Le mangeur de livres de Stéphane Malandrin

Le mangeur de livres de Stéphane Malandrin.

Seuil, janvier 2019, 192 pages, 17 €, ISBN 978-2-02-141454-7.

Genres : littérature française, roman historique, fantastique.

Stéphane Malandrin naît le 12 novembre 1969 à Paris mais vit à Bruxelles. Il est réalisateur, scénariste et auteur pour la jeunesse : Pourquoi pleut-il de haut en bas et pas de bas en haut ? (Magnier, 2004), Le Bobobook (Joie de lire, 2006, illustré par Françoiz Breut), Le jour où j’ai trouvé une vache assise dans mon frigo (Sarbacane, 2008, illustré par Françoiz Breut) et Panique au village, le livre du film (Hélium, 2009, illustré par Stéphane Aubier et Vincent Patar). Le mangeur de livres est son premier roman pour un lectorat adulte.

« […] je suis mangeur de livres ; je les consomme comme du bon pain, j’en fais des tartines et des mouillettes, […] je suis passé maître dans l’art d’accommoder les livres, […] je les avale, je les digère, je les déguste, […] j’en fais des phrases et d’autres livres qui sortent de moi comme des geysers, je suis un mangeur de livres […], je suis le seul vrai Mangeur de livres […] et voici mon histoire. » (p. 12).

1476, Séville, María Cardoso, marranos (juive convertie par obligation au catholicisme) doit fuir, elle est accueillie à Lisbonne. « Ainsi naquirent le même jour, à la même heure, et dans la même ruelle, même si pas du même ventre, Adar Cardoso – votre serviteur – et Faustino da Silva […]. » (p. 17). Huit ans après, Adar et Faustino sont deux garnements. « Nous étions pauvres, oui, mais heureux […] deux démons montés sur ressorts […] » (p. 22). Dans cette ville, comme partout, les riches aiment la bonne chère, mais leur famille est pauvre et Adar et Faustino deviennent des chapardeurs. Malheureusement ils se font attraper. « […] pauvres gosses, il va les tuer » (p. 41). Ils sont enfermés par le père Cristòvão Gonçalves dans la chapelle des pénitents de Santa Catarina. « Vous deux, désormais, je m’occupe de vous, dit-il d’une voix calme. » (p. 46) et il leur explique « Voici la seule nourriture qui vaille ici-bas, la nourriture spirituelle. » (p. 48).

Adar devient le Mangeur de livres : le fait d’avoir mangé le codex d’Haberlus que possédait Gonçalves va changer sa vie. « Et le livre mangé fut doux comme du miel dans sa bouche, mais ses entrailles furent remplies d’amertume. » (p. 74-75). Lisez – dévorez – ce premier roman profondément humain, et même parfois drôle, sur fond historique du XVe siècle au Portugal (avant que l’imprimerie n’arrive) et sur fond spirituel. « Deus bibliothecas nostras salvet – Que Dieu sauve nos bibliothèques. » (p. 112). Il y a un peu de Rabelais dans ce premier roman riche et enlevé, et une pointe de Au nom de la rose (Moyen-Âge, livre empoisonné).

C’est vrai que nous, lecteurs, sommes des mangeurs de mots, de phrases, nous nous délectons de nos lectures, nous les dégustons, nous les dévorons, bref nous sommes sûrement aussi des mangeurs de livres !

Une lecture de la Rentrée littéraire de janvier (mais je n’ai pas trouvé de challenge cette année…) que je mets dans Littérature de l’imaginaire #7. Et il y a finalement un challenge Rentrée littéraire janvier 2019.

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Un gentleman à Moscou d’Amor Towles

Très belle couverture !

Un gentleman à Moscou d’Amor Towles.

Fayard, collection Littérature étrangère, août 2018, 576 pages, 24,00 €, ISBN 978-2-21370-444-9. A Gentleman in Moscow (2016) est traduit de l’américain par Nathalie Cunnington.

Genres : littérature américaine, roman historique.

Amor Towles naît et grandit à Boston (Massachusetts, États-Unis). Il étudie d’abord à l’Université de Yale puis passe un master d’anglais à l’Université de Stanford. Il travaille dans l’investissement à New York jusqu’au début des années 2010 puis se lance dans l’écriture. Rules of Civility (2011) – en France : Les règles du jeu (Albin Michel, 2012) – qui a reçu le Prix Scott Fitzgerald, et Eve in Hollywood (2013) sont parus avant A Gentleman in Moscow (2016). Plus d’infos sur son site officiel, http://www.amortowles.com/.

Juillet 1918. Le Comte Alexandre Ilitch Rostov est installé à Paris lorsqu’il apprend l’exécution du tsar et de la famille royale. Moins d’un mois plus tard, il arrive au domaine familial des Heures dormantes et fait évacuer sa grand-mère avec deux domestiques. Juin 1922. Rostov a trente ans et il est sur le banc des accusés : dans sa jeunesse, en 1913, il a écrit un poème intitulé « Où est-il à présent ? » qui déplaît aux nouveaux maîtres du Kremlin. Depuis septembre 1918, il vit dans une suite de l’Hôtel Metropol à Moscou. « […] plusieurs représentants du régime actuel arborant le bouc de rigueur décidèrent qu’en punition du crime de ma naissance dans les rangs de l’aristocratie je devais être condamné à passer le reste de mes jours… dans cet hôtel. » (p. 27). Comme il a quand même des amis en haut-lieu, il est assigné à résidence par le « Comité exceptionnel du Commissariat du peuple aux Affaires internes ». Plus dans la suite prestigieuse du deuxième étage mais dans une chambre de neuf mètres carrés au cinquième étage, en fait dans l’étroit grenier du beffroi auparavant aménagé pour les domestiques des voyageurs puis laissé à l’abandon. Ses compagnons : le chat bleu de Russie de l’hôtel, Koutouzov, borgne, et des livres.

Un gentleman à Moscou est un excellent huis-clos humain, intimiste et historique, dans l’hôtel Metropol, dans son bar le Chaliapine et dans ses deux restaurants réputés, le Boyarski et le Metropol surnommé le Piazza. C’est d’ailleurs au Piazza que Rostov fait la connaissance d’une fillette toujours vêtue de jaune, « fille d’un bureaucrate ukrainien veuf » (p. 57). Nina Koulikova a neuf ans et leur longue amitié va enchanter et bouleverser la vie de l’aristocrate ! « […] au Metropol, il y avait des pièces derrière des pièces, des portes derrière des portes… » (p. 84).

Mais j’ai encore plus aimé la belle rencontre avec Abram, l’ouvrier qui s’occupe des abeilles au sommet de la tour Choukhov (attention, Rostov est toujours dans l’Hôtel Metropol !).

Des passages extraordinaires avec par exemple les grands vins qui, par souci d’égalité, n’ont plus d’étiquettes au Boyarski (p. 183-184) ! ou la nouvelle utilisation incessante du mot camarade. « Ah, camarade, songea le comte. En voilà un mot qui marquera son époque… Quand le comte était enfant à Saint-Pétersbourg, on l’entendait rarement. Il rôdait derrière les usines, sous les tables des tavernes, laissant parfois son empreinte sur les pamphlets à l’encre encore fraîche qui séchaient par terre dans les sous-sols. À présent, trente ans plus tard, c’était le mot qu’on entendait le plus souvent dans la langue russe. » (p. 230).

Le Comte Alexandre Ilitch Rostov a trente ans lorsqu’il est condamné et assigné à résidence. D’autres n’ont pas cette chance : ils tomberont malades ou deviendront fous ou mourront dans des camps en Sibérie ou ailleurs. « Qui aurait pu imaginer, Sasha, quand tu t’es retrouvé assigné à résidence au Metropol il y a des années de cela, que tu venais de devenir l’homme le plus verni de toute la Russie ? » (p. 369). Nota : Sasha est un surnom pour Alexandre, c’est le petit nom affectueux qu’utilisent les amis du comte. Il passera trente-deux ans assigné au Metropol ; il verra défiler des petites gens et des nantis, des responsables du Parti et des artistes ; fin gourmet et œnologue, il travaillera au restaurant ; pendant plus de trente ans, il « verra » défiler l’histoire de l’Union soviétique en restant spectateur plutôt que protagoniste même si, malgré son peu de marge de manœuvre, il pourra faire des choses comme entretenir une liaison avec Anna Urbanova une actrice, recueillir la jeune Sofia qu’il fera passer pour sa nièce puis pour sa fille, aider son ami poète Michka (Mikhail Fiodorovitch Minditch) envoyé dans un camp en Sibérie ou enseigner les secrets des langues et des cultures française, anglaise et américaine à Ossip Ivanovitch qui conclura son apprentissage par « Hollywood est la force la plus dangereuse qui soit dans toute l’histoire de la lutte des classes. » (p. 372), devenir ami avec l’Américain Richard Vanderwhile, etc.

Un gentleman à Moscou ressemble étrangement à de la littérature russe, c’est un roman riche, dense mais fluide, somptueux, très agréable à lire (le comte n’est pas dénué d’humour), bref une merveille, un coup de cœur que je vous conseille très fortement si vous aimez la Russie et tout ce qui fait la Russie (les gens, l’histoire, la littérature, la poésie, la gastronomie, la musique…). « Car lorsque la vie empêche un homme de poursuivre ses rêves, il fera tout pour les poursuivre quand même. » (p. 422).

« Quand on a vécu éloigné pendant des dizaines d’années d’un endroit qu’on a aimé, la sagesse vous dicte de ne jamais y retourner. » (p. 571).

Une lecture pour 1 % Rentrée littéraire 2018, Défi littéraire de Madame lit (novembre est consacré à la littérature américaine) et Petit Bac 2018 (catégorie lieu avec Moscou).

Cox ou la course du temps de Christoph Ransmayr

Cox ou la course du temps de Christoph Ransmayr.

Albin Michel, collection Les grandes traductions, août 2017, 320 pages, 22,50 €, ISBN 978-2-226-39630-3. Cox oder der Lauf der Zeit (2016) est traduit de l’allemand par Bernard Kreiss.

Genres : littérature autrichienne, roman historique.

Christoph Ransmayr naît le 20 mars 1954 à Wels près de Linz en Autriche. Dans les années 70, il étudie la philosophie et l’ethnologie à Vienne puis travaille comme journaliste culturel avant de se consacrer, dans les années 80, à l’écriture (romans et essais pour lesquels il reçoit des prix littéraires).

Chine du XVIIIe siècle. L’empereur Qianlong est passionné par les horloges et les mécanismes qui mesurent le temps et sa course effrénée. Il attend « l’arrivée imminente d’un voilier anglais chargé d’horloges et d’automates précieux » (p. 11). « Alistair Cox, horloger et constructeur d’automates en provenance de Londres, maître de plus de neuf cents micro-mécaniciens, bijoutiers-joailliers, orfèvres et ciseleurs, se tenait au bastingage du trois-mâts Sirius et frissonnait malgré le soleil matinal radieux qui surplombait déjà les collines de Hangzhou et dissipait les derniers brouillards encore présents sur l’eau noire. » (p. 17). Il y a deux ans, lorsque Abigaïl, sa fille chérie, est morte de la coqueluche, Cox a accepté l’invitation de l’empereur-dieu, « être le premier homme du monde occidental à prendre ses quartiers dans une ville interdite et à créer, pour le très haut et passionné amateur et collectionneur d’horloges et d’automates, des œuvres conformes aux plans et aux rêves du Très-Haut. » (p. 20). Cox arrive avec son ami et plus proche collaborateur, Jacob Merlin, et deux assistants exceptionnels, un horloger orfèvre, Aram Lockwood, et un micro-mécanicien, Balder Bradshaw. Mais l’empereur ne veut plus de jouets alors le Sirius continue avec sa cargaison jusqu’à Yokohama et Qianlong demande aux artisans anglais des horloges qui mesurent le temps et la course du temps de façon différente selon la période de la vie car le temps ne passe pas de la même façon pour un enfant que pour un adulte, ou pour des amants que pour un condamné. « Shi jian, dit la voix derrière le paravent. Le temps, traduisit Kiang, le temps, la course du temps, le temps mesurable : Shi jian. » (p. 84). Bien sûr les artisans anglais ne parlent pas chinois, ils ont un traducteur attitré, Joseph Kiang.

Une chose me tracasse : Alistair Cox a 42 ans et, page 38, il est écrit que son épouse, Faye, est « trente ans plus jeune que lui » or leur fille, Abigaïl, est morte vers l’âge de 4 ans il y a un peu plus de 2 ans : il y a sûrement une erreur, peut-être de traduction. D’autant plus qu’on apprend que Faye a épousé Cox lorsqu’elle avait 17 ans (page 44). Si quelqu’un a une explication…

En dehors de cette petite erreur (qui n’est qu’un détail), ce roman est magistral !

L’auteur offre au lecteur un séjour extraordinaire dans la Cité impériale, dite Cité interdite, et si les artisans anglais jouissent d’une très grande liberté et de matériaux en quantité illimitée, ils doivent respecter scrupuleusement de nombreuses règles. Le lecteur en profite pour faire une excursion à la grande Muraille de Chine et une villégiature estivale à Jehol, en Mongolie intérieure. « Les chambres à coucher et les pièces de séjour étaient peintes en bleu, deux pièces de thé en rouge foncé, les ateliers et un bain de vapeur fonctionnant à l’énergie en blanc : les couleurs de l’air, des nuages, du feu et de l’eau constituaient une bénédiction qui ne pouvait que favoriser le travail qui devait être accompli ici. » (p. 208-209).

« Une horloge pour l’éternité. L’horloge des horloges. Perpetuum mobile. «  (p. 229).

Le sobriquet Clox (p. 257) a-t-il donné le mot anglais clock ?

L’auteur s’est inspiré de James Cox, horloger et constructeur d’automates (exposés dans le monde y compris en Chine) mais qui n’a jamais été en Chine ! Et de son collaborateur, Joseph Merlin. Ils ont été les constructeurs de la Perpetual Motion atmosphérique (barométrique). Tout le reste est fiction mais l’auteur a une connaissance sidérale de la Chine et des mécanismes de l’horlogerie !

Ce qui m’a attirée dans ce roman ? La couverture, la Chine et le thème : j’aime les romans fictionnalisant le temps et les mécanismes d’horlogerie (même si je n’y connais… rien !).

Une lecture germanique (littérature autrichienne en langue allemande) pour le Défi littéraire de Madame lit mais je lirai dans le mois de la littérature allemande. Aussi pour le Challenge de l’été 2018, Petit Bac 2018 (catégorie Passage du temps), Raconte-moi l’Asie #3 (l’action se déroule en Chine) et Voisins Voisines 2018 (Autriche).

L’Archipel des Solovki de Zakhar Prilepine

L’Archipel des Solovki de Zakhar Prilepine.

Actes Sud, collection Lettre russes, septembre 2017, 832 pages, 26 €, ISBN 978-2-330-08188-1. Obitel (2014) est traduit du russe par Joëlle Dublanchet.

Genres : littérature russe, roman historique.

Zakhar Prilepine Захар Прилепин naît le 7 juillet 1975 dans le village d’Ilinka (oblast de Riazan). Il étudie la linguistique à l’Université d’État de Nijni Novgorod et publie ses premiers textes en 2003 : des nouvelles dans des journaux et des magazines. Linguiste, journaliste, écrivain mais aussi activiste bolchevik depuis 1996 : il est arrêté plusieurs fois mais reçoit de nombreux prix littéraires et serait l’écrivain préféré des Russes en ce début de XXIe siècle. Du même auteur chez Actes Sud (très envie de lire d’autres titres) : San’kia (2009), Des chaussures pleines de vodka chaude (2011), Le singe noir (2012) et Une fille nommée Aglaé (2015). Si vous comprenez le russe, son site officiel, sinon une page en français 😉

L’arrière-grand-père de l’auteur, Zakhar Petrovitch, a été prisonnier au camp de Solovki. « Ce camp fut créé en 1923 dans les îles de l’archipel des Solovki par le pouvoir soviétique. Il était implanté dans un haut lieu monastique existant depuis le XVe siècle. Situé au milieu de la mer Blanche, à 500 kilomètres de Saint-Pétersbourg et à 160 kilomètres du Pôle Nord, c’est là que « l’archipel du goulag commença son existence maligne, et bientôt il aurait des métastases dans tout le corps du pays », écrira plus tard Soljénitsyne. » (note 1, p. 10).

« Lorsque je pense à tout cela aujourd’hui, je comprends combien est court le chemin qui mène à l’Histoire, mais en fait, elle est tout à côté. J’avais côtoyé mon arrière-grand-père, lui avait vu en face les saints et les démons. […] De sa voix rauque et ample mon arrière-grand-père brossait, en deux, trois phrases, un tableau du passé parfaitement clair et évocateur. L’expression qu’il avait alors, ses rides, sa barbe, le duvet sur sa tête, son petit rire qui évoquait le bruit d’une cuiller en fer raclant le fond d’une poêle, tout cela avait bien plus de sens que son discours lui-même. » (p. 11).

Vous avez déjà lu beaucoup de livres sur la Russie du XXe siècle, sur l’Union Soviétique, vous avez lu tout Soljénitsyne et d’autres écrivains et poètes dissidents, vous pensez tout savoir sur cette période mais vous n’avez pas encore lu L’Archipel des Solovki de Zakhar Prilepine ? Il vous le faut absolument ! L’auteur a confronté les récits, les comptes-rendus, les rapports, les notes, les archives. « Mais après tout, qu’est-ce que la vérité, sinon ce dont on se souvient ? » (p. 13). Et il a abordé le sujet de façon lyrique, romanesque et ça c’est novateur !

On suit donc Vassili Petrovitch, le jeune Artiom affectueusement surnommé Tioma (il en a pris pour 3 ans), Afanassiev un poète, d’autres gars pas très recommandables et quelques popes dépossédés de leur monastère mais qui habitent toujours sur l’île. Les conditions de vie sont abominables… Les hommes se tuent à la tache, sont mal nourris, mal soignés… Mais Artiom va rencontrer Gallia, une prisonnière (les femmes étaient détenues dans un autre lieu).

Le responsable du camp, Alexandre Nogtev : « […] un reptile comme on en rencontre rarement, même parmi les tchékistes. Il accueillait lui-même chaque convoi et tuait un homme de sa propre main à l’entrée du monastère, d’un coup de revolver – pan ! – et il riait. » (p. 44).

Le contremaître Sorokine : « Artiom ne regarda même pas ce qui se passait, il entendit seulement qu’on frappait quelqu’un de vivant et sans défense et que ça faisait un bruit effroyable. Et à l’âge qu’il avait – vingt-sept ans –, il n’était toujours pas habitué. » (p. 87).

« Aux Solovki, Artiom commença brusquement à comprendre que ce qui survivait, ce n’était vraisemblablement que les sentiments innés, ceux qui avaient grandi en même temps que les os, les veines, la chair, tandis que les idées étaient les premières à se désagréger. » (p. 126).

Bon sang, je pourrais écrire encore plein d’extraits !!! Je note simplement ma phrase préférée ; elle sonne comme un terrible coup de tonnerre… « C’est vraiment pour ça que nous avons fait la révolution ? » (p. 155).

Un pavé, plus de 830 pages, que j’ai eu du mal à lire à cause de son poids mais que je voulais absolument lire, et plus qu’un coup de cœur, je dirais CHEF-D’ŒUVRE ! La littérature russe a offert depuis quatre siècles (XVIIe et XVIIIe mais surtout XIXe et XXe) des chefs-d’œuvres magnifiques, romanesques ou pas, poétiques, historiques, il y a même eu des précurseurs dans la science-fiction par exemple, et je suis sûre que le XXIe siècle sera encore un grand siècle littéraire pour cet immense pays !

C’est le premier roman que je lis pour le Défi littéraire 2018 de Madame lit puisque janvier concerne la littérature russe et le dernier pour 1 % rentrée littéraire 2017. Je le mets aussi dans le Petit Bac 2018 pour la catégorie Lieu et bien sûr dans Un hiver en Russie et dans Voisins Voisines (pour la Russie).

PS : un mot que je ne connaissais pas : ondatra (p. 63), c’est un rat musqué qui peut faire 30 à 40 cm de long, ouah, c’est du costaud cette bestiole !

Petites recettes de bonheur pour les temps difficiles de Suzanne Hayes et Loretta Nyhan

PetitesRecettesBonheurPetites recettes de bonheur pour les temps difficiles de Suzanne Hayes et Loretta Nyhan.

Belfond, collection Littérature étrangère, juin 2014, 396 pages, 21 €, ISBN 978-2-71445-415-7. I’ll be seing you (2013) est traduit de l’américain par Nathalie Peronny.

Genres : littérature américaine, épistolaire, historique.

Suzanne Hayes est déjà l’auteur d’une série, The witch of Little Italy, The witch of Belladonna Bay et The witch of Bourbon Street sous le nom de Suzanne Palmieri. Elle vit à New Haven, dans le Connecticut, avec sa famille.

Loretta Nyhan est journaliste et professeur (Lettres et écriture). Petites recettes de bonheur est son premier roman. Elle vit près de Chicago avec sa famille.

Il est possible de les suivre sur Twitter : Suzy & Loretta, Suzanne Palmieri et Loretta Nyhan, sur Pinterest, sur Facebook : Suzanne Palmieri Hayes et Loretta Nyhan, sur le site officiel de Suzanne Palmieri et le site officiel de Loretta Nyhan. On y apprend qu’il y a une suite à I’ll be seing you : Empire girls.

DefiPremierRoman2016Janvier 1943, de nombreux hommes américains sont partis au combat, laissant les femmes seules. À travers le pays, le Club des femmes propose aux femmes « dans la même situation » de s’écrire pour se soutenir, s’encourager. Ainsi Gloria (Glory) Whitehall, 23 ans, maman d’un garçon de 2 ans et enceinte de 7 mois, habitante de Rockport dans le Massachusetts, envoie sa première lettre à une inconnue surnommée « Sorcière aux mains vertes ». Son mari, Robert Whitehall, est premier sergent dans la 2e division d’infanterie. Deux semaines plus tard, Marguerite (Rita) Vincenzo, 41 ans, habitante d’Iowa City dans l’Iowa lui répond. Son mari, Salvatore (Sal) Vincenzo, professeur de biologie, s’est engagé malgré son âge, et Toby, leur fils unique de 18 ans est dans un centre d’entraînement de la marine dans le Maryland, laissant une petite amie, Roylene Dawson. « Parfois, quand je repense à cette guerre, je me demande ce que sont devenus tous les beaux endroits, les gens que j’ai connus… et ça me fait peur. À quoi ressemblera le monde, une fois cette violence terminée ? » (p. 14).

FeelGood1Quelques extraits

« C’est drôle. Il pleut des bombes tous les jours, la violence et le chaos ravagent le monde, mais nous avons surtout peur des mines cachées au fond de nos cœurs… Celles que nous espérons ne jamais voir exploser. » (p. 111).

« Il y a trois ans, j’étais une jeune mariée dans un monde en paix. Aujourd’hui, me voilà mère de deux enfants et épouse de soldat. Quant au reste du monde, il s’apprête à basculer dans le chaos et la tyrannie. » (p. 139).

« Le monde entier a été transformé par la guerre. Nous ne serons jamais plus tout à fait les mêmes. » (p. 273).

Les lettres que les deux femmes vont échanger – puisque c’est un roman épistolaire – entre janvier 1943 et juillet 1946 seront une force, un réconfort et une source de courage et d’enrichissement pour l’une comme pour l’autre, dans le respect de leur vie et de leurs erreurs. Il y aura même quelques échanges avec Toby et avec Roylene. « C’est incroyable, l’effet que peuvent vous faire quelques lignes manuscrites ! Cela n’a pas entièrement suffi à m’apaiser mais, pour reprendre une expression du jargon militaire, mes angoisses sont en net repli face à l’ennemi… » (p. 39). Pourtant, pour ces deux femmes, épouses et mères, « L’absence est un vide lancinant qui refuse de vous lâcher. » (p. 60-61). Leurs lettres sont pleines de vie, elles échangent non seulement sur leur quotidien et leurs enfants mais aussi sur ce qu’elles savent de la guerre, leurs espoirs, leurs craintes, leurs souvenirs, leur solitude et elles se donnent des conseils, des encouragements et même des recettes de cuisine ! « Certains pensent que tout arrive par hasard, et d’autres que tout est tracé d’avance depuis le commencement. À mon avis, c’est un mélange des deux. » (p. 101). Bref, leurs lettres sont des petits bonheurs en ces temps difficiles.

UnGenreParMoisCe roman épistolaire en temps de guerre – comparé par l’éditeur à l’excellent Cercle des amateurs d’épluchures de patates – est un beau témoignage d’amitié, de solidarité et d’amour aussi. Il permet de découvrir un autre côté de la guerre, un autre côté des États-Unis, plus intime.

Je le mets dans le Défi premier roman (pour Loretta Nyhan) et les challenges Feel good et Un genre par mois (historique).