West de Carys Davies

West de Carys Davies.

Seuil, janvier 2019, 190 pages, 19 €, ISBN 978-2-02-138142-9. West (2018) est traduit de l’anglais par David Fauquemberg.

Genres : littérature anglaise, aventure, premier roman.

Carys Davies naît au Pays de Galles et grandit dans les Midlands (centre de l’Angleterre). Elle passe dix ans aux States et vit maintenant à Édimbourg. Elle publie deux recueils de nouvelles avant West qui est son premier roman.

« Regarde bien la silhouette de ton père qui s’en va, Bess, regarde-la tant que tu peux, lança sa tante Julie depuis le porche, d’une voix forte, comme une proclamation. Regarde-le bien, Bess, cette personne, mon imbécile de frère John Cyrus Bellman, car jamais tes yeux ne se poseront sur un plus grand idiot que celui-là. À partir d’aujourd’hui, je le compte parmi les fous et les égarés. Ne t’attends pas à le revoir, et n’agite pas la main, ça ne ferait que l’encourager et lui donner à croire qu’il mérite ta bénédiction. Rentre dans la maison, ma fille, ferme la porte et oublie-le. » (p. 10-11).

XIXe siècle. Pennsylvanie. John Cyrus Bellman, veuf inconsolable (sa bien-aimée, Elsie, est morte depuis 8 ans), a 35 ans et le travail à la ferme n’arrive pas complètement à occuper son esprit (il élève des chevaux et des ânes et les fait s’accoupler pour vendre les mules et les bardots, pratiquement tous stériles mais plus costauds pour le travail). Après avoir lu un article dans le journal sur des os d’animaux gigantesques découverts dans l’Ouest, dans le Kentucky, il n’a qu’une idée en tête : aller dans l’Ouest, le plus loin possible s’il le faut et voir ces animaux ! Il laisse donc sa fille unique, Bess, 10 ans, avec sa tante Julie, une vieille fille religieuse et revêche… Bien sûr, avant de partir, Bellman a consulté d’anciennes cartes à la bibliothèque payante de Lewistown (Pennsylvanie) « mais toutes les deux sont pleines de blancs, d’espaces vides et de points d’interrogation. » (p. 16-17).

Bien sûr il y a une espèce de naïveté chez Bellman mais c’est un aventurier dans l’âme, inexpérimenté soit, mais il a tout prévu, tout préparé pendant des semaines, peut-être même des mois. « Julie pinça les lèvres, […] et dit qu’elle ne comprenait pas ce qui pouvait pousser qui que ce soit à parcourir cinq mille kilomètres en tournant le dos à sa propre maison, son église et sa fille qui n’avait déjà plus de mère. […] Bellman soupira. Il y avait dans son attitude comme une impuissance. Il faut que j’y aille. Il faut que j’aille voir. C’est tout ce que je peux te dire. Il le faut. Je ne sais pas quoi dire d’autre. » (p. 21).

Et Bellman est parti ! « Il était plein d’espoir et d’entrain […] » (p. 31), avançant sur son cheval avec son matériel, troquant avec les Indiens (il n’en avait jamais vu dans l’Est), mangeant à sa faim (il chasse et pêche selon ses besoins), écrivant à sa fille, mais aucune trace d’animaux gigantesques au bout de 2 000 km… et surtout l’hiver arrive (non, ce n’est pas une blague !). Lorsque Bellman rencontre Devereux, un négociant en fourrures, celui-ci lui conseille d’engager un jeune shawnee de 17 ans, Vielle Femme de Loin (il a reçu ce nom car il a un physique très disgracieux). Vielle Femme de Loin est impressionné par Bellman, grand gaillard aux cheveux rouges (roux) et accepte de lui servir de guide pour la deuxième partie du voyage.

Au cours de son périple, Bellman découvre des plantes et des animaux inconnus de lui, qu’il dessine. « Ces créatures inconnues et bizarres le confortaient dans sa foi, et il pressait le pas. » (p. 79). Mais toujours aucune trace de ce qu’il cherche… « Il commençait à se dire qu’il avait peut-être brisé sa vie en se lançant dans ce périple, qu’il aurait dû rester chez lui avec le petit et le familier, plutôt que de s’aventurer ici dans le grand et l’inconnu. » (p. 128). Vieille Femme de Loin ne dit rien (de toute façon, il ne parle pas la langue de Bellman) mais « C’était la vérité […] : non il n’avait jamais rien vu de semblable aux créatures que l’homme [Bellman] avait esquissées sur le sol. Mais il en avait entendu parler. D’aussi loin qu’il s’en souvenait, il avait toujours entendu des histoires de gigantesques créatures mangeuses d’hommes […]. » (p. 167). Alors, cette aventure ne serait pas pure folie ? Ces créatures existent ? Bellman va-t-il les voir ?

Affligeant : un jour Bess demande à sa tante Julie de l’emmener à la bibliothèque à Lewistown mais la réponse est cinglante… « Parce que tu crois peut-être, mon enfant, interrogea la sœur de Bellman, que j’ai le temps d’aller m’asseoir dans une bibliothèque ? » (p. 36)… Les mentalités ont changé, heureusement !

West, un premier roman…, mais quelle lecture ; gros coup de cœur ! Maîtrise, traduction sûrement parfaite, sobriété dans le choix des mots, mais puissance du récit, de l’aventure (ambiance western), relations entre les gens (ils parlent peu mais la narration est magnifique). West, c’est le roman d’un rêve, d’une volonté, d’une folie, mais il en faut des aventuriers comme Bellman, des défricheurs, des découvreurs, des originaux. Les chapitres s’alternant, le lecteur suit aussi Bess : la fillette grandit, supporte tant bien que mal sa tante, s’occupe surtout des animaux qu’elle aime vraiment, pense au voyage que fait son père, attend avec impatience les lettres qu’il lui a promises ; ces passages sont à la fois beaux et tristes. J’ai frémi, rêvé et réellement voyagé avec ce très beau roman que je vous conseille ab-so-lu-ment !

Un roman de la Rentrée littéraire janvier 2019 (oui, je sais, la nouvelle rentrée littéraire a commencé mais…) que je mets dans les challenges Voisins Voisines 2019 (Pays de Galles) et aussi Contes et Légendes (pour les légendes sur ces animaux gigantesques aux États-Unis et d’autres légendes amérindiennes qu’on entrevoit dans ce roman). Et bien sûr dans le Mois américain 2019.

 

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Le mangeur de livres de Stéphane Malandrin

Le mangeur de livres de Stéphane Malandrin.

Seuil, janvier 2019, 192 pages, 17 €, ISBN 978-2-02-141454-7.

Genres : littérature française, roman historique, fantastique.

Stéphane Malandrin naît le 12 novembre 1969 à Paris mais vit à Bruxelles. Il est réalisateur, scénariste et auteur pour la jeunesse : Pourquoi pleut-il de haut en bas et pas de bas en haut ? (Magnier, 2004), Le Bobobook (Joie de lire, 2006, illustré par Françoiz Breut), Le jour où j’ai trouvé une vache assise dans mon frigo (Sarbacane, 2008, illustré par Françoiz Breut) et Panique au village, le livre du film (Hélium, 2009, illustré par Stéphane Aubier et Vincent Patar). Le mangeur de livres est son premier roman pour un lectorat adulte.

« […] je suis mangeur de livres ; je les consomme comme du bon pain, j’en fais des tartines et des mouillettes, […] je suis passé maître dans l’art d’accommoder les livres, […] je les avale, je les digère, je les déguste, […] j’en fais des phrases et d’autres livres qui sortent de moi comme des geysers, je suis un mangeur de livres […], je suis le seul vrai Mangeur de livres […] et voici mon histoire. » (p. 12).

1476, Séville, María Cardoso, marranos (juive convertie par obligation au catholicisme) doit fuir, elle est accueillie à Lisbonne. « Ainsi naquirent le même jour, à la même heure, et dans la même ruelle, même si pas du même ventre, Adar Cardoso – votre serviteur – et Faustino da Silva […]. » (p. 17). Huit ans après, Adar et Faustino sont deux garnements. « Nous étions pauvres, oui, mais heureux […] deux démons montés sur ressorts […] » (p. 22). Dans cette ville, comme partout, les riches aiment la bonne chère, mais leur famille est pauvre et Adar et Faustino deviennent des chapardeurs. Malheureusement ils se font attraper. « […] pauvres gosses, il va les tuer » (p. 41). Ils sont enfermés par le père Cristòvão Gonçalves dans la chapelle des pénitents de Santa Catarina. « Vous deux, désormais, je m’occupe de vous, dit-il d’une voix calme. » (p. 46) et il leur explique « Voici la seule nourriture qui vaille ici-bas, la nourriture spirituelle. » (p. 48).

Adar devient le Mangeur de livres : le fait d’avoir mangé le codex d’Haberlus que possédait Gonçalves va changer sa vie. « Et le livre mangé fut doux comme du miel dans sa bouche, mais ses entrailles furent remplies d’amertume. » (p. 74-75). Lisez – dévorez – ce premier roman profondément humain, et même parfois drôle, sur fond historique du XVe siècle au Portugal (avant que l’imprimerie n’arrive) et sur fond spirituel. « Deus bibliothecas nostras salvet – Que Dieu sauve nos bibliothèques. » (p. 112). Il y a un peu de Rabelais dans ce premier roman riche et enlevé, et une pointe de Au nom de la rose (Moyen-Âge, livre empoisonné).

C’est vrai que nous, lecteurs, sommes des mangeurs de mots, de phrases, nous nous délectons de nos lectures, nous les dégustons, nous les dévorons, bref nous sommes sûrement aussi des mangeurs de livres !

Une lecture de la Rentrée littéraire de janvier (mais je n’ai pas trouvé de challenge cette année…) que je mets dans Littérature de l’imaginaire #7. Et il y a finalement un challenge Rentrée littéraire janvier 2019.

Terminus radieux d’Antoine Volodine

Terminus radieux d’Antoine Volodine.

Seuil, collection Fiction & Cie, août 2014, 624 pages, 22 €, ISBN 978-2-02-113904-4. Parution en poche : Points, août 2015, 576 pages, 8,60 €, ISBN 978-2-75785-470-9.

Genres : science-fiction, post-apocalyptique.

Antoine Volodine naît en 1950 à Chalon sur Saône et grandit à Lyon. Il étudie les Lettres, enseigne le russe, se lance dans l’écriture et la traduction de romans de science-fiction. Il fait partie du mouvement littéraire « post-exotisme » qu’il a créé dans les années 1990 (pour ne pas être classé en science-fiction). Il écrit aussi sous les pseudonymes d’Elli Kronauer ou Manuela Draeger (des romans jeunesse publiés principalement à L’École des loisirs) ou encore Lutz Bassmann (des livres plus sociaux chez Verdier comme Haïkus de prison ou Avec les moines-soldats). Terminus radieux, le premier de ses titres que je lis, a reçu en 2014 le Prix Médicis, le Prix de la Page 111 et fut finaliste du prix Femina.

« Les territoires vides n’hébergeaient ni fuyards ni ennemis, le taux de radiation y était effrayant, il ne diminuait pas depuis des décennies et il promettait à tout intrus la mort nucléaire et rien d’autre. » (p. 10). Après la chute de l’Orbise, envahie par l’ennemi capitaliste, Vassilissa Marachvili (ou Vassia) et ses deux compagnons d’armes, Kronauer et Iliouchenko, s’enfuient. Kronauer laisse ses amis affaiblis près de la voie ferrée et part chercher de l’aide. « Tu es dans la steppe, Kronauer, pensa-t-il. Faut pas regretter d’être ici pour la fin. C’est beau. Faut en profiter. C’est pas tout le monde qui peut avoir la chance de mourir dans la steppe. » (p. 32).

Terminus radieux est un kolkhoze au Levanidovo qui tient toujours debout deux cents ans après la Deuxième Union soviétique. Quelques habitants comme Mémé Oudgoul (la gardienne de la Pile nucléaire), Solovieï (poète contre-révolutionnaire) ou Hannko Vogoulian, Myriam Oumarik et Samiya Schmidt (ses trois filles) survivent dans ce monde inhospitalier, apparemment immunisés contre les radiations et paraissant immortels. « Il faut que tu nous aides. On en a plus qu’assez d’être au Levanidovo. On veut s’enfuir. Ici c’est ni une vie, ni une mort. On veut dire adieu à tout ça. » (p. 367).

Dans un monde tout nucléaire, il y a eu des pannes, des dérèglements, des accidents et des guerres, capitalistes contre nouveaux communistes. Tout est détruit, il n’y a plus de végétaux, plus d’animaux, plus d’humains à part quelques survivants hagards, parfois violents. Existe-t-il un état autre que la vie et la mort ? Oui, démontre Antoine Volodine dans Terminus radieux. Un terminus plus irradié que radieux !

Clin d’œil de l’auteur aux lecteurs et auteurs de science-fiction : « ses préférences allaient vers des fictions réalistes socialistes, post-apocalyptiques ou historiques, ou de benêtes histoires sentimentales. » (p. 159).

Le roman est à la fois un huis-clos effrayant (le terminus radieux avec Kronauer et les survivants du kolkhoze) et un road movie tout aussi inquiétant (le train qui avance dans la steppe avec Iliouchenko, quelques soldats encore armés et leurs prisonniers, comme pour dénoncer la futilité de ce monde). « La peur. Elle rôdait, elle s’effaçait, il la refoulait. Mais elle était là. » (p. 442).

Une lecture stupéfiante et imposante qui fait froid dans le dos mais aussi réjouissante (pour ne pas écrire jouissive) tant l’écriture de Volodine est extraordinaire que je mets dans le Challenge de l’épouvante, le Challenge de l’été, le Challenge Chaud Cacao (session 2, auteurs francophones), le Défi 52 semaines 2018 #30 (pour le thème sauvage), Littérature de l’imaginaire et Petit Bac 2018 (pour la catégorie Lieu).

Défi 52 semaines 2018 #5

Dernier jour de la semaine pour publier sur ce 5e thème : piquant du Défi 52 semaines 2018. Pas d’idée… et puis, hier matin en attendant le bus pour aller au travail, j’ai pensé à Petit Piment d’Alain Mabanckou, quoi de plus piquant qu’un piment ?! Un très bon roman de l’auteur franco-congolais, expat’ aux States, que j’avais lu fin 2015 et que je vous conseille vivement.

Le secret d’Igor Koliazine de Romain Slocombe

Le secret d’Igor Koliazine de Romain Slocombe.

Seuil Policiers, octobre 2015, 320 pages, 21,50 €, ISBN 978-2-02122-185-5.

Genres : roman policier, Histoire, espionnage.

Romain Slocombe naît le 25 mars 1953 à Paris. Il est éclectique : auteur (romans, nouvelles, jeunesse, bandes dessinées), illustrateur, traducteur, réalisateur et photographe. Il est passionné par le Japon et sa culture alternative. Plus d’infos sur son site.

Février 1925. Londres. Zhenya Krosnova apprend à Ralph Exeter, journaliste du Daily World (un journal sympathisant de gauche), qu’elle a rencontré le capitaine Igor Koliazine, cosaque du Kouban, seul survivant à savoir où est enterré le trésor des Armées blanches de général Wrangel. « […] les activités d’espionnage et de police ne m’inspirent que du dégoût, mais l’avenir de la révolution mondiale est en jeu. » (p. 53). Mars 1925. Exeter et Koliazine s’envolent pour Constantinople : d’un côté du Bosphore, c’est Péra le quartier européen, de l’autre côté, c’est Stanbul. Accusé de la mort d’un policier français, le commandant Rousseau (Première station avant l’abattoir, 2013), Exeter est pris entre… plusieurs feux ! Son travail d’espion britannique bien malgré lui, ses amis Bolcheviques du Guépéou (GPU), ses amis Russes blancs, les Ottomans, les Germaniques et les Français !

Un passage drôle : « Je n’ai jamais visité de musée aussi mal fichu en ce qui concerne l’information du public ! protesta Exeter auprès de son guide, Polygnotos Meiggs. D’abord, tout ce qui figure sur les cartels est écrit seulement en turc… […] Quant aux magnifiques tapis accrochés aux murs de la salle précédente, j’ai demandé au gardien qui me suivait pas à pas comme s’il s’attendait à ce que j’essaye d’empocher un joyau en souvenir : ‘Et cela, c’est quoi ?’ Le gardien a dit : ‘Un tapis.’ J’ai répliqué, en essayant de garder mon calme : ‘Je vois bien que c’est un tapis. Mais quel genre de tapis ? Il m’a répondu : ‘Précieux.’ En désespoir de cause je me suis tourné vers un touriste turc qui paraissait cultivé et lui ai répété ma question. Il a répondu en souriant : ‘C’est un tapis turc.’ Exeter secoua la tête avec une mimique exaspérée. Polygnotos Meiggs ricana doucement. » (p. 143).

J’ai bien aimé : l’officier de la Sécurité d’État, Ziya Bey, est fan de romans policiers. « […] je me les fais envoyer régulièrement par une librairie de Paris » (p. 167).

Un extraordinaire roman policier, comme je n’en avais pas lu depuis longtemps, dans cette période d’entre-deux-guerres moins connue et très mouvementée ! De l’Histoire, de l’espionnage, de l’aventure, de l’action, un périple à travers l’Europe, une chasse au trésor… dangereuse !, de l’humour aussi : je ne connaissais pas la plume de Romain Slocombe mais je vais lire d’autres titres, c’est sûr, et en particulier le début des aventures de Ralph Exeter, Première station avant l’abattoir paru au Seuil en septembre 2013. L’auteur s’est bien documenté pour ce roman, un roman à l’ancienne, avec une ambiance, avec un bon verre de temps en temps, des personnages hauts en couleur et des descriptions réalistes, ça me plaît !

Pour les challenges Polar et thriller et Une lettre pour un auteur (lettre S).