Transport d’Yves Flank

Transport d’Yves Flank.

L’antilope, mai 2017, 136 pages, 15 €, ISBN 979-10-95360-40-7.

Genre : premier roman.

Yves Flank naît en 1949 à Paris mais il vit près de Montpellier. Ingénieur puis comédien, le voici maintenant auteur avec ce premier roman tragique qui se retrouve dans plusieurs sélections de prix littéraires.

Un wagon, fermé de l’extérieur, une seule « ouverture barrée de fils barbelés » (p. 11) et des humains entassés, parqués comme des animaux, femmes, hommes, de tous âges, un seul enfant, Samuel, qui a dû se faufiler sans être vu, ça parle en plusieurs langues européennes, français, allemand, espagnol, italien, yiddish, il n’y a rien ni à manger ni à boire, mais il y a des odeurs nauséabondes de sueur, de pestilence… « Ouvrez, bande de cons, ouvrez cette putain de porte, bordel de merde » (p. 13).

La première partie du roman, c’est un homme brun qui raconte ; il est épuisé mais solide, il a du bon sens, il peut aider, réconforter l’enfant, (trans)porter les cadavres pour les empiler dans un coin, avec d’autres bras, mais il y en a de plus en plus… Des dizaines d’heures enfermés dans ce wagon, cinquante ou soixante peut-être, un voyage interminable… « […] je crois que nous allons rouler, rouler indéfiniment jusqu’à l’épuisement et l’inconscience. » (p. 21).

La deuxième partie du roman, c’est une femme rousse, elle ne raconte pas, elle se parle à elle-même, elle hurle en elle-même, elle se souvient de l’homme qu’elle aime, de leurs caresses, de leurs ébats amoureux (c’est assez sensuel et ça fait vraiment bizarre dans un roman qui raconte ce long voyage en enfer vers un autre enfer), elle le supplie. « Sors-moi de cet enfer, aide-moi, souviens-toi mon amour. » (p. 48). Cette phrase revient comme un leitmotiv, elle supplie l’homme qu’elle aime – qui n’est pas là – comme si elle suppliait Dieu. « mon amour, mon amour, pourquoi m’as-tu abandonnée ? » (p. 49). Et, en même temps, tout comme l’homme brun, qu’elle ne connaît pas, elle s’occupe de l’enfant, Samuel, qui n’est pas le sien mais qui représente à lui tout seul tous les enfants et une part d’innocence.

Transport est un huis-clos, court mais puissant, oppressant, dérangeant, j’ai déjà lu (depuis l’adolescence) de nombreux récits et témoignages mais je ne m’attendais pas à ça après avoir jeté un coup d’œil à la 4e de couverture (ben oui, je lis la 4e de couv’ parfois !). Souvent les témoignages sur le « transport » ne font que quelques lignes, quelques pages, ils s’attachent plus aux baraquements, aux expériences, aux chambres à gaz… Comment en est-on arrivé là ? Comment tout un peuple a-t-il pu être banni, enlevé, déporté ? « […] le fonds de l’air était vicié, il fallait bien se débarrasser de quelque chose ou de quelqu’un pour pouvoir à nouveau respirer. » (p. 108). Ce roman est une extraordinaire leçon de courage, dans l’horreur, une réflexion sur la responsabilité de chacun, sur ce qu’on est amené à faire dans certaines conditions… « À partir de quand la haine croise-t-elle la vie des gens ? » (p. 112). Y a-t-il encore une place pour la vie ? Y a-t-il encore une place pour le rêve, pour l’amour ? Ce n’est sûrement pas un roman d’été mais je viens de le lire, au début de l’été et je ne veux pas laisser passer la chronique de lecture de ce roman atypique, « singulier » dit l’éditeur, il est pourtant à mon avis « pluriel » et il est un vibrant hommage de l’auteur à ses deux grands-mères qu’il n’a pas connues, Perla et Rachel.

Je ne m’interroge pas sur la légitimité d’Yves Flank à raconter ce moment tragique qu’il n’a pas vécu car, en tant qu’écrivain, il peut dire, écrire, raconter, inventer même, mais on sait bien que tout ça n’est pas de la fiction, que tout a été réel et même pire… Je me doute bien que c’est le genre de romans que vous n’aurez pas envie de lire (un peu comme Le livre que je ne voulais pas écrire d’Erwan Lahrer) mais, franchement, vous passeriez à côté d’une (belle ?) (grande ?) œuvre littéraire et philosophique !

Une lecture que je mets dans le Challenge de l’été et Petit Bac 2018 (catégorie Déplacement / moyen de transport).

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Le village de l’Allemand de Boualem Sansal

Le village de l’Allemand ou le journal des frères Schiller de Boualem Sansal est un roman « basé sur une histoire authentique » paru chez Gallimard dans la collection Blanche en janvier 2008 (264 pages, 22 €, ISBN 978-2-07-078685-5).

Genre : littérature algérienne.

Boualem Sansal naît le 15 octobre 1949 à Theniet El Had, un petit village de montagne au nord de l’Algérie. Il vit à Boumerdès (près d’Alger) ; il est auteur. Son premier roman, Le serment des barbares en 1999, reçoit le prix du premier roman et le prix des Tropiques. Paraissent ensuite L’enfant fou de l’arbre creux (2000, prix Michel Dard), Dis-moi le paradis (2003) et Harraga (2005). Le village de l’Allemand est son cinquième roman mais il a également publié des livres techniques (il est ingénieur et économiste), des recueils de nouvelles et des essais. Ce livre m’a tellement plu que ça m’a donné envie de lire les autres. Sont parus depuis : Rue Darwin (2011) et 2084, la fin du monde (2015).

Rachel (Rachid Helmut) et Malrich (Malek Ulrich) sont deux frères, nés d’une mère algérienne et d’un père allemand, qui vivent en France. Rachel a étudié, est devenu un monsieur, a un travail bien rémunéré, un pavillon de banlieue, et surtout une épouse et la vie devant lui. Malrich, plus jeune, préfère traîner avec ses copains qu’étudier. Lorsqu’en 1994, leurs parents sont assassinés par des intégristes dans le village de Aïn Deb, Rachel part se recueillir sur leur tombe et découvre ce que leur père a caché durant des années : c’était un ancien officier nazi qui a tué des milliers de Juifs et a fui après la guerre pour trouver refuge en Algérie où il a épousé leur mère. L’univers de Malrich s’écroule, il part en Allemagne, en Turquie, en Égypte sur les traces de cet homme pour lequel il ne peut pas y avoir de pardon. Mais il sombre au fur et à mesure qu’il découvre l’horreur de l’extermination (la rencontre avec une vieille dame à Birkenau est très émouvante, p. 246 à 250) et après son retour à Paris, il n’est plus le même, ne supporte plus de vivre et se suicide dans son garage avec les gaz d’échappement de sa voiture. Rachel laisse à son cadet un journal, que l’adolescent lit avec le lecteur et auquel il répond en tenant lui aussi un journal où il mêle interrogations, soif de vérité, lucidité, rejet des bonimenteurs qui sont de plus en plus présents dans la cité. Malrich compare même la cité à un camp de concentration où « il ne manque que les chambres à gaz et les fours pour passer à l’extermination de masse » (p. 256 et 257).

Le passage que j’ai trouvé le plus beau : « J’ai lu et relu les livres de ces revenants devenus illustres, Charlotte Delbo, Elie Wiesel, Jorge Semprun, Primo Levi, je n’ai pas trouvé un mot de haine, l’ombre d’une envie de vengeance, pas la moindre expression de colère. Ils ont simplement raconté leur quotidien avec tout le détail dont ils étaient capables, et cet art qui est le leur, ils ont dit ce que leurs yeux ont vu, ce que leurs oreilles ont entendu, ce que leur nez a senti, ce que leurs mains ont touché, ce que leurs dos et leurs pieds ont porté de fatigue et de souffrance. » (journal de Rachel, p. 242).

La conclusion que Rachel écrit avant de se donner la mort en victime expiatoire est magnifique : « C’est ainsi que je veux répondre à la question de Primo Levi, Si c’est un homme. Oui, quelle que soit sa déchéance, la victime est un homme, et quelle que soit son ignominie, le bourreau est aussi un homme ».

Ce très beau roman a reçu quatre prix littéraires en 2008 : Grand Prix RTL-Lire, Grand Prix SGDL du roman, Prix Louis-Guilloux et Prix Nessim Habif ; prix grandement mérités !

Pour le Défi littéraire de Madame lit, juin est le mois de la littérature algérienne et je voulais présenter 2084, la fin du monde de Boualem Sansal (mon auteur algérien préféré) mais je n’ai pas retrouvé le roman et ma note de lecture au brouillon dans tout ce fatras ! Eh oui, les livres ne sont pas encore rangés : mes nouvelles bibliothèques n’arrivant pas avant fin juillet… Je publie donc Le journal de l’Allemand en attendant et vous aurez 2084 plus tard. Je mets aussi cette lecture dans À la découverte de l’Afrique (Algérie) et le Challenge de l’été (je serais ravie si cette note de lecture pouvait vous inciter à lire cet auteur !).

Maus d’Art Spiegelman

Genres : bande dessinée, témoignage historique.

Art (Arthur) Spiegelman naît le 15 février 1948 à Stockholm, en Suède où ses parents ont trouvé refuge après la guerre. Ses parents, Władek Spiegelman, né en 1906, et Anja Zylberberg, née en 1912, sont des Juifs polonais, tous deux rescapés des camps nazis ; ils émigrent aux États-Unis avec leur fils unique puisque le premier né est mort vers l’âge de 3 ans durant la guerre. La famille vit à New York où Art Spiegelman étudie l’art et la philosophie. Il commence à dessiner très jeune et est publié alors qu’il n’a que 16 ans ; fanzines, bande dessinée underground, dessins de presse, il devient une figure emblématique et incontournable de la bande dessinée mondiale. Il est marié à Françoise Mouly, une éditrice française, et le couple a deux enfants : Nadja (1987), auteur et dessinatrice, et Dashiell (1991).

Maus, un survivant raconteTome 1 : Mon père saigne l’histoire d’Art Spiegelman.

Flammarion, Hors collection, 1987 (réédition novembre 1992 à la parution du tome 2), 164 pages, 15 €, ISBN 978-2-0806-6029-9. Maus (1973-1986) est traduit de l’américain par Judith Ertel.

Art (Artie) est dessinateur de bandes dessinées et voudrait dessiner l’histoire de ses parents, de la Pologne et de la guerre. Mais sa mère s’est suicidée lorsqu’il avait 20 ans et son père, remarié avec une survivante, n’est pas très causant. « Ma vie, il faudrait beaucoup de livres. Et qui veut entendre des histoires pareilles ? » (p. 14). Mais petit à petit, à force de questions et de confiance, il raconte, avec son langage à lui. « J’ai multiplié les visites chez mon père pour obtenir plus d’informations sur son passé. » (p. 45).

Vladek Spiegelman était un beau jeune homme convoité par de nombreuses filles mais c’est d’Anja Zylberberg dont il est tombé amoureux. « Elle est d’une intelligence ! Elle vient d’une famille riche… Gentille en plus ! » (p. 17), lui avait dit son cousin. C’est vrai que ça aide ! Les fiançailles (1936), le mariage (1937), le premier fils, Richieu (1938, important les années en 8 pour l’auteur, un signe de Dieu ?). Vladek a quitté Czestochowa, sa ville natale près de la frontière allemande, pour Sosnowiec, la ville de ses beaux-parents, plus au sud. Il travaille, gagne très bien sa vie, tout va parfaitement bien, c’est le grand bonheur. Mais, en août 1939, il est mobilisé en tant que soldat polonais.

Dans ce premier tome, la rencontre et la vie de famille, le front, la guerre, le camp de prisonniers, le camp de travail, la fuite, le retour dans la famille. « Bon, on devrait être heureux, on est tous ensemble et on a assez à manger. » (p. 78) mais il y a le rationnement, le marché noir (dangereux), la perte de leurs fabriques et de leurs entreprises, puis de leurs biens immobiliers, donc aucune rentrée d’argent pour vivre, les ghettos, et de plus en plus de Juifs (des familles entières) qui disparaissent et dont on n’entend plus jamais parler. La situation se dégrade rapidement et les conditions de vie empirent…

Les Juifs sont représentés par des souris, les Polonais par des cochons, les Allemands par des chats mais cela ne déshumanise pas du tout les humains et le drame qu’ils ont vécu, cela permet de reprendre son souffle car la lecture de Maus est réellement extraordinaire (c’est la 3e ou 4e fois que je lis ce titre) mais toujours aussi émouvante et éprouvante. Cependant Vladek, vieil homme malade et bourré de toc (troubles obsessionnels compulsifs), aime avoir le dernier mot : « Mourir, c’est facile. Mais il faut lutter pour rester en vie ! » (p. 124). Quelle philosophie, c’est épatant ! Et je pense que tout le monde le reconnaît (les survivants, les historiens…), les survivants ont survécu grâce à une part de chance non négligeable, c’est dingue !

Ce premier tome de Maus, c’est 8 ans de travail et le tome 2 est arrivé quelques années plus tard.

Maus, un survivant raconteTome 2 : Et c’est là que mes ennuis ont commendé d’Art Spiegelman.

Flammarion, Hors collection, novembre 1992, 140 pages, 15 €, ISBN 978-2-0806-6618-5. Maus (1986-1991) est traduit de l’américain par Judith Ertel.

« Je pense à mon livre… C’est tellement présomptueux de ma part. J’veux dire, je n’arrive même pas à comprendre mes relations avec mon père. Comment pourrais-je comprendre Auschwitz ? L’Holocauste ?… » (p. 14).

Entre la parution du premier tome et ce tome-ci, Art a vu mourir son père (1982) et naître sa fille, Nadja (1987).

Ce second tome est tout aussi prenant et angoissant, les camps de travail, c’était presque le paradis par rapport aux camps de la mort… Des dizaines de milliers, des centaines de milliers de Juifs ont perdu tous leurs biens et leur bien le plus précieux, la vie. Certains ont eu plus de chance que d’autres mais il y a en eux une très grande tristesse et la culpabilité d’avoir survécu. Vladek a eu la chance de survivre à Auschwitz et de retrouver son épouse bien-aimée qui elle aussi a survécu à Auschwitz-Birkenau (le camp des femmes) et ils ont pu avoir un autre fils, Art. Mais à quel prix ? « Mmm. Mais d’une certaine manière il n’a pas survécu. » (p. 90).

Tous ses souvenirs horribles, tout ce poids sur les épaules des survivants, tout cet épuisement, cette fatigue mentale (je pense que raconter fait du bien et enseigne les autres mais combien n’ont pas raconté, combien ont gardé tout ça enfoui en eux, ou sont mort avant de pouvoir raconter quoi que ce soit, combien avait tout perdu y compris leurs proches et se sont retrouvés seuls avec ce qui les hantait et leur désespoir d’être en vie ?). Comment raconter l’indicible dans une bande dessinée et comment survivre à l’indicible, se demande l’auteur, le fils de rescapé qui doit lui aussi survivre à ça.

Et encore le dernier mot pour Vladek : « Les Allemands, ils voulaient pas laisser une seule trace de tout ce qu’ils avaient fait. » (p. 69) mais nous sont parvenus des registres, des photos, des témoignages pour que tout le monde puisse voir les atrocités commises et espérer que « plus jamais » !

Je félicite Flammarion pour l’édition de ce chef-d’œuvre, Flammarion n’étant pas un éditeur de bandes dessinées au départ, mais Maus, c’est plus que de la bande dessinée, c’est de l’Art, c’est de la Littérature, c’est l’Histoire. D’ailleurs Maus a reçu le Prix Pulitzer en 1992. Une intégrale de 300 pages est parue en février 1998 (Flammarion) et a été rééditée en janvier 2012 pour les 25 ans (Flammarion), au prix tout à fait raisonnable de 30 € car c’est un chef-d’œuvre à avoir absolument sur ses étagères, à lire, à relire, à offrir.

Une lecture commune proposée par Noctenbule, pour La BD de la semaine et les challenges BD et Un max de BD en 2018.

Retrouvez les autres BD de la semaine chez Mo’ !

Throwback Thursday livresque 2018-12

Pour ce jeudi 22 mars, le thème du Throwback Thursday livresque 2018 est « printemps ou jardinage ». Je ne fais pas de jardinage, je n’ai pas la main verte… mais j’ai pensé à ce très beau roman, Les jonquilles de Green Park de Jérôme Attal : il commence à l’automne 1940 et continue en hiver mais, et c’est très important par rapport au titre, les personnages – Mila et Tommy – se demandent s’ils seront encore en vie pour voir refleurir les jonquilles de Green Park au printemps prochain. Le printemps est tout un symbole d’espoir et de renaissance. Vous pouvez voir les autres participations chez BettieRose. Bonne fin de semaine et bon weekend (je ne pense pas être très présente…).

Un billet que je mets aussi dans le Défi 52 semaines 2018 puisque le thème de cette semaine est « printemps » et je rajoute une photo perso 😉

Le printemps avec ses premières feuilles vertes qui symbolisent le renouveau de la Nature.

Throwback Thursday livresque 2018-6

Pour ce jeudi 8 février, le thème du Throwback Thursday livresque 2018 est « une histoire en France » et j’ai hésité entre plusieurs livres comme Le camp des autres de Thomas Vinau (roman historique mais pas que… qui se déroule en 1907, un de mes coups de cœur 2017), Les corps fragiles d’Isabelle Kauffmann (un roman émouvant qui se déroule dans la première moitié du XXe siècle et qui raconte l’enfance et la vie de la première femme infirmière lyonnaise) et Le livre que je ne voulais pas écrire d’Erwan Lahrer (exceptionnel roman d’une histoire française contemporaine) mais j’ai finalement choisi Nous, les passeurs de Marie Barraud, un très beau premier roman, historique, émouvant et actuel de la comédienne Marie Barraud sur les traces de son grand-père, Albert Barraud, célèbre médecin bordelais arrêté et déporté en Allemagne en 1944. Un roman important sur le drame familial, sur l’importance de savoir, sur le témoignage et sur le devoir de mémoire.

Outre-Mère de Dominique Costermans

Outre-Mère de Dominique Costermans.

Luce Wilquin, collection Sméraldine, février 2017, 176 pages, 17 €, ISBN 978-2-88253-529-0.

Genres : premier roman, littérature belge.

Dominique Costermans naît le 9 septembre 1962 à Bruxelles en Belgique. Elle est nouvelliste (Luce Wilquin, Quadrature), essayiste (Luc Pire, Eranthis) et a reçu plusieurs prix littéraires dont le Prix Annie Ernaux en 2006 ; elle est aussi photographe et a été plusieurs fois exposée (en Belgique). Outre-Mère est son premier roman. Plus d’infos sur https://www.dominiquecostermans.be/.

« Lucie sait que, dans cette famille, il y a des questions à ne pas poser et des sujets à ne pas aborder. Mais c’est la première fois qu’elle en prend conscience. » (p. 13). Qui est cette Hélène Morgenstern qui a reçu Jésus dans son cœur en mai 1946 et dont sa mère (qui porte le même prénom) dit que c’était une amie de classe ? Lucie est née à Bruxelles en 1962. En mai 1969, elle va faire sa communion. « À vingt ans, sa route croise celle de Georges, un veuf rentré d’Afrique, de vingt ans son aîné. Elle était mineure, il l’a enlevée, ils se sont mariés. Je suis arrivée. » (p. 19).

À force d’opiniâtreté Lucie découvre qui est sa mère : Hélène Morgenstern, née en 1939, est la fille de Charles Morgenstern, condamné pour traîtrise contre la Belgique et les Alliés en 1946 ! Un passé douloureux qu’Hélène a totalement rejeté car elle a été placée enfant dans une institution catholique puis a été adoptée à l’âge de 6 ans par Inès et Henri. Et une recherche douloureuse également pour Lucie et le reste de la famille (elle passe « outre-mère », par-dessus l’avis négatif de sa mère), trente ans de recherches, de découvertes, de (re)trouvailles, d’horreur mais aussi de bonheur ! « Je l’écris pour Hélène. Je l’écris contre son gré. J’écris aussi cette histoire pour mes enfants. Je l’écris pour mettre à plat, comprendre, reconstituer, mettre de l’ordre. Pour transmettre. Dans les caves de cette histoire dont personne ne m’a donné les clés, j’ai trouvé des cadavres et des monstres ; quelques trésors, aussi. J’ai trié, rangé, empaqueté, nettoyé les toiles d’araignée et chassé la poussière. Ça m’a pris des années. Et maintenant, je suis assise sur mes caisses et je ne sais pas par où commencer. » (p. 19-20).

Que faut-il faire ? Se taire pour ne pas déranger les morts et les susceptibilités ou chercher et parler (ou écrire) et parfois faire du mal ? Dans ce cas, la famille peut connaître la vérité, l’origine du mal-être et peut faire un travail sur soi. Un « procédé qui a muselé toute une génération après la guerre, celle des rescapés, celle des revenus-de-l’enfer, celle des enfants cachés, celle des survivants. De tous ceux qui tentaient de raconter leur épouvantable histoire et qu’on a fait taire d’un « Tu n’as pas à te plaindre ; au moins, toi, tu es vivant ». Ils avaient survécu, leur souffrance était inaudible : on les priva de parole. Ou ils se résignèrent d’eux-même au silence. » (p. 26). Certains ont « reproché » à leurs parents et grands-parents de ne pas avoir parlé, de leur avoir caché tout ce lourd passé, ils ont fait des recherches et ont partagé ce qu’ils avaient découvert (je pense par exemple à l’excellent – et terrible – Maus d’Art Spiegelman, entre autres) ; certains ont témoigné, peut, trop peu et difficilement c’est sûr, mais ils ont laissé une trace, des dessins, des peintures, des poèmes, des récits, quelques photos même. Mais c’est vrai que beaucoup, la plus grande majorité, n’ont pas parlé… Les en a-t-on empêché ? Ce sont-ils murés dans leur silence et dans leur souffrance ? Que la vie a dû être difficile pour eux ! Et aussi pour leur famille qui peut-être se posait des questions, sentait une souffrance incompréhensible, un non-dit, un secret, un tabou…

« Je ne savais pas à quoi m’attendre. Je n’étais pas préparée au pire. Je n’ai pas été déçue. » (p. 63). Après « déçue, j’aurais mis un point d’exclamation (je suis extravertie), l’auteur mais un point, pudiquement. Et vous comprenez sa démarche, tout en retenue, en sagesse, avec respect pour les membres de la famille qu’elle découvre. « Pendant des années, j’ai accumulé les questions, les traces, les signes et les preuves. J’ai fréquenté les administrations, les archives, les palais de justice. J’ai envoyé des requêtes, interrogé des fichiers, rencontré des témoins. Pendant des années, j’ai pris des notes. Le temps est venu de rassembler les fragments de cette histoire et de les articuler en un récit éclairant. […] j’écris. Ce travail m’est pénible. » (p. 93).

Un travail de titan, et parfois l’horreur au détour d’un chemin… « Avec le temps et la confiance qui s’installe, nous parvenons à dire que si avoir échappé à la Shoah est parfois une histoire de courage et de bravoure inouïe, c’est parfois aussi une affaire de hasard et d’opportunité. Voire d’opportunisme. De lâcheté. Ou de trahison. » (p. 100). Eh oui, le passé n’est pas toujours celui que l’on croit, on le sait tout le monde n’a pas été Résistant, tout le monde n’a pas été intègre, certains ont préféré montrer leur plus bas instincts… Et ont légué sans le savoir leur malaise et leur mal-être à leurs descendants.

Alors Outre-Mère est un roman difficile, oui, et j’ai vu que plusieurs lecteurs l’avaient carrément arrêté, je ne connais pas leur(s) raison(s), peut-être qu’ils étaient déroutés, perturbés, horrifiés ou qu’ils ont trouvé le style pas assez littéraire (le seul petit défaut de ce roman)… Mais, pour moi, c’est un coup de cœur, un roman familial éprouvant mais sûrement nécessaire avant que tout ceci ne disparaisse des mémoires… Un « beau » roman sur la filiation, la transmission, la mémoire, la délivrance et la résilience. Nous voulons tous savoir d’où nous venons (et où nous allons) pour finalement savoir qui nous sommes, malgré le malaise et la souffrance que cela engendre souvent. Alors fallait-il écrire ce roman ? « Faut-il écrire cette histoire ? Lucie est saisie par le découragement. » (p. 161). Je dis oui ! Sans hésitation. Et lisez-le, vous en sortirez différents ! Plus forts ?

Je remercie Annie qui fait circuler son exemplaire et Natacha qui me l’a envoyé dans le cadre des 68 premières fois 2017. Je le mets dans les challenges Défi Premier roman 2017, Rentrée littéraire janvier 2017 et Voisins Voisines 2017 (Belgique).

Les jonquilles de Green Park de Jérôme Attal

Tout d’abord, je veux remercier Lou et Cryssilda car j’ai gagné ce très beau roman grâce à un concours organisé pour le Mois anglais (de l’année dernière !) par My Lou book (concours) et Cryssilda (résultat).

Les jonquilles de Green Park de Jérôme Attal.

Robert Laffont, mars 2016, 216 pages, 17,50 €, ISBN 978-2-221-19219-1.

Genre : roman historique (mais pas que…).

Jérôme Attal, né le 19 juillet 1970, est écrivain (romans, nouvelles, scénarios, paroles de chansons). Il est aussi acteur. Plus d’infos sur https://www.jerome-attal.net/.

Septembre 1940, Londres, chez les Bratford. Tommy a 13 ans, sa sœur Jenny en a 16. Leurs parents fêtent leurs noces de muguet. « C’est assez stupéfiant, le pouvoir d’une chanson. Tout ce que ça peut contenir de joie et de tristesse mêlées. » (p. 26). Le bonheur ! Mais c’est la guerre et Londres est bombardée… Durant le bombardement du 7 septembre, il y a eu plus de 500 morts et Tommy a perdu son meilleur ami, Magnus Adams, enseveli avec ses parents sous les décombres de leur maison. « […] même si je sais que c’est vraiment arrivé, il y a un côté irréel à la mort de Magnus. Et ce qui me met réellement le moral à plat, c’est que je n’ai jamais pu lui rendre toute la gentillesse qu’il avait à mon égard. Je n’ai pas atteint l’âge ou moi aussi j’aurais pu lui offrir des choses, comme il l’avait fait avec les BD de Superman. » (p. 36). À chaque alerte, il faut courir, se mettre à l’abri, la peur règne mais Tommy se lie avec Mila ; seront-ils encore en vie en avril prochain pour revoir les jonquilles fleurir à Green Park ? La vie suit son cours et, pendant que Jenny vit son premier amour, Tommy et ses amis se lancent dans l’exploration de Londres en ruines. « Ce qu’on se marrait n’empêche, malgré l’atrocité permanente, la menace des bombes, et notre ville de Londres réduite à un chantier de démolition. » (p. 143).

La culture populaire (musique, littérature, comics…) a beaucoup d’importance dans la vie de ces jeunes ados, elle leur permettra d’affronter les épreuves avec imagination, humour et même courage. Ils vont rencontrer Lee Miller, jeune photographe venue des États-Unis pour prendre des clichés de la ville de Londres détruite et de ses habitants. Les jonquilles de Green Park est un roman intense et je suis surprise de n’avoir rien lu de cet auteur sensible et inspiré auparavant !

Quelques extraits

« Maman affirme que même si demain à cause des Jerries il arrive qu’on n’ait plus de confiture à poser sur la table pour le petit déjeuner, et bien on se fera pas pour autant des tartines de néant, mais on tartinera nos toasts avec le souvenir de la confiture ou, mieux encore, avec la promesse de son retour. » (p. 58). À noter que Jerries désignent les Allemands. Malgré deux petites fautes (« petit-déjeuner » et « eh bien ») – et je fais abstraction de la non-négation (« on se fera pas ») car le langage est celui des ados (mais alors il aurait mieux valu écrire « il arrive qu’on ait plus de confiture » (oui, je sais, je chipote !), je trouve cette phrase très belle, pleine d’espoir, face à l’adversité, le souvenir de la confiture… ou la promesse de son retour… C’est beau !

« C’est assez impressionnant de vivre dans la pièce à côté d’une fille comme ma sœur, je veux dire en terme de paléontologie féminine, c’est un safari permanent. » (p. 80).

« Il y a quand même un truc que je ne comprends pas avec la guerre. Qui est assez bête pour tuer des gens ? Sans savoir ce qui se passe après ? Sans savoir si on doit rendre des comptes et quel genre de punition peut pendre au nez des tueurs, après ? » (p. 120).

« J’avais l’âge d’être un homme et pourtant je ne désirais qu’une chose : rester môme le plus longtemps possible parce que, j’en étais certain, il n’y avait pas de plus grand bonheur que d’avoir un chez soi et d’être dans sa chambre, et que votre mère vienne vous border, et qu’elle vous autorise à lire une dernière page de votre BD de Superman, et qu’ensuite elle revienne vous border. Tout le monde devrait avoir une mère et un chez-soi. À vie, ouais ! » (p. 193).

Une très belle lecture que je conseille vivement (pour ceux qui ne l’ont pas encore lu bien sûr car il a eu un chouette succès l’année dernière) et que je mets dans le Mois anglais qui a commencé hier.