Le cœur battant du monde de Sébastien Spitzer

Le cœur battant du monde de Sébastien Spitzer.

Albin Michel, août 2019, 448 pages, 21,90 €, ISBN 978-2-22644-162-1.

Genres : littérature française, roman historique, roman social.

Sébastien Spitzer naît le 9 mars 1970 à Paris. Il étudie à l’Institut d’études politiques de Paris et devient journaliste puis écrivain (documents et romans). Son premier roman, Ces rêves qu’on piétine, paraît aux éditions de l’Observatoire en 2017. Puis Le cœur battant du monde et La fièvre chez Albin Michel, respectivement en 2019 et en 2020.

Londres, 1851. Pendant que les gens aisés paient pour visiter le Palais de Cristal (construit pour l’Exposition universelle), les gens pauvres comme Charlotte (qui a fui la famine en Irlande) vivent dans la misère (une profonde misère). Pourtant cette jeune femme sait coudre et ravauder, elle « sait ranger aussi, plier, laver, écrire, compter, se tenir, se taire et danser quand c’est l’heure de faire la fête au son de la flûte et du violon. Charlotte est une bonne fille d’Irlande. » (p. 17). Elle est enceinte mais son mari, Evans, et parti chercher de l’or en Amérique. Elle veut se présenter à un emploi et se rend à la gare mais elle est agressée et miraculeusement sauvée par le docteur Markus Malte.

Au même moment, Engels arrive par le train de Manchester où il y a des grèves. Il connaît Markus Malte et son regard croise celui de la jeune femme mais il a rendez-vous avec un ami surnommé le Maure, c’est-à-dire Karl Marx. Recherché par plusieurs polices d’Europe, ce dernier est réfugié dans un taudis de Soho avec son épouse, Johanna von Westphalen, une baronne prussienne déchue par sa famille, et leurs enfants.

Le lecteur suit ces trois personnages, Charlotte Evans, Markus Malte, Friedrich Engels et avec lui, Karl Marx et sa famille. Leurs chemins vont se croiser et s’éloigner mais leurs destins seront liés.

Les idées d’Engels (qui est directeur dans une entreprise industrielle que son père possède en partie, Ermen & Engels) et de Marx sont bonnes en théorie mais… (j’expliquerai plus loin). « Des mères et leurs enfants soumis quinze heures de rang à la violence des machines, aux éclaboussures d’huile, à la vapeur brûlante et à toute l’eau qu’il faut pour assouplir les fils de coton et éviter qu’ils cassent. » (p. 88-89). De par son statut, Engels fréquente des aristocrates, des banquiers… mais il ne supporte pas que l’usine impose « ses règles et sa violence » (p. 136).

Durant l’agression, Charlotte a perdu son bébé… Le docteur Markus Malte l’a recueillie chez lui et soignée. Lorsqu’elle va mieux, il lui propose d’adopter Freddy, qui vient de naître prématuré à seulement 7 mois de grossesse. Freddy est l’enfant caché de Karl Marx et de l’employée de maison, Nim Demuth. Il ne faut surtout pas que quiconque apprenne son existence.

1863. Charlotte et Freddy fuient Londres pour Manchester. Freddy a 12 ans et il devient apprenti chez le teinturier Saltz. « Il est attentif. Il apprend vite. Il est le premier sur place et le dernier parti. » (p. 161).

Mais la guerre de Sécession dure depuis plus deux ans et le coton n’arrive plus en Angleterre, ni pour les artisans comme Saltz ni pour les entreprises comme celle d’Engels. « L’article inventorie les dernières victoires du général Sherman […]. Il compare le chef yankee à un barbare détruisant tout sur son passage, non seulement ses ennemis, mais aussi les routes, les voies ferrées, les propriétés privées et surtout les champs de coton, les entrepôts et les stocks. » (p. 167).

Je ne vais pas vous résumer plus pour que vous puissiez découvrir par vous-même l’Histoire et les histoires que raconte ce très beau roman, bien écrit, bien construit, avec un suspense qui va crescendo.

Je voudrais simplement donner mon avis sur le comportement abject de Karl Marx. « Toi, Engels. Tu finances ! Débrouille-toi pour trouver de l’argent. Il faudra plus d’argent. Beaucoup plus. » (p. 175) alors qu’il vient de lire un extrait du Capital qu’il est en train d’écrire et dans lequel il vilipende l’argent et les riches mais, lui qui n’a jamais travaillé et gagné d’argent, est bien content qu’Engels paie tout (logement, nourriture…) pour lui et sa famille, le matériel dont il a besoin pour écrire, et qu’il traduise ses textes en anglais après les avoir relus et corrigés pour les envoyer à des journaux aux États-Unis. Les idées de Marx étaient peut-être remarquables mais son comportement était loin de l’être…

Et je ne suis pas la seule à penser ça. Lydia, la compagne d’Engels, aussi. « Lydia se demande toujours comment Engels peut admirer ce couple. Ils se disent près du peuple. C’est presque leur fonds de commerce. Pourtant ils le méprisent, tous les deux. Elle par son rang et lui par ses inclinations. » (p. 351-352).

Ce roman montre les gens, les pauvres (la population des quartiers mal famés, les exilés irlandais…) et les riches (les bourgeois comme Engels et Marx, et quelques aristocrates). Et aussi l’industrie anglaise et ses accointances commerciales avec l’Inde et les États-Unis, et le lecteur comprend les prémices de révolutions à venir (irlandaise, communiste…) et les exactions de la Guerre de Sécession. Rien n’est pur dans ce cœur battant du monde qu’est Londres dans l’Angleterre victorienne du XIXe siècle. Mais Sébastien Spitzer insuffle du romanesque, du beau (les enfants, la musique…) et livre un roman foisonnant et passionnant. J’ai maintenant très envie de lire Ces rêves qu’on piétine qui parle de Magda Goebbels (ce livre avait échappé à mon attention à sa parution).

Je mets cette lecture dans A year in England et dans Challenge lecture 2021 (catégorie 30, un livre dont l’histoire se déroule dans un pays européen, 2e billet).

La gouvernante suédoise de Marie Sizun

La gouvernante suédoise de Marie Sizun.

Arléa, collection 1er mille, août 2016, 320 pages, 20 €, ISBN 978-2-36308-116-2. Ce roman a reçu le Prix Bretagne 2017 et le Prix Merlieux des Bibliothèques 2017. Il existe en poche chez Folio depuis mai 2018.

Genre : roman français.

Marie Sizun naît en 1940, elle grandit et étudie les Lettres classiques à Paris. Elle est professeur de littérature (France, Allemagne, Belgique). De retour en France, elle publie son premier roman, Le père de la petite (Arléa, 2005) puis La femme de l’Allemand (Arléa, 2007) et une dizaine d’autres titres et reçoit plusieurs prix littéraires.

Après avoir lu une nouvelle en janvier, L’indiscrète de Marie Sizun, j’avais très envie de découvrir des romans de cette autrice que je découvrais. Le premier que je lis est La gouvernante suédoise et La femme de l’Allemand suivra dans les prochaines semaines.

La narratrice (Marie Sizun) a 6 ans. Elle vit à Paris avec ses parents et son petit frère. Chaque année, sa mère l’emmène au cimetière de Meudon où sont enterrés les ancêtres de leur famille, les Sèzeneau, des gens qu’elle n’a pas connus… Après le divorce des parents, une vieille tante, Alice, 60 ans, vient s’installer chez eux. Si Alice, la cadette de sa famille, est née en France, ses frères et sœurs sont nés en Suède et Alice parle le suédois. Elle va raconter à la fillette son histoire (du moins en partie) et lui montrer des photos sépias. « Tout cela m’amusait assez ; mais, préoccupée de mes propres soucis, souvent j’écoutais mal. » (p. 15). Cependant, un jour, Alice laisse échapper un nom, Livia. « Livia ? […] C’était qui Livia ? […] – Livia ? Livia… Mais c’était la gouvernante suédoise. » (p. 16). La fillette découvre alors un secret de famille et l’origine suédoise de son nom, Bergvist.

Des années plus tard, devenue adulte, elle découvre des photos de son arrière-grand-père, de son épouse Hulda et de leurs enfants, quelques papiers et le journal de Hulda. L’ancêtre, c’est Léonard Sèzeneau, un Français exilé pour devenir professeur de français en Suède et qui a épousé une Suédoise de bonne famille, Hulda, dont il a eu quatre enfants et Livia est une gouvernante embauchée pour aider dans l’éducation des enfants.

1867-1868, Göteborg puis 1869-1874, Stockholm, Suède. Léonard, Hulda et leur petit Isidore s’installent « dans un des plus beaux quartiers de la ville, Östermalm, près de Strangatan » (p. 67). Puis Eugène naît et ensuite Louise. Deux bonnes, Anna et Christina, aident à la maison, il y a une cuisinière et un valet s’occupe de monsieur. La mer, les îles, le parc, le Théâtre national, « des concerts, des expositions de peinture, des librairies, des cafés… » (p. 68), la vie est belle et joyeuse pour Hulda et sa famille. Mais sur les photos, elle a toujours un regard triste. Et puis, lorsque Hulda est enceinte du quatrième enfant, sa mère et Léonard décident d’engager une gouvernante et il faut qu’elle parle français pour l’enseigner aux enfants. Ce sera Olivia Bergvist, 22 ans. « Je m’appelle Olivia, mais vous pouvez m’appeler Livia. C’est le nom que mon père me donnait. » (p. 81).

Livia s’entend bien avec tous chez les Sèzeneau et remplit parfaitement sa mission. Noël 1873, toute la famille est réunie, « la nuit magnifique, pleine d’étoiles » (p. 122) mais Léonard Sézeneau sait qu’il va falloir quitter la Suède… Eugénie naît en janvier et « La vie reprend, simple et tranquille, du moins en apparence. » (p. 127). En mars, il faut partir, pour Meudon, près de Paris. Livia est d’accord, ça fait partie de son contrat, mais Hulda est effondrée, ses parents, son bébé qui n’a que deux mois, sa vie en Suède… La vie a Meudon sera catastrophique, pauvre, froide, isolée… Hulda n’en peut plus, elle ne dort plus, elle ne vit plus… « Tout l’angoisse, tout la trouble. » (p. 223).

L’éditeur dit que Marie Sizun « brosse le portrait tout en nuances de ses ancêtres franco-suédois » qu’elle n’a pas connus. Cette histoire est donc en grande partie de la fiction car elle n’a que quelques photographies et quelques informations mais tout est tellement bien raconté qu’on a l’impression que tout est vrai ! Marie Sizun cisèle parfaitement son texte et ses personnages dans un récit intense et documenté mais raconte avec son propre univers que je qualifierais d’atmosphérique. J’avais en tout cas l’impression d’y être et d’observer cette famille, j’étais heureuse avec Hulda en Suède, j’étais seule et triste avec Hulda à Meudon. Mais, finalement, qui est le personnage principal, Hulda ou Livia ?

Je mets ce roman dans le Challenge lecture 2021 (catégorie 30, un livre dont l’histoire se déroule dans un pays européen, la Suède), dans le Challenge nordique (Suède) et dans le Petit Bac 2021 (catégorie Adjectif pour suédoise).

Des copinautes qui l’ont lu : Aifelle, Mumu dans le bocage, Sylire.

Jusqu’au printemps de Charles Masson

Les gens de rien, tome 1 – Jusqu’au printemps de Charles Masson.

Delcourt, collection Encrages, mars 2021, 88 pages, 13,95 €, ISBN 978-2-41303-750-7.

Genre : bande dessinée française, médecine.

Charles Masson naît le 28 décembre 1968 à Lyon (Rhône-Alpes). Il est à la fois médecin (spécialisé ORL et cancérologie) et auteur de bandes dessinées (scénariste, dessinateur et coloriste). Ses précédentes bandes dessinées sont parues chez Casterman (Soupe froide, Bonne santé…), Futuropolis (Les boules vitales, L’arche de Noé a flashé sur vous) et Des ronds dans l’O (Aventures de Lilou).

Louise et Marie ne savent pas nager mais elles ont postulé comme monitrices pour une colonie de vacances en Corse et elles ont certifié qu’elles savaient nager. Elles vont donc apprendre avant l’été. « De mémoire de marinier, on n’avait jamais vu d’aussi belles filles sur la plage de Saint-Fons. – De mémoire de gitan, on n’avait jamais vu personne apprendre si vite à nager sans le jeter d’un pont. »

Louise veut se marier avec un homme instruit et faire des enfants, Marie veut être institutrice. La colonie se passe très bien puis, à la rentrée, elles reprennent leur vie. Louise est ouvrière à l’usine de Saint-Fons (en attendant son prince charmant) et Marie intègre l’École normale.

Des années plus tard, en 2018, Marie a 70 ans, elle est à la retraite, elle a un cancer et elle demande au médecin de la laisser tranquille un mois avant de se faire soigner… Pendant toutes ces années Louise et Marie sont restées amies. Louise s’est mariée à Lyon et a eu quatre enfants, Martial, Rose-Mai, Julien et Octavie (que Marie a eu tour à tour dans sa classe). « Les années avaient glissé lentement, un pincement au cœur pour chacune d’elle. »

C’est le médecin le narrateur. Marie revient bien le mois suivant et consulte un confrère à l’hôpital mais elle refuse de se faire soigner… Combien de temps lui reste-t-il ? « Hum ! Si on fait rien… Quelques semaines. Peut-être quelques mois… Pas plus… Enfin, vous serez sans doute encore là pour Noël. Et encore c’est pas sûr. » Marie aimerait bien tenir jusqu’au printemps, sa saison préférée… alors elle accepte les soins, la chimiothérapie… Le médecin aime aussi le printemps « Mais quand on est médecin, on ne peut s’attacher aux patients comme à sa famille. »

Cette bande dessinée émouvante réalisée par un médecin (je trouve ça à la fois surprenant et à la fois vraiment bien de pouvoir parler de la médecine dans une bande dessinée) est toute en douceur, elle amène les lecteurs au printemps avec tendresse et avec des fleurs. Bien sûr la fin est triste mais Marie a été heureuse et elle reste dans le cœur de tous les enfants dont elle a été l’institutrice pendant des décennies !

Une belle lecture pour La BD de la semaine que je mets aussi dans les challenges BD, Des histoires et des bulles (catégorie 12, une BD thématique, ici médecine), Petit Bac 2021 (catégorie Météo pour Printemps) et Les textes courts. Plus de BD de la semaine chez Stéphie.

La Mort et le Météore de Joca Reiners Terron

La Mort et le Météore de Joca Reiners Terron.

Zulma, octobre 2020, 192 pages, 17,50 €, ISBN 978-2-84304-976-7. A Morte e o Meteoro (2019) est traduit du portugais (Brésil) par Dominique Nédellec.

Genres : littérature brésilienne, roman, aventure, science-fiction.

Joca Reiners Terron est le pseudonyme de João Carlos Reiners Terron né le 9 février 1968 à Cuiabá (capitale du Mato Grosso au Brésil). Il étudie l’architecture et le dessin industriel. Il vit à São Paulo où il est romancier, poète, éditeur et designer. Depuis 2001, il écrit plusieurs romans, des nouvelles et de la poésie mais La Mort et le Météore est le premier roman traduit en français. Plus d’infos sur son blog pour ceux qui comprennent le portugais !

La forêt amazonienne a intégralement brûlé… Sauver les Kaajapukugi ? Ils sont cinquante hommes, il n’y a plus ni femmes ni enfants… Leur pays, le Brésil, s’en fiche… Le Canada, seul pays à proposer de les accueillir, c’est bien mais le climat n’est pas fait pour cette tribu d’Amazonie… Ils vont finalement aller dans la forêt de Huautla, près de Oaxaca, au Mexique.

Le narrateur, anthropologue, travaille au « bureau de la Commission nationale pour le développement des peuples indigènes » (p. 14) et son supérieur lui ordonne de superviser l’installation des Indiens. Il ne s’agit d’ailleurs plus de développement avec les Kaajapukugi mais de sauvegarde… « C’était la première fois dans l’histoire de la colonisation qu’un peuple amérindien tout entier, les cinquante Kaajapukugi encore en vie, demandait l’asile politique dans un autre pays. » (p. 17) « […] parce que l’environnement qui les avait vu naître, l’Amazonie, était mort, et qu’ils étaient pourchassés avec détermination par l’État et ses agents exterminateurs : les orpailleurs clandestins, les trafiquants de bois, les grands propriétaires terriens et leurs sbires habituels, policiers, militaires et gouvernants. » (p. 18).

Le narrateur (nous ne saurons jamais son nom) va collaborer avec Boaventura, un sertanista (spécialiste) des peuples indigènes et isolés qui travaille pour la Fondation nationale de l’Indien du Brésil (la Funai). Mais les Kaajapukugi ne sont pas arrivés sur le territoire des Mazatèques (au Mexique donc) que Boaventura meurt. Bon, il avait 80 ans mais sa mort est tout de même louche…

Donc les Kaajapukugi débarquent à Oaxaca et c’est au même moment que les Chinois envoient une navette avec un jeune couple en mission sur Mars. Cet événement peut paraître anodin mais les deux événements sont liés. « Le Grand Mal, […], l’homme blanc est le Grand Mal. » (p. 45). On ne peut pas dire que les Chinois soient blancs mais je pense que « l’homme blanc » signifie l’homme occidentalisé, l’homme moderne.

Mais revenons aux Kaajapukugi qui n’étant plus que cinquante hommes, tous âgés de plus de cinquante ans, sont finalement voués à disparaître plus ou moins rapidement… Mais qui sont-ils ? Des « Indiens punks rétifs à toute idée de pouvoir hiérarchisé, cas anarchistes pour qui aucune race n’en surpasse une autre, et pour qui, non, décidément, nul homme n’est le roi de quoi que ce soit. » (p. 50). Nul homme n’est le roi de quoi que ce soit, cette phrase est en exergue du roman et elle me plaît beaucoup. Donc les Kaajapukugi s’installent à Huautla, ils construisent leur maloca (maison collective) et le soir pratiquent le rituel de tinsáanhán (je vous laisse découvrir ce que c’est) et là, c’est le drame…

De plus, en rechargeant son téléphone dans la maison que ses parents lui ont laissée à Oaxaca, le narrateur se rend compte qu’il a reçu une vidéo de deux heures et vingt minutes que Boaventura lui a envoyée avant de mourir. « J’ai reçu des menaces. Bon, des menaces, j’en reçois depuis belle lurette […]. Mais ces dernières menaces sont différentes […]. » (p. 62), « […] je vous ferai part de quelques soupçons et de plusieurs craintes. » (p. 63). Flashback, 1980, Boaventura est un jeune anthropologue et il décide de s’enfoncer en Amazonie pour observer une tribu inconnue. « Je souhaitais observer les gestes dont était fait leur quotidien. Avoir la chance d’être témoin d’une naissance, qui sait, et la triste opportunité d’assister aux rites funéraires d’un peuple au bord de l’extinction. Observer la sagacité du chasseur, le dévouement de l’épouse, comprendre les relations conjugales, sexuelles, la présence de l’animisme. Et déchiffrer leur langue, puis leur mythologie. » (p. 75-76). Mais déranger un peuple isolé volontairement, n’est-ce pas déjà le début de la fin ?

Avec ce roman intense et cette peuplade en déclin, Joca Reiners Terron amène ses lecteurs à réfléchir. « Nous n’étions pas libres, nous étions juste seuls. » (p. 164). Avec la forêt (et donc l’oxygène indispensable) qui brûle ces dernières années, et pas seulement en Amazonie, le temps est compté ! Et, si la colonisation sur Terre est le Grand Mal, qu’en sera-t-il de la colonisation humaine sur Mars alors que la mission chinoise Tiantang I est partie ? Vous comprendrez tout, l’histoire, le titre, en lisant cet incroyable roman (ethnographique, écologique, policier, science-fiction) et en découvrant la fin, terrible. Coup de cœur pour moi et j’espère que d’autres titres de cet auteur seront traduits en français.

Les deux hommes principaux de ce roman, le narrateur et Boaventura sont tous deux anthropologues mais différents, pas seulement à cause de leurs âges, le premier est un fonctionnaire, le deuxième un aventurier. Mais quelque chose les relient, entre autres ils ont tous les deux perdu leurs parents et luttent contre ce deuil et leur souffrance.

Je mets cette excellente lecture dans le Challenge de la planète Mars (vous pouvez penser que la mission chinoise est un petit événement dans ce roman amazonien mais en fait, c’est super important), Littérature de l’imaginaire #9 et Petit Bac 2021 (catégorie Objet pour Météore).

Erectus de Xavier Müller

Erectus de Xavier Müller.

XO, novembre 2018, 440 pages, 19,90 €, ISBN 978-2-84563-617-0.

Genres : littérature française, thriller, science-fiction.

Xavier Müller naît le 3 octobre 1973 en France. Il est Docteur en Physique, journaliste scientifique et romancier. Il me semblait bien que cet auteur me disait quelque chose ! J’ai lu il y a bientôt 10 ans son premier roman, Dans la peau d’un autre, un thriller à la fois scientifique et science-fiction (comme Erectus).

Province de Mpumalanga, Afrique du Sud, 13 juin. Petrus-Jacobus Willems, le gardien, et sa chienne boerbel Chaka entendent l’alarme. Les scientifiques fuient et il est chargé de fermer le laboratoire. « Contentez-vous de tout fermer et barrez-vous. » (p. 14). Mais, avant de partir, le gardien vole un singe capucin et un chimpanzé mord Chaka…

Pretoria, Afrique du Sud, 10 juillet. La virologue Cathy Crabbe et son assistant, Mike Jones, analysent des cellules d’éléphanteau du Wildlife Center du Parc Kruger. L’éléphanteau est-il malade, serait-ce « une variante du virus Ebola » (p. 27) ? En tout cas l’agent pathogène provoque des métamorphoses, non seulement sur l’éléphanteau mais aussi sur Kanzi, un gibbon du laboratoire. Cathy rédige donc une déclaration de maladie inédite et donne le nom de virus Kruger.

Que je déteste les tests sur les animaux ! Ils mènent à la catastrophe… Mais j’ai bien aimé comprendre tout ce qui se met en place dans un tel cas de contamination, tout ce qui se déclenche jusqu’à l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé) et surtout le choix des membres d’une équipe restreinte, les risques encourus comme « le risque de contamination, le risque écologique, le risque sanitaire » (p. 91).

Faut-il accepter la « règle implicitement admise : la loi de Dollo. En substance cette loi pose que l’évolution est un phénomène à sens unique. Une flèche pointée vers le futur. Pour vous donner un exemple concret, les serpents ne récupéreront jamais les pattes de leurs ancêtres lézards. Ou bien ce serait au prix de millions d’années d’adaptation à un nouvel environnement… L’idée d’une possible régression des espèces serait… comment vous dire… » (Nicolas Barenski, directeur du Museum d’histoire naturelle de Paris, p. 40) ou penser que l’éléphanteau et le gibbon aient pu être transformés par un virus « en un genre de cousin[s] de [leur] version ancestrale. » (p. 39).

En tout cas, s’il y a une scientifique qui défend la théorie de la régression, de l’évolution à contre-sens, c’est la Française Anna Meunier, trentenaire, paléontologue marginalisée par ses confrères et pourtant « Brillante, maligne, réalise. » (p. 41). Mais elle travaille sur des fouilles à Kaimana en Nouvelle-Guinée. Anna abandonne le fossile complet de l’archéoptéryx qu’elle vient de découvrir avec ses étudiants pour suivre Lucas Carvalho, biologiste de l’OMS, en Afrique du Sud.

Le responsable du Wildlife Center du Parc Kruger, Dany Abiker, présente l’éléphanteau, surnommé Quatre-Défenses par son petit-fils, Kyle, aux deux scientifiques. L’éléphanteau est devenu un gomphotherium (un de ses lointains ancêtres). Dany Abiker a construit un enclos dans lequel vivent une girafe et son girafon devenus des giraffokeryx qui « vivaient il y a trente millions d’années » (p. 76), quatre gomphotheriums adultes et un dinohippus, l’ancêtre du zèbre. « […] le virus qui avait contaminé ces animaux provoquait bien une régression évolutive semblable à celle subie par son dinosaure à plumes en Nouvelle-Guinée. Cela expliquait l’anomalie chronologique. Restait à prouver la récurrence du phénomène. Le virus avait frappé dix millions d’années auparavant et aujourd’hui. À deux reprises, donc. Au moins deux… » (p. 77). Mais « il y a un détail qui cloche. […] Le zèbre a régressé de vingt-cinq millions d’années, environ. Le gomphotherium aussi. Mon fossile de dix et les fleurs d’acacia de cent trente ! […] ces bonds paraissent aléatoires. Cela peut frapper une large palette d’espèces sur un delta de plusieurs millions d’années. […] Nous devons stopper ce virus avant qu’il n’infecte la planète. » (p. 83).

Quant aux moqueries de certains collègues scientifiques sur le « virus des cavernes » (p. 34), je me demandais s’il y avait des cavernes au Parc Kruger, eh bien la réponse est simple : « Nulle part vous ne trouverez de cavité souterraine dans la région. » (Dany Abiker, p. 113). Il faut croire que certains scientifiques malgré leur intelligence scientifique sont stupides…

Je précise que ce roman est paru en novembre 2018 soit deux ans et un trimestre avant la pandémie du coronavirus mais ce virus Kruger (de fiction ?) qui se transmet, non seulement aux animaux et aux végétaux mais aussi aux humains, nous questionne sur d’autres virus comme le sida, Ebola, la grippe aviaire et bien sûr les coronavirus découverts plus récemment. « Nous ignorons tout ou presque des mécanismes biologiques de la régression. Nous présumons juste qu’elle est causée par le réveil de gènes silencieux qui peuplent notre génome. » (p. 172).

Les personnages oscillent entre leur vie professionnelle intense (et indispensable pour l’humanité) et leur vie privée. Par exemple, Anna Meunier a un amoureux, Yann Lebel, chercheur océanographique qui va d’ailleurs se retrouver face à un pakicetus, l’ancêtre de la baleine, et Stephen Gordon, le patron de Lucas Carvalho à Genève, s’occupe de Lauryn, sa fille devenue mutique depuis que sa maman est morte. Cela les fait paraître plus humains, plus proches du lecteur.

J’ai dévoré ce roman, en deux fois, et j’ai pris moins de notes la deuxième fois mais j’ai tout de même noté deux extraits. Le premier au sujet du laboratoire Futurabio qui crée des produits à partir de la Nature donc sensés être bons et sains (et bio en plus). « […] deux hypothèses. La première partait du postulat que Futurabio avait découvert le virus dans le parc Kruger et construit un labo pour l’étudier en 2011. Leur erreur aurait alors été d’embaucher comme agent de sécurité un trafiquant d’animaux sauvages qui avait exporté le virus. La seconde hypothèse supposait que Futurabio était la source même du problème. Ses chercheurs auraient créé le Kruger, ou modifié un virus préexistant, et, intentionnellement ou non, l’auraient laissé s’échapper dans la nature. Dans les deux scénarios, leur responsabilité était engagée […]. » (p. 228-229).

Le deuxième concerne la gestion russe du virus après qu’il ait contaminé des humains. « Donc l’humanité s’apprête à vivre terrée à l’intérieur de ses frontières pendant les mois à venir, l’économie est en train de s’effondrer, et tout ce que propose l’OMS, si je vous suis bien, c’est : ‘Il nous faut plus de lits pour accueillir les malades infectés !’ Et ensuite monsieur Gordon, que ferez-vous de ces… erectus ? » (Andreï Akoulov, responsable russe au siège de l’OMS à New York, p. 266).

Je ne suis pas surprise de voir que tout est plausible, tout est possible, et que le monde est en train de vivre ça depuis un peu plus d’un an avec un autre virus et, que la contamination soit « naturelle » ou créée par des scientifiques, qu’elle apparaisse sur un continent ou sur un autre, elle a vite fait le tour du monde pour devenir une pandémie. L’auteur met dans ce roman de la science (pour nous faire réfléchir) et de la fiction (pour nous divertir) et livre un très bon roman cauchemardesque. On sait tous maintenant qu’un virus dans la vraie vie peut être lui aussi cauchemardesque mais laissez-vous quand même tenter par Erectus !

Il existe un mini-site consacré à Erectus et un deuxième tome, Erectus – L’armée de Darwin, paru en février 2021, que je veux lire absolument.

Pour les challenges À la découverte de l’Afrique, Animaux du monde #3, Challenge lecture 2021 (catégorie 39, un livre dont le titre est dans une langue étrangère, Erectus étant du latin), Littérature de l’imaginaire #9, Petit Bac 2021 (catégorie Être humain avec Erectus pour Homo Erectus) et Printemps de l’Imaginaire Francophone (un auteur à découvrir absolument avec Dans la peau d’un autre ou avec Erectus).

Les âges perdus 1 – Le fort des Landes de Jérôme Le Gris et Didier Poli

Les âges perdus 1 – Le fort des Landes de Jérôme Le Gris et Didier Poli.

Dargaud, Hors collection, mars 2021, 56 pages, 14,50 €, ISBN 978-2-50507-322-2.

Genres : bande dessinée française, Histoire, science-fiction.

Jérôme Le Gris est le pseudonyme de Jérôme Le Maire, né en 1971. Il étudie à Louis Lumière. Il est réalisateur (courts métrages et longs métrages) et scénariste de bandes dessinées. Chez Glénat : Horacio d’Alba (3 tomes), Serpent Dieu (3 tomes), Jeanne d’Arc, Malicorne.

Didier Poli naît en 1971 à Lyon. Il étudie les arts appliqués à Émile Cohl puis aux Gobelins. Il est illustrateur, il travaille pour l’animation, le jeu vidéo et la bande dessinée. Chez Glénat, de la mythologie avec Athéna, Bellérophon et la chimère, Dionysos, Eros et Psyché, Gilgamesh, Héraclès, Jason et la toison d’or, Narcisse & Pygmalion, L’Odyssée.

Abbaye de Cluny. « Quelques heures avant l’an mille. » (p. 4). Armen de Cilicie est moine copiste et enlumineur. C’est avec horreur qu’il voit des météorites s’écraser sur Terre. Tout s’embrase ! « Alors le temps de ‘L’Obscure’ commença. Et les rares qui y survécurent se cachèrent comme des bêtes… Trouvant refuge au cœur de grottes profondes où ils vivaient désormais apeurés et perdus. » (p. 5).

Au bout de plusieurs siècles « de peur et de confusion » (p. 7), la lumière du soleil revient et les humains survivants peuvent enfin sortir. L’humanité appelle cette nouvelle période « les âges perdus ». (p. 7).

Les clans de chasseurs cueilleurs se partagent à tour de rôle les lieux de vie en respectant la loi d’Ægis. Le clan de Primus de Moòr arrive au Fort des Landes dans le sud d’Anglia mais c’est pour l’instant le territoire du clan des Lunes conduit par la guerrière Arghana… En plus il y a des bêtes féroces qui ont proliféré après l’embrasement (un peu comme des animaux préhistoriques).

Primus pense qu’il faut se sédentariser grâce à l’agriculture (faire pousser l’engrain, un genre de blé) et ne plus vivre en nomades comme les troupeaux d’animaux et subir les famines. « Les clans […] ne craindront plus jamais la faim. Voilà ce que la culture maîtrisée de l’engrain pourrait un jour nous offrir. » (p. 20).

Mais Elaine, la fille de Primus, craint que le Conseil et les autres clans ne soient pas d’accord… C’est elle la narratrice et elle a raison : Caratacos, le guerrier qu’elle doit épouser, doit combattre Arghana.

Mais Primus a un secret : des parchemins anciens ! (planche, p. 34). « Nous ne survivrons pas aux âges à venir, Elaine, sans retrouver ces connaissances perdues. » (p. 34).

Les clans vont-ils se faire la guerre alors qu’il n’y a jamais eu de guerre depuis l’Obscure ? Pour Elaine, Faucon et Haran, l’histoire continue dans un monde inconnu et dangereux.

Ma phrase préférée. « Tout en ce monde était entrelacé. »

Le fort des Landes est une bande dessinée historique alternative, une bande dessinée d’aventure proche de la science-fiction (puisque le récit est rétro-apocalyptique). Et finalement, cette histoire alternative se rapproche de la réalité préhistorique puisque des humains se sont bien sédentarisés, ont pratiqué l’agriculture puis l’élevage et sont devenus « propriétaires » ce qui bien sûr a déclenché des jalousies et des guerres dans l’humanité.

Les dessins sont beaux, expressifs, les couleurs correspondent parfaitement au récit qui est prenant et j’ai très envie de lire la suite ! Le problème maintenant, c’est l’attente…

Sur Les âges perdus – Les grains de la discorde, une interview des auteurs et une dizaine de pages d’extraits. Je remercie NetGalley et Dargaud car j’ai pu lire cette belle bande dessinée en numérique.

Un excellent premier tome pour La BD de la semaine et les challenges BD, Des histoires et des bulles (catégorie 35, une BD historique mais elle aurait pu aller dans la catégorie 9, une BD de SFFF), Littérature de l’imaginaire #9, Petit Bac 2021 (catégorie Lieu pour les Landes), Printemps de l’imaginaire francophone et Les textes courts. Plus de BD de la semaine chez Noukette.

 

Encore un peu petite de Mari Kasai et Chiaki Okada

Encore un peu petite de Mari Kasai et Chiaki Okada.

Nobi Nobi, août 2019, 40 pages, 12,50 €, ISBN 9782373491609. Chiisai watashi (2013) est traduit du japonais par Myriam Dartois-Ako.

Genre : album illustré japonais.

Mari Kasai naît à Hokkaido. Elle est autrice pour la jeunesse. Son autre titre chez Nobi Nobi : Le portrait de Nounours (2016) et d’autres titres chez Mango : Grand Ours est fâché et Grand ours est timide (2003).

Chiaki Okada naît à Ôsaka. Elle est illustratrice pour la jeunesse. Ses autres titres chez Nobi Nobi : J’attends maman (2016), Douce lumière (2017), Maman ! Oui (2018), Un vœu aux étoiles (2018) et d’autres titres chez Seuil : C’est toi le printemps ? (2014), Une nuit à la bibliothèque (2016), Grande fille (2017), Viens, rejoins-nous ! (2018).

Une fillette va promener son chien, Lulu, mais elle est encore un peu petite alors elle y va avec sa maman. « Moi, je suis encore un peu petite. Mais un jour, je pourrai aller toute seule en promenade avec Lulu. Parce que je grandis ! » (p. 5).

Voici un très joli album illustré pour grandir !

Je démarre en douceur le challenge Un mois au Japon et je mets cette lecture dans Animaux du monde #3 (chien), Jeunesse Young Adult #10, Petit Bac 2021 (catégorie Adjectif avec Petite) et Les textes courts.

 

Évangile des égarés de Georgina Tacou

Évangile des égarés de Georgina Tacou.

Gallimard, collection L’Arpenteur, janvier 2020, 198 pages, 18 €, ISBN 978-2-07287-000-2.

Genres : littérature française, roman.

Georgina Tacou naît en 1970 en France. Elle est la fille de Constantin Tacou, un Roumain né en Grèce, exilé en France, traducteur et éditeur (à partir de 1976, L’Herne et les Cahiers de l’Herne). Elle est actrice, scénariste et romancière. Son premier roman, La mort n’en saura rien, paraît en 2009.

Première partie. Flora veut mourir, elle voit un psy. « Mon chemin dans cette ville, les déambulations solitaires sont terminées. Je suis allée au bout. J’attends que la route nouvelle se signale à moi. Je suis devenue une pierre. » (p. 17). Mais en voyant Mars de Fritz Zorn dans la bibliothèque du psy, elle reprend goût à la vie. « C’est avant tout le livre d’un immense écrivain, porté par une voix puissante, implacable, qui fait mouche et sens, un livre révulsé, une apologie de la colère, qui vous lamine, vous entraîne sans pitié là où l’on ne veut pas aller, cet endroit si inconfortable : au cœur des choses. » (p. 30).

Je précise à propos du mot « colère » dans l’extrait ci-dessus : le véritable nom de cet auteur suisse est Fritz Angst qui signifie peur et son nom de plume est Fritz Zorn qui signifie colère. Comme il est de langue allemande et qu’il y a plusieurs extraits de Mars (unique livre paru en 1976) qui m’ont intriguée dans cet Évangile des égarés, il est possible que je le lise (si je le trouve à la bibliothèque) pour Les feuilles allemandes, challenge qui aura lieu en novembre.

Deuxième partie. Le psy fait interner Flora (avec son accord) à Merveil-sur-Arc. Le Refuge est rempli d’égarés, c’est « le royaume des désœuvrés » dit Flora (p. 68). « J’apprends. J’apprends des égarés ce que le monde refuse : la fantaisie, l’élan, les audaces minuscules. Ces petites choses qui, si on ne les tente pas ici, ne seront jamais tentées. » (p. 119). Chaque chapitre concerne un(e) égaré(e), Flora, Alexia, Vasco, Judith, François, Karim avec qui Flora va se lier pendant les deux mois d’internement.

Troisième partie. C’est le témoignage de Vladimir, le fils adolescent de Flora, le regard qu’il porte sur sa mère, sur ses parents divorcés, sur sa vie au lycée et aussi sur le monde connecté qu’il a abandonné avec quelques copains. J’ai beaucoup aimé cette partie, fulgurante.

Le style moderne et vif de Georgina Tacou n’est pas banal mais ce roman m’a scotchée. Le témoignage de Flora et la vie de Fritz m’ont touchée et parfois fait sourire. « Je sens les connards, les menteuses. […] Même les animaux me parlent, même les objets, même un coin de ciel. Rien n’est silencieux, tout est vacarme. » (Flora, p. 53). Contrairement à Monstrueuse féerie de Laurent Pépin qui donnait la parole au psychologue (avec un côté fantastique), cet évangile des égarés donne respectueusement la parole aux malades, aux égarés et c’est vraiment émouvant parce que tout le monde peut basculer un jour…

Georgina Tacou est une autrice à découvrir et j’ai très envie de lire son premier roman, La mort n’en saura rien. L’avez-vous lu ?

Pour le Challenge lecture 2021 (catégorie 40, un livre qui se déroule en milieu scolaire, la troisième partie se déroule dans le lycée de Vladimir).

Ténèbre de Paul Kawczak

Ténèbre de Paul Kawczak.

La Peuplade, janvier 2020, 320 pages, 19 €, ISBN 978-2-924898-49-9.

Genres : littérature franco-québécoise, premier roman, Histoire.

Paul Kawczak naît le 12 novembre 1986 à Besançon (Franche-Comté) dans une famille d’origine polonaise. Il étudie la littérature en France puis en Suède. Il est poète, romancier et enseigne la littérature à l’Université du Québec à Chicoutimi (Saguenay). Du même auteur : L’extincteur adoptif (2015, recueil de textes) et Un long soir (2017, micro-récits).

1885, conférence de Berlin, les terres africaines sont partagées. « […] les majestés occidentales tranchèrent à vif la chair ; […] Angleterre, France, Belgique, Italie, Portugal, Espagne, Allemagne se lancèrent sans réserve dans la dévoration. » (p. 17).

Suite à des conflits locaux, en particulier entre Belges et Français, mais les Anglais ne sont pas en reste, le roi Léopold II envoie Pierre Claes, « un excellent géomètre, extrêmement prometteur » (p. 19) pour matérialiser et dessiner le tracé exact de la frontière nord du Congo alors belge. Pierre Claes est né à Bruges, il a moins de 30 ans et le 20 mars 1890 il arrive en Afrique. Port de Matadi puis Léopoldville où il contracte la malaria et où il rencontre Xi Xiao, un bourreau chinois originaire de la province de Guangdong (Canton) reconverti en maître tatoueur, qui devient son ami.

Le voyage est d’abord fluvial, Congo, Ubangui, Mbomou jusqu’à la source. Ensuite terrestre avec des porteurs Bantous. « L’Afrique était déjà mutilée, mais il fallait décider, tracer et enregistrer chaque kilomètre de frontière afin d’apaiser les tensions territoriales dont les voisins français et britanniques souhaitaient profiter pour envenimer une situation à leur avantage. » (p. 39).

Dans cette Afrique bigarrée, il y a bien sûr des Noirs (de différentes ethnies), des Belges, des Français, des Britanniques, des Allemands (dont un fumier qui tire une balle dans la tête du chimpanzé qu’il avait adopté), mais aussi un capitaine de bateau polonais, Jósef Teodor Konrad Korzeniowski (qui a son rôle à jouer) et, on l’a déjà vu, le Chinois Xi Xiao, et aussi beaucoup d’animaux dont la majorité sont dangereux (mais pas plus que les humains finalement). Ce récit extraordinaire fait même croiser Baudelaire, Hugo, Verlaine (dans les souvenirs belges et français de Vanderdorpe avec Manon Blanche) avec plusieurs clins d’œil à la littérature de la fin de ce XIXe siècle.

Mais revenons à Pierre Claes. Abandonné par son père adoptif (l’homme qui a épousé sa mère), le jeune homme hait les Blancs au Congo, qui « ne valaient à ses yeux guère plus que des excroissances improbables de vie dans la chaleur africaine, polypes puants de Léopold II, agents vides de la cancérisation du monde moderne. La prolifération fiévreuse et stérile d’une Europe malade sur le reste de la planète. » (p. 86). Pourtant « Raciste, Pierre Claes l’était certainement, comme tout colonial de sa génération, mais sa haine se portait ailleurs que sur les Noirs. » (p. 105). D’ailleurs, j’ai apprécié son amitié avec Mpanzu, le mécanicien du Fleur de Bruges.

Ténèbre est un premier roman très réussi qui se lit d’une traite (sans vilain jeu de mots). C’est un roman historique et géographique bien construit, un roman de voyage bien documenté, un récit d’amour et de haine (parfois érotique), de passions et de drames. Un coup de cœur donc et j’ai également bien aimé les flashbacks et les passages oniriques mais « Ce monde était une abomination. » (p. 208). Le tout forme un roman puissant, violent, charnel, viscéral même (l’Afrique a été « découpée » et Xi Xiao découpe les corps et peut-être les âmes aussi). « Tout, autour d’eux, était devenu mort, peine et violence. » (p. 244). Paul Kawczak emmène ses lecteurs loin dans la ténèbre (暗黑).

Toutefois je voudrais revenir sur une phrase (je l’ai soulignée ci-dessous) qui m’a interpellée dès le début du roman (heureusement quand même que j’ai continué ma lecture !). « L’histoire qui suit n’est pas celle des victimes africaines de la colonisation. Celle-ci revient à leurs survivants. L’histoire qui suit est celle d’un suicide blanc […]. » (p. 12). L’auteur pense ça, OK, c’est son droit mais je ne suis pas d’accord, je pense que les auteurs peuvent écrire sur le thème qui leur plaît et qui les intéresse. Par exemple, dans Cartographie de l’oubli de Niels Labuzan (un premier roman également), l’auteur français parle très bien de la colonisation allemande en Namibie et des populations noires (ce roman m’a passionnée et j’ai appris beaucoup de choses), pas besoin d’être Allemand ou Africain pour s’emparer de ce sujet ! En ce moment, il y a des polémiques sur qui a le droit de parler de tel pays ou de tel thème, qui a le droit de traduire, je trouve ça immonde, un auteur a le droit d’écrire sur ce qu’il veut et un traducteur qui maîtrise la langue qu’il doit traduire est approprié à traduire même s’il n’est pas de la même nationalité ou du même genre que l’auteur d’origine (et quand j’écris auteur et traducteur, je prends ça pour du neutre, ça inclut autrice et traductrice, et cette autre polémique me saoule aussi mais c’est une autre histoire !).

Bref, je ne peux vous conseiller qu’une chose : lisez Ténèbre de Paul Kawczak, un auteur que je vais suivre (d’ailleurs j’ai aimé tous les livres que j’ai lus publiés par La Peuplade, maison d’édition québécoise).

Pour le Challenge lecture 2021 (catégorie 38, un livre sur le thème du voyage, 2e billet) et À la découverte de l’Afrique.

Bambou à l’école des singes de Lucie Papineau et Dominique Jolin

Bambou à l’école des singes de Lucie Papineau et Dominique Jolin.

Dominique et Compagnie, collection à pas de loup, novembre 2004, 32 pages, 5,95 €, ISBN 978-2-89512-435-1.

Genres : roman illustré québécois, littérature jeunesse.

Lucie Papineau naît le 26 avril 1962 à Longueuil au Québec. Elle étudie la communication à l’Université du Québec à Montréal. Elle est autrice pour la jeunesse.

Dominique Jolin naît en 1964 à Chibougamau au Québec. Elle est autrice et illustratrice.

Ce matin, c’est l’anniversaire de Jeanne et elle reçoit un cadeau : un petit humain qui s’appelle Bambou. Quel beau cadeau ! Mais Jeanne doit aller à l’école… Bambou la suit. Premier cours : les puces ! Eh oui, Jeanne, les autres élèves et le professeur sont des chimpanzés !

C’est drôle mais attention : il faudra compter les puces et les manger !

Un roman illustré amusant pour les challenges Animaux du monde #3, Jeunesse Young Adult #10 et Les textes courts.