Rosa Parks, elle a dit non au racisme de Florence Lamy

Rosa Parks, elle a dit non au racisme de Florence Lamy.

Scrineo, août 2018, 128 pages, 10,90 €, ISBN 978-2-36740-626-8.

Genres : littérature française, jeunesse, Histoire.

Florence Lamy naît en 1946 à Marseille. Elle étudie les Lettres à l’université d’Aix en Provence et devient professeur de français en collège. Elle se consacre maintenant à l’écriture de romans. Du même auteur : Tourbillon noir (2019).

Montgomery, Alabama, États-Unis. Rosa Parks est mariée avec Raymond. Elle travaille depuis des années au Montgomery Fair Department Store, un « grand magasin de vêtements et d’accessoires de mode où elle est employée comme couturière-retoucheuse » (p. 8). Pourtant elle a étudié, à l’Industrial School for Girls, pour devenir institutrice mais la maladie de sa grand-mère puis de sa mère en ont décidé autrement.

Avec son ami, le juriste Fred Gray, elle se bat pour que les Noirs votent. Pour cela ils doivent non seulement s’inscrire sur les listes électorales mais aussi passer un test de lecture et d’écriture et payer une taxe ! Ce qui n’est pas à la portée de tous. « Eh oui, mais c’est bien contre toutes ces injustices qu’il faut se battre. Le vote est un droit et nous devons le faire appliquer ! » (p. 12).

Jeudi 1er décembre 1955. En sortant du travail, elle voit un attroupement : un homme noir a été tabassé à coup de batte de base-ball car il a bu de l’eau à une fontaine « White only » (Blancs seulement). Malgré l’abolition de l’esclavage le 18 décembre 1865, c’est la ségrégation dans les États du sud où « la discrimination sévit » (p. 19), le « separate but equal » (séparés mais égaux) et aussi le Ku Klux Klan (KKK). Il fait nuit, Rosa a froid, elle est fatiguée, elle a mal au dos, elle se hâte vers l’arrêt de bus mais « Ce soir elle n’a aucune envie de rester debout pendant tout le trajet. Une demi-heure sur la plate-forme arrière, c’est plus qu’elle ne peut endurer. » (p. 26). Ce soir-là, elle s’assoit dans la zone médiane, ce qui est autorisé aux personnes noires mais, après quelques arrêts, elle refuse de laisser la place à un homme blanc qui vient de monter. « Elle ne cédera pas. Allez savoir pourquoi. Rien ne le laissait prévoir. En montant dans ce bus jamais elle n’aurait imaginé pareille confrontation. Elle voulait juste faire le trajet confortablement assise. » (p. 33). L’homme blanc n’a pas besoin de quatre places assises !

Rosa est arrêtée sans ménagement et conduite en détention provisoire puis à North Ripley Street à la prison pour femmes. « Seule, privée d’eau, sans possibilité de prévenir son mari, elle se sent abandonnée. » (p. 47). Heureusement, une femme l’a reconnue dans le bus et a prévenu sa famille. Ses amis de la paroisse et de la NAACP (National Association for the Advancement of Colored People c’est-à-dire Association nationale pour la promotion des gens de couleur) font le nécessaire le soir-même : il faudra payer la caution de 100 dollars, il est prévu de boycotter les bus le lendemain. « Cette fois il faut frapper fort ! Crois-moi ! Ça va faire mal. On nous suivra, j’en suis sûr. La communauté noire en a plus qu’assez de ces humiliations. » (p. 58). La NAACP voit en elle le case-test tant attendu : « C’est une femme exemplaire […]. La presse blanche ne trouvera rien pour la salir. Bonne chrétienne, travailleuse, honnête et discrète. Exactement ce qu’il nous faut pour amorcer la bombe ! » (p. 59). On parle bien sûr de bombe médiatique !

Le lendemain soir, dans l’église baptiste de Dexter Avenue, un jeune pasteur officie : « Il s’appelle Martin Luther King. Toutes les femmes n’ont d’yeux que pour lui car en plus d’être un bel homme, toujours très élégant, il sait toucher leurs cœurs même si beaucoup pensent quand même qu’il est trop naïf. » (p. 69). C’est ce jour-là que « il prononce le premier grand discours qui va le rendre célèbre » (p. 70).

Rosa sera finalement jugée coupable « pour délit de trouble à l’ordre public et violations des lois locales sur la ségrégation dans les transports publics » (p. 86) mais ces lois locales sont contraires aux lois fédérales depuis plus de cent ans ! Cela va activer la rébellion et un soulèvement national.

Voilà, c’est la « petite » histoire qui fait la « grande » Histoire. Je connaissais l’histoire de Rosa Parks mais cet agréable livre est vraiment bien pour la jeunesse (le lectorat ciblé, à partir de 12 ans) car Rosa Parks – surnommée la rose dans le bus jaune – est devenue une icône : pas une starlette en mal de reconnaissance, mais une véritable icône soutenue par les Noirs mais aussi des Blancs et des Juifs dans tous les États-Unis et même à l’international car elle avait la raison et le Droit constitutionnel de son côté. Toute sa vie, elle aura été un modèle, elle aura lutté contre les préjugés et la haine raciale, elle aura défendu les Droits civiques et ainsi la liberté et la justice. Ceci malgré les injures et les menaces de mort constantes…

Les dernières pages sont des compléments historiques sur Rosa Parks : elle est « considérée aujourd’hui comme l’une des vingt personnes les plus importantes du XXe siècle » (p. 120), sur Martin Luther King et son célèbre discours I Have a Dream… toujours d’actualité.

Pour le Challenge du confinement (case Bonus pour roman historique), Jeunesse Young Adult #10 et Petit Bac 2020 (catégorie personne célèbre).

Louis XIV, un enfant roi dans la tourmente de Béatrice Égémar

Louis XIV, un enfant roi dans la tourmente de Béatrice Égémar.

Scrineo, octobre 2018, 128 pages, 11,90 €, ISBN 978-2-36740-638-1. llustré par Adèle Silly.

Genres : littérature française, jeunesse, Histoire.

Béatrice Égémar naît en 1961 dans le Gard mais vit en Touraine. Elle étudie le Droit et travaille comme juriste avant de se lancer, en 2013, dans l’écriture de romans historiques en particulier pour la jeunesse (une trentaine) et deux romans historiques pour les adultes : Le printemps des enfants perdus et Le fard et le poison (Presses de la Cité).

Nuit glaciale. 6 janvier 1649. « Le roi de France a dix ans, et à cette heure, il dort. » (p. 7). Louis est devenu roi, à la mort de son père, il n’avait même pas cinq ans ! En attendant qu’il soit majeur (dans trois ans), sa mère, Anne d’Autriche, est régente. Mais, pour l’instant, le maréchal de Villeroy le réveille en pleine nuit… C’est qu’Anne a décidé de quitter Paris – où la colère gronde – pour le château de Saint-Germain, avec ses deux enfants, Louis donc, dix ans, et Philippe, huit ans. Louis ne doit pas avoir peur : « Il serait un grand roi, un roi courageux ! » (p. 20).

Ce roman est plein de noms connus, Mazarin, Condé, Conti, d’Orléans, Vincent de Paul… Mais les relations ne sont pas simples et les Parisiens n’aiment ni le cardinal Mazarin (Italien) qui est ministre ni Anne d’Autriche (Espagnole mais venant de la famille des Habsbourg). La révolte est appelée la Fronde ; les frondeurs sont des bourgeois qui attisent la colère du peuple et qui, au passage, en profitent pour s’enrichir.

Louis « aimerait oublier un temps toutes ces luttes, ces complots et ces palabres, et vivre avec plus de légèreté. Mais ce n’est pas son destin. » (p. 111).

Mon passage préféré : le cardinal Mazarin, parrain de Louis, demande à ce que le roi vienne pour échanger avec lui. « L’instruction est une belle chose, je ne dirai pas le contraire, mais pour un roi, ce n’est pas le plus important. […] Non, Sire ! Le plus important pour un roi, ce n’est pas d’avoir la tête farcie de… comment dit-on en français ? Théorie ! Le plus important, c’est la pratique, l’expérience ! […] Observez les gens, poursuit le cardinal, voyez ce qui les motive, ce qui les pousse ! Pourquoi ils se battent, se fâchent… Étudiez-les, découvrez quels sont leurs points faibles, leurs passions. » (p. 79).

Ce roman historique prévu pour les jeunes à partir de 12 ans est bien raconté, avec des détails importants, mais sans fioritures, et, en fin de volume, il y a un dossier pour comprendre le rôle du Parlement (différent du Parlement actuel) et d’autres faits historiques marquants d’après la Fronde.

Une lecture historique pour Jeunesse Young Adult #10 et Petit Bac 2020 (catégorie Personne célèbre avec Louis XIV).

L’énigme de Saint-Olav d’Indrek Hargla

L’énigme de Saint-Olav (Melchior l’Apothicaire, 1) d’Indrek Hargla.

Gaïa, collection Gaïa Polar, février 2013, 336 pages, 22 €, ISBN 978-2-84720-288-5. Je l’ai lu en poche : Babel noir, n° 109, mars 2014, 432 pages, 9,70 €, ISBN 978-2-330-03063-6. Apteeker Melchior ja Oleviste Mõistatus (2010) est traduit de l’estonien par Jean-Pascal Ollivry.

Genres : littérature estonienne, roman policier et historique.

Indrek Hargla naît le 12 juillet 1970 à Tallinn (Estonie). Il étudie de Droit à l’université de Tartu puis travaille pour des missions diplomatiques. Passionné par les romans policiers et l’histoire médiévale, il ne pouvait qu’écrire des romans policiers médiévaux ! Il est l’auteur de nouvelles et de romans dans les genres policier mais aussi fantastique et science-fiction.

Petit point historique (un avant-propos très instructif). Tallinn, Estonie, XIVe siècle, 1398 pour être plus précise. L’Ordre des Chevaliers teutoniques « reconquière Gotland » (p. 9) et chasse les Viladiens (des brigands violents) de l’île de Visby. En 1409, au tout début du XVe siècle, l’Ordre vend l’île de Visby à la reine du Danemark. Tallinn est composée de deux parties : Toompea, la ville haute, où vit l’Ordre des Chevaliers teutoniques et la ville basse où vit la population, en particulier des artisans et des marchands.

Nuit du 15 mai 1409, à Toompea. Henning von Clingenstain, né à Warendorf (Allemagne), haut responsable de l’Ordre à Gotland, plein comme une outre (ça fait 5 jours et 5 nuits qu’il se goinfre et qu’il boit) est tué, décapité et retrouvé avec une ancienne pièce dans la bouche.

Le lendemain matin, dans la ville basse. Melchior Wakenstede, né à Lübeck (Allemagne), 31 ans, l’apothicaire de Tallinn, ouvre sa boutique « avec joie et satisfaction » (p. 19). Son épouse, Ketterlyn, « descendante des peuples qui avaient vécu ici depuis l’aube des temps » (p. 20), revient du marché avec l’affreuse nouvelle.

C’est la panique à l’Hôtel de ville… « Cet important chevalier qui venait d’être assassiné ne venait-il pas de Gotland, et Gotland n’était-elle pas en conflit perpétuel avec les villes dont Tallinn s’efforçait de conserver l’amitié ? » (p. 33). Ah, les affaires politiques et la diplomatie…

Le bailli Wentzel Dorn qui doit enquêter demande l’aide de son ami Melchior l’Apothicaire avec qui il a déjà résolu des enquêtes. « À trois reprises, déjà, Melchior avait apporté son aide au Conseil pour démasquer un meurtrier, et la dernière fois, l’été passé, quand il avait deviné qui avait étranglé cet hérétique flamand, Dorn et lui avaient découvert qu’ils prenaient plaisir au temps passé ensemble à discuter des affaires du monde et à boire de la bière. C’était sans doute ce que l’on appelait l’amitié. » (p. 52).

Donc, « D’après la loi, Toompea doit réclamer le meurtrier à la ville et après… après… le tribunal du Conseil… Qui le tribunal du Conseil doit-il mettre aux fers et traîner ici ? – Mon cher bailli, c’est à vous de trouver qui est l’assassin de Clingenstain, et après cela vous me direz son nom et je le réclamerai au Conseil. C’est on ne peut plus simple. » (p. 84-85).

Un roman policier médiéval estonien ? À tester par curiosité évidemment ! D’autant plus que L’énigme de Saint-Olav est considéré comme le premier roman policier estonien traduit en français. En dehors du contexte historique passionnant (et qui m’est totalement inconnu donc j’apprends pas mal de choses), il y a une belle galerie de personnages comme Melchior évidemment mais aussi le maître-orfèvre, Burckhart Casendorpe, qui a vendu une chaîne en or au chevalier la veille (chaîne qui a d’ailleurs disparu) ou le prieur des Dominicains, Baltazar Eckell, qui lui a confessé le chevalier ou le Commandeur de Toompea, Ruprecht von Spanheim, issu de la noblesse allemande pauvre. « […] l’homme était resté simple et gardait vis-à-vis des affaires de la ville une approche bienveillante et compréhensive. » (p. 78).

Vous remarquerez que beaucoup de gens importants qui vivent à Tallinn sont en fait Allemands et sont parfois mariés à une Estonienne comme Melchior. Et ce sont de bons vivants car le meurtre n’empêche pas le soir, la Fête de la bière, la coutume de smeckeldach à la Guilde des Têtes-Noires avec les frères Dominicains ! « Hé, vous, ne dites pas de mal de nos saints frères ! Un couvent pauvre serait une calamité pour tous ceux qui devraient l’aider à survivre : seigneur, marchands, évêque, paysans ! Personne n’a besoin d’un pareil monastère ! » (p. 156). Les habitants ne perdent pas le nord tant au niveau politique qu’économique ! Par certains côtés, ce roman m’a fait penser aux romans anglais de Frère Cadfael d’Ellis Peters.

Deux jours après le meurtre de Henning von Clingenstain, c’est Caspar Gallenreutter, né lui aussi à Warendorf, bâtisseur chargé d’agrandir l’église de Saint-Olav (d’où le titre) qui est tué… Puis c’est au tour du frère Wungaldus qui brasse la si bonne bière chez les Dominicains de mourir « dans d’atroces souffrances » (p. 243). « Un meurtrier se trouve toujours une justification, dit Melchior. Il se persuade qu’il devait agir comme il l’a fait, que c’était la seule issue. » (p. 416).

Les tomes suivants sont : Le spectre de la Rue du Puits (2015), Le glaive du bourreau (2016), L’étrangleur de Pirita (2017), La chronique de Tallinn (2020) et à paraître, Le démon de Gotland. Melchior l’Apothicaire semble être une excellente série, dépaysante, enrichissante (j’ai vraiment eu l’impression d’y être !), et j’ai très envie de lire ces autres titres.

La petite histoire personnelle

Je devais rencontrer Indrek Hargla en septembre 2015 lors de la 25e édition du Festival Est Ouest mais la rencontre a été annulée… J’en ai parlé dans En coup de vent… /12. Un an et demi après, j’ai rencontré Indrek Hargla aux Quais du polar 2017 à Lyon et j’étais ravie d’acheter ce premier tome et de le faire dédicacer. Je vous remets la photo publiée à l’époque : Indrek Hargla est baraqué comme un bûcheron canadien mais a une voix douce et ne parle pas un mot de français donc il y avait Jean-Pascal Ollivry (traducteur du roman) qui faisait l’interprète.

En bonus pour le Challenge de l’été – dernier jour – (Estonie) et les challenges Petit Bac 2020 (pour la catégorie Crimes et justice avec énigme, j’aurais pu mettre dans la catégorie Prénom pour Melchior mais il y a déjà pas mal de billets dans cette catégorie), Polar et thriller 2020-2021 et Voisins Voisines 2020 (Estonie).

La goûteuse d’Hitler de Rosella Postorino

La goûteuse d’Hitler de Rosella Postorino.

Albin Michel, janvier 2019, 400 pages, 22 €, ISBN 978-2-22640-185-4. Le assagiatrici (2018) est traduit de l’italien par Dominique Vittoz. Je l’ai lu en poche : Le livre de poche, mars 2020, 384 pages, 7,90 €, ISBN 978-2-25326-223-7.

Genres : littérature italienne, roman historique.

Rosella Postorino naît le 27 août 1978 à Reggio de Calabre (sud de l’Italie) mais elle grandit en Ligurie (nord de l’italie). Elle est autrice et traductrice. Sa première nouvelle paraît en 2004 (In una capsula) et son premier roman en 2007 (La stanza di sopra). La goûteuse d’Hitler est son 4e roman mais le premier traduit en français.

Automne 1943. Rosa Sauer, une Berlinoise de 26 ans, est une des dix goûteuses d’Hitler. Elle est mariée depuis 4 ans à Gregor mais il est parti il y a 3 ans sur le front russe et Rosa vit à Gross-Partsch, à la campagne, en Prusse-Orientale, chez ses beaux-parents, Joseph et Herta. Un matin, les SS sont venus la chercher à la ferme ; le maire du village l’avait recommandée… « Travailler pour Hitler, sacrifier sa vie pour lui : n’’était-ce pas le lot de tous les Allemands ? Mais que j’avale des aliments empoisonnés et que je meure de cette façon, sans un coup de feu, sans une détonation, Joseph ne l’acceptait pas. Une mort en sourdine, en coulisses. Une mort de rat, pas de héros. Les femmes ne meurent pas en héros. » (p. 21).

Hitler, craignant pour sa vie, s’est en effet retranché dans son quartier général, à la caserne de Krausendorf surnommée Wolfschanze, la Tanière du Loup, par les habitants voisins.

Tous les matins, un autocar récupère les femmes à 8 heures pour qu’elles goûtent ce qu’Hitler mangera au petit-déjeuner à 10 heures. Puis à 11 heures, elles goûtent ce qu’Hitler mangera au déjeuner. Les SS attendent au moins une heure pour voir si aucun aliment n’est empoisonné avant de les laisser partir. Puis elles reviennent à 17 heures pour goûter ce qu’Hitler mangera au dîner. Tout ça est préparé par le chef-cuisinier Otto Günther surnommé Krümel, la Miette, par les SS. En fait, en dehors du fait qu’elles peuvent être malades ou empoisonnées (ce qui va arriver), la nourriture est copieuse et excellente, ce qui n’est pas négligeable en temps de guerre ! En plus, elles sont rémunérées 200 marks par mois. Les semaines passent et leur « méfiance à l’égard de la nourriture faiblit. » (p. 62). Les relations entre les femmes vont évoluer et des secrets vont apparaître au grand jour.

Gregor ne vient pas à la permission de Noël… Pire, Rosa, Joseph et Herta reçoivent une lettre : Gregor est porté disparu… Peut-être qu’il reste un espoir, il n’est pas mort, il n’est que disparu. Mais la radio donne « des nouvelles de plus en plus alarmantes » (p. 116). Le peuple allemand, aussi bien à Berlin qu’en province, souffre lui aussi car beaucoup d’Allemands n’étaient pas nazis et n’adhéraient pas à l’idéologie et à la guerre.

La goûteuse d’Hitler est un très beau roman, riche en anecdotes, passionnant, et surtout inspiré de l’histoire de Margot Wölk, la dernière (des 15) goûteuses d’Hitler encore en vie en 2012 lorsqu’elle a accordé une interview pour son 95e anniversaire (en décembre 2012). Elle est morte en avril 2014 après avoir délivré au monde son secret.

L’autre point intéressant est que le roman n’est pas linéaire ; il y a des flashbacks sur les moments que Rosa a passés avec Gregor à Berlin, l’explosion de leur immeuble durant une alerte nocturne qui a coûté la vie à sa mère, et puis aussi l’enfance de Rosa avec son jeune frère, Franz, parti aux États-Unis, et des souvenirs comme celui-ci : en 1933, 25 000 livres sont brûlés sur la place publique… « L’ère de l’intellectualisme juif est terminé, clame Goebbels, il faut retrouver le respect de la mort […]. » (p. 156). Terrible idéologie, terrible guerre, terrible drame…

Un petit détail : en allemand le h est aspiré et se prononce (même si ce n’est pas facile pour nous autres francophones), il n’y a donc pas de liaison et il aurait fallu écrire La goûteuse de Hitler.

Une excellente lecture pour le Challenge de l’été (Italie), le Petit Bac 2020 (dans la catégorie Personne célèbre pour Hitler) et Voisins Voisines 2020 (Italie).

Le mangeur de livres de Stéphane Malandrin

Le mangeur de livres de Stéphane Malandrin.

Seuil, janvier 2019, 192 pages, 17 €, ISBN 978-2-02-141454-7.

Genres : littérature française, roman historique, fantastique.

Stéphane Malandrin naît le 12 novembre 1969 à Paris mais vit à Bruxelles. Il est réalisateur, scénariste et auteur pour la jeunesse : Pourquoi pleut-il de haut en bas et pas de bas en haut ? (Magnier, 2004), Le Bobobook (Joie de lire, 2006, illustré par Françoiz Breut), Le jour où j’ai trouvé une vache assise dans mon frigo (Sarbacane, 2008, illustré par Françoiz Breut) et Panique au village, le livre du film (Hélium, 2009, illustré par Stéphane Aubier et Vincent Patar). Le mangeur de livres est son premier roman pour un lectorat adulte.

« […] je suis mangeur de livres ; je les consomme comme du bon pain, j’en fais des tartines et des mouillettes, […] je suis passé maître dans l’art d’accommoder les livres, […] je les avale, je les digère, je les déguste, […] j’en fais des phrases et d’autres livres qui sortent de moi comme des geysers, je suis un mangeur de livres […], je suis le seul vrai Mangeur de livres […] et voici mon histoire. » (p. 12).

1476, Séville, María Cardoso, marranos (juive convertie par obligation au catholicisme) doit fuir, elle est accueillie à Lisbonne. « Ainsi naquirent le même jour, à la même heure, et dans la même ruelle, même si pas du même ventre, Adar Cardoso – votre serviteur – et Faustino da Silva […]. » (p. 17). Huit ans après, Adar et Faustino sont deux garnements. « Nous étions pauvres, oui, mais heureux […] deux démons montés sur ressorts […] » (p. 22). Dans cette ville, comme partout, les riches aiment la bonne chère, mais leur famille est pauvre et Adar et Faustino deviennent des chapardeurs. Malheureusement ils se font attraper. « […] pauvres gosses, il va les tuer » (p. 41). Ils sont enfermés par le père Cristòvão Gonçalves dans la chapelle des pénitents de Santa Catarina. « Vous deux, désormais, je m’occupe de vous, dit-il d’une voix calme. » (p. 46) et il leur explique « Voici la seule nourriture qui vaille ici-bas, la nourriture spirituelle. » (p. 48).

Adar devient le Mangeur de livres : le fait d’avoir mangé le codex d’Haberlus que possédait Gonçalves va changer sa vie. « Et le livre mangé fut doux comme du miel dans sa bouche, mais ses entrailles furent remplies d’amertume. » (p. 74-75). Lisez – dévorez – ce premier roman profondément humain, et même parfois drôle, sur fond historique du XVe siècle au Portugal (avant que l’imprimerie n’arrive) et sur fond spirituel. « Deus bibliothecas nostras salvet – Que Dieu sauve nos bibliothèques. » (p. 112). Il y a un peu de Rabelais dans ce premier roman riche et enlevé, et une pointe de Au nom de la rose (Moyen-Âge, livre empoisonné).

C’est vrai que nous, lecteurs, sommes des mangeurs de mots, de phrases, nous nous délectons de nos lectures, nous les dégustons, nous les dévorons, bref nous sommes sûrement aussi des mangeurs de livres !

Une lecture de la Rentrée littéraire de janvier (mais je n’ai pas trouvé de challenge cette année…) que je mets dans Littérature de l’imaginaire #7. Et il y a finalement un challenge Rentrée littéraire janvier 2019.

Un gentleman à Moscou d’Amor Towles

Très belle couverture !

Un gentleman à Moscou d’Amor Towles.

Fayard, collection Littérature étrangère, août 2018, 576 pages, 24,00 €, ISBN 978-2-21370-444-9. A Gentleman in Moscow (2016) est traduit de l’américain par Nathalie Cunnington.

Genres : littérature américaine, roman historique.

Amor Towles naît et grandit à Boston (Massachusetts, États-Unis). Il étudie d’abord à l’Université de Yale puis passe un master d’anglais à l’Université de Stanford. Il travaille dans l’investissement à New York jusqu’au début des années 2010 puis se lance dans l’écriture. Rules of Civility (2011) – en France : Les règles du jeu (Albin Michel, 2012) – qui a reçu le Prix Scott Fitzgerald, et Eve in Hollywood (2013) sont parus avant A Gentleman in Moscow (2016). Plus d’infos sur son site officiel, http://www.amortowles.com/.

Juillet 1918. Le Comte Alexandre Ilitch Rostov est installé à Paris lorsqu’il apprend l’exécution du tsar et de la famille royale. Moins d’un mois plus tard, il arrive au domaine familial des Heures dormantes et fait évacuer sa grand-mère avec deux domestiques. Juin 1922. Rostov a trente ans et il est sur le banc des accusés : dans sa jeunesse, en 1913, il a écrit un poème intitulé « Où est-il à présent ? » qui déplaît aux nouveaux maîtres du Kremlin. Depuis septembre 1918, il vit dans une suite de l’Hôtel Metropol à Moscou. « […] plusieurs représentants du régime actuel arborant le bouc de rigueur décidèrent qu’en punition du crime de ma naissance dans les rangs de l’aristocratie je devais être condamné à passer le reste de mes jours… dans cet hôtel. » (p. 27). Comme il a quand même des amis en haut-lieu, il est assigné à résidence par le « Comité exceptionnel du Commissariat du peuple aux Affaires internes ». Plus dans la suite prestigieuse du deuxième étage mais dans une chambre de neuf mètres carrés au cinquième étage, en fait dans l’étroit grenier du beffroi auparavant aménagé pour les domestiques des voyageurs puis laissé à l’abandon. Ses compagnons : le chat bleu de Russie de l’hôtel, Koutouzov, borgne, et des livres.

Un gentleman à Moscou est un excellent huis-clos humain, intimiste et historique, dans l’hôtel Metropol, dans son bar le Chaliapine et dans ses deux restaurants réputés, le Boyarski et le Metropol surnommé le Piazza. C’est d’ailleurs au Piazza que Rostov fait la connaissance d’une fillette toujours vêtue de jaune, « fille d’un bureaucrate ukrainien veuf » (p. 57). Nina Koulikova a neuf ans et leur longue amitié va enchanter et bouleverser la vie de l’aristocrate ! « […] au Metropol, il y avait des pièces derrière des pièces, des portes derrière des portes… » (p. 84).

Mais j’ai encore plus aimé la belle rencontre avec Abram, l’ouvrier qui s’occupe des abeilles au sommet de la tour Choukhov (attention, Rostov est toujours dans l’Hôtel Metropol !).

Des passages extraordinaires avec par exemple les grands vins qui, par souci d’égalité, n’ont plus d’étiquettes au Boyarski (p. 183-184) ! ou la nouvelle utilisation incessante du mot camarade. « Ah, camarade, songea le comte. En voilà un mot qui marquera son époque… Quand le comte était enfant à Saint-Pétersbourg, on l’entendait rarement. Il rôdait derrière les usines, sous les tables des tavernes, laissant parfois son empreinte sur les pamphlets à l’encre encore fraîche qui séchaient par terre dans les sous-sols. À présent, trente ans plus tard, c’était le mot qu’on entendait le plus souvent dans la langue russe. » (p. 230).

Le Comte Alexandre Ilitch Rostov a trente ans lorsqu’il est condamné et assigné à résidence. D’autres n’ont pas cette chance : ils tomberont malades ou deviendront fous ou mourront dans des camps en Sibérie ou ailleurs. « Qui aurait pu imaginer, Sasha, quand tu t’es retrouvé assigné à résidence au Metropol il y a des années de cela, que tu venais de devenir l’homme le plus verni de toute la Russie ? » (p. 369). Nota : Sasha est un surnom pour Alexandre, c’est le petit nom affectueux qu’utilisent les amis du comte. Il passera trente-deux ans assigné au Metropol ; il verra défiler des petites gens et des nantis, des responsables du Parti et des artistes ; fin gourmet et œnologue, il travaillera au restaurant ; pendant plus de trente ans, il « verra » défiler l’histoire de l’Union soviétique en restant spectateur plutôt que protagoniste même si, malgré son peu de marge de manœuvre, il pourra faire des choses comme entretenir une liaison avec Anna Urbanova une actrice, recueillir la jeune Sofia qu’il fera passer pour sa nièce puis pour sa fille, aider son ami poète Michka (Mikhail Fiodorovitch Minditch) envoyé dans un camp en Sibérie ou enseigner les secrets des langues et des cultures française, anglaise et américaine à Ossip Ivanovitch qui conclura son apprentissage par « Hollywood est la force la plus dangereuse qui soit dans toute l’histoire de la lutte des classes. » (p. 372), devenir ami avec l’Américain Richard Vanderwhile, etc.

Un gentleman à Moscou ressemble étrangement à de la littérature russe, c’est un roman riche, dense mais fluide, somptueux, très agréable à lire (le comte n’est pas dénué d’humour), bref une merveille, un coup de cœur que je vous conseille très fortement si vous aimez la Russie et tout ce qui fait la Russie (les gens, l’histoire, la littérature, la poésie, la gastronomie, la musique…). « Car lorsque la vie empêche un homme de poursuivre ses rêves, il fera tout pour les poursuivre quand même. » (p. 422).

« Quand on a vécu éloigné pendant des dizaines d’années d’un endroit qu’on a aimé, la sagesse vous dicte de ne jamais y retourner. » (p. 571).

Une lecture pour 1 % Rentrée littéraire 2018, Défi littéraire de Madame lit (novembre est consacré à la littérature américaine) et Petit Bac 2018 (catégorie lieu avec Moscou).

Cox ou la course du temps de Christoph Ransmayr

Cox ou la course du temps de Christoph Ransmayr.

Albin Michel, collection Les grandes traductions, août 2017, 320 pages, 22,50 €, ISBN 978-2-226-39630-3. Cox oder der Lauf der Zeit (2016) est traduit de l’allemand par Bernard Kreiss.

Genres : littérature autrichienne, roman historique.

Christoph Ransmayr naît le 20 mars 1954 à Wels près de Linz en Autriche. Dans les années 70, il étudie la philosophie et l’ethnologie à Vienne puis travaille comme journaliste culturel avant de se consacrer, dans les années 80, à l’écriture (romans et essais pour lesquels il reçoit des prix littéraires).

Chine du XVIIIe siècle. L’empereur Qianlong est passionné par les horloges et les mécanismes qui mesurent le temps et sa course effrénée. Il attend « l’arrivée imminente d’un voilier anglais chargé d’horloges et d’automates précieux » (p. 11). « Alistair Cox, horloger et constructeur d’automates en provenance de Londres, maître de plus de neuf cents micro-mécaniciens, bijoutiers-joailliers, orfèvres et ciseleurs, se tenait au bastingage du trois-mâts Sirius et frissonnait malgré le soleil matinal radieux qui surplombait déjà les collines de Hangzhou et dissipait les derniers brouillards encore présents sur l’eau noire. » (p. 17). Il y a deux ans, lorsque Abigaïl, sa fille chérie, est morte de la coqueluche, Cox a accepté l’invitation de l’empereur-dieu, « être le premier homme du monde occidental à prendre ses quartiers dans une ville interdite et à créer, pour le très haut et passionné amateur et collectionneur d’horloges et d’automates, des œuvres conformes aux plans et aux rêves du Très-Haut. » (p. 20). Cox arrive avec son ami et plus proche collaborateur, Jacob Merlin, et deux assistants exceptionnels, un horloger orfèvre, Aram Lockwood, et un micro-mécanicien, Balder Bradshaw. Mais l’empereur ne veut plus de jouets alors le Sirius continue avec sa cargaison jusqu’à Yokohama et Qianlong demande aux artisans anglais des horloges qui mesurent le temps et la course du temps de façon différente selon la période de la vie car le temps ne passe pas de la même façon pour un enfant que pour un adulte, ou pour des amants que pour un condamné. « Shi jian, dit la voix derrière le paravent. Le temps, traduisit Kiang, le temps, la course du temps, le temps mesurable : Shi jian. » (p. 84). Bien sûr les artisans anglais ne parlent pas chinois, ils ont un traducteur attitré, Joseph Kiang.

Une chose me tracasse : Alistair Cox a 42 ans et, page 38, il est écrit que son épouse, Faye, est « trente ans plus jeune que lui » or leur fille, Abigaïl, est morte vers l’âge de 4 ans il y a un peu plus de 2 ans : il y a sûrement une erreur, peut-être de traduction. D’autant plus qu’on apprend que Faye a épousé Cox lorsqu’elle avait 17 ans (page 44). Si quelqu’un a une explication…

En dehors de cette petite erreur (qui n’est qu’un détail), ce roman est magistral !

L’auteur offre au lecteur un séjour extraordinaire dans la Cité impériale, dite Cité interdite, et si les artisans anglais jouissent d’une très grande liberté et de matériaux en quantité illimitée, ils doivent respecter scrupuleusement de nombreuses règles. Le lecteur en profite pour faire une excursion à la grande Muraille de Chine et une villégiature estivale à Jehol, en Mongolie intérieure. « Les chambres à coucher et les pièces de séjour étaient peintes en bleu, deux pièces de thé en rouge foncé, les ateliers et un bain de vapeur fonctionnant à l’énergie en blanc : les couleurs de l’air, des nuages, du feu et de l’eau constituaient une bénédiction qui ne pouvait que favoriser le travail qui devait être accompli ici. » (p. 208-209).

« Une horloge pour l’éternité. L’horloge des horloges. Perpetuum mobile. «  (p. 229).

Le sobriquet Clox (p. 257) a-t-il donné le mot anglais clock ?

L’auteur s’est inspiré de James Cox, horloger et constructeur d’automates (exposés dans le monde y compris en Chine) mais qui n’a jamais été en Chine ! Et de son collaborateur, Joseph Merlin. Ils ont été les constructeurs de la Perpetual Motion atmosphérique (barométrique). Tout le reste est fiction mais l’auteur a une connaissance sidérale de la Chine et des mécanismes de l’horlogerie !

Ce qui m’a attirée dans ce roman ? La couverture, la Chine et le thème : j’aime les romans fictionnalisant le temps et les mécanismes d’horlogerie (même si je n’y connais… rien !).

Une lecture germanique (littérature autrichienne en langue allemande) pour le Défi littéraire de Madame lit mais je lirai dans le mois de la littérature allemande. Aussi pour le Challenge de l’été 2018, Petit Bac 2018 (catégorie Passage du temps), Raconte-moi l’Asie #3 (l’action se déroule en Chine) et Voisins Voisines 2018 (Autriche).

L’Archipel des Solovki de Zakhar Prilepine

L’Archipel des Solovki de Zakhar Prilepine.

Actes Sud, collection Lettre russes, septembre 2017, 832 pages, 26 €, ISBN 978-2-330-08188-1. Obitel (2014) est traduit du russe par Joëlle Dublanchet.

Genres : littérature russe, roman historique.

Zakhar Prilepine Захар Прилепин naît le 7 juillet 1975 dans le village d’Ilinka (oblast de Riazan). Il étudie la linguistique à l’Université d’État de Nijni Novgorod et publie ses premiers textes en 2003 : des nouvelles dans des journaux et des magazines. Linguiste, journaliste, écrivain mais aussi activiste bolchevik depuis 1996 : il est arrêté plusieurs fois mais reçoit de nombreux prix littéraires et serait l’écrivain préféré des Russes en ce début de XXIe siècle. Du même auteur chez Actes Sud (très envie de lire d’autres titres) : San’kia (2009), Des chaussures pleines de vodka chaude (2011), Le singe noir (2012) et Une fille nommée Aglaé (2015). Si vous comprenez le russe, son site officiel, sinon une page en français 😉

L’arrière-grand-père de l’auteur, Zakhar Petrovitch, a été prisonnier au camp de Solovki. « Ce camp fut créé en 1923 dans les îles de l’archipel des Solovki par le pouvoir soviétique. Il était implanté dans un haut lieu monastique existant depuis le XVe siècle. Situé au milieu de la mer Blanche, à 500 kilomètres de Saint-Pétersbourg et à 160 kilomètres du Pôle Nord, c’est là que « l’archipel du goulag commença son existence maligne, et bientôt il aurait des métastases dans tout le corps du pays », écrira plus tard Soljénitsyne. » (note 1, p. 10).

« Lorsque je pense à tout cela aujourd’hui, je comprends combien est court le chemin qui mène à l’Histoire, mais en fait, elle est tout à côté. J’avais côtoyé mon arrière-grand-père, lui avait vu en face les saints et les démons. […] De sa voix rauque et ample mon arrière-grand-père brossait, en deux, trois phrases, un tableau du passé parfaitement clair et évocateur. L’expression qu’il avait alors, ses rides, sa barbe, le duvet sur sa tête, son petit rire qui évoquait le bruit d’une cuiller en fer raclant le fond d’une poêle, tout cela avait bien plus de sens que son discours lui-même. » (p. 11).

Vous avez déjà lu beaucoup de livres sur la Russie du XXe siècle, sur l’Union Soviétique, vous avez lu tout Soljénitsyne et d’autres écrivains et poètes dissidents, vous pensez tout savoir sur cette période mais vous n’avez pas encore lu L’Archipel des Solovki de Zakhar Prilepine ? Il vous le faut absolument ! L’auteur a confronté les récits, les comptes-rendus, les rapports, les notes, les archives. « Mais après tout, qu’est-ce que la vérité, sinon ce dont on se souvient ? » (p. 13). Et il a abordé le sujet de façon lyrique, romanesque et ça c’est novateur !

On suit donc Vassili Petrovitch, le jeune Artiom affectueusement surnommé Tioma (il en a pris pour 3 ans), Afanassiev un poète, d’autres gars pas très recommandables et quelques popes dépossédés de leur monastère mais qui habitent toujours sur l’île. Les conditions de vie sont abominables… Les hommes se tuent à la tache, sont mal nourris, mal soignés… Mais Artiom va rencontrer Gallia, une prisonnière (les femmes étaient détenues dans un autre lieu).

Le responsable du camp, Alexandre Nogtev : « […] un reptile comme on en rencontre rarement, même parmi les tchékistes. Il accueillait lui-même chaque convoi et tuait un homme de sa propre main à l’entrée du monastère, d’un coup de revolver – pan ! – et il riait. » (p. 44).

Le contremaître Sorokine : « Artiom ne regarda même pas ce qui se passait, il entendit seulement qu’on frappait quelqu’un de vivant et sans défense et que ça faisait un bruit effroyable. Et à l’âge qu’il avait – vingt-sept ans –, il n’était toujours pas habitué. » (p. 87).

« Aux Solovki, Artiom commença brusquement à comprendre que ce qui survivait, ce n’était vraisemblablement que les sentiments innés, ceux qui avaient grandi en même temps que les os, les veines, la chair, tandis que les idées étaient les premières à se désagréger. » (p. 126).

Bon sang, je pourrais écrire encore plein d’extraits !!! Je note simplement ma phrase préférée ; elle sonne comme un terrible coup de tonnerre… « C’est vraiment pour ça que nous avons fait la révolution ? » (p. 155).

Un pavé, plus de 830 pages, que j’ai eu du mal à lire à cause de son poids mais que je voulais absolument lire, et plus qu’un coup de cœur, je dirais CHEF-D’ŒUVRE ! La littérature russe a offert depuis quatre siècles (XVIIe et XVIIIe mais surtout XIXe et XXe) des chefs-d’œuvres magnifiques, romanesques ou pas, poétiques, historiques, il y a même eu des précurseurs dans la science-fiction par exemple, et je suis sûre que le XXIe siècle sera encore un grand siècle littéraire pour cet immense pays !

C’est le premier roman que je lis pour le Défi littéraire 2018 de Madame lit puisque janvier concerne la littérature russe et le dernier pour 1 % rentrée littéraire 2017. Je le mets aussi dans le Petit Bac 2018 pour la catégorie Lieu et bien sûr dans Un hiver en Russie et dans Voisins Voisines (pour la Russie).

PS : un mot que je ne connaissais pas : ondatra (p. 63), c’est un rat musqué qui peut faire 30 à 40 cm de long, ouah, c’est du costaud cette bestiole !

Petites recettes de bonheur pour les temps difficiles de Suzanne Hayes et Loretta Nyhan

PetitesRecettesBonheurPetites recettes de bonheur pour les temps difficiles de Suzanne Hayes et Loretta Nyhan.

Belfond, collection Littérature étrangère, juin 2014, 396 pages, 21 €, ISBN 978-2-71445-415-7. I’ll be seing you (2013) est traduit de l’américain par Nathalie Peronny.

Genres : littérature américaine, épistolaire, historique.

Suzanne Hayes est déjà l’auteur d’une série, The witch of Little Italy, The witch of Belladonna Bay et The witch of Bourbon Street sous le nom de Suzanne Palmieri. Elle vit à New Haven, dans le Connecticut, avec sa famille.

Loretta Nyhan est journaliste et professeur (Lettres et écriture). Petites recettes de bonheur est son premier roman. Elle vit près de Chicago avec sa famille.

Il est possible de les suivre sur Twitter : Suzy & Loretta, Suzanne Palmieri et Loretta Nyhan, sur Pinterest, sur Facebook : Suzanne Palmieri Hayes et Loretta Nyhan, sur le site officiel de Suzanne Palmieri et le site officiel de Loretta Nyhan. On y apprend qu’il y a une suite à I’ll be seing you : Empire girls.

DefiPremierRoman2016Janvier 1943, de nombreux hommes américains sont partis au combat, laissant les femmes seules. À travers le pays, le Club des femmes propose aux femmes « dans la même situation » de s’écrire pour se soutenir, s’encourager. Ainsi Gloria (Glory) Whitehall, 23 ans, maman d’un garçon de 2 ans et enceinte de 7 mois, habitante de Rockport dans le Massachusetts, envoie sa première lettre à une inconnue surnommée « Sorcière aux mains vertes ». Son mari, Robert Whitehall, est premier sergent dans la 2e division d’infanterie. Deux semaines plus tard, Marguerite (Rita) Vincenzo, 41 ans, habitante d’Iowa City dans l’Iowa lui répond. Son mari, Salvatore (Sal) Vincenzo, professeur de biologie, s’est engagé malgré son âge, et Toby, leur fils unique de 18 ans est dans un centre d’entraînement de la marine dans le Maryland, laissant une petite amie, Roylene Dawson. « Parfois, quand je repense à cette guerre, je me demande ce que sont devenus tous les beaux endroits, les gens que j’ai connus… et ça me fait peur. À quoi ressemblera le monde, une fois cette violence terminée ? » (p. 14).

FeelGood1Quelques extraits

« C’est drôle. Il pleut des bombes tous les jours, la violence et le chaos ravagent le monde, mais nous avons surtout peur des mines cachées au fond de nos cœurs… Celles que nous espérons ne jamais voir exploser. » (p. 111).

« Il y a trois ans, j’étais une jeune mariée dans un monde en paix. Aujourd’hui, me voilà mère de deux enfants et épouse de soldat. Quant au reste du monde, il s’apprête à basculer dans le chaos et la tyrannie. » (p. 139).

« Le monde entier a été transformé par la guerre. Nous ne serons jamais plus tout à fait les mêmes. » (p. 273).

Les lettres que les deux femmes vont échanger – puisque c’est un roman épistolaire – entre janvier 1943 et juillet 1946 seront une force, un réconfort et une source de courage et d’enrichissement pour l’une comme pour l’autre, dans le respect de leur vie et de leurs erreurs. Il y aura même quelques échanges avec Toby et avec Roylene. « C’est incroyable, l’effet que peuvent vous faire quelques lignes manuscrites ! Cela n’a pas entièrement suffi à m’apaiser mais, pour reprendre une expression du jargon militaire, mes angoisses sont en net repli face à l’ennemi… » (p. 39). Pourtant, pour ces deux femmes, épouses et mères, « L’absence est un vide lancinant qui refuse de vous lâcher. » (p. 60-61). Leurs lettres sont pleines de vie, elles échangent non seulement sur leur quotidien et leurs enfants mais aussi sur ce qu’elles savent de la guerre, leurs espoirs, leurs craintes, leurs souvenirs, leur solitude et elles se donnent des conseils, des encouragements et même des recettes de cuisine ! « Certains pensent que tout arrive par hasard, et d’autres que tout est tracé d’avance depuis le commencement. À mon avis, c’est un mélange des deux. » (p. 101). Bref, leurs lettres sont des petits bonheurs en ces temps difficiles.

UnGenreParMoisCe roman épistolaire en temps de guerre – comparé par l’éditeur à l’excellent Cercle des amateurs d’épluchures de patates – est un beau témoignage d’amitié, de solidarité et d’amour aussi. Il permet de découvrir un autre côté de la guerre, un autre côté des États-Unis, plus intime.

Je le mets dans le Défi premier roman (pour Loretta Nyhan) et les challenges Feel good et Un genre par mois (historique).