Mémoire de soie d’Adrien Borne

Mémoire de soie d’Adrien Borne.

JC Lattès, août 2020, 250 pages, 19 €, ISBN 978-2-70966-619-0.

Genres : littérature française, premier roman.

Adrien Borne est un journaliste français (RTL, RMC, Cnews, LCI). Il étudie l’Histoire à l’université Paris Nanterre puis le journalisme à Lille. Mémoire de soie, inspiré de la vie de son arrière-grand-père dans la Drôme, est son premier roman.

9 juin 1936. Émile a 20 ans. Il part pour deux ans de service militaire. Il quitte son village de La Cordot et la maison familiale en briques, une ancienne magnanerie, « ultime fierté familiale » (p. 13). Il prend un car pour Montélimar (Drôme) après avoir dit au revoir à sa mère, Suzanne. « L’armée, l’uniforme, la guerre jamais loin. » (p. 18). Suzanne glisse dans son sac un livret de famille. Le bus part. Son père, Auguste, brocanteur, est déjà dans son magasin. Avant de rejoindre la caserne, Émile passe quelques heures avec son meilleur ami, Simon.

Flashback, novembre 1918. Auguste avec son moignon au bras gauche a été réformé mais son jeune frère, Baptistin, a fait la guerre et, bien que plusieurs fois blessé, il a célébré l’Armistice et s’apprête à rentrer à La Cordot. C’était sans compter avec la grippe espagnole…

Revenons à Émile. Pourquoi dans le livret de famille est-il écrit Suzanne P, épouse L et Baptistin L ? « Émile, à cet instant, entame un chemin désordonné, un chemin confus. Il s’emporte de lui-même. Il s’afflige puis se raidit. Il s’agite et s’enorgueillit. » (p. 55-56).

Flashback, Auguste, 10 ans, et Baptistin, 5 ans, vivent à la magnanerie. Le Père n’est pas tendre avec eux, la Mère non plus… Ils sont enfermés, les papillons se posent sur eux, les chenilles grimpent sur eux, « L’épouvante. » (p. 61).

Quant à Suzanne, ses parents la place à l’âge de 13 ans, à Taulignan, un orphelinat-usine dans lequel quatre cents filles font de la soie. « Tu pars, c’est mieux pour tout le monde. » (p. 68).

Il n’y a pas de place pour les bavardages ou la tendresse. Mais le fil de l’histoire va se dérouler comme celui du ver à soie. Délivrant d’abord son superflu, le vulgaire, le rustique (la filoselle) puis le beau : « Le fil s’étire, le cocon s’abandonne, j’ai la main, je fais de la soie ou tout comme, elle prend forme sous mes yeux. » (Suzanne, p. 88).

Quel beau roman ! J’ai aimé les « complicités simples et douces » (p. 95) entre les deux frères, Auguste et Baptistin, l’histoire d’amour contrarié entre Baptistin et Suzanne à cause de la Mère et de la guerre (on ne sait laquelle des deux est la pire !). D’ailleurs, plus que les horreurs de la guerre, cette histoire raconte plutôt les horreurs vécues par les femmes seules, les orphelins, les rescapés aux corps cassés… « […] une terreur fabuleuse. Une terreur braquée sur le monde. Tragique. Permanente. » (p. 190). Les phrases sont courtes, percutantes, les mots soigneusement choisis. « Des anciens combattants pas rentrés entiers. Dans un même silence. Dans une même obsession. » (p. 191).

Le lecteur découvre peu à peu, par petites touches à la fois délicates et saisissantes, le(s) secret(s) de famille et les drames qui ont jonché la vie des ancêtres d’Émile. C’est terriblement tragique et déchirant. Un premier roman magistral ! Je suivrai cet auteur et j’espère que vous aussi !

Pour Animaux du monde #3 (papillons et vers à soie) et Challenge lecture 2021 (catégorie 41, un livre dont l’histoire comporte une naissance pour la naissance d’Émile en 1916).

Realm of broken faces de Marianne Stern

Realm of broken faces de Marianne Stern.

Récits du Monde Mécanique 3/3

Chat noir, collection Black Steam, juin 2018, 380 pages, 19,90 €, ISBN 978-2-37568-081-0.

Genres : littérature française, science-fiction, steampunk.

Marianne Stern était physicienne mais, passionnée par les machines volantes (un peu comme Hayao Miyazaki), elle se consacre maintenant à l’écriture (science-fiction, fantastique) et un peu à la musique. Voir le tome 1, Smog of Germania et le tome 2, Scents of Orient.

Automne 1917, nord-est de la France. Depuis deux ans, les troupes du Reich ont envahi une partie de la France et il existe une zone occupée. Les aérostats sont maintenant plus modernes, plus légers, en duralumin, et le Bismarck commandé par l’Amiral Wagner est une antiquité, en bois. « Wagner se retrouvait aujourd’hui aux commandes d’un navire trop lourd, trop lent, trop peu maniable, incapable de prendre de l’altitude, qui demandait une énergie considérable et un équipage important pour s’envoler. » (p. 14).

Au sol, des tranchées, de la boue, quelques survivants et un camp, une espèce de no man’s land, sur lequel règne Monsieur, un homme rafistolé avec du métal et des pierres précieuses, et qui vit avec des « choses mécaniques », c’est-à-dire des automates. « Manger, ou être mangé. Dans les tranchées, on survivait comme on pouvait, hommes ou animaux. » (p. 35). « Le carnage dans les tranchées, ça vous changeait un homme. » (p. 61).

Bien sûr, le lecteur retrouve des personnages connus. Le jeune Kaiser Joachim : « un jeune Kaiser sans expérience, sans relief, sans assurance. […] On le manipulait, on se servait de lui. » (p. 161). Jeremiah l’Exécuteur : « Je déteste cette ville pourrie jusqu’à ses racines, je déteste ce palais suintant d’or, je déteste les gens de puissance qui croient pouvoir dicter l’existence des autres, je déteste la politique, ce que fut votre père, les jeux de pouvoir. Je déteste jusqu’à ce sobriquet dont on m’a affublé. L’Exécuteur… » (p. 119). Viktoria von Preußen, Charles de Bellecourt… Et de nouveaux personnages comme le Quenottier (qui est un narrateur), la Mioche, ou Poincaré qui exilé à Londres exhorte les Français « à ne rien céder » et à « ne pas rendre les armes » (p. 99).

Quant à Maxwell, le plus génial orfèvre d’Europe, il serait mort aux Indes (voir tome 2)… « Maxwell, sous ses apparences de gentilhomme serviable, possédait une âme aussi noire qu’un puits sans fond, machiavélique, torturée. Mieux valait l’avoir comme allié plutôt qu’ennemi. » (p. 160).

Fin de la trilogie, comme un hommage aux « gueules cassées » de la Première guerre mondiale, à l’horreur que ces soldats ont vécu. Je suis un peu triste que cette série soit terminée même si ce troisième tome est plus sombre encore que les précédents… Mais j’ai bien aimé avoir les deux visions, le côté français et le côté allemand.

Pour les challenges Littérature de l’imaginaire #8 et Vapeur et feuilles de thé.

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Projet 52-2020 #10

Dixième semaine pour le Projet 52-2020 de Ma avec le thème lettre(s). J’ai déjà utilisé l’idée de prendre en photo des lettres de jeux (de lettres ou de mots) donc je me suis décidée pour les lettres manuscrites. Celles-ci étaient présentées lors d’une exposition sur la Première guerre mondiale. Comme elles ont plus de 100 ans, je trouve que c’est très émouvant. Je vous souhaite un bon week-end et, si vous voulez participer à ce projet photographique, allez voir Ma !

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Projet 52-2019 #33

Eh bien, cette semaine, je publie mon billet en temps et en heure ! Et justement… Trente-troisième semaine pour le Projet 52-2019 de Ma avec le thème lointain. J’ai réfléchis : vais-je traiter ce thème de façon géographique ? Mais je vous ai déjà montré plusieurs fois des photos du lointain Japon ! Et si j’illustrais plutôt ce thème avec le temps, du genre dans le temps lointain… Voici donc une photo qui nous renvoie à la Première guerre mondiale, ce n’est évidemment pas très réjouissant mais ça fait partie de notre patrimoine ancien, lointain, que peut-être nous ne souhaitons pas oublier. Je vous souhaite tout de même une bonne continuation de l’été et toujours de bonnes vacances aux aoûtiens. Si vous voulez participer à ce projet photographique, allez voir Ma !

Les fleurs d’hiver d’Angélique Villeneuve

VILLENEUVE - Fleurs d hiver.inddLes fleurs d’hiver d’Angélique Villeneuve est un des six romans en lice pour le Prix La Passerelle 2015.

Éditions Phébus [lien], collection Littérature française, avril 2014, 150 pages, 15 €, ISBN 978-2-7529-0998-5.

Genre : roman.

Angélique Villeneuve est née en 1965 à Paris. Elle a vécu en Suède et en Inde avant de revenir à Paris. Du même auteur : Âge mental (2001), Grand paradis (2010), À la recherche du paon perdu (2011) et Un territoire (2012). Elle est aussi styliste culinaire et a collaboré à Qu’est-ce que j’apporte ? 30 petits délices faciles et jolis à partager (2006).

Octobre 1918, Paris, rue de la Lune. Jeanne a élevé sa fille Léonie seule pendant trois ans et demi. Depuis que Toussaint a été mobilisé en septembre 1914, Léonie est « ce qui lui reste ». Et puis, un soir, alors que Jeanne, ouvrière fleuriste, travaille sur des dahlias rouges (c’est la haute saison, celle des fleurs d’hiver), Toussaint revient. Mais il est « différent d’avant » : il est une gueule cassée. Il se tait, il se détourne, il garde constamment son bandeau sur le visage. « Elle se doutait, bien sûr, que la guerre et la blessure l’auraient changé, mais n’avait pas tenté d’imaginer quelle pouvait être l’ampleur ni même la nature de ces bouleversements. » (p. 39).

Bien sûr, Jeanne ne voulait pas que Toussaint parte. Léonie n’avait que sept mois… Mais Toussaint a été pris dans la mobilisation, il n’était plus qu’un homme parmi « Tous les hommes » puis il n’était plus que les mots qu’il écrivait dans ses lettres. Même si elle ne sait pas ce qui se passe sur le front et dans les tranchées, les souvenirs et les pensées de Jeanne montrent bien l’horreur de la guerre, le rouleau compresseur qui emmène tous les hommes même les plus jeunes et le terrain qui ne leur laisse aucune chance. Mais « Qu’est-ce que c’était, la guerre ? » (p. 25).

Premier roman d’Angélique Villeneuve que je lis (c’est son 5e). Une grande pudeur, pas de sentimentalité exaspérante, pas même de discours antimilitariste : des faits, des souvenirs, des émotions, des regards, des silences, de la douleur et un besoin d’amour immense. Toussaint est cassé, à l’extérieur mais à l’intérieur aussi. Un très beau roman donc, sombre bien sûr, mais écrit en finesse et tellement plein d’espoir et de tendresse !