Contagions de Paolo Giordano

Contagions de Paolo Giordano.

Seuil, collection Littérature étrangère, mai 2020, 64 pages, 9,50 €, ISBN 978-2-02146-576-1. Nel contagio (2020) est traduit de l’italien par Nathalie Bauer. À noter que ce livre est, pour le moment, en ligne, sur le site du Seuil, mais sa parution est annoncée pour le 28 mai 2020.

Genres : littérature italienne, essai.

Paolo Giordano naît le 19 décembre 1982 à Turin (Italie). Il est docteur en physique théorique ; il est aussi romancier : La solitude des nombres premiers (2008) et Le corps humain (2013).

Vous l’avez compris, ce livre parle de la pandémie de coronavirus (CoV-2) que nous vivons actuellement et je remercie Martine d’en avoir parlé sur FB ce qui m’a permis d’aller sur le site du Seuil et de le lire en ligne.

« Ce que nous traversons possède un caractère supra-identitaire et supra-culturel. La contagion est à la mesure du monde d’aujourd’hui, global, interconnecté, inextricable. » (p. 7).

Rendez-vous annulés ou repoussés, pratiquement tout fermé… « J’ai échoué dans un espace vide inattendu. » (p. 7) et « J’ai décidé d’employer ce vide à écrire. » (p. 8).

L’auteur fait appel aux mathématiques (simplement, je vous rassure) et, en courts chapitres, ordonne ses pensées pour ne pas oublier cette période de réactions en chaîne de la contagion de la maladie appelée Covid19.

« Pour le virus, l’humanité entière se partage en trois groupes : les Susceptibles, c’est-à-dire tout ceux qu’il pourrait encore contaminer ; les Infectés, c’est-à-dire ceux qu’il a déjà contaminés ; et les Rejetés, ceux qu’il ne peut plus contaminer. Susceptibles, Infectés, Rejetés : SIR. » (p. 11-12).

Sacrifices, patience, prudence, solitude… qui peuvent entraîner souffrances et rébellion, mais pourquoi pas aussi la réflexion et la sagesse.

« Dans la contagion, nous sommes tous libres et assignés à résidence. » (p. 25).

Un des passages importants est, à mon avis, celui où il explique pourquoi comment toute l’humanité est concernée, « la totalité des êtres humains » (p. 32), et qu’il y a des Ultra-susceptibles partout dans le monde.

Mais, à propos de ces nouveaux coronavirus, et si les coupables, c’était nous ? Urbanisme, déforestation, extinction d’espèces… L’auteur évoque l’hypothèse que des micro-organismes aient besoin de se réfugier ailleurs, de s’installer chez nous, les humains, qui sommes si nombreux, si réceptifs et si vulnérables !

« On en a le vertige. Un enchaînement meurtrier de causes et d’effets. » (p. 45).

L’auteur pense que ce genre de pandémies reviendra et surtout reviendra de plus en plus souvent. Je n’ai pas les connaissances scientifiques adéquates mais c’est ce que je pense aussi.

« Parmi les maladies qui pourraient bénéficier du climate change figurent, en dehors d’Ebola, la malaria, la dengue, le choléra, la maladie de Lyme, le virus du Nil occidental et même la diarrhée […]. Le monde s’apprête à se conchier. » (p. 48).

Mon avis : une chose est sûre, c’est que nous, les citoyens qui respectons le confinement, qui ne sortons pas ou très peu pour des choses indispensables, nous avons perdu le contrôle de nos vies… Mais ce qu’il y a de bien, c’est que nous avons repris le contrôle, chez nous, avec des activités que nous avions oubliées ou que nous n’avions pas le temps de pratiquer (cuisiner, lire, faire du rangement, regarder des films, des séries, écouter de la musique, faire des puzzles, tricoter, broder, coudre, dessiner, étudier, méditer, etc.) bref, utiliser notre temps intelligemment (bon, peut-être pas pour tout le monde, mais en majorité, j’espère).

« Cette crise est en étroite relation avec le temps. Avec notre façon d’organiser, de tordre, de subir le temps. Nous sommes à la merci d’une force microscopique qui a l’arrogance de prendre des décisions à notre place. » (p. 60-61).

Dans cet essai, rédigé entre mi-février et mi-mars 2020, l’auteur met les mots sur certaines choses, c’est ça qui est primordial (j’emprunte le mot de Martine qui a écrit que cette lecture est « essentielle »), et sans être moralisateur, il nous demande de réfléchir à cette situation et de penser différemment. Une lecture intéressante que je n’aurais pas eu sans le post de Martine (merci pour l’info !).

C’est le dernier livre lu en avril 2020 et je posterai ma note de lecture pour le Mois italien en mai.

Cora dans la spirale de Vincent Message

Cora dans la spirale de Vincent Message.

Seuil, collection Cadre rouge, août 2019, 464 pages, 21 €, ISBN 978-2-02143-105-6.

Genre : littérature française.

Vincent Message naît en 1983 à Paris. Il étudie les lettres et les sciences humaines à l’École normale supérieure à Paris puis enseigne la littérature comparée à l’Université Paris VIII. Du même auteur : Les veilleurs (Seuil, 2009) que j’avais beaucoup aimé et Défaite des maîtres et possesseurs (Seuil, 2015) que je n’ai pas lu.

Cora Salme a donné naissance à son premier enfant, Manon, et après son congé maternité, elle reprend son travail de marketing chez Borélia. « Après les mois d’absence, elle retrouvait son petit bureau et les marques territoriales qu’elle y avait laissées. » (p. 24).

Le narrateur, Mathias, a étudié l’Histoire à la Sorbonne, il est journaliste et raconte les événements après coup.

Je sais que beaucoup de lecteurs ont apprécié ce roman mais… Que dire… ? Déjà, la couverture ne m’a pas plu… Cora prend le métro (comme beaucoup de Parisiens) alors pourquoi la voit-on monter dans une voiture ? Bref, c’est un détail, insignifiant. Non, ce qui m’a le plus déplu, ce sont toutes ces infos sur l’entreprise, petite entreprise familiale dans les Cévennes, les Prévoyants, devenue grosse entreprise parisienne, Borélia, rachetant un autre groupe d’assurances, Castel, toutes ces choses sur les vicissitudes de l’entreprise, sur les collègues de Cora, ce qu’ils regardent, ce qu’ils boivent, etc. Je me suis un peu forcée mais ce roman m’est tombée des mains et tant pis pour ce qui arrive à Cora, j’ai laissé tomber et n’ai lu que 100 pages soit moins d’un quart du livre… Mais j’ai quand même lu les dernières pages donc j’ai à peu près su ce qui était arrivé à Cora et qui est Mathias.

Je suis d’autant plus déçue que j’avais vraiment beaucoup aimé Les veilleurs, coup de cœur 2009 pour moi !

Ce roman de la Rentrée littéraire 2019 pour le challenge Petit Bac 2020 dans la catégorie Prénom (pour Cora).

La griffe du chat de Sophie Chabanel

La griffe du chat de Sophie Chabanel.

Seuil, collection Cadre noir, mars 2018, 304 pages, 19 €, ISBN 978-2-02141-874-3.

Genres : littérature française, roman policier.

Sophie Chabanel a étudié à HEC Paris (1987-1990) et a d’abord travaillé en entreprise avant de se lancer dans l’écriture. Du même auteur : Le blues du chat (mars 2019). Plus d’infos sur son site pro, « Former, écrire, accompagner », http://www.sophie-chabanel.com/.

Café des Chats, Lille. Le propriétaire, Nicolas Peyrard, 38 ans, a été tué avec un Beretta, et un chat persan médaillé, Rubis, surnommé Ruru, a disparu. L’enquête est menée par la commissaire Romano et son adjoint Tellier. « Rarement vu un geste aussi propre. Haut niveau, première division, tout en haut du tableau. Ce qui est beau, c’est la cohérence : arme excellente, tir excellent, du sérieux de A à Z. » (le légiste, p. 24). Suicide ou meurtre maquillé en suicide ? C’est vrai que Peyrard était déprimé mais de là à se loger une balle dans le ventre… Il y a deux veuves, Solange Peyrard, l’épouse, co-propriétaire du Café des Chats, et Marion Caron, l’ex-épouse depuis dix ans, toutes deux soupçonnées mais « […] le crime passionnel animalier était une hypothèse plausible. » (p. 63).

Il y a plein de détails qui peuvent paraître inutiles pour l’enquête mais qui permettent de comprendre les personnages et de s’attacher à eux, en particulier les enquêteurs (Romano, Tellier…), leurs comportements, leurs façons de fonctionner… « […] le chef entra dans la pièce et regarda son jeune collègue, l’air ulcéré. Il nous descend un type et après il tourne de l’œil. Quand on supporte pas les armes à feu, on fait fleuriste. » (p. 232). Comme vous le voyez, un certain humour, gentil, pour une enquête classique, en dehors du fait qu’elle se déroule dans un bar à chats.

Un fonds historique sur Bailleul, ville de naissance de Nicolas Peyrard et de son meilleur ami, Alex Sanchez, devenu star de la télé (d’ailleurs le lecteur découvre aussi le monde du petit écran à Paris). Bailleul a été pratiquement détruite à 100 % durant la première guerre mondiale.

Après avoir lu Le blues du chat, j’ai normalement voulu lire le tome précédent, La griffe du chat et c’est un roman policier agréable à lire sauf si vous voulez du sanguinolent ! Mais si vous aimez les chats, vous serez aux anges.

Une bonne lecture pour le challenge Polar et thriller 2019-2020.

Le blues du chat de Sophie Chabanel

Le blues du chat de Sophie Chabanel.

Seuil, collection Cadre noir, mars 2019, 304 pages, 19 €, ISBN 978-2-02141-874-3.

Genres : littérature française, roman policier.

Sophie Chabanel a étudié à HEC Paris (1987-1990) et a d’abord travaillé en entreprise avant de se lancer dans l’écriture. Du même auteur : La griffe du chat (mars 2018). Plus d’infos sur son site pro, « Former, écrire, accompagner », http://www.sophie-chabanel.com/.

Ancien trader, pro de la communication, reconverti dans la cause environnementale, François-Xavier Tourtier a fait une réaction anaphylactique due aux crevettes : accident ou meurtre ? « L’ex-trader François-Xavier Tourtier, fondateur et P.D.G. de Soleil et Terre, est mort hier soir à Roubaix, pendant sa remise de Légion d’honneur. » (p. 21). De plus, « Les seringues de secours de Tourtier ont été vidées et remplies d’eau. On a bien affaire à un assassinat. » (p. 22). La commissaire Romano (femme libre de 47 ans) et son adjoint Tellier mènent l’enquête et ils ne manquent pas de suspects qui déblatèrent. « Romano pour qui écouter ce genre de boniments était toujours une épreuve, respira profondément. C’était d’ailleurs un grand mystère : pourquoi un métier qui demandait autant d’intelligence consistait-il, en grande part, à écouter des idioties ? » (p. 144).

Ce roman policier se déroule à Roubaix, une ville industrielle du nord de la France (qui souffre de la désindustrialisation et donc d’un fort taux de chômage) mais je ne dirais pas que ce roman est un polar du terroir, c’est un roman policier classique, avec une enquête classique, un roman sans prétention. Par contre, il y a une belle ambiance et une belle galerie de personnages chez les policiers (Romano, Tellier, Clément, Bertin) et chez les suspects (Ariane Tourtier l’épouse éplorée, son grand-père monsieur de Courcel, le père Criaud…) sans oublier le chat, Ruru (qui n’est pas le même que dans le premier tome, La griffe du chat) et aussi beaucoup d’humour (de la malice dit l’éditeur).

Le blues du chat qui m’a attirée par son titre et sa couverture est donc une jolie surprise, qui suit La griffe du chat dont je vous parlerai plus tard.

Une chouette lecture de la Rentrée littéraire janvier 2019 pour le challenge Polar et thriller 2019-2020.

West de Carys Davies

West de Carys Davies.

Seuil, janvier 2019, 190 pages, 19 €, ISBN 978-2-02-138142-9. West (2018) est traduit de l’anglais par David Fauquemberg.

Genres : littérature anglaise, aventure, premier roman.

Carys Davies naît au Pays de Galles et grandit dans les Midlands (centre de l’Angleterre). Elle passe dix ans aux States et vit maintenant à Édimbourg. Elle publie deux recueils de nouvelles avant West qui est son premier roman.

« Regarde bien la silhouette de ton père qui s’en va, Bess, regarde-la tant que tu peux, lança sa tante Julie depuis le porche, d’une voix forte, comme une proclamation. Regarde-le bien, Bess, cette personne, mon imbécile de frère John Cyrus Bellman, car jamais tes yeux ne se poseront sur un plus grand idiot que celui-là. À partir d’aujourd’hui, je le compte parmi les fous et les égarés. Ne t’attends pas à le revoir, et n’agite pas la main, ça ne ferait que l’encourager et lui donner à croire qu’il mérite ta bénédiction. Rentre dans la maison, ma fille, ferme la porte et oublie-le. » (p. 10-11).

XIXe siècle. Pennsylvanie. John Cyrus Bellman, veuf inconsolable (sa bien-aimée, Elsie, est morte depuis 8 ans), a 35 ans et le travail à la ferme n’arrive pas complètement à occuper son esprit (il élève des chevaux et des ânes et les fait s’accoupler pour vendre les mules et les bardots, pratiquement tous stériles mais plus costauds pour le travail). Après avoir lu un article dans le journal sur des os d’animaux gigantesques découverts dans l’Ouest, dans le Kentucky, il n’a qu’une idée en tête : aller dans l’Ouest, le plus loin possible s’il le faut et voir ces animaux ! Il laisse donc sa fille unique, Bess, 10 ans, avec sa tante Julie, une vieille fille religieuse et revêche… Bien sûr, avant de partir, Bellman a consulté d’anciennes cartes à la bibliothèque payante de Lewistown (Pennsylvanie) « mais toutes les deux sont pleines de blancs, d’espaces vides et de points d’interrogation. » (p. 16-17).

Bien sûr il y a une espèce de naïveté chez Bellman mais c’est un aventurier dans l’âme, inexpérimenté soit, mais il a tout prévu, tout préparé pendant des semaines, peut-être même des mois. « Julie pinça les lèvres, […] et dit qu’elle ne comprenait pas ce qui pouvait pousser qui que ce soit à parcourir cinq mille kilomètres en tournant le dos à sa propre maison, son église et sa fille qui n’avait déjà plus de mère. […] Bellman soupira. Il y avait dans son attitude comme une impuissance. Il faut que j’y aille. Il faut que j’aille voir. C’est tout ce que je peux te dire. Il le faut. Je ne sais pas quoi dire d’autre. » (p. 21).

Et Bellman est parti ! « Il était plein d’espoir et d’entrain […] » (p. 31), avançant sur son cheval avec son matériel, troquant avec les Indiens (il n’en avait jamais vu dans l’Est), mangeant à sa faim (il chasse et pêche selon ses besoins), écrivant à sa fille, mais aucune trace d’animaux gigantesques au bout de 2 000 km… et surtout l’hiver arrive (non, ce n’est pas une blague !). Lorsque Bellman rencontre Devereux, un négociant en fourrures, celui-ci lui conseille d’engager un jeune shawnee de 17 ans, Vielle Femme de Loin (il a reçu ce nom car il a un physique très disgracieux). Vielle Femme de Loin est impressionné par Bellman, grand gaillard aux cheveux rouges (roux) et accepte de lui servir de guide pour la deuxième partie du voyage.

Au cours de son périple, Bellman découvre des plantes et des animaux inconnus de lui, qu’il dessine. « Ces créatures inconnues et bizarres le confortaient dans sa foi, et il pressait le pas. » (p. 79). Mais toujours aucune trace de ce qu’il cherche… « Il commençait à se dire qu’il avait peut-être brisé sa vie en se lançant dans ce périple, qu’il aurait dû rester chez lui avec le petit et le familier, plutôt que de s’aventurer ici dans le grand et l’inconnu. » (p. 128). Vieille Femme de Loin ne dit rien (de toute façon, il ne parle pas la langue de Bellman) mais « C’était la vérité […] : non il n’avait jamais rien vu de semblable aux créatures que l’homme [Bellman] avait esquissées sur le sol. Mais il en avait entendu parler. D’aussi loin qu’il s’en souvenait, il avait toujours entendu des histoires de gigantesques créatures mangeuses d’hommes […]. » (p. 167). Alors, cette aventure ne serait pas pure folie ? Ces créatures existent ? Bellman va-t-il les voir ?

Affligeant : un jour Bess demande à sa tante Julie de l’emmener à la bibliothèque à Lewistown mais la réponse est cinglante… « Parce que tu crois peut-être, mon enfant, interrogea la sœur de Bellman, que j’ai le temps d’aller m’asseoir dans une bibliothèque ? » (p. 36)… Les mentalités ont changé, heureusement !

West, un premier roman…, mais quelle lecture ; gros coup de cœur ! Maîtrise, traduction sûrement parfaite, sobriété dans le choix des mots, mais puissance du récit, de l’aventure (ambiance western), relations entre les gens (ils parlent peu mais la narration est magnifique). West, c’est le roman d’un rêve, d’une volonté, d’une folie, mais il en faut des aventuriers comme Bellman, des défricheurs, des découvreurs, des originaux. Les chapitres s’alternant, le lecteur suit aussi Bess : la fillette grandit, supporte tant bien que mal sa tante, s’occupe surtout des animaux qu’elle aime vraiment, pense au voyage que fait son père, attend avec impatience les lettres qu’il lui a promises ; ces passages sont à la fois beaux et tristes. J’ai frémi, rêvé et réellement voyagé avec ce très beau roman que je vous conseille ab-so-lu-ment !

Un roman de la Rentrée littéraire janvier 2019 (oui, je sais, la nouvelle rentrée littéraire a commencé mais…) que je mets dans les challenges Voisins Voisines 2019 (Pays de Galles) et aussi Contes et Légendes (pour les légendes sur ces animaux gigantesques aux États-Unis et d’autres légendes amérindiennes qu’on entrevoit dans ce roman). Et bien sûr dans le Mois américain 2019.

 

Le mangeur de livres de Stéphane Malandrin

Le mangeur de livres de Stéphane Malandrin.

Seuil, janvier 2019, 192 pages, 17 €, ISBN 978-2-02-141454-7.

Genres : littérature française, roman historique, fantastique.

Stéphane Malandrin naît le 12 novembre 1969 à Paris mais vit à Bruxelles. Il est réalisateur, scénariste et auteur pour la jeunesse : Pourquoi pleut-il de haut en bas et pas de bas en haut ? (Magnier, 2004), Le Bobobook (Joie de lire, 2006, illustré par Françoiz Breut), Le jour où j’ai trouvé une vache assise dans mon frigo (Sarbacane, 2008, illustré par Françoiz Breut) et Panique au village, le livre du film (Hélium, 2009, illustré par Stéphane Aubier et Vincent Patar). Le mangeur de livres est son premier roman pour un lectorat adulte.

« […] je suis mangeur de livres ; je les consomme comme du bon pain, j’en fais des tartines et des mouillettes, […] je suis passé maître dans l’art d’accommoder les livres, […] je les avale, je les digère, je les déguste, […] j’en fais des phrases et d’autres livres qui sortent de moi comme des geysers, je suis un mangeur de livres […], je suis le seul vrai Mangeur de livres […] et voici mon histoire. » (p. 12).

1476, Séville, María Cardoso, marranos (juive convertie par obligation au catholicisme) doit fuir, elle est accueillie à Lisbonne. « Ainsi naquirent le même jour, à la même heure, et dans la même ruelle, même si pas du même ventre, Adar Cardoso – votre serviteur – et Faustino da Silva […]. » (p. 17). Huit ans après, Adar et Faustino sont deux garnements. « Nous étions pauvres, oui, mais heureux […] deux démons montés sur ressorts […] » (p. 22). Dans cette ville, comme partout, les riches aiment la bonne chère, mais leur famille est pauvre et Adar et Faustino deviennent des chapardeurs. Malheureusement ils se font attraper. « […] pauvres gosses, il va les tuer » (p. 41). Ils sont enfermés par le père Cristòvão Gonçalves dans la chapelle des pénitents de Santa Catarina. « Vous deux, désormais, je m’occupe de vous, dit-il d’une voix calme. » (p. 46) et il leur explique « Voici la seule nourriture qui vaille ici-bas, la nourriture spirituelle. » (p. 48).

Adar devient le Mangeur de livres : le fait d’avoir mangé le codex d’Haberlus que possédait Gonçalves va changer sa vie. « Et le livre mangé fut doux comme du miel dans sa bouche, mais ses entrailles furent remplies d’amertume. » (p. 74-75). Lisez – dévorez – ce premier roman profondément humain, et même parfois drôle, sur fond historique du XVe siècle au Portugal (avant que l’imprimerie n’arrive) et sur fond spirituel. « Deus bibliothecas nostras salvet – Que Dieu sauve nos bibliothèques. » (p. 112). Il y a un peu de Rabelais dans ce premier roman riche et enlevé, et une pointe de Au nom de la rose (Moyen-Âge, livre empoisonné).

C’est vrai que nous, lecteurs, sommes des mangeurs de mots, de phrases, nous nous délectons de nos lectures, nous les dégustons, nous les dévorons, bref nous sommes sûrement aussi des mangeurs de livres !

Une lecture de la Rentrée littéraire de janvier (mais je n’ai pas trouvé de challenge cette année…) que je mets dans Littérature de l’imaginaire #7. Et il y a finalement un challenge Rentrée littéraire janvier 2019.

Terminus radieux d’Antoine Volodine

Terminus radieux d’Antoine Volodine.

Seuil, collection Fiction & Cie, août 2014, 624 pages, 22 €, ISBN 978-2-02-113904-4. Parution en poche : Points, août 2015, 576 pages, 8,60 €, ISBN 978-2-75785-470-9.

Genres : science-fiction, post-apocalyptique.

Antoine Volodine naît en 1950 à Chalon sur Saône et grandit à Lyon. Il étudie les Lettres, enseigne le russe, se lance dans l’écriture et la traduction de romans de science-fiction. Il fait partie du mouvement littéraire « post-exotisme » qu’il a créé dans les années 1990 (pour ne pas être classé en science-fiction). Il écrit aussi sous les pseudonymes d’Elli Kronauer ou Manuela Draeger (des romans jeunesse publiés principalement à L’École des loisirs) ou encore Lutz Bassmann (des livres plus sociaux chez Verdier comme Haïkus de prison ou Avec les moines-soldats). Terminus radieux, le premier de ses titres que je lis, a reçu en 2014 le Prix Médicis, le Prix de la Page 111 et fut finaliste du prix Femina.

« Les territoires vides n’hébergeaient ni fuyards ni ennemis, le taux de radiation y était effrayant, il ne diminuait pas depuis des décennies et il promettait à tout intrus la mort nucléaire et rien d’autre. » (p. 10). Après la chute de l’Orbise, envahie par l’ennemi capitaliste, Vassilissa Marachvili (ou Vassia) et ses deux compagnons d’armes, Kronauer et Iliouchenko, s’enfuient. Kronauer laisse ses amis affaiblis près de la voie ferrée et part chercher de l’aide. « Tu es dans la steppe, Kronauer, pensa-t-il. Faut pas regretter d’être ici pour la fin. C’est beau. Faut en profiter. C’est pas tout le monde qui peut avoir la chance de mourir dans la steppe. » (p. 32).

Terminus radieux est un kolkhoze au Levanidovo qui tient toujours debout deux cents ans après la Deuxième Union soviétique. Quelques habitants comme Mémé Oudgoul (la gardienne de la Pile nucléaire), Solovieï (poète contre-révolutionnaire) ou Hannko Vogoulian, Myriam Oumarik et Samiya Schmidt (ses trois filles) survivent dans ce monde inhospitalier, apparemment immunisés contre les radiations et paraissant immortels. « Il faut que tu nous aides. On en a plus qu’assez d’être au Levanidovo. On veut s’enfuir. Ici c’est ni une vie, ni une mort. On veut dire adieu à tout ça. » (p. 367).

Dans un monde tout nucléaire, il y a eu des pannes, des dérèglements, des accidents et des guerres, capitalistes contre nouveaux communistes. Tout est détruit, il n’y a plus de végétaux, plus d’animaux, plus d’humains à part quelques survivants hagards, parfois violents. Existe-t-il un état autre que la vie et la mort ? Oui, démontre Antoine Volodine dans Terminus radieux. Un terminus plus irradié que radieux !

Clin d’œil de l’auteur aux lecteurs et auteurs de science-fiction : « ses préférences allaient vers des fictions réalistes socialistes, post-apocalyptiques ou historiques, ou de benêtes histoires sentimentales. » (p. 159).

Le roman est à la fois un huis-clos effrayant (le terminus radieux avec Kronauer et les survivants du kolkhoze) et un road movie tout aussi inquiétant (le train qui avance dans la steppe avec Iliouchenko, quelques soldats encore armés et leurs prisonniers, comme pour dénoncer la futilité de ce monde). « La peur. Elle rôdait, elle s’effaçait, il la refoulait. Mais elle était là. » (p. 442).

Une lecture stupéfiante et imposante qui fait froid dans le dos mais aussi réjouissante (pour ne pas écrire jouissive) tant l’écriture de Volodine est extraordinaire que je mets dans le Challenge de l’épouvante, le Challenge de l’été, le Challenge Chaud Cacao (session 2, auteurs francophones), le Défi 52 semaines 2018 #30 (pour le thème sauvage), Littérature de l’imaginaire et Petit Bac 2018 (pour la catégorie Lieu).

Défi 52 semaines 2018 #5

Dernier jour de la semaine pour publier sur ce 5e thème : piquant du Défi 52 semaines 2018. Pas d’idée… et puis, hier matin en attendant le bus pour aller au travail, j’ai pensé à Petit Piment d’Alain Mabanckou, quoi de plus piquant qu’un piment ?! Un très bon roman de l’auteur franco-congolais, expat’ aux States, que j’avais lu fin 2015 et que je vous conseille vivement.

Le secret d’Igor Koliazine de Romain Slocombe

Le secret d’Igor Koliazine de Romain Slocombe.

Seuil Policiers, octobre 2015, 320 pages, 21,50 €, ISBN 978-2-02122-185-5.

Genres : roman policier, Histoire, espionnage.

Romain Slocombe naît le 25 mars 1953 à Paris. Il est éclectique : auteur (romans, nouvelles, jeunesse, bandes dessinées), illustrateur, traducteur, réalisateur et photographe. Il est passionné par le Japon et sa culture alternative. Plus d’infos sur son site.

Février 1925. Londres. Zhenya Krosnova apprend à Ralph Exeter, journaliste du Daily World (un journal sympathisant de gauche), qu’elle a rencontré le capitaine Igor Koliazine, cosaque du Kouban, seul survivant à savoir où est enterré le trésor des Armées blanches de général Wrangel. « […] les activités d’espionnage et de police ne m’inspirent que du dégoût, mais l’avenir de la révolution mondiale est en jeu. » (p. 53). Mars 1925. Exeter et Koliazine s’envolent pour Constantinople : d’un côté du Bosphore, c’est Péra le quartier européen, de l’autre côté, c’est Stanbul. Accusé de la mort d’un policier français, le commandant Rousseau (Première station avant l’abattoir, 2013), Exeter est pris entre… plusieurs feux ! Son travail d’espion britannique bien malgré lui, ses amis Bolcheviques du Guépéou (GPU), ses amis Russes blancs, les Ottomans, les Germaniques et les Français !

Un passage drôle : « Je n’ai jamais visité de musée aussi mal fichu en ce qui concerne l’information du public ! protesta Exeter auprès de son guide, Polygnotos Meiggs. D’abord, tout ce qui figure sur les cartels est écrit seulement en turc… […] Quant aux magnifiques tapis accrochés aux murs de la salle précédente, j’ai demandé au gardien qui me suivait pas à pas comme s’il s’attendait à ce que j’essaye d’empocher un joyau en souvenir : ‘Et cela, c’est quoi ?’ Le gardien a dit : ‘Un tapis.’ J’ai répliqué, en essayant de garder mon calme : ‘Je vois bien que c’est un tapis. Mais quel genre de tapis ? Il m’a répondu : ‘Précieux.’ En désespoir de cause je me suis tourné vers un touriste turc qui paraissait cultivé et lui ai répété ma question. Il a répondu en souriant : ‘C’est un tapis turc.’ Exeter secoua la tête avec une mimique exaspérée. Polygnotos Meiggs ricana doucement. » (p. 143).

J’ai bien aimé : l’officier de la Sécurité d’État, Ziya Bey, est fan de romans policiers. « […] je me les fais envoyer régulièrement par une librairie de Paris » (p. 167).

Un extraordinaire roman policier, comme je n’en avais pas lu depuis longtemps, dans cette période d’entre-deux-guerres moins connue et très mouvementée ! De l’Histoire, de l’espionnage, de l’aventure, de l’action, un périple à travers l’Europe, une chasse au trésor… dangereuse !, de l’humour aussi : je ne connaissais pas la plume de Romain Slocombe mais je vais lire d’autres titres, c’est sûr, et en particulier le début des aventures de Ralph Exeter, Première station avant l’abattoir paru au Seuil en septembre 2013. L’auteur s’est bien documenté pour ce roman, un roman à l’ancienne, avec une ambiance, avec un bon verre de temps en temps, des personnages hauts en couleur et des descriptions réalistes, ça me plaît !

Pour les challenges Polar et thriller et Une lettre pour un auteur (lettre S).

Les veilleurs de Vincent Message

[Article archivé]

Les veilleurs est un roman de Vincent Message paru le 20 août 2009 au Seuil (collection Cadre rouge, 635 pages, 22 €, ISBN 978-2-02-099707-2) et qui a déjà reçu le Prix Laurent Bonnelli (décerné par le magazine Lire et les librairies de Virgin).

Genres : littérature française, premier roman.

Je remercie Suzanne de Chez le Filles (le site n’existe plus) et les éditions du Seuil de m’avoir fait parvenir ce roman que je vais lire dans le cadre du challenge 1 % de la rentrée littéraire 2009. Premier roman de ce Parisien né en 1983, pavé de plus de 600 pages : il a intérêt à être bien ! Bon, j’ai lu moins de 20 pages et je suis déjà conquise, accro, ne me dérangez surtout pas, je lis !

« À en croire la très bonne parole, il faut que je sois fou. Ils ont réfléchi toute la nuit derrière des portes closes, et maintenant que la fatigue a fini par les mettre d’accord, ils peuvent le dire sans aucun risque de se tromper : c’est ça. L’un deux monte au créneau pour défendre cette position. Le pauvre est mal barré. Pour rien au monde je n’échangerais nos places. » (page 11, premières phrases du roman). Le narrateur, celui qui pense ça, est sur le banc des accusés, il s’appelle Oscar Waldo Andreas Nexus (30 ans) et il a tué avec un pistolet trois personnes qu’il ne connaissait pas, dans une rue de Regson, un matin de février, puis il s’est endormi sur leurs cadavres et n’a déclaré qu’une chose : qu’il avait sauvé le monde. En cinq mois, l’affaire est traitée. Le verdict : perpétuité, l’enfermement, à la clinique Bentlam où il sera observé par le docteur Joachim Traumfreund (55 ans).

L’officier de police judiciaire Paulus Rilviero (47 ans) est mandaté par le gouverneur Samuel Drake pour découvrir qui est réellement Nexus et pourquoi il a agi ainsi. Car parmi les victimes, Richard Tallis (la cinquantaine, père de deux enfants) et Zhao Yuan (jeune expert-comptable qui allait se marier), il y avait Ania Walevska (la trentaine, brillante sociologue d’origine polonaise, qui était la maîtresse cachée du gouverneur).

C’est un récit surprenant que découvre le lecteur ! D’un côté les pensées de Nexus : « Cet homme n’avait pas de vie – ou bien une vie tout intérieure. » (page 63), de l’autre l’enquête de Rilviero et de Tramfreund car Nexus ne semble pas avoir existé avant son arrivée à Regson et son travail de veilleur de nuit : on ne se rappelle pas qui l’a embauché ou alors cette personne a quitté l’entreprise, sa concierge ne se rappelle pas l’avoir vu emménager et il était tout simplement apparu, son appartement est des plus impersonnel, personne ne le connaît ou ne communiquait avec lui à part une petite fille qui l’appelle Le Dormeur et on ne sait pas d’où vient l’arme qu’il a utilisée ni l’argent versé sur son compte bancaire.

C’est intrigant, vraiment très intrigant, et malgré le poids du livre (j’aime lire allongée sur le dos), je n’arrive pas à le lâcher.

« Dirave. Dévigue. » (page 168).

Afin de se consacrer à Nexus et d’étudier ses phases de sommeil, Traumfreud le transfère avec l’accord de Rilviero et de Drake à L’Aneph, un bâtiment modulable conçu par l’architecte Syrénaï. Là, Nexus, qui a quand même besoin de contacts, se lie peu à peu avec les deux hommes et commence à parler… Mais raconte-t-il ses rêves, invente-t-il ou ment-il ? « Voir si les machines machinent avant de se demander… si le dormeur rêve… ou si le rêveur ment. Une comptine. On pourrait enchaîner : dormeur rêve, rêveur conte, conteur ment, menteur tue, tueur pleure, pleureur meurt, mourant dort… » (page 257).

Un roman passionnant ! Bien sûr, il est long (j’ai mis cinq jours pour le lire) mais je ne me suis jamais ennuyée, toujours cette volonté d’en savoir plus, sur Nexus, le Séabra, ses habitants, et toujours ce doute…

« Tout part de l’infini. Si l’infini existe, toutes les choses sont réelles. Elles sont dispersées dans l’espace et dans le temps, mais possèdent en un certain point de l’espace et du temps une forme de réalité (pages 488-489).

Même si je n’ai pas lu tous les livres de la rentrée et que je ne les lirai évidemment pas tous (pas folle, la guêpe !), je pense pouvoir dire que c’est un des trésors de cette rentrée, un premier roman extraordinaire, captivant, mature, et l’auteur n’a que 26 ans !