Haïkus de Sibérie de Jurga Vilé et Lina Itagaki

Haïkus de Sibérie de Jurga Vilé et Lina Itagaki.

Sarbacane, mars 2019, 240 pages, 22 €, ISBN 978-2-37731-205-4. Sibiro Haiku (2017) est traduit du lituanien par Mariette Vitureau.

Genres : bande dessinée lituanienne, Histoire.

Jurga Vilé naît en 1977 en Lituanie. En 1990, lorsque la Lituanie proclame son indépendance, elle a 13 ans. Elle chante dans une chorale et découvre la culture française. Elle étudie la philologie française à l’Université de Vilnius puis le cinéma et l’audiovisuel à la Sorbonne Nouvelle (Paris III) avant de partir à New York. Elle vit pendant 10 ans en Andalousie (Espagne) où elle est traductrice et c’est là qu’elle écrit Haïkus de Sibérie, sa première œuvre. De retour à Vilnius, en 2018, avec ses deux enfants, elle travaille au Musée d’Art moderne, elle est traductrice pour le cinéma et elle écrit.

Lina Itagaki est une artiste lituanienne qui a étudié à Tôkyô (elle y a vécu durant 6 ans). En 2003, elle est diplômée en commerce international de l’Université Chrétienne Internationale de Mitaka (Japon) puis en 2014, elle sort diplômée en art graphique (illustration et designer) de l’Académie des Arts de Vilnius (Lituanie). Haïkus de Sibérie est son premier roman graphique. Plus d’infos sur son site officiel (en anglais) ainsi que sur sa page FB et son compte Instagram.

Pendant la seconde guerre mondiale, les Allemands ont envahi la Pologne et les Russes la Lituanie : beaucoup de familles considérées comme des traîtres sont déportées « dans les coins les plus reculés et les plus rudes de Russie, en lointaine Sibérie. » (comme les pages ne sont pas numérotées, je ne mettrai pas de numéro de page aux extraits). Bien sûr, beaucoup sont morts là-bas mais des enfants ont été rapatriés dans le « train des orphelins » et, dans ce train, Algis, le père de Jurga Vilé.

Ursula Miélis est muette depuis que sa petite Adèle est morte. Le 14 juin 1941, elle est déportée avec son mari, apiculteur, et leurs deux enfants : Dalia et Algis qui voyage avec son jar, Martynas. Mais la famille n’a pas pu prendre ni le chien ni le cochon, et leur cheval, Trèfle, est réquisitionné par les soldats russes (fort peu aimables). Tante Pétronelle, la sœur du père, Romas Miélis, monte dans la charrette avec un livre, un recueil de haïkus : c’est qu’elle est folle du Japon. Elle n’aurait pas dû partir mais elle est avec eux et, durant le voyage et en Sibérie, ils vont découvrir les haïkus ! À la gare, les hommes valides sont séparés des femmes et des enfants : ils vont dans des camps de travail. « Prends soin des pommes, Algis. Les pommes, c’est la Lituanie. » Le trajet est long et difficile… « Quand on est enfin arrivés, de dehors, quelqu’un a crié : Barnaul ! Terminus ! Barnaul ! ». Mais le voyage n’est pas terminé, il faut marcher, traverser l’Ob et encore marcher… « Cette dernière portion du trajet fut une torture. Il fallait porter les enfants et les vieux sur le dos. On était tous épuisés, et on pataugeait dans une boue de plus en plus profonde. Quelqu’un est tombé dedans de tout son long et n’a pas pu se relever. » Ceux que les soldats russes appellent svolochi (parasites) comprennent deux mots de russe qui reviennent tout le temps : davaï (allez) et spat (dormir). Quand ils arrivent aux baraques qui leur sont assignées, elles sont pleines de punaises, de moustiques, de lézards et de couleuvres… Et comme il n’y a rien, ils dorment à même le sol poussiéreux.

Si la première partie raconte le voyage, la deuxième partie raconte la vie au camp (tante Pétronelle a même la surprise de trouver des soldats japonais prisonniers plus loin !). Le travail, la faim, la maladie, la mort pour certains, la création d’une chorale « Les pépins de pommes » et puis les haïkus et même des origamis, voilà le quotidien. Heureusement à Vilnius (capitale de la Lituanie), des hommes, dont l’oncle Alfonsas, avocat, le frère de madame Miélis, font leur possible pour rapatrier de Sibérie les ressortissants lituaniens enlevés et déportés arbitrairement. Il faut se hâter car beaucoup y meurent… « La Sibérie est comme ça, tuante et vivifiante à la fois. »

Il y a dans ce texte et ces images parfois une pointe d’humour ou de poésie, mais Haïkus de Sibérie reste un témoignage « dur », cruel et éprouvant à lire. « Les pépins meurent en Sibérie ! Pas de pommes en Sibérie ! ». Les dessins, à mon avis, ne sont pas particulièrement beaux (quoique les personnages soient réussis et que j’aime bien la pleine page avec la scène de banquet avorté pour Noël) mais ils participent à l’ambiance de cette bande dessinée, à son charme, à son côté naïf parfois (le narrateur est un enfant de 13 ans qui ne comprend pas tout).

Haïkus de Sibérie a été lu et apprécié par Antigone, par Usva, par Art et culture de Lituanie (le blog des Cahiers lituaniens) et sûrement par d’autres !

Quant à moi, je mets Haïkus de Sibérie dans La BD de la semaine et dans le challenge BD 2019-2020. Plus de BD de la semaine chez Moka.

PS : j’ai oublié de dire que Haïkus de Sibérie est dans la sélection du Festival d’Angoulême 2020 (sélection Jeunes Adultes 2020).

La tête de Lénine de Nicolas Bokov

La tête de Lénine de Nicolas Bokov.

Libretto, collection Littérature étrangère, août 2019, 96 pages, 5,50 €, ISBN 978-2-36914-533-2. Смута новейшего времени, или Удивительные похождения Вани Чмотанова (1970) est traduit du russe par Claude Ligny.

Genres : littérature russe, littérature soviétique.

Nicolas Bokov (Николай Константинович Боков) naît en 1945 à Moscou où il étudie la philosophie à l’université d’État. Harcelé par le KGB, il émigre d’abord en Autriche puis en France où il travaille comme journaliste et écrit des nouvelles et des romans. Il voyage aussi (Grèce, États-Unis, Israël…).

Au printemps 1970, Nicolas Bokov emmène Nadejda, la fille de son épouse, Sofia Goubaïdoulina (une compositrice) au mausolée de Lénine : « j’avais en tête mon sujet, des pages entières qu’il me fallait au plus vite coucher sur le papier ! » (p. 11).

La tête de Lénine est paru en avril 1970 à Paris, d’abord en russe (dans La Pensée russe) puis en français (dans La Quinzaine littéraire). Il est réédité en 2017 aux éditions Noir sur blanc pour le centenaire du coup d’État (sic) de 1917. L’auteur s’explique dans un avant-propos intitulé Deux fois cent ans, très instructif, traduit du russe par Catherine Brémeau.

C’est par hasard que Vania (Ivan Gavrilovitch) Tchmotanov se retrouva au mausolée de Lénine et que l’idée germa dans sa tête de voleur ! Quatre heures du matin, son forfait accompli, « Vania tira de sa poche une casquette à large visière, se l’enfonça jusqu’aux oreilles, et releva son col. » (p. 36). Il prit un train de nuit pour Golokolamsk (ville fictive à côté de Moscou) avec sa valise contenant la tête de Lénine car il savait qu’il pouvait trouver refuge chez son amie, et amante, Mania. Le lendemain matin, catastrophe ! Les responsables du musée et le Politburo décident d’embaucher un acteur pour remplacer Lénine : le mausolée ne peut pas être fermé !

Ce court roman est délicieusement drôle, jubilatoire même, mais il est tellement subversif que j’imagine bien le danger qu’il y avait à écrire ce pamphlet à Moscou en 1970 et à le diffuser sous le manteau (samizdat, самиздат). Il est « aujourd’hui considéré comme l’une des œuvres qui ont fait vaciller l’Union soviétique » (4e de couverture).

Très amusants les noms des généraux qui vont se faire la guerre, Biglov et Sourdinguov, qui bien sûr en français font penser à bigleux et sourdingue ! En Union Soviétique, tout le monde était-il bigleux et sourdingue ? Non, car pour le plus grand malheur de Vania, il ressemble physiquement à Lénine !!!

Le peuple va croire que Lénine est ressuscité mais comment est-ce possible puisqu’il n’était pas croyant ? Le pouvoir, du moins ce qu’il en reste, va alors chercher le meilleur sosie de Lénine parmi des centaines d’hommes de tout le territoire. « Dans une pièce sombre, sans fenêtres, et dont l’unique porte était fermée à clé, sept Lénines étaient rassemblés. – J’aime pas ça, les gars. On nous a fourrés en prison, dit Tchmotanov, rompant le silence. » (p. 79).

Quand je vous dis que, depuis le début de l’année, la Russie (romans, films, musique…) me poursuit, je force parfois un peu le destin : effectivement, lorsque j’ai vu La tête de Lénine au catalogue de Libretto fin août 2019, je me suis dit que je devais le lire ! Comme j’ai beaucoup apprécié cette lecture corrosive, je sais que je lirai d’autres titres de Nicolas Bokov (si vous en avez un à me conseiller plus particulièrement, je suis preneuse).

Une excellente lecture pour les challenges 1 % Rentrée littéraire 2019 et Cette année, je (re)lis des classiques, eh oui, puisque ce classique est réédité pour la rentrée littéraire en août 2019.

Le dernier amour de Baba Dounia d’Alina Bronsky

Le dernier amour de Baba Dounia d’Alina Bronsky.

Actes Sud, avril 2019, 160 pages, 17,50 €, ISBN 978-2-330-12114-3. Baba Dunjas letzte Liebe (2015) est traduit de l’allemand par Isabelle Liber.

Genre : roman allemand.

Alina Bronsky naît en 1978 à Iekaterinbourg (Sibérie, Russie). Elle est journaliste et autrice. Depuis quelques années, elle vit en Allemagne (elle écrit en allemand) avec ses trois enfants (à qui elle parle en russe). Son premier roman : Scherbenpark (2008) réédité sous le titre Broken Glass Park (2010). D’autres romans suivent mais peu sont traduits en français : Cuisine tatare et descendance (Actes Sud, 2012) que j’avais repéré mais pas lu et Ma vie n’est pas un roman (Actes Sud Junior, 2019).

En mars 1986, Baba Dounia avait « cinquante ans et quelques » (p. 12) et elle était aide-soignante. Elle a dû quitter Tchernovo avec son mari, Yegor. Elle n’était pas inquiète car leur fille, Irina, étudiait à Moscou et leur fils, Alexei, randonnait dans les montagnes de l’Altaï. Vingt ans après Tchernobyl (les habitants n’utilisent pas ce nom, ils appellent la catastrophe « le réacteur »), Baba Dounia est de retour à Tchernovo avec quelques anciens qui veulent vieillir en paix malgré les radiations toujours présentes. « Quand c’est arrivé, le réacteur, je peux dire que j’étais de ceux qui s’en tiraient bien. Mes enfants étaient en sécurité, mon mari n’en avait plus pour longtemps de toute façon et, à l’époque, j’avais déjà la peau dure. Au fond, je n’avais rien à perdre. Et j’étais prête à mourir. » (p. 14). Mais Baba Dounia ne meurt pas, elle va vivre, cultiver son jardin, aider ses voisins… Sa plus proche voisine, Maria, est une bavarde hypocondriaque qui vient de perdre son coq bien-aimé (Constantin, le coq suit le lecteur tout au long du livre en entête de paragraphe, c’est qu’il y a des fantômes à Tchernovo !) mais il lui reste une chèvre. Parmi les autres habitants, Petrov, Sidorov, Lenotchka, les Gavrilov… Baba Dounia se débrouille bien, elle a récupéré sa petite maison, le puits est à côté, elle vit avec une chatte qui attend des petits et elle a assez pour se nourrir avec le jardin et une serre qui avait été bricolée par Yegor. « La région est fertile. » (p. 15) ! « – Maman, tu sais quand même ce que c’est, la radioactivité. Tout est contaminé. – Je suis vieille, plus rien ne peut me contaminer, moi. Et quand bien même, ce ne serait pas la fin du monde. » (p. 18).

Baba Dounia est une veuve « décapante » (comme le dit l’éditeur) ! Parfois, malgré la difficulté, elle se rend à la ville voisine, Malichi, à pieds (plusieurs kilomètres !) puis en bus pour quelques achats et surtout la poste. C’est que sa fille Irina, médecin, lui envoie des lettres et des colis d’Allemagne. Un jour Baba Dounia reçoit une lettre de sa petite-fille bientôt majeure, Laura, qu’elle n’a jamais rencontrée mais la lettre est écrite dans une langue qu’elle ne comprend pas. De l’allemand ? Qui va pouvoir l’aider ? Baba Dounia n’est pas au bout de ses peines et va encore vivre des expériences incroyables ! Car, dans ce roman, inspiré de personnages réels, il y a un mariage, l’arrivée d’un père avec une fillette (ce qui est plutôt surprenant vu la contamination), un meurtre entre autres, bref une sacrée ambiance !

Ma phrase préférée : « Ce que je me demandais, c’est si la région pourra un jour oublier ce qu’on lui a fait subir. Dans cent ou deux cents ans ? Est-ce que les gens vivront ici heureux et insouciants ? Comme avant ? » (Petrov, p. 100).

Je vous conseille vivement Le dernier amour de Baba Dounia, c’est intense, drôle, enlevé ; je l’ai lu d’une traite car je me suis laissée happée, comme si j’y étais (les radiations en moins dans mon salon !). Baba Dounia est un beau personnage, inspiré d’une vieille dame qui a vraiment existé et qui a fait la Une des journaux russes et internationaux. Elle est attachante, et tellement attaché à son village, sa maison, ses voisins, qu’elle y retourne et que les voisins (une petite dizaine, les personnes âgées qui, comme Baba Dounia n’ont plus rien à perdre, rien à craindre) reviennent aussi et vivent là comme si (presque) rien ne s’était passé. Ils sont vieux, malades, isolés mais mieux vaut mourir chez soi que dans une ville inconnue ou un hôpital ; ils sont libres et heureux et c’est ce qu’ils veulent.

En fait, un très très beau roman à lire absolument !

Une lecture coup de cœur pour le tout nouveau challenge Les feuilles allemandes (une excellente idée d’Eva pour l’anniversaire de la chute du mur de Berlin).

L’île du Diable de Nicolas Beuglet

L’île du Diable de Nicolas Beuglet.

XO, collection Thriller, septembre 2019, 320 pages, 19,90 €, ISBN 978-2-37448-134-0.

Genres : littérature française, roman policier.

Nicolas Beuglet… Je remets ce que j’ai écrit pour Le cri et Complot. Il vit dans la région parisienne. Il a travaillé pour la télévision. Il est maintenant écrivain. Son premier roman, Le premier crâne, est paru en avril 2011 chez Michel Lafon mais sous le pseudonyme de Nicolas Sker et j’ai très envie de le lire mais il n’est pas facile à trouver et il n’existe pas en poche… Peu d’infos sur cet auteur apparemment discret mais il a une page FB pour ses livres.

Environ un an après les événements tragiques du Complot, Sarah Geringën sort de prison et apprend que son père, André Vassili, est mort dans la nuit. « Elle avait grandi à côté de ce père, sans jamais vraiment le connaître. Quand il travaillait encore et que sa sœur et elle étaient des petites filles, ses reportages de guerre le menaient au bout du monde. Lorsqu’il rentrait, il ne parlait que très peu et ne participait pas à la vie de famille. Depuis sa retraite, il était une présence calme et toujours distante. Un être déjà absent de son vivant. » (p. 15). Mais Sarah est sous le choc lorsqu’elle apprend qu’il a été assassiné et même torturé. Sarah n’a pas le droit d’enquêter sur cette affaire mais son supérieur, le commissaire Stefen Karlstrom, a « mis en place une configuration spéciale » (p. 20) : un jeune diplômé de 32 ans, prometteur, Adrian Koll, officiellement en charge de l’enquête ; le légiste Thobias Lovsturd (avec qui Sarah a déjà travaillé dans Le cri) ; et une petite jeune qui débute, Erika Lerstad, pour le côté scientifique. « Fais en sorte d’être discrète, et sois prudente, c’est tout ce que je te demande. Ce qu’on a fait à ton père, c’est de la haine à l’état brut. » (p. 21). Mais Sarah découvre des choses étranges… Et si « son père n’était pas celui qu’il prétendait être » ? (p. 29).

De son côté, Christopher, rejeté il y a un an par Sarah qui ne voulait pas l’obliger à l’attendre, enquête, en bon journaliste d’investigation, sur l’absence de Sarah du centre de réadaptation de Hemsedal et sur la mort du petit Matts. « Christopher, qui avait cru pouvoir démentir haut la main les insinuations du journaliste Tomas Holm et sauver Sarah de la diffamation, était aujourd’hui rongé par la peur de découvrir une indicible vérité. Mais il ne pouvait plus faire marche arrière. » (p. 84). Quant au chef de police Stefen Karlstrom, il enquête, avec une autre équipe, sur des ravisseurs qui ont enlevé une jeune femme.

Sarah Geringën et Adrian Koll doivent se rendre en Russie. « Oui, je pourrais retourner à Oslo, couvrir mes arrières, argumenta Adrian. Mais je ne veux pas être un petit inspecteur de quartier. Je veux qu’un jour on me confie les plus grosses affaires. Et on ne les donne qu’à ceux qui ont fait preuve d’audace, de ténacité et de courage. » (p. 184-185). Ils doivent retrouver l’île du Diable, sur l’Ob, ou l’île de Nazino. Qu’est-ce que le père de Sarah a à voir avec cette île inconnue ?

Dans ce troisième volume des enquêtes de Sarah Geringën, Nicolas Beuglet fait fort… et encore violent (mais en moins de pages, environ 180 pages de moins que dans Le cri et Complot, ce qui donne un récit plus condensé et dense). En découvrant la mythologie russe avec Rod, le dieu primordial, créateur de l’univers, et son épouse Rojanice : « sous le visage masculin se cache une femme… » (p. 193), le lecteur retrouve la religion et le féminisme des deux précédents tomes. Mais l’auteur parle surtout d’épigénétique, un terme que je découvre grâce à ce roman, ainsi que ses implications dans les vies de chaque être humain et, comme je sais que l’auteur s’inspire toujours de fait historiques et scientifiques réels, j’ai fait quelques recherches, même si c’est un peu compliqué pour moi (et peut-être pour vous aussi !). « L’épigénétique (du grec ancien ἐπί, épí, « au-dessus de », et de génétique) est la discipline de la biologie qui étudie la nature des mécanismes modifiant de manière réversible, transmissible (lors des divisions cellulaires) et adaptative l’expression des gènes sans en changer la séquence nucléotidique (ADN). ‘Alors que la génétique correspond à l’étude des gènes, l’épigénétique s’intéresse à une « couche » d’informations complémentaires qui définit comment ces gènes vont être utilisés par une cellule ou… ne pas l’être.’ » (source : Wikipédia).

Encore un très bon thriller mais, attention, « les fantômes hantent l’île du Diable pour l’éternité » (p. 206) pour les challenges 1 % Rentrée littéraire 2019 et Polar et thriller 2019-2020. J’ai lu ce thriller d’épouvante pendant le Rat-a-week de l’épouvante – du 13 au 20 octobre 2019 mais je n’ai pas pu publier cette note de lecture avant le 20 octobre.

À crier dans les ruines d’Alexandra Koszelyk

À crier dans les ruines d’Alexandra Koszelyk.

Aux Forges de Vulcain, août 2019, 254 pages, 19 €, ISBN 978-2-373-05066-0.

Genres : littérature française, premier roman.

Alexandra Koszelyk naît en 1976 en Normandie. Elle est professeure de français, de latin et de grec ancien en région parisienne. À crier dans les ruines est son premier roman (une nouvelle romancière à suivre !).

Après des années Léna, 33 ans, retourne à Kiev. « Quand Léna arrive à Kiev, elle ne s’attend à rien ou plutôt à tout. Des odeurs de son enfance, la musique de sa langue natale, les dernières images avant son exil. » (p. 9, premières phrases du roman). C’est que Léna vit en France, près de Cherbourg. « Pour vous rendre dans la ville fantôme de Pripiat, vous prendrez notre bus. Il y a un seul aller-retour par jour. Quand vous serez dans la zone contaminée, vous ne resterez jamais seule. Vous suivrez la guide et resterez avec le groupe. » (p. 10). Tarif : 500 $, c’est cher pour du tourisme qui va la contaminer ! Arrivée sur place, « Un hoquet sort de la bouche de Léna. Sa terre est devenue une simple attraction touristique. Sa ville natale est un cimetière dont le sol subit chaque jour les semelles des touristes. Ils écrasent une terre irradiée, calcinée par le feu. » (p. 15). Mais Léna n’est pas là pour faire du tourisme, elle veut revoir son ami d’enfance. « Et Ivan, qu’est-il devenu ? » (p. 20).

Léna naît en 1973, ses parents, Dimitri et Natalia, sont des scientifiques qui travaillent à la Centrale Lénine. Ses grands-parents s’occupent d’elle et elle a 3 ans lorsqu’elle rencontre un garçon du même âge qu’elle au parc, Ivan. Ivan aime la nature, les plantes, les animaux, le dessin. Ils sont heureux et insouciants.

Nuit du 25 au 26 avril 1996. « L’alarme s’enclenche […]. Le réacteur perd pied, […], il ne tient plus et explose la dalle de béton qui l’entoure. Un feu d’artifice de 1200 tonnes. Le fracas est assourdissant. Les lumières clignotent. La catastrophe a eu lieu. On court, on tourne, on hurle. […] » (p. 42). Ce qui s’est passé cette nuit est très bien expliqué mais pas avec des termes techniques incompréhensibles, de façon à ce que les lecteurs comprennent facilement. Le lendemain, la famille part pour Kiev, Zenka la grand-mère, les parents et Léna, 13 ans. Ivan pédale comme un fou à côté du bus. « Léna riait aux éclats. Bientôt, dans un mois au plus, elle rentrerait de France et partagerait avec lui ce souvenir : là-bas, à Pripiat, dans leur cabane du parc. » (p. 55). Mais l’exil dure depuis plus de vingt ans et Léna n’a aucune nouvelle d’Ivan. Le père ne veut plus entendre parler de l’Ukraine, du passé, il n’explique rien à Léna qui doit subir l’exil, la solitude, la souffrance.

Léna est au collège à Vauville, en Normandie mais elle ne se fait pas d’amis à part la bibliothécaire, madame Petitpas. « Les guerres éloignent les peuples, les légendes les rassemblent. Il existait aussi une mademoiselle de Gruchy dans les steppes ukrainiennes, même si elle ne portait pas le même nom. Deux régions du globe bien distinctes, mais une seule âme de conteur. » (Zenka, p. 103). « Le pays de Caux, avec ses marécages, regorgeait de légendes cruelles. Ses légendes permirent à Léna de s’approprier son nouveau pays. » (p. 103-104). À la rentrée suivante, au lycée à Cherbourg, Léna découvre les légendes celtes et gauloises avec Armelle, une exilée franco-écossaise. « […] elle entendait enfin, grâce à Armelle, des chœurs ancestraux. Ils la portaient vers de nouvelles rives inconnues qu’elle semblait connaître par cœur. Cette amitié l’ouvrit au monde. » (p. 115). « Le passé était un pays étranger qui ne la quittait jamais. » (p. 133).

Janvier 1993, à Slavoutytch (ville moderne construite à une cinquantaine de km de Pripiat). « Voilà, j’ai vingt ans, et je ne sais toujours pas pourquoi je continue de faire semblant ni pourquoi je t’écris cette lettre que tu ne liras jamais. » (lettre d’Ivan, p. 142).

Bien sûr, à la télévision, Léna entend les informations et voit des documentaires sur Tchernobyl mais « Elle ne reconnaissait plus rien, les alentours de Tchernobyl étaient en ruine […]. Il est des silences remplis d’autres silences. » (p. 149).

« Léna, l’Ukraine t’appelle inlassablement. Tu y es attachée. Ne lutte pas contre toi-même. Souvent nous sommes notre meilleur ennemi ; crois-moi, je suis bien placée pour le savoir. Il serait temps de t’écouter. […] Il est temps d’écrire à Ivan de remettre en cause les paroles de ton père. Personne ne sait s’il est mort ou en vie. » (Armelle, p. 176).

Ce beau roman, vraiment bien maîtrisé pour un premier roman, parle d’écologie, de démesure de l’humain qui veut dompter la nature, de la science et de la technique qui sont « la réponse à tout » (p. 137) pour les soviétiques (mais s’il n’y avait que pour eux… !). Il traite aussi de la famille, des relations parfois compliquées entre les êtres, de l’exil, des souvenirs et des non-dits, de la nostalgie, de l’espoir et de l’amour d’une très belle façon.

À crier dans les ruines est le premier roman de la Rentrée littéraire d’automne 2019 que je lis et c’est un coup de cœur. Il est déjà finaliste dans le Prix Stanislas et sélectionné pour le prix Jeunes Talents 2019 des librairies Cultura : j’espère qu’il recevra un ou plusieurs prix littéraires car il le mérite !

Une très belle lecture pour 1 % Rentrée littéraire 2019 que je mets dans Lire sous la contrainte (session 45 avec le mot ruines).

Oublier Klara d’Isabelle Autissier

Oublier Klara d’Isabelle Autissier.

Stock, collection La Bleue, mai 2019, 320 pages, 20 €, ISBN 978-2-23408-313-4.

Genres : littérature française, plutôt roman historique, mais pas que.

Isabelle Autissier naît le 18 octobre 1956 à Paris. Dans les années 70, elle étudie l’agronomie et devient ingénieur agronome spécialisée en exploitation des ressources vivantes aquatiques (halieutique). Mais elle découvre la voile et se lance dans les courses en solitaire. Célèbre navigatrice, elle est la première femme à avoir fait le tour du monde à la voile en solitaire (en 1991). Elle est autrice (essais, contes, romans). Elle est aussi présidente du WWF France depuis 2009.

États-Unis d’Amérique, automne 2017. Iouri, 46 ans, n’a pas mis les pieds en Russie depuis 23 ans ; il vit à Ithaca dans l’État de New York où il est ornithologue et professeur universitaire. Mais il reçoit un mail et apprend que Rubin Bondarev, son père qui a 72 ans, est hospitalisé et au bord de la mort : « cancer du foie, visiblement en phase terminale » (p. 10-11). Iouri s’envole donc pour Mourmansk (nord-ouest de la Russie, cercle polaire). « Il avait laissé l’URSS en noir et blanc, la Russie était passée à la couleur. » (p. 16). Il rend visite à son père à l’hôpital et celui-ci commence à raconter ce qu’il sait.

URSS, 1950. Klara et Anton, tous deux géologues, furent transférés de Leningrad (redevenue Saint-Pétersbourg) à Mourmansk alors que leur fils unique, Rubin, était encore bébé. Klara était directrice de département et Anton chercheur ; ils étaient donc privilégiés mais, une nuit de juin, quand Anton a entre 4 et 5 ans, des hommes en noir ont embarqué Klara. « J’ai su immédiatement qu’il ne fallait pas parler de ce qui était arrivé, ne plus jamais en parler, grommela Rubin en ouvrant enfin les yeux. Ta grand-mère avait fait quelque chose. Mon père avait raison, elle nous avait mis en danger. Je l’ai haïe, elle nous avait trahis. J’étais bien trop petit pour comprendre ce qui s’était tramé dans les mois précédents. Mais, j’ai tout de suite senti qu’il ne fallait pas chercher à le savoir. » (p. 34-35). Iouri pensait que Klara, sa grand-mère était morte de tuberculose ! « Qu’avait-elle fait ? Qu’était-elle devenue ? Il savait ces questions inutiles, mais ne pouvait s’empêcher de les poser. Était-il le petit-fils d’une résistante visionnaire, d’une simple victime d’une jalousie professionnelle ou d’une idiote qui avait fait une mauvaise plaisanterie ? Devait-il s’honorer d’avoir pour aïeule cette femme qui avait fait basculer le roman familial ? Au nom de quoi cette trace indélébile avait-elle été infligée, bouleversant la vie de son père et la sienne ? » (p. 38). Iouri s’adresse en premier lieu au Mémorial mais beaucoup de dossiers ont été transférés à Leningrad et beaucoup de familles n’ont jamais rien réussi à savoir… Mais Iouri est intrigué, il veut maintenant découvrir ce qu’il est advenu de Klara, pas seulement pour son père mourant, pour lui.

Ce roman est saisissant tant il raconte de choses ! La politique et l’histoire de l’URSS (parmi les points cruciaux, la mort de Staline et l’arrivée au pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev après la chute du mur de Berlin), la fatalité, les interrogations qui détruisent les familles, la solitude et la souffrance, le froid et la pauvreté, la violence « ordinaire », le goulag, il parle même aussi d’homosexualité, d’écologie et de pêche intensive sur chalutiers. Iouri a ouvert les yeux, en 1986, après avoir lu Docteur Jivago de Boris Pasternak, roman que « les grands du lycée » (p. 103) considéraient comme une bombe. Il y a un passage dans lequel Iouri est, pendant les deux mois d’été, sur le chalutier de pêche commandé par son père : pêche intensive en mer de Barents jusqu’au Spitzberg (territoire norvégien !) pour respecter les quotas, mauvais temps, maltraitance du personnel… Ce passage, réaliste et violent, m’a fait penser au roman japonais, Le bateau-usine (Kanikôsen) de KOBAYASHI Takiji qui a été adapté en manga, Le bateau-usine de Gô Fujio et Takiji Kobayashi. Le roman s’attarde sur la chute du mur de Berlin, l’arrivée au pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev, la déception, les études de biologie à Saint-Pétersbourg (Iouri est ravi de quitter Mourmansk et ses parents) et la bourse pour sa thèse aux États-Unis. « Là-bas s’ouvrit une page blanche : nouvelles habitudes, nouvelle langue, nouvelles relations, nouveau travail. Il s’y plongea à corps perdu. » (p. 150). Oublier Klara, c’est aussi la course au nucléaire soviétique, les peuples autochtones brimés, ici les Nenets sur l’île de Sipaeïevna (surnommée l’île aux rennes) et la Russie moderne dont certains aspects sont incompréhensibles pour Iouri.

Mais ne pensez pas que ce roman est un foutoir ! Tout vient à point, tout est fluide, ordonné, mais pas franchement réjouissant. « La peur, la sale peur, celle qui transforme les braves types en bourreaux déferlait dans les têtes et les cœurs. » (p. 294). Et Isabelle Autissier a réussi son coup (un coup de maître) car elle connaît la mer, la pêche, les oiseaux, et apparemment elle connaît bien aussi l’URSS, les années communistes et la mélancolie russe !

Un de mes passages préférés. « Il se jura à nouveau qu’il n’aurait plus jamais peur. Mais oublier Klara ! C’était totalement impossible. » (p. 176).

J’ai aimé la passion de Iouri pour les oiseaux. « Les oiseaux étaient ce qu’il ne serait jamais : des êtres puissants et libres. » (p. 71).

Je mets ce roman dans Lire en thème 2019 : il faut un livre dont le titre comporte un prénom.

Célestopol d’Emmanuel Chastellière

Célestopol d’Emmanuel Chastellière.

Les éditions de l’instant (euh… un lien ?). Libretto, mai 2019, 352 pages, 10,70 €, ISBN 978-2-36914-496-0.

Genres : littérature française, science-fiction, steampunk.

Emmanuel Chastellière naît en 1981 (je ne peux vous dire où) et s’intéresse très jeune aux littératures de l’imaginaire. Il étudie l’Histoire et se lance dans l’aventure Fantasy en 2000 avec Elbakin.net : j’ai l’impression de suivre ce site depuis ses débuts sans connaître les noms de ses créateurs. D’ailleurs je pense avoir découvert Emmanuel Chastellière en tant que traducteur (La chute de la Maison aux Flèches d’Argent d’Aliette de Bodard) avant de le découvrir en tant qu’auteur car c’est cette traduction qui m’a donné envie de le lire. Plus d’infos sur son site et son blog Un mot après l’autre ainsi que sur sa page FB et la page FB de Célestopol.

Anton, jeune journaliste ukrainien se rend à Célestopol pour couvrir la Régate de la Coupe de l’Empereur. Célestopol est une ville-dôme sur la Lune ! Eh oui, en 1913, l’empire russe a une cité lunaire, dirigée par le duc Nikolaï Alekseïevitch Romanov depuis des années, et qui vit grâce à l’exploitation du sélénium (un gaz très puissant pour l’énergie aussi bien de la Lune que de la Terre mais dangereux). Il rencontre la jolie Tuppence Abberline, une Anglaise avec des origines indiennes, qui n’est autre que la maîtresse du duc Nikolaï. À Célestopol, une cité cosmopolite, il y a quelques ouvriers humains (relégués dans les sous-sols, on ne les voit jamais) mais pratiquement tout est géré par des automates. Pour en revenir à la Régate, le Neptune, vaisseau russe, est tenant du titre depuis cinq éditions mais, bizarrement, il vient de perdre trois manches (sur sept)… « Le reporter était sensé couvrir l’événement mais surtout célébrer la victoire de son vaisseau, celle de tout un peuple. » (p. 22).

D’autres personnages apparaissent, comme Clémence Lafleur, étudiante en histoire, Québécoise de la Nouvelle France (oui, beaucoup de noms sont changés) ; Anastasia, cousine du duc, envoyée par la tsarine pour rétablir l’ordre car un bandit masqué surnommé l’Oiseau de Feu sévit ; Arnrún, chasseuse de prime islandaise et son ami, Wojtek, un homme qui vit dans le corps d’un ours ; ou encore Kokorin, un voleur amoureux, ou Octave Bellême, un entrepreneur français qui souhaite ouvrir un grand magasin à Célestopol, etc.

Et justement, il y a vraiment beaucoup de personnages ! Attention, ce n’est pas une critique mais ce n’est pas évident à suivre ! Cependant j’ai bien aimé ce livre ; je n’ose dire roman car est-ce vraiment un roman ? Puisque l’auteur a voulu créer plein d’histoires avec des personnages différents, le récit est plutôt orienté avec des chapitres qui ressemblent à des nouvelles indépendantes les unes des autres même s’il y a bien sûr une certaine continuité. Les personnages et les chapitres ne sont donc pas tous liés les uns aux autres à part que l’action se déroule à Célestopol (et plusieurs personnages disparaissent même rapidement !). Tout ça m’a un peu déroutée au début mais je respecte le choix de l’auteur qui en avait plein la tête et a voulu raconter toutes ces histoires pour ne pas les perdre, d’autant plus que les récits sont réellement bons (voire surprenants) et que plusieurs habitants de Célestopol sont attachants (je pense que mes préférés sont Arnrún et Wojtek).

Le duc Nikolaï croit absolument en sa cité. « La Terre est finie, mademoiselle. Elle a laissé passer sa chance. Célestopol est l’avenir. Je suis l’avenir. Mais j’ai bien l’intention de préserver le passé. » (p. 61-62). Par exemple, il y a des dodos sur Célestopol alors qu’ils ont disparu sur Terre. Mais, malheureusement, l’avenir montrera au duc qu’il avait tort… Il est d’ailleurs étonnant qu’un auteur pense à détruire le monde et les personnages (humains et automates) qu’il a (j’imagine amoureusement) créés.

Ma phrase préférée : « Le travail […] se faisait rare. Alors les habitants préféraient oublier les soucis du quotidien dans l’alcool et la débauche. » (p. 289) : comme sur Terre, en fait !

J’avais très envie de lire Célestopol depuis sa parution alors j’ai sauté sur l’occasion avec la sortie en Libretto (poche) et je suis ravie car c’est un bon livre pour se faire plaisir dans un début de XXe siècle totalement différent de la réalité historique, plutôt steampunk mais ici le sélénium remplace la vapeur ! (il est beaucoup plus polluant et dangereux). Je recommande Célestopol aux fans de la Lune (c’était récemment le 50e anniversaire de la mission lunaire Apollo 11), de science-fiction, d’uchronie et de mystère (il y a en particulier des clins d’œil à des contes russes et à la mythologie scandinave).

J’ai maintenant très envie de lire Le village, le premier roman d’Emmanuel Chastellière, sombre et fantastique, paru aux éditions de l’instant en 2016 (pas évident à trouver… Une parution en poche serait la bienvenue). Par contre, le thème de son troisième roman, L’empire du léopard, paru aux éditions Critic en 2018, m’intéresse moins (historique et fantasy) mais pourquoi pas.

En attendant, Célestopol est une chouette lecture pour Littérature de l’imaginaire et Vapeurs et feuilles de thé (décidément je n’honore pas ce challenge avec des romans typiques car Célestopol – comme d’autres avant lui – ne se déroule(nt) pas en Angleterre comme la majorité des romans steampunk).