Un gentleman à Moscou d’Amor Towles

Très belle couverture !

Un gentleman à Moscou d’Amor Towles.

Fayard, collection Littérature étrangère, août 2018, 576 pages, 24,00 €, ISBN 978-2-21370-444-9. A Gentleman in Moscow (2016) est traduit de l’américain par Nathalie Cunnington.

Genres : littérature américaine, roman historique.

Amor Towles naît et grandit à Boston (Massachusetts, États-Unis). Il étudie d’abord à l’Université de Yale puis passe un master d’anglais à l’Université de Stanford. Il travaille dans l’investissement à New York jusqu’au début des années 2010 puis se lance dans l’écriture. Rules of Civility (2011) – en France : Les règles du jeu (Albin Michel, 2012) – qui a reçu le Prix Scott Fitzgerald, et Eve in Hollywood (2013) sont parus avant A Gentleman in Moscow (2016). Plus d’infos sur son site officiel, http://www.amortowles.com/.

Juillet 1918. Le Comte Alexandre Ilitch Rostov est installé à Paris lorsqu’il apprend l’exécution du tsar et de la famille royale. Moins d’un mois plus tard, il arrive au domaine familial des Heures dormantes et fait évacuer sa grand-mère avec deux domestiques. Juin 1922. Rostov a trente ans et il est sur le banc des accusés : dans sa jeunesse, en 1913, il a écrit un poème intitulé « Où est-il à présent ? » qui déplaît aux nouveaux maîtres du Kremlin. Depuis septembre 1918, il vit dans une suite de l’Hôtel Metropol à Moscou. « […] plusieurs représentants du régime actuel arborant le bouc de rigueur décidèrent qu’en punition du crime de ma naissance dans les rangs de l’aristocratie je devais être condamné à passer le reste de mes jours… dans cet hôtel. » (p. 27). Comme il a quand même des amis en haut-lieu, il est assigné à résidence par le « Comité exceptionnel du Commissariat du peuple aux Affaires internes ». Plus dans la suite prestigieuse du deuxième étage mais dans une chambre de neuf mètres carrés au cinquième étage, en fait dans l’étroit grenier du beffroi auparavant aménagé pour les domestiques des voyageurs puis laissé à l’abandon. Ses compagnons : le chat bleu de Russie de l’hôtel, Koutouzov, borgne, et des livres.

Un gentleman à Moscou est un excellent huis-clos humain, intimiste et historique, dans l’hôtel Metropol, dans son bar le Chaliapine et dans ses deux restaurants réputés, le Boyarski et le Metropol surnommé le Piazza. C’est d’ailleurs au Piazza que Rostov fait la connaissance d’une fillette toujours vêtue de jaune, « fille d’un bureaucrate ukrainien veuf » (p. 57). Nina Koulikova a neuf ans et leur longue amitié va enchanter et bouleverser la vie de l’aristocrate ! « […] au Metropol, il y avait des pièces derrière des pièces, des portes derrière des portes… » (p. 84).

Mais j’ai encore plus aimé la belle rencontre avec Abram, l’ouvrier qui s’occupe des abeilles au sommet de la tour Choukhov (attention, Rostov est toujours dans l’Hôtel Metropol !).

Des passages extraordinaires avec par exemple les grands vins qui, par souci d’égalité, n’ont plus d’étiquettes au Boyarski (p. 183-184) ! ou la nouvelle utilisation incessante du mot camarade. « Ah, camarade, songea le comte. En voilà un mot qui marquera son époque… Quand le comte était enfant à Saint-Pétersbourg, on l’entendait rarement. Il rôdait derrière les usines, sous les tables des tavernes, laissant parfois son empreinte sur les pamphlets à l’encre encore fraîche qui séchaient par terre dans les sous-sols. À présent, trente ans plus tard, c’était le mot qu’on entendait le plus souvent dans la langue russe. » (p. 230).

Le Comte Alexandre Ilitch Rostov a trente ans lorsqu’il est condamné et assigné à résidence. D’autres n’ont pas cette chance : ils tomberont malades ou deviendront fous ou mourront dans des camps en Sibérie ou ailleurs. « Qui aurait pu imaginer, Sasha, quand tu t’es retrouvé assigné à résidence au Metropol il y a des années de cela, que tu venais de devenir l’homme le plus verni de toute la Russie ? » (p. 369). Nota : Sasha est un surnom pour Alexandre, c’est le petit nom affectueux qu’utilisent les amis du comte. Il passera trente-deux ans assigné au Metropol ; il verra défiler des petites gens et des nantis, des responsables du Parti et des artistes ; fin gourmet et œnologue, il travaillera au restaurant ; pendant plus de trente ans, il « verra » défiler l’histoire de l’Union soviétique en restant spectateur plutôt que protagoniste même si, malgré son peu de marge de manœuvre, il pourra faire des choses comme entretenir une liaison avec Anna Urbanova une actrice, recueillir la jeune Sofia qu’il fera passer pour sa nièce puis pour sa fille, aider son ami poète Michka (Mikhail Fiodorovitch Minditch) envoyé dans un camp en Sibérie ou enseigner les secrets des langues et des cultures française, anglaise et américaine à Ossip Ivanovitch qui conclura son apprentissage par « Hollywood est la force la plus dangereuse qui soit dans toute l’histoire de la lutte des classes. » (p. 372), devenir ami avec l’Américain Richard Vanderwhile, etc.

Un gentleman à Moscou ressemble étrangement à de la littérature russe, c’est un roman riche, dense mais fluide, somptueux, très agréable à lire (le comte n’est pas dénué d’humour), bref une merveille, un coup de cœur que je vous conseille très fortement si vous aimez la Russie et tout ce qui fait la Russie (les gens, l’histoire, la littérature, la poésie, la gastronomie, la musique…). « Car lorsque la vie empêche un homme de poursuivre ses rêves, il fera tout pour les poursuivre quand même. » (p. 422).

« Quand on a vécu éloigné pendant des dizaines d’années d’un endroit qu’on a aimé, la sagesse vous dicte de ne jamais y retourner. » (p. 571).

Une lecture pour 1 % Rentrée littéraire 2018, Défi littéraire de Madame lit (novembre est consacré à la littérature américaine) et Petit Bac 2018 (catégorie lieu avec Moscou).

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Un esprit sobre d’Arkadi Strougatski

Un esprit sobre d’Arkadi Strougatski.

En introduction de Étoiles rouges – La littérature de science-fiction soviétique de Patrice et Viktoriya Lajoye, essai paru aux éditions Piranha en octobre 2017.

Genres : littérature russe, nouvelle, science-fiction.

Arkadi Strougatski naît le 28 août 1925 à Batoumi en Géorgie (Union Soviétique). Il meurt le 12 octobre 1991 à Moscou. Son frère, Boris Strougatski, naît le 14 avril 1933 à Léningrad (Saint-Pétersbourg) et y meurt le 19 novembre 2012. Ils sont tous deux écrivains de science-fiction, ils écrivent à quatre mains. Mais ils ont chacun un métier : Arkadi est traducteur pour l’armée (japonais) et Boris est astrophysicien. À partir de 1969, le régime soviétique les censure et ils continuent d’écrire clandestinement. Ils sont particulièrement connus pour Stalker.

Viktor Borissovitch prend son petit-déjeuner et parle à son épouse, Lena : il est horrifié par la lecture de leur fils Gricha, la revue Aventures et fiction, pourtant éditée par les Éditions d’État pour enfants. « C’est révoltant. […] C’est terrible ! J’ai parcouru cette revue et j’ai été choqué. Bourrer la tête des enfants avec ces trucs totalement absurdes… Tu vois, l’envol vers d’autres galaxies à travers la quatrième dimension, des machines à voyager dans le temps, la psychokinésie, le psychisme… zut, bon sang ! La transformation du temps en énergie ! C’est stupide, en dépit du bon sens ! Aucune trace de matérialisme. Qu’est-ce que ça peut donner, une lecture pareille ? Des affabulateurs ? Des rêveurs au cerveau vide ? » (p. 8).

Cette nouvelle – écrite en 1972 – m’a beaucoup plu, la chute est surprenante et hilarante !

Étoiles rouges est une anthologie pour découvrir la richesse de la science-fiction soviétique, plus de 100 ans d’imaginaire injustement méconnu. J’aurais tellement voulu lire cette anthologie complète et pas seulement cet extrait ! Malheureusement, je l’ai commandée en début d’année et le libraire m’a dit qu’elle était épuisée chez l’éditeur…

Ce qui n’est pas une bonne nouvelle… Mais je mets cette lecture dans La bonne nouvelle du lundi et dans le Challenge de l’été, Littérature de l’imaginaire et Littératures slaves.

La fin de Sherlock Holmes de Sergueï Solomine

La fin de Sherlock Holmes de Sergueï Solomine.

Lingva, 2015, traduit du russe par Viktoriya et Patrice Lajoye.

Genres : littérature russe, nouvelle.

Sergueï Solomine est le pseudonyme de Sergueï (Yakovlevitch) Stretchkine. Né en 1864 dans une famille noble à Toula, il étudie à l’Académie forestière de Moscou. Cet écrivain de littérature populaire russe tombé dans l’oubli, militant anarchiste exilé en 1887 dans la région d’Arkhangelsk (pour trois ans), est l’auteur de nombreux romans et nouvelles d’aventures, policier, fantastique et il est même parmi les premiers auteurs russes à écrire de la science-fiction. En 1910, il est de nouveau arrêté et exilé, mais cette fois dans l’Oural, et il continue d’écrire jusqu’à sa mort en 1913. En Russie, il existe deux tomes de ses récits (1914). Ne sont pour l’instant traduites en français que trois nouvelles : La fin de Sherlock Holmes (1911), Le vampire (1912), toutes deux disponibles chez Lingva, maison d’éditions spécialisée dans la littérature de Russie, d’Ukraine et de Biélorussie, et Les ancêtres (1913) parue dans l’anthologie Dimension Merveilleux scientifique, 2 aux éditions Rivière Blanche.

« Tard dans la soirée, le docteur Watson était encore assis dans son bureau et examinait les documents qui devaient servir de matériaux à un nouveau volume des aventures du célèbre détective. La nuit noire régnait derrière les fenêtres du cottage. » Voici comment débute le récit mais Watson va être dérangé… par Sherlock Holmes ! Depuis deux ans, il est sur les traces d’une bande internationale dirigée par trois femmes mais s’il connaît « de nom et de vue les douze meneurs de ce dangereux gang », qui sont les trois « femmes infernales » ? Sherlock Holmes ne va pas tarder à le savoir.

Cette nouvelle en forme de huis-clos est rocambolesque dans le ton et donne une explication plausible sur la retraite de Sherlock Holmes. À découvrir pour la curiosité. Et si vous êtes intéressé par plus, lisez Sherlock Holmes en Sibérie de P. Orlovets [lien].

Sergueï Stretchkine était passionné par l’œuvre d’Arthur Conan Doyle (1859-1930) et cette nouvelle est un pastiche de Sherlock Holmes très peu connu mais toutefois répertorié dans Pastiches des aventures de Sherlock Holmes sur Wikipédia. Parue dans Синий журнал (Le journal bleu) n° 26 en 1911 (couverture ci-dessus), elle était inédite en français ! Merci aux éditions Lingva pour leur travail sur la littérature russe et les auteurs méconnus ou oubliés !

Pour La bonne nouvelle du lundi et les challenges Cette année, je (re)lis des classiques et Littératures slaves. J’aimerais tellement lire des textes courts comme celui-ci en russe…

Récit sur un ivrogne (Russie)

Récit sur un ivrogne (Сказание о бражнике, Skazanie o bražnike) est un texte satirique russe du XVIIe siècle.

Le récit commence comme un conte (*) « Il était une fois un ivrogne qui buvait beaucoup, et à chaque godet, à chaque repas il célébrait Dieu. » mais, lorsque l’ivrogne arrive devant « les portes de l’honorable paradis », il ne comprend pas que l’accès lui soit refusé. « Les ivrognes n’ont pas le droit d’y entrer, on n’installe pas les ivrognes au paradis, le martyre éternel est destiné aux ivrognes. ». Tel est le discours de l’apôtre Pierre, de l’apôtre Paul, du roi David, du roi Salomon, etc. Qui laissera entrer l’ivrogne ?

Pour illustrer, un dessin humoristique de Deligne.

(*) Un conte oral issu de la littérature populaire c’est pourquoi il n’a pas d’auteur, par contre il a des variantes. Celle-ci fut publiée en anthologie en 1957 par V. P. Adrianova-Perets. Si vous lisez le russe (ce qui n’est pas mon cas mais j’aimerais bien), vous pouvez consulter cette étude et bibliographie ici (au format pdf).

Cette nouvelle peut sembler moralisante, car elle traite du thème de la religion, mais j’ai aimé son côté amusant qui n’est pas anticlérical mais plutôt plein de bon sens.

Pour La bonne nouvelle du lundi et je vais la mettre dans Cette année, je (re)lis des classiques et dans Littératures slaves mais « hors concours » car c’est vraiment une courte nouvelle. Mais je trouve que c’est bien aussi de parler de la littérature orale qui a pratiquement disparu en Occident…

Si vous souhaitez lire cette nouvelle / ce conte : en ligne sur le blog des éditions Lingva, spécialiste de la littérature de Russie, d’Ukraine et de Biélorussie.

Sovok de Cédric Ferrand

Sovok de Cédric Ferrand.

Les Moutons électriques, collection La bibliothèque voltaïque, février 2015, 224 pages, 19,90 €, ISBN 978-2-36183-194-3.

Genres : science-fiction, uchronie.

Cédric Ferrand naît en 1976 dans l’Ain, il me semble. En tout cas, après le lycée à Belley (dans l’Ain donc), il part étudier à Chambéry. Il découvre le jeu de rôle, il écrit des scénarios (de jeux de rôle : Sovok est aussi un jeu de rôle, de bandes dessinées), des nouvelles et des romans. Apparemment il vit à Montréal depuis plus de dix ans. Plus d’infos sur son blog.

Hiver 2036, Moscou est une ville délabrée qui a raté le coche de la technologie occidentale. Des quartiers entiers restent sans électricité et eau chaude, et les pauvres sont toujours plus démunis. Méhoudar Chaoulovitch Chemtov, « séfarade par [son] père, ashkénaze par [sa] mère, et donc birobidjanais de naissance » (p. 14) est devenu Russe grâce à son engagement dans l’armée. Fraîchement arrivé à Moscou, il va travailler pour Blijni, un service d’ambulances volantes. Il est pris en charge par l’équipe de nuit composée de Vinkenti (Vinky) Oganov, conducteur de la Jigouli sans âge, et Manya Garmonov, urgentiste en fait docteur en médecine vétérinaire. Mais Blijni est en perte de vitesse car Last Chance, une grosse entreprise européenne suréquipée et informatisée, vient de s’installer en Russie. De toute façon, avec l’une ou l’autre des deux entreprises, il faut quand même pouvoir payer !

En 200 pages environ et cinq jours de travail, du mardi au vendredi, Cédric Ferrand expose tout ce qu’il a à dire ! Le lecteur ne sait pas pourquoi la Russie est tellement en retard sur les autres pays et pourquoi tout est détérioré, la politique, la vie sociale, la vie religieuse, les services sociaux dont l’hôpital et les services de santé qui ne sont plus gratuits comme au temps du communisme, les entreprises… Il a dû se passer quelque chose entre la chute du communisme à la fin du XXe siècle et le début du XXIe siècle qui a changé la Mère Patrie et le peuple russe. Sovok est tout de même une uchronie, une histoire différente de la Russie, peut-être entre 2000 et 2037. Beaucoup de nostalgiques de l’époque soviétique, une période durant laquelle, comme chacun le sait, tout le monde avait tout ce dont il avait besoin et tout le monde était heureux, mais oui ! Vous ne me croyez pas : « […] la Russie a connu ses plus belles heures lorsque tous aspiraient collectivement à des lendemains qui chantent. C’est quand l’individualisme a fragilisé ces rêves d’avenir que le futur du pays s’est fait incertain puis calamiteux. » (Vinkenti, p. 62-63). Ceci n’est pas un révisionnisme inconsidéré de l’auteur, beaucoup de Russes pensent ça : ce sont les Sovok. « De mon temps, on manquait tous des mêmes choses. Le paysan comme l’ouvrier devaient apprendre sans huile de cuisine ou sans scie égoïne. Alors qu’aujourd’hui, y en a des qui manquent plus que d’autres, et les choses qui manquent sont toutes dépareillées. C’est pas normal, moi je dis. […] Le communisme, c’est pas déshabiller Piotr pour habiller Pavel, pas du tout. Parce qu’au final, Pavel a chaud et Piotr a froid, ça marche pas mieux qu’avant. Le truc pour que ça fonctionne, c’est de juste déshabiller Piotr pour qu’il ait aussi froid que Pavel. Là, t’es vraiment égalitaire. » (Yakov, p. 87). Ah, quelle belle invention, la société égalitaire ! Surtout à la sauce soviétique…

Alors, vous lirez plutôt Pravda (Vérité) ou Lezhat’ (Mensonge) ?

D’ailleurs, de l’utilité des livres et de la lecture en Union Soviétique : « Le quartier est célèbre : c’est dans ce coin de Moscou qu’une bibliothèque municipale a pour la première fois ouvert ses portes, en plein hiver, pour que les riverains puissent venir prendre une brassée de livres par personne afin de les brûler à la maison. Ça faisait des mois que le personnel n’était plus payé, plus personne ne pouvait emprunter de livres, alors le directeur (qui avait dû prendre un travail dans le privé pour subsister) s’était dit que les volumes seraient mieux employés dans un poêle. Une décision qui lui avait valu une incarcération. Les gens étaient venus le soutenir au tribunal, d’autres bibliothécaires avaient fait comme lui dans des quartiers voisins, mais il avait été condamné. » (p. 151).

Et s’il n’y avait que ça… Je l’ai dit, des quartiers sont dans le noir, mais « […] le ministère peut se permettre de gaspiller toute l’électricité que vous économisez. » (p. 188).

PS : j’en ai déduit que le roman se déroule durant l’hiver 2036 car page 214, on entend un slogan politique : « Plus de Dieu en 2037 ! » et ensuite, six mois plus tard, ce sont les élections, au printemps 2037.

Malgré deux ou trois petites erreurs, par exemple page 78, Yakov s’appelle tout à coup Takov (en haut), j’ai très envie de lire le roman précédent de Cédric Ferrand : Wastburg, paru lui aussi aux Moutons électriques en août 2011 mais qui lui se déroule dans une fantasy médiévale.

Une bonne lecture pour le Challenge de l’été, le Challenge Chaud Cacao, Littérature de l’imaginaire, Petit Bac 2018 (catégorie Titre mot unique) et S4F3 #4.

Challenge Littératures slaves

Vous y croyez : moi qui aime (pour ne pas dire adore) la littérature russe, j’ai oublié de m’inscrire à ce challenge Littératures slaves organisé par la Barmaid aux lettres depuis fin novembre 2017 !!! Je répare vite cet oubli désastreux puisque le challenge – qui devait durer 6 mois – continue jusqu’à la fin de l’année (ouf, sauvée !). En réfléchissant bien, j’ai peut-être confondu avec Un hiver en Russie avec Emma (janvier) ou le Mois de l’Europe de l’Est avec Eva, Patrice et Goran (mars)…

Toutes les infos et le logo sur le Bar aux lettres plus le bilan de mi-parcours.

Logo créé par la Barmaid aux lettres avec une photo d’Uldus Bakhtiozina

L’objectif est de lire non seulement de la littérature russe mais aussi toutes les littératures slaves. De plus la Barmaid aux lettres encourage les participants « à dépasser la fiction littéraire, à découvrir l’art architectural » ainsi que « à créer également vos parallèles entre théâtre et littérature ».

La liste des pays concernés : Biélorussie, Bosnie-Herzégovine, Bulgarie, Croatie, Macédoine, Monténégro, Pologne, République Tchèque, Russie, Serbie, Slovaquie, Slovénie, Ukraine.

Mes billets slaves

1. L’Archipel des Solovki de Zakhar Prilepine (Actes Sud, 2017, Russie, Histoire, 832 pages)

Un billet à part : coup de cœur pour Dmitry Glukhovsky, un jeune auteur russe de science-fiction ❤

2. Nous d’Evgueni Zamiatine (Actes Sud, 2017, Russie, science-fiction, 233 pages)

3. Récit sur un ivrogne (Lingva, 2015, Russie, conte, nouvelle du XVIIe siècle)

4. La fin de Sherlock Holmes de Sergueï Solomine (Lingva, 2015, Russie, nouvelle, 1911)

5. Un esprit sobre d’Arkadi Strougatski (Piranha, 2017, Russie, nouvelle, 1972)

Terminus radieux d’Antoine Volodine

Terminus radieux d’Antoine Volodine.

Seuil, collection Fiction & Cie, août 2014, 624 pages, 22 €, ISBN 978-2-02-113904-4. Parution en poche : Points, août 2015, 576 pages, 8,60 €, ISBN 978-2-75785-470-9.

Genres : science-fiction, post-apocalyptique.

Antoine Volodine naît en 1950 à Chalon sur Saône et grandit à Lyon. Il étudie les Lettres, enseigne le russe, se lance dans l’écriture et la traduction de romans de science-fiction. Il fait partie du mouvement littéraire « post-exotisme » qu’il a créé dans les années 1990 (pour ne pas être classé en science-fiction). Il écrit aussi sous les pseudonymes d’Elli Kronauer ou Manuela Draeger (des romans jeunesse publiés principalement à L’École des loisirs) ou encore Lutz Bassmann (des livres plus sociaux chez Verdier comme Haïkus de prison ou Avec les moines-soldats). Terminus radieux, le premier de ses titres que je lis, a reçu en 2014 le Prix Médicis, le Prix de la Page 111 et fut finaliste du prix Femina.

« Les territoires vides n’hébergeaient ni fuyards ni ennemis, le taux de radiation y était effrayant, il ne diminuait pas depuis des décennies et il promettait à tout intrus la mort nucléaire et rien d’autre. » (p. 10). Après la chute de l’Orbise, envahie par l’ennemi capitaliste, Vassilissa Marachvili (ou Vassia) et ses deux compagnons d’armes, Kronauer et Iliouchenko, s’enfuient. Kronauer laisse ses amis affaiblis près de la voie ferrée et part chercher de l’aide. « Tu es dans la steppe, Kronauer, pensa-t-il. Faut pas regretter d’être ici pour la fin. C’est beau. Faut en profiter. C’est pas tout le monde qui peut avoir la chance de mourir dans la steppe. » (p. 32).

Terminus radieux est un kolkhoze au Levanidovo qui tient toujours debout deux cents ans après la Deuxième Union soviétique. Quelques habitants comme Mémé Oudgoul (la gardienne de la Pile nucléaire), Solovieï (poète contre-révolutionnaire) ou Hannko Vogoulian, Myriam Oumarik et Samiya Schmidt (ses trois filles) survivent dans ce monde inhospitalier, apparemment immunisés contre les radiations et paraissant immortels. « Il faut que tu nous aides. On en a plus qu’assez d’être au Levanidovo. On veut s’enfuir. Ici c’est ni une vie, ni une mort. On veut dire adieu à tout ça. » (p. 367).

Dans un monde tout nucléaire, il y a eu des pannes, des dérèglements, des accidents et des guerres, capitalistes contre nouveaux communistes. Tout est détruit, il n’y a plus de végétaux, plus d’animaux, plus d’humains à part quelques survivants hagards, parfois violents. Existe-t-il un état autre que la vie et la mort ? Oui, démontre Antoine Volodine dans Terminus radieux. Un terminus plus irradié que radieux !

Clin d’œil de l’auteur aux lecteurs et auteurs de science-fiction : « ses préférences allaient vers des fictions réalistes socialistes, post-apocalyptiques ou historiques, ou de benêtes histoires sentimentales. » (p. 159).

Le roman est à la fois un huis-clos effrayant (le terminus radieux avec Kronauer et les survivants du kolkhoze) et un road movie tout aussi inquiétant (le train qui avance dans la steppe avec Iliouchenko, quelques soldats encore armés et leurs prisonniers, comme pour dénoncer la futilité de ce monde). « La peur. Elle rôdait, elle s’effaçait, il la refoulait. Mais elle était là. » (p. 442).

Une lecture stupéfiante et imposante qui fait froid dans le dos mais aussi réjouissante (pour ne pas écrire jouissive) tant l’écriture de Volodine est extraordinaire que je mets dans le Challenge de l’épouvante, le Challenge de l’été, le Challenge Chaud Cacao (session 2, auteurs francophones), le Défi 52 semaines 2018 #30 (pour le thème sauvage), Littérature de l’imaginaire et Petit Bac 2018 (pour la catégorie Lieu).