Haïkus de Sibérie de Jurga Vilé et Lina Itagaki

Haïkus de Sibérie de Jurga Vilé et Lina Itagaki.

Sarbacane, mars 2019, 240 pages, 22 €, ISBN 978-2-37731-205-4. Sibiro Haiku (2017) est traduit du lituanien par Mariette Vitureau.

Genres : bande dessinée lituanienne, Histoire.

Jurga Vilé naît en 1977 en Lituanie. En 1990, lorsque la Lituanie proclame son indépendance, elle a 13 ans. Elle chante dans une chorale et découvre la culture française. Elle étudie la philologie française à l’Université de Vilnius puis le cinéma et l’audiovisuel à la Sorbonne Nouvelle (Paris III) avant de partir à New York. Elle vit pendant 10 ans en Andalousie (Espagne) où elle est traductrice et c’est là qu’elle écrit Haïkus de Sibérie, sa première œuvre. De retour à Vilnius, en 2018, avec ses deux enfants, elle travaille au Musée d’Art moderne, elle est traductrice pour le cinéma et elle écrit.

Lina Itagaki est une artiste lituanienne qui a étudié à Tôkyô (elle y a vécu durant 6 ans). En 2003, elle est diplômée en commerce international de l’Université Chrétienne Internationale de Mitaka (Japon) puis en 2014, elle sort diplômée en art graphique (illustration et designer) de l’Académie des Arts de Vilnius (Lituanie). Haïkus de Sibérie est son premier roman graphique. Plus d’infos sur son site officiel (en anglais) ainsi que sur sa page FB et son compte Instagram.

Pendant la seconde guerre mondiale, les Allemands ont envahi la Pologne et les Russes la Lituanie : beaucoup de familles considérées comme des traîtres sont déportées « dans les coins les plus reculés et les plus rudes de Russie, en lointaine Sibérie. » (comme les pages ne sont pas numérotées, je ne mettrai pas de numéro de page aux extraits). Bien sûr, beaucoup sont morts là-bas mais des enfants ont été rapatriés dans le « train des orphelins » et, dans ce train, Algis, le père de Jurga Vilé.

Ursula Miélis est muette depuis que sa petite Adèle est morte. Le 14 juin 1941, elle est déportée avec son mari, apiculteur, et leurs deux enfants : Dalia et Algis qui voyage avec son jar, Martynas. Mais la famille n’a pas pu prendre ni le chien ni le cochon, et leur cheval, Trèfle, est réquisitionné par les soldats russes (fort peu aimables). Tante Pétronelle, la sœur du père, Romas Miélis, monte dans la charrette avec un livre, un recueil de haïkus : c’est qu’elle est folle du Japon. Elle n’aurait pas dû partir mais elle est avec eux et, durant le voyage et en Sibérie, ils vont découvrir les haïkus ! À la gare, les hommes valides sont séparés des femmes et des enfants : ils vont dans des camps de travail. « Prends soin des pommes, Algis. Les pommes, c’est la Lituanie. » Le trajet est long et difficile… « Quand on est enfin arrivés, de dehors, quelqu’un a crié : Barnaul ! Terminus ! Barnaul ! ». Mais le voyage n’est pas terminé, il faut marcher, traverser l’Ob et encore marcher… « Cette dernière portion du trajet fut une torture. Il fallait porter les enfants et les vieux sur le dos. On était tous épuisés, et on pataugeait dans une boue de plus en plus profonde. Quelqu’un est tombé dedans de tout son long et n’a pas pu se relever. » Ceux que les soldats russes appellent svolochi (parasites) comprennent deux mots de russe qui reviennent tout le temps : davaï (allez) et spat (dormir). Quand ils arrivent aux baraques qui leur sont assignées, elles sont pleines de punaises, de moustiques, de lézards et de couleuvres… Et comme il n’y a rien, ils dorment à même le sol poussiéreux.

Si la première partie raconte le voyage, la deuxième partie raconte la vie au camp (tante Pétronelle a même la surprise de trouver des soldats japonais prisonniers plus loin !). Le travail, la faim, la maladie, la mort pour certains, la création d’une chorale « Les pépins de pommes » et puis les haïkus et même des origamis, voilà le quotidien. Heureusement à Vilnius (capitale de la Lituanie), des hommes, dont l’oncle Alfonsas, avocat, le frère de madame Miélis, font leur possible pour rapatrier de Sibérie les ressortissants lituaniens enlevés et déportés arbitrairement. Il faut se hâter car beaucoup y meurent… « La Sibérie est comme ça, tuante et vivifiante à la fois. »

Il y a dans ce texte et ces images parfois une pointe d’humour ou de poésie, mais Haïkus de Sibérie reste un témoignage « dur », cruel et éprouvant à lire. « Les pépins meurent en Sibérie ! Pas de pommes en Sibérie ! ». Les dessins, à mon avis, ne sont pas particulièrement beaux (quoique les personnages soient réussis et que j’aime bien la pleine page avec la scène de banquet avorté pour Noël) mais ils participent à l’ambiance de cette bande dessinée, à son charme, à son côté naïf parfois (le narrateur est un enfant de 13 ans qui ne comprend pas tout).

Haïkus de Sibérie a été lu et apprécié par Antigone, par Usva, par Art et culture de Lituanie (le blog des Cahiers lituaniens) et sûrement par d’autres !

Quant à moi, je mets Haïkus de Sibérie dans La BD de la semaine et dans le challenge BD 2019-2020. Plus de BD de la semaine chez Moka.

PS : j’ai oublié de dire que Haïkus de Sibérie est dans la sélection du Festival d’Angoulême 2020 (sélection Jeunes Adultes 2020).

L’appartement du dessous de Florence Herrlemann

L’appartement du dessous de Florence Herrlemann.

Albin Michel, février 2019, 252 pages, 18 €, ISBN 978-226-43666-5.

Genres : littérature française, roman épistolaire.

Florence Herrlemann naît à Marseille ; elle vit à Lyon et se rend régulièrement à Paris pour son travail. Elle apprend le théâtre, la musique, la sculpture et devient réalisatrice. Son premier roman, Le festin du lézard, paraît en avril 2016 chez Antigone 14.

Un immeuble cossu du quartier du Marais à Paris.

« Je pourrai, si vous le souhaitez, vous suggérer des lectures. J’aime lire, je lis tout ce qui ne me tombe pas des mains. Éclectique mais sélective ! […] Littérature, musique, chat. Voilà un triptyque essentiel au bon entretien de nos neurones. » (p. 10). Extrait de la première lettre que Hectorine, la doyenne de l’immeuble, envoie à la jeune voisine (Sarah) qui vient d’emménager au-dessus de chez elle. Hectorine a bientôt 104 ans et Sarah en a 30. Elles ne se connaissent pas, elles se sont à peine aperçues lors de l’emménagement de Sarah. Lorsque la trentenaire reçoit la première lettre de la centenaire, elle ne répond pas mais la vieille dame se se décourage pas et se montre insistante (c’est qu’elle a des choses à raconter). « Pourquoi vous obstinez-vous à vouloir m’écrire et me lire ? Pourquoi épiez-vous mes allées et venues ? Qu’attendez-vous de moi ? » (p. 49).

Les relations épistolaires entre les deux femmes ne sont pas au beau fixe mais elles vont évoluer de façon surprenante. Pour le plus grand plaisir des lecteurs ! « Quand tout devient sombre, quand on ne saisit plus réellement le sens de l’existence, il est bon de savoir s’arrêter. Ne plus penser à rien d’autre qu’à l’instant présent. » (p. 213).

L’appartement du dessous est un roman atypique, uniquement épistolaire, et surtout avec une chute stupéfiante : à découvrir donc ! Quand une petite histoire se retrouve connectée avec la grande histoire.

Et je me rappelle que je voulais lire Le festin du lézard mais je ne l’ai pas trouvé en librairie et la médiathèque ne l’a pas acheté, dommage.

Une excellente lecture de la Rentrée littéraire de janvier 2019.

Transport d’Yves Flank

Transport d’Yves Flank.

L’antilope, mai 2017, 136 pages, 15 €, ISBN 979-10-95360-40-7.

Genre : premier roman.

Yves Flank naît en 1949 à Paris mais il vit près de Montpellier. Ingénieur puis comédien, le voici maintenant auteur avec ce premier roman tragique qui se retrouve dans plusieurs sélections de prix littéraires.

Un wagon, fermé de l’extérieur, une seule « ouverture barrée de fils barbelés » (p. 11) et des humains entassés, parqués comme des animaux, femmes, hommes, de tous âges, un seul enfant, Samuel, qui a dû se faufiler sans être vu, ça parle en plusieurs langues européennes, français, allemand, espagnol, italien, yiddish, il n’y a rien ni à manger ni à boire, mais il y a des odeurs nauséabondes de sueur, de pestilence… « Ouvrez, bande de cons, ouvrez cette putain de porte, bordel de merde » (p. 13).

La première partie du roman, c’est un homme brun qui raconte ; il est épuisé mais solide, il a du bon sens, il peut aider, réconforter l’enfant, (trans)porter les cadavres pour les empiler dans un coin, avec d’autres bras, mais il y en a de plus en plus… Des dizaines d’heures enfermés dans ce wagon, cinquante ou soixante peut-être, un voyage interminable… « […] je crois que nous allons rouler, rouler indéfiniment jusqu’à l’épuisement et l’inconscience. » (p. 21).

La deuxième partie du roman, c’est une femme rousse, elle ne raconte pas, elle se parle à elle-même, elle hurle en elle-même, elle se souvient de l’homme qu’elle aime, de leurs caresses, de leurs ébats amoureux (c’est assez sensuel et ça fait vraiment bizarre dans un roman qui raconte ce long voyage en enfer vers un autre enfer), elle le supplie. « Sors-moi de cet enfer, aide-moi, souviens-toi mon amour. » (p. 48). Cette phrase revient comme un leitmotiv, elle supplie l’homme qu’elle aime – qui n’est pas là – comme si elle suppliait Dieu. « mon amour, mon amour, pourquoi m’as-tu abandonnée ? » (p. 49). Et, en même temps, tout comme l’homme brun, qu’elle ne connaît pas, elle s’occupe de l’enfant, Samuel, qui n’est pas le sien mais qui représente à lui tout seul tous les enfants et une part d’innocence.

Transport est un huis-clos, court mais puissant, oppressant, dérangeant, j’ai déjà lu (depuis l’adolescence) de nombreux récits et témoignages mais je ne m’attendais pas à ça après avoir jeté un coup d’œil à la 4e de couverture (ben oui, je lis la 4e de couv’ parfois !). Souvent les témoignages sur le « transport » ne font que quelques lignes, quelques pages, ils s’attachent plus aux baraquements, aux expériences, aux chambres à gaz… Comment en est-on arrivé là ? Comment tout un peuple a-t-il pu être banni, enlevé, déporté ? « […] le fonds de l’air était vicié, il fallait bien se débarrasser de quelque chose ou de quelqu’un pour pouvoir à nouveau respirer. » (p. 108). Ce roman est une extraordinaire leçon de courage, dans l’horreur, une réflexion sur la responsabilité de chacun, sur ce qu’on est amené à faire dans certaines conditions… « À partir de quand la haine croise-t-elle la vie des gens ? » (p. 112). Y a-t-il encore une place pour la vie ? Y a-t-il encore une place pour le rêve, pour l’amour ? Ce n’est sûrement pas un roman d’été mais je viens de le lire, au début de l’été et je ne veux pas laisser passer la chronique de lecture de ce roman atypique, « singulier » dit l’éditeur, il est pourtant à mon avis « pluriel » et il est un vibrant hommage de l’auteur à ses deux grands-mères qu’il n’a pas connues, Perla et Rachel.

Je ne m’interroge pas sur la légitimité d’Yves Flank à raconter ce moment tragique qu’il n’a pas vécu car, en tant qu’écrivain, il peut dire, écrire, raconter, inventer même, mais on sait bien que tout ça n’est pas de la fiction, que tout a été réel et même pire… Je me doute bien que c’est le genre de romans que vous n’aurez pas envie de lire (un peu comme Le livre que je ne voulais pas écrire d’Erwan Lahrer) mais, franchement, vous passeriez à côté d’une (belle ?) (grande ?) œuvre littéraire et philosophique !

Une lecture que je mets dans le Challenge de l’été et Petit Bac 2018 (catégorie Déplacement / moyen de transport).

Le village de l’Allemand de Boualem Sansal

Le village de l’Allemand ou le journal des frères Schiller de Boualem Sansal est un roman « basé sur une histoire authentique » paru chez Gallimard dans la collection Blanche en janvier 2008 (264 pages, 22 €, ISBN 978-2-07-078685-5).

Genre : littérature algérienne.

Boualem Sansal naît le 15 octobre 1949 à Theniet El Had, un petit village de montagne au nord de l’Algérie. Il vit à Boumerdès (près d’Alger) ; il est auteur. Son premier roman, Le serment des barbares en 1999, reçoit le prix du premier roman et le prix des Tropiques. Paraissent ensuite L’enfant fou de l’arbre creux (2000, prix Michel Dard), Dis-moi le paradis (2003) et Harraga (2005). Le village de l’Allemand est son cinquième roman mais il a également publié des livres techniques (il est ingénieur et économiste), des recueils de nouvelles et des essais. Ce livre m’a tellement plu que ça m’a donné envie de lire les autres. Sont parus depuis : Rue Darwin (2011) et 2084, la fin du monde (2015).

Rachel (Rachid Helmut) et Malrich (Malek Ulrich) sont deux frères, nés d’une mère algérienne et d’un père allemand, qui vivent en France. Rachel a étudié, est devenu un monsieur, a un travail bien rémunéré, un pavillon de banlieue, et surtout une épouse et la vie devant lui. Malrich, plus jeune, préfère traîner avec ses copains qu’étudier. Lorsqu’en 1994, leurs parents sont assassinés par des intégristes dans le village de Aïn Deb, Rachel part se recueillir sur leur tombe et découvre ce que leur père a caché durant des années : c’était un ancien officier nazi qui a tué des milliers de Juifs et a fui après la guerre pour trouver refuge en Algérie où il a épousé leur mère. L’univers de Malrich s’écroule, il part en Allemagne, en Turquie, en Égypte sur les traces de cet homme pour lequel il ne peut pas y avoir de pardon. Mais il sombre au fur et à mesure qu’il découvre l’horreur de l’extermination (la rencontre avec une vieille dame à Birkenau est très émouvante, p. 246 à 250) et après son retour à Paris, il n’est plus le même, ne supporte plus de vivre et se suicide dans son garage avec les gaz d’échappement de sa voiture. Rachel laisse à son cadet un journal, que l’adolescent lit avec le lecteur et auquel il répond en tenant lui aussi un journal où il mêle interrogations, soif de vérité, lucidité, rejet des bonimenteurs qui sont de plus en plus présents dans la cité. Malrich compare même la cité à un camp de concentration où « il ne manque que les chambres à gaz et les fours pour passer à l’extermination de masse » (p. 256 et 257).

Le passage que j’ai trouvé le plus beau : « J’ai lu et relu les livres de ces revenants devenus illustres, Charlotte Delbo, Elie Wiesel, Jorge Semprun, Primo Levi, je n’ai pas trouvé un mot de haine, l’ombre d’une envie de vengeance, pas la moindre expression de colère. Ils ont simplement raconté leur quotidien avec tout le détail dont ils étaient capables, et cet art qui est le leur, ils ont dit ce que leurs yeux ont vu, ce que leurs oreilles ont entendu, ce que leur nez a senti, ce que leurs mains ont touché, ce que leurs dos et leurs pieds ont porté de fatigue et de souffrance. » (journal de Rachel, p. 242).

La conclusion que Rachel écrit avant de se donner la mort en victime expiatoire est magnifique : « C’est ainsi que je veux répondre à la question de Primo Levi, Si c’est un homme. Oui, quelle que soit sa déchéance, la victime est un homme, et quelle que soit son ignominie, le bourreau est aussi un homme ».

Ce très beau roman a reçu quatre prix littéraires en 2008 : Grand Prix RTL-Lire, Grand Prix SGDL du roman, Prix Louis-Guilloux et Prix Nessim Habif ; prix grandement mérités !

Pour le Défi littéraire de Madame lit, juin est le mois de la littérature algérienne et je voulais présenter 2084, la fin du monde de Boualem Sansal (mon auteur algérien préféré) mais je n’ai pas retrouvé le roman et ma note de lecture au brouillon dans tout ce fatras ! Eh oui, les livres ne sont pas encore rangés : mes nouvelles bibliothèques n’arrivant pas avant fin juillet… Je publie donc Le journal de l’Allemand en attendant et vous aurez 2084 plus tard. Je mets aussi cette lecture dans À la découverte de l’Afrique (Algérie) et le Challenge de l’été (je serais ravie si cette note de lecture pouvait vous inciter à lire cet auteur !).

Maus d’Art Spiegelman

Genres : bande dessinée, témoignage historique.

Art (Arthur) Spiegelman naît le 15 février 1948 à Stockholm, en Suède où ses parents ont trouvé refuge après la guerre. Ses parents, Władek Spiegelman, né en 1906, et Anja Zylberberg, née en 1912, sont des Juifs polonais, tous deux rescapés des camps nazis ; ils émigrent aux États-Unis avec leur fils unique puisque le premier né est mort vers l’âge de 3 ans durant la guerre. La famille vit à New York où Art Spiegelman étudie l’art et la philosophie. Il commence à dessiner très jeune et est publié alors qu’il n’a que 16 ans ; fanzines, bande dessinée underground, dessins de presse, il devient une figure emblématique et incontournable de la bande dessinée mondiale. Il est marié à Françoise Mouly, une éditrice française, et le couple a deux enfants : Nadja (1987), auteur et dessinatrice, et Dashiell (1991).

Maus, un survivant raconteTome 1 : Mon père saigne l’histoire d’Art Spiegelman.

Flammarion, Hors collection, 1987 (réédition novembre 1992 à la parution du tome 2), 164 pages, 15 €, ISBN 978-2-0806-6029-9. Maus (1973-1986) est traduit de l’américain par Judith Ertel.

Art (Artie) est dessinateur de bandes dessinées et voudrait dessiner l’histoire de ses parents, de la Pologne et de la guerre. Mais sa mère s’est suicidée lorsqu’il avait 20 ans et son père, remarié avec une survivante, n’est pas très causant. « Ma vie, il faudrait beaucoup de livres. Et qui veut entendre des histoires pareilles ? » (p. 14). Mais petit à petit, à force de questions et de confiance, il raconte, avec son langage à lui. « J’ai multiplié les visites chez mon père pour obtenir plus d’informations sur son passé. » (p. 45).

Vladek Spiegelman était un beau jeune homme convoité par de nombreuses filles mais c’est d’Anja Zylberberg dont il est tombé amoureux. « Elle est d’une intelligence ! Elle vient d’une famille riche… Gentille en plus ! » (p. 17), lui avait dit son cousin. C’est vrai que ça aide ! Les fiançailles (1936), le mariage (1937), le premier fils, Richieu (1938, important les années en 8 pour l’auteur, un signe de Dieu ?). Vladek a quitté Czestochowa, sa ville natale près de la frontière allemande, pour Sosnowiec, la ville de ses beaux-parents, plus au sud. Il travaille, gagne très bien sa vie, tout va parfaitement bien, c’est le grand bonheur. Mais, en août 1939, il est mobilisé en tant que soldat polonais.

Dans ce premier tome, la rencontre et la vie de famille, le front, la guerre, le camp de prisonniers, le camp de travail, la fuite, le retour dans la famille. « Bon, on devrait être heureux, on est tous ensemble et on a assez à manger. » (p. 78) mais il y a le rationnement, le marché noir (dangereux), la perte de leurs fabriques et de leurs entreprises, puis de leurs biens immobiliers, donc aucune rentrée d’argent pour vivre, les ghettos, et de plus en plus de Juifs (des familles entières) qui disparaissent et dont on n’entend plus jamais parler. La situation se dégrade rapidement et les conditions de vie empirent…

Les Juifs sont représentés par des souris, les Polonais par des cochons, les Allemands par des chats mais cela ne déshumanise pas du tout les humains et le drame qu’ils ont vécu, cela permet de reprendre son souffle car la lecture de Maus est réellement extraordinaire (c’est la 3e ou 4e fois que je lis ce titre) mais toujours aussi émouvante et éprouvante. Cependant Vladek, vieil homme malade et bourré de toc (troubles obsessionnels compulsifs), aime avoir le dernier mot : « Mourir, c’est facile. Mais il faut lutter pour rester en vie ! » (p. 124). Quelle philosophie, c’est épatant ! Et je pense que tout le monde le reconnaît (les survivants, les historiens…), les survivants ont survécu grâce à une part de chance non négligeable, c’est dingue !

Ce premier tome de Maus, c’est 8 ans de travail et le tome 2 est arrivé quelques années plus tard.

Maus, un survivant raconteTome 2 : Et c’est là que mes ennuis ont commendé d’Art Spiegelman.

Flammarion, Hors collection, novembre 1992, 140 pages, 15 €, ISBN 978-2-0806-6618-5. Maus (1986-1991) est traduit de l’américain par Judith Ertel.

« Je pense à mon livre… C’est tellement présomptueux de ma part. J’veux dire, je n’arrive même pas à comprendre mes relations avec mon père. Comment pourrais-je comprendre Auschwitz ? L’Holocauste ?… » (p. 14).

Entre la parution du premier tome et ce tome-ci, Art a vu mourir son père (1982) et naître sa fille, Nadja (1987).

Ce second tome est tout aussi prenant et angoissant, les camps de travail, c’était presque le paradis par rapport aux camps de la mort… Des dizaines de milliers, des centaines de milliers de Juifs ont perdu tous leurs biens et leur bien le plus précieux, la vie. Certains ont eu plus de chance que d’autres mais il y a en eux une très grande tristesse et la culpabilité d’avoir survécu. Vladek a eu la chance de survivre à Auschwitz et de retrouver son épouse bien-aimée qui elle aussi a survécu à Auschwitz-Birkenau (le camp des femmes) et ils ont pu avoir un autre fils, Art. Mais à quel prix ? « Mmm. Mais d’une certaine manière il n’a pas survécu. » (p. 90).

Tous ses souvenirs horribles, tout ce poids sur les épaules des survivants, tout cet épuisement, cette fatigue mentale (je pense que raconter fait du bien et enseigne les autres mais combien n’ont pas raconté, combien ont gardé tout ça enfoui en eux, ou sont mort avant de pouvoir raconter quoi que ce soit, combien avait tout perdu y compris leurs proches et se sont retrouvés seuls avec ce qui les hantait et leur désespoir d’être en vie ?). Comment raconter l’indicible dans une bande dessinée et comment survivre à l’indicible, se demande l’auteur, le fils de rescapé qui doit lui aussi survivre à ça.

Et encore le dernier mot pour Vladek : « Les Allemands, ils voulaient pas laisser une seule trace de tout ce qu’ils avaient fait. » (p. 69) mais nous sont parvenus des registres, des photos, des témoignages pour que tout le monde puisse voir les atrocités commises et espérer que « plus jamais » !

Je félicite Flammarion pour l’édition de ce chef-d’œuvre, Flammarion n’étant pas un éditeur de bandes dessinées au départ, mais Maus, c’est plus que de la bande dessinée, c’est de l’Art, c’est de la Littérature, c’est l’Histoire. D’ailleurs Maus a reçu le Prix Pulitzer en 1992. Une intégrale de 300 pages est parue en février 1998 (Flammarion) et a été rééditée en janvier 2012 pour les 25 ans (Flammarion), au prix tout à fait raisonnable de 30 € car c’est un chef-d’œuvre à avoir absolument sur ses étagères, à lire, à relire, à offrir.

Une lecture commune proposée par Noctenbule, pour La BD de la semaine et les challenges BD et Un max de BD en 2018.

Retrouvez les autres BD de la semaine chez Mo’ !

Throwback Thursday livresque 2018-12

Pour ce jeudi 22 mars, le thème du Throwback Thursday livresque 2018 est « printemps ou jardinage ». Je ne fais pas de jardinage, je n’ai pas la main verte… mais j’ai pensé à ce très beau roman, Les jonquilles de Green Park de Jérôme Attal : il commence à l’automne 1940 et continue en hiver mais, et c’est très important par rapport au titre, les personnages – Mila et Tommy – se demandent s’ils seront encore en vie pour voir refleurir les jonquilles de Green Park au printemps prochain. Le printemps est tout un symbole d’espoir et de renaissance. Vous pouvez voir les autres participations chez BettieRose. Bonne fin de semaine et bon weekend (je ne pense pas être très présente…).

Un billet que je mets aussi dans le Défi 52 semaines 2018 puisque le thème de cette semaine est « printemps » et je rajoute une photo perso 😉

Le printemps avec ses premières feuilles vertes qui symbolisent le renouveau de la Nature.

Throwback Thursday livresque 2018-6

Pour ce jeudi 8 février, le thème du Throwback Thursday livresque 2018 est « une histoire en France » et j’ai hésité entre plusieurs livres comme Le camp des autres de Thomas Vinau (roman historique mais pas que… qui se déroule en 1907, un de mes coups de cœur 2017), Les corps fragiles d’Isabelle Kauffmann (un roman émouvant qui se déroule dans la première moitié du XXe siècle et qui raconte l’enfance et la vie de la première femme infirmière lyonnaise) et Le livre que je ne voulais pas écrire d’Erwan Lahrer (exceptionnel roman d’une histoire française contemporaine) mais j’ai finalement choisi Nous, les passeurs de Marie Barraud, un très beau premier roman, historique, émouvant et actuel de la comédienne Marie Barraud sur les traces de son grand-père, Albert Barraud, célèbre médecin bordelais arrêté et déporté en Allemagne en 1944. Un roman important sur le drame familial, sur l’importance de savoir, sur le témoignage et sur le devoir de mémoire.