Dégels de Julia Phillips

 Dégels de Julia Phillips.

Autrement, août 2019, 384 pages, 21,90 €, ISBN 978-2-74675-136-1. Disappearing Earth (2019) est traduit de l’américain par Héloïse Esquié.

Genres : littérature états-unienne, premier roman.

Julia Phillips naît en 1988 à Montclair dans le New Jersey (États-Unis). Elle étudie l’anglais et les Arts puis se rend à Moscou et sur la péninsule du Kamtchatka. Elle écrit des articles pour The Moscow Times et Dégels est son premier roman.

Août. Les sœurs Golosovskaya, Alyona, 11 ans, et Sophia, 8 ans, ont la chance de vivre au bord de la mer à Petropavlosk-Kamchatsky au Kamtchatka. Mais alors qu’elles rentrent de la plage, elles aident un inconnu, soi-disant blessé, qui les enlève.

Septembre. Valentina Nikolaevna ne veut plus que sa fille Diana, adolescente, voit sa meilleure amie, Olya, qui aurait une mauvaise influence. C’est que la population imagine des tas de scénarios sur ce qui est arrivé aux sœurs Golosovskaya, il y a « des contrebandiers […]. Ou des braconniers, des cambrioleurs, des pyromanes, des chauffards en état d’ivresse, des chasseurs qui se tiraient dessus, des hommes qui s’étranglaient pendant une bagarre, des travailleurs immigrés qui tombaient d’échafaudages sur des chantiers, des gens qui mourraient de froid pendant les mois d’hiver… c’était monnaie courante aux informations. Deux petites kidnappées, c’était une autre histoire. » (p. 57-58).

Octobre. Katya et Max, amoureux depuis deux mois, font du camping en forêt mais Max a oublié la tente et ils vont devoir dormir dans le SUV. Le jour de l’enlèvement, Oksana, la meilleure amie de Katya, et collègue de Max, a vu les fillettes, l’homme et son véhicule lorsqu’elle promenait son chien. Mais le lieutenant Nikolaï Danilovich Ryakhovsky pense qu’il est trop tard, que les sœurs ont déjà été « emmenées en dehors du Kamtchatka. » (p. 63).

Novembre. Valentina Nikolaevna a 41 ans et a, depuis avril, une cloque sur la poitrine, « une cloque qui ne guérissait jamais. Une tache sombre […] un bouton, puis le bouton avait enflé, éclaté, formé une croûte, et continué de gonfler. » (p. 73). Son médecin l’envoie à l’hôpital alors elle prévient l’école où elle travaille de son absence, l’école que fréquentait les sœurs Golosovskaya. Quant à son mari, il travaille « à l’Institut volcanologique avec le seul témoin du crime » (p. 81), Oksana donc.

Décembre. Ksyusha, une Évène, est à l’université, en quatrième année de comptabilité. Sa cousine, Alisa, 17 ans, a quitté leur village sibérien et l’a rejointe à Petropavlosk pour étudier la philologie. Alisa convainc Ksyusha de s’inscrire avec elle à une troupe de danse traditionnelle de la fac. Mais avec l’enlèvement des fillettes, Ruslan, le petit-ami de Kyusha, est inquiet.

Peu à peu, dans cette ville post-soviétique, tout se met en place, comme un puzzle, pièce après pièce. D’autant plus qu’il y a quelques années, Lilia, une jeune Évène, a disparu, ses proches ont pensé qu’elle était partie d’elle-même et la police ne l’a pas recherchée, mais aurait-elle pu elle aussi être enlevée, tuée ?

L’enquête stagne et le « lieutenant Ryakhovsky a envoyé un texto ce matin. Ils veulent que nos bateaux draguent le fond de la baie après le dégel, pour voir si on retrouve les sœurs. » (p. 202). Voilà, c’est dit, la police ne trouvera rien, il faut attendre le dégel… La mère des fillettes est pessimiste. « Marina les avaient perdu pour toujours. Elle n’allait jamais récupérer ses filles. » (p. 346). En fait, le roman commence en août puis chaque chapitre voit défiler les mois les uns après les autres et il fait de plus en plus froid et plus il fait froid, plus la piste refroidit.

Le Kamtchatka ? J’ai eu l’impression d’être en Sibérie comme dans les romans de Victor Remizov par exemple [Devouchki et Volia Volnaïa] or le Kamtchatka est une péninsule volcanique à l’extrême est de la Russie (« posée » entre la mer d’Okhotsk et la mer de Béring) alors que la Sibérie est au centre et au nord de la Russie « asiatique ». Bref, ce roman américain aurait pu être un nature writing mais il parle beaucoup de la ville et des habitants. Je suis donc dubitative… Il y a beaucoup de personnages, plutôt féminins puisque c’est ce dont l’autrice voulait parler en priorité, mais pas seulement, et en fait il y a trop de personnages ; les chapitres se suivent, mois après mois, avec des personnages différents, qui n’ont apparemment pas de lien entre eux et ça m’a lassée… En tout cas, ce roman ne m’a pas transportée comme il aurait dû et je ne me suis attachée à aucune de ces femmes… Mais, si vous êtes curieux et que vous le lisez, je viendrai lire votre avis !

Pour le Challenge lecture 2021 (catégorie 51, un livre dont les héros sont des enfants, pas que les deux fillettes soient des héroïnes mais elles sont en tout cas, bien que disparues, les personnages principaux qui relient peu à peu tout le monde) et le Petit Bac 2021 (catégorie Météo pour Dégels).

Mémoire de soie d’Adrien Borne

Mémoire de soie d’Adrien Borne.

JC Lattès, août 2020, 250 pages, 19 €, ISBN 978-2-70966-619-0.

Genres : littérature française, premier roman.

Adrien Borne est un journaliste français (RTL, RMC, Cnews, LCI). Il étudie l’Histoire à l’université Paris Nanterre puis le journalisme à Lille. Mémoire de soie, inspiré de la vie de son arrière-grand-père dans la Drôme, est son premier roman.

9 juin 1936. Émile a 20 ans. Il part pour deux ans de service militaire. Il quitte son village de La Cordot et la maison familiale en briques, une ancienne magnanerie, « ultime fierté familiale » (p. 13). Il prend un car pour Montélimar (Drôme) après avoir dit au revoir à sa mère, Suzanne. « L’armée, l’uniforme, la guerre jamais loin. » (p. 18). Suzanne glisse dans son sac un livret de famille. Le bus part. Son père, Auguste, brocanteur, est déjà dans son magasin. Avant de rejoindre la caserne, Émile passe quelques heures avec son meilleur ami, Simon.

Flashback, novembre 1918. Auguste avec son moignon au bras gauche a été réformé mais son jeune frère, Baptistin, a fait la guerre et, bien que plusieurs fois blessé, il a célébré l’Armistice et s’apprête à rentrer à La Cordot. C’était sans compter avec la grippe espagnole…

Revenons à Émile. Pourquoi dans le livret de famille est-il écrit Suzanne P, épouse L et Baptistin L ? « Émile, à cet instant, entame un chemin désordonné, un chemin confus. Il s’emporte de lui-même. Il s’afflige puis se raidit. Il s’agite et s’enorgueillit. » (p. 55-56).

Flashback, Auguste, 10 ans, et Baptistin, 5 ans, vivent à la magnanerie. Le Père n’est pas tendre avec eux, la Mère non plus… Ils sont enfermés, les papillons se posent sur eux, les chenilles grimpent sur eux, « L’épouvante. » (p. 61).

Quant à Suzanne, ses parents la place à l’âge de 13 ans, à Taulignan, un orphelinat-usine dans lequel quatre cents filles font de la soie. « Tu pars, c’est mieux pour tout le monde. » (p. 68).

Il n’y a pas de place pour les bavardages ou la tendresse. Mais le fil de l’histoire va se dérouler comme celui du ver à soie. Délivrant d’abord son superflu, le vulgaire, le rustique (la filoselle) puis le beau : « Le fil s’étire, le cocon s’abandonne, j’ai la main, je fais de la soie ou tout comme, elle prend forme sous mes yeux. » (Suzanne, p. 88).

Quel beau roman ! J’ai aimé les « complicités simples et douces » (p. 95) entre les deux frères, Auguste et Baptistin, l’histoire d’amour contrarié entre Baptistin et Suzanne à cause de la Mère et de la guerre (on ne sait laquelle des deux est la pire !). D’ailleurs, plus que les horreurs de la guerre, cette histoire raconte plutôt les horreurs vécues par les femmes seules, les orphelins, les rescapés aux corps cassés… « […] une terreur fabuleuse. Une terreur braquée sur le monde. Tragique. Permanente. » (p. 190). Les phrases sont courtes, percutantes, les mots soigneusement choisis. « Des anciens combattants pas rentrés entiers. Dans un même silence. Dans une même obsession. » (p. 191).

Le lecteur découvre peu à peu, par petites touches à la fois délicates et saisissantes, le(s) secret(s) de famille et les drames qui ont jonché la vie des ancêtres d’Émile. C’est terriblement tragique et déchirant. Un premier roman magistral ! Je suivrai cet auteur et j’espère que vous aussi !

Pour Animaux du monde #3 (papillons et vers à soie) et Challenge lecture 2021 (catégorie 41, un livre dont l’histoire comporte une naissance pour la naissance d’Émile en 1916).

Tous les péchés sont capitaux de Daria Desombre

Tous les péchés sont capitaux de Daria Desombre.

Le Masque, collection Grands formats, mars 2019, 384 pages, 21,50 €, ISBN 978-2-70244-907-3. Призрак Небесного Иерусалима – Prizrak Nebesnogo Ierusalima (2014) est traduit du russe par Julia Chardavoine.

Genres : littérature russe, roman policier.

Daria Desombre naît à Saint-Pétersbourg en Russie. Elle étudie l’Art à L’Hermitage, l’anglais et l’espagnol à Moscou, la mode à l’Institut français de la mode à Paris. Elle vit à Bruxelles mais écrit des scénarios pour le cinéma russe et ukrainien.

Macha Karavaï avait 12 ans lorsque son père, Fiodor, a été tué. Elle est maintenant, à 23 ans, étudiante en droit et sa mère, Natacha, a une relation avec un médecin diplômé de psychologie que Macha surnomme Paspapa. Elle a confié son mémoire sur les « meurtres en série donnés pour des accidents » au professeur Oursolovitch et va faire son stage à la Petrovka. Son père était avocat et ses « derniers procès […] avaient été difficiles. Au-delà des cas individuels, ils avaient dévoilé au grand jour l’injustice sociale et la bassesse de l’existence humaine. » (p. 44).

Andreï Yakovlev, est capitaine de police. La veille, il est rentré avec un chien errant qu’il a appelé Marilyn et qui a bouffé toutes ses boulettes ! Le lendemain matin, dans le bureau du colonel Anioutine, il rencontre la stagiaire, Macha. Il est de fort méchante humeur… Lorsqu’il est appelé sur les bords de la Moskova où le corps d’un homme a été repêché, il n’emmène pas Macha sur le terrain, elle n’a qu’à compulser les dossiers d’accidents des deux dernières années pour voir si c’était des meurtres ! Le capitaine remarque le nombre 14 sur l’arrière du crâne du mort. « Andreï concevait chaque nouvelle affaire comme un bloc de pierre à hisser au sommet d’une montagne. Il fallait le pousser progressivement jusqu’à réussir à le déplacer, ne serait-ce qu’un petit peu. » (p. 37). Le mort, Elnik, né en 1970, était un tueur à gages qui « s’était rangé depuis longtemps […] vivait à la campagne [et] ne voyait plus personne. » (p. 65).

Les chapitres alternent entre Macha et Andreï ; ils sont courts, le roman est un vrai page turner. Au bout d’un moment, le lecteur fait la connaissance d’Innokenti, l’ami de Macha, historien et jeune antiquaire, et il est intégré dans l’alternance des chapitres car Macha lui a parlé des enquêtes qu’elle suivait. Pour expliquer Ierusalima dans le titre russe, je dois dire qu’Innokenti découvre, en observant une carte de Moscou avec les endroits où les meurtres ont eu lieu, la Jérusalem céleste (p. 85). C’est que, en mai 1453, lorsque Constantinople tombe aux mains de l’Empire ottoman, « l’orthodoxie perd son centre. Les dirigeants orthodoxes de la grande-principauté de Moscou se prennent alors à rêver de construire la Nouvelle Jérusalem sur le territoire de Moscou. » (professeur Ilia Gluzman, p. 89).

En tout cas, Macha pense à un tueur en série et elle a déjà quelques arguments ce qui attire l’attention d’Andreï. « Je voulais vous dire que votre théorie n’est pas complètement inintéressante. Même si mes critiques sont totalement fondées. Vos hypothèses sont bonnes, mais elles sont lourdes de conséquences, si vous voyez ce que je veux dire. Ce n’est pas juste un délire médiéval. Si on a affaire à un tueur en série, il va falloir brasser plus large et mettre toute l’équipe sur le coup. Mais pour ça, on doit avoir des arguments béton. Sinon on n’obtiendra jamais les renforts ni les ressources nécessaires. » (p. 117).

Ce n’est pas suffisant pour Andreï mais il laisse Macha enquêter avec son ami Innokenti et ce qu’ils vont apprendre vont alors l’intéresser. « Plus ils avançaient dans la liste, plus Andreï devenait sérieux. Macha comprit qu’elle l’avait convaincu. Il avait fini par les croire ! Et il était effrayé désormais. Qui n’aurait pas eu peur à sa place ? Cet assassin était plus que glaçant. Non seulement il était au courant de nos moindres péchés, mais en plus il les numérotait selon une mystérieuse liste et choisissait des endroits très précis pour abandonner les corps. Il tissait sa toile d’araignée avec la même précision et méticulosité qu’un comptable devant son tableur Excel. » (p. 199-200).

Et ne pensez pas qu’il y a 7 péchés capitaux et donc 7 victimes ! Chez les Orthodoxes, tous les péchés sont capitaux, eh oui ! Macha et Innokenti les appellent les Tourments et le tueur en série le Tourmenteur. Il y a donc beaucoup de cadavres et beaucoup de violence. Mais aussi de l’humour russe : « Tu es tellement parfait que quand je suis en face de toi, je me compare automatiquement et je ne vois que mes défauts. Regarde : tu es beau, tu es élégant, tu sais très bien recevoir, tu fais merveilleusement la cuisine… Toutes les filles rêveraient de partager tout cet électroménager avec toi ! » (p. 295). Et malheureusement deux petites fautes… « un âme charitable » (p. 282) et « tout à tour » (p. 310).

Mais, un 2e tome est paru en septembre 2020, Les disparues du tableau, et j’ai très envie de le lire parce que la relation entre Macha et Andreï est classique et évolue de façon classique mais je les aime bien, ces deux-là, et Marilyn aussi !

Pour Animaux du monde #3 (avec le chien qu’Andreï appelle Marilyn alors que c’est un mâle…), Challenge lecture 2021 (catégorie 42, un livre qui comporte au moins trois morts), Mois du polar, Petit Bac 2021 (catégorie Adjectif avec capitaux), Polar et thriller 2020-2021 et Voisins Voisines 2021 (Russie).

Ce qu’il faut de nuit de Laurent Petitmangin

Ce qu’il faut de nuit de Laurent Petitmangin.

La Manufacture de livres, collection Littérature, août 2020, 198 pages, 16,90 €, ISBN 978-2-35887-679-7.

Genres : littérature française, premier roman.

Laurent Petitmangin naît en 1965 en Lorraine dans une famille de cheminots. Il grandit à Metz puis étudie à Lyon et travaille chez Air France. Il écrit depuis une dizaine d’années et Ce qu’il faut de nuit est son premier titre publié (Prix Fémina des lycéens).

Le narrateur est un père qui élève seul ses deux fils depuis la mort de son épouse. Ils ne sont pas très causants mais le foot les rapproche. « Un moment où il n’y a rien à faire pour moi, un des seuls instants qui me restent avec Fus. Un moment que je ne céderais pour rien au monde, que j’attends au loin dans la semaine. » (p. 12).

En Lorraine, à Villerupt Audun le Tiche. Fus (en fait Frédéric) et Gillou ont vu leur mère malade, elle a beaucoup souffert et le cancer a eu sa peau. Fus était au collège, ses résultats ont dégringolé. Gillou, en primaire, a peut-être plus accusé le coup. « Elle s’était démenée pendant trois ans avec son cancer. Sans jamais dire qu’elle allait s’en sortir. » (p. 22).

Le père est au parti socialiste, pas vraiment militant mais lorsque Fus et Gillou étaient plus jeunes, ils aidaient leur père à distribuer des tracts dans les boîtes aux lettres. Mais à maintenant 22 ans, Gillou veut étudier à Paris où Jérémy, l’ami d’enfance de Fus, étudie déjà. Quant à Fus, il a de nouveaux amis pas très fréquentables… « J’avais honte. Désormais on allait devoir vivre avec ça, c’était ce qui me gênait le plus. Quoi qu’on fasse, quoi qu’on veuille, c’était fait : mon fils avait fricoté avec des fachos. Et d’après ce que j’en avais compris, il y prenait plaisir. On était dans un sacré chantier. » (p. 62).

Devant le changement radical de Fus, le père est impuissant, tout comme il a été impuissant devant le cancer de son épouse. « Toute cette rage m’était restée dans la tête, m’avait traversé la gorge, m’avait chauffé les poumons mais elle n’était allée nulle part ailleurs. » (p. 78-79). Et, depuis le départ de Gillou à Paris, c’est compliqué entre le père et Fus… « deux mecs qui ne se parlaient plus ou à peine. » (p. 94) sauf le week-end avec Gillou et durant les matches de foot.

Le père est profondément humain, tellement dépassé par les événements. Parce que Fus commet l’irréparable. « […] c’était mon fils. Tout ce qui lui arrivait m’arrivait. Et, pour cette raison, j’avais choisi de prendre mes distances. Je n’étais pas de force, et je rendrai toujours grâce à Gillou et à Jérémy de ne m’avoir jamais fait le moindre reproche et de ne m’avoir jamais forcé à rien. » (p. 158).

Le roman est court mais la lecture est éprouvante (elle m’a mis les larmes), que c’est poignant le destin des ces quatre hommes, le père, Fus, Gillou et Jérémy qui fait presque partie de la famille ! Le père se demande s’il a raté quelque chose dans son éducation, dans les valeurs qu’il a transmises mais un enfant, devenu adulte, suit sa propre voie et fait parfois des conneries.

Coup de cœur pour ce premier roman, familial, social, puissant, tragique, émouvant, que dis-je bouleversant, en même temps pudique, et avec un langage populaire et imagé typique de la Lorraine. Ce roman est un coup de maître et je suivrai assurément Laurent Petitmangin. Vous savez comment c’est lorsqu’on a lu un tel roman, magistral, on a envie que la terre entière le lise alors lisez-le et venez partager votre avis, votre ressenti !

Je mets Ce qu’il faut de nuit dans le Challenge lecture 2021 (catégorie 33, un livre dont le personnage principal pratique un sport car le football tient une grande place dans la vie de Fus et entre Fus son père).

Madame Diogène d’Aurélien Delsaux

Madame Diogène d’Aurélien Delsaux.

Albin Michel, août 2014, 138 pages, 13,50 €, ISBN 978-2-226-25827-4.

Genres : littérature française, premier roman.

Aurélien Delsaux naît en 1981 à Lyon et grandit en Isère. Il est auteur (roman, poésie, jeunesse), comédien et metteur en scène (théâtre) et peintre. Du même auteur : Sangliers (2017), Le grand ménage de madame Cavacava (2018) et Pour Lucky (2020). Plus d’infos sur son site officiel et sur le site de la compagnie L’arbre.

Madame Diogène est une vieille femme qui ne sort plus de son appartement au 6e étage d’un immeuble. Appartement qu’elle a transformé avec tout ce qui lui tombait sous la main… « Elle a établi son terrier au centre de l’ancien séjour, à quoi plusieurs galeries mènent. Il est creusé dans la glaise des choses, et fait comme un petit hémicycle, une frêle arche de couvertures, de tissus, de vieux vêtements (ses manteaux, robes, jupes, chemisiers, culottes, bas), de boîtes à chaussures, de cartons, de cagettes, de sacs en plastique bourrés de papiers et d’emballages. » (page 13). Par un coin de fenêtre, elle observe les éboueurs pendant qu’un voisin, le Gros, tape à sa porte en la menaçant. C’est que la puanteur a atteint les appartements voisins… Les seules – très rares – visites sont celles de l’Assistante qui vient voir si elle va bien et de sa nièce qui veut la placer aux Trois-Roses. Elles n’entrent que dans le couloir de l’entrée qui est resté normal et propre. « Elle n’attend plus personne. Elle n’attend plus rien maintenant. » (page 43). L’appartement est envahi d’insectes, de vers, de souris… et des fantômes de sa vie. La vieille cherche son chat. « Elle l’a encore vu hier, elle en est sûre. » (page 64). Et par la fenêtre, elle observe encore, les grèves et les manifestations. « […] ils s’agitent encore, marchent, courent, se bousculent, se piétinent. » (page 129).

Aurélien Delsaux réussit, pour son premier roman, un coup de maître ! Très bien écrit, très bien dosé, Madame Diogène est un court roman, intense, dérangeant et parfaitement maîtrisé qui enferme le lecteur dans la solitude et la folie, avec un humour discret mais bien présent. Un prix littéraire amplement mérité : la Plume d’Or du Chapiteau du Livre 2015 (Hérault), et finaliste du Prix du premier roman et du Prix de la Fondation Prince Pierre de Monaco.

Pour le Challenge lecture 2021 (catégorie 46, jeu de mots, madame Diogène s’appelle comme ça parce que Diogène vivait dans un tonneau et elle vit enfermée dans son appartement) et Petit Bac 2021 (catégorie Être humain pour madame).

L’empire de sable de Kayla Olson

L’empire de sable de Kayla Olson.

Robert Laffont, septembre 2017, 486 pages, 17,90 €, ISBN 978-2-22119-622-9. The Sandcastle Empire (2017) est traduit de l’américain par Frédérique Le Boucher.

Genres : littérature états-unienne, premier roman, science-fiction.

Kayla Olson… Eh bien, rien sur elle de plus que ce qu’en dit l’éditeur… Elle « habite au Texas avec sa famille. Elle adore la plage, mais détesterait échouer sur une île déserte. Si cela devait toutefois lui arriver, ses essentiels pour la survie comporteraient une cafetière à piston (et le café qui va avec), le chocolat le plus noir possible, et une flopée de surligneurs. » En français, L’empire de sable n’est pas dans une collection Jeunesse mais l’éditeur américain est HarperTeen (pour les ados). Du même auteur : This Splintered Silence (HarperTeen, 2018). Plus d’infos sur son blog, sa page FB et son Instagram.

« Un jour, quand la guerre sera finie, je remangerai des glaces. Je courrai pieds nus sur la plage sans avoir peur de sauter sur une mine. J’entrerai dans une librairie, ou un café, ou n’importe lequel des centaines d’autres endroits occupés par les Loups, et j’y resterai assise pendant des heures, juste parce que je le peux. Je ferai tous ces trucs, et bien plus encore. Si je suis toujours vivante. » (p. 10).

La narratrice, c’est Eden. Depuis deux ans, elle est seule, enfermée sur une île avec d’autres jeunes de son âge. Deux ans qu’elle a passé à observer la mer… Suite à des dérèglements climatiques dans le monde entier (inondations, montée des eaux, terres submergées, effondrements de bâtiments et de ponts, eau contaminée, épidémies…), environ après 2050, le « puissant groupe armé » des Loups a organisé une révolution, pris le pouvoir et envoyé la majorité des gens dans des goulags.

Eden, elle, est dans le camp de travail de New Port Isabel au large du Texas. Une nuit, après le carnage (mines qui explosent sur la plage et gardes qui tirent sur tout ce qui bouge), Eden réussit à s’enfuir à bord d’un bateau avec trois autres filles, Hope, Alexa et Finnley. Direction l’île Sanctuary avec le carnet « Survivre – guide pratique » que son père lui a laissé en héritage. « Peu importe ce qui nous attend sur cette île, s’il y a la plus infime chance qui nous trouvions cette liberté dont mon père parle dans ses notes, ce sera toujours mieux que ces cages et ces ailes rognées que nous avons laissé derrière nous. » (p. 51).

Son père travaillait pour Envirotech qui voulait sauver le monde, mais… pas tout le monde… seulement les riches, les privilégiés… mais il a disparu durant la révolution et ce que les Loups ont appelé leur Jour Zéro.

Mais les filles découvrent qu’Alexa était avec les Loups et qu’elle a trahi son petit ami. « Survivre, c’est autant une question de peur qu’une question de bravoure. » (p. 78). Et arrivées à Sanctuary, si c’est bien Sanctuary, elles se rendent comptent que ce n’est pas si accueillant et paradisiaque qu’Eden l’espérait… « […] il faut regarder les choses en face : sur cette île, rien ne se passe comme prévu. » (p. 157).

Eden et ces compagnons de voyage (des garçons sont également arrivés sur l’île et se sont joints aux filles) ne sont pas au bout de leur surprise. « Survivre, ce n’est pas seulement s’échapper à temps. Survivre, c’est une lutte quotidienne pour s’extraire des ruines et avancer vers l’inconnu, quoi qu’il advienne. Nous possédons tous en nous la force nécessaire… il suffit juste d’y croire. » (p. 253).

The Sandcastle Empire va être adapté au cinéma par Leonardo DiCaprio (en 2026 si j’ai bien vu, on a encore le temps), ce qui ne m’étonne pas car il est un fervent défenseur de la cause animale et de la protection de la planète. Bien que l’histoire soit différente, j’ai un peu pensé à Labyrinthe de James Dashner, peut-être parce que les personnages sont des jeunes.

Dystopie, anticipation, post-apocalyptique, si vous n’aimez pas la science-fiction, passez votre chemin ! Mais si vous aimez la SF ou si vous êtes tout simplement curieux, L’empire de sable est un premier roman vraiment réussi, innovant, bien rythmé et palpitant. Peu à peu, le lecteur en apprend plus sur Eden, Hope, Alexa, Finnley, Cass, Phoenix, Lonan et leur passé. Bon, le thème écologique n’est pas très développé dans le roman en fait, c’est plutôt le côté humain qui est traité (à mon avis) mais ce qui arrive aux humains découle des dérèglements climatiques dont c’est une base de départ (et peut-être que visuellement, on verra mieux le côté écologique dans le film).

Pour les challenges Jeunesse Young Adult #10, Lecture 2021 de Mademoiselle Farfalle (catégorie 48), Littérature de l’imaginaire #9 et Petit Bac 2021 (catégorie Couleur pour sable).

La bibliothèque de Mount Char de Scott Hawkins

La bibliothèque de Mount Char de Scott Hawkins.

Denoël, collection Lunes d’encre, août 2017, 480 pages, 22,90 €, ISBN 978-2-20713-552-5. The Library at Mount Char (2015) est traduit de l’américain par Jean-Daniel Brèque. Je l’ai lu en poche : Folio SF, n° 633, mai 2019, 576 pages, 9,10 €, ISBN 978-2-07284-464-5.

Genres : littérature états-unienne, roman, fantasy.

Scott Hawkins naît en 1969 aux États-Unis. Il est informaticien spécialisé dans les systèmes Unix et Linux. La bibliothèque de Mount Char est son premier roman.

Carolyn, ensanglantée et pieds nus, marche sur la Highway 78, elle retourne chez elle à Garrison Oaks. À la première page, il y a cette phrase que je note telle quelle : « Le poignard d’obsidiennetours dans la ce avec lequel elle avait tué le détective Miner était niché au creux de ses reins, secret et affûté. » (p. 13). Hum, soit il y a des mots en trop soit il manque des mots mais j’espère qu’il n’y a pas d’autres erreurs de ce genre… (en fait il n’y en a pas).

Carolyn avait 8 ans lorsque ses parents sont morts assassinés. Avec quelques autres enfants américains, elle a été recueillie par Père. « Vous êtes maintenant des Pelapi, dit Père. C’est un mot très ancien. Il signifie quelque chose comme « bibliothécaire » et quelque chose comme « élève ». Je vous emmènerai dans ma maison. Je vous élèverai à l’ancienne, comme j’ai moi-même été élevé. Je vous enseignerai les choses que j’ai apprises. » (p. 17). Voici comment Carolyn est devenue « bibliothécaire ».

Les (12) enfants : Carolyn, Margaret, David, Michael, Emily, Jennifer, Alicia, Rachel, Peter et Richard (des jumeaux), Lisa, Jacob (dans l’ordre où leurs prénoms apparaissent). Ils ont été éduqués à la dure avec chacun une matière (un catalogue). Pour Carolyn, ce fut les langues, toutes les langues du monde entier et même les oubliées. Ils n’ont absolument pas le droit de partager les uns avec les autres ce qu’ils étudient.

Un quart de siècle après, Père a disparu et les enfants maintenant adultes le cherchent, chacun selon les capacités acquises mais… « Il n’est dans aucun avenir et il n’est pas mort. Comment est-ce possible ? » (p. 37). La Bibliothèque leur est devenue inaccessible… Même le fidèle Nobununga n’a pas pu y entrer. Et si David avait tué Père ? « Uzan-iya, disait-on dans les steppes de l’Himalaya il y avait six mille ans de cela. Uzan-iya – l’instant où le cœur pour la première fois a des envies de meurtre. » (p. 134).

En parallèle, Erwin Leffington « Ancien de la 82e division aéroportée, aujourd’hui enquêteur spécial pour la Sécurité intérieure » (p. 253) enquête sur Carolyn et ses frères et sœurs, ainsi que sur Steve Hogdson suspecté d’avoir tué Miner.

Dans ce roman vraiment étrange (et super violent), il y a un taureau dans lequel on fait des barbecues, des chiens dangereux, un lion et sa fille (mes personnages préférés), des « bibliothécaires » troublants… L’auteur, pour un premier roman, a une imagination débordante et va très loin dans l’horreur donc à ne pas mettre entre toutes les mains. Le lecteur peut être un peu perdu au début de la lecture mais il faut persévérer car ce roman foisonnant se mérite ! Il est classé en fantasy et a reçu un prix fantasy (Elbakin 2018) mais il y a un côté science-fiction indéniable et résolument un côté terrifiant : en littérature comme en musique, il existe la fusion des genres et ça vaut le coup de tester. Je dirais donc que La bibliothèque de Mount Char est un OLNI (Objet Littéraire Non Identifié) qui ne plaira pas à tout le monde mais laissez-lui sa chance !

Je mets cette lecture dans les challenges Animaux du monde #3 (pour le lion et la lionne, je ne donne pas leurs noms humains car ils ne les aiment pas), Challenge du confinement (case Fantasy), Littérature de l’imaginaire #8.

Le dit du Mistral d’Olivier Mak-Bouchard

Le dit du Mistral d’Olivier Mak-Bouchard.

Le Tripode, août 2020, 360 pages, 19 €, ISBN 978-2-37055-239-6.

Genres : littérature française, premier roman.

Olivier Mak-Bouchard… Très peu d’infos sur lui ! Il grandit dans le Luberon et vit maintenant à San Francisco. Le dit du Mistral a reçu le Prix Première Plume 2020.

Le prologue raconte un moment de l’origine. Dieu se repose le septième jour mais fait venir à lui les 4 éléments – la Terre, le Feu, l’Eau, l’Air – pour qu’ils créent quelque chose (nan mais, oh, faudrait pas faire les faignants !). Le dialogue entre Dieu et les éléments est truculent. « Parfait, parfait. Là, je crois qu’on commence à tenir quelque chose. Oui, avec cette règle du trois, six, ou neuf, je pense qu’on tient le bon bout. Avec ce calcaire, cet ocre, ce Calavon et maintenant ce Mistral, oui, ça commence à prendre forme, réfléchit-il à haute voix. Que le Luberon soit, ordonna le Créateur. Et le Luberon fut. » (p. 19).

Les personnages. Un chat errant, blanc avec des pattes noires, surnommé Le Hussard. Un voisin, monsieur Sécaillat (Paul) et son épouse Mireille qui souffre d’Alzeihmer. Et le narrateur, paysan, et, comme son épouse Blanche part deux mois au Japon pour son travail, il va pouvoir bidouiller tranquillement – et clandestinement – avec son voisin !

Après un violent orage, monsieur Sécaillat vient chercher son voisin alors qu’ils ne sont pas spécialement proches. « Venez, y a quelque chose qu’y faut que je vous montre, m’annonça-t-il calmement. » (p. 32). Dans un champ qui sépare les mas des deux hommes, un « mur était éboulé sur 4 ou 5 mètres » (p. 34) et « Il y avait des cailloux qui n’en étaient pas, des tessons de terre cuite, des bouts de poterie. » (p. 34).

Ces objets semblent très anciens mais monsieur Sécaillat ne veut pas que quelqu’un vienne sur son terrain pendant des mois voire des années. « Le simple fait que l’État oui qui que ce soit d’autre puisse s’arroger la propriété de son sol était hors de question. Le priver de son lopin de terre était comme lui couper un bras. » (p. 37).

Les deux hommes décident donc de creuser eux-mêmes et de ne rien dire à personne de leurs découvertes. Ils trouvent plein de pièces différentes que monsieur Sécaillat tente de remonter comme un puzzle et à plusieurs mètres de profondeur, une source d’eau ferrugineuse comme en Auvergne ! Autant dire, une source miraculeuse.

Heureusement que les mots et expressions en provençal sont traduits en bas de page.

« Surprise de fin d’année au musée municipal. » (p. 131).

« À ce stade de l’histoire, le lecteur peut décider de s’arrêter : il aura alors lu un joli conte de Noël provençal, ce qui n’est déjà pas donné à tout le monde. Mais s’il choisit de continuer sa lecture, il faut le mettre en garde. Il doit se rappeler que les légendes, si elles sont racontées pour faire rêver, introduire une part de mystère dans un monde terne, sont aussi racontées pour expliquer l’incompréhensible, démêler l’indémêlable. Il devra garder à l’esprit que toutes les légendes, sans exception, ont un fond de vérité. On ne sait jamais de quoi il retourne exactement. La part du vrai, la part du faux, bien malin celui qui arrive à les démêler. » (p. 161).

Autant vous dire que j’ai continué ce roman enchanteur et que c’est un coup de cœur. Lisez-le et vous serez transportés en Provence parmi les contes et les légendes ; offrez-le aussi et vos proches vous en seront reconnaissants ! C’est drôle, c’est enlevé, c’est génial ! Il y a les légendes du Mistral, du Cabro d’or (la chèvre d’or), Hannibal et ses éléphants, les Albiques et leurs toutouros, des balades dans la garrigue et au Mont Ventoux…

Je mets cette excellente lecture dans les challenges Animaux du monde #3 (pour le chat, Le Hussard) et Contes et légendes #2. Et n’oubliez pas de visiter Mon avent littéraire 2020 pour le jour n° 20.

La guérilla des animaux de Camille Brunel

La guérilla des animaux de Camille Brunel.

Alma, août 2018, 280 pages, 18 €, ISBN 978-2-36279-285-4.

Genres : littérature française, roman, science-fiction.

Camille Brunel naît en 1986 à Châlons sur Marne (devenue Châlons en Champagne). Il étudie la Littérature comparée à la Sorbonne (2006-2009) puis devient professeur de Lettres modernes en lycée (2009-2016). Il est critique cinéma, journaliste (il écrit pour Usbek & Rica) et écrivain. Il milite pour la cause animale. La guérilla des animaux – que j’ai très envie de lire depuis sa parution – est son premier roman. J’avais lu une de ses nouvelles : Et si Laïka était revenue vivante de son voyage dans l’espace. Son nouveau roman est Les métamorphoses (Alma, août 2020) que j’ai très envie de lire aussi.

Isaac Obermann, un jeune Français, passe la nuit dans la jungle, dans le Parc national de Ranthambore, lorsque des braconniers tuent une tigresse enceinte. Isaac, caché dans un banian, hésite… « Cela dura quatre minutes, puis il perfora le thorax de la chasseuse en un premier coup de feu qui excita les chauves-souris. Le temps que le second chasseur comprenne ce qui venait de se passer, il était touché aussi ; que le troisième comprenne ce qui venait de se passer et saisisse son fusil, son corps s’effondrait sur celui du tigre ; que le plus jeune saisisse son fusil et repère Isaac, ce dernier le tenait en joue et lui ordonnait, en anglais, de s’immobiliser. » (p. 16-17).

De retour à Paris, Isaac développe ses idées sur la cause animale, il est convaincu que les animaux méritent de vivre sans être tués, mais personne ne le comprend (ou tout le monde s’en fiche) alors il part à Ucluelet sur l’île de Vancouver. Là, il rencontre les dauphins, les baleines et les orques. « La rencontre des baleines était un spectacle parfait : le plus beau possible. » (p. 33). Mais la catastrophe de Fukushima a envoyé des milliers de tonnes de déchets et de l’eau radioactive…

Et l’amer constat d’un capitaine de bateau de Sea Shepherd, « Ne répète à personne ce que je vais te dire, mais écoute-le bien : la vie sauvage n’est pas en train de s’éteindre, elle est éteinte. […] Cette vie sauvage constitue désormais l’exception. On ne se bat plus pour la restaurer – pour ça il faudrait des siècles, et des forces telles qu’elles ne sauraient dépendre de notre piètre désir de bipèdes – mais pour en retarder l’extinction. » (p. 39). Quelle tristesse.

Je comprends pourquoi comment Isaac est devenu un activiste ! « […] il ne restera plus que de l’humain. Pas forcément du petit, mais certainement du laid. Du triste. De l’expliqué, du fabriqué. Du plastique, du béton et les propriétés. » (p. 57). « On a trop longtemps considéré que les crimes contre l’humanité ne visaient que les humains, alors que les massacres de loups, de bovins, de baleines, constituent des crimes contre l’humanité aussi […]. » (p. 93). Lors d’une conférence à la Sorbonne, Isaac dit que puisque les humains mangent des animaux morts, ce sont des charognards. « Ce n’était plus très drôle. Le regard des étudiants était devenu aussi opaque que celui des statues de Socrate, Richelieu et Descartes qui ornaient les niches de l’amphithéâtre. » (p. 109). Il ne mâche pas ses mots lors d’une autre conférence à Brasilia : « L’époque dura longtemps où l’on craignait que l’humanité disparaisse. Pour être honnête, j’ai désormais peur que l’humanité ne disparaisse pas, et qu’elle se contente de continuer dans ces conditions-là. » (p. 120). Peut-être qu’il en faut des agitateurs dans son genre pour jeter des pavés dans la mare, pour déstabiliser les pensées, adulés par certains, décriés par d’autres, mais sans qui les idées n’avancent pas (comme les droits et l’égalité des animaux).

Après Brasilia, Isaac continue de voyager, avec Yumiko Ivanovitch, la prof qui l’avait invité. Vietnam, Chine, Kirghizistan, Hongrie, Sibérie, Afrique, ils vont partout où les animaux ont besoin d’être défendus, libérés, et n’hésitent pas à mettre le feu et à tuer des humains (collectionneurs, chasseurs, braconniers…). Ils vont mener la guérilla des animaux. « On libérait tout ce qui bougeait. On tuait les chasseurs, parfois la tête dans le piège à loups, gare aux éclaboussures. » (p. 175).

Le lecteur est emporté dans un maelstrom de violence mais pour la bonne cause selon Yumiko et Isaac, devenus des Bonnie & Clide de la cause animale mais c’est sûrement trop tard. « Il n’y a plus d’éléphants, Isaac. » (p. 195). Parfois la parole est donnée aux animaux, une baleine, un éléphant, et ces passages sont très émouvants.

Si l’histoire d’Isaac débute à notre époque, elle continue dans le futur (8 milliards d’habitants sur Terre puis 9 milliards, séisme qui détruit le barrage des Trois-Gorges en Chine, épidémie d’Ebola qui décime 8 millions de personnes depuis 2020, disparition de la banquise, guerre de l’eau entre autres). « […] dans une situation aussi sombre que la nôtre, il faut des extrémistes pour reprendre espoir. » (Timmy, la nouvelle génération, vers 2045, p. 257).

Un premier roman, énorme, militant, activiste même, qui secoue bien le cocotier (attention de ne pas vous prendre une noix de coco sur la tronche !), d’une logique implacable et d’une grande violence. En le lisant, j’ai parfois pensé à Les liens du sang d’Errol Henrot et à À la ligne de Joseph Ponthus (deux romans sur le monde des abattoirs et de l’industrie agro-alimentaire), et même à Cadavre exquis d’Agustina Bazterrica, et bien sûr à Ivoire de Niels Labuzan et à Éloquence de la sardine de Bill François.

Est-ce qu’un jour une « Déclaration Universelle des Droits de l’Animal » (p. 200) existera ? Est-ce que les abattoirs et les laboratoires utilisant des animaux seront fermés ? Est-ce que des Casques Bleus iront de part le monde empêcher que des animaux soient tués ? En tout cas, un jour il faudra peut-être choisir son camp…

Pour les challenges Animaux du monde #3, Challenge du confinement (case SF) et Littérature de l’imaginaire #8. Et n’oubliez pas de visiter Mon avent littéraire 2020 pour le jour n° 18.

Ainsi parlait ma mère de Rachid Benzine

Ainsi parlait ma mère de Rachid Benzine.

Seuil, janvier 2020, 96 pages, 13 €, ISBN 978-2-02143-509-2.

Genres : roman franco-marocain, premier roman.

Rachid Benzine naît le 5 janvier 1971 à Kénitra au Maroc. Il arrive en France à l’âge de 7 ans. Il étudie les sciences humaines et l’économie. Il est professeur, auteur et prône le dialogue entre islam et christianisme (Nous avons tant de choses à nous dire avec le père Christian Delorme en 1998).

Après Dans les yeux du ciel qui ne m’avait pas convaincue, j’ai quand même voulu lire Ainsi parlait ma mère parce que j’avais entendu l’auteur à 28’ (Arte) et il m’a paru sympathique.

Le narrateur, 54 ans, professeur de lettres à l’Université catholique de Louvain en Belgique, fait la lecture à sa mère, âgée (93 ans) et malade. « Ma mère ne sait pas lire. » (p. 7). Ce livre dont elle « demande la lecture à chaque moment de la journée où elle se sent disponible, où elle a besoin d’être apaisée, où elle a envie tout simplement de profiter un peu de la vie. Et de son fils. » (p. 7-8), c’est La peau de chagrin d’ Honoré de Balzac.

Quand ses parents sont arrivés à Schaerbeek, en Belgique, au milieu des années 50, la mère est restée au foyer pour élever les cinq garçons (le narrateur est le plus jeune) et le père « travaillait au pilon, près de Bruxelles. » (p. 13) alors il ramenait chaque soir des magazines et des livres. « Autant qu’il pouvait en porter. » (p. 13).

J’aime la tendresse que raconte ces phrases ; le père qui apprend à lire en même temps que son jeune fils et qui « affectionnait particulièrement le magazine Modes et travaux dont le public cible était pourtant clairement affiché : la femme au foyer, chic et parisienne. » (p. 15). La mère qui, dans les années 70, le samedi soir, « chantait à l’unisson, des vedettes du moment […] C’était le seul moment où on la sentait vraiment heureuse, transfigurée. » (p. 28). Ah, les émissions de Maritie et Gilbert Carpentier !

J’ai aimé la relation mère-fils, tout en tendresse, et en découvertes surprenantes pour le fils. « La maman d’un grand con suffisant, oui ! » (p. 58).

Un livre savoureux sur l’amour qu’une mère porte à ses enfants et qu’un fils porte à sa mère même en fin de vie. Un joli livre de souvenirs aussi. Et dans une moindre mesure, une petite analyse de La peau de chagrin de Balzac avec quelques moments amusants. « Nous avons bataillé ainsi durant des années sur des tas d’interprétations possibles de l’œuvre, des personnages, des thèmes abordés, des enjeux, des conflits. » (p. 75).

Pour le Challenge du confinement (case Contemporain). Et n’oubliez pas de visiter Mon avent littéraire 2020 pour le jour n° 17.