Que sur toi se lamente le Tigre d’Émilienne Malfatto

Que sur toi se lamente le Tigre d’Émilienne Malfatto.

Elyzad, septembre 2020, 80 pages, 13,90 €, ISBN 978-9-97358-122-8.

Genres : littérature française, premier roman.

Émilienne Malfatto naît en décembre 1989. Elle étudie le journalisme de l’Institut d’études politiques de Paris. Elle est journaliste, photographe et autrice (elle a souvent travaillé en Irak). Que sur toi se lamente le Tigre est son premier roman (Goncourt du premier roman 2021) et son nouveau livre est Les serpents viendront pour toi, une histoire colombienne (Les Arènes, 2021).

La jeune fille a eu un seul rapport sexuel avec Mohammed avant qu’il ne parte à Mossoul et se fasse tuer… Ils devaient se fiancer… Elle a cédé à ses avances… « Ce fut sans plaisir, une étreinte terne, précipitée » (p. 14), elle n’a « pas dit non […] pas dit oui » (p. 15), elle ne savait pas, « Je me croyais protégée » dit-elle (p. 15). La jeune fille, naïve, est enceinte. De « cinq mois, peut-être » dit le médecin à l’hôpital (p. 20)… La jeune fille sait que c’est « comme une sentence de mort » (p. 20) parce que « L’honneur est plus important que la vie. Chez nous, mieux vaut une fille morte qu’une fille mère. » (p. 21).

Voilà, tout est dit et le roman raconte la dernière journée de cette jeune fille, journée durant laquelle elle se rappelle de plusieurs événements, dont la mort de son père. Mais il y a d’autres voix dans ce roman, celles des proches et celle du fleuve.

Baneen, la sœur de la jeune fille, est mariée à Amir, elle aussi est enceinte mais elle est « épouse, […] soumise, […] correcte, celle qui respecte les règles, qui ne les discute pas. Celle qui ne peut concevoir qu’on ne les respecte pas. » (p. 22). Elle ne fera rien pour sa jeune sœur, elle lui en veut même parce qu’elle est au courant de sa grossesse, elle craint son mari…

De son côté, le fleuve – le Tigre – continue son chemin, il « traverse des champs de ruines [et] longe des maisons détruites » (p. 25). En donnant la parole au fleuve, « Un géant a piétiné les quartiers. Ici même les pierres ont souffert. Le béton a hurlé, le métal gémi. La cité des hommes est devenue une fourmilière dévastée, amas de gravats sur le point de s’écrouler dans mes flots. Les hommes en noir n’ont laissé que cendres derrière eux. Mais eux aussi eux aussi sont retournés à la poussière. » (p. 25), l’autrice fait fort parce que c’est en fait très beau et poétique. Et je repère ces mots, « souffert », « hurlé », « gémi », qui me font penser que la femme enceinte elle aussi va souffrir, hurler et gémir, comme si le fleuve et elle étaient liés.

Il y a de nombreuses références à Gilgamesh et à la mythologie antique : s’étant « emparé de la vie éternelle » (p. 25), les humains ont la mort implantée en eux.

Amir va devoir donner la mort parce qu’il est « l’homme de la famille, l’aîné, le dépositaire de l’autorité masculine – la seule qui vaille, qui ait jamais valu. [Il] règne sur les femmes. » (p. 33)… Comme s’il n’y avait déjà pas assez de morts avec la guerre, les attentats (le père de la jeune fille est mort à Bagdad dans un attentat et la famille est partie s’installer à la campagne dans le sud).

Les chapitres alternent entre ceux de la jeune fille (caractères normaux) puis ceux de ses proches (Baneen, Amir, Hassan, Ali…) et ceux du Tigre, oui le fleuve (caractères italiques). Ces chapitres sont tous très courts et le lecteur oscille entre le côté dramatique des humains et le côté poétique (voire lyrique) du fleuve même si le texte est également dramatique. Mohammed, le fiancé disparu, aussi prend la parole : « Je suis mort et ma mort en entraînera d’autres. La femme que j’ai voulue pour mon plaisir. Mon enfant qui ne naîtra pas. Ma jouissance a été leur châtiment. Dans ce pays de sable et de scorpions, les femmes payent pour les hommes. » (p. 40-41). Qui pourra faire quelque chose pour la jeune fille ? Sa sœur aînée Baneen qui a pitié d’elle mais qui lui en veut de connaître son secret ? Son petit frère Hassan qui est jeune et impuissant face aux traditions et à l’honneur de la famille ? Sa mère qui est absente car en prière à Najaf sur ta tombe de son défunt mari ? La mère est consciente qu’une prison a été bâtie autour d’elle avec « les règles imposées, […] les interdictions et les obligations, sous les voiles et les frustrations » (p. 56) et qu’elle a fait de même pour ses filles… « Si j’ai un jour rêvé, je ne m’en souviens plus. Notre monde n’est pas fait pour les rêves. » (p. 56). Ali, « l’autre frère. Le moderne, le modéré. Celui qui ne tuera pas. » (p. 68) mais qui se sent lâche parce qu’il « désapprouve en silence. » (p. 68), parce qu’il est représentatif de « la majorité inerte […] l’homme banal et désolé de l’être. […] le frère […] qui aime et qui comprend. […] qui condamne les règles mais ne les défie pas. […] complice par faiblesse. » (p. 68), « le frère ouvert, tolérant, presque libéral. Un homme bien. » (p. 69) mais impuissant.

La jeune fille, on ne connaîtra pas son prénom… parce qu’en plus d’être victime de la barbarie du mâle dominant, elle est condamnée à être effacée, oubliée… Est-ce qu’un jour l’humanité gagnera contre ces absurdités, contre ces folies ? Je publie ma note de lecture exprès ce mardi 8 mars parce que le 8 mars est la Journée internationale des femmes (et par extension la Journée du droit des femmes et la Journée contre les violences faites aux femmes). Ce 8 mars 2022, le thème (défini par ONU Femmes) est « l’égalité des sexes aujourd’hui pour un avenir durable », c’est loin d’être gagné…

Que sur toi se lamente le Tigre a reçu plusieurs prix littéraires : Goncourt du Premier Roman 2021, Prix Hors Concours des Lycéens, Prix Ulysse du livre, Prix Zonta Olympe de Gouges, Mention spéciale des lecteurs Prix Hors Concours, lauréate du Festival du Premier Roman de Chambéry 2021 et finaliste du Prix Régine Desforges mais ce n’est pas pour cette raison qu’il faut le lire… Il faut le lire parce que c’est un roman intime, émouvant, bouleversant, et que cette histoire de fiction est malheureusement l’histoire de beaucoup de jeunes filles et jeunes femmes dans cette partie du monde…

Après Bel abîme de Yamen Manai, je me prends à nouveau une grosse claque (littéraire et émotionnelle) grâce à Elyzad, extraordinaire maison d’éditions basée à Tunis.

Vous trouverez d’autres avis (enthousiastes) sur Bibliosurf. Si vous l’avez lu, déposez votre lien en commentaire ! Alex, Domi c lire, Ju lit les mots, Mes échappées livresques, Mumu, Usva, Yv, Zazymut

Pour Bingo littéraire d’Hylyirio (n° 29, un livre sur un thème, une cause qui me tient à cœur, 2e billet), Challenge lecture 2022 (catégorie 50, un livre dont le titre comporte le nom d’un fleuve ou d’une rivière), Petit Bac 2022 (catégorie Lieu pour le fleuve Tigre) et Un genre par mois 2022 (le genre de mars est historique et je considère que ce roman est aussi historique avec ses allégories antiques de Gilgamesh, avec le fleuve qui a vécu toute l’histoire de l’Irak et avec la guerre en Irak).

Le goût des garçons de Joy Majdalani

Le goût des garçons de Joy Majdalani.

Grasset, collection Le courage, janvier 2022, 176 pages, 16 €, ISBN 978-2-24682-831-0.

Genres : littérature franco-libanaise, premier roman.

Joy Majdalani naît en 1992 à Beyrouth (Liban). Elle vit à Paris depuis 2010. En 2018, elle publie On the rocks, un texte court, dans la revue Le Courage (apparemment le n° de 2018 est le n° 4). Le goût des garçons est son premier roman. Plus d’infos sur son Instagram.

La première phrase du roman : « Je vous parle de ces filles qui m’ont donné le goût des garçons. » (p. 11). Des filles de bonnes familles qui reçoivent une bonne éducation, qui devront être de bonnes épouses pour l’élite et de bonnes mères.

Beyrouth, Collège Notre-Dame de l’Annonciation. Elles sont en 5e. Soumaya et Ingrid portent l’uniforme du collège mais elles savent mettre en valeur leurs seins, leurs fesses et leurs genoux aussi. Elles sont surnommées les Dangereuses, elles sont considérées comme déviantes, parfois punies mais elles s’en fichent.

La narratrice est parmi les autres filles, les insignifiantes, celles qui ont du mal avec l’âge ingrat et avec leurs poils (sourcils et moustache). Avec ses amies d’enfance, Diane et Bruna, elles pensent à une chose : le premier baiser. « Nous ressassions la marche à suivre jusqu’à la connaître par cœur. Il fallait nous tenir toujours prêtes, agiles, pour saisir l’occasion si elle se présentait à nous, parachutée sur le chemin du collège. » (p. 26).

Bruna devient pour les parents et les sœurs une « mauvaise fréquentation » mais « Jamais, je ne la soupçonnais de mentir. » (p. 29). Pourtant ces jeunes filles qui ne connaissent rien à l’amour et à la sexualité, désirent des choses, parfois même le viol, la brutalité, tout plutôt que la virginité. « Nous en parlions sans honte : nous voulions d’un désir qui fasse perdre le contrôle. Pour instiller en nous la peur des hommes, on nous avait enseigné qu’ils étaient imprévisibles, violents, sauvages. Nous appelions de nos vœux cette bestialité. Nous ne connaissions pas la différence entre l’amour et le rapt. » (p. 44).

Je suis surprise par l’obsession qui en résulte ! J’ai évidemment moi aussi vécu « les tumultes de l’adolescence » (p. 113) mais de façon plus naturelle, plus libre, et à une époque où l’informatique n’était pas démocratisée, où internet et les téléphones portables n’existaient pas. Quelle tristesse de ne vivre que « juste la mécanique » (p. 116)… Mais, peut-être que j’ai bénéficié d’un « accès serein aux grands rites de l’adolescence occidentale » (p. 119) ?

Cette violence, ce sont les filles (de 13 ou 14 ans) elles-mêmes qui se l’infligent, quitte à se faire traiter de pute. « La puberté est une offrande dont nous ne disposons pas selon notre bon vouloir. Le libre arbitre ne se mérite qu’au prix d’une discipline scrupuleuse. Il y a des bonnes et des mauvaises façons d’être une jeune fille. » (p. 141). Voilà, il n’y a pas de bonnes jeunes filles et de mauvaises jeunes filles. « Celles pour qui l’enfance est paisible veulent en prolonger la douceur. » (p. 141) et il y a « les brûleuses d’étapes » (p. 143) mais chacune vit le passage à sa façon et en tire les conséquences pour sa vie, son futur.

Un premier roman sur un thème casse-cou mais la perfection intime et audacieuse, parfois provocante, avec laquelle ce thème est traité font de ce texte un brûlot chargé d’énergie et de lucidité qui annonce de futures femmes douces et fidèles et des femmes plus libres et sulfureuses.

Sur d’autres blogs : Julie à mi mots, Mademoiselle lit, Trouble bibliomane et le questionnaire de Proust à Joy Majdalani sur L’Orient littéraire.

Pour Bingo littéraire d’Hylyirio (n° 16, un livre de moins de 200 pages, 2e billet), Challenge lecture 2022 (catégorie 3, un premier roman), Tour du monde en 80 livres (Liban).

Rencontre avec Dalie Farah

Jeudi dernier, le 27 janvier 2022, fut une excellente journée car c’était la rencontre avec Dalie Farah. D’abord, une émission radio en direct (photos ci-dessous) durant laquelle j’ai présenté le Prix La Passerelle 2022 et les 6 romans en lice puis la directrice d’antenne a interviewé Dalie Farah, ensuite j’ai présenté un coup de cœur, Le Ladies Football Club de Stefano Massini, et le nouveau directeur de la médiathèque a annoncé les prochains événements.

En soirée, la rencontre – dédicaces avec Dalie Farah s’est super bien passée (photos ci-dessous). Elle a lu des extraits de Le doigt, elle a parlé de son expérience de prof et d’autrice, de la violence, et elle a répondu aux questions en dévoilant quelques infos : son troisième roman (le dernier de cette ‘trilogie’ qui traite de la violence) est prêt et sera normalement publié en 2023 (toujours chez Grasset), son quatrième roman est déjà presque prêt et elle travaille aussi sur une pièce de théâtre.

Ses deux romans : Impasse Verlaine (2019) est un coup de cœur pour moi et Le doigt (2021) dont ma note de lecture sera en ligne mardi prochain. J’espère que vous lirez ces deux titres et qu’ils vous plairont autant qu’à moi.

Impasse Verlaine de Dalie Farah

Impasse Verlaine de Dalie Farah.

Grasset, avril 2019, 224 pages, 18 €, ISBN 978-2-24681-941-7.

Genres : littérature française, premier roman.

Dalie Farah naît le 22 février 1973 à Clermont-Ferrand (Auvergne) de parents algériens exilés en France. Elle étudie la littérature et la linguistique. Elle a une spécialisation sur le XVIe siècle et la démonologie. Elle est agrégée de lettres. Alors qu’elle voulait devenir journaliste, elle se tourne vers l’enseignement et elle est prof de littérature et philosophie en lycée et prépa. Ses deux romans sont Impasse Verlaine (2019) et Le doigt (2021). Plus d’infos sur Plumes d’ailes et mauvaises graines et sur sa page FB.

Née le 22 février 1973, au lieu du mois d’avril prévu, la narratrice (l’autrice) a failli mourir mais « On peut survivre à tout, quand on survit à sa mère. » (p. 9).

Dans les années 50, à Meskiana en Algérie, la mère de la narratrice naît, Djemaa ou Vendredi. « L’Algérie, c’est l’Éden de ma mère. » (p. 17). Tous les coups, tous les malheurs, elle les transforme en histoires pour s’inventer une autre vie, mais ce ne sont « rien que des histoires minuscules, injustes et absurdes qui finissent toutes dans un trou sous la poussière. » (p. 38).

La mère a 15 ans lorsqu’elle est mariée à un jeune veuf qui a 20 ans de plus qu’elle et qui l’emmène en France, « au Puy-de-Dôme auvergnat » (p. 48). Dans le village de Ponteix, Vendredi devient « la Fatima » (p. 50) et Fatima devient « une villageoise auvergnate comme les autres » (p. 59). Mais, après l’accident de son mari qui perd son travail, « on transporte les confitures de l’été passé, les valises, la marmaille encapuchonnée dans les cagoules de laine bicolore tricotées par la Solange et on arrive impasse Verlaine, bâtiment 31, appartement 622, à Clermont-Ferrand. » (p. 63, pile le code postal de la ville).

Dalie Farah raconte l’enfance battue, humiliée, obligée à travailler (elle aide sa mère, femme de ménage et elle devient son nègre, la mère étant analphabète)… Mais… « Ma mère veut une fille qui lit et qui écrit, donc une fille puissante. » (p. 76). Et heureusement il y a l’école. « Je cours pour aller à l’école. Je ne regarde pas en arrière, juste devant, tout droit » (p. 104), en fait vers l’avenir.

Mais, lors de vacances en Algérie, au hammam, la mère est d’une brutalité inouïe devant toutes les autres femmes qui ne font qu’observer… « […] la vie est belle. Il le faut. La vie me reste belle. Il le faut. » (p. 132-133).

Après l’école primaire Diderot, elle entre au collège Montferrand puis au lycée mais je vous laisse découvrir tout ça par vous-mêmes.

Je n’en dis pas plus, il vous faut absolument lire ce roman qui n’est pas qu’une autobiographie, un témoignage, c’est encore plus fort que ça, c’est intense, c’est puissant. Par certains côtés, je me suis reconnue en cette fillette, cette adolescente, qui aime l’école, qui aime lire, et cette lecture fut beaucoup d’émotions pour moi. Et pas seulement pour moi puisqu’Impasse Verlaine a reçu une dizaine de prix littéraires largement mérités.

Malgré l’adversité, malgré la maltraitance, malgré les coups, Dalie Farah se dit que la vie est belle et c’est phénoménal parce qu’elle peut tout supporter. Elle raconte la double-culture (sa mère lui a tout de même transmis des choses sur le pays d’origine, sur la famille restée là-bas), l’école, la volonté d’apprendre, de réussir. Mais elle n’a pas trempée sa plume dans la noirceur, dans la dépression, tout est lumineux, optimiste, c’est vraiment très beau. Une résilience incroyable d’autant plus qu’elle y met de l’humour et de la poésie. J’ai rencontré Dalie Farah jeudi dernier (un billet sera publié en soirée) et je peux vous dire que c’est une femme rayonnante et drôle, un pur bonheur cette rencontre.

Cette chronique de lecture est un billet binôme avec Martine (qui a aussi rencontré Dalie Farah).

Pour Bingo littéraire d’Hylyirio (n° 28, un témoignage, une autobiographie), Challenge lecture 2022 (catégorie 44, un livre dont le titre contient seulement 2 mots).

Lucie ou la vocation de Maëlle Guillaud

Lucie ou la vocation de Maëlle Guillaud.

Héloïse d’Ormesson, août 2016, 208 pages, 16 €, ISBN 978-2-35087-374-9. Il est paru en poche, Points, septembre 2017, 216 pages, 6,60 €, ISBN 978-2-75786-606-1.

Genres : littérature française, premier roman.

Maëlle Guillaud, née en 1974, est éditrice et Lucie ou la vocation est son premier roman. Son deuxième roman, Une famille très française, est paru en 2018.

Lucie, étudiante, est encouragée par Mathilde à entrer au prieuré. Sa mère et Juliette, sa meilleure amie (ses chapitres sont en italique), essaient de l’en dissuader mais Lucie devenue Marie-Lucie après ses vœux ira jusqu’au bout.

J’ai lu ce roman en entier car le sujet est bien traité mais je ne comprends pas du tout ce besoin d’aliénation soi-disant au nom de la foi que Lucie n’a même pas lorsqu’elle entre au prieuré ! Cette vie en communauté faite de privations et d’obéissance est basée sur un incroyable conditionnement… En plus, Lucie découvre les malversations de certaines sœurs ou de la mère supérieure : malveillances, coups bas, espionnage des sœurs, humiliations, gavage… Pourquoi se mentir à soi-même et aux autres ? Pourquoi avoir tellement peur de la vraie vie qu’on préfère s’en occulter ?

Attention, je n’ai absolument rien contre la foi qui, je pense, est quelque chose de personnel et pas de collectif. Mais chacun fait comme il l’entend du moment qu’il ne dérange pas les autres.

Quelques extraits

« Ici, c’est chacun pour soi et Dieu pour toutes. » (p. 45).

« Mais derrière ces murs clos, mon univers est aussi vaste que l’infini. Ne le vois-tu pas ? » (Lucie à sa mère qui lui rend visite).

« Les mois passent, les saisons défilent, mais le quotidien, lui, est lustré par des journées identiques aux précédentes. » (p. 97).

« Qu’a-t-elle fait d’autre depuis qu’elle est ici sinon écouter et répéter les réponses qu’on lui dictait. Elle a gommé sa personnalité […] A-t-elle progressé dans sa foi ? Elle en doute. Elle est devenue un pantin réglé et formaté à souhait. Qui ne pense plus. N’a plus de désir. Ni de rêves. Ni d’envies. Même son amour du Seigneur lui a été soufflé. » (p. 187-188).

Ce roman faisait partie des 68 premières fois 2016 et je remercie Nicole qui me l’avait envoyé. Il entre dans les challenges Bingo littéraire d’Hylyirio (n° 8, un livre dans votre pàl depuis plus de 5 ans), Challenge lecture 2022 (catégorie 21, un livre reçu mais il pouvait aller dans d’autres catégories) et Petit Bac 2022 (catégorie Prénom pour Lucie).

Les confluents d’Anne-Lise Avril

Les confluents d’Anne-Lise Avril.

Julliard, août 2021, 208 pages, 18 €, ISBN 978-2-26005-478-8.

Genres : littérature française, premier roman.

Anne-Lise Avril naît en 1991 en France. Elle aime lire, écrire et étudie le commerce puis se rend à Moscou en Russie. Elle se passionne pour la culture russe, la photographie, le voyage, l’écologie (elle travaille pour la reforestation). Les confluents est son premier roman.

2040. D’un côté la planète est ravagée par la pollution et la sécheresse, d’un autre côté des îles et des pays sont submergés par les eaux. Jaya quitte son île indonésienne. « Elle se préparait à passer d’un monde à l’autre. Ou bien peut-être à entrer dans le monde, pour la première fois. » (p. 11).

Après ce prologue, le roman est construit en 4 parties : le Désert (2009), la Forêt (2011), la Nuit (2013) et l’Île (2014) avec, à chaque fois, une incursion en 2040.

2009. Aqaba, Jordanie, une auberge aux portes du désert. Liouba est née à Moscou d’une mère Russe et d’un père Français. Jeune journaliste, elle a quitté Paris pour son premier reportage pour Terre d’exil. « Elle ne savait pas exactement comment faire. Elle apprenait. Savoir trouver une histoire. Savoir la raconter. Savoir ensuite la vendre à ceux qui seraient susceptibles de la lire. Tel était le métier qu’elle avait choisi et dont elle expérimentait la réalité pour la première fois. Elle pressentait qu’il y avait quelque chose à dire, ici, sans savoir encore précisément quoi, et elle savait que pour pouvoir le dire, il lui faudrait quitter Aqaba, aller à la rencontre du désert qui l’aimantait et comprendre ce que c’était que de vivre avec lui. » (p. 17). Aydin, un bédouin, l’emmène dans son village d’At-Tuweisa dans le désert de Wadi Rum à la recherche de « Une histoire. J’aimerais raconter comment les hommes vivent avec leur écosystème, s’y adaptent et sont marqués par lui. » (p. 24). En devenant journaliste, Liouba se sent proche de sa mère, Elena Azarova, qui était journaliste, et en plantant des arbres et en étudiant les plantes et les fleurs du désert, elle se sent proche de son père, Henri Darcet, qui était botaniste. La voilà son histoire, celle de Babak Majali et des bédouins des environs qui plantent des arbres dans le désert pour les générations futures. Ah, voir le désert en fleurs après la pluie ! Alors qu’elle termine d’écrire son reportage et s’apprête à quitter la Jordanie pour retourner à Paris, Liouba rencontre Talal Sariel. Francophone (son père était Français et sa mère était Turque), il est photographe, et revient de Gaza (il travaille pour un journal allemand). Spécialiste des « mouvements de population » (p. 43), il est « fasciné par l’idée du lieu qu’on va chercher quand on s’en va. Qu’est-ce qui nous motive à partir ? On part toujours vers quelque chose. Un ailleurs qui sera peut-être meilleur, ou peut-être pire, que l’endroit qu’on a quitté. On se met en marche avec espoir. Pour moi, cet espoir, ça pourrait tout à fait être un jardin dans le désert. » (p. 44). Talal explique à Liouba pourquoi les gens lisent des histoires de l’ailleurs (p. 45), je ne peux pas tout recopier, mais c’est très beau, ça me touche (moi qui suis allée voir ailleurs, quand c’était encore possible). Et pour montrer l’ailleurs, certains choisissent l’écriture, comme Liouba, d’autres choisissent la photographie, comme Talal, ils sont ainsi complémentaires et représentent à eux deux la dimension cosmopolite d’un monde en perdition. Mais ils doivent partir chacun de leur côté. « Le voyage noue des liens. Le voyage les déchire brutalement. » (p. 51).

2040. Après le départ des habitants puis de sa sœur, Aslam est seul sur l’île, seul à planter des pousses d’arbres dans la mangrove pour que la mer ne monte pas plus, « seul, dans l’infini silence insulaire, seul face à l’horizon vide. » (p. 58). Chapitre court mais d’une grande intensité dramatique. Est-ce que ce que font les humains pour arranger les choses (que ce soit en 2009 ou en 2040) est utile ?

2011. Monrovia, Liberia, où Talal doit rejoindre Liouba pour photographier « la forêt du mont Nimba, en Guinée » (p. 63) afin de documenter le reportage de la journaliste. Un magnifique voyage avec Issa leur guide et Daouda le porteur mais chacun doit de nouveau rentrer chez lui. « Ils étaient deux voyageurs. Voués à se comprendre. Voués à ne jamais se retrouver. » (p. 93).

2040. Quelques mois après avoir quitté son île natale, Jaya « avait rejoint à Jakarta, un groupe de travail formé par les communautés côtières impactées par la montée des eaux, puis avait été conviée, en tant que témoin et émissaire de l’Indonésie, à un voyage scientifique au cœur de l’Arctique. La mission rassemblait une centaine de chercheurs, de glaciologues et d’ingénieurs, ainsi que des représentants des principaux pays concernés par le sujet. Ultime tentative de préserver les littoraux du monde, à l’aune des dernières prévisions de l’augmentation du niveau des mers. » (p. 97). Jaya arrive donc à Ilulissat au Groenland et découvre la neige, la glace et l’hiver.

2013. Liouba est avec son amie Esya Kaminsky à « Dvinsky […] l’un des derniers bastions de la forêt primaire de la région » (p. 106) protégé par un activiste russe, ancien capitaine de la marine, Irek Babaï, « devenu un semeur de troubles, un élément subversif. Un homme recherché. » (p. 107). Avec son groupe de militants, il lutte contre la déforestation illégale de la forêt boréale. Pendant ce temps, Talal est à Alep en Syrie. Ici j’ai pensé à Le promeneur d’Alep de Niroz Malek (Le Serpent à plumes, 2015).

2014. Forêt de Mazumbai, Tanzanie. « Tous les pays de la Terre semblaient être liés par un métissage éternel. » (p. 168), c’est ma phrase préférée mais tout est très beau dans ce roman (ce que vous pouvez voir avec les extraits ci-dessus).

Un magnifique roman d’amour et d’écologie qui parle de symbiose, non seulement entre les humains mais aussi (et surtout) avec la Nature, en particulier les forêts et les océans (poumons indispensables de la Terre) et qui fait voyager. Très belle écriture, très belle lecture, je vous conseille fortement ce premier roman.

Pour À la découverte de l’Afrique (une partie du roman se déroule au Liberia, en Guinée et en Tanzanie), Bingo littéraire d’Hylyirio (n° 29, un livre sur un thème ou une cause qui vous tient à cœur, ici l’écologie) et Challenge lecture 2022 (catégorie 3, un premier roman) et Littérature de l’imaginaire #10.

La jongleuse de Jessica Knossow

La jongleuse de Jessica Knossow.

Denoël, avril 2021, 128 pages, 14 €, ISBN 978-2-20716-100-5.

Genres : littérature française, premier roman.

Jessica Knossow a 35 ans, elle vit à Paris où elle est médecin et La jongleuse est son premier roman.

Ophélie et Vincent forment un jeune couple heureux. Arrive Emma puis trois ans après Manon. « Deux fleurs aux pétales blonds poussent, grandissent comme du lierre sur un mus fissuré. Elles s’entortillent autour du tuteur maternel, modèle parfait qui a déjà atteint le ciel. » (p. 13).

Mais, alors qu’Emma fête ses 6 ans (et donc que Manon en a 3), Ophélie rêve d’un 3e enfant, pire cette idée devient une obsession. « Ophélie vient de fêter ses 35 ans. Les quelques semaines qui ont précédé son anniversaire ont vu germer l’idée d’un 3e enfant. Idée subtile, amusante, passagère. Idée absurde, déraisonnable, extravagante. Idée essentielle, vitale. Idée obsessionnelle. Elle veut un dernier enfant. Elle aura un dernier enfant. Une ultime renaissance. Remonter le temps, encore une fois, jusqu’à l’an zéro de sa dernière vie. » (p. 14).

Au bout de plusieurs mois infructueux, Jules arrive. « Pour Ophélie, l’amour est immédiat, et tellement fort qu’il lui fait mal. » (p. 15).

Au moment où Ophélie reprend le travail, elle prend la parole dans le roman (chapitre en italique).

« Ophélie Mercier reprend ses fonctions de praticien hospitalier dans l’unité de jour de cancérologie de l’hôpital Saint-Louis. » (p. 21). Mais tout a changé dans l’hôpital, des travaux ont été effectués et elle se perd, le professeur va prendre sa retraite et un nouveau collègue, Alexis, risque de récupérer le poste universitaire qu’elle espérait…

Alors que « Vincent vit une paternalité simple, joyeuse. » (p. 27), Ophélie a besoin de repères, de livres, d’avis de professionnels, de concepts, de théories, son obsession étant d’être une bonne mère et de toujours bien faire.

Après Noël (où on apprend des choses sur l’enfance et les parents d’Ophélie), Ophélie demande à sa mère – à la surprise de Vincent : « Maman ? Tu viens habiter chez nous ? Je ne m’en sors pas toute seule. » (p. 43).

Après un prologue, l’histoire se raconte mensuellement, de novembre à mars de l’année suivante, de façon classique (un narrateur extérieur raconte) puis Ophélie prend chaque fois la parole pour donner son ressenti, exprimer l’amour qu’elle ressent pour ses enfants et expliquer les problèmes qu’elle rencontre. C’est qu’il est bien plus compliqué qu’elle ne le pensait de concilier la vie professionnelle en médecine, l’épouse amante et la mère de trois jeunes enfants. « Si elle n’avance pas sur ses projets de recherche, Alexis obtiendra le poste universitaire, et un jour il sera son chef. » (p. 52). Jongler, elle doit jongler mais combien de temps pourra-t-elle tenir le rythme ?

De plus en plus, Ophélie perd pieds, elle ne dort plus, elle ne gère plus. « Jules pleure, je pleure. Manon a faim, j’ai faim. Emma rit, je ris. Mon empathie, condition de leur survie, est absolue. Impossible de la réguler, je ne m’appartient plus. » (p. 87).

La fin est surprenante et, en même temps, tellement évidente ! Pas un coup de cœur mais ce roman m’a bien plu car ce sujet est peu traité en littérature de fiction.

Pour le Challenge lecture 2021 (catégorie 15, un livre féministe, 4e billet).

Rencontre avec Laurent Petitmangin

Jeudi dernier, le 7 octobre, c’était la rencontre avec Laurent Petitmangin pour son roman Ce qu’il faut de nuit qui a gagné le Prix La Passerelle 2021. Un premier roman qui avait été un coup de cœur pour moi, et j’ai très envie de lire Ainsi Berlin justement paru le 7 octobre et que l’auteur a dédicacé aux lecteurs en même temps que Ce qu’il faut de nuit.

J’ai d’abord participé à une émission radio avec deux collègues et l’auteur mais c’était pour présenter en fin d’émission deux romans (que j’ai choisis), Bel abîme de Yamen Manai et La jongleuse de Jessica Knossow (le lien sera valide demain matin).

Ensuite, ce fut la rencontre avec l’auteur et une bonne quarantaine de lecteurs étaient venus l’écouter. Un homme très agréable, très ouvert (de même pour son éditrice, Marie-Anne), il a parlé de ses deux romans, de ses souvenirs d’écriture et des relations avec la maison d’éditions, de ses voyages, de la Lorraine et a gentiment répondu aux questions qui lui étaient posées puis il a dédicacé ses deux romans.

Un très bon moment et ça fait du bien de pouvoir à nouveau participer à des événements de ce genre. J’espère que vous lirez ces deux romans et que vous aurez, vous aussi, l’occasion de rencontrer Laurent Petitmangin. Pour info, son 3e roman est prêt !

De gauche à droite : François et Régine (bibliothécaires) et Laurent Petitmangin

Mars violet d’Oana Lohan

Mars violet d’Oana Lohan.

Les éditions du Chemin de fer, collection Les pas perdus, avril 2021, 176 pages, 16 €, ISBN 978-2-490356-24-9.

Genres : littérature franco-roumaine, premier roman.

Oana Lohan naît à Arad en Roumanie. Elle est dessinatrice et Mars violet est son premier roman. Elle vit à Paris.

Bucarest, 1989. « Ça a été tout un cirque grotesque la Révolution roumaine. Les prétendus terroristes, le procès des Ceauşescu et leur fusillade. Rien ne collait, c’était gros comme une maison et ça foutait les jetons. » (p. 20). Durant ces événements, Lucia, 20 ans, a perdu son demi-frère, 21 ans, une balle dans le dos… C’est difficile pour elle car elle avait déjà perdu sa mère, psychiatre, d’un cancer, et son père est mort il y a plus d’un an. Il ne lui reste que sa grand-mère bien-aimée et bien sûr ses amis. « La mort, c’est peut-être le seul truc pour lequel, malgré tout, on n’est jamais préparé. On sait que ça existe et ce que ça veut dire mais quand on est devant c’est dur et terriblement triste. » (p. 73). Lucia prépare le concours de l’école d’architecture mais elle l’a déjà raté deux fois… Et elle pense à quitter la Roumanie, « ce pays de dingues » (p. 24).

Le roman fait des allers-retours entre décembre 1989 (le fil conducteur), le passé (années 80) et l’exil (années 2000 et 2010). Ce qu’il y a de surprenant, c’est cette impression que Lucia a écrit son journal, non pas dans un cahier (de façon linéaire) mais sur des feuilles volantes qui se seraient envolées justement, mélangées et qui n’auraient pas été triées pour construire ce roman. Alors, oui, il faut suivre mais le tout donne un petit côté surréaliste, précisément le surréalisme roumain (digne de Cioran et Ionesco).

Après un premier exil à Strasbourg, Lucia retourne en Roumanie au début des années 2000. Le retour, c’est, après les années sombres, « la lumière fantastique » (p. 51), « les marchés », « l’amour inconditionnel et extrême des Roumains pour les mômes, les bêtes et les situations hautement improbables », « la disponibilité des Roumains à une forme de mélancolie slave, suave et truffée d’une tristesse nuance noir macadam chaud qui brûle, le tout trempé d’alcool fort » (p. 52), entre autres. Je ne suis jamais allée en Roumanie mais j’ai rencontré des Roumains et je les reconnais dans ces descriptions.

J’ai aimé la place qu’Oana Lohan donne aux saisons, aux arbres et aux fleurs, à l’architecture, à la nourriture, à la littéraire (Mircea Eliade, auteur roumain que je connais peu est cité parmi d’autres auteurs et ça m’a donné envie de le lire).

« Le lendemain s’écoule avec des hauts et des bas, voir cette ville s’animer et avoir peur de se faire tirer dessus tout le temps, c’est un high dingue, comme sous l’effet d’une drogue forte et efficace. » (p. 62). Comme vous le voyez, ce roman est totalement différent de Ni poète ni animal d’Irina Teodorescu (Flammarion, 2019) qui pourtant parle aussi de la révolution de 1989, des souvenirs d’enfance et d’adolescence, de l’exil. Le style et le langage d’Oana Lohan sont plus populaires (dans le bon sens du terme) et on ressent bien son enthousiasme et son plaisir d’écrire.

L’histoire officielle ? « C’est comme si on voyait les traces laissées sur une table par quelques bouteilles d’alcool sans vraiment savoir de quelle boisson il s’agissait précisément. Tu finis, certes, bourré mais tu ne sais pas et tu ne peux pas savoir ce qui t’a rendu bourré. De la poésie barbare. » (p. 81).

La liberté ? « Dans ce monde, l’idée même de liberté est fracassante […] dans la réalité immédiate, la liberté ne s’applique nulle part. Tu es juste libre de ne pas l’être. » (p. 86).

Les souvenirs ? Lucia a de sa grand-mère des souvenirs « précieux et indestructibles. De ceux qui rythment la vie, lui donnent de la force et adoucissent les moments de tristesse. » (p. 90) même si « les souvenirs se mélangent, se parasitent et c’est carrément flou, ça fait comme des courts-circuits et ça saute. » (p. 106) et… comme le courant n’est pas continu, le tout donne un récit alternatif !

J’espère vous avoir donné envie de lire ce beau roman sur la Roumanie et l’âme roumaine et, comme Oana Lohan est aussi une artiste, il y a 12 dessins en noir et blanc sur des pages cartonnées rouges (6 au début et 6 à la fin), des dessins réalistes et expressifs.

Une excellente lecture pour le Challenge de l’été #2 (Roumanie), Challenge lecture 2021 (catégorie 21, un livre dont le titre comporte un mois de l’année avec Mars), Petit Bac 2021 (catégorie Couleur pour Violet) et Voisins Voisines 2021 (Roumanie).

Un hiver de coyote de Marie-Lazarine Poulle

Un hiver de coyote de Marie-Lazarine Poulle.

Transboréal, collection Nature nomade, avril 2021, 200 pages, 13,90 €, ISBN 978-2-36157-291-4.

Genres : littérature française, premier roman.

Marie-Lazarine Poulle naît à Vernon dans l’Eure (Normandie). Sa passion, les animaux, la nature, les grands espaces. Elle étudie la biologie puis les neurosciences. Elle observe les renards, les goupils, les loups en France et voyage en Biélorussie, Chine, Grèce, Roumanie… Un hiver de coyote est son premier roman.

« Moins vingt-cinq au petit matin, -15°C au plus chaud de la journée. » (p. 11). Marie, jeune Française tout juste diplômée en biologie, est en Gaspésie avec sa petite chienne, Zorille. Elle va étudier les cerfs dans le ravage (lieu de rassemblement hivernal) de Bonnaventure et seconder Laurier Lachance qui étudie « la prédation exercée par les coyotes sur les cerfs au Québec » (p. 15). Mais l’accueil n’est pas des plus chaleureux… « Il comptait bien se débarrasser de moi au plus tôt, comme il l’avait fait avec les précédents incompétents envoyés par Philippe. […] Il n’y avait pas de place pour moi dans leur monde. » (p. 32). Marie va tout découvrir, le froid, l’humour québécois, les collègues qui l’ignorent ou se moquent d’elle, la motoneige, les trous d’eau…

En ce qui concerne les coyotes, « Des siècles de persécution à grand renfort de pièges, poisons, armes à feu et appâts explosifs les avaient aguerris. Ils résistaient à tout ! Personne, nulle part, n’était parvenu à les éradiquer ni même à réduire leur nombre. Au contraire, pendant que tous s’évertuaient en vain à les rayer de la carte, les coyotes avaient gagné du terrain. Beaucoup de terrain. » (p. 78). En fait « […] ils avaient pris la place et les habitudes des loups. » (p. 79).

Laurier et Marie vont-ils pouvoir travailler ensemble ? « Jour après jour, le ravage m’apprenaient les dangers et les bonheurs de l’hiver. » (p. 106). Et leur mission d’équiper les coyotes sera-t-elle couronnée de succès ? « Des ‘bestioles haïssables, moches et rabougries’ étaient parvenues à damer le pion au meilleur technicien faune sauvage du Québec ; il n’était pas question qu’elles entament aussi sa réputation ! » (p. 123).

J’imagine que les gros véhicules polluants, la chasse et le piégeage sont… normaux au Canada. Mais, à part ça, ce très beau récit, proche des romans de nature writing, se déroule d’’octobre à mars de l’année suivante, 6 mois de « huis-clos dans un espace immense » (p. 185), isolé, glacial et dangereux avec une phrase terrible : « La vie, la mort, le froid étaient si présents dans notre quotidien que l’un chassait l’autre. » (p. 126). Chaque partie est illustrée avec une empreinte d’animal différent, coyote, ours, loup, cerf, renard, caribou, les animaux emblématiques du Canada. À découvrir assurément !

Pour le Challenge Cottagecore (catégorie 2, Retour aux sources – Des histoires qui se déroulent en pleine campagne, dans la forêt, peut-être loin de la civilisation, c’est tout à fait ça), Challenge de l’été #2 (voyage au Québec), Challenge lecture 2021 (catégorie 54, un livre dont le titre comporte une saison, 2e billet) et Petit Bac 2021 (catégorie Météo pour Hiver).