Semiosis de Sue Burke

Semiosis de Sue Burke.

Albin Michel Imaginaire, septembre 2019, 448 pages, 24,90 €, ISBN 978-2-22643-888-1. Semiosis (2018) est traduit de l’américain par Florence Bury.

Genres : littérature états-unienne, science-fiction.

Sue Burke naît en 1955. Elle est traductrice (de l’espagnol à l’américain) et depuis peu romancière puisque Semiosis est son premier roman. Plus d’infos sur son site officiel (sur lequel j’apprends qu’une suite est parue en 2019, Interference) et le site officiel de Semiosis-The Planet Pax. Et son nouveau roman, Immunity Index (2020) : hâte que ces deux titres arrivent en France.

Cinquante hommes et femmes d’une vingtaine d’années ont quitté la Terre. Ils ont voyagé dans l’espace, en hibernation, durant 158 ans et se sont installés sur Pax. Y a-t-il encore des humains sur Terre ? Ils ne le sauront sans doute jamais. Leur objectif était de se rapprocher de la Nature, de créer une utopie loin des guerres, de la pollution et de l’argent.

Ils vont être servis car Pax est une belle planète étonnante mais dangereuse ! Trois femmes parties cueillir des fruits, Ninia, Zee et Carrie, sont retrouvées mortes. « Elles avaient eu une mort paisible. Ce qui forcément nous surprenait. On regarda autour de nous, effrayés, silencieux. Quelque chose avait tué, sans méthode ni mobile évidents. » (p. 12). Une planète avec des dangers qu’il est impossible d’évaluer. « On ne s’attendait pas à trouver le paradis. On pensait être confrontés à des épreuves, du danger, voire à l’échec. On espérait créer une nouvelle société, en pleine harmonie avec la nature, mais dix-neuf d’entre nous avaient péri dans des accidents ou succombé à des maladies depuis notre arrivée, en comptant les trois femmes mortes la veille sans raison apparente. » (p. 14). Bon, peut-être que partir à cinquante, ce n’était pas suffisant mais c’était sûrement le maximum que leur vaisseau spatial pouvait contenir ! Ils ne sont donc plus que trente-et-un et ils vont vivre une aventure passionnante.

D’ailleurs, ils n’ont pas été choisis au hasard. Par exemple Paula Shanley et Octavio Pastor sont botanistes. Plus de trente ans après, la deuxième génération n’est pas dans un réflexe utopiste. « Plutôt mourir que continuer à vivre ainsi. » (p. 73). En allant beaucoup plus loin que leurs parents ne sont allés, Sylvia et Julian découvrent une cité de pierres et de verre en ruines. Ou alors « Ils savaient. Ils avaient toujours su. Toute notre vie, ils nous avaient menti. » (p. 85).

Il est intéressant de voir comment cette nouvelle humanité évolue dans l’adversité et sur le long terme. Les humains restent humains qu’ils vivent sur Terre ou sur Pax. « Les parents. Ils avaient fait taire Julian. Ils m’avaient fait le plus mal possible. Je savais ce qu’ils voulaient, et je savais ce que je voulais. Tout ce qu’ils m’avaient fait subir n’y changeait rien. Si ce n’est que désormais, j’étais prête à employer tous les moyens : l’hérésie, la rébellion et enfin la guerre. » (p. 99). Mais vivre dans la peur, les mensonges et la violence n’est pas du tout conforme à l’idée de départ…

Installés dans la cité rebaptisée Arc-en-Ciel, les humains de deuxième et troisième générations vivent en harmonie avec un Bambou qui pense et essaie de communiquer avec eux grâce à une modératrice. « J’aurais péri sans ces nouveaux étrangers. Je mourrai sans eux, mais j’ai pu constater que l’intelligence rend les animaux instables. » (p. 123). Comme les habitants précédents travaillaient le verre, les Pacifistes (les habitants de Pax) les ont nommés les Verriers. Mais où sont-ils ? Sont-ils en vie quelque part sur Pax ?

Le Bambou fait preuve d’humour parfois. « C’est tout ce que je peux dire à la jeune femme tandis que Lux se lève et que l’aube approche. Elle et moi tuons le temps en discussions. L’entretien des tiges de communication me coûte, et bavarder dilapide mes réserves immédiates d’adénosine triphosphate, de sorte que je préférerais garder le silence en cette période troublée, mais l’inaction pèse aux Pacifistes, me dit la jeune femme, et elle doit rester vigilante. Cinq jours de confinement entre les murs ont rompu l’équilibre des Pacifistes, qui ont besoin d’activité. » (p. 317). Cinq jours ? Petits joueurs ! Je dois dire que j’ai lu ce roman le week-end du 18-19 avril (oui, oui, je sais, j’ai du retard dans mes notes de lectures…).

Enfin, le lecteur l’a compris, cette planète a un écosystème végétal très important, voire primordial et dominateur, et les humains ne sont que partie rapportée sur Pax. Et les Pacifistes – que l’auteur présente sur cinq générations (chacun prenant la parole dans l’ordre chronologique) – vont découvrir bien d’autres choses encore, et pas seulement dans la faune et dans la flore ! Feront-ils les mêmes erreurs que leurs ancêtres Terriens ou privilégieront-ils la paix et la communication entre tous les êtres vivants aussi différents soient-ils ?

Semiosis – qui a une très belle couverture illustrée par Manchu (un illustrateur et peintre français) – débute comme un space opera, continue comme une utopie sur une autre planète et Sue Burke livre un premier roman magistral, grandiose et éblouissant avec une certaine finesse philosophique qui donne de l’ampleur au récit et aux idées. Eh oui, vous l’avez compris, coup de cœur pour moi et dépaysement total.

Dans Mon avent littéraire 2020, pour le jour n° 10 (aujourd’hui donc), sur le thème « Le livre qui m’a mis des étoiles dans les yeux », j’ai choisi ce roman alors il fallait absolument que je publie ma note de lecture !

Et je mets Semiosis dans les challenges Animaux du monde #3 (car cette planète est évidemment peuplée d’animaux, inconnus et différents de ceux de la Terre mais espèces animales quand même) et Littérature de l’imaginaire #8.