Le vent des libertaires 1/2 de Philippe Thirault et Roberto Zaghi

Le vent des libertaires, 1/2 de Philippe Thirault et Roberto Zaghi.

Les Humanoïdes Associés, août 2019, 56 pages, 14,50 €, ISBN 978-2-7316-0919-6.

Genres : bande dessinée franco-italienne, Histoire.

Philippe Thirault naît le 18 septembre 1967 à Paris mais il grandit à Amiens avant de revenir à Paris pour intégrer Sciences-Po. Il publie quelques romans à la fin des années 90 avant de se lancer dans le scénario de bande dessinée. Plus d’infos sur son site officiel.

Roberto Zaghi naît le 9 juin 1969 à Ferrare (Italie). Il fait des études techniques et suit des cours de bande dessinée. J’aime beaucoup ses dessins, précis et réalistes. Plus d’infos sur son blog.

Usine Renault, Boulogne Billancourt, février 1934. Des communistes distribuent et tracts et appellent à la grève. Mais un homme se rebiffe. « Ton syndicat et ton parti sont totalement inféodés au parti communiste de l’Union soviétique, qui a réduit en esclavage ceux qu’il prétendait affranchir. Staline et son toutou Thorez ne valent pas mieux que les fascistes. » C’est Nestor Makhno et Staline a ordonné sa mort.

Flashback. Gouliaï-Polié, sud-est de l’Ukraine, hiver 1898. Nestor, enfant, se rappelle la mort de son frère aîné, Sasha. Avec son petit frère, Vitali, ils ont froid mais il n’y a plus de bois. Il est bien loin le temps où l’Ukraine était dirigée par les Atamans élus ! Contrainte par la situation, sa mère fait adopter Nestor par la riche veuve Vynnitchenko qui n’a pas de fils.

Une bande dessinée en deux tomes librement inspirée de la vie de Nestor Ivanovitch Miknienko, né en 1888 à Gouliaï-Polié. C’est en fait, à travers cet homme et ses compagnons de route (hommes et femmes), l’histoire de la révolution ukrainienne, différente de la révolution bolchevique, plutôt anarchiste, mais les biens des riches (terres, exploitations, entreprises) étaient confisqués et redistribués selon les besoins de chacun. Je ne connaissais pas cette histoire, je veux absolument lire la suite (le tome 2 était annoncé pour le 18 mars…).

Une excellente BD historique pour La BD de la semaine, pour le challenge BD et le Mois italien (pour le dessinateur).

Plus de BD de la semaine chez Stéphie.

De bonnes raisons de mourir de Morgan Audic

De bonnes raisons de mourir de Morgan Audic.

Albin Michel, mai 2019, 496 pages, 21,90 €, ISBN 978-2-226-44142-3.

Genres : littérature française, polar / thriller.

Morgan Audic naît en 1980 à Saint Malo (Bretagne). Il est professeur d’histoire et de géographie en lycée à Rennes. Son premier roman, Trop de morts au pays des merveilles, est paru aux éditions du Rouergue en 2016. De bonnes raisons de mourir a reçu l’Étoile 2019 du meilleur polar.

Le capitaine Joseph Melnyk et l’officier Galina Novak « tout juste sortie de l’école de police » (p. 11) enquêtent sur un mort « à Pripiat, une ville fantôme abandonnée depuis 1986 à cause de l’explosion de la centrale nucléaire de Tchernobyl » (p. 12). « Coupe ton engin de malheur, ordonna Melnyk. […] Travailler dans un endroit infesté de radiations était une chose, entendre une machine vous le rappeler sans cesse en était une autre. » (p. 13). Le cadavre d’un Russe, Léonid Vektorovitch Sokolov est suspendu à une fenêtre d’un immeuble de la rue Kurchatova. Il a été torturé… « Melnyk se dit qu’il fallait une sacrée dose de haine pour démolir un type comme ça et exposer son corps. » (p. 21).

Un mois après, Alexandre Rybalko, un policier moscovite ivre et tabassé par des ultras (skinheads) sort de l’hôpital. Il est embauché par Vektor Sokolov pour enquêter sur la mort de son fils car ce policier russe parle la « langue des rossignols », c’est-à-dire l’ukrainien. Sokolov avait été ministre de l’Énergie sous Eltsine et fondateur de PetroRus. Rybalko n’a rien à perdre… Il est divorcé de Marina depuis deux ans et vois peu sa fille, Anastasia. De plus « J’étais à Pripiat quand la centrale de Tchernobyl a explosé. J’avais huit ans. Est-ce que c’est ça qui… Il laisse la phrase en suspens. Le médecin hoche la tête avec gravité. » (p. 52). Il découvre une région ravagée par le chômage et en guerre, le Donbass. « La guerre ici, c’est le frère qui tire sur le frère, ou au mieux sur le cousin, argumenta Ossip. Et même quand on vise un Russe, on n’est pas à l’abri de toucher un parent éloigné. Foutue guerre de merde… » (p. 115).

Le passage qui tue ! « Là-bas, ce sera du blé d’hiver, dit machinalement le fermier en désignant ses terres d’un large geste de la main. Tout en bio. Zéro pesticide. – Du bio de Tchernobyl, soupira Novak, désabusée. Et les gens achètent ça ? – Bien sûr. C’est meilleur et plus sain que la plupart des choses que vous trouverez sur les marchés de la capitale. On en exporte aussi à l’étranger. » (p. 148-149).

Trois infos que je veux garder. 1- J’ai remarqué l’importance des oiseaux : le rossignol, l’hirondelle bleue, le faucon (sokol qui ressemble au nom Sokolov), le pic-vert russe. 2- Les samosely sont des personnes âgées revenues vivre à Poliske, Loubianke ou Ilintsakh. « La plupart sont des vieillards inoffensifs qui sont retournés vivre dans leur maison natale. Au départ, les flics les chassaient, mais comme ils revenaient toujours, ils ont fini par fermer les yeux. » (p. 196). Ça m’a fait penser à Le dernier amour de Baba Dounia d’Alina Bronsky ! 3- Il y a des classiques du rock soviétique dans ce roman : Kino, DDT, Aukhyon, Nautilus Pompilius, Zoopark, des artistes que j’essaierai d’écouter sur Internet (Kino, je connais déjà grâce au très beau film Leto de Kirill Serebrennikov).

Un polar (un thriller ?) réussi qui transporte le lecteur dans un endroit pas paradisiaque et qui traite de vengeance avec de bonnes raisons de mourir. Quand deux crimes commis la nuit du 26 avril 1986 (l’épouse de Sokolov et une de ses amies) reviennent hanter le tueur qui n’a jamais été arrêté… Le parallèle entre l’enquête de police officielle avec Melnyk et Novak (le vieux briscard, la nouvelle recrue) et l’enquête parallèle par Rybalko (affaibli par son cancer généralisé) est idéal pour tout découvrir même si les ordres avaient été donnés en haut lieu, même s’il ne fallait pas lier ces meurtres à l’accident nucléaire, etc. Les descriptions des lieux et de certains personnages sont glaçantes et le lecteur se rend compte qu’il lit plus qu’un roman policier car l’auteur s’est bien documenté (ou alors il a été sur place ?). Je ne vous en dis pas plus, je vous laisse découvrir les lieux, les personnages et les deux enquêtes de ce pavé qui se lit d’une traite (si vous avez une journée pluvieuse à occuper). Un nouvel auteur à suivre !

Pour les challenges Lire en thème (en février, un livre d’un auteur français), Polar et thriller 2019-2020 qui inclut le Mois du polar 2020 (en ce mois de février) et Petit Bac 2020 (pour la catégorie Mot au pluriel avec raisons).

Le dernier amour de Baba Dounia d’Alina Bronsky

Le dernier amour de Baba Dounia d’Alina Bronsky.

Actes Sud, avril 2019, 160 pages, 17,50 €, ISBN 978-2-330-12114-3. Baba Dunjas letzte Liebe (2015) est traduit de l’allemand par Isabelle Liber.

Genre : roman allemand.

Alina Bronsky naît en 1978 à Iekaterinbourg (Sibérie, Russie). Elle est journaliste et autrice. Depuis quelques années, elle vit en Allemagne (elle écrit en allemand) avec ses trois enfants (à qui elle parle en russe). Son premier roman : Scherbenpark (2008) réédité sous le titre Broken Glass Park (2010). D’autres romans suivent mais peu sont traduits en français : Cuisine tatare et descendance (Actes Sud, 2012) que j’avais repéré mais pas lu et Ma vie n’est pas un roman (Actes Sud Junior, 2019).

En mars 1986, Baba Dounia avait « cinquante ans et quelques » (p. 12) et elle était aide-soignante. Elle a dû quitter Tchernovo avec son mari, Yegor. Elle n’était pas inquiète car leur fille, Irina, étudiait à Moscou et leur fils, Alexei, randonnait dans les montagnes de l’Altaï. Vingt ans après Tchernobyl (les habitants n’utilisent pas ce nom, ils appellent la catastrophe « le réacteur »), Baba Dounia est de retour à Tchernovo avec quelques anciens qui veulent vieillir en paix malgré les radiations toujours présentes. « Quand c’est arrivé, le réacteur, je peux dire que j’étais de ceux qui s’en tiraient bien. Mes enfants étaient en sécurité, mon mari n’en avait plus pour longtemps de toute façon et, à l’époque, j’avais déjà la peau dure. Au fond, je n’avais rien à perdre. Et j’étais prête à mourir. » (p. 14). Mais Baba Dounia ne meurt pas, elle va vivre, cultiver son jardin, aider ses voisins… Sa plus proche voisine, Maria, est une bavarde hypocondriaque qui vient de perdre son coq bien-aimé (Constantin, le coq suit le lecteur tout au long du livre en entête de paragraphe, c’est qu’il y a des fantômes à Tchernovo !) mais il lui reste une chèvre. Parmi les autres habitants, Petrov, Sidorov, Lenotchka, les Gavrilov… Baba Dounia se débrouille bien, elle a récupéré sa petite maison, le puits est à côté, elle vit avec une chatte qui attend des petits et elle a assez pour se nourrir avec le jardin et une serre qui avait été bricolée par Yegor. « La région est fertile. » (p. 15) ! « – Maman, tu sais quand même ce que c’est, la radioactivité. Tout est contaminé. – Je suis vieille, plus rien ne peut me contaminer, moi. Et quand bien même, ce ne serait pas la fin du monde. » (p. 18).

Baba Dounia est une veuve « décapante » (comme le dit l’éditeur) ! Parfois, malgré la difficulté, elle se rend à la ville voisine, Malichi, à pieds (plusieurs kilomètres !) puis en bus pour quelques achats et surtout la poste. C’est que sa fille Irina, médecin, lui envoie des lettres et des colis d’Allemagne. Un jour Baba Dounia reçoit une lettre de sa petite-fille bientôt majeure, Laura, qu’elle n’a jamais rencontrée mais la lettre est écrite dans une langue qu’elle ne comprend pas. De l’allemand ? Qui va pouvoir l’aider ? Baba Dounia n’est pas au bout de ses peines et va encore vivre des expériences incroyables ! Car, dans ce roman, inspiré de personnages réels, il y a un mariage, l’arrivée d’un père avec une fillette (ce qui est plutôt surprenant vu la contamination), un meurtre entre autres, bref une sacrée ambiance !

Ma phrase préférée : « Ce que je me demandais, c’est si la région pourra un jour oublier ce qu’on lui a fait subir. Dans cent ou deux cents ans ? Est-ce que les gens vivront ici heureux et insouciants ? Comme avant ? » (Petrov, p. 100).

Je vous conseille vivement Le dernier amour de Baba Dounia, c’est intense, drôle, enlevé ; je l’ai lu d’une traite car je me suis laissée happée, comme si j’y étais (les radiations en moins dans mon salon !). Baba Dounia est un beau personnage, inspiré d’une vieille dame qui a vraiment existé et qui a fait la Une des journaux russes et internationaux. Elle est attachante, et tellement attaché à son village, sa maison, ses voisins, qu’elle y retourne et que les voisins (une petite dizaine, les personnes âgées qui, comme Baba Dounia n’ont plus rien à perdre, rien à craindre) reviennent aussi et vivent là comme si (presque) rien ne s’était passé. Ils sont vieux, malades, isolés mais mieux vaut mourir chez soi que dans une ville inconnue ou un hôpital ; ils sont libres et heureux et c’est ce qu’ils veulent.

En fait, un très très beau roman à lire absolument !

Une lecture coup de cœur pour le tout nouveau challenge Les feuilles allemandes (une excellente idée d’Eva pour l’anniversaire de la chute du mur de Berlin).

À crier dans les ruines d’Alexandra Koszelyk

À crier dans les ruines d’Alexandra Koszelyk.

Aux Forges de Vulcain, août 2019, 254 pages, 19 €, ISBN 978-2-373-05066-0.

Genres : littérature française, premier roman.

Alexandra Koszelyk naît en 1976 en Normandie. Elle est professeure de français, de latin et de grec ancien en région parisienne. À crier dans les ruines est son premier roman (une nouvelle romancière à suivre !).

Après des années Léna, 33 ans, retourne à Kiev. « Quand Léna arrive à Kiev, elle ne s’attend à rien ou plutôt à tout. Des odeurs de son enfance, la musique de sa langue natale, les dernières images avant son exil. » (p. 9, premières phrases du roman). C’est que Léna vit en France, près de Cherbourg. « Pour vous rendre dans la ville fantôme de Pripiat, vous prendrez notre bus. Il y a un seul aller-retour par jour. Quand vous serez dans la zone contaminée, vous ne resterez jamais seule. Vous suivrez la guide et resterez avec le groupe. » (p. 10). Tarif : 500 $, c’est cher pour du tourisme qui va la contaminer ! Arrivée sur place, « Un hoquet sort de la bouche de Léna. Sa terre est devenue une simple attraction touristique. Sa ville natale est un cimetière dont le sol subit chaque jour les semelles des touristes. Ils écrasent une terre irradiée, calcinée par le feu. » (p. 15). Mais Léna n’est pas là pour faire du tourisme, elle veut revoir son ami d’enfance. « Et Ivan, qu’est-il devenu ? » (p. 20).

Léna naît en 1973, ses parents, Dimitri et Natalia, sont des scientifiques qui travaillent à la Centrale Lénine. Ses grands-parents s’occupent d’elle et elle a 3 ans lorsqu’elle rencontre un garçon du même âge qu’elle au parc, Ivan. Ivan aime la nature, les plantes, les animaux, le dessin. Ils sont heureux et insouciants.

Nuit du 25 au 26 avril 1996. « L’alarme s’enclenche […]. Le réacteur perd pied, […], il ne tient plus et explose la dalle de béton qui l’entoure. Un feu d’artifice de 1200 tonnes. Le fracas est assourdissant. Les lumières clignotent. La catastrophe a eu lieu. On court, on tourne, on hurle. […] » (p. 42). Ce qui s’est passé cette nuit est très bien expliqué mais pas avec des termes techniques incompréhensibles, de façon à ce que les lecteurs comprennent facilement. Le lendemain, la famille part pour Kiev, Zenka la grand-mère, les parents et Léna, 13 ans. Ivan pédale comme un fou à côté du bus. « Léna riait aux éclats. Bientôt, dans un mois au plus, elle rentrerait de France et partagerait avec lui ce souvenir : là-bas, à Pripiat, dans leur cabane du parc. » (p. 55). Mais l’exil dure depuis plus de vingt ans et Léna n’a aucune nouvelle d’Ivan. Le père ne veut plus entendre parler de l’Ukraine, du passé, il n’explique rien à Léna qui doit subir l’exil, la solitude, la souffrance.

Léna est au collège à Vauville, en Normandie mais elle ne se fait pas d’amis à part la bibliothécaire, madame Petitpas. « Les guerres éloignent les peuples, les légendes les rassemblent. Il existait aussi une mademoiselle de Gruchy dans les steppes ukrainiennes, même si elle ne portait pas le même nom. Deux régions du globe bien distinctes, mais une seule âme de conteur. » (Zenka, p. 103). « Le pays de Caux, avec ses marécages, regorgeait de légendes cruelles. Ses légendes permirent à Léna de s’approprier son nouveau pays. » (p. 103-104). À la rentrée suivante, au lycée à Cherbourg, Léna découvre les légendes celtes et gauloises avec Armelle, une exilée franco-écossaise. « […] elle entendait enfin, grâce à Armelle, des chœurs ancestraux. Ils la portaient vers de nouvelles rives inconnues qu’elle semblait connaître par cœur. Cette amitié l’ouvrit au monde. » (p. 115). « Le passé était un pays étranger qui ne la quittait jamais. » (p. 133).

Janvier 1993, à Slavoutytch (ville moderne construite à une cinquantaine de km de Pripiat). « Voilà, j’ai vingt ans, et je ne sais toujours pas pourquoi je continue de faire semblant ni pourquoi je t’écris cette lettre que tu ne liras jamais. » (lettre d’Ivan, p. 142).

Bien sûr, à la télévision, Léna entend les informations et voit des documentaires sur Tchernobyl mais « Elle ne reconnaissait plus rien, les alentours de Tchernobyl étaient en ruine […]. Il est des silences remplis d’autres silences. » (p. 149).

« Léna, l’Ukraine t’appelle inlassablement. Tu y es attachée. Ne lutte pas contre toi-même. Souvent nous sommes notre meilleur ennemi ; crois-moi, je suis bien placée pour le savoir. Il serait temps de t’écouter. […] Il est temps d’écrire à Ivan de remettre en cause les paroles de ton père. Personne ne sait s’il est mort ou en vie. » (Armelle, p. 176).

Ce beau roman, vraiment bien maîtrisé pour un premier roman, parle d’écologie, de démesure de l’humain qui veut dompter la nature, de la science et de la technique qui sont « la réponse à tout » (p. 137) pour les soviétiques (mais s’il n’y avait que pour eux… !). Il traite aussi de la famille, des relations parfois compliquées entre les êtres, de l’exil, des souvenirs et des non-dits, de la nostalgie, de l’espoir et de l’amour d’une très belle façon.

À crier dans les ruines est le premier roman de la Rentrée littéraire d’automne 2019 que je lis et c’est un coup de cœur. Il est déjà finaliste dans le Prix Stanislas et sélectionné pour le prix Jeunes Talents 2019 des librairies Cultura : j’espère qu’il recevra un ou plusieurs prix littéraires car il le mérite !

Une très belle lecture pour 1 % Rentrée littéraire 2019 que je mets dans Lire sous la contrainte (session 45 avec le mot ruines).