Le froid d’Andreï Guelassimov

Le froid d’Andreï Guelassimov.

Actes Sud, collection Lettres russes, octobre 2019, 336 pages, 22,50 €, ISBN 978-2-330-12687-2. Холод (2015) est traduit du russe par Polina Petrouchina.

Genre : littérature russe.

Andreï Valerievitch Guelassimov (Андрей Валерьевич Геласимов) naît le 7 octobre 1966 à Irkoutsk (Sibérie, Russie). Il étudie les Lettres à l’université d’Irkoutsk puis à Moscou (où il rédige une thèse sur Oscar Wilde) et étudie ensuite la mise en scène à l’Institut d’études théâtrales de Moscou (Gitis). Il enseigne d’abord la littérature anglo-américaine à l’université de Moscou avant de devenir scénariste pour la télévision et enfin se consacre à l’écriture de roman depuis 2001. Du même auteur : Фокс Малдер похож на свинью (2001) = Fox Mulder a une tête de cochon (Actes Sud, 2005), Жажда (2002) = La soif (Actes Sud, 2004), Рахиль (2003) = Rachel (Actes Sud, 2010), Год обмана (2003) = L’année du mensonge (Actes Sud, 2008), Степные боги (2008) = Les dieux de la steppe (Actes Sud, 2016), Дом на Озёрной (2009) = La maison du lac, Кольцо Белого Волка (2010) = L’anneau du loup blanc.

Filippov, célèbre metteur en scène (cinéma et théâtre) est dans un avion qui le ramène dans sa ville natale quittée il y a plus de 10 ans. Il doit annoncer à son meilleur ami, et collaborateur, qu’il a signé pour un projet à Paris sans lui car « ils avaient déjà leur scénographe » (p. 30). Mais Filippov se noie dans l’alcool et doit affronter ses vieux démons alors que la ville est en proie à une panne d’électricité générale avec -41°. « Il fallait qu’il trouve son ami, il était temps de le faire. Ça n’avait plus de sens de retarder la rencontre. Déjà dans l’appartement d’Inga, Filippov avait compris qu’il était inutile de se cacher. Plus il tardait, esquivant cette discussion pénible, la plus désagréable discussion de toute sa vie, lui semblait-il, plus cette vie lui jouait de mauvais tours, et plus il apparaissait en effet qu’elle avait réservé pour Filippov une quantité infinie d’emmerdes. Il devait absolument voir son ami, lui dire la vérité et quitter enfin cet enfer. » (p. 163-164).

Le froid, les « emmerdes », l’auteur ne ménage ni son personnage ni ses lecteurs et emmène tout ce petit monde dans un roman théâtral, un« roman en trois actes avec entractes » surréaliste et endiablé ! « Tu saurais pas ce qui m’est arrivé hier ? Je sais pas pourquoi j’ai mal comme ça. J’ai mal partout. » (p. 243). Une solution, zapoï, c’est-à-dire boire sans modération (ben oui, il faut bien se réchauffer !). Humour noir et glaçant au rendez-vous, n’oubliez pas votre manteau le plus chaud possible et votre chapka ou une ouchanka !

Une très belle lecture pour Voisins Voisines 2020.

Devouchki de Victor Remizov

Devouchki de Victor Remizov.

Belfond, janvier 2019, 400 pages, 21 €, ISBN 978-2-71447-855-9. Искушение Iskushenie (2016) est traduit du russe par Jean-Baptiste Godon.

Genres : littérature russe, roman contemporain.

Victor Remizov (Виктор Ремизов) naît en 1958 à Saratov (à l’époque Union soviétique). Il étudie les langues à Moscou puis travaille comme géomètre, journaliste et professeur avant de se lancer dans l’écriture avec Volia Volnaïa, son premier roman paru en 2014, et Devouchki paru en 2016.

Beloretchensk est une petite ville de Sibérie avec des maisons en bois, la steppe et deux larges rivières, l’Angara et la Belaïa de la taïga. Parmi les « environ dix-neuf mille habitants » (p. 8), Katia, 20 ans, et sa cousine, Nastia, 24 ans. Katia aimerait étudier la médecine à l’Institut de médecine de Moscou et gagner assez d’argent pour payer l’opération de son père. Elle accepte donc de suivre Nastia à la capitale. Avec la bénédiction de ses parents : « Pars d’ici, Katia, nous sommes pire que des bêtes ! Et tu deviendras comme nous… » (la mère, Irina, p. 26). « Pars, Katia, c’est mieux, tu suivras des cours particuliers et tu entreras à l’université l’année prochaine. On se débrouillera avec ta mère. » (le père, Jora, surnommé Gueorgui, p. 27).

Mais Katia et Nastia, qui ne connaissent pas Moscou, errent dans la ville, dorment où elles peuvent, rencontrent des étrangers qui abusent d’elles et tournent mal…

Un jour, Katia est repérée par un célèbre photographe et elle est embauchée par Andreï Ivanovitch, patron du restaurant géorgien Mukuzani, pour devenir l’égérie de leur campagne publicitaire. « Elle était agile, gracieuse : une jeune fille de qualité. » (p. 141).

Katia et Nastia ont chacune un caractère différent et donc un comportement différent. Katia est douce, intelligente, rêveuse ; elle veut étudier et aspire à être honnête. Nastia et rustre, tête brûlée, vulgaire et peine à trouver du travail ; elle devient jalouse de Katia et ce n’est pas la morale qui l’étouffe ! « Je suis choquée par Moscou : c’est la merde, ici. Que des culs noirs, quel bazar ! Tu te rends compte… et l’autre qui voulait que je me marie avec lui. » (Nastia, p. 87, elle parle de Sapar, un jeune Tadjik qui les a aidées). En dehors de faire partie de la même famille, elle n’ont qu’un point en commun, c’est qu’elles sont belles toutes les deux. Mais Nastia est prête à vendre le pucelage de Katia à un ami de Mourad (un caïd) contre de l’argent, et tant pis s’il faut mettre une pilule dans son coca et si elle se fait violer ! Charmant… J’ai détesté le comportement de Nastia. En même temps, les deux cousines aux tempéraments si différents sont sûrement représentatives des jeunes femmes russes !? Si j’ai bien compris, Devouchki signifie jeunes femmes.

La Russie actuelle n’est pas montrée sous son meilleure jour : pauvreté, chômage, combines foireuses, racisme (envers les ressortissants des anciennes républiques soviétiques)… Le frère de Katia, joueur invétéré, est en prison et les harcèle elle et leur mère pour recevoir de l’argent… Tout ça n’est pas glorieux et je suis sûre que certains Russes sont nostalgiques du communisme !

J’ai bien aimé le passage où Alexei (amoureux de Katia), en stage à Londres, rencontre Jack Stoneby, un jeune Écossais qui vient de publier un premier roman en lice pour le Booker Prize. Ils parlent littérature : « Dostoïevski parlait de son expérience, de ses sensations. Il était joueur, comme chacun sait, et a écrit un roman… » (p. 250). Je venais justement de lire Le joueur de Fiodor Dostoïevski !

Coup de cœur ❤ J’avais réservé à la bibliothèque le premier roman de Victor Remizov, Volia Volnaïa, et je vous parle tout bientôt.

Je vois que la Russie fait partie des pays du challenge Voisins Voisines 2020.

Le joueur de Fiodor Dostoïevski

Le joueur de Fiodor Dostoïevski.

Actes Sud, 1991 ; poche en Babel n° 34, 2000, 7,70 €, ISBN 978-2-7427-2821-3. Je l’ai lu en édition reliée au Grand livre du mois, novembre 2001, 340 pages. Igrok (Игрок 1866) est traduit du russe (nouvelle traduction) par André Markowicz. Avec une postface, D’une passion l’autre d’André Comte-Sponville (voir en fin de billet).

Genres : littérature russe, roman, classique.

Fiodor Dostoïevski ou au complet Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski (Фёдор Михайлович Достоевский) naît le 30 octobre 1821 (11 novembre 1821 dans le calendrier grégorien) à Moscou. Fils d’un médecin militaire (alcoolique…), enfance difficile, École supérieure des Ingénieurs militaires de Saint-Pétersbourg, mouvements progressistes… Arrêté et condamné à mort, il est finalement déporté en Sibérie pour quatre ans. Ensuite il erre en Europe et joue beaucoup, il est couvert de dettes, ce Joueur est donc très documenté et sincère ! Dès l’enfance, il lit énormément les auteurs européens, Johann Wolfgang von Goethe, Victor Hugo, Friedrich von Schiller, William Shakespeare… À 22 ans, il écrit son premier roman, Les pauvres gens (1844-1846) que j’ai lu il y a des années et qui m’a fait aimer cet auteur. Suivent Le double (1846), Nétotchka Nezvanova (inachevé, 1848-1949), Le rêve de l’oncle (1859), Le bourg de Stépantchikovo et sa population ou Carnet d’un inconnu (1859), Humiliés et offensés (1861), Souvenirs de la maison des morts (1860-1862), Les carnets du sous-sol (1864), Crime et châtiment (1866), Le joueur (1866), L’idiot (1868-1869), L’éternel mari (1870), Les démons (1871), L’adolescent (1875), Les frères Karamazov (1880) ainsi que de nombreuses nouvelles (entre 1846 et 1880) et quelques chroniques (Annales de Pétersbourg, 1847), correspondances et carnets (1872-1881). Il meurt le 28 janvier 1881 (9 février 1881 dans le calendrier grégorien) à Saint-Pétersbourg.

Le joueur est paru en 1866 soit 100 ans avant ma naissance, c’est pourquoi j’ai choisi ce titre pour le challenge Les classiques c’est fantastique. J’aurais pu choisir Crime et châtiment paru la même année et qui correspond plus à un « bon gros pavé russe » mais je ne l’avais pas sur mes étagères… (et je n’avais pas envie de le lire en numérique).

À Roulettenbourg, sur les bords du Rhin. Un général russe, veuf et ruiné, ses deux enfants, Micha et Nadia et leur précepteur, Alexis Alexandrovitch, le narrateur. Un Anglais sympathique, Mr. Astley, une intrigante, mademoiselle Blanche de Cominges, et sa mère, un Français désagréable, le marquis de Grieux (est-il vraiment marquis ?), voici pour les personnages principaux. Ah, et aussi Polina Alexandrovna, une cousine du général, dont Alexis Ivanovitch est amoureux : elle le charge de gagner de l’argent pour elle à la roulette.

Or, il y a deux genres de joueurs : le mauvais genre, la plèbe, la racaille, qui joue(nt) un jeu cupide et le gentleman qui joue dans la curiosité « dans la bonne humeur et sans la moindre agitation » (p. 22). Bien sûr, le plus souvent, après avoir gagné (parfois beaucoup !), le joueur perd tout ! « C’est étonnant, je n’ai pas encore gagné, mais j’agis, je sens et je pense comme un homme riche, et je ne peux pas m’imaginer d’une autre façon. » (p. 65).

Mais arrive en grandes pompes de Moscou la grand-mère du général, la baboulinka, la « terrible et richissime, Antonida Vassilievna Tarassevitcheva, propriétaire terrienne et haute dame de Moscou » (p. 85). La vieille dame, que le général espère morte pour hériter et épouser mademoiselle Blanche, est bien en vie et très en forme (bien qu’invalide).

Et Dostoïevski entraîne ses personnages et ses lecteurs dans l’enfer, dans la folie de la passion dévorante du jeu (mais aussi de l’amour). Ne dit-on pas la « roulette russe » ? C’est souvent surréaliste, presque toujours drôle et la mémé à la roulette, c’est ahurissant ! L’auteur retransmet bien (en tant que joueur lui-même durant ses années d’errance en Europe) la folie furieuse du jeu, surtout quand les joueurs deviennent incontrôlables : ils forment tous un beau panier de crabes et il est logique qu’ils se fassent plumer. « Aujourd’hui, qu’est-ce que je suis ? Zéro. Et demain, que puis-je être ? Demain, je peux ressusciter des morts et recommencer à vivre ! Je peux retrouver l’homme qui est en moi, tant qu’il existe encore ! » (p. 198).

Dans l’excellente postface, D’une passion l’autre, André Comte-Sponville analyse cette œuvre plus courte de Dostoïevski. « Pour tous ceux que les grand romans de Dostoïevski, si touffus, si démesurés, effraient ou écrasent quelque peu, […], le Joueur offre, en une forme ramassée, un accès particulièrement saisissant à l’univers du grand écrivain. Non que tous les thèmes dostoïevskiens y figurent (rien, ou presque rien sur la culpabilité, sur l’existence de Dieu, sur la grandeur des humbles…), mais en ceci que l’humanité s’y dévoile comme elle est, ou comme Dostoïevski la voit : obscure, confuse, soumise à des forces qui l’écrasent, pleine de désirs fous et d’aspirations incontrôlées, incapable de raison ou de sagesse, perdue, en un mot, et tout juste assez bonne – sauf innocence ou grâce – pour garder, douloureuses comme une plaie, la nostalgie d’un bonheur ou l’espérance d’un salut. » (p. 219, début de la postface de 16 pages).

Mon personnage préféré est l’Anglais, Mr. Astley, qui est le seul à ne pas jouer (et à faire preuve de sagesse ?).

Pour Cette année, je (re)lis des classiques et le Challenge de l’été (Russie) et Les classiques c’est fantastique (cité plus haut).

Le masque de Dimitri Semionovitch de Delapore

Le masque de Dimitri Semionovitch de Delapore.

Édition999, janvier 2015, 12 pages.

Genres : littérature française, nouvelle, fantastique.

Delapore – de son vrai nom Pascal Fritsch – est Alsacien et vit dans un village près de Strasbourg. Il a étudié le Droit et l’Histoire. Il aime le rock progressif, les vieux films hollywoodiens des années 30 à 50, les jeux vidéo de guerre et les animaux. Il lit beaucoup (fantastique, horreur, bande dessinée) et écrit des nouvelles depuis 1984. Son pseudonyme est inspiré d’Albert Delapore, personnage de H.P. Lovecraft dans Les rats dans les murs (The Rats in the Walls, 1924).

Voici comment commence cette nouvelle : « Piotr Alexeiev Gortschakov mettait les dernières retouches à son uniforme, son domestique corrigeant le faux pli de son col, lorsque le majordome lui apporta le fameux colis. »

Le paquet contient un masque pour le bal du soir, en partie blanc en ivoire et en partie noir en ébène. Idéal effectivement pour le bal masqué dans le palais de Varsovie du gouverneur général Constantin Fedorovitch, il fera de l’effet mais qui lui a offert ?

Pendant que le capitaine Piotr Alexeiev Gortschakov se prépare, sa fiancée, Daria Alexandrovna Boulgakine, l’attend en soupirant… C’est qu’elle lui a promis la première danse et qu’elle est obligée de refuser toutes les invitations.

Sous couvert de danse et de conversation littéraire, la tension monte entre Piotr et Daria mais est-ce vraiment Piotr sous le masque lugubre ou l’ancien fiancé de Daria mort au combat, Dimitri Semionovitch ?

Cette nouvelle écrite en janvier 1999 est inspirée à la fois des grands auteurs russes du XIXe siècle et à la fois de la mythologie russe en particulier celle des oupires (morts-vivants, goules, vampires) et elle fait froid dans le dos car elle amène Daria au bord de la folie.

J’ai repéré deux fautes (je n’y suis pour rien si je vois les fautes !) : « Seulement le votre » (p. 9) où il manque l’accent circonflexe sur le o et « Je vous ai déjà connu plus intrépide, Daria Alexandrovna ! » (p. 10) où il manque le e à connue.

Pour La bonne nouvelle du lundi car cet auteur mérite d’être lu.

Le violoniste de Mechtild Borrmann

Le violoniste de Mechtild Borrmann.

Le Masque (JC Lattès), août 2014, 148 pages, 19 €, ISBN 978-2-70244-027-8 mais je l’ai lu en poche : Le livre de poche, collection Policier, janvier 2016, 312 pages, 7,70 €, ISBN 978-2-253-09289-6. Der Geiger (2012) est traduit de l’allemand par Sylvie Roussel.

Genres : littérature allemande, Histoire, roman policier.

Mechtild Borrmann naît en 1960 à Cologne (c’est-à-dire Köln) en Allemagne (à l’époque, de l’Ouest). De par ses études, thérapeute par la danse et le théâtre, elle se lance en littérature en 2006 avec un roman policier, Rompre le silence (Wenn das Herz im Kopf schlägt) qui reçoit un prix (le Deutscher Krimi Preis). Suivront ensuite : Morgen ist der Tag nach gestern (2007), Mitten in der Stadt (2009), Wer das Schweigen bricht (2011), Der Geiger (2012) soit Le violoniste (Le Masque, 2014), Die andere Hälfte der Hoffnung (2014) soit L’envers de l’espoir (Le Masque, 2016) et Trümmerkind (2016) soit Sous les décombres (Le Masque, 2019). Plus d’infos sur son site, http://www.mechtild-borrmann.de/, en allemand, natürlich !

Mai 1948, Moscou, Union Soviétique. Ilia Vassilievitch Grenko est ovationné par le public du Conservatoire Tchaïkovski. Lorsqu’il quitte la scène, il veut protéger son violon, un Stradivarius qui est dans sa famille depuis 1862. « Son arrière-arrière-grand-père, le violoniste Stanislas Sergueïevitch Grenko, l’avait reçu en cadeau du tsar Alexandre II, qui l’avait rapporté d’un voyage en Italie. Jusqu’à la révolution, on s’était transmis cette histoire avec fierté. » (p. 12). Mais il est arrêté… « Qu’est-ce que tu crains, Ilia Vassilievitch Grenko ? Si tout ça n’est qu’un malentendu, tu seras rentré chez toi avec ton violon, d’ici une heure ou deux. » (p. 14). Mais Grenko ne rentra jamais chez lui et son violon disparut… « Mon violon ! Où est mon violon ? » (p. 82). Pire, son épouse, Galina (célèbre actrice de théâtre) et leur deux fils, Pavel (3 ans) et Ossip (1 an) sont également déportés…

Juillet 2008, Cologne, Allemagne. Sacha Grenko est le petit-fils d’Ilia, il est Russe, né au Kazakhstan. Ses parents ont pu émigrer en Allemagne avec lui et sa jeune sœur, Viktoria (Vika). Sacha se souvient que « Les adieux à babouchka Galina, oncle Pavel et tante Alia avaient été déchirants, mais l’excitation pour le nouveau pays l’emportait sur la tristesse. » (p. 26). Le père de Sacha, c’est Ossip (qui n’avait qu’un an lorsque son père a disparu pour toujours). Malheureusement, peu de temps après leur arrivée en Allemagne, Ossip et son épouse meurent dans un accident de voiture. Sacha et Vika sont séparés : lui est mis dans un foyer et elle est adoptée. Dix-huit ans après, lorsqu’il retrouve sa sœur, pianiste dans un hôtel à Munich, elle est abattue sous ses yeux sans qu’il ait pu lui parler ! Elle ne lui laissé qu’un mot dans une enveloppe avec une clé de consigne de la Gare Centrale.

Que peut faire Sacha, qui ne connaît pas finalement l’histoire de son ancêtre ? Seul, il avait mal tourné mais, depuis 3 ans, il est spécialiste en sécurité informatique pour Jürgen Reger. Peut-être que son patron peut l’aider ?

Les chapitres alternent entre Ilia d’un côté et Galina avec les enfants d’un autre côté en 1948 (et années suivantes) et Sacha. Si une partie du Violonsite est historique, l’autre partie est construite comme un roman policier mais c’est de toute façon, dans le passé et dans le présent, dramatique.

Alors qu’Ilia Grenko, brisé, même s’il a tenu plus longtemps que d’autres, signe les aveux fantaisistes préparés à l’avance par la Komendatura et qu’il est condamné à 20 ans de goulag (camp de travail) à Vorkouta (Sibérie), on fait croire à Galina (son épouse) et à Mechenov (son mentor) qu’il a profité d’un concert à Vienne pour s’enfuir à l’Ouest avec son précieux violon. Galina et les enfants sont déportés à Karaganda (au Kazakhstan). « Elle parla aussi de son cœur mort, du vertige qui s’emparait d’elle à l’idée que sa déportation était bien la preuve qu’Ilia avait fui et l’avait abandonnée avec les enfants. » (p. 88).

De son côté, Sacha va remonter la piste avec ce que sa sœur lui a laissé à la consigne : leur album photos d’enfance, un paquet de lettres et il va découvrir qu’Ossip (leur père) avait contacté un avocat pour récupérer le violon familial. « Quinze jours avant l’accident. Sacha sentit sa gorge se nouer. » (p. 96). Munich, Bonn, Almata, Moscou… le récit se transforme en road movie dangereux pour Sacha. « Ils ont exterminé toute ma famille. Vous ne comprenez pas qu’il faut que je sache ce qui s’est passé et surtout qui est responsable ? Et puis, s’ils connaissent mon existence, qu’est-ce que je dois faire, selon vous ? Rester terré ici jusqu’à la fin de mes jours ? » (p. 120).

Le passé fait froid dans le dos (les arrestations arbitraires, les mensonges, les camps de travail soviétiques, le froid, les privations de sommeil, de soins et de nourriture, les mauvais traitements, la folie, etc.) et le présent est tout aussi dangereux car certains veulent encore en faire taire d’autres (la machine à broyer les humains fonctionne toujours) mais la vérité triomphera ! « Toutes les vérités ne sont pas encore bonnes à dire, mais l’heure viendra. » (p. 262).

C’était la première fois que je lisais cette romancière allemande et j’ai très envie de lire d’autres titres (il va y avoir la deuxième édition du challenge Les feuilles allemandes en novembre) alors avez-vous un titre à me conseiller plus particulièrement ou sont-ils tous excellents ?

Une lecture coup de poing, coup de cœur que je mets dans Challenge de l’été (Allemagne), Petit Bac 2020 (dans la catégorie Son pour violoniste), Polar et thriller 2019-2020 (et ce sera le dernier roman policier ici car la nouvelle édition du challenge commence demain) et Voisins Voisines 2020 (Allemagne).

Faute d’amour et Leviathan d’Andreï Zviaguintsev

Dans le Journal de bord 5-2020, je vous disais que j’avais vu Faute d’amour réalisé par Andreï Zviaguintsev en 2017 et j’ai voulu vous en parler plus en détail. J’en profite pour vous parler aussi de son film précédent, Leviathan (Левиафан, 2014), donc le billet sera un peu plus long que prévu !

Andreï (Petrovitch) Zviaguintsev (Андре́й Петро́вич Звя́гинцев) naît le 6 février 1964 à Novossibirsk (Sibérie occidentale, alors en République soviétique de Russie). Sa mère, Galina Alexandrovna, est professeur de langue russe et de littérature. Son père, Piotr Alexandrovitch, est policier. Lorsque celui-ci quitte son épouse pour une autre femme dans une autre ville, Andreï a cinq ans. Il n’a jamais revu son père et il a un demi-frère qui s’appelle Andreï, comme lui : les drames familiaux, ça le connaît donc ! D’autant plus qu’il a été marié et divorcé plusieurs fois et qu’à chaque fois, ses ex-femmes ont eu des enfants après leur séparation avec leur nouveau mari mais pas avec lui ! Après l’école, il étudie au théâtre et travaille pour le théâtre jeunesse puis il se lance dans le cinéma où il est réalisateur et scénariste (il réalise un film tous les 2 ou 3 ans). Il a même été acteur dans Shirly-Myrli (Ширли-Мырли, 1995) de Vladimir Menchov et Otrazheniye (Отражение, 1998) de Igor Shavlak (que je ne connais pas).

Faute d’amour (Нелюбовь) est le deuxième film d’Andreï Zviaguintsev que je vois mais c’est en fait son cinquième long métrage. À Moscou, Boris et Genia (Alexeï Rozin et Mariana Spivak), un couple de la classe moyenne russe, divorcent au bout de 13 ans de mariage. Leur objectif : vendre l’appartement le plus rapidement possible pour se partager l’argent. Leur fils, Aliocha (Matveï Novikov), 12 ans, souffre en silence (et en pleurs). Faute d’amour… Genia n’a pas été aimée par sa mère, n’a pas connu son père alors elle est incapable de donner de l’amour à son mari et à leur fils. Aliocha est une contrainte, un fardeau, un obstacle à sa vie et elle veut le mettre en pension (un bon entraînement avant l’armée). Boris n’est pas capable d’aimer non plus mais sa nouvelle compagne, plus jeune, est déjà enceinte. C’est l’automne, Aliocha se sent très mal aimé, il ne va pas à l’école et disparaît ! Bien sûr il y a des recherches mais la vie continue, le divorce est prononcé, l’appartement est sûrement vendu, Genia rencontre un autre homme et Boris devient papa et il revivent la même chose, chacun de leur côté, incapables d’aimer… Incapables peut-être même aussi de s’aimer eux-mêmes.

Faute d’amour est un drame familial, sans leçon de morale mais avec beaucoup d’émotions sur ce sujet tragique et déstabilisant. Pourtant l’absence et le manque d’amour sont des thèmes universels, pas propres à la Russie mais, dans cette Russie nouvelle, les stigmates de décennies de communisme et de régime totalitaire sont encore présents. Genia est avec son téléphone en permanence, il est comme un hochet pour elle, un objet (le seul objet ?) qui la rattache à la vie. Boris a un bon travail correctement rémunéré mais son patron, très croyant, ne veut pas d’employés divorcés.

Ce drame peut paraître invraisemblable mais il est bien réel : chaque année, 120000 personnes disparaissent en Russie et ce sont souvent des associations et des bénévoles (comme dans le film avec les bénévoles de Liza Alert) qui cherchent les disparus, souvent en vain malheureusement… En Russie, la famille est en crise, et parfois les violences psychologiques sont plus profondes que les violences physiques. Andreï Zviaguintsev montre un monde sombre, impersonnel, individualiste, sans espoir même… J’ai été vraiment triste pour Aliocha. Mais je ne jette pas la pierre, mes parents ont divorcé, je me suis séparée moi aussi de mon compagnon (de deux compagnons en fait, l’un après l’autre) et je sais que la vie est difficile et qu’il faut s’accrocher…

Le film est fait de longs plans séquences, très beaux, sans artifices, comme des tableaux, mais il prend aux tripes et le fait qu’il n’y ait pas de musique accentue l’effet dramatique chez le spectateur. Faute d’amour a gagné le Prix du Jury à Cannes en 2017, le Prix du Syndicat Français de la Critique de Cinéma en 2018 (Meilleur film étranger) et le César du meilleur film étranger en 2018. Il a également été nommé au Golden Globes 2018 (Meilleur film en langue étrangère) et à l’Oscar 2018 du meilleur film en langue étrangère. Des récompenses bien méritées, d’autant plus qu’ Andreï Zviaguintsev n’a pas reçu de soutien financier pour ce film.

À propos de Faute d’amour. Attention, ça peut spoiler : ne lisez pas ma question si vous n’avez pas vu ce film ! De toute façon, vous ne pourrez pas me répondre. Et allez au paragraphe suivant pour lire sur Leviathan. Donc j’ai une question mais je dois vous expliquer un événement qui arrive au tout début du film : Aliocha sort de l’école, rentre chez lui (c’est assez loin) et, en longeant la rivière (le réalisateur aime la nature, les beaux sites naturels plutôt que la ville), il ramasse un ruban, l’accroche à un objet et le lance dans une branche d’arbre (j’ai eu peur qu’il se suicide en se pendant mais le spectateur n’a encore rien vu, rien entendu entre ses parents donc non), en fait c’est sûrement pour marquer son endroit préféré. Vers la fin du film, la caméra retourne dans ce lieu, s’avance vers la rivière (j’ai craint qu’on retrouve le corps noyé d’Aliocha…) mais, avant d’arriver sur la berge, la caméra monte tout à coup et montre à nouveau ce ruban toujours accroché à l’arbre. Est-ce que ça signifie qu’Aliocha est là, dans l’eau, mais que le réalisateur ne veut pas le montrer ? Si vous avez vu ce film, peut-être pouvez-vous me répondre ou donner votre avis !

Le premier film d’Andreï Zviaguintsev que j’ai vu est son film précédent, Leviathan (Левиафан, 2014) il y a 4 ans il me semble. J’avais beaucoup aimé ce drame même si c’est un film violent pour Nikolaï, surnommé Kolia (excellent Alexeï Serebriakov), mécanicien, et Lilya (magnifique Elena Lyadova), son épouse, dans une petite ville côtière près de la mer de Barents (nord-est de la Russie, océan arctique). Le paysage est magnifique (le film est tourné dans le village de Teriberka, sur la péninsule de Kola, oblast de Mourmansk, cercle polaire) et Kolia ne veut pas partir : la maison a été construite de ses mains, son grand-père et son père ont vécu ici (remarquez la filiation paternelle plutôt que maternelle). Lilya voudrait partir, vivre ailleurs, vivre mieux. Mais Kolya, qui aime sa propriété, est victime du maire, Vadim Cheleviat (excellent Roman Madianov, Aigle d’or du meilleur acteur dans un second rôle en 2015, pour Léviathan donc), un homme violent et ambitieux, qui veut s’accaparer son terrain pour construire soit-disant un centre de télé-communications et veut surtout exproprier le couple ! Kolia fait appel à un des ses anciens amis de l’armée, Dimitri (excellent Vladimir Vdovitchenkov), maintenant avocat à Moscou qui fait le voyage pour aider Kolia. Une belle preuve d’amitié mais la justice et la liberté sont-elles possibles dans cette Russie post-soviétique ? Andreï Zviaguintsev s’est inspiré « de la résistance d’un opiniâtre soudeur du Colorado, Marvin Heemeyer, harcelé par des pouvoirs publics et par une police qui défendent les intérêts d’un puissant groupe » (source Wikipédia) et a transposé cette histoire des États-Unis à la Russie.

Kolia ne va pas agir comme l’Américain (il ne le peut pas, il est Russe !) mais va-t-il se battre ou se résigner comme Job dans l’Ancien Testament ? Avant de voir ce film, avec son titre, j’ai pensé que Leviathan était une créature mais en fait Leviathan, c’est l’État, toujours totalitaire, de façon différente, mais totalitaire quand même, c’est donc toute de même une créature, gigantesque, violente, mais pas une créature animale comme je le pensais.

En tout cas, la musique de Philip Glass, minimaliste, glaçante, lancinante est parfaite pour accompagner ce film dans lequel la justice et la liberté sont bafouées par les hommes politiques et religieux.

Leviathan remporte le prix du scénario au Festival de Cannes en 2014. Il est sélectionné à l’Oscar du meilleur film en langue étrangère en 2015. Il remporte le Golden Globe du meilleur film en langue étrangère en 2015. Avec sa foi en la liberté avant tout, Andreï Zviaguintsev est accusé de dénigrer la Russie et le pouvoir corrompu alors le film ne sort en Russie qu’un an après, en février 2015 (avec des dialogues expurgés).

Pour conclure, et parce que j’ai vu le documentaire qui suivait Faute d’amour, je dirais qu’Andreï Zviaguintsev est un réalisateur honnête, intelligent, drôle et cultivé, c’est peut-être même mon réalisateur russe du XXIe siècle préféré, avec Kirill Serebrennikov (mais, de lui, je n’ai vu que son dernier film, Leto, 2018).

Maintenant, j’ai très envie de voir les trois premiers long métrages d’Andreï Zviaguintsev : Le retour (Возвращение, 2003), Le bannissement (Изгнание, 2007) – qui le montraient en digne héritier d’Andreï Tarkovski (1932-1986) dont je vous parlerai des films une prochaine fois peut-être – et Elena (Елена, 2012) – qui a lui aussi une musique de Philip Glass, la Symphonie n° 3. Ces films sont des drames familiaux avec les relations père-fils ou couple et une vision religieuse différente (car la religion a évolué en Russie post-soviétique). Bref, les avez-vous vus et si oui, qu’en avez-vous pensé ?

Entre la mort et la vie d’Alexei Apoukhtine

Entre la mort et la vie d’Alexei Apoukhtine.

Alicia éditions [pas de lien], 2018, 34 pages, e-book que j’ai pu avoir gratuitement sur emaginaire.com (au lieu de 4,99 €, merci !), ISBN 978-2-35728-084-7. Между жизнью и смертью (en fait, Entre la vie et la mort) (1892) est traduit du russe par J. Wladimir Bienstock en 1903.

Genres : littérature russe, nouvelle, fantastique.

Alexis Nikolaïevitch Apoukhtine (Алексей Николаевич Апухтин) naît le 15 novembre 1840 à Bolkhov (Orel, Russie) dans une famille pauvre. Il étudie le Droit à Saint-Pétersbourg ; il travaille au Ministère de la Justice et commence à écrire (il connaît Ivan Tourgueniev et Afanassi Fet) puis il travaille au Ministère de l’Intérieur. Il est poète et nouvelliste ; plusieurs de ses poèmes sont mis en musique par Piotr Ilitch Tchaïkovski ou par Sergueï Rachmaninov. Il meurt le 17 août 1893 à Saint-Pétersbourg. D’autres œuvres (traduites en français) sont disponibles légalement sur Wikisource, la bibliothèque libre.

Saint-Pétersbourg, vingt février, huit heures du soir, le docteur dit que tout est fini. « À ces paroles, je compris que je venais de mourir. […] Mes yeux étaient clos ; mais je voyais, j’entendais tout ce qui se faisait, tout ce qui se disait autour de moi. » (p. 8).

Le narrateur de cette nouvelle est donc le mort lui-même ! Le prince Dmitri Alexandrovitch Troubchevsky.

Et le lecteur va découvrir le comportement de chacun de ceux de sa maisonnée : Zoé son épouse, Savieli son valet depuis quarante ans, André son frère, les domestiques, Sonia et Nicolas ses enfants (par ordre d’apparition), le fabricant de cercueils, le prêtre, la famille et les proches qui se sont déplacés, tous vont venir lui dire au revoir, chacun à leur façon (il y a du théâtre et de l’hypocrisie, pas chez tous mais chez certains). « À deux heures, le Tout-Pétersbourg était là. » (p. 21).

Quant au Prince, qui entend tout, voit tout et comprend tout, il revoit sa vie et a même des souvenirs très précis d’anciennes vies. Ce qui, en soi, est terrifiant ! Mais, après la messe, « tout disparut pour moi, et je cessai à la fois de voir et d’entendre. » (p. 21). Pire « même silence et même solitude. » (p. 26). Ce qui est tout aussi terrifiant !

Avec cette nouvelle, classée en science-fiction (peut-être parce que ce genre d’histoires était raconté pour la première fois) mais je l’aurais plutôt mise en fantastique, l’auteur questionne sur la vie, la mort, l’âme, une éventuelle immortalité, la conscience, le bien et le mal.

Et le Prince, qui n’est plus de ce monde, continue de penser. « Oh ! seulement vivre ! seulement pouvoir respirer l’air de la terre, prononcer une seule parole humaine, crier, crier… » (p. 29). Mais il est trop tard, n’est-ce pas ?

Bien que racontant la mort et l’après-mort, cette nouvelle est jubilatoire et vivifiante, bien écrite et bien menée (sûrement bien traduite aussi), avec un côté mystère et questionnement logique empreint de poésie : le lecteur sent bien la patte élégante du poète. Je découvre Alexei Apoukhtine – lu parce que le Mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran se termine dans quelques jours… (j’ai eu connaissance du challenge mais, depuis janvier, je l’avais oublié !) – et j’en suis enchantée et je lirai d’autres titres.

Pour les challenges Cette année, je (re)lis des classiques et Maki Project pour faire connaître cet excellent auteur russe méconnu !

Dernier printemps à Paris de Jelena Bačić Alimpić

Dernier printemps à Paris de Jelena Bačić Alimpić.

Serge Safran éditeur, août 2019, 336 pages, 23,50 €, ISBN 979-10-97594-25-1. Poslednje proleće u Parizu (2014) est traduit du serbo-croate par Alain Cappon.

Genre : littérature serbe.

Jelena Bačić Alimpić naît en 1969 à Novi Sad en Serbie ; elle est journaliste, directrice de la chaîne de télévision Pink et romancière : Dernier printemps à Paris est son premier roman traduit en français mais sa carrière littéraire commence en 2010. Plus d’infos sur son Instagram et sur sa page FB.

Paris. Olga était une pianiste de talent mais elle a abandonné la musique et elle est maintenant journaliste au Point. Son mari, Étienne Lachaise, issu de la bourgeoisie parisienne n’aime pas ce revirement… Leur fils, Jean, a 6 ans et Étienne pense qu’Olga devrait rester à la maison et s’occuper de lui. Lorsqu’Olga reçoit, par l’intermédiaire de son rédacteur au Point, une lettre d’une vieille dame russe qui vit depuis 30 ans au sanatorium Saint-Joseph à Toulon et qui veut « se confier avant de mourir » (4e de couverture), Olga décide de passer quelques jours à Toulon. Cette vieille dame aurait vécu en Union Soviétique « les crimes perpétrés dans les camps russes sous Staline. Cette rescapée, et on en comptait peu dans le monde, s’appelait Maria Koltchak. » (p. 13). Dans le train pour Toulon, Olga rencontre Louis Monnet qui lui donne son numéro de téléphone.

« Tu désires entendre mon histoire, Olga ? – Oui, je suis venue pour cela. […] – Tu auras la force d’écouter l’histoire de ma vie ? – J’ai pris une chambre à l’hôtel, nous ne manquerons pas de temps. – Tu ne m’as pas comprise, ma petite. La force, tu l’auras ? – La force… de quoi ? s’étonna Olga. – De témoigner de l’agonie d’une vieille femme. D’écouter la somme d’effroyables méfaits, de souffrances que des fauves humains sont capables d’infliger à un être innocent, de complots et de trahison entrelacés. D’écouter mon récit sur les souvenirs et les démons du passé. […] Il faut, dit-on, voir pour croire. Je te dis, moi, qu’il faut d’abord croire pour voir ensuite. » (p. 30).

« des fauves humains », j’aime beaucoup cette expression, je la trouve plus juste que « des barbares » car certains fauves humains ne sont pas des barbares mais des personnes instruites…

Alors jeune femme et enceinte de son fiancé, Viktor Fiodorov, Maria Romanovska est séparée de sa famille et envoyé dans un camp en Sibérie « dans la région de Krasnoïarsk […] la côte rouge. […] rouge sang. » (p. 62). Elle est en fait dans le camp de travail de Kraslager près du village de Kansk.

Une erreur qui m’a dérangée : son amie au camp s’appelle Sofia Koltchak et c’est comme ça qu’elle nomme sa fille. « Sofia est née le dernier jour du mois de mai 1940. […] Koltchak, répondis-je sans réfléchir. Sofia Koltchak. » (p. 88). Mais, dans les pages suivantes, sa fille devient Sonia ou Sonietchka… Et il en de même pour son amie, infirmière : Sofia devient parfois Sonia (pages 96 et 97 par exemple et pages suivantes) et redevient parfois Sofia… C’est une erreur qui gêne réellement la lecture et qui aurait dû être rectifiée par les correcteurs et l’éditeur !

« La justice n’existait pas sur cette terre morte. » (p. 130).

Lorsque Staline meurt et que les camps de travail sont fermés, Maria et les autres (du moins ceux qui ont survécu !) sont libérés et ramenés à Moscou : « c’était à la fin de l’année 1953. » (p. 140). Mais Maria Romanovska, devenue Maria Koltchak, n’est pas au bout de ses peines… !

Deux passages que j’ai appréciés : 1- « Je lisais énormément. Tout ce qui me tombait sous la main. Je m’étais inscrite à une bibliothèque, les livres étaient ma fenêtre ouverte sur le monde, la vie imaginaire que je ne vivais pas. » (p. 164). 2- « Ne fuis jamais ce que tu es, ce à quoi tu appartiens. » (p. 319).

Avec ses problèmes personnels, Olga aura-t-elle la force d’écouter Maria jusqu’au bout ? Et toi, lecteur, auras-tu la force de lire jusqu’au bout ? J’espère que oui parce que ce roman est admirable ! Même si j’avais deviné le fin mot de l’histoire. J’en ai lu des témoignages de camp et j’ai eu du mal à imaginer que celui-ci était fictif ! Que Jelena Bačić Alimpić s’est en fait inspirée d’un nom « Maria Koltchak » et d’une épitaphe « J’ai vécu avec des souvenirs, je suis partie avec des souvenirs. » qu’elle a vus, lors de son premier voyage à Paris, sur une tombe au Père Lachaise. Ce récit de vie et de camp paraît tellement réel ! Je pense que Maria représente toutes les femmes qui ont vécu des événements horribles, la trahison, la perte des proches, le désespoir, la vie dans un camp, la misère, la faim, le froid, les mauvais traitements, le vol d’un enfant…

Un roman émouvant, tellement émouvant !

Pour le Petit Bac 2020 (pour la catégorie Lieu avec Paris) et Voisins Voisines (Serbie).

Domovoï de Julie Moulin

Domovoï de Julie Moulin.

Alma éditeur, septembre 2019, 304 pages, 18 €, ISBN 978-2-36279-420-9.

Genre : littérature française.

Julie Moulin naît en 1979 à Paris où elle étudie à Sciences-Po mais elle vit maintenant dans l’Ain (Auvergne-Rhône-Alpes). Depuis l’adolescence, elle est passionnée par la Russie et la langue russe. Son premier roman Jupe et pantalon est paru chez Alma en 2016 : quelqu’un parmi vous l’a lu ?

Paris, avril 2015. Anne est morte dans un accident de voiture il y a dix ans et Clarisse, la narratrice, sa fille unique, a remarqué que le Domovoï, « Une sorte de nain barbu, griffu, au regard oblique dont la reproduction sur d’anciens livres en cyrillique me gardait éveillée jusque tard dans la nuit. » (p. 13) qu’Anne avait rapporté de Russie à disparu.

Moscou, février 1993. Anne Laforêt a 21 ans, elle est en Russie pour étudier le russe. « Pojiviom ouvidim !, qui vivra verra, comme on dit ici. » (p. 25). Dans la voiture qui doit la déposer à l’internat, Serioja, un beau jeune homme russe, écoute Viktor Tsoï (que j’ai découvert dans l’excellent film Leto), qui fonda le groupe Kino. « L’idole de toute une génération. » (p. 72).

Le lecteur va donc suivre l’histoire des deux femmes. « Maman à vingt-et-un an s’était aventurée aux confins de l’Histoire pour apprendre le russe. Elle n’en était pas revenue indemne. […] Son vide, ni Papa ni moi n’avons su le combler. » (p. 51). Clarisse aussi a un vide en elle ; pourra-t-elle le combler en Russie ?

Juillet 2015. Grâce à son père, Clarisse est en stage à Moscou. Elle loge chez Goharik, une Arménienne d’Azerbaïjan, qui fut amie avec Anne en 1993. « La Russie est terre de contrastes. » (p. 141). Clarisse est partie sur les traces de sa mère, surprise que son père parle russe et ait des contacts en Russie. « Quel est donc ce passé que l’on cherche à me cacher ? » (p. 166).

Ma phrase préférée. « Chaque voyage est un pas de plus vers la solitude. Que raconter à ceux qui n’ont pas vu les mêmes paysages, rencontré les mêmes gens, ni vécu les mêmes aventures ? » (p. 266).

L’éditeur dit : « Une aventure portée par l’enthousiasme, la générosité et la curiosité toujours en éveil de Julie Moulin. ». Eh bien, je suis d’accord ; ce roman est passionné de la Russie, passionnant, riche humainement parlant malgré la superficialité des gens (certains seulement) dans la « nouvelle » Russie, intrigant aussi : que va découvrir Clarisse ?

Une belle lecture (la Russie me poursuit, n’est-ce pas ?) pour Lire en thème février 2020 (auteur français).

À écouter Nuit paisible et Dernier héros (deux des titres de chapitres) de Viktor Tsoï (groupe Kino).

De bonnes raisons de mourir de Morgan Audic

De bonnes raisons de mourir de Morgan Audic.

Albin Michel, mai 2019, 496 pages, 21,90 €, ISBN 978-2-226-44142-3.

Genres : littérature française, polar / thriller.

Morgan Audic naît en 1980 à Saint Malo (Bretagne). Il est professeur d’histoire et de géographie en lycée à Rennes. Son premier roman, Trop de morts au pays des merveilles, est paru aux éditions du Rouergue en 2016. De bonnes raisons de mourir a reçu l’Étoile 2019 du meilleur polar.

Le capitaine Joseph Melnyk et l’officier Galina Novak « tout juste sortie de l’école de police » (p. 11) enquêtent sur un mort « à Pripiat, une ville fantôme abandonnée depuis 1986 à cause de l’explosion de la centrale nucléaire de Tchernobyl » (p. 12). « Coupe ton engin de malheur, ordonna Melnyk. […] Travailler dans un endroit infesté de radiations était une chose, entendre une machine vous le rappeler sans cesse en était une autre. » (p. 13). Le cadavre d’un Russe, Léonid Vektorovitch Sokolov est suspendu à une fenêtre d’un immeuble de la rue Kurchatova. Il a été torturé… « Melnyk se dit qu’il fallait une sacrée dose de haine pour démolir un type comme ça et exposer son corps. » (p. 21).

Un mois après, Alexandre Rybalko, un policier moscovite ivre et tabassé par des ultras (skinheads) sort de l’hôpital. Il est embauché par Vektor Sokolov pour enquêter sur la mort de son fils car ce policier russe parle la « langue des rossignols », c’est-à-dire l’ukrainien. Sokolov avait été ministre de l’Énergie sous Eltsine et fondateur de PetroRus. Rybalko n’a rien à perdre… Il est divorcé de Marina depuis deux ans et vois peu sa fille, Anastasia. De plus « J’étais à Pripiat quand la centrale de Tchernobyl a explosé. J’avais huit ans. Est-ce que c’est ça qui… Il laisse la phrase en suspens. Le médecin hoche la tête avec gravité. » (p. 52). Il découvre une région ravagée par le chômage et en guerre, le Donbass. « La guerre ici, c’est le frère qui tire sur le frère, ou au mieux sur le cousin, argumenta Ossip. Et même quand on vise un Russe, on n’est pas à l’abri de toucher un parent éloigné. Foutue guerre de merde… » (p. 115).

Le passage qui tue ! « Là-bas, ce sera du blé d’hiver, dit machinalement le fermier en désignant ses terres d’un large geste de la main. Tout en bio. Zéro pesticide. – Du bio de Tchernobyl, soupira Novak, désabusée. Et les gens achètent ça ? – Bien sûr. C’est meilleur et plus sain que la plupart des choses que vous trouverez sur les marchés de la capitale. On en exporte aussi à l’étranger. » (p. 148-149).

Trois infos que je veux garder. 1- J’ai remarqué l’importance des oiseaux : le rossignol, l’hirondelle bleue, le faucon (sokol qui ressemble au nom Sokolov), le pic-vert russe. 2- Les samosely sont des personnes âgées revenues vivre à Poliske, Loubianke ou Ilintsakh. « La plupart sont des vieillards inoffensifs qui sont retournés vivre dans leur maison natale. Au départ, les flics les chassaient, mais comme ils revenaient toujours, ils ont fini par fermer les yeux. » (p. 196). Ça m’a fait penser à Le dernier amour de Baba Dounia d’Alina Bronsky ! 3- Il y a des classiques du rock soviétique dans ce roman : Kino, DDT, Aukhyon, Nautilus Pompilius, Zoopark, des artistes que j’essaierai d’écouter sur Internet (Kino, je connais déjà grâce au très beau film Leto de Kirill Serebrennikov).

Un polar (un thriller ?) réussi qui transporte le lecteur dans un endroit pas paradisiaque et qui traite de vengeance avec de bonnes raisons de mourir. Quand deux crimes commis la nuit du 26 avril 1986 (l’épouse de Sokolov et une de ses amies) reviennent hanter le tueur qui n’a jamais été arrêté… Le parallèle entre l’enquête de police officielle avec Melnyk et Novak (le vieux briscard, la nouvelle recrue) et l’enquête parallèle par Rybalko (affaibli par son cancer généralisé) est idéal pour tout découvrir même si les ordres avaient été donnés en haut lieu, même s’il ne fallait pas lier ces meurtres à l’accident nucléaire, etc. Les descriptions des lieux et de certains personnages sont glaçantes et le lecteur se rend compte qu’il lit plus qu’un roman policier car l’auteur s’est bien documenté (ou alors il a été sur place ?). Je ne vous en dis pas plus, je vous laisse découvrir les lieux, les personnages et les deux enquêtes de ce pavé qui se lit d’une traite (si vous avez une journée pluvieuse à occuper). Un nouvel auteur à suivre !

Pour les challenges Lire en thème (en février, un livre d’un auteur français), Polar et thriller 2019-2020 qui inclut le Mois du polar 2020 (en ce mois de février) et Petit Bac 2020 (pour la catégorie Mot au pluriel avec raisons).