Le Gel craquant d’Alexandre Afanassiev

Le Gel craquant d’Alexandre Afanassiev.

In Contes populaires russes, tome 1, Imago, janvier 2009, 384 pages, 28 €, ISBN 978-2-84952-071-0. Traduit du russe et présenté par Lise Gruel-Apert.

Genres : littérature russe, conte.

Alexandre Nikolaiévitch Afanassiev (Александр Николаевич Афанасьев) naît le 11 juillet 1826 à Bogoutchar (oblast de Voronej, Russie). Il aime la lecture depuis l’enfance (bibliothèques de son père et de son grand-père) et les contes que lui racontent ses nourrices. Il étudie le Droit à Moscou, écrit des articles (littéraires et politiques) et des livres (histoire, mythologie, folklore…) puis devient professeur avant d’être employé « aux Archives centrales du ministère des Affaires étrangères de Moscou » (introduction, p. 14) de 1849 à 1862. Il meurt le 23 septembre 1871 à Moscou.

Afanassiev est l’équivalent des frères Grimm pour les contes russes puisqu’il a collecté près de 600 contes. « À la fois historien de la civilisation et de la littérature russes, juriste, ethnographe, folkloriste, bibliographe, critique, journaliste, archiviste, étymologiste, connaissant de façon phénoménale presque toutes les langues indo-européennes, Alexandre Nikolaiévitch Afanassiev fut, dans le domaine des sciences humaines, l’un des savants les plus célèbres de son époque. » (introduction, p. 7).

Dans ce premier recueil (il y en a trois en tout) de Contes populaires russes, ce sont les contes d’animaux (62) et les contes du merveilleux (53) qui ont été privilégiés. Ce conte (4 pages), Le Gel craquant, Morozko (Морозко), est dans la deuxième partie, celle des contes du merveilleux. Il existe une variante intitulée Le Gel au nez rouge.

Un vieux et une vieille ont trois filles mais la vieille n’aime pas l’aînée car c’est en fait sa belle-fille. Marthe doit faire toutes les besognes et supporter les remontrances injustifiées de sa belle-mère. « La pauvrette pleurait en silence. Elle s’efforçait par tous les moyens de complaire à sa marâtre et de servir les filles de celle-ci ; mais les filles, qui imitaient leur mère, taquinaient méchamment Marthe, lui jouaient de vilains tours et la faisaient pleurer : c’était même devenu un de leurs jeux favoris. » Un jour, pour se débarrasser de Marthe, la vieille dit au vieux qu’il faut la marier mais en fait elle veut la livrer au Gel craquant, c’est-à-dire l’abandonner dans la forêt de pins enneigés… Le vieux, faible, ne peut qu’obéir à la méchante marâtre. « Reste là à attendre ton fiancé ; surtout, fais-lui bon accueil ! ». Lorsqu’il y retourne le lendemain, non seulement Marthe est vivante mais elle est couverte d’un somptueux manteau et accompagnée d’un « coffre rempli de riches cadeaux ». La marâtre éberluée décide de faire de même avec ses deux filles, Paracha et Macha, mais…

Si la condition de Marthe peut ressembler à celle de Cendrillon, le conte prend une tout autre direction et dimension en Russie (froid oblige !), Morozko personnifiant l’hiver. Ce conte a inspiré un film soviétique, Morozko, réalisé par Alexandre Rou en 1964.

Pour les challenges 2021, cette année sera classique, Contes et légendes #3 et Projet Ombre 2021.

Volia Volnaïa de Victor Remizov

Volia Volnaïa de Victor Remizov.

Belfond, janvier 2017, 464 pages, 21 €, ISBN 978-2-71446-894-9. воля вольная (Volya Volnaya, 2014) est traduit du russe par Luba Jurgensen.

Genres : littérature russe, roman.

Victor Remizov (Виктор Ремизов) naît en 1958 à Saratov (à l’époque Union soviétique). Il étudie les langues à Moscou puis travaille comme géomètre, journaliste et professeur avant de se lancer dans l’écriture avec Volia Volnaïa, son premier roman paru en 2014, et Devouchki paru en 2016.

Après avoir lu Devouchki de Victor Remizov, son deuxième roman, j’ai eu très envie de lire Volia Volnaïa, le premier roman.

Août. Guennadi Milioukine dit Guenka, 43 ans, est à la pêche sur la rivière Ioukhta (apparemment près de la mer d’Okhotsk) avec son fils aîné Mikhaïl dit Michka. « Une mine d’or, cette rivière. » (p. 11).

En hiver, c’est la chasse à la zibeline dans la taïga ; Guenka emmène son vieux chien, Tchinguiz, et sa jeune chienne, Aïka. Il respecte les règles et se sent récompensé.

Ilya Jebrovski, riche Moscovite de 48 ans, vient chasser en hiver. « La solitude dans la taïga est une drogue accrocheuse. Celui qui y a goûté, s’il vaut quelque chose, ne peut plus s’en passer et, s’il y renonce contre son gré, il en souffre comme une perte irréparable. Bien sûr, c’était un caprice de citadin, mais une fois seul au milieu de la forêt, il se sentait bien comme nulle part ailleurs. » (p. 62).

Mais la pêche et la chasse sont interdites ; les policiers ferment les yeux contre 20 % mais, parfois, ils saisissent les marchandises ce qui met en colère les habitants. « C’était prévisible, non ? À partir de là, soit ils nous coffrent jusqu’au dernier, soit on doit travailler pour eux. Tout ça a a été manigancé exprès. » (p. 121).

La liberté est donc menacée… « En cela, tous les gars du coin se ressemblaient : ils voulaient une vie libre. Même au prix d’un pouvoir inique. Or un pouvoir inique corrompt même la liberté. » (p. 138).

S’ensuit une chasse à l’homme (les chasseurs, les pêcheurs, le Moscovite, un étudiant, un chanteur… et les policiers zélés) dans la Nature immense de Sibérie sous la neige ; c’est très beau et il y a beaucoup d’animaux, des chiens, des saumons, des coqs de bruyère, des gelinottes, des zibelines, quelques loups et ours. Mais le roman va beaucoup plus loin qu’un récit pastoral. « C’est une longue histoire, poursuivit Ilya. On nous a volé notre rêve, on l’a remplacé par du fric ! Et surtout… le peuple n’a rien contre. On lui jette des miettes de la table des maîtres, il est ravi ! » (p. 196).

Ainsi, quoique totalement différent de Devouchki qui était urbain, Volia Volnaïa (qui signifie Libre Liberté) traite du pouvoir en place, de l’argent, de l’âme russe et des « petites » gens, les mêmes que ceux dont Dostoïevski ou Tolstoï racontaient les vies mais transposés à notre époque. Finalement rien n’a changé en 200 ans… à part un peu de technologie alors que tradition et modernité s’affrontent.

J’avoue que j’ai été parfois perdue avec tous ces personnages (ils sont listés sur une double page en début de roman, plus de quarante tout de même !) mais je me suis laissée porter par ce beau roman, immense comme la taïga. Un mélange de roman naturaliste et de western russe ! Et un premier roman en plus, chapeau ! Lu en août (oui, je sais, j’ai du retard dans la publication de mes notes de lectures), il m’a apporté un grand bol d’évasion et un voyage depuis mon canapé !

Pour les challenges Animaux du monde #3 et Voisins Voisines 2020 (Russie). Et n’oubliez pas de visiter Mon avent littéraire 2020 pour le jour n° 4.

Sibir de Danièle Sallenave

Sibir : Moscou Vladivostok, mai-juin 2010 de Danièle Sallenave.

Gallimard, collection Blanche, janvier 2012, 320 pages, 19,50 €, ISBN 978-2-07013-641-4.

Genres : littérature française, récit de voyage.

Danièle Sallenave naît le 28 octobre 1940 à Angers (Pays de la Loire). Elle étudie à l’École normale supérieure (Lettres, Lettres classiques) et à l’Université Paris-Nanterre (histoire du cinéma). Elle est autrice (membre de l’Académie française depuis 2011 au fauteuil n° 30), traductrice (de l’italien), journaliste (France Culture, Le Messager européen, Le Monde, Les Temps modernes) et aussi professeure et chercheuse. Elle publie de nombreux livres depuis 1975 et reçoit plusieurs prix littéraires.

Mai 2010, Danièle Sallenave participe à un voyage avec d’autres auteurs français ; elle atterrit à Moscou et va prendre le Transsibérien pour rallier Vladivostok (10 000 km, 9 fuseaux horaires !). Elle a déjà voyagé en Russie depuis 1977. « Cela sert le cœur, de nostalgie, d’amour, d’une espèce de compassion positive, presque sans mots. » (p. 17).

Sibir signifie Sibérie en russe. Que voici un voyage magnifique, raconté au jour le jour, très instructif, d’autant plus que l’autrice se rappelle ses anciens séjours en Russie donc, en plus du récit de ce voyage en Transsibérien, il y a des tas de souvenirs, d’anecdotes historiques, politiques, architecturales, littéraires. Bien sûr, cela rend la lecture plus difficile mais c’est tellement passionnant et enrichissant !

C’est aussi une réflexion sur la mémoire et l’oubli pour aller de l’avant, pour construire l’avenir (mais comment faire abstraction des millions de morts, des déchets dangereux, etc. ?). « Tout cela caché, tapi, enfoui, rayonne dans l’ombre d’une lumière maléfique. » (p. 63).

Danièle Sallenave note que « à l’heure où l’Europe est travaillée par des revendications identitaires, ethniques, religieuses, linguistiques, la Russie semble affronter des problèmes très proches des nôtres. » (p. 82).

À chaque gare, les auteurs et les accompagnateurs sont accueillis en grande pompe mais le folklore paraît parfois… bancal ! Cependant, à chaque fois, les Russes sont gentils et accueillants.

« Et, appelée au secours, la mémoire du temps révolu ne suggère que des images de violence, peu accordées au calme des lieux, si provisoire soit-il. Pourtant elle est nécessaire : pris entre un avenir incertain et un passé dont personne ne nous parle, le moment présent n’est qu’une fragile passerelle, sur quoi s’exerce de surcroît la pression et le formatage du « discours touristique ». D’où le travail qu’il faut faire après un voyage pour le compléter, le contredire, et aussi s’y soustraire. » (p. 87).

J’ai aimé son honnêteté et sa lucidité. « Nous autres, Occidentaux un temps (ou longtemps !) séduits par le communisme, nous « en étions revenus » définitivement dans les années soixante-dix ou quatre-vingt (Gide, c’était dès la fin des années trente !). Mais cet élan, cette approbation plus tard suivis d’un rejet vif, prononcé, irréfutable, cela ne nous avait rien coûté : nous avions joué avec la vie des autres, nous avons été complices de leur mort. » (p. 145-146). Terrible…

Elle est aussi honnête sur le voyage en lui-même. « Une inquiétude récurrente me taraude : qu’est-ce que je vois, qu’est-ce que je comprends ? » (p. 187). Il est vrai, que lors d’un voyage, on ne peut pas tout voir, et puis ici, elle sent bien qu’on leur cache des choses. Et quand, en plus, on ne parle pas le russe couramment…

Elle n’omet (presque) rien. « C’est ça aussi, la Russie : une mafia arrogante, multimillionnaire, et les restes encore vivants du monde d’autrefois, de sa simplicité sans chichis… » (p. 297).

J’ai adoré ce voyage, l’Oural, la Sibérie, le Tatarstan, la Bouriatie… jusqu’à Vladivostok qui est à l’extrême sud-est de la Russie. Ce récit, intense, surprenant, tendre mais lucide, m’a fait penser à C’est bon d’être un peu fou, un film documentaire réalisé par Antoine Page (dont je vous ai parlé ici, en bas du billet).

J’ai noté des auteurs que je ne connaissais pas, comme Ğabdulla Tuqay (l’autrice écrit Tuqaï), un poète et éditeur tatar de Kazan et Ferdynand Antoni Ossendowski, un auteur et géologue polonais né dans l’empire russe, près de Ludza (Lettonie).

Sur la couverture, la photo représente un « nerpa, petit phoque du lac Baïkal » (p. 232) [infos et photos sur Wikipédia].

« On ne peut quitter l’Europe : le train la pousse devant lui dans sa lente progression, obstinée, vers l’est. » (p. 274). Alors, la Russie : européenne ou asiatique ?

Ce livre n’est pas récent mais ce voyage est intemporel et, malgré ce qu’il s’est passé durant 10 ans, je pense qu’il est toujours pertinent et d’actualité.

Un rêve… Parler russe et visiter la Russie !

Je mets cette lecture dans le Petit Bac 2020 (catégorie Lieu pour Sibir). Et n’oubliez pas de visiter Mon avent littéraire 2020 pour le jour n° 3.

Cuisine tatare et descendance d’Alina Bronsky

Cuisine tatare et descendance d’Alina Bronsky.

Actes Sud, collection Lettres allemandes, mars 2012, 336 pages, 23,40 €, ISBN 978-2-330-00530-6. Die Schärfsten Gerichte der Tatarischen (2010) est traduit de l’allemand par Isabelle Liber. Je l’ai lu en poche : Babel, n° 1610, avril 2019, 336 pages, 8,70 €, ISBN 978-2-330-12024-5.

Genres : littérature allemande, roman.

Alina Bronsky naît en 1978 à Iekaterinbourg (Sibérie, Russie). Elle est journaliste et autrice. Depuis quelques années, elle vit en Allemagne (elle écrit en allemand) avec ses trois enfants (à qui elle parle en russe). Son premier roman : Scherbenpark (2008) réédité sous le titre Broken Glass Park (2010). D’autres romans suivent mais peu sont traduits en français : Cuisine tatare et descendance (Actes Sud, 2012) que j’avais repéré mais pas lu, Le dernier amour de Baba Dounia (2019) et Ma vie n’est pas un roman (Actes Sud Junior, 2019).

« Quand ma fille Sulfia m’a annoncé qu’elle était enceinte et qu’elle ne savait pas de qui, je me suis concentrée sur la manière dont je me tenais. J’étais assise bien droite, les mains dignement croisées sur les genoux. » (p. 11). Voici comment débute ce roman narré par Rosalinda, la mère de Sulfia, une belle Russe d’origine Tatare, orpheline, mais qui avec son mari, Boris Kalganov, élève sa fille en bonne Soviétique.

Rosalinda ne sait pas quoi faire de son unique enfant, une fille de 17 ans qui se retrouve enceinte on ne sait comment vu qu’elle est vilaine et idiote (sic). Un rêve peut-être… « J’ai regardé Sulfia d’un air sévère et préoccupé, mais elle est restée les yeux rivés sur ses pieds minuscules. Ce genre de choses arrivait parfois, je le savais. » (p. 13).

En plus, la famille (donc trois personnes, Rosalinda, Kalganov et Sulfia) habite dans un appartement collectif avec une langue de vipère, Klavdia…

Poudre de moutarde dans un bain brûlant, bouillon de feuilles de laurier, aiguille à tricoter, Rosalinda a tout essayé, même l’aide de Klavdia, mais… « L’enfant, une petite fille de trois kilos deux pour cinquante-et-un centimètres, est né par une froide nuit de décembre 1978, à la maternité n° 134. Dès le début, j’ai senti que ce bébé serait de ceux qui survivent à tout, par principe et sans concession. Cette petite n’était pas comme les autres, et elle avait une voix très puissante. » (p. 20).

La petite, c’est Anna, ou Anja, mais contre toute attente, Rosalinda lui préfère un prénom tatare : Aminat, en hommage à sa grand-mère caucasienne.

Rosalinda va élever Aminat, à sa façon à elle : elle est un peu tyrannique, ou tout du moins résolument têtue. Par deux fois, Sulfia s’enfuit avec sa fille, et Rosalinda fait tout pour la récupérer et en avoir la garde. C’est qu’elle aimerait à travers Aminat avoir la fille parfaite que Sulfia n’a jamais été… « Elle devait être la plus douée, la plus jolie et la plus intelligente. Une enfant soviétique affranchie de toute nationalité, disait Kalganov fièrement. Au fond, même si nos raisons étaient différentes, nos espoirs – étrangement – étaient les mêmes quand il s’agissait de notre petite-fille. » (p. 34). « Je considérais comme de mon devoir d’éduquer Aminat, de l’aider à distinguer le bien du mal. Ce n’est pas pour rien que j’avais un diplôme d’éducatrice. » (p. 68).

Toutefois, Rosalinda et Sulfia feront des efforts pour redevenir une « famille civilisée » mais le monde s’effondre lorsqu’en laissant une lettre, Kalganov annonce qu’il quitte le domicile conjugal car il a rencontré une autre femme et que Sulfia, mariée, veut partir avec Aminat. « Qu’allais-je devenir sans Aminat ? Dans cette ville, sur cette terre ? Si Aminat s’en allait, toutes les couleurs et tous les murmures qui peuplaient ma vie disparaissaient. Et plus rien n’avait de sens. » (p. 159).

Vous l’aurez compris d’après le titre, ce roman parle aussi de la culture tatare et de la cuisine tatare même si Rosalinda essaie de gommer les traditions tatares de sa vie et d’être une bonne Soviétique. Rosalinda raconte les années 80 en Union Soviétique et les années 90 en Allemagne (Aminat a 12 ans lorsqu’elle arrive en Allemagne avec sa mère et sa grand-mère) : se rajoute donc l’exil et les difficultés de vivre dans un autre pays mais Rosalinda a toujours de la ressource et n’est pas du tout modeste ! « La fille de John disait que j’étais une perle. Chose qu’évidemment, je savais déjà. » (p. 258).

Ma phrase préférée. « J’ai réfléchi au problème pendant deux jours et cinq heures. Aminat avait raison : mon erreur avait toujours été de faire trop de projets pour les autres. Ils ne tenaient pas le rythme. Qu’à cela ne tienne : je pouvais réaliser tous les projets que j’avais formés pour moi. » (p. 290). Indécrottable, Rosalinda, quelle énergie tout au long de sa vie !

Et un de mes passages préférés. Lorsque les trois générations de femmes, en route vers l’Allemagne, font une escale à Moscou et découvrent le grand restaurant à la mode, devant lequel la foule fait la queue (mais les Soviétiques sont habitués) et où tout est servi dans des boîtes en carton ; attention aucun nom n’est prononcé par la narratrice.

Après avoir lu Le dernier amour de Baba Dounia (coup de cœur en 2019), j’avais très envie de lire Cuisine tatare et descendance : eh, bien coup de cœur pour lui aussi et 2e note de lecture pour Les feuilles allemandes.

Comme dans Le dernier amour de Baba Dounia, Alina Bronsky donne la parole à une « vieille » dame quoique Rosalinda est une jeune grand-mère puisqu’elle a moins de 50 ans au début du roman (mais environ 75 ans vers la fin). J’ai aimé le style, l’humour, les personnages, l’histoire, les détails, tout est vraiment parfait dans cette histoire, même la traduction, alors je vous conseille vivement cette romancière allemande d’origine russe. Son roman est sans concession, aussi bien sur les relations familiales et le comportement de Rosalinda (elle veut tout gérer, tout décider) que sur les difficultés de vivre dans l’univers soviétique (promiscuité, manque de tout, corruption…). Les traditions et la gastronomie tatares y ont une petite place mais importante et ce roman est en fait un régal culinaire et littéraire.

Et aussi pour Challenge du confinement (case Contemporain), Des livres (et des écrans) en cuisine et Voisins Voisines 2020 (Allemagne).

Le cœur perdu des automates de Daniel H. Wilson

Le cœur perdu des automates de Daniel H. Wilson.

Fleuve, collection Outre Fleuve, septembre 2018, 416 pages, 21,90 €, ISBN 978-2-26511-724-2. The Clockwork Dynasty (2017) est traduit de l’américain par Patrick Imbert.

Genres : littérature états-unienne, science-fiction.

Daniel H. Wilson naît le 6 mars 1978 à Tulsa en Oklahoma (États-Unis). Il étudie la robotique et l’intelligence artificielle à l’Université Carnegie-Mellon de Pittsburgh en Pennsylvanie. Il travaille comme ingénieur chez Microsoft et Intel puis se lance dans l’écriture. Il vit à Portland en Oregon. Du même auteur : Robocalypse (2012) et sa suite, Robogenesis (2017) que je lirai un de ces jours (l’auteur est passionné par les robots) et le petit dernier : La menace Andromède (2020), suite de La variété Andromède de Michael Chrichton (1969) que j’ai très envie de lire. Plus d’infos sur son site officiel.

« Les gens curieux en apprennent plus que les autres. » (p. 10). Je plussois !

Le grand-père de June, Vasily Stefanov, un Russe de l’Oural, exilé aux États-Unis a transmis à sa petite-fille (June Stefanov donc) des histoires, sa passion pour les automates, une relique de la guerre de Stalingrad : « […] la relique que l’ange de la vengeance a laissée derrière lui. » (p. 15) et une clé en laiton d’automate : « […] les derniers exemplaires existants sont d’une rareté quasi légendaire, et ne se trouvent que dans des collections privées, presque impossible à atteindre et encore moins à examiner. » (p. 21). June a étudié la linguistique, l’histoire, l’ingénierie et a fait une spécialisation en automates médiévaux.

Moscou, 1709. Un fils de laiton voit le jour. Son père est Giacomo Giuseppe Favorini. « D’une certaine façon, je suis. Et je dois l’avouer, c’est une étrange chose que d’être. » (p. 27). Favorini est « le dernier artisan mécanique du tsar Piotr Alexeïevitch » (p. 29). Ce fils de laiton a une sœur, mécanique elle aussi, Helena Petrovna, elle représente la logicka (la pureté de la raison). C’est le tsar qui donne son nom au fils de laiton (Piotr, ou Pierre) et il représente la Pravda (la vérité et la justice).

June travaille pour la fondation Kunlun. « Au cours de l’histoire, certains avtomat ont été découverts. C’est inévitable. Si le capturé n’est pas condamné au bûcher pour sorcellerie, les autres s’assurent qu’il disparaisse à jamais. Les comptes rendus écrits, les photographies, les témoins : nous nettoyons toujours derrière nous. Nous sommes encore quelques dizaines, tous vieux et solitaires. Certains remontent à l’Antiquité. Mais nous veillons tous à protéger le secret de notre existence… c’est une question de vie ou de mort. » (p. 160-161).

Une petite erreur : « À quatre pattes, je fais de mon vieux […]. » (p. 403). Ah ah ah, moi aussi, j’ai fait de mon vieux pour ne pas rire !

À part cette petite erreur, j’ai eu une lecture très agréable de ce roman à la fois historique et science-fiction. June vit de sa passion et toutes ces histoires d’automates, c’est fascinant (j’aime tout ce qui est mécanisme d’horlogerie, d’automates, etc.). Les descriptions sont extraordinaires. De plus, vous l’avez compris, le passé et le présent sont liés, dans un récit mi steampunk mi uchronie, mais je ne vous en dis pas plus, ce sera à vous de découvrir le comment du pourquoi !

Pour Jeunesse Young Adult #10, Littérature de l’imaginaire #8 et Vapeur et feuilles de thé. Et je rajoute Petit Bac 2020 (catégorie Objet pour automates).

Wily Fox mène l’enquête, 1 d’Adam Frost

Wily Fox mène l’enquête, 1 – Une ombre au tableau d’Adam Frost.

Thomas Jeunesse, octobre 2017, 126 pages, 6,90 €, ISBN 978-2-35481-404-5. Investigates Fox A Brush with Danger (2015) est traduit de l’anglais par Paolia Appelius. Illustré par Emily Fox.

Genres : littérature anglaise, roman jeunesse, roman policier.

Adam Frost naît le 21 août 1972 à Epping (Angleterre). Il est auteur pour la jeunesse depuis 2005. Plus d’infos sur son site officiel.

Emily Fox, diplômée de l’Université Falmouth, est illustratrice. Plus d’infos sur son site officiel.

À Londres. Wily Fox, un renard, a son agence de détective privé ; sa secrétaire est madame Mangouste ; son assistante, Albert, est une taupe qui vit en sous-sol ; ses clients sont des animaux. « Il y avait déjà une longue file d’attente à la réception : des moutons, des souris, des chouettes, des ocelots, des autruches et des tas d’autres animaux. » (p. 5). La première cliente est Nini Le Chic, une caniche française, qui possède une galerie d’art à Paris : Dimitri Vatrovitch, un ours brun galeriste en Sibérie, veut absolument récupérer un tableau qu’elle a récemment acheté ; elle a reçu des menaces. « Je veux garder le tableau, mais je veux aussi savoir pourquoi ce Dimitri tient tant à le récupérer. Il y a quelque chose de louche là-dessous. » (p. 11).

À Paris. Le tableau concerné est de petite taille et son titre est « Cloporte nerveux sous le regard d’un campagnol » (p. 16), un tableau de Khandhusky (joli clin d’œil à Khan – husky et à Kandinsky). Alors qu’Érica Écureuil, Brigadière junior de la MOTUS (Milice des Officiers de Terrain Ultra Secrète) et son supérieur, le bouledogue français, Marius Molosse, sont sur place, deux loups avec « un accent russe très prononcé » (p. 22) font irruption dans la galerie d’art et le Khandhusky disparaît !

Wily Fox se déplace avec une Vespa spéciale : elle roule bien sûr mais elle peut voler et servir de sous-marin ce qui sauvera la vie du détective. Le lecteur lit d’ailleurs un vrai thriller puisque, après Paris, Wily Fox se rend (en Vespa aérienne) à Moscou. Et il résout les affaires plus vite que la lumière !

Si le personnage principal d’Adam Frost est un renard, c’est parce que son livre préféré durant l’enfance était Fantastique Maître Renard de Roal Dahl. Wily Fox mène l’enquête, c’est de jolies illustrations, de l’humour, de l’action, du suspense, des gadgets dignes de James Bond et un peu de charme !

Les enfants vont adorer et les grands y prendront plaisir aussi.

Lien vers le tome 2, Wily Fox mène l’enquête, 2 – Un parfum de mystère.

Une lecture idéale pour Animaux du monde #3, British Mysteries #5, Challenge du confinement (case Jeunesse), Jeunesse Young Adult #10, Petit Bac 2020 (catégorie objet pour tableau), Polar et thriller 2020-2021 et Voisins Voisines 2020 (Angleterre).

Le froid d’Andreï Guelassimov

Le froid d’Andreï Guelassimov.

Actes Sud, collection Lettres russes, octobre 2019, 336 pages, 22,50 €, ISBN 978-2-330-12687-2. Холод (2015) est traduit du russe par Polina Petrouchina.

Genre : littérature russe.

Andreï Valerievitch Guelassimov (Андрей Валерьевич Геласимов) naît le 7 octobre 1966 à Irkoutsk (Sibérie, Russie). Il étudie les Lettres à l’université d’Irkoutsk puis à Moscou (où il rédige une thèse sur Oscar Wilde) et étudie ensuite la mise en scène à l’Institut d’études théâtrales de Moscou (Gitis). Il enseigne d’abord la littérature anglo-américaine à l’université de Moscou avant de devenir scénariste pour la télévision et enfin se consacre à l’écriture de roman depuis 2001. Du même auteur : Фокс Малдер похож на свинью (2001) = Fox Mulder a une tête de cochon (Actes Sud, 2005), Жажда (2002) = La soif (Actes Sud, 2004), Рахиль (2003) = Rachel (Actes Sud, 2010), Год обмана (2003) = L’année du mensonge (Actes Sud, 2008), Степные боги (2008) = Les dieux de la steppe (Actes Sud, 2016), Дом на Озёрной (2009) = La maison du lac, Кольцо Белого Волка (2010) = L’anneau du loup blanc.

Filippov, célèbre metteur en scène (cinéma et théâtre) est dans un avion qui le ramène dans sa ville natale quittée il y a plus de 10 ans. Il doit annoncer à son meilleur ami, et collaborateur, qu’il a signé pour un projet à Paris sans lui car « ils avaient déjà leur scénographe » (p. 30). Mais Filippov se noie dans l’alcool et doit affronter ses vieux démons alors que la ville est en proie à une panne d’électricité générale avec -41°. « Il fallait qu’il trouve son ami, il était temps de le faire. Ça n’avait plus de sens de retarder la rencontre. Déjà dans l’appartement d’Inga, Filippov avait compris qu’il était inutile de se cacher. Plus il tardait, esquivant cette discussion pénible, la plus désagréable discussion de toute sa vie, lui semblait-il, plus cette vie lui jouait de mauvais tours, et plus il apparaissait en effet qu’elle avait réservé pour Filippov une quantité infinie d’emmerdes. Il devait absolument voir son ami, lui dire la vérité et quitter enfin cet enfer. » (p. 163-164).

Le froid, les « emmerdes », l’auteur ne ménage ni son personnage ni ses lecteurs et emmène tout ce petit monde dans un roman théâtral, un« roman en trois actes avec entractes » surréaliste et endiablé ! « Tu saurais pas ce qui m’est arrivé hier ? Je sais pas pourquoi j’ai mal comme ça. J’ai mal partout. » (p. 243). Une solution, zapoï, c’est-à-dire boire sans modération (ben oui, il faut bien se réchauffer !). Humour noir et glaçant au rendez-vous, n’oubliez pas votre manteau le plus chaud possible et votre chapka ou une ouchanka !

Une très belle lecture pour Voisins Voisines 2020.

Devouchki de Victor Remizov

Devouchki de Victor Remizov.

Belfond, janvier 2019, 400 pages, 21 €, ISBN 978-2-71447-855-9. Искушение Iskushenie (2016) est traduit du russe par Jean-Baptiste Godon.

Genres : littérature russe, roman contemporain.

Victor Remizov (Виктор Ремизов) naît en 1958 à Saratov (à l’époque Union soviétique). Il étudie les langues à Moscou puis travaille comme géomètre, journaliste et professeur avant de se lancer dans l’écriture avec Volia Volnaïa, son premier roman paru en 2014, et Devouchki paru en 2016.

Beloretchensk est une petite ville de Sibérie avec des maisons en bois, la steppe et deux larges rivières, l’Angara et la Belaïa de la taïga. Parmi les « environ dix-neuf mille habitants » (p. 8), Katia, 20 ans, et sa cousine, Nastia, 24 ans. Katia aimerait étudier la médecine à l’Institut de médecine de Moscou et gagner assez d’argent pour payer l’opération de son père. Elle accepte donc de suivre Nastia à la capitale. Avec la bénédiction de ses parents : « Pars d’ici, Katia, nous sommes pire que des bêtes ! Et tu deviendras comme nous… » (la mère, Irina, p. 26). « Pars, Katia, c’est mieux, tu suivras des cours particuliers et tu entreras à l’université l’année prochaine. On se débrouillera avec ta mère. » (le père, Jora, surnommé Gueorgui, p. 27).

Mais Katia et Nastia, qui ne connaissent pas Moscou, errent dans la ville, dorment où elles peuvent, rencontrent des étrangers qui abusent d’elles et tournent mal…

Un jour, Katia est repérée par un célèbre photographe et elle est embauchée par Andreï Ivanovitch, patron du restaurant géorgien Mukuzani, pour devenir l’égérie de leur campagne publicitaire. « Elle était agile, gracieuse : une jeune fille de qualité. » (p. 141).

Katia et Nastia ont chacune un caractère différent et donc un comportement différent. Katia est douce, intelligente, rêveuse ; elle veut étudier et aspire à être honnête. Nastia et rustre, tête brûlée, vulgaire et peine à trouver du travail ; elle devient jalouse de Katia et ce n’est pas la morale qui l’étouffe ! « Je suis choquée par Moscou : c’est la merde, ici. Que des culs noirs, quel bazar ! Tu te rends compte… et l’autre qui voulait que je me marie avec lui. » (Nastia, p. 87, elle parle de Sapar, un jeune Tadjik qui les a aidées). En dehors de faire partie de la même famille, elle n’ont qu’un point en commun, c’est qu’elles sont belles toutes les deux. Mais Nastia est prête à vendre le pucelage de Katia à un ami de Mourad (un caïd) contre de l’argent, et tant pis s’il faut mettre une pilule dans son coca et si elle se fait violer ! Charmant… J’ai détesté le comportement de Nastia. En même temps, les deux cousines aux tempéraments si différents sont sûrement représentatives des jeunes femmes russes !? Si j’ai bien compris, Devouchki signifie jeunes femmes.

La Russie actuelle n’est pas montrée sous son meilleure jour : pauvreté, chômage, combines foireuses, racisme (envers les ressortissants des anciennes républiques soviétiques)… Le frère de Katia, joueur invétéré, est en prison et les harcèle elle et leur mère pour recevoir de l’argent… Tout ça n’est pas glorieux et je suis sûre que certains Russes sont nostalgiques du communisme !

J’ai bien aimé le passage où Alexei (amoureux de Katia), en stage à Londres, rencontre Jack Stoneby, un jeune Écossais qui vient de publier un premier roman en lice pour le Booker Prize. Ils parlent littérature : « Dostoïevski parlait de son expérience, de ses sensations. Il était joueur, comme chacun sait, et a écrit un roman… » (p. 250). Je venais justement de lire Le joueur de Fiodor Dostoïevski !

Coup de cœur ❤ J’avais réservé à la bibliothèque le premier roman de Victor Remizov, Volia Volnaïa, et je vous parle tout bientôt.

Je vois que la Russie fait partie des pays du challenge Voisins Voisines 2020.

Le joueur de Fiodor Dostoïevski

Le joueur de Fiodor Dostoïevski.

Actes Sud, 1991 ; poche en Babel n° 34, 2000, 7,70 €, ISBN 978-2-7427-2821-3. Je l’ai lu en édition reliée au Grand livre du mois, novembre 2001, 340 pages. Igrok (Игрок 1866) est traduit du russe (nouvelle traduction) par André Markowicz. Avec une postface, D’une passion l’autre d’André Comte-Sponville (voir en fin de billet).

Genres : littérature russe, roman, classique.

Fiodor Dostoïevski ou au complet Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski (Фёдор Михайлович Достоевский) naît le 30 octobre 1821 (11 novembre 1821 dans le calendrier grégorien) à Moscou. Fils d’un médecin militaire (alcoolique…), enfance difficile, École supérieure des Ingénieurs militaires de Saint-Pétersbourg, mouvements progressistes… Arrêté et condamné à mort, il est finalement déporté en Sibérie pour quatre ans. Ensuite il erre en Europe et joue beaucoup, il est couvert de dettes, ce Joueur est donc très documenté et sincère ! Dès l’enfance, il lit énormément les auteurs européens, Johann Wolfgang von Goethe, Victor Hugo, Friedrich von Schiller, William Shakespeare… À 22 ans, il écrit son premier roman, Les pauvres gens (1844-1846) que j’ai lu il y a des années et qui m’a fait aimer cet auteur. Suivent Le double (1846), Nétotchka Nezvanova (inachevé, 1848-1949), Le rêve de l’oncle (1859), Le bourg de Stépantchikovo et sa population ou Carnet d’un inconnu (1859), Humiliés et offensés (1861), Souvenirs de la maison des morts (1860-1862), Les carnets du sous-sol (1864), Crime et châtiment (1866), Le joueur (1866), L’idiot (1868-1869), L’éternel mari (1870), Les démons (1871), L’adolescent (1875), Les frères Karamazov (1880) ainsi que de nombreuses nouvelles (entre 1846 et 1880) et quelques chroniques (Annales de Pétersbourg, 1847), correspondances et carnets (1872-1881). Il meurt le 28 janvier 1881 (9 février 1881 dans le calendrier grégorien) à Saint-Pétersbourg.

Le joueur est paru en 1866 soit 100 ans avant ma naissance, c’est pourquoi j’ai choisi ce titre pour le challenge Les classiques c’est fantastique. J’aurais pu choisir Crime et châtiment paru la même année et qui correspond plus à un « bon gros pavé russe » mais je ne l’avais pas sur mes étagères… (et je n’avais pas envie de le lire en numérique).

À Roulettenbourg, sur les bords du Rhin. Un général russe, veuf et ruiné, ses deux enfants, Micha et Nadia et leur précepteur, Alexis Alexandrovitch, le narrateur. Un Anglais sympathique, Mr. Astley, une intrigante, mademoiselle Blanche de Cominges, et sa mère, un Français désagréable, le marquis de Grieux (est-il vraiment marquis ?), voici pour les personnages principaux. Ah, et aussi Polina Alexandrovna, une cousine du général, dont Alexis Ivanovitch est amoureux : elle le charge de gagner de l’argent pour elle à la roulette.

Or, il y a deux genres de joueurs : le mauvais genre, la plèbe, la racaille, qui joue(nt) un jeu cupide et le gentleman qui joue dans la curiosité « dans la bonne humeur et sans la moindre agitation » (p. 22). Bien sûr, le plus souvent, après avoir gagné (parfois beaucoup !), le joueur perd tout ! « C’est étonnant, je n’ai pas encore gagné, mais j’agis, je sens et je pense comme un homme riche, et je ne peux pas m’imaginer d’une autre façon. » (p. 65).

Mais arrive en grandes pompes de Moscou la grand-mère du général, la baboulinka, la « terrible et richissime, Antonida Vassilievna Tarassevitcheva, propriétaire terrienne et haute dame de Moscou » (p. 85). La vieille dame, que le général espère morte pour hériter et épouser mademoiselle Blanche, est bien en vie et très en forme (bien qu’invalide).

Et Dostoïevski entraîne ses personnages et ses lecteurs dans l’enfer, dans la folie de la passion dévorante du jeu (mais aussi de l’amour). Ne dit-on pas la « roulette russe » ? C’est souvent surréaliste, presque toujours drôle et la mémé à la roulette, c’est ahurissant ! L’auteur retransmet bien (en tant que joueur lui-même durant ses années d’errance en Europe) la folie furieuse du jeu, surtout quand les joueurs deviennent incontrôlables : ils forment tous un beau panier de crabes et il est logique qu’ils se fassent plumer. « Aujourd’hui, qu’est-ce que je suis ? Zéro. Et demain, que puis-je être ? Demain, je peux ressusciter des morts et recommencer à vivre ! Je peux retrouver l’homme qui est en moi, tant qu’il existe encore ! » (p. 198).

Dans l’excellente postface, D’une passion l’autre, André Comte-Sponville analyse cette œuvre plus courte de Dostoïevski. « Pour tous ceux que les grand romans de Dostoïevski, si touffus, si démesurés, effraient ou écrasent quelque peu, […], le Joueur offre, en une forme ramassée, un accès particulièrement saisissant à l’univers du grand écrivain. Non que tous les thèmes dostoïevskiens y figurent (rien, ou presque rien sur la culpabilité, sur l’existence de Dieu, sur la grandeur des humbles…), mais en ceci que l’humanité s’y dévoile comme elle est, ou comme Dostoïevski la voit : obscure, confuse, soumise à des forces qui l’écrasent, pleine de désirs fous et d’aspirations incontrôlées, incapable de raison ou de sagesse, perdue, en un mot, et tout juste assez bonne – sauf innocence ou grâce – pour garder, douloureuses comme une plaie, la nostalgie d’un bonheur ou l’espérance d’un salut. » (p. 219, début de la postface de 16 pages).

Mon personnage préféré est l’Anglais, Mr. Astley, qui est le seul à ne pas jouer (et à faire preuve de sagesse ?).

Pour Cette année, je (re)lis des classiques et le Challenge de l’été (Russie) et Les classiques c’est fantastique (cité plus haut).

Le masque de Dimitri Semionovitch de Delapore

Le masque de Dimitri Semionovitch de Delapore.

Édition999, janvier 2015, 12 pages.

Genres : littérature française, nouvelle, fantastique.

Delapore – de son vrai nom Pascal Fritsch – est Alsacien et vit dans un village près de Strasbourg. Il a étudié le Droit et l’Histoire. Il aime le rock progressif, les vieux films hollywoodiens des années 30 à 50, les jeux vidéo de guerre et les animaux. Il lit beaucoup (fantastique, horreur, bande dessinée) et écrit des nouvelles depuis 1984. Son pseudonyme est inspiré d’Albert Delapore, personnage de H.P. Lovecraft dans Les rats dans les murs (The Rats in the Walls, 1924).

Voici comment commence cette nouvelle : « Piotr Alexeiev Gortschakov mettait les dernières retouches à son uniforme, son domestique corrigeant le faux pli de son col, lorsque le majordome lui apporta le fameux colis. »

Le paquet contient un masque pour le bal du soir, en partie blanc en ivoire et en partie noir en ébène. Idéal effectivement pour le bal masqué dans le palais de Varsovie du gouverneur général Constantin Fedorovitch, il fera de l’effet mais qui lui a offert ?

Pendant que le capitaine Piotr Alexeiev Gortschakov se prépare, sa fiancée, Daria Alexandrovna Boulgakine, l’attend en soupirant… C’est qu’elle lui a promis la première danse et qu’elle est obligée de refuser toutes les invitations.

Sous couvert de danse et de conversation littéraire, la tension monte entre Piotr et Daria mais est-ce vraiment Piotr sous le masque lugubre ou l’ancien fiancé de Daria mort au combat, Dimitri Semionovitch ?

Cette nouvelle écrite en janvier 1999 est inspirée à la fois des grands auteurs russes du XIXe siècle et à la fois de la mythologie russe en particulier celle des oupires (morts-vivants, goules, vampires) et elle fait froid dans le dos car elle amène Daria au bord de la folie.

J’ai repéré deux fautes (je n’y suis pour rien si je vois les fautes !) : « Seulement le votre » (p. 9) où il manque l’accent circonflexe sur le o et « Je vous ai déjà connu plus intrépide, Daria Alexandrovna ! » (p. 10) où il manque le e à connue.

Pour La bonne nouvelle du lundi car cet auteur mérite d’être lu.