Une loge en mer de Magali Desclozeaux

Une loge en mer de Magali Desclozeaux.

Éditions du Faubourg, collection Littérature, janvier 2021, 176 pages, 16,90 €, ISBN 978-2-491241-48-3.

Genres : littérature française, roman.

Magali Desclozeaux… Très peu d’infos sur cette autrice française qui vit en Italie (elle est traductrice de l’italien). Ses deux premiers romans sont Le crapaud (Plon, 1997, sélectionné pour le Goncourt du premier roman) et Un deuil pornographique (Flammarion, 2003).

Depuis deux ans et demi, Ninon Moinot, concierge retraitée, vit dans le conteneur n° 124328 qu’elle loue à Félix De Cuïus sur le Ship Flowers (un bateau avec 29 marins à bord). Elle veut quitter la mer et « rompre le contrat de pension viagère » (p. 9) mais n’arrive pas à contacter De Caïus qui vit à Nassau aux Bahamas, un paradis fiscal donc… Elle écrit alors à une conseillère à Fos sur Mer, madame Noisette, qui lui répond simplement « À ma connaissance, un contrat viager ne peut être cassé. » (p. 11).

« […] je dors en haute mer sous des étoiles à n’en plus finir quand ce n’est pas à la merci des pinces d’acier des dockers suspendus à quarante mètres au-dessus de ma tête […]. » (p. 20). Un confinement en pleine mer…

Une loge en mer est un roman épistolaire extravagant. Ninon Moinot écrit des lettres de plus en plus longues mais elle se rend compte que ce n’est pas madame Noisette qui lui répond car la signature « ppe Prune Noisette » signifie « pour personne empêchée ». Comme je ne veux pas vendre la mèche, je ne peux en dire plus. Mais la retraitée comprend, au fur et à mesure de la correspondance (qui s’étale sur quelques années car chaque lettre met des mois pour arriver à destination) que De Cuïus a ruiné les sœurs d’un couvent et certainement d’autres personnes en mélangeant « des parts de prêts avant de les regrouper en titres financiers et de les revendre à des investisseurs » (p. 37-38). Ainsi le viager de Ninon a-t-il sûrement été revendu de même et c’est pourquoi De Cuïus est aux abonnés absents, bien tranquille sur son île paradisiaque… « Mon conteneur et moi-même, nous serions devenus un contrat voguant au gré des opportunités du marché. » (p. 45).

Un roman parfait pour découvrir le trafic maritime, le « monde offshore » (p. 78) et connaître la solution pour que le malfaiteur exilé dans son paradis fiscal ne vive plus aux frais de personnes crédules. Le tout raconté de façon poétique, rythmée et très drôle. Quant à la fin, elle est surprenante, toujours avec des échanges de lettres mais de différents services et personnes. Où comment des gens sont précarisés et injustement abusés ! Ou comment des humains sont considérés comme des objets de valeur, même moindres, comme des bien actifs, sur le dos desquels des requins peuvent se faire du fric… beaucoup de fric !

Coup de cœur, à lire absolument !

Pour le Challenge lecture 2021 (catégorie 35, un roman épistolaire).

Le Chancellor de Jules Verne

Le Chancellor : journal du passager J.-R. Kazallon de Jules Verne.

Publication en feuilleton dans Le Temps du 17 décembre 1874 au 24 janvier 1875.

Édition originale : Bibliothèque d’éducation et de récréation J. Hetzel et Cie, collection Les voyages extraordinaires couronnés par l’Académie, 1875, illustrations d’Édouard Riou.

Édition lue : Omnibus, Les romans de l’air, octobre 2001, 1344 pages, 22,50€, ISBN 978-2-25805-788-3, épuisé. Pages 809 à 962 soit 154 pages.

Il existe sûrement d’autres éditions et Le Chancellor est disponible librement sur Wikisource.

Genres : littérature française, roman d’aventure.

Jules Verne naît le 8 février 1828 à Nantes (Loire Atlantique). Il y a beaucoup à dire alors je vais faire simple. Après le baccalauréat, son père l’envoie étudier le Droit à Paris. Esprit libre, antimilitariste, espérantiste, il devient un écrivain éclectique (romans, nouvelles, autobiographies, poésie, pièces de théâtre) dans plusieurs genres en particulier aventure et science-fiction. Ses Voyages extraordinaires contiennent 62 romans et 18 nouvelles pour 40 ans de travail. Il meurt le 24 mars 1905 à Amiens (Hauts de France) et l’année 2005 fut année Jules Verne pour le centenaire de sa mort. Vous pouvez en savoir plus dans des biographies, sur Internet ou grâce à la Société Jules Verne (fondée en 1935) ou le Centre international Jules Verne (fondé en 1971).

Édouard Riou naît le 2 décembre 1833 à Saint Servan (Ille et Villaine, Bretagne). Il grandit au Havre où il étudie le dessin. Il est élève du peintre Charles-François Daubigny (1817-1878). Il devient caricaturiste, peintre et illustrateur et travaille pour plusieurs journaux et revues satiriques. Il illustre plusieurs œuvres de Jules Verne et une expo À l’aventure ! Edouard Riou, illustrateur de Jules Verne est montée à la Bibliothèque Armand Salacrou au Havre de janvier à avril 2019. Il meurt le 26 janvier 1900 à Paris.

Charleston, 27 septembre 1869. Le Chancellor, « beau trois-mâts carré de neuf cents tonneaux » (p. 811) quitte le quai avec aux commande le capitaine John-Silas Huntly, un Écossais. C’est un beau bateau, de deux ans, confortable, solide, « première cote au Veritas » (p. 811) qui effectue son troisième voyage entre Charleston (Caroline du sud, États-Unis) et Liverpool (Angleterre). La traversée de l’Atlantique dure entre vingt à vingt-cinq jours.

Le narrateur, J.-R. Kazallon, est un passager qui préfère la navigation à la voile qu’à la vapeur et qui écrit son journal au jour le jour. Ses descriptions – et donc celles de l’auteur – montrent que Jules Verne fut influencé par les travaux des physionomistes en particulier Johann Caspar Lavater (1741-1801) et De la physionomie et des mouvements d’expression de Louis Pierre Gratiolet (1815-1865) édité par Hetzel en 1865.

À bord du Chancellor, dix-huit marins, « [le] capitaine Huntly, [le] second Robert Kurtis, [le] lieutenant Walter, un bosseman, et quatorze matelots, anglais ou écossais » (p. 813) [il y a en fait aussi un Irlandais, O’Ready, p. 884], en cuisine, « le maître d’hôtel Hobbart, le cuisinier nègre Jynxtrop » (p. 813) et huit passagers, Américains, Anglais et Français, dont deux dames. Le voyage se passe bien, « L’Atlantique n’est pas très tourmenté par le vent. » (p. 816), les passagers s’entendent normalement et prennent leurs repas ensemble. Kazallon discute plus particulièrement avec monsieur Letourneur, un Français, et avec son fils André, infirme de naissance, ainsi qu’avec le second, Robert Kurtis, qui en sait beaucoup sur les autres passagers et la direction que prend le Chancellor.

D’ailleurs, il apprend à Kazallon que le navire, qui fait « bonne et rapide route » (p. 820), ne va pas plein nord en suivant le courant du Gulf Stream mais fait route à l’est en direction des Bermudes, ce qui est inhabituel pour se rendre en Angleterre. Les Bermudes seront-elles pour le Chancellor les îles paradisiaques vantées par Walter et Thomas Moore ou terriblement dangereuses comme dans la Tempête de Shakespeare ?

Mais le vent se déchaîne, le temps est de plus en plus mauvais et le bateau dérive sud-est vers l’Afrique au lieu de nord-est vers l’Angleterre… Le capitaine Huntly est-il devenu fou ? Le Chancellor est entravé par les varechs… « le Chancellor […] doit ressembler à un bosquet mouvant au milieu d’une prairie immense. » (p. 824).

Après ce passage difficile, Kazallon et Letourneur sont réveillés en pleine nuit par des bruits bizarres, ensuite le capitaine se montre taciturne, le second inquiet, les matelots semblent comploter quelque chose, les passagers se plaignent de la longueur inhabituelle du voyage… Et c’est le 19 octobre que Kazallon apprend de Kurtis que « le feu est à bord » (p. 829) et ce depuis six jours parce que les marchandises ont pris feu dans la cale… Et le feu est sûrement alimenté par une arrivée d’air que l’équipage n’a pas trouvée car refroidir le pont ne suffit pas. « Il est évident que le feu ne peut être maîtrisé et que, tôt ou tard, il éclatera avec violence. » (p. 833). Il faut se diriger le plus rapidement vers une côte et la plus proche est apparemment celle des Petites Antilles au sud-ouest.

Le Chancellor, de plus en plus chaud, continue sa route, essuie une tempête, l’équipage fait ce qu’il peut, une partie des vivres et du matériel au cas où il faudrait quitter rapidement le navire est mis à l’abri et les passagers (tous ne sont pas au courant de tout) sont réfugiés dans les endroits les moins risqués. Mais « L’homme, longtemps menacé d’un danger, finit par désirer qu’il se produise, car l’attente d’une catastrophe inévitable est plus horrible que la réalité ! » (p. 843).

Arrive ce qui devait arriver… « Quelle nuit épouvantable, et quelle plume saurait en retracer l’horreur ! […] Le Chancellor court dans les ténèbres, comme un brûlot gigantesque. Pas d’autre alternative : ou se jeter à la mer ou périr dans les flammes ! » (p. 848). J’aime bien le nom donné par André à l’îlot basaltique inconnu sur lequel s’est échoué le Chancellor, Ham-Rock, parce qu’il ressemble à un jambon ! Mais « les avaries sont beaucoup plus graves que nous le supposions, et la coupe du bâtiment est fort compromise. » (p. 867).

Il s’est déroulé 72 jours depuis le départ mais l’histoire n’est pas terminée, loin de là. « Suite du 7 décembre. – Un nouvel appareil flottant nous porte. Il ne peut couler, car les pièces de bois qui le composent surnageront, quoi qu’il arrive. Mais la mer ne le disjoindra-t-elle pas ? Ne rompra-t-elle pas les cordes qui le lient ? N’anéantira-t-elle pas enfin les naufragés qui sont entassés à sa surface ? De vingt-huit personnes que comptait le Chancellor au départ de Charleston, dix ont déjà péri. » (p. 893) et « il en est parmi nous dont les mauvais instincts seront bien difficiles à contenir ! » (p. 894). Effectivement, les survivants vivront l’horreur pendant des semaines…

Ah, je n’avais pas lu Jules Verne depuis longtemps, ça fait plaisir ! Et je suis toujours émerveillée de son imagination et de sa facilité à raconter des voyages, des périples alors qu’il ne bougeait pas de chez lui ! La tension monte peu à peu dans Le Chancellor qui commence comme un roman d’aventure maritime, vire à la catastrophe et continue comme un roman d’initiation. J’ai appris ce qu’était le picrate de potasse (je connaissais le mot picrate qui signifie mauvais vin mais ici rien à voir, bien plus explosif !).

Bien qu’inspiré par le naufrage de la Méduse (1816) [Kurtis cite l’état similaire de la Junon en 1795, avec le Chancellor, p. 882], Jules Verne ne sacrifie par les faibles par les forts (critères sociaux, physiques…) mais analyse les comportements de chacun (lâcheté, folie, stupidité, égoïsme… chez les uns, courage, dévouement, intelligence… chez les autres, le désespoir gagnant tout de même tout un chacun à un moment ou un autre) et raconte très bien la faim, la soif, la sauvagerie, le cannibalisme car certains feront « Chacun pour soi » et d’autres se serreront les coudes. « Et maintenant, dans quel état moral sommes-nous les uns et les autres ? » (p. 889).

En plus du narrateur, J.-R. Kazallon, j’ai particulièrement apprécié deux personnages. Le second, Robert Kurtis, un homme énergique, intelligent, courageux, un vrai marin, qui devient capitaine après la défection de Huntly qui a plus ou moins perdu la tête. Et surtout le jeune André Letourneur, 20 ans, orphelin (sa mère est morte en couches) et infirme de naissance à la jambe gauche (il marche avec une béquille), son père prend bien soin de lui, et lui aime aussi beaucoup son père ; le jeune homme va tomber amoureux de Miss Herbey, la jeune Anglaise demoiselle de compagnie de Mrs Kear, une Américaine dont le mari, un homme d’affaires enrichi, ne s’occupe pas… Voici ce que dit Kazallon du jeune André : « Cet aimable jeune homme est l’âme de notre petit monde. Il a un esprit original, et les aperçus nouveaux, les considérations inattendues abondent dans sa manière d’envisager les choses. Sa conversation nous distrait, nous instruit souvent. Pendant qu’André parle, sa physionomie un peu maladive s’anime. Son père semble boire ses paroles. Quelquefois, lui prenant la main, il la garde pendant des heures entières. » (p. 898), sûrement mon passage préféré.

Jules Verne voulait un récit « d’un réalisme effrayant » (ce qu’il annonce à son éditeur), c’est réussi avec ce huis-clos à bord du bateau puis en plein océan. Le Chancellor n’a d’ailleurs pas eu le même succès que les romans d’aventure se basant sur les progrès de la science et l’optimisme de l’auteur et des personnages. Pourtant le journal intime de Kazallon, semblable à un journal de bord maritime, est une idée novatrice d’autant plus que Kazallon n’utilise pas le passé simple (à la mode à cette période) mais le présent et donc le lecteur a l’impression d’y être lui aussi et comprend que les décisions doivent être prises de façon rationnelle et non guidées par l’émotion. C’est sûrement le récit le plus dramatique et le plus horrifique de Jules Verne. Quelques mots sur les illustrations en noir et blanc d’Édouard Riou, elles sont superbes et montrent bien les décors et l’évolution des personnages (bien sur eux au départ puis de plus en plus dépenaillés et hagards).

Lu pour le thème de mai (Jules Verne) de Les classiques c’est fantastique #2, je mets également cette lecture dans 2021 cette année sera classique, Challenge lecture 2021 (catégorie 23, un huis-clos, 2e billet), Littérature de l’imaginaire #9 et S4F3 #7.

Pour Les classiques c’est fantastique, d’autres titres de Jules Verne chez Moka, FannyLolo, Natiora, Cristie, George, Alice, MumuHéliena, L’Ourse bibliophile, Céline, ManonMadame Lit, Lili.

 

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Projet 52-2021 #24

Vingt-quatrième semaine pour le Projet 52-2021 de Ma avec le thème avion(s). Vous auriez peut-être aimé un avion dans un manège ou une maquette d’avion mais je ne peux m’empêcher de vous montrer un avion de la JAL (Japan Air Lines), souvenirs souvenirs… Je vous souhaite un bon week-end et, si vous voulez participer, allez voir Ma !

Jean de Kolno de Stefan Żeromski

Jean de Kolno de Stefan Żeromski.

Bibliothèque russe et slave, 22 pages. Jan z Kolna (1922) est traduit du polonais par Thérèse Le Gal La Salle et cette nouvelle est parue dans la Revue politique et littéraire, année 63, n° 3, en 1925.

Genres : littérature polonaise, nouvelle.

Stefan Żeromski naît le 14 octobre 1864 dans le village de Strawczyn près de Kielce (région de Sainte-Croix, Pologne). Dans une Pologne partagée entre les empires allemand, austro-hongrois et russe, il s’engage jeune pour la justice social et la politique. D’ailleurs son premier roman, Les travaux de Sisyphe (Syzyfowe prace, 1897), plutôt autobiographique, met en scène des lycéens polonais qui résistent à la germanisation et à la russification de la Pologne. D’abord précepteur puis responsable de la bibliothèque polonaise de Rapperswil en Suisse (1892-1896) et de la bibliothèque Zamoyski de Varsovie (1897-1903), il écrit des nouvelles, des romans et du théâtre. Il est journaliste de guerre durant la guerre entre l’Union soviétique et la Pologne (1919-1921). Certaines œuvres sont écrites sous des pseudonymes, Stefan Iksmoreż, Józef Katerla et Maurycy Zych. Et plusieurs de ses œuvres sont adaptées au cinéma en Pologne. Il est comparé à Fiodor Dostoïevski et à Gustave Flaubert « tant pour ses recherches artistiques audacieuses que pour la finesse et la complexité psychologique de ses personnages pris dans la tourmente de la grande histoire » (source Wikipédia). Il meurt le 20 novembre 1925 au Palais royal de Varsovie. Sa maison d’été à Nałęczów est devenue un musée en son honneur en 1928.

Jean de Kolno, célèbre navigateur « au service des états scandinaves et danois » (p. 5) dans les mers du Nord, construit son nouveau navire dans son pays natal, la Pologne. C’est que les ouvriers polonais et les mâts polonais sont réputés.

Voici la description de Jean de Kolno. « C’était un homme de haute taille, aux épaules larges, au cou solide, au ventre gros, aux genoux et aux pieds puissants. L’été comme l’hiver, il travaillait avec sa chemise déboutonnée sur sa poitrine ; il avait la tête nue, portait une culotte de peau montant seulement jusqu’à l’aine et un léger caftan sur les épaules. Il se plaisait par la pluie et la glace, ne respirant largement, de ses vastes poumons, que parmi les ouragans du Nord. » (p. 5). C’est qu’après avoir fait deux fois le tour de l’Islande, il est attiré par le Groenland et l’Océan arctique.

Les descriptions de l’Islande, de l’Océan, des vents, des lumières et aurores boréales, de la Nature sont superbes, pleines de vie, de poésie et de réalisme et donnent envie de voyager malgré le froid polaire. « Ce spectacle éveillait dans son âme une passion dominante qui chantait en lui comme une musique éternellement neuve et toujours inconnue et lui inspirait un amour des dangers toujours renaissants. » (p. 7).

Le voyage l’appelle, la curiosité le fait vivre, il ne supporte plus la ville. « Il était dévoré par une curiosité inassouvie, par un désir inextinguible, par un feu qui lui brûlait la plante des pieds sur les terres peuplées et habitées par la race humaine. Sans cesse à son esprit se posait cette question : Qu’est-ce qu’il y a plus loin ? Qu’y a-t-il là encore ? Qu’est-ce qui se cache au delà de ce grand continent que tu as déjà aperçu ? » (p. 9-10).

Il lui faut alors le navire parfait pour supporter l’Océan, les vents, les tempêtes. « À présent il voulait construire son galion selon son idée propre, suivant sa connaissance du problème de ses destinées, parfait, capable de vaincre le Nord. Il voulait le doter de tout, lui donner sa propre raison, sa force, son endurance, son inflexibilité, sa puissance indestructible. Dans ses rêves, il lui donnait la forme d’un cygne. Il faisait le dessin de son navire semblable à cet oiseau qui annonce le Nord aux mers du Sud. » (p. 13).

Bon, il faut aimer le froid glacial, les peaux de bêtes, l’huile de foie de morue… Mais c’est un beau voyage littéraire. Et, à travers ses rêveries au bord de la Vistule et les matériaux de construction – dont le bois – qui viennent de toutes les régions, c’est la richesse de la Pologne que l’auteur (dé)montre, la maîtrise de leurs métiers qu’ont les ouvriers et les artisans polonais, « charpentiers, tourneurs, menuisiers, scieurs, forgerons, fondeurs de cuivre, verriers, et maîtres en voilure. » (p. 16). Prêts à embarquer sur le Cygne avec Jean de Kolno ?

J’ai aimé le côté à la fois humaniste et dramatique de cette nouvelle et je relirai cet auteur que je découvrais !

Pour le Mois des nouvelles et les challenges 2021, cette année sera classique et le Projet Ombre 2021.

Sibir de Danièle Sallenave

Sibir : Moscou Vladivostok, mai-juin 2010 de Danièle Sallenave.

Gallimard, collection Blanche, janvier 2012, 320 pages, 19,50 €, ISBN 978-2-07013-641-4.

Genres : littérature française, récit de voyage.

Danièle Sallenave naît le 28 octobre 1940 à Angers (Pays de la Loire). Elle étudie à l’École normale supérieure (Lettres, Lettres classiques) et à l’Université Paris-Nanterre (histoire du cinéma). Elle est autrice (membre de l’Académie française depuis 2011 au fauteuil n° 30), traductrice (de l’italien), journaliste (France Culture, Le Messager européen, Le Monde, Les Temps modernes) et aussi professeure et chercheuse. Elle publie de nombreux livres depuis 1975 et reçoit plusieurs prix littéraires.

Mai 2010, Danièle Sallenave participe à un voyage avec d’autres auteurs français ; elle atterrit à Moscou et va prendre le Transsibérien pour rallier Vladivostok (10 000 km, 9 fuseaux horaires !). Elle a déjà voyagé en Russie depuis 1977. « Cela sert le cœur, de nostalgie, d’amour, d’une espèce de compassion positive, presque sans mots. » (p. 17).

Sibir signifie Sibérie en russe. Que voici un voyage magnifique, raconté au jour le jour, très instructif, d’autant plus que l’autrice se rappelle ses anciens séjours en Russie donc, en plus du récit de ce voyage en Transsibérien, il y a des tas de souvenirs, d’anecdotes historiques, politiques, architecturales, littéraires. Bien sûr, cela rend la lecture plus difficile mais c’est tellement passionnant et enrichissant !

C’est aussi une réflexion sur la mémoire et l’oubli pour aller de l’avant, pour construire l’avenir (mais comment faire abstraction des millions de morts, des déchets dangereux, etc. ?). « Tout cela caché, tapi, enfoui, rayonne dans l’ombre d’une lumière maléfique. » (p. 63).

Danièle Sallenave note que « à l’heure où l’Europe est travaillée par des revendications identitaires, ethniques, religieuses, linguistiques, la Russie semble affronter des problèmes très proches des nôtres. » (p. 82).

À chaque gare, les auteurs et les accompagnateurs sont accueillis en grande pompe mais le folklore paraît parfois… bancal ! Cependant, à chaque fois, les Russes sont gentils et accueillants.

« Et, appelée au secours, la mémoire du temps révolu ne suggère que des images de violence, peu accordées au calme des lieux, si provisoire soit-il. Pourtant elle est nécessaire : pris entre un avenir incertain et un passé dont personne ne nous parle, le moment présent n’est qu’une fragile passerelle, sur quoi s’exerce de surcroît la pression et le formatage du « discours touristique ». D’où le travail qu’il faut faire après un voyage pour le compléter, le contredire, et aussi s’y soustraire. » (p. 87).

J’ai aimé son honnêteté et sa lucidité. « Nous autres, Occidentaux un temps (ou longtemps !) séduits par le communisme, nous « en étions revenus » définitivement dans les années soixante-dix ou quatre-vingt (Gide, c’était dès la fin des années trente !). Mais cet élan, cette approbation plus tard suivis d’un rejet vif, prononcé, irréfutable, cela ne nous avait rien coûté : nous avions joué avec la vie des autres, nous avons été complices de leur mort. » (p. 145-146). Terrible…

Elle est aussi honnête sur le voyage en lui-même. « Une inquiétude récurrente me taraude : qu’est-ce que je vois, qu’est-ce que je comprends ? » (p. 187). Il est vrai, que lors d’un voyage, on ne peut pas tout voir, et puis ici, elle sent bien qu’on leur cache des choses. Et quand, en plus, on ne parle pas le russe couramment…

Elle n’omet (presque) rien. « C’est ça aussi, la Russie : une mafia arrogante, multimillionnaire, et les restes encore vivants du monde d’autrefois, de sa simplicité sans chichis… » (p. 297).

J’ai adoré ce voyage, l’Oural, la Sibérie, le Tatarstan, la Bouriatie… jusqu’à Vladivostok qui est à l’extrême sud-est de la Russie. Ce récit, intense, surprenant, tendre mais lucide, m’a fait penser à C’est bon d’être un peu fou, un film documentaire réalisé par Antoine Page (dont je vous ai parlé ici, en bas du billet).

J’ai noté des auteurs que je ne connaissais pas, comme Ğabdulla Tuqay (l’autrice écrit Tuqaï), un poète et éditeur tatar de Kazan et Ferdynand Antoni Ossendowski, un auteur et géologue polonais né dans l’empire russe, près de Ludza (Lettonie).

Sur la couverture, la photo représente un « nerpa, petit phoque du lac Baïkal » (p. 232) [infos et photos sur Wikipédia].

« On ne peut quitter l’Europe : le train la pousse devant lui dans sa lente progression, obstinée, vers l’est. » (p. 274). Alors, la Russie : européenne ou asiatique ?

Ce livre n’est pas récent mais ce voyage est intemporel et, malgré ce qu’il s’est passé durant 10 ans, je pense qu’il est toujours pertinent et d’actualité.

Un rêve… Parler russe et visiter la Russie !

Je mets cette lecture dans le Petit Bac 2020 (catégorie Lieu pour Sibir). Et n’oubliez pas de visiter Mon avent littéraire 2020 pour le jour n° 3.

Le voyage de la femme éléphant de Manuela Salvi et Maurizion A.C. Quarello

Le voyage de la femme éléphant de Manuela Salvi et Maurizion A.C. Quarello.

Sarbacane, 2007, 38 pages, 14,90 €, ISBN 978-2-84865-152-1.

Genre : album illustré italien.

Manuela Salvi naît le 3 décembre 1975 en Italie. Elle enseigne le graphisme et elle est aussi éditrice (free-lance) et autrice pour la jeunesse.

Maurizion A.C. Quarello naît en 1974 à Turin en Italie. Il enseigne l’illustration et il est dessinateur.

Tout le monde appelle Véra la femme éléphant parce qu’elle est très grosse. Pourtant elle est heureuse, elle voyage avec son side-car et donne un spectacle chaque jour dans un nouvel endroit. Elle reçoit des lettres de Gregori, un « fidèle correspondant » (p. 10) qui l’a invitée à son anniversaire. Il habite près de la mer. En route, Véra rencontre un vieux facteur à vélo qui fait sa dernière tournée avant la retraite et un crocodile dépressif (il n’a plus de dents pour croquer ses proies) et elle les embarque avec elle. « La petite compagnie repartit : Véra toujours à la conduite, le facteur en remorque sur son vélo et le crocodile dans le side-car, profitant de l’air frais et du panorama. » (p. 14). Le crocodile est cynique, il pense que Gregori va s’enfuir en courant quand il verra la taille de Véra… Aura-t-il raison ? C’est qu’il a « horreur des histoires qui finissent bien. » (p. 29).

Un magnifique album illustré de grande taille ! Des dessins d’un côté et les textes de l’autre ou des dessins double page qui sont tous très beaux et d’une grande richesse. Des personnages qui symbolisent une partie des laissés pour compte de la société : une femme très grosse, un retraité, un handicapé. Une histoire drôle et tendre qui se termine bien, et même le crocodile en est content.

Je mets cet album dans Animaux du monde #3 (car le crocodile est un des 4 personnages principaux) et Challenge Young Adult #10 (car, pour la première fois, les albums illustrés sont autorisés dans le challenge).

Le tour du monde en 72 jours de Nellie Bly

Le tour du monde en 72 jours de Nellie Bly.

Points, juin 2017, 208 pages, 6,70 €, ISBN 978-2-7578-5980-3. Around the World in Seventy-Two Days (1890) est traduit de l’américain par Hélène Cohen.

Genres : récit de voyage, littérature américaine.

Nellie Bly (1864-1922) : je vous ai présenté cette journaliste d’investigation (une pionnière !) américaine ici et je remercie encore Noctenbule pour ce livre.

Après avoir écrit 10 jours dans un asile (Ten Days in a Mad-House, 1887), Nellie Bly a envie d’une autre aventure et, pourquoi pas, de vacances ! Elle décide de faire le tour du monde en 75 jours pour battre le record de Phileas Fogg, héros anglais littéraire de Jules Verne. Le New York World, journal pour lequel elle travaille, accepte la mission. « Pour tirer le meilleur de nos semblables ou accomplir soi-même un exploit, il faut toujours croire en la réussite de son entreprise. » (p. 16). Une seule robe (celle qu’elle porte mais elle est neuve et solide), un seul bagage (le sac qu’elle transporte avec ce qui lui est nécessaire), deux-cents livres (la monnaie en cours dans les pays gouvernés par la couronne britannique), quelques dollars (ils ne sont pas encore acceptés partout) et la voici partie pour l’aventure ! Avec bien sûr son passeport, n° 247 (peu de gens voyageaient à l’époque !), signé du secrétaire d’État. Elle embarque à bord de l’Augusta Victoria – qui la fera traverser l’Atlantique – le 14 novembre 1889 à 9 h 40. C’est pourquoi je publie cette note de lecture le 14 novembre à la même heure. 😉

C’est son premier voyage en bateau et elle a le mal de mer mais elle va, lors de son périple, s’habituer et même apprécier la vie à bord et sur le pont (sauf en cas de tempête bien sûr). « Pas une seule fois je ne doutais de succès de mon entreprise. » (p. 26). « Nous passions principalement nos journées à nous prélasser dans nos fauteuils sur le pont. Personne ne savourait le confort plus que moi. » (p. 88).

J’ai noté le voyage pour ne pas l’oublier. New York, traversée de l’océan Atlantique, Southampton et Londres (Angleterre), traversée de la Manche, Boulogne sur Mer, Amiens et Calais (France), Brindisi (Italie), Port Saïd et le Canal de Suez (Égypte), Aden (Yémen), Colombo (Ceylan devenu Sri Lanka), Penang (Malaisie), Singapour, Hong Kong (à l’époque britannique) et Canton (Chine), Yokohama, Kamakura et Tokyo (Japon), traversée de l’océan Pacifique, San Francisco, traversée en train des États-Unis d’est en ouest pour un retour à New York. Le tout en 72 jours, elle a fait mieux que prévu !

À Amiens, elle rencontre Jules Verne et son épouse qui l’ont invitée ! « Leur accueil chaleureux me fit oublier mon allure négligée. » (p. 45).

Lorsqu’elle est au Proche et Moyen Orient, j’avais l’impression d’être dans un roman d’Agatha Christie même s’il n’y avait pas de crimes ! Les descriptions des populations et des paysages sûrement.

Le voyage est raconté par Nellie Bly, comme un journal de voyage, et il est enrichi par des articles que le New York World publie pour donner des nouvelles à ses lecteurs. C’est passionnant de voir comment les Occidentaux considéraient les autres populations en cette fin de XIXe siècle et aussi de voir comment vivaient ces populations, pour la plupart colonisées par les Britanniques. Malheureusement, pressée par le temps, elle ne reste pas très longtemps dans chaque escale et ne peut parfois pas se rendre compte de la vie réelle. En plus, contrairement à ce qui est annoncé (faire le tour du monde « seule »), elle est rarement seule, à part dans sa cabine de bateau ou dans sa chambre d’hôtel, je veux dire qu’elle a toujours un guide ou un ami qu’elle s’est fait sur le bateau ou un diplomate qui lui fait visiter et lui sert d’interprète (mais sinon elle voyage seule dans le sens de sans chaperon et sans accompagnateur mais elle est Américaine et pas Anglaise). Son récit m’a encore plus intéressée lorsqu’elle arrive en Extrême-Orient ! À Colombo, elle découvre les catamarans. Elle passe Noël (1889) à Canton (Chine) et le réveillon du Nouvel An (1890) à bord de l’Oceanic en route pour Yokohama (Japon). Ah, le Japon… Elle visite la ville portuaire de Yokohama, une ville que j’ai beaucoup aimée (j’y suis allée deux fois), la ville de Kamakura et la statue géante de Bouddha (que j’ai visitées aussi, plus d’un siècle après elle) et Tokyo : « La capitale dispose d’une ligne de tramway, la seule de tout l’Orient […]. » (p. 183). J’ai pris la dernière ligne de tramway à Tokyo, la Toden Arakawa, elle est pittoresque et n’est plus utilisée que par les habitants du quartier, par ailleurs très agréable, et quelques touristes (des amis japonais un peu plus âgés que moi m’ont dit qu’ils prenaient cette ligne dans les années 70’ pour aller à l’université Waseda). Le Japon est le seul pays que Nellie Bly dit quitter à regret, je la comprends. Mais son seul regret durant ce voyage, c’est de ne pas avoir eu un Kodak pour prendre des photos. Ce qui n’était pas mon cas, j’avais mes appareils photos, donc voici une de mes photos du Bouddha Géant de Kamakura. 🙂

Trois phrases que je veux garder en mémoire :

« Je réponds toujours à ceux qui critiquent mon menton, mon nez ou ma bouche, qu’on ne peut échapper aux attributs que la vie vous donne, pas plus qu’on ne peut échapper à la mort. » (p. 157).

« La littérature permet l’accès aux cieux. » (p. 168) : inscription dans la salles des Bonnes Étoiles où sont corrigées les copies des étudiants de la salle des Examens à Canton.

« Plantez deux allumettes au bout d’une pomme de terre, un champignon à l’autre extrémité, et vous obtiendrez un Japonais ! » (p. 178). Ah ah ah, c’est à cause des « jambes maigrelettes » et du « chapeau en forme de bassine » !!!

Un petit truc qui m’a dérangée : « Mongoliens » (p. 159 et 166)… Si les anglophones disent effectivement « Mongolians » (ou aussi Mongols), la traduction française n’est pas Mongoliens mais bien Mongols ! Alors, une petite erreur de traduction ?

Je mets cette belle lecture dans les challenges Classiques et Raconte-moi l’Asie (car elle passe beaucoup de temps en Asie).

En coup de vent… /37

Vous aimez les surprises ? Moi oui ! Enfin… les bonnes surprises ! Ce soir, je rentre du travail (la reprise a été difficile hier matin…), j’étais passée à la poste pour récupérer un colis (j’étais contente d’avoir reçu ce paquet) puis j’arrive chez moi, j’ouvre la boîte aux lettres et… un autre paquet ! Sur le moment, j’ai cru que c’était déjà un premier roman de la rentrée littéraire pour les 68 premières fois. Mais non, c’était un super cadeau de Noctenbule du blog 22 h 05 rue des Dames. Merci, merci beaucoup, Noctenbule ! « Je t’envoie une ou deux petites cartes pour ton anniversaire » m’avait dit Noctenbule, mais dans le paquet, joliment décoré et timbré, j’ai trouvé 4 jolies cartes, 2 marques-pages (mon préféré est bien sûr celui d’inspiration asiatique que vous voyez à droite sur la photo ci-dessous), 3 sachets de thé ou infusion (je n’en connais aucun mais j’ai d’autres parfums de ces thés anglais bio Clipper), une recette de cuisine secrète, un ruban et un ballon bleus (que le matou a essayé de subtiliser !) et un petit paquet en papier kraft. Elle m’a gâtée, Noctenbule ; que je suis contente ! Dans le papier kraft, un livre et j’ai eu la surprise de découvrir un classique que je ne connaissais pas du tout : Le tour du monde en 72 jours de Nellie Bly (1864-1922) et, comme vous pouvez le voir sur la deuxième photo ci-dessous, Noctenbule a même prévu que ce tour du monde se ferait en ballon ! « Défier Jules Verne et son Phileas Fogg ? C’est l’ambitieux projet de Nellie Bly et de son journal, le New York World. C’est en femme, en journaliste et en solitaire qu’elle entame cette traversée en novembre 1889, chargée d’un unique sac à main. Une première. Et en 72 jours, elle boucle cette expédition, qui est autant une ode à l’audace et à la détermination qu’une lutte pour l’émancipation des femmes. » dit la 4e de couverture ; j’adore l’idée ! Alors, encore une fois, un gros merci Noctenbule, bises 🙂 Et pourquoi pas une lecture commune de ce récit de voyage pour le 14 novembre à 9 heures 40 (date et heure où Nellie Bly est partie en 1889) ?