailleurs mon passage préféré est : « Tel était le dilemme : en appliquant les lois vous passiez pour une profiteuse, en renonçant vous nuisiez aux conditions de travail d’autres collègues. » (p. 164).

Une lecture coup de poing, coup de cœur pour le Challenge coréen, le Challenge de l’été (Corée du Sud) et le Petit Bac 2020 (catégorie Prénom pour Jiyoung, j’ai lu que c’est un des prénoms féminins les plus donnés en 1982).

Le livre de M de Peng Shepherd

Le livre de M de Peng Shepherd.

Albin Michel Imaginaire, juin 2020, 592 pages, 24,90 €, ISBN 978-2-22644-293-2. The Book of M (2018) est traduit de l’américain par Anne-Sylvie Homassel.

Genres : littérature états-unienne, science-fiction, premier roman.

Peng Shepherd naît à Phoenix en Arizona où elle vit mais elle a aussi vécu à Beijing, Kuala Lumpur, Londres, Los Angeles, Washington DC et New York (source : son site). Elle est diplômée du NYU MFA (écriture créative et arts). Le livre de M est son premier roman et a reçu le Prix Neukom en 2019 (bien mérité !). Son deuxième roman, The Cartographers, va paraître. Plus d’infos sur son site officiel, http://pengshepherd.com/.

Depuis deux ans, les humains perdent leur ombre puis, plus ou moins vite, perdent aussi leurs souvenirs, leur être intérieur. Beaucoup se suicident ou deviennent dangereux. Ce phénomène est appelé l’Oubli. Mais tout le monde n’est pas touché ; il y a donc des survivants avec leur ombre et des survivants sans ombre. « Pourquoi avait-il fallu que les ombres soient ce lieu du corps où gisent les souvenirs ? Pourquoi l’Oubli épargnait-il certaines personnes ? Et lorsqu’on en était affecté, pourquoi la disparition des souvenirs se produisait-elle à des délais aussi variables ? Et quand cet effacement s’accomplissait, pourquoi la terre elle-même semblait oublier, de même que les hommes ? » (Ory, p. 12).

Dans ce roman de science-fiction, pas d’explosions nucléaire ou bactériologique rendant la Terre inhabitable, pas de zombies ou d’extraterrestres envahisseurs ou de robots détruisant l’humanité. C’est un des points forts du Livre de M : un monde post-apocalyptique totalement différent des autres déjà vus (lus) auparavant. Quoique j’ai pensé, durant ma lecture, à L’aveuglement de José Saramago (écrivain portugais) qui raconte la fin du monde à cause d’une cécité fulgurante (roman paru en 1995 et adapté en un excellent film, Blindness, réalisé par Fernando Meirelles en 2008).

Un autre point fort du Livre de M, ce sont les personnages qui sont vraiment très bien créés et suivis par Peng Shepherd (j’ai vraiment eu l’impression qu’elle aimait chacun d’entre eux) : je ne suis pas restée sur ma fin au sujet des personnages, de leur passé et leur histoire alors que la majorité d’entre eux perdaient la mémoire !

D’ailleurs, revenons au résumé et aux personnages. Le lecteur suit donc quelques personnages principaux, très bien choisis et représentatifs de l’humanité : un Indien – d’Inde, pas d’Amérique – (Hemu Joshi) avec lequel tout commence et sa doctoresse indienne (Avanthikar), un Américain d’origine chinoise (Ory), une Américaine noire (Max), un couple d’homosexuels (Paul et Imanuel), un groupe d’Américains classiques (Ursula et sa bande dans leur van), une Iranienne (Naz) principalement, les chapitres alternant avec l’un ou l’autre.

Il y a d’abord Orlando Li Zhang (Ory) et son épouse Maxine Webber (Max) de Washington : ils sont dans un hôtel en forêt dans le Great Falls National Park, au-dessus d’Arlington (Virginie), pour célébrer le mariage de leurs amis (Paul et Imanuel). Ils apprennent ce qui se déroule à Boston puis dans plusieurs États et, peu à peu, les convives partent. Deux ans après, il ne reste plus qu’Ory et Max mais celle-ci a perdu son ombre depuis 7 jours et il n’y a plus rien à manger… C’est en allant à Arlington qu’Ory rencontre un groupe de 12 personnes dont 4 ont encore leur ombre, conduit par Ursula : ils veulent aller à la Nouvelle-Orléans rejoindre Celui qui Rassemble (il a d’autres surnoms). Mais, lorsqu’il rentre à l’Elk Cliffs Resort, Max a disparu avec son petit magnétophone à cassettes sur lequel elle va s’enregistrer pour garder sa mémoire.

Premier flashback. Mahnaz (Naz) Ahmadi est une Iranienne championne de tir à l’arc. Elle a quitté Téhéran pour Boston où elle s’entraîne pour les Jeux Olympiques. Elle est avec son entraîneur et ses coéquipières lorsque les infos montrent le premier homme sans ombre : Hemu Joshi a perdu son ombre au marché aux épices de Pune en Inde. Or, Boston sera la première ville touchée aux États-Unis.

« Ce qu’on a oublié, ça ne manque pas, non ? » (Max, p. 136). Eh bien, essayez de vivre sans votre mémoire, sans le souvenir qu’il faut manger, dormir ou respirer tout simplement !

Je vais mettre ce roman dans le challenge Les étapes indiennes. Bien sûr Peng Shepherd n’est pas une autrice indienne mais une partie du roman se déroule en Inde où tout commence – ce qui apporte et peu d’exotisme – et se rapporte régulièrement à des légendes indiennes (voir ci-dessous avec Hemu et ARI). C’est que, en Inde, le « Jour sans Ombre » existe vraiment à cause de l’angle de la Terre ; c’est un jour célébré mi-mai, lorsque le soleil est au zénith mais, normalement, l’ombre revient ! « Tous les ans, juste avant midi, d’immenses foules se rendaient sur les parvis des marchés pour attendre le moment où le soleil passait si exactement au-dessus d’eux que leur ombre disparaissait pendant quelques stupéfiantes secondes. » (p. 50). Pas de magie dans cet événement : « Une explication parfaitement scientifique. » (p. 50) sauf si les ombres ne reviennent pas ! J’ai remarqué une petite erreur : un des deux frères de Hemu s’appelle Vinay et quelques lignes plus bas, Vijay… (p. 52).

Deuxième flashback. Peu avant l’Oubli, un Américain de la Nouvelle-Orléans a également perdu la mémoire mais dans un grave accident de voiture. Il est surnommé ARI pour « Amnésie Rétroactive Intégrale ». ARI et le docteur Zadeh se rendent en Inde pour rencontrer Hemu Joshi et la doctoresse Avanthikar. Peut-être pourront-il comprendre ce qu’est l’Oubli et y remédier ? Mais « Il n’y a dans aucun champ de la connaissance humaine quelque chose qui puisse l’expliquer. Psychiatrie, neurologie, physique, biologie… » (docteur Zadeh, p. 214). Hemu, bien qu’amoindri par son état, raconte pourtant à ARI des légendes indiennes (d’où le challenge Contes et légendes #2). D’abord le Rigveda, en particulier la légende de Sanjna qui est tellement aveuglée par son époux bien-aimé, Surya, le Soleil, qu’elle crée une ombre identique à elle, Chaaya, pour la remplacer !

Ensuite (c’est ma préférée), celle de Gajarajan, un éléphanteau sauvé du massacre, et de sa jeune sœur (qu’il n’a pas connue), Manikan qui peint et qui est en liaison avec Gajarajan (d’où le challenge Animaux du monde) : cela prouverait-il que la mémoire peut se transmettre d’un être à un autre même à distance mais… comment ?

En tout cas, de bête curieuse qui attire les journalistes du monde entier, Hemu devient bien malgré lui, cobaye scientifique avant de totalement perdre pieds… Typique de notre société.

Vous êtes bien plongé dans cet incroyable roman ? Alors, en route pour la Nouvelle-Orléans ! Malgré les dangers et même si vous avez oublié pourquoi vous y alliez ! « On le saura bien assez tôt. On y arrivera. » (p. 240).

Ce résumé et cette présentation peuvent vous paraître un peu long mais je voulais vraiment vous parler des personnages principaux et aussi de la complexité et de la richesse de ce roman de science-fiction atypique. Ory aime Max, Imanuel aime Paul, Naz aime sa sœur Rojan, ARI aime l’humanité, mais pourront-il sauver ceux qu’ils aiment ? Amour et violence se côtoient tout au long du roman avant un final ahurissant mais plausible. Et j’avais réellement l’impression d’y être ! Un premier roman innovant, rythmé, exceptionnel !

Je tiens à remercier les éditions Albin Michel Imaginaire car j’ai reçu ce livre avant sa parution [mon billet ici] et, je voudrais dire que faire paraître ce roman après le confinement et une pandémie mondiale, c’est assurément gonflé mais n’hésitez pas à investir dans Le livre de M car c’est une excellente lecture ! Science-fiction mais pas que : vous découvrirez pourquoi lors de la lecture.

En plus des challenges cités dans le billet, je mets bien sûr cette lecture dans Littérature de l’imaginaire #8.

Et si les chats disparaissaient du monde… de Genki Kawamura

Et si les chats disparaissaient du monde… de Genki Kawamura.

Pocket, novembre 2018, 176 pages, 6,50 €, 978-2-26628-657-2. 世界から猫が消えたなら (Sekai kara neko ga kieta nara, 2012) est traduit du japonais par Diane Durocher.

Genres : littérature japonaise, fantastique.

Genki Kawamura 川村元気 naît le 12 mars 1979 à Yokohama (Kanagawa, Japon). Il travaille dans le monde du cinéma (scénariste, producteur) et c’est son premier roman (il a d’ailleurs été adapté au cinéma en 2016, bande annonce ci-dessous).

Le narrateur, un jeune homme de 30 ans, facteur de son métier, pense qu’il n’a qu’un rhume mais il souffre tellement qu’il consulte. « Ce n’était pas un rhume. Mais un cancer du cerveau de stade 4. » (p. 10). Il accuse le coup mais il n’a plus qu’une semaine à vivre, ou un peu plus ou un peu moins… Il reçoit alors chez lui la visite du diable qui lui annonce qu’il va mourir demain mais qui lui propose une solution : « Tu dois faire disparaître une chose de cette planète. En contrepartie, il te sera accordé un jour de vie supplémentaire. » (p. 18). Le jeune homme hésite puis accepte l’échange.

Téléphones, films, montres… « Qu’est-ce qui était le plus triste ? L’idée de ma propre mort, ou celle de la disparition de choses importantes ? » (p. 90).

Les quatre premiers jours sont faits de rêves et de souvenirs. De sa mère, décédée il y a quatre ans, et des deux chats qu’ils ont eus (l’un après l’autre) : Laitue et Chou (ce dernier vit d’ailleurs avec lui depuis le décès de sa mère). Et de son père, horloger, avec qui il a coupé les ponts.

Mais le diable annonce que le vendredi, les chats disparaîtront ! « Si les chats disparaissaient du monde… Que gagnerait-on ? Que perdrait-on ? » (p. 127). Pour le jeune homme, c’est un dilemme de trop, d’autant plus qu’il aime Chou plus que tout !

Lorsque j’ai vu ce roman (en poche) à la librairie en novembre 2018, j’ai craqué : chat sur la couverture, littérature japonaise et thème qui m’a plu, ce qui faisait trois bonnes raisons d’acheter ce livre ! J’ai choisi de le lire début avril lors d’un marathon de lecture et je n’ai pas été déçue : c’est beau, c’est triste, c’est… miaou ! Et puis, il y a une réelle réflexion sur la mort, le sens de la vie et ce qu’on peut faire sans risquer de nuire. Il y a tous ces petits bonheurs, ces petits riens tout au long d’une vie que le narrateur (et le lecteur aussi) laisse passer sans se rendre compte de leur importance et puis oublie… Ce roman est donc comme un conte philosophique qui remettrait gentiment sur le droit chemin avec un peu d’humour.

Quant au narrateur (on ne saura pas son nom), il décide d’écrire une lettre au jour le jour, un peu comme un journal ou un testament, et ce n’est que vers la fin du livre que le lecteur comprend à qui il l’écrit.

Une belle lecture pour les challenges Animaux du monde, Lire en thème (en avril, auteur découverte, encore jamais lu), Littérature de l’imaginaire #8, Petit Bac 2020 (catégorie Animal pour chat) et Un mois au Japon (qui continue d’ailleurs en mai).