Au loin le ciel du Sud de Joseph Andras

Au loin le ciel du Sud de Joseph Andras.

Actes Sud, collection Domaine français, avril 2021, 112 pages, 9,80 €, ISBN 978-2-330-14905-5

Genres : littérature française, récit.

Joseph Andras – de son vrai nom Romain Mercier – naît en 1984. Il vit au Havre en Normandie. Un premier roman en 2016 : De nos frères blessés (Prix Goncourt du premier roman) que j’avais repéré mais pas lu. Un livre-disque en 2017 : S’il ne restait qu’un chien avec le rappeur slameur D’ de Kabal. Puis un deuxième roman en 2018 : Kanaky – Sur les traces d’Alphonse Dianou, pour lequel il est parti en Nouvelle-Calédonie. Je ne connaissais pas cet auteur mais j’ai très envie de lire Ainsi nous leur faisons la guerre paru également en avril 2021 mais qui, lui, traite de la cause animale.

L’auteur, depuis la rue de Charonne, part sur les traces de Hô Chi Minh avant qu’il ne soit Hô Chi Minh, c’est-à-dire lorsqu’il était à Paris (dès 1917 ou 1918, les sources varient) sous le nom de Nguyên Tât Thanh « tout juste débarqué de Londres, ‘incognito’ dans un garni. » (p. 16) puis sous le nom de Nguyên Ai Quôc (175 noms différents ont été répertoriés !) et qu’il a créé le Groupe des patriotes annamites.

Né à Hoang Trù, un village au nord du Vietnam, le jeune homme a travaillé sur des bateaux pendant des années ce qui lui a permis de voyager (Europe, Afrique, Amérique) avant de s’installer à Londres puis à Paris. Comme il était en situation illégale, il changeait régulièrement de nom et de lieu de résidence donc, cent ans après, il n’est pas facile de retrouver des traces sérieuses mais il ressemblait à « la version vietnamienne de Charlie Chaplin » (p. 27) et il était fortement surveillé par la police.

« Sur une carte de Paris – échelle un vingt millième –, tu as signalé d’une pastille de couleur l’ensemble des lieux dont on a indice ou preuve qu’il les fréquenta. Si la capitale sur lui se tait, mutique sous tes pas, au moins as-tu ceci : curieuse constellation sur le plat du papier. » (p. 36). Avec cet extrait, vous voyez que l’auteur se tutoie lui-même ce qui m’a surprise au début de la lecture mais je m’y suis habituée !

Nguyên Ai Quôc était fasciné par la révolution bolchevique. Juillet 1920. « C’était donc un jour d’été à Petrograd et Lénine parla des colonies. Pillées, massacrées par une poignée d’États et d’affairistes. Il parla de la révolution soviétique qui gagnerait à se propager en Orient, en Asie, aux quatre coins du monde. Il parla des soixante-dix pour cent de l’espèce humaine, tributaires, captifs, face contre terre, que les bolcheviks aspiraient à représenter. Il dit la révolution prolétarienne universelle, il dit ces trois mots et tu imagines la fierté qui dut l’étreindre lorsqu’il les prononça devant les délégués, plus de deux cents de partout venus, de Bulgarie de France d’Inde de Corée du Mexique, pour assister au second congrès de l’Internationale communiste. » (p. 59).

Et un jour Nguyên Ai Quôc disparut des radars de la police française pour réapparaître Hô Chi Minh dans son pays d’origine. Lors de son périple dans Paris, l’auteur note les endroits correspondants au passé (comme les barricades) ou ceux correspondants au présent (comme les attentats de 2015), des lieux parfois oubliés ou méconnus mais ayant vécu l’Histoire. Ce récit a été rédigé de l’hiver 2017 à l’été 2020 soit près de trois ans de travail.

Au loin le ciel du Sud est à la fois un récit historique (empreint de poésie) et un récit politique. Malheureusement on sait dans quels abîmes, le jeune homme chétif et insignifiant (adjectifs empruntés au récit, il y en a d’autres) a plongé le peuple qu’il voulait délivrer (à juste titre) de la colonisation… L’auteur s’efface tellement lui-même devant l’Histoire et le personnage qu’il se tutoie tout du long. Son récit précis, documenté et rythmé est vraiment agréable à lire même si on apprend finalement peu de choses sur le jeune Annamite qui a vécu à Paris comme s’il était pratiquement invisible bien qu’étroitement surveillé. À noter qu’en 2019, Joseph Andras a préfacé Ho Chi Minh. Écrits et combats d’Alain Ruscio paru chez Le temps des cerises.

Je suis toujours surprise lorsque je lis un livre et qu’il ne rentre dans aucun challenge !

Bach-Hông réalisé par Elsa Duhamel

Bach-Hông est un magnifique court métrage d’animation de 18 minutes réalisé par Elsa Duhamel en 2018 avec les studios Ciclic (animation), Folimage (montage son) et L’équipée (bruitages), et Fargo (production).

La narratrice est Jeanne Dang, née le 10 juillet 1959 à Saïgon. Elle aime particulièrement les animaux, tous les animaux, qu’elle observe attentivement et dessine. Son animal préféré est Bach-Hông, une magnifique jument pur sang qu’elle est la seule à monter. Jeanne, née dans une famille aisée, sait qu’il y a la guerre mais elle est loin. Jusqu’à ce jour d’avril 1975 où les chars entrent dans Saïgon. Deux jours après, Jeanne va au centre hippique mais il n’y a plus de chevaux… Lorsqu’il y a une guerre, il n’y a pas que les humains qui morflent ! Jeanne et sa famille (ses parents et son frère) sont parmi les premiers boat-people, ils transitent par la Malaisie avant d’arriver en France mais ils ont tout perdu.

Des dessins magnifiques, colorés mais pas de façon outrancière, tout en pudeur, sur le Vietnam, la vie quotidienne, la guerre et l’exil. C’est très émouvant.

Vous pouvez voir ce film nommé aux César 2021 sur Arte Vidéo jusqu’au 30 octobre 2021.

Mãn de Kim Thúy

mankimthuyMãn de Kim Thúy.

Liana Levi, mai 2013, 143 pages, 14,50 €, ISBN 978-2-86746-679-3).

Kim Thúy naît à Saïgon en 1968. Boat people à 10 ans, elle arrive à Montréal. Elle exerce différents métiers et publie son premier roman, Ru, en 2010 et À toi, avec Pascal Janovjak, en 2011.

« Maman et moi, nous ne nous ressemblons pas. Elle est petite, et moi je suis grande. Elle a le teint foncé, et moi j’ai la peau des poupées françaises. Elle a un trou dans le mollet, et moi j’ai un trou dans le cœur. » Voici la quatrième de couverture et le premier paragraphe du roman.

quebecnovembre2016Mãn, c’est l’histoire d’une femme. Une femme exilée au Canada, à Montréal, loin de sa patrie d’origine, le Vietnam. Ce sont des souvenirs, avec une grande pudeur et une intense tristesse. Ce sont aussi des rencontres (Julie, H’ông, Luc) après son mariage, des ateliers de cuisine, la naissance de son fils puis de sa fille, les voyages à New York et à Paris, la découverte de l’Art et de la peinture avec Julie, la « marchande de bonheur » (page 73). Mãn s’efface et raconte plutôt l’histoire de H’ông et de sa fille, Mãn parle peu de son mari et de ses enfants, elle s’attardera un peu plus sur Luc parce que c’est une histoire différente de ce qu’elle vit.

RaconteMoiAsie2Au Vietnam, sa maman et elle lisaient Guy de Maupassant mais il a été interdit, comme tous les auteurs occidentaux, et elle n’a pu sauver qu’un livre, Une vie, qu’elle garde précieusement. S’accrocher à un livre pour s’accrocher à sa vie, à son enfance, à son histoire, à son pays, c’est très beau.

Dans la marge, des mots en vietnamien et leur signification en français. En voici quelques-uns : « tranh – peinture » (p. 61), « ma – fantôme » (p. 67), « tim – cœur » (p. 109), « thu – automne » (p. 137), parmi les plus faciles à prononcer (il y a beaucoup d’accents sur les voyelles et des espèces de cédilles aussi).

FeelGood1L’explication de son nom : « […] je m’appelle Mãn, qui veut dire « parfaitement comblée » ou « qu’il ne reste plus rien à désirer » , ou « que tous les vœux ont été exaucés ». Je ne peux rien demander de plus, car mon nom m’impose cet état de satisfaction et d’assouvissement. » (p. 34-35).

Ce livre parle aussi beaucoup de cuisine (Mãn épouse un restaurateur) et j’ai souri avec « un œuf óp la (au plat) » (p. 42).

LettreAuteurAprès Ru, beau, émouvant, voici Mãn, tout aussi beau et émouvant. Kim Thúy est une romancière précieuse que je vais continuer à lire !

Un roman pour les challenges Feel good, Raconte-moi l’Asie, Une lettre pour un auteur (session #37, lette T) que je glisse dans Québec en novembre de Karine et Yueyin 😉 (présentation et récap).