Gros de Sylvain Levey

Gros de Sylvain Levey.

Éditions Théâtrales, septembre 2020, 80 pages, 9,90 €, ISBN 978-2-84260-842-2.

Genres : théâtre contemporain, autobiographie, monologue.

Sylvain Levey naît en 1973 à Maisons-Lafitte dans les Yvelines. Il est comédien de théâtre et auteur (surtout pour les enfants et les adolescents).

La pièce Gros a été créée en octobre 2020 aux Quinconces – Scène nationale du Mans.

« Deux kilos neuf cent quatre-vingts. Deux mille neuf cent quatre-vingt grammes de vie. Né le deux décembre mille neuf cent soixante-treize à deux heures cinquante-cinq. Clinique Sully. Ville de Maisons-Laffitte. Département des Yvelines. France. Europe. » (p. 7). Voici comment commence le monologue de l’auteur né avec « un petit mois d’avance » (p. 7).

Un petit bébé, de moins de 3 kilos et de seulement « quarante-cinq centimètres. Cinq centimètres en dessous de la normale. Je suis petit. Banal et petit. Une crevette. Super pour commencer une vie. » (p. 9)

Un bébé qui va devenir un enfant gros. Mais pas tout de suite parce qu’en fait il n’aime pas manger, il mange très peu. « Je suis à peine plus costaud qu’un poussin au milieu d’un troupeau d’éléphants. » (p. 16), il a 3 ans et le médecin de famille, le docteur Magloire, dit qu’il est « un dépressif chronique et précoce. » (p. 17).

À l’âge de 7 ans, il commence à manger un peu plus. « Mitterrand fait déjà des miracles. » (p. 18) plaisante son oncle. Et deux ans après, « Je n’ai pas eu la sensation, cet été-là, de manger plus que d’habitude. J’avais bon appétit cela faisait plaisir à voir. J’avais bon appétit cela faisait plaisir à mes parents. J’étais heureux de faire plaisir à mes parents alors je mangeais. Tout ou presque tout. » (p. 19). Mais, ensuite, il n’a fait que grossir ! Il n’a plus été surnommé la crevette ou le moustique mais « le petit gros » (p. 20) ou « le petit bouboule » (p. 21) voire « potiron » (p. 21) ou « culbuto » (p. 22).

Il a bientôt 10 ans et son objectif est de perdre du poids parce qu’en juillet 1989, il mesure 1 m 37 et pèse 48 kilos 71 (c’est précis !) mais… « Je n’ai pas perdu un seul du maudit de sa race de petit gramme » (p. 26), logique ! Il se rend bien compte que son alimentation n’est pas idéale mais que peut manger un enfant d’autre que ce que ses parents lui donnent ? Et à l’époque, la cuisine prolétarienne n’était pas très diététique, viandes, frites, ketchup, mayonnaise, pain, beurre, produits industriels, coca cola… « J’ai vingt ans et une quinzaine de kilos en trop. […] un fardeau, un héritage familial […] des petites jambes et un gros bidon. » (p. 30).

Automne 1996, il a arrêté de grandir (1 m 57), pèse 73 kilos 62 (toujours très précis) et n’arrive pas à maigrir… Jusqu’à ce que sa vie change après avoir vu sur une affiche « ATELIER THÉÂTRE » (p. 33), « sur la porte vitrée d’un magasin de pompes funèbres » (p. 33), ça ne s’invente pas ! Depuis, il n’a pas quitté le monde du théâtre et il est heureux avec son épouse et leurs deux enfants (même s’il a peur qu’un jour son cœur lâche comme celui de son père).

Après le monologue, court mais intime, touchant, sincère, intense, Une poignée de secondes Photos de Philippe Malone (p. 45). Une belle leçon de vie à mettre entre toutes les mains, ados et adultes, et surtout si vous avez des grossophobes autour de vous !

Mon passage préféré. « J’écris pour la jeunesse parce qu’elle soigne mon pessimisme […]. Écrire pour la jeunesse c’est œuvrer pour ses propres enfants, pour l’enfant qu’on a été, qu’on aurait aimé être, pour le vieillard qu’on deviendra. Tout le monde devrait écrire pour la jeunesse mais peu sont capable en réalité de le faire. C’est l’endroit du détour, c’est l’occasion de se perdre pour oser mieux se connaître, c’est offrir une fenêtre ouverte dans un monde à l’agonie. » (p. 60).

Pour le Challenge lecture 2021 (catégorie 25, une pièce de théâtre, 3e billet, mais il rentre aussi dans la catégorie 36, un livre basé sur des faits réels), Jeunesse Young Adult #11 (l’auteur écrit pour la jeunesse), Petit Bac 2021 (catégorie Gros mot pour Gros) et Les textes courts.

Quand nous nous réveillerons d’entre les morts de Henrik Ibsen

Quand nous nous réveillerons d’entre les morts de Henrik Ibsen.

Actes Sud-Papiers, janvier 2005, 80 pages, 13,20 €, ISBN 978-2-7427-5285-0. Når vi døde vågner (1899) est traduit du norvégien par Eloi Recoing.

Genres : théâtre norvégien, classique.

Henrik Ibsen naît le 20 mars 1828 à Skien (Norvège). Ruiné par ses affaires et de mauvaises spéculations, le père Ibsen devient alcoolique et la mère se réfugie dans la religion. Le jeune Henrik est apprenti en pharmacie et fait des études de médecine mais devient finalement dramaturge et directeur artistique du théâtre de Bergen puis du théâtre de Christiana (Oslo). Puis il s’intéresse au socialisme, au syndicalisme et voyage en Europe, Copenhague (Danemark), Rome (Italie), Dresde puis Munich (Allemagne) où il écrit plusieurs pièces. Il est considéré comme un auteur libéral et réaliste. Il meurt le 23 mai 1906 à Christiania (Oslo, Norvège).

Je ne comprends absolument pas le norvégien mais le titre original ouvrirait sur une « équivoque temporelle ouvrant à la fois sur le passé, le présent et le futur. » (note liminaire, p. 5).

L’acte I se déroule dans une station balnéaire avec le maître sculpteur Arnold Rubek, son épouse Maja et l’inspecteur des bains.

Matin d’été dans le nord de la Norvège, vue sur le fjord. Le couple Rubek a pris son petit-déjeuner et boit du Champagne (lui) et de l’eau de Seltz (elle) en lisant chacun son journal mais quel silence… et quel ennui ! Car, depuis que Rubek a fini son chef-d’œuvre, Le Jour de la Résurrection, il tourne comme un lion en cage, ne trouve « aucun repos nulle part » (p. 13) et est « devenu proprement un sauvage pour finir » (p. 13). Mais le hoberau Ulfheim, chasseur d’ours, leur propose de l’accompagner à la montagne plutôt que de faire du cabotage. « Non, venez plutôt avec moi dans la montagne. Là-haut, pas de présence humaine, pas de souillure humaine. » (p. 24). Rubek a un échange avec une cliente de l’hôtel qu’il a connue par le passé, Irène, qui l’appelle Arnold.

Les actes II et III se déroulent près d’un sanatorium en montagne avec les mêmes (sauf l’inspecteur des bains).

Le couple Rubek est au bord d’un lac de montagne. Maja va partir à la chasse avec le hobereau Ulfheim, son serviteur Lars (le valet de chasse) et les deux chiens. Mais, avant, elle a une discussion avec son époux. « […] tu es laid, Rubek. » (p. 38), « Peu à peu t’es venue cette méchanceté dans le regard. » (p. 39). En fait Maja fait une crise de jalousie à cause d’Irène. « Tu es bien difficile à satisfaire, Maja ! Bien difficile ! » (p. 44). Quant à Rubek, il est prêt à la séparation d’avec Maja puisqu’il a retrouvé Irène et il n’y a qu’elle qui peut lui redonner l’inspiration, du moins le pense-t-il. « Tu as la clef ! Tu es la seule à l’avoir ! (Suppliant). Aide-moi – à revenir à la vie ! » (p. 59).

Vous le voyez le tiret dans l’extrait ci-dessus ? Henrik Ibsen en utilise de nombreux pour marquer l’hésitation ou l’interruption. D’autant plus qu’Irène n’est pas sur la même longueur d’ondes que Rubek. « (impassible, comme avant). Rêves creux – inutiles – rêves morts. Notre vie commune ne connaîtra pas de résurrection. » (p. 59). Mais aussi bien Maja que Rubek devraient prendre garde à leur petit jeu car « au début, rien n’est dangereux. Mais, tout à coup, on arrive à un étranglement et alors, impossible d’avancer ou de reculer. » (p. 70).

Sous-titré : un épilogue dramatique en trois actes, Quand nous nous réveillerons d’entre les morts est la dernière pièce d’Ibsen. Rédigée en 1899, elle est publiée en 1900 et jouée au Hoftheater à Stuttgart (Allemagne) le 26 janvier 1900.

Rubek est un grand artiste reconnu dans le monde entier mais il a perdu de sa superbe depuis qu’il ne crée plus rien et Maja, sûrement plus jeune, s’ennuie avec lui… Chacun va se laisser tenter de son côté, Maja par l’aventure bien plus excitante que la prison dorée dans laquelle elle a l’impression de vivre, Rubek par le passé qui le rattrape mais lui échappe. L’auteur se reconnaît-il en Rubek ? Je ne sais pas. Je ne connais que trop peu l’œuvre de Henrik Ibsen pour l’affirmer ou l’infirmer. J’ai bien aimé (même si je n’ai pas grand-chose de plus à dire) et je lirai d’autres de ses pièces dans le futur (si vous avez un titre incontournable à me conseiller !).

Pour 2021, cette année sera classique, Challenge de l’été #2 (voyage en Norvège, dans une station balnéaire puis au bord d’un lac de fjord et en montagne), Challenge lecture 2021 (catégorie 25, une pièce de théâtre, 2e billet), Challenge nordique et Les textes courts.

Quand viendra la vague d’Alice Zeniter

Quand viendra la vague d’Alice Zeniter.

L’Arche, collection Scène ouverte, août 2019, 80 pages, 13 €, ISBN 978-2-85181-964-2.

Genres : littérature française, théâtre, science-fiction.

Alice Zeniter naît le 7 septembre 1986 à Clamart (Hauts de Seine). Elle publie son premier roman à l’âge de 16 ans, Deux moins un égal zéro (2010). Elle étudie à l’École normale supérieure. Elle enseigne le français en Hongrie puis à l’université Sorbonne Nouvelle. Elle est connue comme romancière mais elle est aussi dramaturge, scénariste et traductrice. Parmi ses titres : Jusque dans nos bras (Albin Michel, 2010), Sombre dimanche (Albin Michel, 2013), Juste avant l’oubli (Flammarion, 2015), L’art de perdre (Flammarion, 2017, plusieurs prix dont le Goncourt des lycéens), Je suis une fille sans histoire (L’Arche, 2021, essai).

La scène : une île envahie par l’eau. Sur un rocher. Les personnages : Mateo et Letizia en couple, une femme, un homme, un mouflon sur deux jambes.

Mateo. L’optimisme. « Je suis debout parce que, debout, j’aurai pied plus longtemps. » (p. 13).

Letizia. Le pessimisme. « J’ai froid j’ai faim j’ai mal au dos je ne veux pas faire l’effort de penser. » (p. 15).

Plus l’eau montera, plus l’espace sera restreint sur cette île de six hectares avec un petit bois et une bergerie qui ont appartenu au père de Mateo.

Y aura-t-il assez de place sur ce sommet pour accueillir les humains et les animaux de l’île ? Mateo et Letizia ne sont pas d’accord sur l’attitude à adopter.

Arrive une femme, elle a perdu son mari, ses enfants, sa maison, tout, mais serait-elle dérangée, elle pense que les poissons sont responsables de la montée des eaux (expansion de territoire). C’est, à mon avis, une façon de nier la responsabilité des humains.

Arrive un homme, un promoteur qui voulait acheter l’île à Mateo après la mort de son père, un sale type qui pense s’en tirer avec des proverbes… Mais Mateo n’est pas aussi compatissant que Letizia.

Mateo. « Pourquoi quarante mille vaches qui font meuuuuuuuuh seraient-elles inférieures à un homme en train de se plaindre ? » (p. 39).

Au bout de quelque temps, Letizia et Mateo ont de l’eau jusqu’aux genoux…

Letizia veut toujours sauver les gens, elle voudrait qu’on dise d’elle qu’elle est « quelqu’un de profondément bon » (p. 48).

Mais Mateo. « Et maintenant que l’eau monte par leur faute, il faudrait encore les sauver ? Il faudrait que toi et moi, on fasse preuve d’une belle morale universelle et qu’on laisse un salaud comme ça venir vivre avec nous ? » (p. 50).

Arrive un mouflon sur deux jambes, sûrement sur ses pattes arrières, il a pu s’adapter même s’il a eu du mal à se redresser…

L’eau monte de plus en plus, elle est vraiment sale, et « le silence est massif » (p. 67).

Dans la postface intitulée « Vous faites aussi du théâtre ? », question souvent posée à Alice Zeniter, elle explique comment elle est entrée dans le monde du théâtre et sa relation avec le théâtre.

Cette fable écologique et dystopique est une comédie dramatique dans laquelle Mateo et Letizia sont confrontés à la montée des eaux bien sûr mais aussi à l’effondrement de l’humanité et à leurs valeurs, leurs idéaux, leur pouvoir. En fait, quand viendra la vague, il sera trop tard, c’est maintenant qu’il faut réfléchir, changer, s’adapter à la planète et pas l’inverse. Le petit pouvoir qu’ont Mateo et Letizia, au sommet de leur île recouverte par les eaux, est bien futile et inutile… Une pièce à lire de toute urgence !

Pour les challenges Littérature de l’imaginaire #9, S4F3 #7 et Les textes courts.

La guerre des salamandres de Karel Čapek au théâtre

La guerre des salamandres de Karel Čapek.

L’avant-scène théâtre, décembre 2018, n° 1453-1454, 168 pages (80 pages pour La guerre des salamandres), 16 €, ISBN 978-2-7498-1436-0. Válka s Mloky (1936) est traduit du tchécoslovaque par Claudia Ancelot (en 1960) et adapté pour la mise en scène de Robin Renucci par Évelyne Loew.

Genres : littérature tchécoslovaque, science-fiction, théâtre.

Karel Čapek naît le 9 janvier 1890 à Malé Svatoňovice en Bohème. Il étudie à Brno puis à Berlin (philosophie) et à Paris (Lettres). Il est francophile (il traduit Apollinaire et Molière), amateur de musique ethnique et de photographie. Il meurt le 25 décembre 1938 à Prague. Du même auteur : La mort d’Archimède, L’empreinte et R.U.R..

L’avant-scène théâtre est une revue bimensuelle qui présente « une pièce, un dossier, une actualité ». Ici, le numéro est double puisque deux pièces sont proposées, R.U.R. que j’ai déjà lue et La guerre des salamandres que je suis ravie de pouvoir enfin lire.

Prague. Chaleur estivale. Salle de rédaction du Lidové noviny, le grand journal du soir. Des journalistes vont interviewer Van Toch, un capitaine au long cours originaire de Bohème et qui, depuis plus de trente ans, « navigue du côté de Java, de Sumatra, des îles de la Sonde, de ce côté-là. » (p. 18). La journaliste Valenta Tchanik dirige l’interview et Julian Krakatit prend les photos (le lecteur les retrouvera tout le long).

Mais Van Toch a besoin d’un nouveau bateau, il a besoin de seize millions (peu importe la monnaie, c’est beaucoup d’argent !). Peut-être que l’armateur, monsieur Bondy, président du conseil d’administration de la MEAS (Métallurgie Énergie Aéronautique Services) peut l’aider ? L’auteur précise « Universal Robots, c’est lui ; le sur-carburateur à fusion nucléaire, c’est lui ; toutes ces inventions modernes qui changent notre vie, c’est lui. » (p. 21).

Max Bondy habite dans une belle propriété verdoyante à Prague mais, comme le dit son majordome, Marek, « Puissance. Élégance. Discrétion. » (p. 22). Van Toch lui propose une « affaire en or, big business » (p. 24) sur l’île de Tana Masa. Devil Bay, les Cingalais en ont peur, ils disent qu’il y a des diables qui marchent sous l’eau.

En fait, les diables sont des salamandres géantes (environ 1 mètre). Van Toch les apprivoise en leur ouvrant des huîtres, les salamandres mangent les huîtres, Van Toch garde les perles, c’est un bon plan ! Il leur apprend même à se défendre contre les requins qui font des ravages parmi leurs semblables. « C’est des bêtes intelligentes, vous savez, intelligentes, sociables, gentilles, et faciles à apprivoiser. » (p. 27).

Bondy, attiré par l’aventure et l’exotisme, accepte le marché, il achète un bateau à Van Toch (qui lui a tout de même donné plusieurs superbes perles), il l’aide à déplacer les salamandres trop nombreuses dans d’autres lagons paisibles et magnifiques où elles peuvent se reproduire sans danger, et bien sûr il amasse des perles dans les coffres de la MEAS. « Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. » (p. 31). Mais… les hommes sont pires que les requins pour les salamandres.

D’autant plus que le secret des salamandres va être éventé à cause de deux couples de tourtereaux avec papa magnat du cinéma… Leur « petit film amateur […] allait faire le tour du monde en première partie des longs métrages de papa Loeb et connaître un succès extraordinaire. » (p. 35). Et les salamandres deviennent célèbres, sont enfermées dans des zoos, participent à des émissions à la radio…

Par exemple, Andy dans sa baignoire au zoo de Londres a appris à lire, elle lit le journal chaque jour alors elle est ravie de recevoir un journaliste, qui n’est autre que Julian Krakatit. Question de Krakatit : « Combien y a-t-il de continents ? » Réponse d’Andy : « Quatre. » Question de Krakatit : « Quatre ? Peux-tu les citer ? » Réponse d’Andy : « L’Angleterre et les autres. » Question de Krakatit : « L’Angleterre et les autres ? Quels autres ? » Réponse d’Andy : « Les nazis, les bolcheviks et Paris. » (p. 39), j’adore ! Malheureusement, Andy va mal finir…

Et les choses vont empirer car sept ans après le début du big business, le capitaine Van Toch rend l’âme. Bondy déclare à ses actionnaires « Maintenant, mesdames, messieurs, je dois vous annoncer des changements radicaux. » (p. 43). Eh bien, il ne perd pas de temps… Les salamandres vont être cotées en bourse ! Avec le Salamander Syndicate, une puissante multinationale, pauvres salamandres… « Je voudrais dire, les salamandres, en premier lieu, il faudrait leur apprendre à dire non, non. Elles sont dociles, elles sont dévouées, elles sont minutieuses, on les déplace, on les utilise à tout, pour tout, partout. Nous leur causons de grandes souffrances, sans y penser, pour notre bien-être, pour notre niveau de vie. Moi je crois que quand on devient insensible à la souffrance, c’est dangereux, et c’est très dangereux pour tout le monde. » (Palméla, l’épouse de Marek, p. 51-52).

Dix ans après, les salamandres se rebellent contre les humains et déclarent la guerre. « Les salamandres ont assez construit pour vous, elles sont fatiguées, elles sont pressées, maintenant elles veulent détruire. » (Aurélia, une des deux avocates des salamandres, p. 61). Les salamandres retrouveront-elles leurs beaux lagons et leur vie tranquille ?

La guerre des salamandres est un roman satirique à la fois conte philosophie et science-fiction dystopique ici judicieusement adapté en pièce de théâtre (en 2018). Karel Čapek s’inspire de la montée du nazisme, du stalinisme et de la tension constante dans les années 30 avec les bruits d’une prochaine guerre pour parler librement de la politique, de l’économie et plus ou moins de la protection des animaux, pour condamner l’exploitation abusive des travailleurs et le totalitarisme. Ce texte est écrit en 1936 mais il y a déjà tout ce qui fera l’humanité d’après la Seconde guerre mondiale, l’hyper-capitalisme avec son intense exploitation de la planète (incluant ici le monde marin et ses créatures) jusqu’à sa destruction, la mondialisation de l’économie et du monde du spectacle. Marek, le majordome, fait figure de dinosaure en collectionnant tous les articles de presse parlant des salamandres. Ce roman ne paraît en France qu’en 1960 (aux Éditeurs français réunis) puis est réédité en 2012 (aux éditions La Baconnière) mais il n’est pas facile à trouver. Pourtant, il est à mon avis équivalent au niveau littéraire et politique à 1984 de George Orwell, à Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley et à Nous d’Evgueni Zamiatine, un chef-d’œuvre injustement méconnu donc. Toutefois, je n’ai lu ici que l’adaptation en pièce de théâtre alors je veux encore lire le roman dans son intégralité (un jour) !

Une excellente lecture pour Animaux du monde #3, 2021, cette année sera classique, Challenge lecture 2021 (catégorie 18, un livre sur l’écologie), Littérature de l’imaginaire #9, Mois Europe de l’Est (ça change, je n’avais publié que des notes de lecture russes jusqu’à maintenant), Petit Bac 2021 (catégorie Animal), Projet Ombre 2021 et Les textes courts.

Takiyasha-Hime, danse théâtrale japonaise

Un magnifique spectacle diffusé par RCCBC Kagura Channel. Merci à Kiona pour l’info (sur FB), j’ai manqué le direct mais le spectacle reste en ligne !

La Tenjin Kagura Troupe (de la ville d’Akitakata, préfecture de Hiroshima) propose Takiyasha-hime (Princesse Takiyasha).

Le Kagura (神楽) est une danse théâtrale du shintô.

L’histoire. Taira no Masakado a été tué à la guerre. Sa fille, Satsuki-hime, devenue Takiyasha-hime après avoir reçu des pouvoirs maléfiques, réclame vengeance. Le lieutenant général Mitsukuni et son loyal serviteur, Rokurô Yoshimasa, sont chargés de l’arrêter. De leur côté, Yasha-Maru et Kumo-Maru protègent leur maîtresse. Le combat fait rage, tout en chorégraphie.

Plus d’infos sur Takiyasha-Hime sur Wikipédia.

Le décor est tout simple : les 4 musiciens sont alignés sur la gauche (flûte et percussions). Il y a un rideau noir à peine décoré de fleurs blanches et vertes. Mais les personnages sont vraiment bons et leurs kimonos somptueux (j’espère qu’ils ne sont pas trop lourds !). La musique est lancinante (ce qu’il faut pour être pris dans le spectacle). Le spectacle (qui dure environ trois-quart d’heure) est en japonais évidemment mais il y a des sous-titres en anglais (ce qui n’est malheureusement pas le cas de l’interview des artistes après le spectacle… et je n’ai pas un bon niveau de japonais pour comprendre).

Un beau spectacle traditionnel japonais ! Et d’autres sont disponibles sur RCCBC Kagura Channel. J’y retournerai !

R.U.R. de Karel Čapek

R.U.R. de Karel Čapek.

Rossumovi univerzální roboti sous-titré en anglais Rossum’s Universal Robots (1920) est traduit du tchécoslovaque par Hanuš Jelínek (1878-1944).

Genres : littérature tchécoslovaque, théâtre, science-fiction.

Karel Čapek naît le 9 janvier 1890 à Malé Svatoňovice en Bohème. Il étudie à Brno puis à Berlin (philosophie) et Paris (Lettres). Il est francophile (il traduit Apollinaire et Molière), amateur de musique ethnique et de photographie. Il meurt le 25 décembre 1938 à Prague. Du même auteur : La mort d’Archimède et L’empreinte.

Le prologue se déroule dans le Bureau central de l’usine Rossum’s Universal Robots, le bureau d’Harry Domin, 38 ans, directeur général. Alors qu’il dicte le courrier à sa secrétaire Sylla, Hélène Glory, 21 ans, fille du président, entre dans son bureau. Elle veut voir la fabrication qui est normalement secrète. Alors Domin raconte. « Ce fut en 1920, que le vieux Rossum, un grand physiologiste, mais à cette époque encore un jeune savant, vint en cette île lointaine pour y étudier la faune maritime. Il essayait d’imiter par la synthèse chimique la substance vivante qu’on appelle le protoplasme et, un beau jour, il découvrit une matière qui avait absolument les qualités de la substance vivante, tout en étant de composition chimique différente. » (p. 7). En fait, le vieux Rossum était fou, il voulait créer des hommes et prendre la place de Dieu. C’est lorsque son jeune neveu, ingénieur, est arrivé que les choses ont évolué. « Ce ne fut que le jeune Rossum, qui eut l’idée d’en faire des machines de travail vivantes et intelligentes. » (p. 9). En créant le Robot, on supprime l’homme qui a besoin de repos et de divertissements, donc qui coûte cher. Mais Hélène est horrifiée lorsqu’elle apprend que Sylla est une Robote ! Elle ne comprend pas que les Robots sont fabriqués comme le sont les automobiles. En fait elle représente la Ligue de l’Humanité qui « compte déjà plus de deux cent mille adhérents » (p. 18) et les membres veulent protéger les Robots. Mais pour 150 $, chaque humain a son robot et même plusieurs !

Les directeurs de l’usine, eux, sont humains : « M. Fabry, ingénieur, directeur technique général de R.U.R., docteur Gall, chef du département des recherches physiologiques, docteur Hallemeier, chef du département de psychologie et d’éducation des Robots, le consul Busman, directeur commercial, et M. Alquist, architecte, chef des constructions de R.U.R. » (p. 19). Tous les autres employés sont des Robots. « Un Robot remplace deux ouvriers et demi. La machine humaine est trop incomplète, mademoiselle. Il fallait la remplacer un jour. » (p. 20). Le mot est lancé, rendement. Mais Hélène fait penser à une ravissante idiote qui n’y connaît rien du tout ! L’objectif de la R.U.R. est de fabriquer tellement de Robots que les humains n’auront plus de travail mais pourront profiter largement de tout car il n’y aura plus de misère non plus. « Le travail sera supprimé. L’homme ne fera que ce qu’il aimera faire. Il sera débarrassé des soucis et de l’humiliation du travail. Il ne vivra que pour se perfectionner. » (p. 24). Est-ce une belle idée ou le début de la fin ?

Le premier acte se déroule dans le salon d’Hélène dix ans après. Il s’en est passé des choses, en dix ans… Les Robots ont été améliorés mais il y a eu des émeutes, des Robots armées, des guerres… Harry Domin, devenu le mari d’Hélène, n’est pas inquiet. « Tout cela était prévu, Hélène. Ce n’était qu’une transition vers le nouvel état des choses, tu comprends. » (p. 37). Pourtant Hélène est terriblement angoissée, elle se doute que son mari ne lui révèle pas tout, et ce n’est pas sa Nounou qui va arranger les choses en lui lisant les guerres et les massacres publiés dans le journal… Tout va mal et le Robot Radius qu’Hélène avait placé à la bibliothèque est devenu fou, il ne veut plus de maître, il ne veut plus recevoir d’ordres, il veut devenir le maître des humains ! En plus, dans l’humanité, il se passe une chose que certains universitaires avaient prédit : les humaines ne font plus d’enfants et personne ne peut expliquer pourquoi à part en disant que des nouveaux-nés ne serviraient à rien puisque les humains ne travaillent plus. Les Robots lancent leur révolution, bref la guerre. « À tous les Robots du monde ! Nous, la première organisation de la race de Rossum’s Universal Robots, nous déclarons l’homme ennemi et proscrit dans l’univers… […] Robots du monde, nous vous ordonnons de massacrer l’humanité. Pas de quartier pour les hommes. Pas de quartier pour les femmes ! Ménagez les usines, les chemins de fer, les machines, les mines et les matières premières. Détruisez le reste. Ensuite, rentrez au travail. Le travail ne doit pas être arrêté. » (p. 60). N’est-il pas trop tard pour l’humanité ? Vous le saurez en lisant les deuxième et troisième actes !

Les bonnes intentions, ah… les bonnes intentions, ne dit-on pas que l’enfer est pavé de bonnes intentions… Les robots s’en prennent aux humains en littérature comme en image : Metropolis de Fritz Lang (1927), 2001 l’odyssée de l’espace de Stanley Kubrick (1968), Galactica de Glen A. Larson (série, 1978), Blade Runner de Ridley Scott (1982), Terminator de James Cameron (1984), Matrix de Larry et Andy Machowski (1999), I Robot d’Alex Proyas (2004), Battlestar Galactica de Ronald D. Moore (série, 2004), Real Humans de Lars Lundström (série, 2012), entre autres.

C’est la première fois que le mot robot est utilisé. C’est le frère de Karel, Josef, qui l’a inventé à partir du mot tchèque robota qui signifie travail ou corvée et du mot russe rabotat qui signifie travailler. Mais, dans une pièce écrite en 1947, Opilec, l’auteur avait utilisé le terme automaton. Robot est resté dans l’histoire.

La pièce fut jouée le 25 janvier 1921 au Théâtre national à Prague puis en 1922 à New York et ensuite en mars 1924 à la Comédie des Champs-Élysées à Paris. Du théâtre et de la science-fiction (l’histoire se déroule dans le futur), c’est assez rare et c’est pourquoi je voulais lire cette œuvre de Karel Čapek depuis longtemps !

En France, différentes éditions sont parues (mais ce n’est pas facile de les trouver). R.U.R. Rezon’s Universal Robots traduit par Hanuš Jelínek aux éditions Jacques Hébertot en 1924. R.U.R. traduit par Hanuš Jelínek aux éditions Hachette en 1961. R.U.R. Reson’s Universal Robots traduit par Jan Rubeš aux éditions de l’Aube en 1997. R.U.R. Les Robots Universels de Rossum dans l’anthologie Robot Erectus en 2012. R.U.R. Rossum‘s Universal Robots traduit par Jan Rubeš aux éditions de la Différence en 2019.

Cette pièce d’anticipation, parfaitement écrite dans une logique implacable mais dans un style simple, est empreinte de philosophie et d’humanisme. C’est que l’auteur était un réaliste qui savait rester optimiste. Si j’en ai encore l’occasion, je relirai cet auteur talentueux et passionnant.

Lu pour Les classiques c’est fantastique, R.U.R. entre aussi dans les challenges 2021, cette année sera classique, Challenge lecture 2021 (catégorie 25, une pièce de théâtre mais il aurait pu être dans les catégories 30, 39, 42, 48) et Littérature de l’imaginaire #9.

Le bourgeois gentilhomme de Molière

Le bourgeois gentilhomme de Molière.

Larousse (c’est le seul lien que j’ai trouvé et ça ne correspond pas à l’exemplaire que j’ai lu qui est plus ancien), collection Classiques, mai 1990, 232 pages, 3 €, ISBN 2-03-871303-0.

Genres : littérature française, théâtre.

Comédie-ballet (en 5 actes) commandée par le roi Louis XIV à Molière et Jean-Baptiste Lully, Molière étant un spécialiste des comédies, des farces et Lully de la musique (compositeur baroque). Le bourgeois gentilhomme est un chef-d’œuvre de la comédie-ballet (en prose et en vers), présentée pour la première fois en octobre 1670 au Château de Chambord (devant Louis XIV et la Cour).

Molière par Nicolas Mignard (1658)

Molière [je remets ce que j’avais écrit en avril 2018, lors de la relecture de Dom Juan ou le festin de pierre], pseudonyme de Jean-Baptiste Poquelin, naît en janvier 1622 à Paris. C’est un comédien et un dramaturge très célèbre (je vous laisse chercher plus d’infos sur Internet) et emblématique du théâtre classique. Il épouse Armande Béjart, une jeune comédienne, et le couple aura deux fils et deux filles, tous morts peu après leur naissance. Ainsi ne resteront à la postérité de Molière que ses œuvres écrites dont une trentaine de comédies parmi lesquelles Les précieuses ridicules (1659), L’école des femmes (1662), Dom Juan (1665), Le médecin malgré lui (1666), Le misanthrope (1666), L’avare (1668), Tartuffe ou l’hypocrite (1669), Les fourberies de Scapin (1670), Le bourgeois gentilhomme (1670), Les femmes savantes (1672) et Le malade imaginaire (1673) que j’ai toutes lues, relues et vues (théâtre ou adaptations au cinéma). C’est que j’aime beaucoup Molière et son humour !

Monsieur Jourdain est un riche marchand drapier. Il est marié et le couple a une fille, Lucile, en âge de se marier. Monsieur Jourdain est donc un bourgeois, riche, mais inculte et sans manière alors qu’il rêve de noblesse. Il est la risée des maîtres qu’il a embauchés mais ils aiment son argent ! « C’est un homme, à la vérité, dont les lumières sont petites, qui parle à tort et à travers de toutes choses, et n’applaudit qu’à contre-sens ; mais son argent redresse les jugements de son esprit. Il a du discernement dans sa bourse. Ses louanges sont monnayées ; et ce bourgeois ignorant nous vaut mieux, comme vous voyez, que le grand seigneur éclairé qui nous a introduits ici. » (le maître de musique au maître à danser, p. 29).

Mais, comment devenir « un honnête homme », c’est-à-dire « un homme cultivé et bien élevé » (sens du XVIIe siècle) quand on n’a pas été éduqué comme cela ?

Monsieur Jourdain apparaît, dans la scène 2, « en robe de chambre et bonnet de nuit » (p. 82)… C’est mal barré pour la bonne éducation ! D’autant plus qu’il est tombé amoureux d’une jeune marquise, Dorimène.

Mais les maîtres sont en désaccord, chacun pensant que sa matière est plus importante que celle de l’autre… « Vous êtes plaisantes gens, de vouloir comparer vos sciences à la mienne ! » (le maître d’armes aux maîtres de musique et de danse, p. 50). Monsieur Jourdain est impuissant face à leur querelle et ils en viennent carrément aux mains ! Heureusement arrive le maître de philosophie. « Que voulez-vous apprendre ? […] Tout ce que je pourrai, car j’ai toutes les envies du monde d’être savant, et j’enrage que mon père et ma mère ne m’aient pas fait bien étudier dans toutes les sciences, quand j’étais jeune. » (p. 57). Eh bien, il est motivé, le bourgeois, et semble de bonne volonté mais… Eh oui, il y a un mais ! Il n’entend rien à la logique ; la morale ne lui convient pas (pensez donc, un homme marié, sensé marier sa fille unique, qui tombe amoureux d’une marquise !) et la physique (en fait les sciences), c’est trop compliqué pour lui ! Il finit par dire : « Apprenez-moi l’orthographe » (p. 59) alors qu’il sait lire et écrire ! On est loin du « tout » et le maître de philosophie est bien conciliant car il lui apprend les voyelles et leur façon de se prononcer ou alors il se moque de lui comme les autres maîtres…

Quand arrive le maître tailleur (acte 2 scène 5), avec le le vêtement neuf de Monsieur Jourdain, c’est le pompon et le lecteur a l’assurance que pour le bourgeois, tout n’est qu’apparence ! Il ne sera jamais cultivé, instruit, il ne sera jamais « un honnête homme »… D’ailleurs la façon dont il parle à son épouse et à sa servante, Nicole : « Taisez-vous, ma servante et ma femme ! (p. 78) et « Vous parlez toutes deux comme des bêtes, et j’ai honte de votre ignorance. » (p. 79). Quel pourceau !

Mais il aime les cajoleries et les flatteries, c’est pourquoi il prête de grosses sommes d’argent à Doriante qui se dit comte et en relation avec le roi… La somme globale est tout de même de 18000 francs, ce qui est énorme et ce qui dérange énormément Madame Jourdain qui pense à marier leur fille, Lucile, et Cléonte, qui lui fait la cour, semble un beau parti. Quant à Nicole, la servante, elle aimerait épouser Covielle, le valet de Cléonte. « C’est un homme qui me revient, et je veux aider sa recherche, et lui donner Lucile, si je puis. – En vérité, madame, je suis la plus ravie du monde de vous voir dans ces sentiments : car, si le maître vous revient, le valet ne me revient pas moins, et je souhaiterais que se pût faire à l’ombre du leur. » (p. 97). Mais monsieur Jourdain refuse… « Tout ce que j’ai à vous dire, moi, c’est que je veux avoir un gendre gentilhomme. » (p. 112).

C’est alors que Covielle a une idée lumineuse ! Mais je vous laisse la surprise. Sachez simplement que, à la demande du roi, Louis XIV donc, Molière s’est inspiré de la fascinante visite d’un ambassadeur turc, Soliman Aga, en 1669 pour écrire sa « turquerie ».

En relisant ce bourgeois gentilhomme, une comédie-ballet en 5 actes, dont le dernier est complètement burlesque, j’ai bien ri et j’ai pensé aux nouveaux riches qui font la même chose que monsieur Jourdain : leur argent achetant tout mais leur inculture et leur grossièreté ne les lâchant pas, ils ont plutôt l’air de gros lourdauds (pour rester polie). En fin de volume, il y a une documentation thématique conséquente (pour les étudiants).

Une (re)lecture bien agréable et divertissante pour Les classiques, c’est fantastique ! (théâtre en juin) que je mets bien sûr également dans Cette année, je (re)lis des classiques. Lisez ou relisez Molière, c’est vraiment très bien !

La dispute de Marivaux

La dispute de Marivaux.

Folio Plus Classiques, n° 181, décembre 2009, 144 pages, 5,70 €, ISBN 978-2-07039-662-7.

Genres : littérature française, théâtre, XVIIIe siècle.

Marivaux, de son vrai nom Pierre Carlet de Chamblain de, naît le 4 février 1688 à Paris, dans une famille noble originaire de Normandie. Il est journaliste, romancier (La voiture embourbée, Le bilboquet, La vie de Marianne et Le paysan parvenu, entre autres) et philosophe mais il est plus connu en tant que dramaturge : il écrit des pièces pour le Théâtre italien de Paris et pour la Comédie française. Il est possible de lire ses œuvres sur WikiSource. De son pseudonyme sont nés les mots « marivauder » et « marivaudage ».

Cette pièce est « représentée pour la première fois par les comédiens français ordinaires du roi, le lundi 19 octobre 1744 » (p. 5) ; Marivaux a 56 ans.

Après une dispute (« discussion, débat plus ou moins âpre et violent », p. 9), un homme fait construire en forêt une maison entourée de hauts murs pour faire une expérience : quatre bébés y sont placés, deux garçons et deux filles, et sont élevés par un couple, une femme Carise et un homme Mesrou, mais ils grandissent sans jamais se voir. Dix-huit ans plus tard vient le moment de découvrir le résultat de cette expérience : après leurs rencontres, qui commettra le premier – ou la première – l’inconstance et l’infidélité, un homme ou une femme ?

Le Prince, fils de l’homme qui a monté cette expérience, emmène sa bien-aimée Hermiane qui soutient que la femme n’est ni inconstante ni infidèle au contraire de l’homme. Depuis le sommet des remparts, sans se faire voir, ils observent comme si c’était un spectacle.

Le lecteur fait d’abord la connaissance d’Églé, une belle jeune femme, qui rencontre Azor, un beau jeune homme : après un moment de surprise, ils se plaisent mais doivent se séparer quelque temps. Arrive alors Adine qui se trouve bien plus belle qu’Églé et qui vante les charmes de son Mesrin qu’Églé ne connaît pas mais qu’elle va rencontrer bientôt.

Églé parlant d’Azor à Carise : « il veut que ma beauté soit pour lui tout seul, et moi je prétends qu’elle soit pour tout le monde. » (p. 35).

La pièce est plutôt comique surtout quand Azor et Mesrin sautent tous les deux tant ils sont contents mais quel sera le résultat de cette expérience sur l’élan amoureux, sur l’amour et sur sa constance ?

En complément de cette curieuse comédie en prose (1 acte avec 20 scènes), deux dossiers en fin de volume.

Le premier intitulé Du tableau au texte d’Alain Jaubert sur la Jeune femme au tricorne (vers 1755-1760), œuvre intrigante du Vénitien Giovanni Battista Tiepolo (1696-1770) qui illustre la couverture du livre. Il est possible d’analyser ce tableau mais, sur la jeune femme qui pose, on ne sait rien !

Le deuxième intitulé Le texte en perspective de Sylvie Dervaux-Bourdon comporte six chapitres. 1- Mouvement littéraire : Marivaux face aux Lumières naissantes. 2- Genre et registre : une pièce plurielle. 3- L’écrivain à sa table de travail : l’écriture, une quête incessante. 4- Groupement de textes : figures d’ingénus au théâtre, XVIIe-XVIIIe siècles. 5- Chronologie : Marivaux et son temps. 6- Éléments pour une fiche de lecture.

Ces dossiers sont enrichissants non seulement pour les professeurs et les étudiants mais aussi pour tous les lecteurs curieux de théâtre et du XVIIIe siècle ! Après le rationalisme de Descartes (1596-1650), les Lumières se veulent plus philosophiques, plus « éclairés », plus tolérants et plus ouverts.

Comme j’ai terminé cette lecture de la Semaine à 1000 pages hier soir à 23 heures (soit une heure avant la fin du marathon), j’ai rédigé dans la foulée cette note de lecture que je mets dans Cette année, je (re)lis des classiques #3 et aussi dans Lire en thème de février puisque l’auteur est Français.

Phèdre de Racine

Phèdre de Racine.

Théâtre classique, 2015, 78 pages.

Genre : théâtre classique.

Jean Racine naît le 22 décembre 1639 à la Ferté-Milon dans l’Aisne dans une famille de petits notables mais il devient orphelin jeune. Ses professeurs sont les Solitaires de Port-Royal. Comme une carrière ecclésiastique ne lui convient pas, il se dirige vers les Lettres : la poésie et le théâtre. Ses pièces sont des tragédies (Alexandre le Grand, Andromaque, Britannicus, Bérénice, Bajazet, Mithridate, Iphigénie, Phèdre…) ; il n’écrit qu’une seule comédie (Les Plaideurs en 1668). Il y a beaucoup à dire sur Racine (Académie française, anoblissement, etc.) mais je vous laisse consulter tout ça sur une encyclopédie ou sur Internet ! Il meurt le 21 avril 1699 à Paris et il est enterré à l’église Saint-Étienne-du-Mont à Paris.

Phèdre et Hippolyte est une tragédie en 5 actes, en vers, jouée en 1677 ; son titre devient Phèdre tout simplement en 1687 et elle est réadaptée avec quelques variantes en 1697.

Phèdre est une pièce inspirée de celle d’Euripide : Phèdre est une reine engagée – par la force des dieux – dans « une passion illégitime » qu’elle essaie de surmonter de toutes ses forces, elle n’est donc « ni tout à fait coupable, ni tout à fait innocente » puisque sa destinée la dépasse ! (préface p. 4). Racine s’est « très scrupuleusement attaché à suivre la fable » et s’est tenu « de conserver la vraisemblance de l’histoire » (préface p. 5) mais il l’a adaptée pour plaire à son temps et à son public.

L’histoire se situe à Trézène, une ville du Péloponnèse. Il y a 8 personnages et quelques gardes.

« Que ces vains ornements, que ces voiles me pèsent ! / Quelle importune main, en formant tous ces nœuds, / A pris soin sur mon front d’assembler mes cheveux ? / Tout m’afflige et me nuit, et conspire à me nuire. » (Phèdre, p. 11). « Thésée est mort, Madame, et vous seule en doutez. / Athènes en gémit, Trézène en est instruite, / Et déjà pour son roi reconnaît Hippolyte. / Phèdre dans ce palais tremblante pour son fils, / De ses amis troublés demande les avis. » (Ismène, p. 19). Phèdre pense que son époux, Thésée, disparu depuis six mois, est mort, et elle avoue à Hippolyte son amour pour lui, alors qu’il est le fils que Thésée a eu avec une autre femme, Antiope, la reine des Amazones. Puisque Thésée n’est plus, un nouveau roi va être nommé et le nom d’Hyppolyte est sur toutes les lèvres mais celui-ci souhaite quitter Trézène… « Je sais, sans vouloir me flatter, / Qu’une superbe loi semble me rejeter. / La Grèce me reproche une mère étrangère. » (Hyppolite, p. 21). Et Thésée est-il vraiment mort ? « Cependant un bruit sourd veut que le roi respire. / On prétend que Thésée a paru dans l’Épire. » (Théramène, p. 28). Et effectivement, Phèdre apprend le retour de Thésée ! « Mon époux est vivant,Œnone, c’est assez. / J’ai fait l’indigne aveu d’un amour qui l’outrage. / Il vit. Je ne veux pas en savoir davantage. » (Phèdre, p. 31). Que peut-elle faire après avoir avoué son amour à Hippolyte, comment peut-elle se justifier auprès de Thésée ? « Ah ! je vois Hippolyte. / Dans ses yeux insolents je vois ma perte écrite. / Fais ce que tu voudras, je m’abandonne à toi. / Dans le trouble où je suis, je ne peux rien pour moi. » (Phèdre, p. 33). Thésée est prêt à punir cette trahison, cet adultère, presque un inceste mais heureusement Hippolyte est amoureux d’une autre femme, Aricie. « Non, mon père, ce cœur (c’est trop vous le celer) / N’a point d’un chaste amour dédaigné de brûler. / Je confesse à vos pieds ma véritable offense. / J’aime, j’aime, il est vrai, malgré votre défense. / Aricie à ses lois tient mes vœux asservis. / La fille de Pallante a vaincu votre fils. / Je l’adore, et mon âme à vos ordres rebelle, / Ne peut ni soupirer, ni brûler que pour elle. » (Hippolyte, p. 40). Encore faut-il que Thésée, en colère, croit son fils… « Il soutient qu’Aricie a son cœur, a sa foi, / Qu’il l’aime. » (Thésée, p. 42). Et comment va réagir Phèdre à cet amour d’Hippolyte pour Aricie ? « Quoi, Seigneur ! » (Phèdre, p. 42).

La tension dramatique augmente de scène en scène jusqu’à la tragique fin. On est bien dans une tragédie ! Amour interdit, culpabilité, amertume, colère, chagrin…

Il y a plusieurs versions de Phèdre : celles d’Euripide (version grèque) et de Sénèque (version latine) sont plus violentes, plus scandaleuses (inceste), celles de Robert Garnier (1573), de La Pinelière (1635), de Gabriel Gilbert (1647) sont des adaptations plus « gentilles » avec Hippolyte.

Je me suis rendu compte que j’avais beaucoup de retard pour le challenge Cette année je (re)lis des classiques #2 alors voici un troisième billet ! Peut-être aurais-je le temps, avant la fin de l’année, de (re)lire un quatrième classique pour honorer le niveau 2 ?…

Le Cid de Pierre Corneille

Le Cid de Pierre Corneille.

Théâtre Classique, mars 2015, 74 pages.

Genres : théâtre classique, tragédie.

Pierre Corneille, surnommé le « Grand Corneille » et « Corneille l’aîné », naît le 6 juin 1606 à Rouen dans une famille bourgeoise. Il étudie le Droit et exerce comme avocat en même temps qu’il écrit des pièces, des comédies d’abord puis des tragi-comédies. Il reçoit un grand succès. Il meurt le 1er octobre 1684 à Paris. Les œuvres complètes de Corneille sont parues, revues et annotées, chez Pierre Jannet en 1857. D’autres infos sur ma note de lecture de Cinna.

Le Cid est une tragédie représentée pour la première fois le 4 janvier 1637 au Théâtre du Marais et publiée en 1682.

La scène se déroule à Séville. Il y a douze comédiens.

Don Rodrigue et Don Sanche sont tous deux épris de Chimène. Le père de la jeune femme lui laisse le choix. « Elle est dans le devoir ; tous deux sont dignes d’elle, / Tous deux formés d’un sang noble, vaillant, fidèle, / Jeunes, mais qui font lire aisément dans leurs yeux / L’éclatante vertu de leurs braves aïeux. » (p. 11). Mais l’Infante (la fille du roi de Castille) est également amoureuse de Don Rodrigue ; eh oui, rien n’est simple ! « Espérez tout du ciel : il a trop de justice / Pour laisser la vertu dans un si long supplice. » (Léonor, la gouvernante de l’Infante, p. 14).

Elles sont connues, ces citations : « Ô rage ! Ô désespoir ! Ô vieillesse ennemie ! » (Don Diègue, père de Don Rodrigue, nommé gouverneur par le roi et jalousé par Don Gomès, comte de Gormas et père de Chimène, p. 18) et « Rodrigue, as-tu du cœur ? » (Don Diègue à son fils, p. 18). Vous l’aurez compris, Don Diègue exhorte son fils à tuer Don Gomès pour le punir de son orgueil et de l’outrage qu’il a fait non seulement à lui (Don Diègue) mais aussi au roi ! J’aime beaucoup le monologue de Rodrigue qui suit (Acte 1, scène 6, p. 20-21), que peut-il faire ? Peut-il choisir entre son père (l’honneur de la famille) et Chimène (l’amour) ? De son côté, Don Gomès s’est rendu compte de son emportement, de son « sang trop chaud », de son « mot trop haut » et il s’en ouvre à Don Arias, un gentilhomme, mais c’est dit, « c’en est fait, le coup est sans remède. » (p. 22) et « Le sort en est jeté, Monsieur, n’en parlons plus. » (p. 23). Même le roi, Don Fernand, ne comprend pas cette témérité de son valeureux Don Gomès, ce mépris pour sa décision, cette « humeur si hautaine » : « Quoi qu’ait pu mériter une telle insolence, / Je l’ai voulu d’abord traiter sans violence ; / Mais puisqu’il en abuse, allez dès aujourd’hui, / Soit qu’il résiste ou non, vous assurer de lui. » (p. 30) et la réponse de Don Sanche au roi : « […] Il voit bien qu’il a tort, mais une âme si haute / N’est pas sitôt réduite à confesser sa faute. » (p. 30). Mais la raison du roi n’est pas la raison de tout un chacun ! « Ainsi votre raison n’est pas raison pour moi : / Vous parlez en soldat ; je dois agir en roi […]. » (p. 31) et effectivement le sort en est jeté…

En 1660, faisant l’examen de cette œuvre, d’abord baptisée tragi-comédie, puis rebaptisé tragédie, Corneille dit que le public a été tellement ravi qu’il n’en a pas vu les défauts (par rapport aux règles établies, les règles des vingt-quatre heures, de l’unité de lieu, de la vraisemblance…) et considère même cette pièce comme la plus belle de Corneille. En effet, Rodrigue a tué le père de Chimène : les visites qu’il fait à la jeune femme et l’amour que Chimène lui porte sont donc contraires à la bienséance.

J’aime moi aussi beaucoup cette pièce en vers, très lyrique, décidément remplie de répliques connues : « Je suis jeune, il est vrai ; mais aux âmes bien nées / La valeur n’attend point le nombre des années. » (Don Rodrigue, p. 24-25) et « Trop peu d’honneur pour moi suivrait cette victoire : / À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire. » (Don Gomès, p. 25). Et, bien que ce soit une tragédie, je trouve amusante la longue confrontation entre Chimène et Rodrigue (Acte 3, scène 4) ! Mais peut-être devrais-je plutôt dire réjouissante… « Va, je ne te hais point. » (Chimène à Don Rodrigue, p. 43), elle réclame vengeance mais elle l’aime toujours !

Le salut viendra-t-il de l’ennemi ? Rodrigue combat les Mores (Maures) dont les bateaux approchent (trente quand même) et revient victorieux avec deux rois prisonniers, et ce sont eux qui le surnomment Cid : « Mais deux rois tes captifs feront ta récompense. / Ils t’ont nommé tous deux leur Cid en ma présence : / Puisque Cid en leur langue est autant que seigneur, / Je ne t’envierai pas ce beau titre d’honneur. / Sois désormais le Cid : qu’à ce grand nom tout cède ; / Qu’il comble d’épouvante et Grenade et Tolède, / Et qu’il marque à tous ceux qui vivent sous mes lois / Et ce que tu me vaux, et ce que je te dois. » (Don Fernand, le roi, à Don Rodrigue, p. 51).

Une lecture effectuée dans le cadre du Mooc À la découverte du théâtre classique français (que malheureusement je n’ai pas pu terminer…) que je mets dans le challenge Cette année, je (re)lis des classiques.