Conduite interdite de Chloé Wary

Conduite interdite de Chloé Wary.

Steinkis, mars 2017, 144 pages, 18 €, ISBN 978-2-36846-090-0.

Genres : bande dessinée, roman graphique.

Chloé Wary est toute jeune, elle est étudiante en Arts appliqués.

Nour est une jeune femme saoudienne. Pendant cinq ans, elle a vécu à Londres avec ses parents car son père y travaillait. Elle a étudié la photographie. Mais c’est le retour au pays et Nour n’a plus de liberté, elle n’a plus le choix de sa propre vie. Son père l’a inscrite à l’université de littérature arabe. « De toute façon, ça n’a pas d’importance. Pour les filles, la seule chose qui compte c’est l’honneur de la famille. » lui dit-il. La seule solution, si elle veut échapper à la tutelle de son père, c’est de se marier et de tomber sous la tutelle d’un autre homme… Mais il faut trouver un mari coopératif. « C’est comme se condamner à une vie de soumission… » Heureusement sa tante lui présente un jeune homme qui a étudié la médecine aux États-Unis. Quelques mois plus tard, Nour est l’épouse du Dr. Muhammad Al-Hadad. Mais son rôle de femme au foyer ne la satisfait pas…

« L’Arabie saoudite est le seul pays au monde où il est interdit aux femmes de conduire » annonce la quatrième de couverture. Depuis novembre 1990, un groupe d’une quarantaine de femmes, « Women2drive » [lien], revendique le droit de conduire. Nour est parmi ces femmes qui vont tenter la liberté à leurs risques et périls. Elles ont pris le volant, elles ont roulé dans les rues de Ryad, elles ont été arrêtées… Est-ce que, dix-sept ans plus tard, la situation a évolué ? C’est en lisant Révolution sous le voile de Clarence Rodriguez (First, 2014) que Chloé Wary a découvert les témoignages de ces femmes dont elle a eu envie de parler dans cette première bande dessinée vraiment réussie et respectueuse.

Cette bande dessinée m’a beaucoup plu : Chloé Wary s’est sentie concernée par les conditions de ces femmes inconnues, invisibles sous leur abaya, et elle plante bien le décor. Ses dessins ressemblent à ceux de la Libanaise Zeina Abirached mais Chloé Wary a développé son propre style, réaliste et lumineux, ce qui rend l’histoire optimiste même si ces femmes n’ont pas encore eu gain de cause… Et puis c’est un plaisir de découvrir une maison d’éditions que je ne connaissais pas (j’avais toutefois aperçu en librairie la couverture de Là où se termine la terre d’Alain et Désirée Frappier et celle d’Amélia, première dame du ciel d’Arnu West alors il faudra que je regarde plus en détail les parutions de Steinkis) et une nouvelle venue dans le monde de la bande dessinée. Et surtout, je compatis avec le combat de ces femmes, elles méritent d’être libres et indépendantes !

Une lecture pour les challenges BD et Raconte-moi l’Asie. De plus j’ai intégré, depuis la semaine dernière, le groupe La BD de la semaine dans lequel je retrouve des blogueuses et blogueurs lecteurs de BD que je suis depuis des années ! (Mes notes de lecture de bandes dessinées seront donc plutôt publiées le mercredi à partir de maintenant).

L’appel de Galandon et Mermoux

appelL’appel de Laurent Galandon et Dominique Mermoux.

Glénat, novembre 2016, 124 pages, 17,50 €, ISBN 978-2-344-01071-6.

Genres : bande dessinée, roman graphique.

Laurent Galandon naît le 16 mars 1970 à Issy les Moulineaux dans la région parisienne. Il étudie la photographie puis travaille pour le cinéma d’Art et essai. Il est scénariste de bandes dessinées et a reçu de nombreux prix en particulier pour sa série L’envolée sauvage. Pas mis à jour très souvent, mais son blog, http://workinprogresslg.blogspot.fr/.

Dominique Mermoux naît en 1980 en Haute-Savoie. Il étudie les Arts appliqués à Grenoble puis la communication visuelle à Besançon et enfin l’illustration en Arts décoratifs à Strasbourg. Il est dessinateur de bandes dessinées et illustrateur pour les livres jeunesse (parfois sous le pseudonyme de Dom) et a reçu plusieurs récompenses. Son blog, http://dominiquemermoux.fr/.

Cécile, une mère célibataire qui travaille de nuit à l’hôpital, est effondrée, impuissante : alors qu’elle croyait Benoît en train de faire du rafting en Ardèche, elle reçoit de Turquie une clé USB avec une vidéo ! Son fils unique est parti au Cham rejoindre ses « frères » et « défendre les opprimés ». Cécile veut comprendre, elle se souvient des dernières semaines et décide de savoir pourquoi Maud, la petite copine, a rompu il y a trois mois. « Comment ai-je pu être aussi aveugle ? » (p. 23).

rentreelitteraire2016Un enfant sans père, une mère souvent absente à cause de son travail, une injustice que l’adolescent ne supporte pas et Benoît est en colère contre sa mère, la société, la police, la terre entière ! « À partir du moment où Benoît a mis le doigt dans l’engrenage, Muhajir ne l’a plus lâché. Il ne s’est plus passé un jour sans qu’il lui adresse un lien vers une vidéo ou des documents vantant le djihad et la vie en Syrie… Ou qu’il le sollicite pour une conversation Skype ou un tchat sur Facebook. Un véritable harcèlement dont Benoît n’a pas pris la mesure et auquel il a volontairement répondu présent. » (p. 69). On le voit, la technologie moderne et les réseaux sociaux ont leur part de responsabilité ainsi que la naïveté des jeunes approchés et leur ignorance du monde dans lequel ils s’engagent… L’appel est une bande dessinée réaliste et difficile, mais vraiment bien traitée et pratiquement d’utilité publique ! À noter que ceux qui connaissent Valence reconnaîtront le centre ville, le pont Frédéric Mistral (qui relie Valence à l’Ardèche) et le Champ de Mars avec le célèbre Kiosque Peynet entre autres.

challengebd2016-2017J’ai eu la chance de rencontrer (rapidement) les auteurs fin novembre 2016 et j’ai pris quelques notes : ils ont commencé à travailler sur cette bande dessinée en novembre 2015 c’est-à-dire avant les attentats. Mermoux n’est pas à l’aise avec la couleur mais le choix du noir et blanc sépia est judicieux je trouve. Galandon dit qu’il n’y a pas de lien avec Shahidas (Grand Angle, tome 1 en 2009 et tome 2 en 2011, avec Volante au dessin) qui a été plus écrit comme un polar (mais il a eu du mal avec le quotidien en Égypte et en Palestine donc il ne souhaite plus écrire d’histoires pour lesquelles il ne maîtriserait pas le sujet). Une actrice célèbre a beaucoup aimé la bande dessinée et il y aurait une possibilité d’adaptation cinématographique.

Je mets L’appel dans les challenges 1 % rentrée littéraire 2016 (hors roman) et BD.

mermoux-galandon

Dominique Mermoux (à gauche) et Laurent Galandon (à droite)

Le piano oriental de Zeina Abirached

PianoOrientalLe piano oriental de Zeina Abirached.

Casterman, septembre 2015, 212 pages, 22 €, ISBN 978-2-20309-208-2. Vous pouvez voir 5 pages sur le site de l’éditeur dont une ci-dessous.

Genres : bande dessinée, roman graphique.

Zeina Abirached naît à Beyrouth en 1981. Elle étudie les Beaux-Arts à Beyrouth puis à Paris. Elle vit et travaille entre Beyrouth (Liban), Paris (France) et Berlin (Allemagne).

Beyrouth, 1959. Abdallah Kamanja a reçu une lettre de Monsieur Hofman : il doit aller à Vienne lui présenter son piano oriental. Son meilleur ami, Victor Challita, l’accompagne.

Beyrouth, années 80-90. Enfance et adolescence de Zeina Abirached. « Les mots en français étaient devenus un refuge. (p. 72). Elle quitte Beyrouth en 2004, pour Paris, elle a 23 ans. « J’avais droit à un seul bagage de 23 kilos. » (p. 27).

PianoOrientalExtraitLe piano oriental est une magnifique bande dessinée dans un noir et blanc riche et lumineux ! Sélectionnée au Festival d’Angoulême 2016 et pour le Prix Artémisia 2016, cette œuvre a reçu le Prix Phénix de littérature 2015. J’ai beaucoup aimé comprendre pourquoi Zeina Abirached associe la langue française au noir et blanc. Pour elle, la langue est très importante. « Je tricote depuis l’enfance une langue faite de deux fils fragiles et précieux. » (p. 97). Il en est de même pour la musique avec ce piano éphémère : « Un piano oriental… Cette étrange juxtaposition de deux visions du monde que rien ne semble pouvoir lier, sa musique double, le son léger du déhanchement inattendu d’une note au milieu d’une phrase, je les porte en moi. » (p. 148). Abdallah s’est mariée à Odette ; ils ont eu un fils, Julien ; il est le père de l’auteur. Ainsi, c’est l’histoire de son grand-père que Zeina Abirached raconte avec humour et tendresse dans ce rapprochement entre deux mondes, deux cultures, et c’est vraiment émouvant.

Je vous conseille les autres titres de Zeina Abirached : [Beyrouth] Catharsis et 38 rue Youssef Semaani (2006), Mourir, partir, revenir – Le jeu des hirondelles (2007), Je me souviens – Beyrouth (2008), Mouton (2012) et Agatha de Beyrouth avec Jacques Jouet (2011), tous parus aux éditions Cambourakis. Et pour que vous découvriez encore plus son univers, voici le court métrage d’animation réalisé en 2006, Mouton.