Journal d’un jeune naturaliste de Dara McAnulty

Journal d’un jeune naturaliste de Dara McAnulty.

Gaïa, janvier 2021, 240 pages, 22 €, ISBN 978-2-84720-970-9. Diary of a Young Naturalist (2020) est traduit de l’anglais (Irlande du Nord) par Laurence Kiefé.

Genres : littérature irlandaise, roman autobiographique, journal.

Dara McAnulty naît en 2004 en Irlande du Nord. Son Journal d’un jeune naturaliste est mi-autobiographique mi-fictionnel puisqu’il grandit en fait à Belfast. Il est porteur de troubles du spectre de l’autisme (TSA). Naturaliste, militant pour l’environnement (principalement pour les oiseaux et en particulier pour les rapaces, mais aussi contre l’effondrement de la biodiversité), « il est le plus jeune auteur jamais sélectionné pour le prix Wainwright, pour UK Nature Writing, et il a remporté le prix 2020. […] Il est aussi le plus jeune récipiendaire de la médaille de la Royal Society for the Protection of Birds. » (source Wikipédia). Plus d’infos sur son site officiel, Naturalist Dara, sa page FB et son compte TW.

Dara McAnulty a 14 ans lorsqu’il commence son journal. « Ce journal relate un tournant de mon univers, du printemps à l’hiver, chez nous dans la nature, dans ma tête. Il parcourt l’Irlande d’ouest en est, du comté de Fermanagh au comté de Down. Il rend compte de déracinement d’un déménagement, de changement de comté et de paysage et, parfois, du déchirement de mes sens et de mon esprit. » (p. 9, début du livre). Ce journal, parsemé de poèmes britanniques, dure un an, couvrant les quatre saisons, printemps, été, automne, hiver.

Dara est un adolescent de 14 ans, son frère Lorcan en a 13 et sa sœur Bláthnaid en a 9. Les parents issus tous les deux du monde ouvrier ont étudié. Le père est « un scientifique, d’abord spécialiste des océans et maintenant de la défense de l’environnement. » (p. 10). La mère, Róisín, est universitaire, journaliste musicale et professeur à domicile. Si Lorcan est un musicien autodidacte et un grand sportif, Dara est passionné par la nature et tout ce qui la concerne, quant à Bláthnaid elle aime les insectes et elle est douée en circuits électriques. La famille vit avec Rosie, une levrette surnommée « chien-tigre » dans le village d’Enniskillen dans le comté de Fermanagh. « Non seulement notre famille est unie par les liens du sang, mais nous sommes tout autistes, tous sauf papa […]. » (p. 11).

Je voudrais donner les significations irlandaises des prénoms. Dara (Dáire) signifie « le chêne et aussi sage, fécond » (p. 231), Lorcan signifie « l’acharné » (p. 232), Bláthnaid signifie « celle qui s’épanouit du mot blath qui signifie fleur » (p. 229), Róisín signifie « petite rose » (p. 234). Il n’y a pas le prénom du père mais le nom de famille McAnulty (Mac An Ultaigh) signifie « fils de l’Ulster » (p. 233). J’ai senti la fierté pour eux d’être Irlandais et j’ai trouvé que les trois prénoms correspondaient bien aux enfants.

Au printemps 2018, Dara a 14 ans et, depuis l’âge de 3 ans, il aime particulièrement les oiseaux et, dans le jardin de leur maison, il y en a beaucoup, merles, pinsons, rouges-gorges, grives musiciennes… Le jardin, la forêt, le lac… tout cela est son univers et il comprend mieux les animaux que les humains. Lorsque la famille passe quelques jours sur l’île de Rathlin, Dara est un peu inquiet (comme lors de tout changement dans son quotidien) mais « Nous sommes dans un autre univers. Pas de voitures. Pas de gens. Rien que la nature dans toute sa splendeur. » (p. 27).

C’est fin mai que les parents annoncent le déménagement. « Changer de maison. Changer de comté, de paysage, d’entourage. Déménager. […] J’approuve d’un hochement de tête. Je comprends. Je comprends mais je me sentais la gorge en feu […]. » (p. 51). « Déni. Désarroi. […] angoisse de l’inconnu. » (p. 52).

En plus du déménagement, du changement de maison, de comté, de collège de repères, etc., Dara fait face aux transformations de l’adolescence. « Mercredi 25 juillet. Nous avons déménagé. C’est fait. Nous avons changé de comté et de maison. Je vis maintenant à Castlewellan, dans le comté de Down, dans un petit lotissement moderne. Il y a des arbres dans le jardin : un sorbier, un frêne, un cerisier et un sycomore. Les troncs sont couverts de lierre et le parc forestier est de l’autre côté de la rue. Les derniers jours ont été un véritable tourbillon […]. » (p. 105). Mais Dara, entouré par sa famille et toujours curieux, ne se laisse pas emporté par ce tourbillon, il découvre son nouvel univers. « L’odeur n’est pas la même, j’explique. Ça n’est pas forcément négatif, mais ce n’est pas pareil. Les bruits sont différents, aussi, mais là c’est positif. Ici, il y a vraiment beaucoup plus d’oiseaux, beaucoup plus d’insectes. » (p. 112). En plus, il se fait deux copains ! Jude, le voisin, puis Rory, son binôme au collège. « […] je suis revenu dans la vie que j’aime mener, il s’agit d’explorer, d’observer, d’apprendre. Je commence à m’ouvrir […], on partage des infos sur la vie qui se déroule sous nos yeux. Ça fait tellement de bien. » (p. 116).

Un de mes passages préférés. « Quand on est différent, quand on est exubérant et joyeux, quand on surfe sur la vague au quotidien, ça déplaît à beaucoup d’individus. Qui ne m’aiment pas. Mais je me refuse à modérer mon enthousiasme. Pourquoi le ferais-je ? » (p. 70). Oh, je ne suis pas autiste mais comme je me reconnais dans cet extrait ! Le fait d’être toujours de bonne humeur, dynamique, optimiste, dérange, vous ne pouvez pas savoir !, et pour certains c’est déstabilisant et stressant mais je ne vais pas changer pour devenir triste, maussade et pessimiste !

Ce roman est un mélange de journal intime, de souvenirs d’enfance, d’observations, en particulier des oiseaux mais aussi des mousses, des lichens, des insectes, etc., et source de nombreuses informations non seulement sur l’Irlande (histoire, société) mais aussi sur sa faune, sa flore, ses montagnes, ses lacs, de très belles balades, un magnifique voyage ! C’est que « La nature déclenche la créativité. » (p. 192, ma phrase préférée).

Dara, cet ado différent (et qui revendique cette différence et il a bien raison), qui lit des romans de fantasy en plus des documents sur la nature, qui écoute de la musique punk, qui aime (à petite dose) les jeux vidéos, mais surtout qui aime sa famille, les balades, les oiseaux, la Nature, y marcher, l’observer, la comprendre, la vivre, est vraiment très attachant. Et aussi, même s’il est devenu militant (un peu à l’insu de son plein gré), il est lucide quant à la politique et les beaux discours (inutiles et improductifs). Alors, autiste, oui mais heureux de vivre malgré ses angoisses, curieux, sensible, sincère, profondément humain dans le bon sens du terme (si tous les ados, si tous les humains même, étaient comme lui, le monde serait plus beau).

J’ai appris beaucoup de choses et j’ai mis un mot sur quelque chose que j’ai déjà observé plusieurs fois, la « murmuration d’étourneaux », mais ici on dit « nuage d’oiseaux » ou « ballet d’oiseaux » et je peux vous dire que c’est simplement magnifique et toujours émouvant.

En fin de volume, il y a un glossaire avec les significations de plusieurs mots irlandais (dont les prénoms que j’ai cités ci-dessus) mais, souvent, les mots sont déjà expliqués dans le journal. (ce qui n’est pas plus mal car je n’aime pas trop les glossaires en fin de livre, je préfère les notes en bas de page plus faciles à consulter durant la lecture).

Merci Dara, merci pour ce très beau livre, merci pour les souvenirs d’enfance et d’adolescence que ça a réveillés en moi : j’ai vécu en ville (dans un quartier en banlieue) mais il y avait (encore) des friches, un bois, un point d’eau et j’ai observé pas mal d’animaux dont des oiseaux et des insectes, et même encore maintenant j’aime m’arrêter, observer les nuages, les arbres, les animaux que je peux voir et ça me ravit bien plus que la folie des humains. À vrai dire je suis devenue écolo dans les années 80 alors que ce n’était pas à la mode mais j’ai arrêté de militer parce que (politiquement) c’est comme Don Quichotte qui se bat contre des moulins à vent… Cependant, mes chers lecteurs, je vous invite vivement à lire ce Journal d’un jeune naturaliste et à vous imprégner du miracle incessant de la Nature en espérant qu’elle survivra à tout ce que les humains lui font subir…

J’avais repéré ce titre chez Maeve, coup de cœur lors de son Mois irlandais en mars mais d’autres l’ont lu et apprécié comme Books, Moods and more ou Charlotte Parlotte, bon sang trop peu de lecteurs finalement alors lisez-le et parlez-en sur votre blog et sur les réseaux sociaux !

Je mets cette lecture dans Challenge Cottagecore (catégorie euh…, eh bien, ce livre entre dans les catégories 2, 3 et 4), Challenge de l’été #2 (un très beau voyage en Irlande du Nord), Challenge lecture 2021 (catégorie 20, un roman écrit par un auteur de moins de 20 ans) et Voisins Voisines 2021 (Irlande du Nord).

Quand viendra la vague d’Alice Zeniter

Quand viendra la vague d’Alice Zeniter.

L’Arche, collection Scène ouverte, août 2019, 80 pages, 13 €, ISBN 978-2-85181-964-2.

Genres : littérature française, théâtre, science-fiction.

Alice Zeniter naît le 7 septembre 1986 à Clamart (Hauts de Seine). Elle publie son premier roman à l’âge de 16 ans, Deux moins un égal zéro (2010). Elle étudie à l’École normale supérieure. Elle enseigne le français en Hongrie puis à l’université Sorbonne Nouvelle. Elle est connue comme romancière mais elle est aussi dramaturge, scénariste et traductrice. Parmi ses titres : Jusque dans nos bras (Albin Michel, 2010), Sombre dimanche (Albin Michel, 2013), Juste avant l’oubli (Flammarion, 2015), L’art de perdre (Flammarion, 2017, plusieurs prix dont le Goncourt des lycéens), Je suis une fille sans histoire (L’Arche, 2021, essai).

La scène : une île envahie par l’eau. Sur un rocher. Les personnages : Mateo et Letizia en couple, une femme, un homme, un mouflon sur deux jambes.

Mateo. L’optimisme. « Je suis debout parce que, debout, j’aurai pied plus longtemps. » (p. 13).

Letizia. Le pessimisme. « J’ai froid j’ai faim j’ai mal au dos je ne veux pas faire l’effort de penser. » (p. 15).

Plus l’eau montera, plus l’espace sera restreint sur cette île de six hectares avec un petit bois et une bergerie qui ont appartenu au père de Mateo.

Y aura-t-il assez de place sur ce sommet pour accueillir les humains et les animaux de l’île ? Mateo et Letizia ne sont pas d’accord sur l’attitude à adopter.

Arrive une femme, elle a perdu son mari, ses enfants, sa maison, tout, mais serait-elle dérangée, elle pense que les poissons sont responsables de la montée des eaux (expansion de territoire). C’est, à mon avis, une façon de nier la responsabilité des humains.

Arrive un homme, un promoteur qui voulait acheter l’île à Mateo après la mort de son père, un sale type qui pense s’en tirer avec des proverbes… Mais Mateo n’est pas aussi compatissant que Letizia.

Mateo. « Pourquoi quarante mille vaches qui font meuuuuuuuuh seraient-elles inférieures à un homme en train de se plaindre ? » (p. 39).

Au bout de quelque temps, Letizia et Mateo ont de l’eau jusqu’aux genoux…

Letizia veut toujours sauver les gens, elle voudrait qu’on dise d’elle qu’elle est « quelqu’un de profondément bon » (p. 48).

Mais Mateo. « Et maintenant que l’eau monte par leur faute, il faudrait encore les sauver ? Il faudrait que toi et moi, on fasse preuve d’une belle morale universelle et qu’on laisse un salaud comme ça venir vivre avec nous ? » (p. 50).

Arrive un mouflon sur deux jambes, sûrement sur ses pattes arrières, il a pu s’adapter même s’il a eu du mal à se redresser…

L’eau monte de plus en plus, elle est vraiment sale, et « le silence est massif » (p. 67).

Dans la postface intitulée « Vous faites aussi du théâtre ? », question souvent posée à Alice Zeniter, elle explique comment elle est entrée dans le monde du théâtre et sa relation avec le théâtre.

Cette fable écologique et dystopique est une comédie dramatique dans laquelle Mateo et Letizia sont confrontés à la montée des eaux bien sûr mais aussi à l’effondrement de l’humanité et à leurs valeurs, leurs idéaux, leur pouvoir. En fait, quand viendra la vague, il sera trop tard, c’est maintenant qu’il faut réfléchir, changer, s’adapter à la planète et pas l’inverse. Le petit pouvoir qu’ont Mateo et Letizia, au sommet de leur île recouverte par les eaux, est bien futile et inutile… Une pièce à lire de toute urgence !

Pour les challenges Littérature de l’imaginaire #9, S4F3 #7 et Les textes courts.

Soyeon KIM, artiste et illustratrice coréenne

Connaissez-vous Soyeon KIM ? C’est une artiste sud-coréenne qui vit au Canada et qui est exceptionnellement douée ! Elle a étudié les Beaux-Arts et les arts visuels à l’Université de York à Toronto (Ontario, Canada).

Plus d’infos et illustrations sur son site officiel, Kim Soyeon Art, et sur son Instagram, Soyeonis.

Elle a brillamment illustré plusieurs albums illustrés pour la jeunesse : dessins, collages, en particulier pour montrer les animaux, les fonds marins et la Nature.

Les albums illustrés écrits par Elin Kelsey (1961-…, Canada)
You Are Stardust (2012)
Wild Ideas – Let Nature Inspire Your Thinking (2015)
You Are Never Alone (2019)
A Last Goodbye (2020)

Les albums illustrés écrits par d’autres auteurs
Is This Panama? A Migration Story de Jan Thornhill (2013) (1955-…, Canada)
Sukaq and the Raven de Roy Goose (Canada, Inuit) et Kerry McCluskey (Canada) (2017)
Once Upon an Hour d’Ann Yu-Kyung Choi (Corée du Sud, 1975, émigrée au Canada) (2020)

Ces albums sont en anglais mais il sont aisés à comprendre ; leurs thèmes sont la Nature, la mer, les animaux, leur protection.

Elle expose, en particulier au Canada (principalement en Ontario), mais aussi en Australie (Adelaide), aux États-Unis (Brooklin, NY) et en Russie (Saint Pétersbourg). Si elle passe en France, en particulier dans ma région, je veux bien aller la rencontrer et voir ses œuvres superbes !

Et vous, est-ce que vous aimez ?

Un billet pour le Challenge coréen 🙂

Incubation de Laura DiSilverio

Incubation de Laura DiSilverio.

DreamLand (DMLD), novembre 2017, 352 pages, 16,90 €, ISBN 978-2-3774-00256. Incubation (2016) est traduit de l’américain par Frédéric Pierreti.

Genres : littérature américaine, littérature jeunesse, science-fiction.

Laura DiSilverio fut pendant vingt ans officier dans l’Armée de l’air américaine avant de se consacrer à l’écriture de romans classés en mysteries, suspense, thriller ou science-fiction. Elle vit dans le Colorado. Plus d’infos sur son site officiel et sur sa page FB.

Dans le futur, après 2040, la Terre et les humains ont été ravagés par plusieurs épidémies, en particulier la grippe aviaire ; les villes sont en ruines mais des pillards y survivent, il n’y a plus que des animaux nuisibles comme les sauterelles qui détruisent tout sur leur passage et les humains survivants vivent dans des cités dômes où, grâce à la technologie, ils font pousser génétiquement leur nourriture. Chacun, dès le plus jeune âge, est destiné à un métier, et de nombreuses jeunes femmes, sont volontaires ou « choisies » pour être porteuses et repeupler la planète.

Everly Jax, 16 ans, vit en Amerada (*) dans une cité dôme près de Jacksonville, dans la zone sécurisée d’Atlanta. Elle est élève-citoyenne et travaille au laboratoire du Kube 9 en physique chimie, ses matières de prédilection. Dès qu’elle le peut, elle se promène sur la plage mais c’est interdit car dangereux à cause des mines et d’une possible contamination de l’eau. Un jour, elle trouve une plume : « C’est la preuve, oui, la preuve que les oiseaux existent encore… quelque part. » (p. 8). Elle attend avec impatience le jour de la Grande Réunion car elle pourra enfin rencontrer ses parents biologiques mais… ils ne viennent pas. Sa meilleure amie, Halla Westin, étant enceinte (de Loudon, parti à l’armée) sans autorisation de l’État (géré par les Pragmatistes) a décidé de fuir. Et Wyck Sharpe, le meilleur ami d’Everly dont elle est amoureuse, refusant d’entrer dans l’armée des gardes-frontières, va fuir avec Halla pour la protéger. Everly part alors avec eux. Tant pis pour le serment d’allégeance : « Amerada avant la famille, avant l’amitié, avant soi-même. Amerada avant tout ! » (p. 32). C’est le début d’une incroyable aventure semée de découvertes et de rencontres. « Le paysage a beau paraître désert, il y a bien des gens et des animaux tout autour, la plupart probablement aussi méfiants que nous. » (p. 171). Mais la route est longue, jusqu’à Atlanta, et pleine de dangers. « Or la vie dans un Kube ne vous prépare pas à affronter le monde réel. Ni de près, ni de loin. » (p. 205-206).

(*) Je pense qu’Amerada est la contraction de America et de Canada, qui dans ce futur ne forment plus qu’un seul pays, immense mais… dévasté.

J’aime les romans post-apocalyptiques (pourtant l’éditeur le classe en fantasy !) et celui-ci m’a vraiment plu. Tout d’abord, j’ai été attirée par la couverture puis par le résumé en 4e de couverture. « Dans un monde où tout est surveillé, la liberté a forcément un prix… ». Cela ne me dérange pas que les trois personnages principaux (Everly, Halla et Wyck) soient des adolescents ; il y a beaucoup d’adultes autour d’eux, aussi bien dans le dôme qu’à l’extérieur (dont plusieurs que personne n’aurait envie de rencontrer !). Les thèmes abordés dans ce roman d’anticipation et la façon dont ils sont abordés sont une totale réussite et j’ai hâte de lire la suite puisque Incubation est le premier tome d’une trilogie : Incinération est déjà paru en français et j’espère que Régénération ne saurait tarder !

Une lecture pour le Challenge de l’été, Jeunesse Young Adult #7, Lire sous la contrainte (contrainte # 39 tout au féminin), Littérature de l’imaginaire et Petit Bac 2018 (catégorie Titre mot unique).

Une toile large comme le monde d’Aude Seigne

Une toile large comme le monde d’Aude Seigne.

Zoé, août 2017, 240 pages, 18 €, ISBN 978-2-88927-458-1.

Genre : littérature suisse.

Aude Seigne, Suissesse née le 14 février 1985 à Genève, est auteur et membre du collectif AJAR dont j’avais lu le très beau Vivre près des tilleuls. Elle est diplômée en littérature française et en civilisations mésopotamiennes : elle a séjourné en Syrie en 2008 et a publié Les neiges de Damas en 2015. Plus d’infos sur son site.

« Il est allongé au fond de l’océan. Il est immobile, longiligne, tubulaire, gris ou peut-être noir, dans l’obscurité on ne sait pas très bien. Il ressemble à ce qui se trouve dans nos salons, derrière nos plinthes, entre le mur et la lampe, entre la prise de courant et celle de l’ordinateur : un vulgaire câble. » (p. 7). Voici comment débute ce roman. Comment ont été installés au fond de l’océan (à 3 000 m) les 7 000 km de câble de FLIN entre la France et les États-Unis. Il en est de même pour les câbles installés au fond du Pacifique et qui relient les États-Unis à l’Asie.

Une entrée en la matière originale pour un roman et qui m’a passionnée au plus haut point ! Qui ne s’est jamais posé la question de savoir comment étaient véhiculés Internet et les mails ? Il n’y a pas que les ondes, il y a tout ce matériel physique, difficile à créer (les matières premières, on en parle plus loin) et à installer. Le monde a changé et nous avons de nouveaux automatismes, souvent le matin, comme allumer son ordinateur, consulter ses messages, la presse en ligne, les réseaux sociaux, les sites d’images (Pinterest, Instagram…) et même parfois cliquer sur des liens aux titres accrocheurs…

Il y a plusieurs personnages dans ce roman choral, en fait il y a quatre personnages principaux dans quatre lieux différents donc je ne me suis pas sentie perdue !

Pénélope, la Suissesse, d’origine sud-coréenne (tiens, c’est marrant, ça m’a fait penser à Hiver à Sokcho d’Elisa Shua Dusapin lu l’année dernière !), adoptée à l’âge de 3 ans, vit à Zurich ; c’est une informaticienne surdouée, programmatrice et développeuse Web, qui travaille à son rythme à domicile. Elle est en couple avec Matteo qui est à Singapour pour un mois (il installe des câbles en Mer de Chine).

June, l’Américaine vit à Portland en Oregon ; elle travaille aussi chez elle, dans son atelier, elle est conceptrice de cosmétiques naturels. Elle coloc’ avec Evan, community manager pour les réseaux sociaux d’une compagnie d’assurances, et Oliver, qui tient un café-librairie.

Birgit, je crois qu’elle est Suédoise, est dans un hôtel à Copenhague au Danemark ; elle est la créatrice de la fondation Green Web. Elle a un ami, Samuel, qui travaille dans une ONG en Asie.

Kuan, un Chinois, est responsable dans la salle des opérations du port de Singapour. Depuis la mort de son épouse, Meï, il élève son fils, Lu Pan, seul. Ce qu’il ne sait pas, c’est que Lu Pan est une célébrité sur Internet alors qu’il ne sort plus de sa chambre !

Une toile large comme le monde dit bien ce qu’il est, un tissu de liens, humains bien sûr, mais aussi technologiques, « un génial selfie du monde contemporain, dans lequel virtuel et réel sont toujours plus intriqués » nous dit l’éditeur. Tout est traité, en fait, la vie personnelle, la vie professionnelle, les aléas de la vie, l’impact social, économique, écologique, le tout dans un style fluide voire poétique. Comme un être vivant, organique avec des pensées, il y a « les veines du monde, leur système nerveux » (p. 18) et ces personnages qui représentent dans le récit presque tous les humains vont se rencontrer (physiquement ou sur la toile) car « […] on n’est jamais seuls, plus maintenant ; grâce à internet. » (p. 37). Mais sommes-nous vraiment les uns avec les autres ou vivons-nous dans une illusion et sommes-nous isolés des autres ?

Ce roman interroge sur notre époque, sa technologie révolutionnaire (est-ce qu’Internet va devenir gratuit pour tous ? A-t-on tous « droit à la connexion » comme on a droit à la liberté ?), les relations que nous nouons avec ou sans Internet ; par l’intermédiaire de Birgit, l’auteur insiste sur le coût environnemental d’Internet, sur la production (certains matériaux sont très rares et coûtent très chers) et sur la pollution dans le monde comme celle du « Lac toxique noir de Baotou, miroir du monde et concentré de high tech. » (p. 92) qui engendre des maladies sur des populations (par exemple Meï, l’épouse de Kuan qui s’est exilé avec son fils).

On le voit, tout est lié de par le monde ! Mais finalement qu’est-ce qu’Internet ? Est-ce qu’il vit comme nous ? « Internet n’est pas un esprit, il a besoin d’un corps. » (p. 97). Et que faire quand une info vient à nous ? Comment la vérifier ? « On apprend par-ci par-là, on clique et on déroule, on s’offusque et on s’envenime, jusqu’au moment où ce qui suscitait notre émoi disparaît, recouvert par la nouvelle suivante et par l’attention qu’exige le présent. L’information est une tectonique des plaques. Les objets de nos scandales circulent aussi vite que les données dans les câbles. » (p. 141).

J’ai bien aimé la différence entre l’effet papillon et l‘effet dominos : « Papillon : cause minuscule, effet immense, lien absurde. Dominos : cause et effet de même taille, mais, par réaction en chaîne, on obtient un effet final grandiose. » (p. 145). Je n’avais jamais fait attention à cette différence ! Peut-être que je n’avais jamais mis ces deux effets en parallèle…

Qui sommes-nous et que montrons-nous ? Sommes-nous devenus des Andrea ? « Tout le monde l’évoque, mais personne n’a directement affaire à elle. C’est dire qu’elle pourrait tout aussi bien ne pas exister, ou exister multiplement, ou exister numériquement. Andrea s’est fondue dans les réseaux sociaux, elle n’est plus que ce qu’elle montre, et ce qu’elle montre ne nous dit rien de sa réalité. » (p. 163-164). Des êtres réels, vivants, mais sans réalité ?

En tout cas, en plus de l’installation des câbles au fond des océans, le lecteur apprend pas mal de choses dans cet excellent roman qui se lit avec grand plaisir. Je ne connaissais par exemple pas Baotou, en Mongolie pourtant c’est la région où « 95 % des matières premières utilisées dans les technologies sont produites » (p. 171).

Ce roman soulève de nombreux questionnements. Est-ce que la vie, la vie sociale, peuvent être globalisées ? Sommes-nous toujours les mêmes avec ou sans Internet ? Comment vivrions-nous sans Internet ? « En même temps que les câbles, les liens sociaux se sont rompus. Les gens sont isolés, une partie de leur identité est effacée, disparue à jamais avec la destruction des données. » (p. 219-220).

Je recommande chaleureusement ce roman, très bien écrit, très bien documenté ; Aude Seigne ne dénonce pas Internet, elle nous fait entrer doucement dans l’intimité des personnages et d’Internet, elle nous fait traverser les océans, de l’Europe aux États-Unis et en Asie : finalement la lecture et Internet, ça fait voyager sans bouger de chez soi !

Une lecture pour les challenges 1 % rentrée littéraire 2017, Un mois, un éditeur et Voisins Voisines.

Toxique de Samanta Schweblin

Toxique de Samanta Schweblin.

Gallimard, collection Du monde entier, avril 2017, 128 pages, 14 €, ISBN 978-2-07-019781-1. Distancia de rescate (2014) est traduit de l’espagnol par Aurore Touya.

Genres : littérature argentine, premier roman.

Samanta Schweblin naît en 1978 en Argentine. Elle est nouvelliste (Des oiseaux plein la bouche, Seuil, 2013) et Toxique est son premier roman. Elle vit actuellement à Berlin, en Allemagne.

Dans la campagne argentine, près d’un lac, Amanda a loué une maison de vacances avec sa fillette, Nina, et son mari doit les rejoindre plus tard. Amanda fait la connaissance de Carla qui vit là avec son mari, Omar, éleveur de chevaux, et leur fils de neuf ans, David. « Si je te raconte – dit-elle –, tu ne voudras plus qu’il joue avec Nina. » (p. 16). David était un amour jusqu’à ses trois ans, puis il est tombé malade… Carla n’en dit guère plus à Amanda mais un dialogue s’installe entre Amanda et David. Carla est-elle folle ? Nina est-elle en danger ? « En quoi es-tu si différent aujourd’hui du David d’il y a six ans ? Qu’as-tu fait de si terrible pour que ta mère te rejette désormais ? » (p. 38-39). « David n’a rien fait ! – et voilà que je crie, voilà que je suis celle qui semble folle. C’est toi qui nous fais peur, à nous tous, avec ton délire de… » (p. 50).

Quel est le danger ? David ? Carla ? Le lieu en lui-même ? La vieille sorcière de la maison verte ? Autre chose dans l’eau ou dans l’air ? En tout cas, Amanda et Nina, tout comme David il y a six ans, ont bien été contaminées par quelque chose de toxique. Et Amanda n’a pas pu respecter la distance de secours (la distancia de rescate) pour préserver sa fille… Quelle claque ce roman ! Court, d’une grande intensité, presque fiévreux, qui amène son lecteur au bord de la terreur ou de la folie (ou des deux !). Mais, à travers ce roman, Samanta Schweblin dénonce évidemment l’énorme pollution qui empoisonne les terres, l’eau et les êtres vivants (humains et animaux) à cause de tous les produits chimiques de l’agriculture intensive (ici des champs de soja qui sont pourtant si beaux, si verdoyants…).

L’éditeur nous dit : « L’écriture magnétique et obsessionnelle de Samanta Schweblin part à la recherche de ce moment où tout bascule, où les vacances virent au cauchemar, où les relations d’amour condamnent au lieu de sauver. Formidable radiographie de la peur, Toxique est un bref roman à la tension vertigineuse, qui progresse comme une enquête à plusieurs voix vers une terrible vérité. Il cache un secret qui nous effraie autant qu’il nous attire. » Que vous dire de plus ?… Lisez Toxique !

Une lecture pour le Challenge de l’épouvante, Littérature de l’imaginaire, Pumpkin Autumn Challenge (pour le Menu 2 – Creepy, Spooky, Halloween) et le Défi Premier roman.

La fonte des glaces de Joël Baqué

La fonte des glaces de Joël Baqué.

P.O.L., août 2017, 288 pages, 17 €, ISBN 978-2-8180-1391-5.

Genre : roman français.

Joël Baqué naît le 23 décembre 1963 à Béziers ; il vit à Nice. Poésie (Angle plat aux éditions Hors jeu en 2002, Un rang d’écart aux éditions L’Arbre à Paroles en 2003, Start-up aux éditions Le Quartanier en 2007) et romans chez P.O.L. : Aire du mouton (2011), La salle (2015), La mer c’est rien du tout (2016).

L’auteur nous transporte en Afrique, en France et en Antarctique. Après la mort de son mari, comptable dans une bananeraie en Côte d’Ivoire, la mère retourne avec son fils, Louis, en France, à Carcassonne, et l’élève seule. Louis est un enfant calme, sensible et aimant. Bien que son père ait été écrasé par un éléphant, Louis aime et respecte les animaux. Il devient… boucher-charcutier ! Et rencontre, à Toulon, Lise, la fille de son patron, qu’il épouse mais ils n’ont pas d’enfant et personne à qui léguer la boutique. « Ils eurent ainsi de longues années d’un bonheur paisible jusqu’à ce qu’un petit point sombre repéré sur une radiographie mammaire de Lise fasse tache d’encre et assombrisse leurs vies. » (p. 42). Jeune veuf et jeune retraité, Louis déprime mais se crée « un emploi du temps et de nouvelles habitudes. » (p. 43). Un dimanche matin, après sa visite habituelle à la boulangerie-pâtisserie, Louis achète un oiseau empaillé dans une brocante. « Ce manchot empereur était certes bien conservé mais d’un usage incertain. Qui donc l’aurait acheté et pourquoi ? Difficile de se dire : un manchot empereur, ça sert toujours. Autant de questions que Louis ne se posa pas. Il s’entendit poser une question d’un tout autre ordre, comme s’il se ventriloquait lui-même. […] – Ah ! Attention, hein ! C’est pas un pingouin, c’est un manchot empereur ! Pas pareil, hein ! Pas pareil ! C’est bien mieux, un manchot empereur ! D’abord c’est plus gros et puis bientôt avec la fonte des glaces y en aura plus, vous pouvez voir ça comme un investissement ! » (p. 57-58). Cet oiseau empaillé va bouleverser la vie de Louis : une nouvelle passion, un voyage, des rencontres ! « L’irruption dans sa vie du manchot empereur avait changé les choses. » (p. 93). On retrouve donc Louis sur la banquise avec son guide Inuit, Ivaluardjuk, qui va faire une vidéo hilarante et la poster sur sa page FB.

Hum… Ce roman aurait pu me plaire : le style est relativement agréable et il y a une pointe d’humour – bon parfois c’est du gros cliché bien lourd (par exemple, avec les bibliothécaires : une fois, c’est amusant, trois fois, c’est exagéré) – et les retours en arrière ne m’ont pas dérangée mais… il y a tellement de digressions, de longueurs et de détails inutiles, que je me suis vraiment ennuyée… J’ai fait un effort pour aller au bout, à vrai dire j’ai lu une centaine de pages normalement et les presque deux-cents dernières pages en diagonale : j’ai donc rencontré Alice, visité Terre-Neuve, je suis montée à bord du Nathanaël et j’ai remorqué un iceberg, par contre je n’ai pas mangé de gâteau soviétique au beurre de je ne sais plus quoi donc je n’ai pas été malade, ni d’indigestion ou d’hallucinations ni de la lecture de ce roman, mais je suis déçue, très déçue… Alors, oui, Joël Baqué dénonce l’hystérie des réseaux sociaux et de la mise en célébrité des anonymes, oui, il crie au secours de la fonte des glaces (et du réchauffement climatique) et pour la sauvegarde de la banquise et de ses habitants, mais ça n’a pas été suffisant pour me faire apprécier ce roman trop longuet, trop laborieux. Les journalistes sont dithyrambiques à propos de cet auteur qui fut le plus jeune gendarme de France et qui se consacre désormais à la littérature : « drôle », « loufoque », « excellent », « réjouissant », « impérial » et même « précieux », bof, je ne suis pas convaincue du tout et je ne pense pas lire un autre titre de lui.

Je le mets quand même dans le challenge 1 % rentrée littéraire 2017.

10 milliards de Stephen Emmott

10Milliards10 milliards de Stephen Emmott.

Fayard, octobre 2014, 208 pages, 12 €, ISBN 978-2-213-68096-5. Ten Billion (2013) est traduit de l’anglais par Sylvie Lucas.

Genres : essai, littérature anglaise.

Stephen Emmott est né le 3 juin 1960. Il a étudié les sciences et la psychologie expérimentale à Cambridge (Angleterre) puis les neurosciences computationnelles à l’Université de Stirling (Écosse). Il est professeur et auteur.

« Notre intelligence, notre inventivité et nos activités ont modifié presque chaque parcelle de notre planète. Celle-ci subit très fortement notre influence. De fait, notre intelligence, notre inventivité et nos activités sont à l’origine de tous les problèmes auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui à l’échelle mondiale. » (p. 6).

« Comment en sommes-nous arrivés là ? » (p. 14).

Révolutions (agricoles, scientifiques, industrielles), progrès de la médecine, surpopulation, énergies fossiles ou « renouvelables », production industrielle, production outrancière, transports, pollution, climat, écosystèmes, nourriture, eau, déforestation, réchauffement climatique, probabilité de pandémies… : tout est abordé. Constat : augmentations de tout (surpopulation, productions, pollutions…) et chiffres ahurissants. Pessimisme ? Oui ! Mais à juste titre : urgence, point de non-retour !

« Toutes les données scientifiques révèlent l’inéluctable réalité : nous sommes dans le pétrin, un sale pétrin. Et tandis que notre population se rapproche des 10 milliards d’habitants, nous pénétrons en territoire inconnu. Mais, s’il est une chose prévisible, c’est que les choses vont s’aggraver encore. » (page 117).

« J’espère que je me trompe. Mais toutes les données scientifiques indiquent que j’ai raison. » (page 194).

Stephen Emmott est « responsable du département des sciences informatiques au sein de Microsoft Research et dirige à Cambridge un vaste programme de recherche scientifique interdisciplinaire en quête de nouvelles approches pour aborder certains des problèmes fondamentaux de la sphère scientifique. Il est également professeur associé de sciences informatiques à l’université d’Oxford, professeur associé d’informatique biologique à l’University College de Londres et membre honoraire du National Endowment of Science, Technology and the Arts du Royaume-Uni. ». Il n’est donc pas un alarmiste irresponsable ou en quête de couverture médiatique et son essai est à lire de toute urgence ! Même s’il est sûrement trop tard…

Une lecture dans A year in England.