Le secret d’Igor Koliazine de Romain Slocombe

Le secret d’Igor Koliazine de Romain Slocombe.

Seuil Policiers, octobre 2015, 320 pages, 21,50 €, ISBN 978-2-02122-185-5.

Genres : roman policier, Histoire, espionnage.

Romain Slocombe naît le 25 mars 1953 à Paris. Il est éclectique : auteur (romans, nouvelles, jeunesse, bandes dessinées), illustrateur, traducteur, réalisateur et photographe. Il est passionné par le Japon et sa culture alternative. Plus d’infos sur son site.

Février 1925. Londres. Zhenya Krosnova apprend à Ralph Exeter, journaliste du Daily World (un journal sympathisant de gauche), qu’elle a rencontré le capitaine Igor Koliazine, cosaque du Kouban, seul survivant à savoir où est enterré le trésor des Armées blanches de général Wrangel. « […] les activités d’espionnage et de police ne m’inspirent que du dégoût, mais l’avenir de la révolution mondiale est en jeu. » (p. 53). Mars 1925. Exeter et Koliazine s’envolent pour Constantinople : d’un côté du Bosphore, c’est Péra le quartier européen, de l’autre côté, c’est Stanbul. Accusé de la mort d’un policier français, le commandant Rousseau (Première station avant l’abattoir, 2013), Exeter est pris entre… plusieurs feux ! Son travail d’espion britannique bien malgré lui, ses amis Bolcheviques du Guépéou (GPU), ses amis Russes blancs, les Ottomans, les Germaniques et les Français !

Un passage drôle : « Je n’ai jamais visité de musée aussi mal fichu en ce qui concerne l’information du public ! protesta Exeter auprès de son guide, Polygnotos Meiggs. D’abord, tout ce qui figure sur les cartels est écrit seulement en turc… […] Quant aux magnifiques tapis accrochés aux murs de la salle précédente, j’ai demandé au gardien qui me suivait pas à pas comme s’il s’attendait à ce que j’essaye d’empocher un joyau en souvenir : ‘Et cela, c’est quoi ?’ Le gardien a dit : ‘Un tapis.’ J’ai répliqué, en essayant de garder mon calme : ‘Je vois bien que c’est un tapis. Mais quel genre de tapis ? Il m’a répondu : ‘Précieux.’ En désespoir de cause je me suis tourné vers un touriste turc qui paraissait cultivé et lui ai répété ma question. Il a répondu en souriant : ‘C’est un tapis turc.’ Exeter secoua la tête avec une mimique exaspérée. Polygnotos Meiggs ricana doucement. » (p. 143).

J’ai bien aimé : l’officier de la Sécurité d’État, Ziya Bey, est fan de romans policiers. « […] je me les fais envoyer régulièrement par une librairie de Paris » (p. 167).

Un extraordinaire roman policier, comme je n’en avais pas lu depuis longtemps, dans cette période d’entre-deux-guerres moins connue et très mouvementée ! De l’Histoire, de l’espionnage, de l’aventure, de l’action, un périple à travers l’Europe, une chasse au trésor… dangereuse !, de l’humour aussi : je ne connaissais pas la plume de Romain Slocombe mais je vais lire d’autres titres, c’est sûr, et en particulier le début des aventures de Ralph Exeter, Première station avant l’abattoir paru au Seuil en septembre 2013. L’auteur s’est bien documenté pour ce roman, un roman à l’ancienne, avec une ambiance, avec un bon verre de temps en temps, des personnages hauts en couleur et des descriptions réalistes, ça me plaît !

Pour les challenges Polar et thriller et Une lettre pour un auteur (lettre S).

Publicités
Vidéo

Mes coups de… /10-2016

J’aimerais bien chaque semaine publier un billet sur mes coups de… Ce sera coup de cœur, coup de gueule, coup de blues, coup de chapeau, coup de pompe, coup de théâtre ou simplement coup d’œil, histoire de marquer le coup – ou d’être dans le coup – un peu en coup de vent !

Coup de cœur

Pour le cinéma russe : plus de 200 films à voir librement entre le 28 novembre (demain) et le 4 décembre (dimanche prochain) sur Google ! Je vous conseille le très beau Leviathan (Левиафан) d’Andreï Zviaguintsev (2014) que j’ai vu cette année. Par contre, j’ai l’impression que certains films ne sont pas sous-titrés… ou alors en anglais.

(Source : numerama)

Image

Le jeudi, c’est musée #11 (Kandinsky – 1)

kandinsky1935Comme je vous le disais il y a deux semaines, j’ai visité l’expo Kandinsky, les années parisiennes (1933-1944) au Musée de Grenoble (mon billet). L’expo dure du 29 octobre 2016 au 29 janvier 2017. Avec Lee Rony, nous avons décidé de publier tous les deux un billet aujourd’hui sur cette expo… extraordinaire : je ne sais par contre ni de quoi va parler exactement Lee Rony ni quelles œuvres il va montrer (allez voir son billet !). Et de mon côté, je ne sais trop quoi vous dire car je ne suis pas du tout une spécialiste mais je me suis extasiée sur chaque œuvre tellement tout m’a ravie !

Vassily Kandinsky (Василий Васильевич Кандинский soit Vassili Vassilievitch Kandinski) naît le 4 décembre 1866 (100 ans avant moi) à Moscou dans une famille aisée. Dès l’enfance, il est fasciné par les couleurs mais il étudie le Droit et ce n’est qu’en 1896, à l’âge de 30 ans, qu’il commence à étudier la peinture. Il ne reste que très peu de peintures datant de ses débuts en Russie. Ses œuvres connues sont celles de sa période allemande puis de sa période française. Et ce sont les œuvres réalisées à Paris, entre 1933 et 1944, que présente cette expo.

Abstrait, baroque, géométrique (voir Trente ici), biomorphique… Ce qui caractérise la majorité des œuvres exposées (hors les dessins à l’encre noire), ce sont les couleurs, j’adore ! Voici déjà 7 photos (prise avec mon Smartphone donc la qualité n’est pas idéale…) et la suite dans un prochain numéro 😉

kandinsky-survert

Sur vert (avril 1934) : aquarelle et encre de Chine sur papier (Centre Pompidou, Musée national d’art moderne, Paris, France)

kandinsky-brunsupplemente

Brun supplémenté (1935) : huile sur toile (Museum Boijmans Van Beuningen, Rotterdam, Pays-Bas)

kandinsky-compositionix

Composition IX (1936) : huile sur toile (Centre Pompidou, Musée national d’art moderne, Paris, France)

kandinsky-groupement

Groupement (1937) : huile sur toile (Moderna Museet, Stockholm, Suède)

kandinsky-complexitesimple

Complexité simple – Ambiguïté (1939) : huile sur toile (Musée de Grenoble)

kandinsky6-actionsvariees

Actions variées (1941) : technique mixte sur toile (Solomon R. Guggenheim Museum, New York, États-Unis)

kandinsky7-conglomerat

Un conglomérat (1943) : huile et gouache sur carton (Centre Pompidou, Musée national d’art moderne, Paris, France)

Un « détail » sur cette toile de 1943 : « En manque de toiles, je fais de petites choses sur du carton ancien » (Kandinsky, lettre à Pierre Bruguière, 16 octobre 1942). Eh oui, c’est la guerre et Kandinsky peint sur des cartons, du contreplaqué ou du bois, ce qu’il trouve durant cette période de pénurie.

Si vous passez par Grenoble cet automne ou cet hiver, allez-y absolument, c’est grandiose !

Soupe de cheval de Vladimir Sorokine

SoupeChevalSoupe de cheval de Vladimir Sorokine.

L’Olivier, octobre 2015, 109 pages, 13,50 €, ISBN 978-2-8236-0272-2. Лошадиный Суп (Loshadinyj sup) est traduit du russe par Bernard Kreise.

Genres : littérature russe, nouvelle.

Vladimir Gueorguievitch Sorokine (Влади́мир Гео́ргиевич Соро́кин) naît le 7 août 1955 à Moscou. Romancier, dramaturge et scénariste, il est classé en postmoderne et est un auteur controversé.

Juillet 1980, Olia, Volodia et Vitka sont dans le train Simféropol-Moscou ; ils rentrent de vacances. Un homme chauve s’installe près d’eux dans le wagon restaurant. L’inconnu est Boris Ilytch Bourmistrov, il sort de prison et il a un comportement étrange. « Sept ans, les enfants. Sept ans ! Et tout ça pour un sac d’acide citrique. » (p. 16) ; « Olia, je ne suis pas cinglé, croyez-moi ! répliqua Bourmistrov qui secoua les mains. Je suis un citoyen soviétique parfaitement normal. » (p. 25). En fait, l’homme a repéré Olia en train de manger dans un restaurant de Crimée et il l’a suivie pour la voir manger encore… À Moscou, Olia étudie le violon et une fois par mois, elle rencontre Bourmistrov : il la regarde manger et lui verse 100 roubles. Elle le croit fou et le surnomme Soupe de Cheval car c’est ce qu’il mangeait en prison mais l’argent est le bienvenu et elle tombe sous la coupe de cet homme étrange.

La phrase qui tue ! « C’est parfois solitaire de dégobiller. Ça lisse les rides. » (p. 73).

LettreAuteurSoupe de cheval est une nouvelle parue en Russie dans le recueil Pir (Festin) aux éditions Ad Marginem en 2001 et rééditée aux éditions Zakharov en 2007 dans une édition illustrée.

J’ai été un peu déboussolée car il y a un petit problème avec le prénom parfois orthographié Olia et parfois Olga : j’ai, au début, cru qu’il y avait deux filles différentes (comme il y avait deux garçons) mais non, c’est une erreur… ou peut-être un surnom.

RentreeLitteraire2015Soupe de cheval est une histoire dérangeante qui dénonce non seulement le totalitarisme du XXe siècle en Union soviétique mais aussi l’asservissement aux nouveaux riches arrivés dans les années 80-90 : d’un côté la perversité mue par le pouvoir de l’argent et de l’autre côté la dépendance due à l’appât du gain, à l’argent « facile ». Une lecture qui se veut malsaine mais pour obliger le lecteur à réfléchir et à découvrir à travers cette noirceur les hommages aux grands noms de la littérature russe. Un livre (un auteur) qui ne plaira pas à tous mais qui m’a remuée (dérangée, interloquée) donc je lirai d’autres titres.

VoisinsVoisines2016Je présente cet auteur dans Une lettre pour un auteur #33 (lettre S) mais j’ai une semaine de retard… (je n’ai rien pu publier la semaine dernière…) alors j’espère que Cookie prendra bien cette lecture en compte. Ça rentre aussi dans 1 % rentrée littéraire 2015 et Voisins Voisines 2016 (Russie).

L’impôt d’Ivan Bounine

Impot-BounineL’impôt d’Ivan Bounine.

La Bibiothèque russe et slave [lien], 43 pages. Худая трава (1913) est traduit du russe par Zinovy Lvovsky.

Genres : littérature russe, nouvelle.

Ivan Alexeïevitch Bounine (Иван Алексеевич Бунин) naît le 22 octobre 1870 à Voronej (une ville située à près de 500 km au sud-est de Moscou) dans une famille de l’ancienne noblesse et de poètes. Le jeune Bounine reçoit une excellente éducation et il commence à écrire – et à être publié – à 17 ans. Romancier, nouvelliste, poète et traducteur en russe de poésie (du français et de l’anglais), il est élu à l’Académie impériale de Russie, reçoit le Prix Pouchkine de l’Académie des sciences de Russie, voyage beaucoup (Asie, Moyen-Orient, Europe) et fuit la Russie bolchévique en 1918. Il reçoit le Prix Nobel de littérature en 1933. Il meurt le 8 novembre 1953 à Paris.

IvanBounine

Ivan Bounine en 1901 (domaine public, cliquez sur l’image pour le site source)

Carème de la Saint-Pierre. Ce soir, les ouvriers font la fête. Mais Averki, après trente ans de travail acharné, est malade et ne participe pas vraiment. « […] il mangeait sans souffler mot, l’air absent. Il avait atteint cet âge où les moujiks sages et tranquilles, qui ont derrière eux toute une vie de labeur, commencent à entendre mal, à parler peu et à accepter de bon gré tout ce qu’on leur raconte, bien qu’ils aient leurs opinions personnelles sur ce qui se passe dans le monde. » (p. 3). Après le repas, il se couche au-dessus de la cheminée et se met à rêver. « Si Dieu me guérit, j’irai à Kieff, à Zadonsk, au désert d’Optine, pensait Averki dans une demi-conscience. Ça serait une vraie vie, une vie propre, facile, tandis que, maintenant, je ne sais même pas pourquoi j’existe… » (p. 7). Il reste là jusqu’au lendemain, que son épouse vienne le chercher et le ramène chez eux. Lorsque, enfin, sa fille, son gendre et sa petite-fille viennent le voir, Averki a « une mine épouvantable » (p. 22). Il se résigne à mourir. « […] puisqu’il n’y a pas moyen de faire autrement, il faut se résigner à payer cet impôt à Dieu… » (p. 31). Mais la mort ne vient pas tout de suite et Averki se rend compte que « Ses souvenirs étaient insignifiants, pauvres, monotones. » (p. 32).

Averki s’interroge sur le sens de la vie, lui qui a trimé toute sa vie et qui n’a pu profiter de rien, à part quelques petits plaisirs dont il ne se souvient même plus. D’ailleurs, il ne se souvient plus de grand chose, plus de son père, plus de sa mère… Et puis sa fille est jeune et belle, elle veut vivre, s’amuser. Voilà, Averki a fait son temps, il en est bien conscient, c’est cruel mais que peut-il faire de plus ? « La tristesse et la conscience de son isolement sur cette terre s’emparèrent alors du vieillard. » (p. 25). L’impôt est une triste histoire, tragique, pessimiste même… Mais les descriptions réalistes (je dirais même plus, tous les petits détails) des personnages, de la nature, du temps qu’il fait, de la vie rurale et l’analyse des rêves du pauvre vieux Averki en font une lecture agréable et enrichissante : j’ai vraiment eu la sensation d’y être, Bounine est un auteur comme je les aime, qui fait ressentir l’âme russe.

AlleesSombresBounineConsidéré comme l’un des plus grands écrivains de la fin du XIXe siècle et du XXe siècle, Bounine est toutefois moins connu que ses contemporains (Gorki, Tchekhov, Tolstoï avec qui il entretient une correspondance) et, depuis plus de dix ans, Andreï Makine, auteur russe vivant en France, s’attache à faire connaître son œuvre. Bounine écrit L’impôt en 1913 et la Revue hebdomadaire (44e année, tome X) le publie en 1935. Parmi les titres d’Ivan Bounine : Le village (son premier roman, 1910), La vie d’Arséniev (le roman considéré comme son chef-d’œuvre, 1930-1933), plusieurs nouvelles parmi lesquelles : Au hameau (1892), Les pommes d’Antonov (1900), Zakhar Vorobiev (1912), le recueil Les allées sombres (1946), etc., de nombreux poèmes et quelques récits autobiographiques et journaux. Alors que son œuvre fut interdite dans la Russie stalinienne, il existe, depuis 2005, un Prix Bounine décerné par plusieurs organismes universitaires et littéraires russes.

ChallengeClassiquesDonQuichotteUne première lecture pour le Challenge Classiques 2016 (Un classique par mois) organisé par le Pr. Platypus.

Des gens sans importance de Panteleïmon Romanov

[Article archivé]

Des gens sans importance est un recueil de nouvelles de Panteleïmon Romanov paru chez Ginkgo éditeur dans la collection Lettres d’ailleurs (sous-collection Lettres de Russie) en mars 2005. Ces onze nouvelles sont traduites du russe (Bez tcheriomoukhi) par Luba Jurgenson (192 pages, 15 €, ISBN 978-2-84679-027-2).

Panteleïmon Sergueïevitch Romanov (Пантелеймон Сергеевич Романов) naît le 24 juillet (12 juillet) 1884 dans le village de Petrovskoïe (oblast de Toula, nord-ouest de la Russie). Il étudie le Droit à Moscou mais se consacre ensuite à l’écriture dès 1911, il est alors un auteur russe, mais avec la révolution, dans les années 1920, il devient un auteur soviétique. Ces histoires sont courtes, satiriques, et dénoncent l’ignorance, la bureaucratie entre autres, mais racontent aussi le monde rural, le « petit peuple », etc. Il meurt le 8 avril 1938 à Moscou (affaibli par une crise cardiaque en 1937, il meurt d’une leucémie à l’hôpital du Kremlin).

Une instruction : Bien qu’ayant son billet, une vieille femme ne peut pas monter dans le train car elle n’a pas fait peser son oiseau en cage. Tout bagage doit être pesé, ce sont les instructions. Mais le merle est trop léger… « Il doit y avoir un poids. Tout a un poids. » (p. 11).

Les spéculateurs sont plutôt des spéculatrices puisque ce sont des femmes qui louent leur bébé aux voyageurs de la gare. Les personnes porteuses d’un bébé sont en effet prioritaires pour acheter un billet. Mais ensuite dans la cohue, les femmes doivent récupérer leur bébé… « Travaillez, travaillez, les femmes, pour l’Armée rouge ! cria un soldat en voyant la file infinie de femmes avec des bébés. » (p. 17-18).

Des gens mal organisés : Un homme avec un cabas fume une cigarette devant un commerce de musique fermé en attendant son ami qui nettoie un piano. Peu à peu, une queue se forme derrière lui car tous veulent acheter ce qui est à vendre. « Quelle marchandise donne-t-on ? – On ne sait pas encore. – Il y a bien quelque chose sinon les gens ne seraient pas là. » (p. 20) et « Quel est le malin qui a inventé ça ? Autrefois, on sortait, on achetait ce dont on avait besoin, et terminé. Aujourd’hui, nous attendons sans savoir pourquoi. Ni quand ça va ouvrir. » (p. 21).

Une page vierge : C’est la nouvelle la plus longue de ce recueil. Le Père Fedor Ivanovitch a une vie trop sédentaire : il travaille peu, a une femme et des domestiques qui font tout, dort beaucoup et passe ses journées devant sa fenêtre à observer ou à lire. En plus il mange trop et grignote en lisant (ah… il n’est pas le seul, j’adore grignoter des petits trucs en bouquinant et je ne suis pas la seule j’imagine !). Son corps a commencé à gonfler depuis deux ans et il a des problèmes cardiaques. Son docteur, Vladimir Karlovitch, qui craint l’hydropisie, l’a donc mis au régime. « En pensant de nouveau à sa maladie, Fedor Ivanovitch se sentit malheureux, abandonné, inutile. » (p. 32). « Toute la douceur de sa vie, tout le calme de son existence furent troublés et volèrent en éclat. » (page 38). « Il restait abattu, maussade, perdu, ne plaisantait presque plus ni ne faisait de rébus. (p. 42). Mais le prêtre n’arrive pas à trouver le juste milieu entre se goinfrer et se priver de tout. « Lorsque la décision avait été prise de changer de régime, de tout reprendre en main, de détruire à la racine le contenu de la vie ancienne, les résultats de ce changement devaient être rapides et éclatants. Mais au bout de six jours de martyre absurde, aucun effet ne s’était fait sentir […]. » (p. 47).

La robe bleue : Aliona et Spiridone, un couple de paysans, vont marier leur fille unique, Oustiouchka (Oustinia : en Russie, le surnom est souvent plus long que le prénom !) au fils d’Anissia et Parfion, le forgeron. Mais le jeune homme est un komsomol (membre de la jeunesse communiste) et le mariage ne sera que civil. « Une joyeuse période de noces commençait au village. Mais Spiridone restait abattu, comme assommé. Il lui semblait honteux que le mariage de sa fille se fît sans prêtre : ce n’était pas un vrai mariage. » (p. 78) et « Durant vingt ans, il avait travaillé, élevé sa fille, pour se retrouver maintenant, à son mariage, comme un intrus, comme un mendiant qu’on invite par pitié. » (p. 79). Le père de la mariée, déjà mécontent de la tournure de ce mariage et de la façon dont sa fille était traitée, entendit tout à coup un homme ivre hurler « Allez, les gars, embrassez-la tous, elle ne s’est pas mariée à l’église ! » (p. 82) et là, ce fut la catastrophe.

Âme sœur : Boutovo est un village sur une berge où les habitants louent leur isba aux citadins en vacances. La bicoque de la vieille Polikarpovna n’a jamais de succès sauf auprès des chiens qui viennent y chercher un peu de fraîcheur. Un jour arrive Trifon Petrovitch qui loue une chambre. Il est peintre, mais aussi pêcheur à ses heures perdues et bricoleur. Ainsi « Trifon Petrovitch consacra tout le temps où il ne peignait pas à la réparation du perron ; lorsqu’il eut terminé, il examina et arrangea les encadrements des fenêtres et fabriqua un portillon. » (p. 96-97). La vieille est bien contente, mais influencée par les voisins qui ont augmenté allègrement les prix face au nombre grandissant de vacanciers et attirée par l’appât du gain, elle ne supporte plus d’avoir fait payer 30 roubles pour tout l’été alors que les autres louent 150…

L’automne : Alors que les autres nouvelles sont amusantes ou tragiques, celle-ci est triste, mélancolique, nostalgique. Dans un hameau, une maison avec Macha et le jeune frère de son mari qui est parti à la chasse. Le jeune homme qui fête ses 16 ans a rencontré dans la forêt une jeune fille dont il est tombé amoureux, Olga. « C’est cela, une rencontre : un hasard ; tout a été si simple que ce n’est même pas la peine de le raconter. » (p. 118). Les descriptions sont d’une grande beauté, elles m’ont fait penser à celles de Tchekhov, et pas parce que c’est écrit sur la quatrième de couverture mais parce que j’ai lu avec un immense plaisir Tchekhov (d’ailleurs, il faudra que je fasse un article un jour prochain). « Les feuilles tombent. Tout n’est que mélancolie : dans la forêt, et dans les champs vides, muets. Le vent charrie et fait tourbillonner les feuilles mortes le long des sentiers. Il y a là une tristesse sans fond, on a envie de s’asseoir sur une colline pour regarder le ciel gris et les champs d’automne. » (p. 113).

Une rencontre : Une femme qui s’est installée à Moscou – « toute la province s’y précipite, comme si c’était la terre promise » (p. 140) – pour y travailler tout en étudiant la peinture écrit à une amie, Olga. Elle déplore le « terrible bouleversement de notre vie, à cause de l’écroulement de tous nos idéaux » (p. 141) – qui près de 100 ans après est toujours terriblement d’actualité ! -. C’est le troisième printemps depuis la mort de son mari et elle a fait une rencontre, un peintre, célèbre, un homme qu’elle aurait imaginé inaccessible. Elle l’a revu mais cet homme « n’a manifesté aucune tentative de me faire la cour, et en même temps, il se comportait comme si c’était déjà fait, et qu’on pouvait passer à l’étape suivante. » (p. 144). Pas conquise du tout, son opinion sur lui a donc changé et elle a « eu l’impression d’avoir été témoin d’une scène vulgaire, qu’il aurait mieux valu ne pas voir du tout. » à tel point que « ni son talent ni son nom ne comptaient plus pour moi. À mes yeux, il était devenu une nullité. » (p. 150). Un conte cruel qui dénonce les hommes qui se croient tout permis et les femmes qui laissent faire ou pas.

Les roses : Dans sa datcha de Kislovodsk, un vieux professeur lit deux lettres écrites par deux anciens étudiants en médecine qui ont vécu dans cette maison avec lui. La première est du jeune homme et la deuxième de la jeune femme : ils ont réussi leurs études et sont mariés depuis deux ans mais l’homme amoureux, jaloux et possessif s’est transformé en mari égoïste et volage. Pourtant son épouse le croit fidèle car elle « lui est égale par son niveau intellectuel, par son travail. » (p. 164) et leur couple est basé sur l’estime mutuelle et une totale confiance.

Sans merisier : Une étudiante écrit à son amie Véra, qui est au conservatoire, en rêvant devant une branche de merisier qu’elle a posée devant sa fenêtre car c’est le printemps. Elle ne supporte plus la saleté et le fait que les étudiants deviennent de plus en plus vulgaires : « […] dans notre vie personnelle, à l’intérieur de ces murs que notre pouvoir a décrassés, règnent la saleté et le désordre. » (p. 168). Elle est tombée amoureuse d’un étudiant, beau et intelligent, mais il est vraiment trop familier et grossier.

L’actrice : C’est l’histoire d’Anna Reinhardt, une actrice « révolutionnaire », devenue célèbre grâce à la pantomime « L’Insurrection ». « Lorsqu’on lui disait que la vie ancienne ne reviendrait pas, qu’il fallait s’adapter à la nouvelle, elle n’éprouvait que de l’horreur. » (p. 185). Elle travailla donc, chanta, se donna sur scène et charma « le public ouvrier » qui est « indulgent » car « il applaudit et rit généreusement même dans des passages qui ne sont pas complètement réussis. » (p. 186).

Dans ces nouvelles, les paysages, les personnages et leur quotidien dans la Russie des années 1920 sont décrits parfaitement et l’humour a toujours sa place même dans les situations les plus dramatiques. Il y a ce que les Russes essaient de sauvegarder : la foi, l’amour, les belles choses, et ce qu’ils ont toujours avec eux, en eux : la nostalgie, la mélancolie. Alors, « des gens sans importance » ? Peut-être… Mais ce sont des gens qui vivent, qui meurent, qui aiment, qui attendent, qui souffrent, qui espèrent… Ils sont l’âme de la Russie et c’est ça qui est beau. Mon seul regret : ne pas pouvoir lire ces nouvelles dans leur langue originale.

Je vais assurément lire le deuxième recueil de nouvelles paru en septembre 2006 chez le même éditeur et dans la même collection : Des gens désenchantés (196 pages, 15 €, ISBN 978-2-84679-042-0).