Les liens du sang d’Errol Henrot

Les liens du sang d’Errol Henrot.

Le Dilettante, août 2017, 192 pages, 16,50 €, ISBN 978-2-84263-916-7.

Genre : premier roman.

Errol Henrot naît en 1982. Il grandit au milieu des animaux et découvre « à quoi servaient ces curieux bâtiments à l’entrée de la ville, d’où sortaient des cris et des odeurs épouvantables. »

« La nature jouissait d’elle-même. Mais à l’autre bout de la ville, l’abattoir n’accordait aucune place à la rêverie. […] Les cris, les odeurs, les couleurs froides et contraintes, tout, dans ce tourbillon blême, avait pour dessein l’étouffement, la répression du mouvement. » (p. 12). Après le lycée, François choisit de ne pas faire d’études scientifiques et reste chez ses parents. C’est donc tout naturellement que son père le fait entrer à l’abattoir où il travaille depuis bientôt 40 ans. « Soit il quittait le foyer, soit il obéissait aux règles et assumait la décision de son père : exercer le même métier que lui. […] Puisqu’il vivait sans durée, il ne chercha pas la confrontation. » (p. 24-25). François a toujours été triste et s’est réfugié dans les livres. C’est donc avec des animaux blessés, terrorisés, au milieu du sang chaud, des excréments, des cris que va se faire sa vie, dans une totale déshumanisation. Il va devenir tueur, comme son père. « Les ouvriers de l’abattoir assimilaient toute la cruauté, et plongeaient dans le feu. Tout était possible dans un tel microcosme. » (p. 41). Et même si des éleveurs prennent soin de leurs animaux comme Robert avec ses cochons, François a bien compris que ça n’empêche pas les bêtes de finir à l’abattoir… « François s’était fait une promesse. […] Il ne participerait plus au monde. Pas d’humiliation, pas de blessures à infliger à l’autre, pas de déceptions. » (p. 64). Mais un jour, Angelica, sa copine, fait tout un discours à table alors que le sujet est tabou chez les parents de François. « […] On croit sentir encore la bête trembler. J’ai le sentiment qu’elle n’a pas fini de mourir. […] C’est pour cela que je ne tue pas mes animaux. La chair a de la mémoire. Elle continue de murmurer longtemps après la mort. Le temps n’a pas passé. Elle se souvient d’avoir hurlé. Hurlé à la mort. » (p. 87).

Quand j’ai reçu ce livre, dans le cadre des 68 premières fois 2017 – session d’automne, je vous en ai parlé ici. Le thème, difficile pour moi qui ne mange pratiquement plus de viande depuis des années (et encore de moins en moins), me… m’interloquait et j’ai carrément mis de côté mes deux lectures du weekend pour me plonger dans ce roman. C’était peut-être aussi pour le lire rapidement et… m’en débarrasser au plus vite, je ne sais pas trop. En tout cas, j’ai un jour préféré savoir et j’ai agi dans mon alimentation en toute connaissance de cause. Mais j’ai dû faire plusieurs arrêts tant ma lecture était empêchée, mes yeux et mes nerfs étant mis à rude épreuve…

Les liens du sang, c’est l’histoire d’une famille, ouvrière, pauvre, ne sachant pas comment communiquer (François a une sœur aînée partie depuis longtemps mais qui ne se gêne pas pour lui faire la morale), vivant presque dans l’indifférence les uns des autres, sans affection, sans haine, sans heurts. François est fragile, un peu lâche (c’est lui qui le dit), rêveur, il a été dépossédé de sa vie… Mais, après la mort du père, le travail devient dégoût et horreur quotidienne pour François d’autant plus quand il est témoin de la brutalité de ses collègues, que le directeur ne veut rien (sa)voir, que le rendement est infernal et que le directeur fait augmenter la cadence… Il en est de même pour la lecture, c’est violent, insoutenable, du moins ce qui se passe dans les abattoirs est insoutenable, je n’ose dire inhumain car cette façon de (mal)traiter les animaux est tellement humaine (et quand on voit les chiffres d’abattage, c’est… immonde !). Quant au roman, lui, il est très littéraire, profond, intense, réaliste, brutal, engagé et c’est ça aussi qui fait cette violence, cette fureur, cette envie de vomir, de tout casser, de fuir ! Et puis, il emmène le lecteur vers une secousse, un déclic, une issue poétique. Vous ne regarderez plus votre morceau de viande de la même façon.

$^^^^^^^^^^^^^^^^^ : ça, c’est un message écrit par le matou, et il a raison, le petit trésor, tout ça, ce n’est que pour gagner de l’argent sur la peau d’animaux qui sont devenus esclaves…

Un auteur à suivre, avec son écriture à la fois brutale et poétique, je me demande bien quel sujet il abordera dans son deuxième roman.

Si ce thème vous intéresse, il y a L’été des charognes de Simon Johannin chez Allia (premier roman d’un tout jeune auteur) et Règne animal de Jean-Baptiste Del Amo chez Gallimard (Prix Livre Inter 2017), deux romans qui sont dans ma wishlist.

Une lecture pour les challenges 1 % rentrée littéraire 2017 et Défi Premier roman 2017. Je le mets aussi dans le Pumpkin Autumn Challenge dans le Menu 1 – L’automne frissonnant dans la catégorie Hurlons dans les bois : lire un livre angoisse, horreur ou thriller car, si ce roman n’est pas un roman d’horreur dans le sens classique du terme, il entre bien pour moi dans ce thème horreur et il est bien angoissant.

L’Étal de boucherie – Pieter Aertsen (1551)

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