Yaban (L’étranger) de Yakup Kadri Karaosmanoglu

Republication d’un ancien billet revisité

À l’heure où le monde littéraire parle d’Orhan Pamuk (très grand écrivain, bien entendu), j’aimerais vous faire découvrir un petit roman, sûrement peu connu, d’un autre romancier turc, mais de la génération précédente.

Yaban (L’étranger) de Yakup Kadri Karaosmanoglu, roman écrit en 1932 et traduit en français en 1989.

Traduit du turc par Ferda Fidan et préfacé par Nedim Gürsel (dont je viens de lire Voyage en Iran, la note de lecture arrive).

Édition Cent Pages, collection Unesco, février 1989, 215 pages, ISBN 2-906724-19-X (cette maison d’éditions fondée en 1987 s’est apparemment arrêtée en 2012).

Yakup Kadri Karaosmanoglu naît au Caire (Égypte) le 27 mars 1889 dans une famille ottomane. Il étudie le français et le Droit mais préfère se consacrer à sa passion, l’écriture. Il publie des nouvelles et des poèmes en prose dans plusieurs journaux d’Istanbul mais, suite à la défaite de l’empire ottoman en 1918 et à l’occupation de la Turquie par les Alliés, il préfère entrer dans la résistance et rejoindre les troupes kémalistes en Anatolie. En 1922, il publie un roman politique et social qui annonce la modernité de la Turquie, Kiralik konak (Demeure à louer) et en 1923, lorsque le gouvernement d’Atatürk est mis en place, on le retrouve député au parlement républicain puis il accepte sans grande motivation un poste de diplomate. Il fonde la revue Kadro, revue politique kémaliste et littéraire sociale, en 1932, avec quatre amis intellectuels de gauche. Après avoir consacré les dernières années de sa vie à rédiger ses mémoires de diplomate et d’homme de lettres, il meurt à Ankara (Turquie) le 13 décembre 1974. Il est considéré comme un des grands romanciers turcs de la première moitié du XXe siècle, bien qu’il soit aussi journaliste, poète, nouvelliste et dramaturge.

Yaban est certainement son œuvre la plus célèbre (en tout cas la première et seule traduite en français pour le moment) et a suscité une vive polémique lors de sa publication en Turquie puisque l’auteur a été accusé de « dénigrer le paysan turc ». Ce roman a été écrit et publié 10 ans avant L’étranger d’Albert Camus. En 1996, Yaban est adapté au cinéma par le réalisateur turc Nihat Durak, sous le même titre Yaban, j’aimerais bien voir ce film qui dure plus de deux heures trente (je l’ai trouvé ici mais il est en turc sans sous-titres !).

Mon résumé – Ahmet Celal est un jeune officier brillant mais amputé d’un bras au cours de la première guerre mondiale, il fuit Istanbul occupée par les Alliés et une vie citadine qu’il ne supporte plus. Il se retire dans un petit village de la steppe anatolienne et découvre avec horreur le monde rural. De leur côté, les paysans le considèrent comme un étranger dans son propre pays. En 1921, avec la guerre d’indépendance, il se dit que les Alliés arriveront inévitablement en Anatolie et décide de fuir à nouveau. Emine, la femme qu’il aime étant blessée, il est obligé de l’abandonner mais lui laisse un cahier. C’est le journal intime que cet homme tenait sur le cahier que les lecteurs peuvent lire et qui leur permet de découvrir une Turquie en plein bouleversement.

Mon avis – C’est un très beau roman que j’ai lu avec beaucoup de plaisir et qui m’a appris des choses sur la Turquie, sa ruralité d’un côté, sa transformation en pays moderne d’un autre côté. Je pense que c’est un roman réaliste et naturaliste (j’ai lu qu’il a été le précurseur des « romans de village »). Il est bien dommage que les autres œuvres de cet auteur ne soient pas traduites en français…

Si la littérature turque vous intéresse, vous pouvez lire non seulement Yakup Kadri Karaosmanoglu mais aussi Orhan Pamuk (Prix Nobel de Littérature en octobre 2006) et découvrir de nombreux autres écrivains sur le site de l’association (et également éditeur) À Ta Turquie, basée à Nancy (jeu de mot entre Ataturk et Ataturquie).

Autres romans de Yakup Kadri Karaosmanoglu – En 2008, Ankara aux éditions Turquoise (204 pages, 18 €, ISBN 9782951444805) et en 2009, Leïla fille de Gomorrhe aux éditions Turquoise (208 pages, 18 €, ISBN 978-2-9514448-3-6). À noter que cette maison d’éditions publient d’autres auteurs turcs dans la collection écriturques.

J’espère que ça vous donne des idées pour le Printemps de la littérature turque. Et ce roman va aussi dans 2022 en classiques, Bingo littéraire d’Hylyirio (n° 23, un livre adapté en film), Challenge lecture 2022 (catégorie 7, un livre dont la publication a fait scandale) et Voisins Voisines 2022 (Turquie).

Les classiques c’est fantastique ! #3

Après deux belles éditions : #1 en 2020-2021 (avec 18 billets pour 12 thèmes honorés sur 13 puisque j’avais raté le premier sur Zola) et #2 en 2021-2022 (avec 13 billets pour 9 thèmes honorés sur 12), Moka annonce Les classiques c’est fantastique ! #3, une très bonne nouvelle et encore des thèmes excellents.

Infos, logo (et logos des thématiques mensuels) et inscription chez Moka + le groupe FB. Les consignes sont de publier le billet le dernier lundi du mois (et si d’autres billets, les jours suivants de la semaine) et de garder le titre secret jusqu’à la publication.

Les thèmes mensuels

Mai : tour d’Europe (les grands classiques européens à l’honneur)

Juin : c’est dans l’Art ! (tout classique évoquant l’Art sous toutes ses formes, musique, peinture, sculpture)

Juillet : bord de mer ou grand large (on prend le large pour des lectures à travers lesquelles la mer ou l’océan ont une place essentielle)

Août : sur un air latino (chaleur et lectures qui chantent, direction la littérature classique d’Amérique du sud)

Septembre : friendship never dies ! (c’est la rentrée, l’heure de retrouver les amis dont on s’est éloignés durant l’été, alors mettons l’amitié à l’honneur à travers les grands textes littéraires)

Octobre : Victor H vs Marcel P. (après la saison 1 qui a vu s’affronter Balzac et Flaubert et les Marguerite, Duras vs Yourcenar, de la saison 2, nouvelle battle avec deux monstres sacrés de la littérature française, Victor Hugo & Marcel Proust)

Novembre : titre-prénom (un titre classique qui comporte un prénom dans son titre)

Décembre : l’appel du grand Nord (grand froid, grand Nord, Scandinavie, Sibérie, Alaska, Groenland, Canada… On sort les plaids et on se réchauffe au coin du feu en attendant le Grand Barbu ! Possibilité de choisir des auteurs et autrices classiques originaires de ces grandes terres du Nord ou des classiques s’y déroulant)

Janvier 2023 : jamais sans mon Steinbeck (il avait été plébiscité lors du mois consacré aux adaptations cinématographiques. Nous avons donc décidé de le mettre à l’honneur. Et puis, commencer l’année avec le grand John sonne assurément comme la plus belle résolution qu’on ait clairement envie d’honorer, non ?)

Février : les couples littéraires (mois tout à fait opportun pour se frotter (en tout bien tout honneur) aux couples célèbres en littérature. Au choix, parce que plus on est de fous/folles, plus on lit : histoire de couples célèbres, correspondances amoureuses entre auteurs et autrices, titres qui impliquent des couples d’écrivains connus. On va s’aimer en littérature. Beaucoup. Tout le temps. Ou au moins en février)

Mars : un mois rien que pour Virginia (mois de la journée internationale des droits des femmes, autrice à l’honneur en ce mois classique. Et cette année, il s’agit de lire celle qui divise tant, à savoir la grande Virginia Woolf)

Avril : époque victorienne (terminer cette année classique avec une véritable immersion dans l’époque victorienne. À nous la lecture des romans anglais publiés sous son règne pour ces jours d’avril qui marqueront aussi la fin de cette folle 3e saison !)

Vie et poésie de Taras Chevtchenko

Genres : littérature ukrainienne, poésie, classique.

Taras Hryhorovytch Chevtchenko (en ukrainien : Тара́с Григо́рович Шевче́нко) naît le 25 février 1814 (9 mars dans le calendrier grégorien) à Moryntsi (région de Tcherkassy, Ukraine) dans une famille paysanne. Il est orphelin jeune (sa mère meurt en 1823 et son père en 1825). Il devient serviteur à Vilnius (Lituanie) et son employeur l’envoie à l’université de Vilnius pour qu’il suive les cours du peintre Jan Rustem (1762-1835) puis à l’Académie impériale des Beaux-Arts de Saint-Pétersbourg avec les cours du peintre Evgeny Nikolaevich Chiriaev (1887-1945).

Taras Chevtchenko est poète, peintre, ethnographe et humaniste. Il est considéré comme le plus grand poète romantique de langue ukrainienne. Il est aussi une figure emblématique dans l’histoire de l’Ukraine puisqu’il marque le réveil national du pays au XIXe siècle. Sa vie et son œuvre font de lui une icône de la culture de l’Ukraine et de la diaspora ukrainienne au cours des XIXe et XXe siècles. La principale université ukrainienne porte son nom depuis 1939, c’est l’Université nationale Taras-Chevtchenko à Kiev fondée en 1834 (photo ci-dessus, dans quel état est-elle maintenant ?…).

Sa vie n’est pas de tout repos, il recueille pour la Commission d’archéologie de Kiev les monuments historiques et les traditions folkloriques de l’Ukraine mais ses poèmes satiriques et ses idées politiques subversives (il milite pour l’abolition du servage et l’égalité sociale) déplaisent au tsar Nicolas Ier qui lui interdit d’écrire et de peindre… Il est alors exilé (d’abord à Orenbourg près de la mer Caspienne puis près de la mer d’Aral au Kazakhstan puis à nouveau au bord de la mer Caspienne à Novopetrovskoïe). Mais cela lui permet d’étudier les Kazakhs et il écrit et peint en cachette.

Il laisse une œuvre culturelle, littéraire (248 poèmes) et artistique ainsi que la création de l’alphabet ukrainien (mille ans après la création de l’alphabet cyrillique). Il meurt le 26 février 1861 (10 mars dans le calendrier grégorien) à Saint-Pétersbourg (Russie), surveillé par la police du tsar.

Suite à la parution de son premier recueil de poèmes, Kobzar (en ukrainien Кобзар) en 1840, il est surnommé Kobzar qui signifie barde, c’est-à-dire un artiste qui chante en s’accompagnant de la kobza (ancien instrument de musique d’Europe de l’Est)… même s’il ne jouait pas de cet instrument !

Extraits de quelques-uns de ses poèmes

Le Caucase (1845) traduit par Eugène Guillevic. Terriblement d’actualité ! « Notre âme ne peut pas mourir, / La liberté ne meurt jamais. […] La vérité se lèvera ! / La liberté se lèvera ! […] Mais les rivières pour l’instant / Coulent toutes pleines de sang. […] Beaucoup de soldats y sont morts. / Combien de pleurs ? Combien de sang ? […] Luttez ; vous vaincrez ; Dieu vous aide ! / Avec vous sont la vérité, / La liberté sacrée, la gloire ! ».

Le soir (1876), traduit par Émile Durand pour la Revue des Deux Mondes (3e période, tome 15, p. 941). « La mère, autour de la maison, / A couché les petits enfants ; / Elle-même dort près d’eux. / Tout bruit s’éteint… Seuls, la jeune fille / Et le rossignol veillent encore. » Bien que la construction de cette poésie soit différente, elle me fait un peu penser à un haïku.

Marianne (1876), traduit par Émile Durand pour la Revue des Deux Mondes (3e période, tome 15, p. 942-944). Marianne est fille unique, belle, et sa mère veut la marier mais elle voit Pètre, un Cosaque, en cachette. « Pourquoi pleures-tu, mon bel oiseau ? lui demandait Pètre. Elle le regardait, et, souriante : – Je n’en sais rien moi-même ! – Tu penses peut-être que je t’abandonnerai ? Non, j’irai avec toi et je t’aimerai tant que je vivrai. »

Le testament (1921), traduction anonyme. « Quand je mourrai, enterrez-moi / Dans une tombe au milieu de la steppe / De ma chère Ukraine, / De façon que je puisse voir l’étendue des champs, / Le Dniéper et ses rochers, / Que je puisse entendre / Son mugissement puissant. ».

Le destin (sans date), traduit par Myroslawa Maslow. « Nous n’avons pas été sournois, / Nous avons marché tout droit, nous n’avons pas / Un seul grain de mensonge avec nous… ».

L’Hérétique (Jan Hus) (sans date), traduit par Sophie Borschak et René Martel. « Des flots de sang coulèrent, / Éteignirent l’incendie, / Et les Germains se partagèrent / Les tristes décombres / Et les orphelins. […] Mais, dans les décombres de jadis, / L’étincelle de fraternité couvait. / Elle couvait, elle attendait / Des mains fortes et hardies. / Elles vinrent. Alors jaillit, / Du plus profond des cendres, / La belle flamme, le cœur hardi, / Les yeux d’aigle intrépides. / Tu as allumé, Ô sage, / Le flambeau de la liberté / Et de la vérité. » Jan Hus (1372-1415) est un théologien et réformateur religieux tchèque qui fut excommunié, condamné pour hérésie et brûlé sur le bûcher. Il est considéré comme le précurseur du protestantisme.

Il est possible de lire la poésie de Taras Chevtchenko dans Œuvres choisies (DNIPRO, 1978, 320 pages, traduction d’Henri Abril, Nina Nassakina et Cazimir Szymanski, version bilingue et illustrée) et dans Kobzar (Éditions Bleu et Jaune, 2015, 130 pages, traduction et annotations de Darya Clarinard, Justine Horetska, Enguerran Massis, Sophie Maillot et Tatiana Sirotchouk).

Et pour finir, le portrait d’Ira Frederick Aldridge (1807-1867), acteur sénégalais-américain, un des plus grands interprètes du théâtre de William Shakespeare, que Taras Chevtchenko a réalisé au pastel en 1858 (il a rencontré l’acteur lors de sa tournée européenne qui l’a conduit jusqu’en Russie). Vous pouvez voir d’autres peintures de Chevtchenko sur WikiArt.

J’espère que ce billet vous a plu et je le dépose dans les challenges 2022 en classiques et Les classiques c’est fantastique #2 (le thème d’avril est « les enfants du siècle », ici le XIXe siècle) et Les textes courts.

Les Romantiques de Benjamin Chaud et Cécile Coulon

Les Romantiques, 60 classiques de la littérature en version érotique de Benjamin Chaud et Cécile Coulon.

Robert Laffont, octobre 2021, 128 pages, 21 €, ISBN 978-2-22125-349-6.

Genres : beau livre, classiques, dessin, érotisme, humour.

Benjamin Chaud naît le 29 janvier 1975 à Briançon (Hautes-Alpes). Il étudie à l’École des arts Appliqués de Paris et à l’École supérieure des arts décoratifs de Strasbourg. Il est illustrateur et auteur de littérature jeunesse (la Fée Coquillette, les Petits Marsus, Pomelo, Taupe et Mulot… pour lesquels il reçoit plusieurs pirx) mais Les Romantiques est un livre pour les adultes. Plus d’infos sur sa page FB.

Cécile Coulon naît le 13 juin 1990 à Saint Saturnin dans le Puy de Dôme (en Auvergne). Elle publie son premier roman à l’âge de 16 ans (Le voleur de vie, éditions revoir). Elle étudie le cinéma, hypokhâgne et khâgne (Lycée Blaise Pascal à Clermont-Ferrand) et les lettres modernes. Elle reçoit des prix littéraires pour ses romans et sa poésie. Elle est romancière, nouvelliste, dramaturge et poétesse. Plus d’infos sur sa page FB.

« Quand il s’agit d’amour, de sexe et de littérature, il n’existe pas de petites espérances. » (2e de couverture et p. 64). La Bible, L’Odyssée, Les mille et une nuits, La divine comédie, Gargantua, Roméo et Juliette « Y a du monde au balcon. » (p. 16) !, Le songe d’une nuit d’été, Hamlet, Don Quichotte, Dom Juan, Gulliver, Robinson Crusoé, Candide, Justine ou les malheurs de la vertu, Les liaisons dangereuses, Le rouge et le noir, Les illusions perdues, Les trois mousquetaires, et même Moby Dick, le Capital et plusieurs autres, autant de classiques revisités par Cécile Coulon (texte) et Benjamin Chaud (dessin), le tout de façon subtile, amusante et érotique. Bien sûr, c’est coquin et tellement drôle ! Mon dessin préféré est page 115 sur Autant en emporte le vent.

Une lecture spéciale pour Les classiques c’est fantastique #2 (le thème de février est ‘les bijoux indiscrets’ que je mets aussi dans 2022 en classiques, Les adaptations littéraires et Challenge lecture 2022 (catégorie 32, un livre dont les initiales de l’auteur se suivent dans l’alphabet).

Et je vous parle de l’expo jeudi !

Défi du 20 février 2022

Après une première année de l’atelier d’écriture Le défi du 20 en 2021, je continue avec les nouvelles consignes et le nouveau joli logo coloré (créé par Soène) chez Passiflore, où vous pouvez consulter toutes les infos.

En janvier, c’était 1 peintre, eh bien en février, c’est 2 poètes. Avec le Nouvel an lunaire (faussement appelé Nouvel an chinois) et le printemps qui arrive, j’ai envie de vous parler de 2 poètes japonais, des haïkistes, c’est-à dire des poètes qui écrivent des haïkus.

Déjà, je dois vous expliquer ce qu’est un haïku, n’est-ce pas ? C’est un poème très court, en 3 vers construits chacun de 5 puis 7 puis 5 syllabes ce qui fait au total 17 syllabes (ou mores). Le haïku contient absolument un élément de saison (le kigo) sinon ce n’est pas un haïku mais un moki (c’est qu’au Japon, tout est codifié, la poésie, la peinture, le thé, etc.).

Je ne vais pas vous parler à nouveau de Buson, je vais choisir deux autres haïkistes mais quand même parmi les plus connus pour ne pas vous perdre.

Bashô 芭蕉 (qui signifie ‘bananier’, de son vrai nom MATSUO Bashô, connu donc sous son prénom, ce qui est rare pour les Japonais qui utilisent systématiquement le nom de famille), naît en 1644 à Iga-Ueno (préfecture de Mie, au sud-est de l’île Honshû). Il meurt le 28 novembre 1694 à Ôsaka (région du Kansai sur l’île Honshû). Il n’a alors que 50 ans mais il laisse à la postérité des poèmes, des carnets de voyages et une école de poésie.

Bashô, Buson, Issa et Shiki sont les quatre grands haïkistes classiques japonais parce que chacun a apporté une évolution au haïku. Petit retour en arrière : au XVIe siècle, Sôkan est célèbre pour ses haïkus comiques (voire vulgaires). Au XVIIe siècle, Bashô crée une nouvelle forme de haïku (le style s’appelle shôfû), plus dans la contemplation et l’émotion de l’observation de la Nature et des éléments naturels, bref des poèmes tout en subtilité et beauté simple (mais cela n’empêche pas l’humour). C’est que Bashô pratique le bouddhisme Zen et qu’il fonde une école de poésie (dans son ermitage de Kukagawa dès 1680). Il est aussi auteur de carnets de voyages, agrémentés de haïkus, dont le plus célèbre est Le chemin étroit du Bout-du-Monde (Oku no hosomichi 奥の細道 / おくのほそ道) rédigé en haïbun (mélange de haïkus et de prose poétique) après un voyage au printemps 1689. Six recueils de poèmes sont parus entre 1672 et 1694, ainsi que sept recueils de poèmes en kasen (Bashô et les élèves de son école) entre 1684 et 1698, et sept journaux de voyages entre 1685 et 1694 dont plusieurs sont heureusement traduits en français (recueils ou anthologies, parfois en édition bilingue). Parmi ses haïkus les plus connus, le très beau Paix du vieil étang / Une grenouille plonge / Bruit de l’eau.

Passons maintenant Buson et Issa (nés au XVIIIe siècle) pour découvrir Shiki (XIXe siècle).

Shiki 子規 (qui signifie ‘petit coucou’), de son vrai nom Masaoka Tsunenori (donc connu lui aussi sous un prénom de plume), naît le 17 septembre 1867 à Matsuyama (préfecture d’Ehime, île Shikoku) dans une famille de samouraïs. Lorsqu’il étudie la littérature à Tôkyô, il rencontre l’écrivain Natsume Sôseki. Shiki est non seulement poète mais aussi critique littéraire, journaliste dès 1892 et fondateur de la revue littéraire Hototogisu en 1897 (Hototogisu signifie ‘Coucou’ et la revue a perduré après sa mort). Auteur de haïkus (fin du XIXe siècle mais qui influenceront le XXe siècle), Shiki est considéré comme un théoricien qui a rénové le haïku et a innové avec le tanka (poème similaire au haïku mais sans rimes et contenant 31 mores sur cinq vers). De plus, il rompt (vous avez compris que l’histoire du haïku est faite de ruptures et d’innovations) avec le romantisme du XVIIIe siècle et privilégie la Nature et la liberté, il est donc le fondateur du haïku moderne. Il meurt le 19 septembre 1902 à Tôkyô, il n’a que 35 ans, mais il laisse une œuvre importante (25000 haïkus, des monographies…) et il existe des éditions françaises (recueils, anthologies, certaines en édition bilingue). Parmi ses haïkus, voici Dites-leur / que j’étais un mangeur de kakis / qui aimait les haïkus !

Je mets ce billet un peu spécial dans les challenges 2022 en classiques et Les textes courts.

J’espère que ce voyage poétique au Japon vous a plu et qu’il vous aura donné envie de (re)découvrir le haïku. Les autres billets à consulter chez Passiflore et rendez-vous le 20 mars avec le thème 3 chanteurs (ci-dessous, le tableau des thèmes pour l’année).

Howl d’Allen Ginsberg

Je ne savais pas du tout quoi lire pour Les classiques c’est fantastique avec le thème de janvier « chroniques des gros(ses) dégueulasses », déjà je ne percutais pas bien le thème, je pensais à de la littérature pornographique mais je n’en avais pas envie… Je remercie Fanny qui m’a donné quelques idées (samedi soir, j’ai dû faire vite). J’en ai sorti ce poème : Howl d’Allen Ginsberg que j’ai dû lire en anglais parce qu’en français je n’ai trouvé que le début et des extraits (c’est qu’il n’est pas encore tombé dans le domaine public).

Howl ou Howl for Carl Solomon est un long poème en prose écrit en 1954-1955, lu durant la Six Gallery Reading (le 7 octobre 1955) à San Francisco, et publié en 1956 par le poète et activiste Lawrence Ferlinghetti cofondateur de City Lights Books (édition et librairie qui existent toujours). Howl contient trois parties et il est disponible en anglais sur SprayBerry et sur Poetry Foundation mais aussi sur Wikipedia avec des explications (toujours en anglais). Il est édité en France par Christian Bourgois (96 pages).

Voici ce que dit Wikipédia d’Allen Ginsberg : « Irwin Allen Ginsberg, né le 3 juin 1926 à Newark et mort le 5 avril 1997 à New York, est un poète américain, membre fondateur de la Beat Generation, du mouvement hippie et de la contre-culture américaine. Ses prises de position homosexuelles, pacifistes et bouddhistes lui valurent de fréquents démêlés avec la justice. Son œuvre, scandaleuse dans les années 1960, fut récompensée à partir des années 1970. »

Scandale littéraire, censure, interdiction, condamnation pour obscénité, arrestation de l’auteur… C’est que Howl est écrit dans un langage cru et parle non seulement de sexe mais aussi d’homosexualité, d’alcool, de drogue (marijuana, LSD, amphétamines, opium), etc. Il critique la politique, la religion, le comportement du gouvernement et les agissements du corps médical en particulier en hôpital psychiatrique (ce qu’a subi Carl Solomon au Rockland Psychiatric Center).

De plus Ginsberg milite contre la guerre du Viêtnam, son père est Juif et sa mère est militante communiste, il préfère être bouddhiste et hindouiste (imaginez dans l’Amérique des années 50 !).

Cofondateur de la Beat Generation (expression créée par Jack Kerouak en 1948) avec Jack Kerouac, William S. Burroughs rejoints par Gregory Corso, Ginsberg – et Burroughs avec Le festin nu – ont dû faire face à des procès en obscénité mais c’est ce qui permit finalement la reconnaissance de ce mouvement artistique et littéraire voire politique dans cette Amérique puritaine qui refuse la libération sexuelle, l’homosexualité et les pensées libertaires.

Beatniks, hippies, jazz, pop music, liberté individuelle, culture underground, mouvement gay… des courants reconnus maintenant mais décriés fin des années 50 et dans les années 60. Et vous vous doutez que Ginsberg et ses copains étaient fortement surveillés par le FBI puisque considérés comme dégénérés et dangereux.

J’avoue que c’est un tantinet nébuleux pour moi (il y a de nombreuses références que je ne connais pas…) mais c’est intéressant à découvrir parce que cette Beat Generation a enrichi la culture américaine (voire mondiale, occidentale en tout cas) surtout au niveau littéraire et musical.

Voilà, je n’aurais pas mis ça de moi-même dans le thème « gros dégueulasses » (qui me faisait plutôt penser à Sade et confrères) mais je suis contente de participer à ce premier thème de l’année pour Les classiques c’est fantastique, même de façon succincte (c’est que je n’ai pas lu le recueil de poèmes en entier, pas disponible légalement sur le Web, simplement Howl). Les billets de Moka, Mag, Natiora, Lolo Coste, Lili, Mumu, Margot, Fanny, Madame lit, Alice, Katell, L’ourse bibliophile et Fanny (pages versicolores).

Il existe un film, Howl, réalisé par Rob Epstein et Jeffrey Friedman, sorti en salles en 2010 aux États-Unis et en 2012 en France. C’est un film dramatique et biographique sur Allen Ginsberg joué par James Franco. Le film raconte l’enfance de Ginsberg, le poème Howl (en animation), le procès contre Howl et son auteur et un entretien avec Ginsberg après le procès.

Spell, une chanson de Patti Smith, est inspirée de Howl (vidéo sous la bande annonce du film).

Je mets ce billet dans 2022 en classiques, Les adaptations littéraires et Les textes courts.

2022 en classiques avec Blandine et Nathalie

Après Cette année je (re)lis des classiques (2018, 2019, 2020) et 2021, cette année sera classique, le challenge change encore de nom mais ça ne me dérange pas puisque je vais continuer à lire des classiques et à les partager ! Et puis, le nom est plus simple, plus percutant, je trouve. Voici donc 2022 en classiques pour cette 5e édition (et ma 5e participation).

L’objectif est toujours de lire des classiques (parus avant 1970) entre le 1er janvier et le 31 décembre 2022. Des romans, pièces de théâtre, lectures en audio et leurs adaptations en BD, manga, jeunesse, films, séries.

Il n’y a plus de paliers (nombre de livres à atteindre) mais sont prévus des mois thématiques (en lien avec d’autres challenges) et des lectures communes.

Infos, logos et inscription chez Blandine et chez Nathalie.

Mes lectures pour ce challenge

1. L’ex-magicien de la taverne du Minho et autres nouvelles de Murilo Rubião (L’arbre vengeur, 2021, Brésil)

2. Howl d’Allen Ginsberg (1955, États-Unis)

3. La messe de l’athée d’Honoré de Balzac (numérique, 1836, France)

4. Haïkus de Bashô et de Shiki (pour le Défi du 20 février 2022) (17e et 19e siècles, Japon)

5. Les Romantiques, 60 classiques de la littérature en version érotique de Benjamin Chaud et Cécile Coulon (Robert Laffont, 2021, France)

6. Dans la tête de Sherlock Holmes, 2 – L’affaire du ticket scandaleux de Cyril Lieron et Benoit Dahan (Ankama, 2021, France), adaptation BD de Sherlock Holmes

7. Vie et poésie de Taras Chevtchenko (1814-1861, Ukraine)

8. Yaban (L’étranger) de Yakup Kadri Karaosmanoglu (Cent Pages, 1989, Turquie, 1932)

L’étranger de Jacques Ferrandez d’après l’œuvre d’Albert Camus

L’étranger de Jacques Ferrandez d’après l’œuvre d’Albert Camus.

Gallimard, collection Fétiche, avril 2013, 136 pages, 19 €, ISBN 978-2-07064-518-3.

Genres : bande dessinée française, adaptation d’une œuvre littéraire.

Albert Camus naît le 7 novembre 1913 en Algérie, dans une famille pauvre en partie bordelaise en partie ardéchoise. Il perd son père en octobre 1914 (dans la bataille de la Marne) et sa mère, en partie sourde, ne sait ni lire ni écrire. Heureusement, il y a des rencontres : Gustave Acault, un oncle anarchiste et voltairien, Louis Germain, un instituteur avisé et dévoué (le discours du prix Nobel lui fut dédié), Jean Grenier, écrivain et philosophe, Edmond Charlot, éditeur, André Malraux, écrivain et homme politique, etc. Deux jours après l’explosion de la bombe à Hiroshima (août 1945), il est le seul intellectuel occidental à dénoncer l’usage de la bombe atomique (éditorial publié dans Combat). Mort le 4 janvier 1960 dans un accident de voiture, Albert Camus laisse une œuvre conséquente, avec ses théories sur l’absurde (le bonheur n’est-il pas tout simplement de vivre sa vie malgré son absurdité ?), sur la révolte intelligente et ses limites (la fin ne justifie pas les moyens), avec des essais (le premier date de 1936), des pièces dont Les Justes (1949), des romans dont les célèbres L’étranger (1942), La peste (1947), La chute (1956), quelques nouvelles, ses correspondances, plusieurs préfaces et des articles. Il existe une Société des études camusiennes qui édite la revue Présence d’Albert Camus.

Jacques Ferrandez naît le 12 décembre 1955 à Alger dans une famille d’origine espagnole qui quitte l’Algérie 3 mois après (sa naissance) pour s’installer à Nice (France). Il étudie les Arts décoratifs, il est auteur, dessinateur et débute sa carrière en 1978 (magazines, adaptations d’œuvres littéraires, bandes dessinées). Il aime l’Histoire, les romans noirs et le jazz (il est contrebassiste). Parmi ses titres, Les enquêtes du commissaire Raffini (4 tomes entre 1980 et 1988), Carnets d’Orient (10 tomes entre 1987 et 2009), entre autres.

Alger. Meursault est employé de bureau. Lorsqu’un télégramme lui apprend que sa mère est décédée, il se rend à « l’asile de vieillards de Marengo, à 80 km d’Alger » (p. 6). Il fait très chaud mais, après avoir veillé sa mère, il accepte une tasse de café au lait proposée par le concierge, un Parisien. De retour à Alger, il revoit Marie Cardona et ils vont au cinéma voir Le Schpountz avec Fernandel avec la fameuse réplique sur plusieurs tons « Tout condamné à mort aura la tête tranchée » (p. 28-29). Puis son voisin, Raymond Sintès, qui veut se venger de sa petite amie qui abuse de sa gentillesse (hum, hum…), lui demande d’écrire une lettre pour lui et de menus services… Le patron de Meursault a « l’intention d’installer un bureau à Paris pour traiter sur place directement avec les grandes compagnies » (p. 53) et propose le poste au jeune homme mais ça lui est égal, il ne veut pas changer de vie.

Alors qu’il est à la plage avec Marie et des amis, deux Arabes dont parmi eux le frère de la jeune femme que Raymond Sintès moleste, les attaquent. « Attention, il a un couteau ! » (p. 65). Plus tard, Meursault tire avec le pistolet que Sintès lui a confié. Il est jeté en prison. « Qu’est-ce que tu as fait ? – J’ai tué un Arabe. » (p. 76).

Le juge est horrifié par son manque d’empathie et son refus de demander pardon à Dieu. « Aujourd’hui, le gardien m’a dit que j’étais là depuis cinq mois… Je l’ai cru, mais je n’ai pas compris. » (p. 93). Malgré les témoins de la défense, le procès est à charge contre Meursault… C’est son caractère, son comportement qui est jugé, le fait qu’il parle peu, qu’il ait mis sa mère dans un asile (car il n’avait pas les moyens de s’occuper d’elle et de la faire soigner), qu’il ne croit pas en Dieu, qu’il ait des relations avec une jeune femme avant le mariage, etc. plus que le fait d’avoir tué un homme. Il est finalement condamné à mort. « J’écoute mon cœur. Je ne peux imaginer que ce bruit qui m’accompagne depuis si longtemps puisse cesser. » (p. 122).

Jacques Ferrandez s’empare de cette histoire poignante d’Albert Camus et en fait une superbe (et respectueuse) bande dessinée, aux couleurs chaudes et lumineuses, avec des personnages et des décors parfaitement imaginés. Meursault est jugé et condamné pour son côté insensible mais un homme est mort… Albert Camus voulait (dé)montrer l’absurdité de ces deux événements. Je rajouterai d’anciennes chroniques de lectures d’Albert Camus plus tard. En attendant, je vous invite à (re)lire cet auteur sincère et intègre.

Une lecture pour Les classiques c’est fantastique #2 (le thème d’août est de l’écrit à l’écran en passant par les cases) que je mets aussi dans 2021, cette année sera classique, BD, Challenge de l’été #2 (Algérie), Des histoires et des bulles (catégorie 3, un roman graphique) et À la découverte de l’Afrique (Algérie).

Les autres classiques chez Moka.

La cité du Soleil de Tommaso Campanella

La cité du Soleil de Tommaso Campanella.

Lu en numérique, 80 pages. La città del Sole ou Civitas Solis en latin. Il existe des éditions récentes en français : chez Mille et une nuit (2000, 96 pages) ci-contre et chez Aden (2016, 200 pages) ci-dessous.

Genres : littérature italienne, roman utopique.

Tommaso Campanella naît le 5 septembre 1568 à Stilo en Calabre (sud de l’Italie). Alors que sa famille est analphabète, il étudie chez les Dominicains. En 1590, il publie Philosophia Sensibus Demonstrata (théories naturalistes), il est alors accusé d’hérésie et emprisonné. À sa libération, il parcourt l’Italie, rencontre Galilée (qu’il défend), essaie de renverser le pouvoir espagnol en place en Italie et il est à nouveau condamné pour hérésie et emprisonné. Il rédige plusieurs livres dont La cité du Soleil en 1602 (version publiée en 1604) qu’il réécrit en 1613 (version publiée en 1623). Après sa libération, en 1629, il se réfugie en France et meurt le 21 mai 1639 à Paris.

Sous-titré Idée d’une république philosophique, ce roman est un dialogue entre Le Grand Maître des Hospitaliers et un hôte, un capitaine de vaisseau génois.

« L’Hospitalier – Raconte-moi, de grâce, toutes les particularités de ce voyage. » (p. 2).

« Le Génois – Tu sais déjà comment j’ai fait le tour du monde, et comment, étant parvenu à Taprobane, je fus contraint de descendre à terre, où, par crainte des habitants, je me cachai dans une forêt ; après l’avoir traversée je me trouvai dans une grande plaine, sous l’Équateur. […] Je me vis tout-à-coup au milieu d’une troupe nombreuse d’hommes et de femmes armés. La plupart d’entre eux parlaient notre langue. Ils me conduisirent aussitôt à la cité du Soleil. » (p. 2-3).

La Cité est immense, divisée en sept cercles avec des enceintes intérieures (imprenables) et comportant quatre portes (une à chaque point cardinal). Des corniches, des colonnes, des terrasses, des portiques, des escaliers… Il est regrettable que des illustrations n’accompagnent pas le texte. Mais le lecteur peut aussi imaginer !

L’Hospitalier est très curieux de la cité et de son gouvernement. Le souverain de cette cité est Soleil, pour les Européens c’est un Métaphysicien. Il est assisté par trois chefs, Pon, Sin et Mor, leurs noms signifiant Puissance (affaires de la guerre et de la paix), Sagesse (arts et sciences) et Amour (unions, éducation des enfants, médecine, agriculture et tout le nécessaire pour le bien-être de la population et des générations futures).

Ce peuple possède un langage (et il a même de nombreux interprètes qui connaissent les autres langues), une écriture et de grandes connaissances (en particulier de la faune, de la flore, de la géographie, de l’astronomie mais aussi du reste du monde, de ses grand noms et aussi… de ses défauts et problèmes !).

Le Génois décrit une société idéale où hommes et femmes sont égaux et apprennent les mêmes choses, où les enfants étudient tous le même programme, où tout le monde est traité de façon égale et reçoit ce dont il a besoin, une société sans jalousie, sans égoïsme, sans criminalité, sans oisiveté. Mais cette société des Solariens est-elle parfaite ?

Par contre, ça, ça me plaît bien : « Dans la cité du Soleil, […] les magistratures, les arts, les travaux et les charges étant également distribués, chacun ne travaille pas plus de quatre heures par jour. Le reste du temps est employé à étudier agréablement, à discuter, à lire, à faire et à entendre des récits, à écrire, à se promener, à exercer enfin le corps et l’esprit, tout cela avec plaisir. » (p. 33).

Au niveau de la religion, les Solariens connaissent les religions et les philosophies du monde mais ils ont leurs propres croyances. « Les Solariens attendent donc la rénovation du monde, et peut-être aussi sa destruction. Ils disent qu’il est fort difficile de décider si le monde a été créé de rien, ou des débris d’autres mondes, ou tiré du chaos ; mais ils ajoutent qu’il est vraisemblable, ou plutôt certain qu’il n’exista pas de toute éternité. » (p. 64) et « Sans les adorer, ils honorent le soleil et les étoiles, comme des êtres vivants et comme les statues, les temples, les autels animés de Dieu. » (p. 65).

Ce roman métaphysique analyse la vie, la foi, le péché, la « loi naturelle », le libre-arbitre, la vie collective et L’Hospitalier en est émerveillé ! « Dieu ! que de subtilité ! » (p. 68). À noter que deux passages parlant d’astrologie de façon inintelligible ou très obscure ont été retirés. D’ailleurs Campanella est méprisé par certains de ses contemporains (en particulier par Descartes qui refuse de le rencontrer) parce qu’il utilise trop l’astrologie. Il est pourtant un précurseur du socialisme utopique (il est influencé par les idées de Platon) et La cité du Soleil est une des premières utopies littéraires (Thomas More et Rabelais ayant précédé Campanella). Il a inspiré Ernst Jünger pour son Heliopolis en 1949. Vous pouvez lire une très bonne analyse de La cité du Soleil par Constance Mercadante dans Cahiers d’études romanes.

Pour le challenge Les classiques c’est fantastique #2, le thème de juillet est « on dirait le Sud » (littérature italienne, portugaise, espagnole, du bassin méditerranéen…) et je n’avais à ma disposition ni L’ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche de Miguel de Cervantes (paru en 1605-1615 en Espagne) que je n’ai jamais lu ni Les aventures de Pinocchio de Carlo Collodi (je voulais relire ce roman de 1881) alors je me suis tournée vers un autre classique italien que je ne connaissais pas, La cité du Soleil de Tommaso Campanella (1602).

Je mets également cette lecture dans 2021 cette année sera classique, Challenge de l’été #2 (l’auteur est Italien mais emmène son lecteur sur l’île de Ceylan), Littérature de l’imaginaire #9, Petit Bac 2021 (catégorie Météo pour Soleil), S4F3 #7 et Les textes courts.

Little Nemo 1905-2005 – Un siècle de rêves

Little Nemo 1905-2005 – Un siècle de rêves.

Les impressions nouvelles, Hors collection, septembre 2005, 104 pages, 28 €, ISBN 978-2-87449-000-8.

Genres : bande dessinée, dessins de presse, classique.

Ouvrage collectif avec David B, Igort, Jean-Philippe Bramanti, Dylan Horrocks, Craig Thompson, Katsuhiro Otomo, Peter Maresca, Gilles Ciment, Marc-Antoine Mathieu, Miguelanxo Prado, Lorenzo Mattotti, Mœbius, Art Spiegelman, Serge Tisseron, Jacques Samson, François Schuiten, Thierry Smolderen, Pierre Sterckx, Frédéric Boilet, Thierry Groensteen, Benoît Peeters, Pierre Fresnault-Deruelle, Jean-Marie Apostolidès.

Winsor McCay naît le 26 septembre soit en 1867 (au Canada, selon les archives de recensement), soit en 1869 (ce qui est inscrit sur sa tombe) soit en 1871 à Spring Lake dans le Michigan (aux États-Unis, ce qu’il déclarait). Il étudie en tout cas l’Art à Chicago (Illinois) et à l’Université d’Eastern Michigan. Il est doué pour le dessin et particulièrement pour les perspectives architecturales. Il meurt le 26 juillet 1934 à Brooklyn (New York, États-Unis). Ses œuvres les plus connues sont Le petit Sammy éternue (1904-1906), Cauchemars de l’amateur de fondue au Chester (1904-1913), Little Nemo in Slumberland (1905-1914) et des films d’animation comme Little Nemo (1911) et Gertie le dinosaure (1909).

Little Nemo naît en couleurs le 15 octobre 1905 « dans le supplément du dimanche d’un des plus fameux quotidiens américains, le New York Herald. » (p. 5, préface de Benoît Peeters). Winsor McCay est un précurseur non seulement de la bande dessinée mais aussi de l’animation.

Nemo et son petit cheval de la nuit, Semnus, explorent le monde des rêves, « le paysage intérieur des rêves » dit Art Spiegelman (p. 6) qui considère que McCay a créé un chef-d’œuvre méconnu. Le dernier Little Nemo paraît en 1927 puis il est oublié jusque dans les années 70…

Cette bande dessinée d’hommage pour le centenaire (1905-2005) mélange des dessins de presse de McCay (en VO) en noir et blanc ou en couleurs, des planches hommages de dessinateurs illustres (voir leurs noms ci-dessus), il y a une biographie et des infos très intéressantes par Thierry Smolderen (p. 9-17) et des photos d’archives.

« Je rêvais encore ! J’aimerais dormir. Sans presque jamais me réveiller. » (planche de Jean-Philippe Bramanti, p. 8).

Parmi mes hommages préférés, celui de David B. « Je dois noter tous ces rêves avant de les oublier. » (p. 19), le strip géant de François Schuiten, le dessin pleine page de Moebius et celui de Miguelanxo Prado.

Il y a même des poèmes (de Jan Baetens, p. 43). Et Igort a réalisé une grande fresque dépliante, un strip géant de 4 pages.

Chacun, dans son style, dans son univers, a rendu hommage à McCay et à Little Nemo que je ne connaissais que de noms.

En fin de volume, « Autres Nemos, autres rêves » par Peter Maresca avec Billy Make Believe de H.E. Homan, Danny Dreamer de Clare Briggs, Drowsy Dick’s Dime Novel Dream de Charles Reese, Bad Dream Bill ou Happy Hooligan que je ne connais pas mais qui sont soit des pionniers soit des imitations (dont McCay ne s’offusque d’ailleurs pas).

« Il aurait fallu deux vies à Winsor McCay : celle qu’il vécut pour accomplir son immense œuvre de dessinateur de presse, une autre pour se consacrer pleinement à l’art dont il a bâti presque seul les fondations : le cinéma d’animation. » (Gilles Ciment, p. 82).

Little Nemo 1905-2005 – Un siècle de rêves est une très belle bande dessinée à la fois hommage, historique, biographique et une anthologie est parue pour le centenaire : Little Nemo in Slumberland – So many splendid Sundays chez Sunday Press.

Pour le challenge Des histoires et des bulles, la catégorie 27 demande un recueil de dessins de presse et j’avais pensé à Mana Neyestani mais j’ai déjà rédigé un billet à l’été 2015 alors j’ai choisi Little Nemo.

Je mets également cette lecture enrichissante dans 2021 cette année sera classique, BD, La BD de la semaine (cependant en pause estivale).