Célestopol d’Emmanuel Chastellière

Célestopol d’Emmanuel Chastellière.

Les éditions de l’instant (euh… un lien ?). Libretto, mai 2019, 352 pages, 10,70 €, ISBN 978-2-36914-496-0.

Genres : littérature française, science-fiction, steampunk.

Emmanuel Chastellière naît en 1981 (je ne peux vous dire où) et s’intéresse très jeune aux littératures de l’imaginaire. Il étudie l’Histoire et se lance dans l’aventure Fantasy en 2000 avec Elbakin.net : j’ai l’impression de suivre ce site depuis ses débuts sans connaître les noms de ses créateurs. D’ailleurs je pense avoir découvert Emmanuel Chastellière en tant que traducteur (La chute de la Maison aux Flèches d’Argent d’Aliette de Bodard) avant de le découvrir en tant qu’auteur car c’est cette traduction qui m’a donné envie de le lire. Plus d’infos sur son site et son blog Un mot après l’autre ainsi que sur sa page FB et la page FB de Célestopol.

Anton, jeune journaliste ukrainien se rend à Célestopol pour couvrir la Régate de la Coupe de l’Empereur. Célestopol est une ville-dôme sur la Lune ! Eh oui, en 1913, l’empire russe a une cité lunaire, dirigée par le duc Nikolaï Alekseïevitch Romanov depuis des années, et qui vit grâce à l’exploitation du sélénium (un gaz très puissant pour l’énergie aussi bien de la Lune que de la Terre mais dangereux). Il rencontre la jolie Tuppence Abberline, une Anglaise avec des origines indiennes, qui n’est autre que la maîtresse du duc Nikolaï. À Célestopol, une cité cosmopolite, il y a quelques ouvriers humains (relégués dans les sous-sols, on ne les voit jamais) mais pratiquement tout est géré par des automates. Pour en revenir à la Régate, le Neptune, vaisseau russe, est tenant du titre depuis cinq éditions mais, bizarrement, il vient de perdre trois manches (sur sept)… « Le reporter était sensé couvrir l’événement mais surtout célébrer la victoire de son vaisseau, celle de tout un peuple. » (p. 22).

D’autres personnages apparaissent, comme Clémence Lafleur, étudiante en histoire, Québécoise de la Nouvelle France (oui, beaucoup de noms sont changés) ; Anastasia, cousine du duc, envoyée par la tsarine pour rétablir l’ordre car un bandit masqué surnommé l’Oiseau de Feu sévit ; Arnrún, chasseuse de prime islandaise et son ami, Wojtek, un homme qui vit dans le corps d’un ours ; ou encore Kokorin, un voleur amoureux, ou Octave Bellême, un entrepreneur français qui souhaite ouvrir un grand magasin à Célestopol, etc.

Et justement, il y a vraiment beaucoup de personnages ! Attention, ce n’est pas une critique mais ce n’est pas évident à suivre ! Cependant j’ai bien aimé ce livre ; je n’ose dire roman car est-ce vraiment un roman ? Puisque l’auteur a voulu créer plein d’histoires avec des personnages différents, le récit est plutôt orienté avec des chapitres qui ressemblent à des nouvelles indépendantes les unes des autres même s’il y a bien sûr une certaine continuité. Les personnages et les chapitres ne sont donc pas tous liés les uns aux autres à part que l’action se déroule à Célestopol (et plusieurs personnages disparaissent même rapidement !). Tout ça m’a un peu déroutée au début mais je respecte le choix de l’auteur qui en avait plein la tête et a voulu raconter toutes ces histoires pour ne pas les perdre, d’autant plus que les récits sont réellement bons (voire surprenants) et que plusieurs habitants de Célestopol sont attachants (je pense que mes préférés sont Arnrún et Wojtek).

Le duc Nikolaï croit absolument en sa cité. « La Terre est finie, mademoiselle. Elle a laissé passer sa chance. Célestopol est l’avenir. Je suis l’avenir. Mais j’ai bien l’intention de préserver le passé. » (p. 61-62). Par exemple, il y a des dodos sur Célestopol alors qu’ils ont disparu sur Terre. Mais, malheureusement, l’avenir montrera au duc qu’il avait tort… Il est d’ailleurs étonnant qu’un auteur pense à détruire le monde et les personnages (humains et automates) qu’il a (j’imagine amoureusement) créés.

Ma phrase préférée : « Le travail […] se faisait rare. Alors les habitants préféraient oublier les soucis du quotidien dans l’alcool et la débauche. » (p. 289) : comme sur Terre, en fait !

J’avais très envie de lire Célestopol depuis sa parution alors j’ai sauté sur l’occasion avec la sortie en Libretto (poche) et je suis ravie car c’est un bon livre pour se faire plaisir dans un début de XXe siècle totalement différent de la réalité historique, plutôt steampunk mais ici le sélénium remplace la vapeur ! (il est beaucoup plus polluant et dangereux). Je recommande Célestopol aux fans de la Lune (c’était récemment le 50e anniversaire de la mission lunaire Apollo 11), de science-fiction, d’uchronie et de mystère (il y a en particulier des clins d’œil à des contes russes et à la mythologie scandinave).

J’ai maintenant très envie de lire Le village, le premier roman d’Emmanuel Chastellière, sombre et fantastique, paru aux éditions de l’instant en 2016 (pas évident à trouver… Une parution en poche serait la bienvenue). Par contre, le thème de son troisième roman, L’empire du léopard, paru aux éditions Critic en 2018, m’intéresse moins (historique et fantasy) mais pourquoi pas.

En attendant, Célestopol est une chouette lecture pour Littérature de l’imaginaire et Vapeurs et feuilles de thé (décidément je n’honore pas ce challenge avec des romans typiques car Célestopol – comme d’autres avant lui – ne se déroule(nt) pas en Angleterre comme la majorité des romans steampunk).

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Ciel mon moujik ! de Sylvain Tesson

Ciel mon moujik ! de Sylvain Tesson.

Sous-titré : Et si vous parliez russe sans le savoir ?

Chiflet & Cie, juin 2011 mais je n’en ai pas trouvé de trace sur le site Hugo & Cie… De toute façon, je l’ai lu en poche : Points, collection Le goût des mots, février 2014 (réédition en janvier 2018), 140 pages, 6,20 €, ISBN 978-2-7578-3842-6.

Genres : littérature française, essai, linguistique.

Sylvain Tesson naît le 26 avril 1972 à Paris. Écrivain et grand voyageur, il est très connu et apprécié des lecteurs mais, rendez-vous compte : c’est la première fois que je lis cet auteur !

Sylvain Tesson voyage depuis l’été 1991 en Russie et « Dès mon premier séjour, mon oreille avait reconnu des pans entiers de phrases russes, comme si son pavillon avait été modelé par un mystère génétique pour recevoir spécialement la musique de cette langue » (prologue, p. 13). Bon, je veux bien le croire mais j’ai demandé à des gens qui parlent russe et qui ont voyagé en Russie et ils m’ont dit qu’il exagérait !

Cependant, à la fin du XVIIe siècle, Pierre le Grand visite l’Europe, modernise la Russie (sciences, techniques, arts…) et ces nouvelles pratiques apportent évidemment de nouveaux mots : « La langue russe adopta des centaines de locutions venues du français, de l’italien, de l’anglais et du latin… » (p. 16). L’auteur compare l’âme russe à l’esprit français. Ici, je veux bien le croire : deux pays à l’opposé de l’Europe, deux pays différents mais deux révolutions tragiques et deux pays régicides… Les Lumières, la philosophie, les arts, la gastronomie, la révolution, la campagne de Napoléon… : « Pour toutes ces raisons, des mots se sont échappés à l’Est. Et n’en sont pas revenus. Ce sont eux que nous [*] avons recensés ici, par centaines. » (p. 19). Nous [*] parce que des amis l’ont aidé dans sa collecte.

« Les mots sont d’intrépides aventuriers s’affranchissant des distances en voyageant au long des siècles avec audace. » (p. 21).

Ce livre est drôle et stupéfiant ! Je me sens moins cancre (en ce qui concerne la langue russe). J’ai pensé relevé tous les mots russes cités mais ça faisait trop ; autant acheter le livre en poche et surligner les mots russes au stabilo ! Et à la fin du livre, il y a un lexique avec les mots en cyrillique et leur signification (par exemple библиотека, c’est bibliothèque).

Je vous l’ai dit [ici], la Russie et la langue russe me poursuivent depuis le début de l’année (et même depuis plus longtemps en fait !) et j’ai encore plus envie d’apprendre le russe mais, depuis que j’ai lu ce livre (au printemps, eh oui, je rattrape peu à peu le retard dans la publication de mes notes de lectures !), je me rends bien compte que je n’ai pas le temps… Ce qui est préconisé pour un bon apprentissage : au moins une demie-heure par jour, voire une heure par jour, mais la semaine avec le travail c’est niet, et le week-end, ce n’est pas mieux au niveau du temps à consacrer… Vous l’avez bien vu avec mon absence sur le blog et FB ces derniers mois… Peut-être que j’aurai du temps à la retraite mais c’est encore loin… Cependant j’ai très envie de faire un effort et de m’y (re)mettre sérieusement ! Et, pour l’instant, j’ai envie de relire Le testament français d’Andreï Makine (né en 1957 à Krasnoïarsk en Sibérie, exilé à Paris en 1987, naturalisé français et membre de l’Académie française depuis 2016) et je lirai sûrement (enfin !) Dans les forêts de Sibérie de Sylvain Tesson (au moment où je publie ce billet, je viens de finir Sibir de Danièle Sallenave et j’ai le cerveau plein de Russie, de russe et d’Histoire russe !).

Et vous, aimez-vous la Russie, la langue russe, l’Histoire russe, la littérature russe ?

En passant

En coup de vent… 85

Bonsoir, je suis très peu présente sur les blogs et sur FB depuis des semaines, j’ai profité de mes deux semaines de vacances (de mi-juillet à fin-juillet) – qui passent super vite – pour… ne pas allumer l’ordinateur ! Trop chaud… Pas envie… D’autres choses à faire… Balades, expos, spectacles, etc. J’ai lu mais encore faut-il que je rédige les notes de lectures « au propre ».

Je désespère de pouvoir publier les billets séries et cinéma (qui sont très longs à écrire) pour ce que j’ai vu depuis janvier…

Mais, depuis le début de l’année (je vous avais parlé du film documentaire C’est bon d’être un peu fou réalisé par Antoine Page ici), j’ai l’impression d’être poursuivie par la Russie ! J’ai lu des livres qui se déroulent en Russie (comme Le dernier amour de Baba Dounia d’Alina Bronsky, gros coup de cœur) ou qui ont un lien avec la Russie (comme Célestopol d’Emmanuel Chastellière, je vous en parle dès que possible), j’ai commencé Sibir de Danièle Sallenave, un beau voyage à bord du Transsibérien, enrichissant) et j’ai vu quelques films russes (le dernier étant Leto de Kirill Serebrennikov, énorme coup de cœur, je veux la BO !). Tout ça pour vous dire que j’ai très envie de me « remettre » au russe (depuis un an environ) mais, à vrai dire, je ne suis pas très douée et ce n’est pas évident d’apprendre seule… (Il y a des cours de russe le samedi après-midi mais je travaille le samedi !).

Voici pour mes nouvelles ; j’espère que vous allez bien, que vous passez un bel été, que vous supportez au mieux les périodes caniculaires et je termine en vous montrant mon fond d’écran d’août, créé par Morgane du blog Milk with Mint.

Image

Projet 52-2019 #18 et #19

Dix-huitième semaine (samedi dernier) pour le Projet 52-2019 de Ma avec le thème écrire. Un rêve… Écrire le russe et bien sûr aussi le parler et le comprendre… Simplement un rêve… (Ces carnets m’ont été prêtés mais je n’avance pas du tout…).

Et dix-neuvième semaine (aujourd’hui) avec le thème balance.

Je vous souhaite un bon week-end et, si vous voulez participer à ce projet photographique, allez voir Ma !

Pays provisoire de Fanny Tonnelier

Pays provisoire de Fanny Tonnelier.

Alma, octobre 2017, 252 pages, 18 €, ISBN 978-2-36279-245-8.

Genre : roman français.

Fanny Tonnelier, née en 1948, publie ici son premier roman.

« Cette nuit-là, Amélie ne se coucha pas. […] Elle était triste, cafardeuse, et n’arrivait pas à dormir. […] Et puis la ville qu’elle avait découverte sept ans plus tôt n’était plus la même. […] Manifestations, meetings politiques, défilés étaient le lot quotidien des habitants qui se terraient chez eux. Les denrées de base manquaient cruellement et le peuple avait faim. Les journaux ne paraissaient plus et les rumeurs allaient bon train, amplifiant l’inquiétude et la peur. » (p. 9). Amélie Servoz ne s’intéresse pas à la politique mais, anéantie par le saccage de sa boutique, elle comprend qu’elle doit quitter Saint-Pétersbourg, qu’elle doit fuir ce pays dans lequel elle vit depuis sept ans. « […] elle n’arrivait pas à accepter la destruction de son outil de travail, cela la mettait en colère et elle en voulait à tous ces révolutionnaires qui cassaient et brûlaient pour supprimer les privilèges des classes supérieures et soi-disant créer l’égalité. En tout cas, elle reconnaissait que sa vraie richesse résidait dans son sens créatif, son imagination et ses mains. » (p. 59). Femme libre et indépendante, Amélie est venue seule en Russie pour reprendre l’atelier et la boutique de chapeaux de Clémence Tairraz qui partait à la retraite. Durant le voyage de retour en France, qu’elle fait avec son amie Joséphine, une Jurassienne, Amélie raconte ses parents, Jeanne et Émile, Savoyards, jeunes mariés, montés à Paris et embauchés chez un plumassier dans le quartier de Saint-Antoine, elle se rappelle son enfance, ses débuts chez le plumassier puis chez une grande modiste, Adrienne Blanc, son apprentissage, etc. Le voyage est long et inconfortable mais riche en rencontres !

J’ai remarqué un gros travail de documentation, des références littéraires russes et françaises, dans ce beau roman dans lequel les langues et les littératures (françaises et russes) occupent une grande place. Par exemple, le cocher, Dimitri, est important dans la vie et le travail d’Amélie : il m’a fait penser aux nombreux cochers présents chez Anton Tchekhov en particulier Iona de la nouvelle Tristesse (1886) ; et le quartier Saint-Antoine à Paris m’a fait penser aux petits artisans et commerçants du Faubourg Saint-Antoine d’Honoré de Balzac.

Je ne savais pas que les gardes rouges étaient positionnés jusqu’en Finlande et à la frontière suédoise ! J’ai donc appris deux ou trois choses au niveau historique. J’ai aussi découvert les métiers de plumassier et de modiste de l’intérieur et ce fut passionnant.

Le passage qui m’a le plus marquée : « […] Saint-Pétersbourg n’échappait pas à la règle. On avait l’impression que la capitale perdait petit à petit son sang et son énergie. De ville vivante et gaie, elle se transformait en ville triste et morte. La vie mondaine et culturelle n’était plus réservée qu’à un petit cercle de gens indifférents à ce qui se passait sur le front. » (p. 171).

Un gentleman à Moscou d’Amor Towles

Très belle couverture !

Un gentleman à Moscou d’Amor Towles.

Fayard, collection Littérature étrangère, août 2018, 576 pages, 24,00 €, ISBN 978-2-21370-444-9. A Gentleman in Moscow (2016) est traduit de l’américain par Nathalie Cunnington.

Genres : littérature américaine, roman historique.

Amor Towles naît et grandit à Boston (Massachusetts, États-Unis). Il étudie d’abord à l’Université de Yale puis passe un master d’anglais à l’Université de Stanford. Il travaille dans l’investissement à New York jusqu’au début des années 2010 puis se lance dans l’écriture. Rules of Civility (2011) – en France : Les règles du jeu (Albin Michel, 2012) – qui a reçu le Prix Scott Fitzgerald, et Eve in Hollywood (2013) sont parus avant A Gentleman in Moscow (2016). Plus d’infos sur son site officiel, http://www.amortowles.com/.

Juillet 1918. Le Comte Alexandre Ilitch Rostov est installé à Paris lorsqu’il apprend l’exécution du tsar et de la famille royale. Moins d’un mois plus tard, il arrive au domaine familial des Heures dormantes et fait évacuer sa grand-mère avec deux domestiques. Juin 1922. Rostov a trente ans et il est sur le banc des accusés : dans sa jeunesse, en 1913, il a écrit un poème intitulé « Où est-il à présent ? » qui déplaît aux nouveaux maîtres du Kremlin. Depuis septembre 1918, il vit dans une suite de l’Hôtel Metropol à Moscou. « […] plusieurs représentants du régime actuel arborant le bouc de rigueur décidèrent qu’en punition du crime de ma naissance dans les rangs de l’aristocratie je devais être condamné à passer le reste de mes jours… dans cet hôtel. » (p. 27). Comme il a quand même des amis en haut-lieu, il est assigné à résidence par le « Comité exceptionnel du Commissariat du peuple aux Affaires internes ». Plus dans la suite prestigieuse du deuxième étage mais dans une chambre de neuf mètres carrés au cinquième étage, en fait dans l’étroit grenier du beffroi auparavant aménagé pour les domestiques des voyageurs puis laissé à l’abandon. Ses compagnons : le chat bleu de Russie de l’hôtel, Koutouzov, borgne, et des livres.

Un gentleman à Moscou est un excellent huis-clos humain, intimiste et historique, dans l’hôtel Metropol, dans son bar le Chaliapine et dans ses deux restaurants réputés, le Boyarski et le Metropol surnommé le Piazza. C’est d’ailleurs au Piazza que Rostov fait la connaissance d’une fillette toujours vêtue de jaune, « fille d’un bureaucrate ukrainien veuf » (p. 57). Nina Koulikova a neuf ans et leur longue amitié va enchanter et bouleverser la vie de l’aristocrate ! « […] au Metropol, il y avait des pièces derrière des pièces, des portes derrière des portes… » (p. 84).

Mais j’ai encore plus aimé la belle rencontre avec Abram, l’ouvrier qui s’occupe des abeilles au sommet de la tour Choukhov (attention, Rostov est toujours dans l’Hôtel Metropol !).

Des passages extraordinaires avec par exemple les grands vins qui, par souci d’égalité, n’ont plus d’étiquettes au Boyarski (p. 183-184) ! ou la nouvelle utilisation incessante du mot camarade. « Ah, camarade, songea le comte. En voilà un mot qui marquera son époque… Quand le comte était enfant à Saint-Pétersbourg, on l’entendait rarement. Il rôdait derrière les usines, sous les tables des tavernes, laissant parfois son empreinte sur les pamphlets à l’encre encore fraîche qui séchaient par terre dans les sous-sols. À présent, trente ans plus tard, c’était le mot qu’on entendait le plus souvent dans la langue russe. » (p. 230).

Le Comte Alexandre Ilitch Rostov a trente ans lorsqu’il est condamné et assigné à résidence. D’autres n’ont pas cette chance : ils tomberont malades ou deviendront fous ou mourront dans des camps en Sibérie ou ailleurs. « Qui aurait pu imaginer, Sasha, quand tu t’es retrouvé assigné à résidence au Metropol il y a des années de cela, que tu venais de devenir l’homme le plus verni de toute la Russie ? » (p. 369). Nota : Sasha est un surnom pour Alexandre, c’est le petit nom affectueux qu’utilisent les amis du comte. Il passera trente-deux ans assigné au Metropol ; il verra défiler des petites gens et des nantis, des responsables du Parti et des artistes ; fin gourmet et œnologue, il travaillera au restaurant ; pendant plus de trente ans, il « verra » défiler l’histoire de l’Union soviétique en restant spectateur plutôt que protagoniste même si, malgré son peu de marge de manœuvre, il pourra faire des choses comme entretenir une liaison avec Anna Urbanova une actrice, recueillir la jeune Sofia qu’il fera passer pour sa nièce puis pour sa fille, aider son ami poète Michka (Mikhail Fiodorovitch Minditch) envoyé dans un camp en Sibérie ou enseigner les secrets des langues et des cultures française, anglaise et américaine à Ossip Ivanovitch qui conclura son apprentissage par « Hollywood est la force la plus dangereuse qui soit dans toute l’histoire de la lutte des classes. » (p. 372), devenir ami avec l’Américain Richard Vanderwhile, etc.

Un gentleman à Moscou ressemble étrangement à de la littérature russe, c’est un roman riche, dense mais fluide, somptueux, très agréable à lire (le comte n’est pas dénué d’humour), bref une merveille, un coup de cœur que je vous conseille très fortement si vous aimez la Russie et tout ce qui fait la Russie (les gens, l’histoire, la littérature, la poésie, la gastronomie, la musique…). « Car lorsque la vie empêche un homme de poursuivre ses rêves, il fera tout pour les poursuivre quand même. » (p. 422).

« Quand on a vécu éloigné pendant des dizaines d’années d’un endroit qu’on a aimé, la sagesse vous dicte de ne jamais y retourner. » (p. 571).

Une lecture pour 1 % Rentrée littéraire 2018, Défi littéraire de Madame lit (novembre est consacré à la littérature américaine) et Petit Bac 2018 (catégorie lieu avec Moscou).

Un esprit sobre d’Arkadi Strougatski

Un esprit sobre d’Arkadi Strougatski.

En introduction de Étoiles rouges – La littérature de science-fiction soviétique de Patrice et Viktoriya Lajoye, essai paru aux éditions Piranha en octobre 2017.

Genres : littérature russe, nouvelle, science-fiction.

Arkadi Strougatski naît le 28 août 1925 à Batoumi en Géorgie (Union Soviétique). Il meurt le 12 octobre 1991 à Moscou. Son frère, Boris Strougatski, naît le 14 avril 1933 à Léningrad (Saint-Pétersbourg) et y meurt le 19 novembre 2012. Ils sont tous deux écrivains de science-fiction, ils écrivent à quatre mains. Mais ils ont chacun un métier : Arkadi est traducteur pour l’armée (japonais) et Boris est astrophysicien. À partir de 1969, le régime soviétique les censure et ils continuent d’écrire clandestinement. Ils sont particulièrement connus pour Stalker.

Viktor Borissovitch prend son petit-déjeuner et parle à son épouse, Lena : il est horrifié par la lecture de leur fils Gricha, la revue Aventures et fiction, pourtant éditée par les Éditions d’État pour enfants. « C’est révoltant. […] C’est terrible ! J’ai parcouru cette revue et j’ai été choqué. Bourrer la tête des enfants avec ces trucs totalement absurdes… Tu vois, l’envol vers d’autres galaxies à travers la quatrième dimension, des machines à voyager dans le temps, la psychokinésie, le psychisme… zut, bon sang ! La transformation du temps en énergie ! C’est stupide, en dépit du bon sens ! Aucune trace de matérialisme. Qu’est-ce que ça peut donner, une lecture pareille ? Des affabulateurs ? Des rêveurs au cerveau vide ? » (p. 8).

Cette nouvelle – écrite en 1972 – m’a beaucoup plu, la chute est surprenante et hilarante !

Étoiles rouges est une anthologie pour découvrir la richesse de la science-fiction soviétique, plus de 100 ans d’imaginaire injustement méconnu. J’aurais tellement voulu lire cette anthologie complète et pas seulement cet extrait ! Malheureusement, je l’ai commandée en début d’année et le libraire m’a dit qu’elle était épuisée chez l’éditeur…

Ce qui n’est pas une bonne nouvelle… Mais je mets cette lecture dans La bonne nouvelle du lundi et dans le Challenge de l’été, Littérature de l’imaginaire et Littératures slaves.