Avant que le monde ne se ferme d’Alain Mascaro

Avant que le monde ne se ferme d’Alain Mascaro.

Autrement, collection Littératures, août 2021, 256 pages, 17,90 €, ISBN 978-2-74676-089-9.

Genres : littérature française, premier roman, Histoire.

Alain Mascaro naît le 23 avril 1964 à Clermont-Ferrand en Auvergne. Professeur de lettres (à Vichy dit l’éditeur), il se met en disponibilité pour voyager avec sa compagne en Asie centrale (Kirghizstan, Ouzbékistan, Turkménistan, Iran partiellement) et en Asie (Népal, Inde, Birmanie, Cambodge, Thaïlande). Le couple étant bloqué en Thaïlande durant la pandémie, l’auteur déjà récompensé pour ses nouvelles en profite pour écrire son premier roman (2020), Avant que le monde ne se ferme, qu’il retravaille en Patagonie chilienne (2021). Avant que le monde ne se ferme est le lauréat du Festival du premier roman de Chambéry en mai 2022. Plus d’infos sur son site officiel et sur son site de voyage.

Steppe de Kirghizie. Le jour où son père Johann meurt, Svetan apprend qu’il va devenir père. « C’était si étrange de connaître la douleur, la tristesse et la joie en même temps ! » (p. 11). Son épouse, Smirna, met au monde leur premier fils, Anton Torvath. Smirna « était simplement belle. Elle ouvrait les bras et son fils Anton venait s’y blottir, et plus tard ses frères avec lui, et les enfants des autres, et Svetan évidemment, et en rêve tous ceux qui auraient bien aimé […]. Les bras de Smirna étaient un havre, une citadelle, on y oubliait les chagrins et le reste du monde. » (p. 16).

Les Torvath, des nomades d’Asie centrale, sont « une toute petite kumpania, un tout petit cirque, mais ils étaient renommés. » (p. 17) ainsi ils vadrouillent des plus petits villages aux plus grandes villes et sont considérés comme « L’aristocratie tzigane » (p. 17) mais le cirque est en déclin…

Quatre ans après la mort de Johann, la kumpania est à Voronej en Russie devenue Union soviétique et Svetan comprend que le monde a changé… « il ne comprenait pas en quoi exactement. Il y avait davantage d’uniformes, la police était plus brutale et méfiante, on croisait beaucoup de militaires et parfois de longues files de civils aux yeux éteints […]. » (p. 22).

Lorsqu’il a sept ans, Anton a un accident de trapèze… Il reste trois jours et trois nuits inconscients et, à son réveil, il est surpris d’être un enfant. Il va devenir Moriny Akh (un nom secret donné par une fillette mongole inconnue), surtout il va devenir dresseur de chevaux (comme l’avait prédit son père) et il va être très doué pour les langues des gadgé. « […] le russe, l’allemand, le polonais et le hongrois. Il avait aussi appris à lire en plusieurs langues on ne savait comment : il déchiffrait les caractères cyrilliques aussi bien que les romains. (p. 29-30).

Découvrez Svetan et Smirna, Anton, Tchavo et Lyuba, Boti et Keš, Gugu et Mala, Gabor et Nina, leurs enfants, et Simza, la mère de Svetan trop âgée pour travailler, tous Torvath ou Kalderash, et surtout Jag, « un Wajs errant loin des siens » (p. 34) et aussi Katia, une orpheline polonaise adoptée par Smirna qui a eu trois fils et qui voulait une fille. Voyagez avec eux et vivez les bouleversements en traversant une première moitié de XXe siècle de fureur (sans jeu de mot !, j’aurais pu mettre de terreur). Mais écoutez aussi les contes tziganes venus de loin (d’Inde et de tant d’autres pays) et les histoires que Devel (Dieu) a donné aux Fils du vent (les tziganes).

Jag est très important dans la vie d’Anton, il lui enseigne la musique, lui raconte des histoires, il le considère comme « le fils qu’il n’avait jamais eu, et surtout quelqu’un à qui parler. Il lui ouvrit les portes de sa bibliothèque, lui apprit les rudiments de médecine, notamment à diagnostiquer et soigner les maladies les plus courantes, lui enseigna les mathématiques, l’herboristerie, l’art de poser des collets, et surtout celui de connaître et reconnaître les hommes. » (p. 35-36). Vous l’aurez compris, Anton aura un destin exceptionnel ! Une nuit où la troupe est à Vienne en Autriche, Jag annonce qu’en Allemagne, depuis deux ans, « les mariages avec les gadgé sont interdits et on enferme les Sinté et les Roms dans des camps. […]. » (p. 45) alors, il laisse sa roulotte et ses livres à Anton et quitte la kumpania avec son baluchon et son précieux violon. « Le lendemain, Adolf Hitler entrait triomphalement dans Vienne. » (p. 46). Cela va devenir de plus en plus difficile pour la troupe (et pour tous les tziganes) et, une nuit où Anton était parti nourrir Cimarrón, sa jument qu’il a cachée dans les bois pour que les soldats ne la volent pas, il va se retrouver seul… et perdre aussi sa jument réquisitionnée par un Allemand. « Il hurla à la face de l’arc-en-ciel apparu à la faveur du soleil naissant, lui jeta des pierres, pleura recroquevillé dans un buisson, finit par s’endormir en grelottant. Au réveil, il était midi et la terre avait bu toutes ses larmes. Il n’en avait plus, rien qu’une immense tristesse longue comme une traîne. » (p. 59).

Dans le ghetto juif de Łódź en Pologne, un quartier a été assigné aux tziganes et Anton retrouve les siens mais tous meurent du typhus ou abattus… « Il était le dernier. Fils, nous allons être engloutis. Sauve-toi et tu nous sauveras tous ! » (p. 73). Il tient le coup car il se lie avec un médecin juif, Simon Wertheimer, qui prend un peu le relai de Jag auprès du jeune homme, il lui prête des livres de médecine, de chirurgie, de religion, de mythes et de contes antiques, des romans, de la poésie et fait tout pour qu’Anton reste en vie, et Anton restera en vie car il est avant tout libre et dresseur de chevaux.

Il y a de très belles phrases comme « Alors on contemplait le monde, tantôt en silence, tantôt en discourant, on s’arrêtait pour ramasser des champignons, des herbes ou des fruits, on inventait des histoires, on riait. » (p. 36). « Oui, mon garçon, voilà bien tout le drame des hommes : ils sont exactement comme les moutons. On leur fait croire à l’existence de loups et ceux qui sont censés les protéger sont en fait ceux qui les tondent et les tuent. » (p. 38, phrase prophétique à l’époque et encore d’actualité). « Jag aimait les mots. Il aimait leur histoire, il aimait leurs histoires. Il disait que les mots, comme les mots et les arbres, avaient des racines. » (p. 39, je pense qu’il ne connaissait pas l’étymologie mais il avait bien raison). « Ce sont tous des hommes, disait-il. Ils sont juste pris dans une effroyable machine à défaire la vie… » (Katok, prisonnier grec, p. 109). « […] il faut profaner le malheur. Le malheur ne mérite pas qu’on le respecte, souviens-t’en… » (Jag, p. 208).

Comme vous le voyez, ce roman est un voyage (Asie centrale, Europe, États-Unis, Inde, mais pas que géographique, aussi un voyage initiatique), une grande aventure, autant humaine que poétique et philosophique, qui m’a beaucoup émue. Et, lorsque tout est réuni, la beauté de l’écriture, l’histoire, les personnages, l’émotion qui jaillit du récit, c’est un coup de cœur assuré. Bien sûr, il y a l’horreur aussi, les déportations, les meurtres de sang froid, les camps, et j’en ai déjà lu des livres et des témoignages depuis l’adolescence, et j’ai vu aussi des photos, des films, mais c’est toujours aussi éprouvant et l’auteur s’est bien documenté sur les camps, les ghettos, les usines, les exactions, c’est poignant.

« L’onde de choc de la Seconde Guerre mondiale n’en finissait pas d’agiter la planète : on redistribuait les cartes, certains trichaient ; on dessinait ou redessinait des États, et là encore certains trichaient ; des peuples aspiraient à l’autonomie, d’autres étaient malgré eux tombés sous le joug d’un ogre plus fort qu’eux. Un nouveau monde était en train de naître, et l’on ne savait s’il apporterait enfin bonheur et liberté ou de nouvelles formes de malheurs et de sujétions encore plus sournoises. » (p. 153). Nous savons maintenant et, plus de 75 ans après, nous subissons encore les conséquences de ces ‘redistributions’.

Une erreur : « Ordres, contre-ordres, c’était l’affolement. Les SS finirent par abonner le camp à la garde de pompiers et de policiers autrichiens. » (p. 135), je pense que l’auteur voulait écrire abandonner le camp.

Ils l’ont lu : Audrey de Lire & vous, Cannetille, Eva de Tu vas t’abîmer les yeux, Guy Donikian sur La cause littéraire, Joëlle, Julie de la librairie Le pavé dans la marge, Kimamori, Kitty la Mouette, Luocine, Marie de En faits, La page qui marque, et… Dalie Farah (elle aussi prof et autrice que j’avais rencontrée avec grand plaisir).

Pour Bingo littéraire d’Hylyirio (n° 36, un livre coup de cœur, 3e billet), Challenge de l’été – Tour du monde (Kirghizie), Challenge lecture 2022 (catégorie 52, un livre qui a gagné un prix littéraire, et bien mérité !), L’été lisons l’Asie (une partie du roman se passe en Asie centrale, en Kirghizie plus particulièrement) en honorant deux menus (Menu Fil rouge = tour de l’Asie – on va en Mongolie et en Inde – et Menu d’août = imaginons l’Asie avec ici les traditions des nomades tziganes, l’art du cirque et du dressage des chevaux, Petit Bac 2022 (catégorie Verbe avec Ferme, 4e billet), Shiny Summer Challenge 2022 (menu 1 – Été ensoleillé, sous menu 2 – Un carré jaune sur un océan bleu = couverture ensoleillée prédominance de jaune ou bleu).

Les abeilles grises d’Andreï Kourkov

Les abeilles grises d’Andreï Kourkov.

Liana Levi, février 2022, 400 pages, 23 €, ISBN 979-10-3490-510-2. Серые пчелы (Serie pcheli, 2019) est traduit du russe par Paul Lequesne.

Genres : littérature ukrainienne, roman, Histoire.

Andreï Iourévitch Kourkov (en ukrainien Андрій Юрійович Курков). Bien qu’il soit né le 23 avril 1961 à Saint-Pétersbourg (Union Soviétique), il vit depuis son enfance à Kiev (Ukraine) où il étudie à l’Institut d’État de Pédagogie des langues étrangères. Polyglotte, il parle couramment 9 langues dont le français, le latin et le japonais. Il a été rédacteur en chef d’un magazine destiné aux ingénieurs puis gardien de prison à Odessa pendant son service militaire et c’est là qu’il a commencé à écrire des contes pour enfants. Ensuite, il a été cameraman et enfin scénariste. En 1988, il est invité à rejoindre le Pen Club de Grande-Bretagne et en 1991, son premier roman est publié à Kiev. En 1993, Le monde de Bickford est nommé à Moscou pour le Booker Prize avec un jury anglais et russe, ainsi que pour trois autres prix. En 1994, La chanson préférée d’un cosmopolite gagne le prix de la Société Heinrich Böll. Et en 1997, avec L’ami du défunt, il est parmi une sélection de trois meilleurs scénaristes sélectionnés par l’Académie du Film Européen à Berlin pour le scénario du film de Viatcheslav Krichtofovitch. Éclectique donc, chanteur, compositeur, journaliste, collectionneur de vieux vinyles, il partage sa vie entre Kiev et Londres. Biographie et bibliographie sur le site de son éditeur, Liana Levi.

J’avais beaucoup aimé Le pingouin (1996 en Ukraine, 2000 en France) et j’avais lu la suite, Les pingouins n’ont jamais froid (Закон улитки, 2002), mais je n’en ai pas parlé sur mon blog à l’époque.

Sergueï Sergueïetch se réveille en pleine nuit, il a froid et se lève pour chercher du charbon. « Un coup de canon retentit quelque part au loin. Puis un autre une trentaine de secondes plus tard, mais comme provenant d’un autre côté. ‘Quoi, ils dorment pas, ces abrutis ? Ou c’est-il qu’ils ont décidé de se réchauffer ?’ bougonna Sergueïetch, mécontent. » (p. 7).

Mais, au moment où il veut se recoucher, il entend une voiture. Or, dans le village de Mala-Starogradivka, situé en ‘zone grise’, ils ne sont plus que deux habitants : lui et Pachka Khmelenko. Le potager de Pachka est tourné vers Horlivka et Donetsk alors que celui de Sergueï donne de l’autre côté vers Sloviansk. Or Sergueï et Pachka, 49 ans, sont « ennemi[s] d’enfance depuis la toute première classe de l’école du village » (p. 8). Mais il faut faire avec pour supporter la guerre et l’hiver.

Depuis trois ans que la guerre s’est installée, tous les autres Malastarogradiviens sont partis craignant pour leur vie et abandonnant leurs biens. Sergueï est resté, il n’avait peur ni pour sa vie ni pour ses biens, il est resté pour ses abeilles. Comme c’est l’hiver, il passe son temps à surveiller ses abeilles, en hivernage dans la grange, sa vieille Tchetviorka verte (break Lada) dans la remise à côté, à arpenter son jardin dans lequel pommiers, abricotiers et légumes sont en veille, et à observer au loin grâce aux jumelles que Pachka lui a prêté en échange d’un peu de thé. « Au reste, il n’avait plus trop envie de penser à lui comme à un ‘ennemi’. À chaque nouvelle rencontre, même s’ils se querellaient, Pachka lui semblait plus proche et plus compréhensible. Ils étaient à présent un peu comme deux frères, même si, Dieu merci, ils n’étaient pas de la même famille. » (p. 38).

Un de mes passages préférés. « La peur, c’est chose invisible, ténue, multiforme. Comme un virus ou une bactérie. On peut l’inspirer en même temps que l’air, ou bien l’avaler par accident en buvant de l’eau ou de l’alcool, ou encore en être contaminé par les oreilles, par l’ouïe, et la voir alors de ses yeux si clairement que son reflet vous reste imprimé sur la rétine même alors qu’elle s’est déjà évanouie. » (p. 64).

Mais, une nuit, Petro, un jeune soldat ukrainien qui dit observer le village à la jumelle depuis un an, frappe à la porte de Sergueï. Et un autre jour, Pachka déboule chez lui avec Vladilen, un soldat qui vient de Sibérie pour libérer la région. « Tout ce qui autrefois était soviétique est devenu russe, expliquait Vladilen à Pachka, d’une voix un peu pâteuse, mais sans cesser d’observer du coin de l’œil le maître de maison. Et ce qui n’est pas devenu russe, ça le deviendra plus tard. Tout, toujours, revient à sa source, à son point de départ… » (p. 101).

Un jour de mars, le printemps arrivant et ne supportant plus les explosions, Sergueï décide de partir avec ses abeilles pour qu’elles puissent butiner en toute sécurité loin de la zone grise. Il laisse les clés de sa maison à Pachka. « J’ai laissé un bocal de trois litres de miel sur l’appui de fenêtre de la cuisine. C’est pour toi. Voilà, c’est tout ! grogna-t-il d’un ton abrupt, puis, sans ajouter un mot, il reprit le volant de sa Tchetviorka et s’éloigna sur la route de terre trempée de boue, à laquelle les roues de la voiture collaient dans un bruit de succion, suivi de la remorque et des six ruches couvertes de leur bâche mouillée de pluie. Le huis-clos dans le village abandonné se transforme en road movie, Sergueï s’installant avec ses abeilles près d’un petit bois proche de Vessele. « Cette direction lui plut, pas seulement à cause du nom qui, en ukrainien, évoquait la joie. » (p. 181). Au village, il rencontre, Galia, vendeuse, veuve, très bonne cuisinière. Mais c’est surtout la relation de Sergueï avec ses abeilles qui est émouvante : « L’approche de l’été ralentit le cours du temps. Le bruit se fit plus intense dans la nature, les oiseaux se mirent à chanter plus fort le matin, mais le bourdonnement des ailes des abeilles ne fut pas pour autant recouvert par le vacarme. Sergueïtch tenait ce bourdonnement pour une preuve non seulement de la présence et de la santé de ses abeilles, mais aussi de sa propre présence au monde. » (p. 205). « Il extrayait le miel […], le versait dans des bocaux, récupérait la cire et le pain d’abeille. Ainsi s’unissait en un tout le sens de sa vie et de son travail, il y avait là plus du premier que du second. L’essentiel du travail, c’étaient les abeilles qui l’accomplissaient et elles ne lui demandaient pas conseil sur la manière de s’y prendre ni sur les tâches à exécuter. Ni conseil, ni permission. » (p. 206). C’est de l’amour qu’il éprouve pour ses abeilles, il veut leur sécurité et leur bien-être.

Cependant, après un grave problème avec un habitant ivre, il quitte la région et se dirige avec sa voiture (qui n’a plus de vitres et de pare-brise), sa remorque et ses abeilles vers la Crimée. Peut-être qu’un ami apiculteur rencontré il y a des années à un congrès d’apiculture à Sloviansk, Ahtem Mustafayev, un Tatar, pourra l’aider. Les abeilles de Sergueï deviennent des « abeilles-réfugiées » (p. 258). En Crimée, à Albat, il fait beau, il fait chaud, l’air est pur, c’est parfait pour les abeilles, ça pourrait être un paradis mais les Russes surveillent tout et tout le monde et Sergueï n’est pas en sécurité, et finalement ses abeilles non plus…

Andreï Kourkov a écrit Les abeilles grises avant la guerre qui sévit en ce moment. Il a écrit ce roman après l’annexion de la Crimée et le début de la guerre au Donbass, il y décrit parfaitement les relations entre Ukrainiens, Tatars (musulmans) et Russes. Et tout ça est encore plus d’actualité qu’à sa parution en Ukraine en 2019 ! Sergueï Sergueïetch est un personnage attachant et ses abeilles auxquelles il est profondément attaché aussi. Ce roman est à la fois d’une grande simplicité et d’une grande puissance, il peut être drôle aussi, un humour que je pense tout ukrainien, subtil, presque imperceptible en fait. Il est aussi plein de poésie : les abeilles rêvent-elles de soleil, de fleurs à butiner ? Sergueï rêve en tout cas, et pas toujours sous l’emprise de l’alcool, et ses rêves bien qu’obtus lui ouvrent parfois les yeux sur la triste réalité. Un roman à lire absolument et un auteur à découvrir si vous ne le connaissez pas déjà.

Pour le Bingo littéraire d’Hylyirio (n° 19, un roman de mon auteur préféré, en tout cas un de mes auteurs préférés), Challenge lecture 2022 (catégorie 42, un livre dont l’histoire se passe dans une voiture, allez en route pour un voyage à travers l’Ukraine à bord d’un vieux break Lada !), Petit Bac 2022 (catégorie Couleur pour Grises, la catégorie Animal étant déjà bien honorée), Le tour du monde en 80 livres (Ukraine), Un genre par mois (en mars, histoire, ici histoire contemporaine de l’Ukraine), Voisins Voisines 2022 (Ukraine) et surtout pour le Mois Europe de l’Est.

J’ai vu/entendu Andreï Kourkov dans l’émission 28’ sur Arte le 14 mars.

D’autres blogueurs ont lu Les abeilles grises : à propos de livres, Canetille, Delphine-Olympe, Joëlle, Krol, Miriam, République des abeilles, d’autres billets référencés sur Bibliosurf.

Le goût des garçons de Joy Majdalani

Le goût des garçons de Joy Majdalani.

Grasset, collection Le courage, janvier 2022, 176 pages, 16 €, ISBN 978-2-24682-831-0.

Genres : littérature franco-libanaise, premier roman.

Joy Majdalani naît en 1992 à Beyrouth (Liban). Elle vit à Paris depuis 2010. En 2018, elle publie On the rocks, un texte court, dans la revue Le Courage (apparemment le n° de 2018 est le n° 4). Le goût des garçons est son premier roman. Plus d’infos sur son Instagram.

La première phrase du roman : « Je vous parle de ces filles qui m’ont donné le goût des garçons. » (p. 11). Des filles de bonnes familles qui reçoivent une bonne éducation, qui devront être de bonnes épouses pour l’élite et de bonnes mères.

Beyrouth, Collège Notre-Dame de l’Annonciation. Elles sont en 5e. Soumaya et Ingrid portent l’uniforme du collège mais elles savent mettre en valeur leurs seins, leurs fesses et leurs genoux aussi. Elles sont surnommées les Dangereuses, elles sont considérées comme déviantes, parfois punies mais elles s’en fichent.

La narratrice est parmi les autres filles, les insignifiantes, celles qui ont du mal avec l’âge ingrat et avec leurs poils (sourcils et moustache). Avec ses amies d’enfance, Diane et Bruna, elles pensent à une chose : le premier baiser. « Nous ressassions la marche à suivre jusqu’à la connaître par cœur. Il fallait nous tenir toujours prêtes, agiles, pour saisir l’occasion si elle se présentait à nous, parachutée sur le chemin du collège. » (p. 26).

Bruna devient pour les parents et les sœurs une « mauvaise fréquentation » mais « Jamais, je ne la soupçonnais de mentir. » (p. 29). Pourtant ces jeunes filles qui ne connaissent rien à l’amour et à la sexualité, désirent des choses, parfois même le viol, la brutalité, tout plutôt que la virginité. « Nous en parlions sans honte : nous voulions d’un désir qui fasse perdre le contrôle. Pour instiller en nous la peur des hommes, on nous avait enseigné qu’ils étaient imprévisibles, violents, sauvages. Nous appelions de nos vœux cette bestialité. Nous ne connaissions pas la différence entre l’amour et le rapt. » (p. 44).

Je suis surprise par l’obsession qui en résulte ! J’ai évidemment moi aussi vécu « les tumultes de l’adolescence » (p. 113) mais de façon plus naturelle, plus libre, et à une époque où l’informatique n’était pas démocratisée, où internet et les téléphones portables n’existaient pas. Quelle tristesse de ne vivre que « juste la mécanique » (p. 116)… Mais, peut-être que j’ai bénéficié d’un « accès serein aux grands rites de l’adolescence occidentale » (p. 119) ?

Cette violence, ce sont les filles (de 13 ou 14 ans) elles-mêmes qui se l’infligent, quitte à se faire traiter de pute. « La puberté est une offrande dont nous ne disposons pas selon notre bon vouloir. Le libre arbitre ne se mérite qu’au prix d’une discipline scrupuleuse. Il y a des bonnes et des mauvaises façons d’être une jeune fille. » (p. 141). Voilà, il n’y a pas de bonnes jeunes filles et de mauvaises jeunes filles. « Celles pour qui l’enfance est paisible veulent en prolonger la douceur. » (p. 141) et il y a « les brûleuses d’étapes » (p. 143) mais chacune vit le passage à sa façon et en tire les conséquences pour sa vie, son futur.

Un premier roman sur un thème casse-cou mais la perfection intime et audacieuse, parfois provocante, avec laquelle ce thème est traité font de ce texte un brûlot chargé d’énergie et de lucidité qui annonce de futures femmes douces et fidèles et des femmes plus libres et sulfureuses.

Sur d’autres blogs : Julie à mi mots, Mademoiselle lit, Trouble bibliomane et le questionnaire de Proust à Joy Majdalani sur L’Orient littéraire.

Pour Bingo littéraire d’Hylyirio (n° 16, un livre de moins de 200 pages, 2e billet), Challenge lecture 2022 (catégorie 3, un premier roman), Tour du monde en 80 livres (Liban).

Bel abîme de Yamen Manai

Bel abîme de Yamen Manai.

Elyzad, septembre 2021, 120 pages, 14,50 €, ISBN 978-2-49227-044-4.

Genres : littérature tunisienne, roman.

Yamen Manai naît le 25 mai 1980 à Tunis (Tunisie) dans une famille cultivée (parents professeurs). Dès l’enfance, il aime la lecture et la poésie. Il étudie les nouvelles technologies de l’information à Paris et écrit en français. Ses romans – qui ont reçu plusieurs prix littéraires – sont considérés comme des contes philosophiques qui amènent les lecteurs à réfléchir (dictatures, fanatismes religieux, écologie). Du même auteur, les deux très beaux romans, La marche de l’incertitude (2010) et La sérénade d’Ibrahim Santos (2011) et L’amas ardent (2017) que je n’ai pas lu.

La voix est celle d’un adolescent de 15 ans arrêté pour avoir tiré avec un fusil sur quatre hommes (qu’il a blessés). « Mon avenir était déjà condamné bien avant tout ça. Pourquoi ? Parce que je suis né ici, dans ce pays, parmi ces gens, parmi vous. » (p. 12). En prison, il répond aux questions de son avocat, maître Bakouche. Puis à celle d’un psy, le docteur Latrache. « Qu’on reprenne les choses dans l’ordre ? Quel ordre donnez-vous aux choses ? Dans ce pays sens dessus dessous, vous me semblez bien sûr de vous. » (p. 17).

Comme pratiquement tous les enfants qu’il connaît, il est battu dès l’enfance, par son père, professeur à l ‘université, par sa mère, par son grand frère… « Mais quand Bella est arrivée dans ma vie, je rêvais qu’elle était à mes côtés. » (p. 28). Enfin un peu d’amour dans sa vie.

Ce récit, dur, poignant, c’est « une déferlante de violence » (p. 31-32), « une folie contagieuse » (p. 32) parce que cet ado sensible (à la cause animale et à l’écologie, mais pas que) raconte des scènes de violence vraiment atroces comme ce caméléon jeté vivant dans un feu (p. 33) ou la façon dont les animaux du zoo sont traités (p. 35-36) ou la façon dont les enfants sont maltraités par tous (parents, frères plus grands, professeurs…).

Et malgré toutes ces horreurs, il développe de l’humour. « Vous connaissez Tchekhov, monsieur Bakouche ? […] Non, ce n’est pas la marque d’une vodka, c’est un écrivain russe. » (p. 38).

Mais, le drame… « Bella était mon amie. Bella était mon amour. Bella était tout ce qui a compté et qui ne comptera plus. » (p. 44).

Ce roman raconte la violence de tout un pays, la violence d’humains imbus d’eux-mêmes et de leur petit savoir, la violence que supportent les mal-aimés, ceux qui ne mouftent pas, ceux qui baissent la tête, ceux qui se laissent martyriser parce qu’il n’ont pas d’autres solutions… Bien sûr, tout cela est affreux mais l’auteur et le narrateur ado insistent bien sur Bella, c’est elle l’élément central, l’élément déclencheur, et si j’ai pleuré c’est sur son funeste sort… pas sur les humains.

Cet ado, malheureux comme les pierres, qui n’a pas sa langue dans sa poche, est d’une grande lucidité. « C’est grâce à Bourguiba. […] Mais si c’est un homme qui a libéré toutes ces femmes, c’est qu’elles n’étaient pas prêtes. Il fallait que ces femmes se libèrent elles-mêmes et d’elles-mêmes. » (p. 68-69). « J’espérais que ma mère se libère bien davantage. Ce n’est pas parce qu’elle travaillait qu’elle était libre. Sa vie était une forme d’esclavage. […] J’aurais tant aimé qu’elle se soulève, qu’elle se dresse contre les abus du paternel, pas forcément ceux qu’il commettait à mon égard, mais déjà ceux qu’il lui faisait subir. J’aurais aimé qu’elle lui réclame sa part de bonheur, d’amour […]. » (p. 70).

Bel abîme est le premier roman de cette rentrée littéraire d’automne que je lis. Il est construit comme un monologue puisque l’adolescent (dont on ne connaît pas le (pré)nom) répète les questions qui lui sont posées (par l’avocat ou le psy) avant d’y répondre (sincèrement et en dénonçant la violence et l’injustice). Ce roman court (à peine plus de 100 pages) est d’une rare intensité et suscite une grande émotion tant il est bouleversant.

Une lecture pour Challenge de l’été #2 (Tunisie) et À la découverte de l’Afrique (Tunisie). Elle l’a lu et aimé : Usva.

Dégels de Julia Phillips

 Dégels de Julia Phillips.

Autrement, août 2019, 384 pages, 21,90 €, ISBN 978-2-74675-136-1. Disappearing Earth (2019) est traduit de l’américain par Héloïse Esquié.

Genres : littérature états-unienne, premier roman.

Julia Phillips naît en 1988 à Montclair dans le New Jersey (États-Unis). Elle étudie l’anglais et les Arts puis se rend à Moscou et sur la péninsule du Kamtchatka. Elle écrit des articles pour The Moscow Times et Dégels est son premier roman.

Août. Les sœurs Golosovskaya, Alyona, 11 ans, et Sophia, 8 ans, ont la chance de vivre au bord de la mer à Petropavlosk-Kamchatsky au Kamtchatka. Mais alors qu’elles rentrent de la plage, elles aident un inconnu, soi-disant blessé, qui les enlève.

Septembre. Valentina Nikolaevna ne veut plus que sa fille Diana, adolescente, voit sa meilleure amie, Olya, qui aurait une mauvaise influence. C’est que la population imagine des tas de scénarios sur ce qui est arrivé aux sœurs Golosovskaya, il y a « des contrebandiers […]. Ou des braconniers, des cambrioleurs, des pyromanes, des chauffards en état d’ivresse, des chasseurs qui se tiraient dessus, des hommes qui s’étranglaient pendant une bagarre, des travailleurs immigrés qui tombaient d’échafaudages sur des chantiers, des gens qui mourraient de froid pendant les mois d’hiver… c’était monnaie courante aux informations. Deux petites kidnappées, c’était une autre histoire. » (p. 57-58).

Octobre. Katya et Max, amoureux depuis deux mois, font du camping en forêt mais Max a oublié la tente et ils vont devoir dormir dans le SUV. Le jour de l’enlèvement, Oksana, la meilleure amie de Katya, et collègue de Max, a vu les fillettes, l’homme et son véhicule lorsqu’elle promenait son chien. Mais le lieutenant Nikolaï Danilovich Ryakhovsky pense qu’il est trop tard, que les sœurs ont déjà été « emmenées en dehors du Kamtchatka. » (p. 63).

Novembre. Valentina Nikolaevna a 41 ans et a, depuis avril, une cloque sur la poitrine, « une cloque qui ne guérissait jamais. Une tache sombre […] un bouton, puis le bouton avait enflé, éclaté, formé une croûte, et continué de gonfler. » (p. 73). Son médecin l’envoie à l’hôpital alors elle prévient l’école où elle travaille de son absence, l’école que fréquentait les sœurs Golosovskaya. Quant à son mari, il travaille « à l’Institut volcanologique avec le seul témoin du crime » (p. 81), Oksana donc.

Décembre. Ksyusha, une Évène, est à l’université, en quatrième année de comptabilité. Sa cousine, Alisa, 17 ans, a quitté leur village sibérien et l’a rejointe à Petropavlosk pour étudier la philologie. Alisa convainc Ksyusha de s’inscrire avec elle à une troupe de danse traditionnelle de la fac. Mais avec l’enlèvement des fillettes, Ruslan, le petit-ami de Kyusha, est inquiet.

Peu à peu, dans cette ville post-soviétique, tout se met en place, comme un puzzle, pièce après pièce. D’autant plus qu’il y a quelques années, Lilia, une jeune Évène, a disparu, ses proches ont pensé qu’elle était partie d’elle-même et la police ne l’a pas recherchée, mais aurait-elle pu elle aussi être enlevée, tuée ?

L’enquête stagne et le « lieutenant Ryakhovsky a envoyé un texto ce matin. Ils veulent que nos bateaux draguent le fond de la baie après le dégel, pour voir si on retrouve les sœurs. » (p. 202). Voilà, c’est dit, la police ne trouvera rien, il faut attendre le dégel… La mère des fillettes est pessimiste. « Marina les avaient perdu pour toujours. Elle n’allait jamais récupérer ses filles. » (p. 346). En fait, le roman commence en août puis chaque chapitre voit défiler les mois les uns après les autres et il fait de plus en plus froid et plus il fait froid, plus la piste refroidit.

Le Kamtchatka ? J’ai eu l’impression d’être en Sibérie comme dans les romans de Victor Remizov par exemple [Devouchki et Volia Volnaïa] or le Kamtchatka est une péninsule volcanique à l’extrême est de la Russie (« posée » entre la mer d’Okhotsk et la mer de Béring) alors que la Sibérie est au centre et au nord de la Russie « asiatique ». Bref, ce roman américain aurait pu être un nature writing mais il parle beaucoup de la ville et des habitants. Je suis donc dubitative… Il y a beaucoup de personnages, plutôt féminins puisque c’est ce dont l’autrice voulait parler en priorité, mais pas seulement, et en fait il y a trop de personnages ; les chapitres se suivent, mois après mois, avec des personnages différents, qui n’ont apparemment pas de lien entre eux et ça m’a lassée… En tout cas, ce roman ne m’a pas transportée comme il aurait dû et je ne me suis attachée à aucune de ces femmes… Mais, si vous êtes curieux et que vous le lisez, je viendrai lire votre avis !

Pour le Challenge lecture 2021 (catégorie 51, un livre dont les héros sont des enfants, pas que les deux fillettes soient des héroïnes mais elles sont en tout cas, bien que disparues, les personnages principaux qui relient peu à peu tout le monde) et le Petit Bac 2021 (catégorie Météo pour Dégels).

Mémoire de soie d’Adrien Borne

Mémoire de soie d’Adrien Borne.

JC Lattès, août 2020, 250 pages, 19 €, ISBN 978-2-70966-619-0.

Genres : littérature française, premier roman.

Adrien Borne est un journaliste français (RTL, RMC, Cnews, LCI). Il étudie l’Histoire à l’université Paris Nanterre puis le journalisme à Lille. Mémoire de soie, inspiré de la vie de son arrière-grand-père dans la Drôme, est son premier roman.

9 juin 1936. Émile a 20 ans. Il part pour deux ans de service militaire. Il quitte son village de La Cordot et la maison familiale en briques, une ancienne magnanerie, « ultime fierté familiale » (p. 13). Il prend un car pour Montélimar (Drôme) après avoir dit au revoir à sa mère, Suzanne. « L’armée, l’uniforme, la guerre jamais loin. » (p. 18). Suzanne glisse dans son sac un livret de famille. Le bus part. Son père, Auguste, brocanteur, est déjà dans son magasin. Avant de rejoindre la caserne, Émile passe quelques heures avec son meilleur ami, Simon.

Flashback, novembre 1918. Auguste avec son moignon au bras gauche a été réformé mais son jeune frère, Baptistin, a fait la guerre et, bien que plusieurs fois blessé, il a célébré l’Armistice et s’apprête à rentrer à La Cordot. C’était sans compter avec la grippe espagnole…

Revenons à Émile. Pourquoi dans le livret de famille est-il écrit Suzanne P, épouse L et Baptistin L ? « Émile, à cet instant, entame un chemin désordonné, un chemin confus. Il s’emporte de lui-même. Il s’afflige puis se raidit. Il s’agite et s’enorgueillit. » (p. 55-56).

Flashback, Auguste, 10 ans, et Baptistin, 5 ans, vivent à la magnanerie. Le Père n’est pas tendre avec eux, la Mère non plus… Ils sont enfermés, les papillons se posent sur eux, les chenilles grimpent sur eux, « L’épouvante. » (p. 61).

Quant à Suzanne, ses parents la place à l’âge de 13 ans, à Taulignan, un orphelinat-usine dans lequel quatre cents filles font de la soie. « Tu pars, c’est mieux pour tout le monde. » (p. 68).

Il n’y a pas de place pour les bavardages ou la tendresse. Mais le fil de l’histoire va se dérouler comme celui du ver à soie. Délivrant d’abord son superflu, le vulgaire, le rustique (la filoselle) puis le beau : « Le fil s’étire, le cocon s’abandonne, j’ai la main, je fais de la soie ou tout comme, elle prend forme sous mes yeux. » (Suzanne, p. 88).

Quel beau roman ! J’ai aimé les « complicités simples et douces » (p. 95) entre les deux frères, Auguste et Baptistin, l’histoire d’amour contrarié entre Baptistin et Suzanne à cause de la Mère et de la guerre (on ne sait laquelle des deux est la pire !). D’ailleurs, plus que les horreurs de la guerre, cette histoire raconte plutôt les horreurs vécues par les femmes seules, les orphelins, les rescapés aux corps cassés… « […] une terreur fabuleuse. Une terreur braquée sur le monde. Tragique. Permanente. » (p. 190). Les phrases sont courtes, percutantes, les mots soigneusement choisis. « Des anciens combattants pas rentrés entiers. Dans un même silence. Dans une même obsession. » (p. 191).

Le lecteur découvre peu à peu, par petites touches à la fois délicates et saisissantes, le(s) secret(s) de famille et les drames qui ont jonché la vie des ancêtres d’Émile. C’est terriblement tragique et déchirant. Un premier roman magistral ! Je suivrai cet auteur et j’espère que vous aussi !

Pour Animaux du monde #3 (papillons et vers à soie) et Challenge lecture 2021 (catégorie 41, un livre dont l’histoire comporte une naissance pour la naissance d’Émile en 1916).

Et toujours en été de Julie Wolkenstein

Et toujours en été de Julie Wolkenstein.

POL, collection Fiction, janvier 2020, 224 pages, 18 €, ISBN 978-2-8180-4967-9.

Genres : littérature française, roman.

Julie Wolkenstein naît en 1968 à Paris. Elle étudie la littérature et rédige une thèse sur Henry James (1843-1916). Et toujours en été est son 9e roman.

Saint Pair sur Mer, dans la Manche, en Normandie. Pour bien que le lecteur comprenne que ce roman est construit comme un escape game, le premier chapitre est un tutoriel (un peu comme dans les jeux vidéo) qui explique tout sur ce genre de jeux. « Un escape game, c’est comme la vie aussi. Surtout lorsque cette vie (la mienne) est d’abord un lieu, une maison aux multiples pièces, chacune encombrée de souvenirs et peuplée de fantômes. Les traces vous y racontent une histoire, les objets vous y soumettent des énigmes, les morts vous y confient des missions. » (p. 19).

Quel sujet original ! Pas sûre que ce thème ait déjà été traité en littérature. Je suis très curieuse ! J’ai pensé à des jeux comme Myst, Riven, Exile, Les chevaliers de Baphomet… Alors, on entre dans la maison ? Chaque chapitre est une pièce différente (entrée, W.C, salle à manger, bibliothèque, cave, cuisine, salon, chambres). La maison est en fait une grande villa balnéaire ancienne (des travaux datent de 1880-1890).

Les souvenirs font des allers-retours entre les années 80 (l’autrice était enfant) et notre époque c’est-à-dire 2018 (l’autrice est mère de famille).

L’idée de base donnait vraiment envie mais c’est une déception pour moi. On a compris qu’on est dans un escape game et qu’il faut tout observer et tout mettre dans un inventaire… Après son tutoriel en entrée, l’autrice n’était pas obligée de le répéter à chaque fois comme ceci : « Vous vous rappelez que vous êtes coincés et qu’il vous reste pas mal de portes à ouvrir pour progresser dans le jeu, dont celle de la bibliothèque qui vous ramènera probablement dans l’entrée, et la double porte-fenêtre qui sépare la salle à manger du salon. » (p. 104).

Le fait d’être rappelée tout le temps à l’ordre avec les mêmes explications m’a tout bonnement gâché le plaisir de lecture… Alors, voilà, je ne dirais pas que ce roman est nul mais je suis mitigée quant à l’utilité de cette lecture… Si vous avez un titre incontournable de Julie Wolkenstein à me conseiller, je tenterai peut-être de relire cette autrice mais j’avoue que je ne suis pas pressée !

Pour le Challenge Lecture 2021 (catégorie 54, un livre dont le titre comporte une saison) et le Petit Bac 2021 (catégorie Météo pour été).

Ce qu’il faut de nuit de Laurent Petitmangin

Ce qu’il faut de nuit de Laurent Petitmangin.

La Manufacture de livres, collection Littérature, août 2020, 198 pages, 16,90 €, ISBN 978-2-35887-679-7.

Genres : littérature française, premier roman.

Laurent Petitmangin naît en 1965 en Lorraine dans une famille de cheminots. Il grandit à Metz puis étudie à Lyon et travaille chez Air France. Il écrit depuis une dizaine d’années et Ce qu’il faut de nuit est son premier titre publié (Prix Fémina des lycéens).

Le narrateur est un père qui élève seul ses deux fils depuis la mort de son épouse. Ils ne sont pas très causants mais le foot les rapproche. « Un moment où il n’y a rien à faire pour moi, un des seuls instants qui me restent avec Fus. Un moment que je ne céderais pour rien au monde, que j’attends au loin dans la semaine. » (p. 12).

En Lorraine, à Villerupt Audun le Tiche. Fus (en fait Frédéric) et Gillou ont vu leur mère malade, elle a beaucoup souffert et le cancer a eu sa peau. Fus était au collège, ses résultats ont dégringolé. Gillou, en primaire, a peut-être plus accusé le coup. « Elle s’était démenée pendant trois ans avec son cancer. Sans jamais dire qu’elle allait s’en sortir. » (p. 22).

Le père est au parti socialiste, pas vraiment militant mais lorsque Fus et Gillou étaient plus jeunes, ils aidaient leur père à distribuer des tracts dans les boîtes aux lettres. Mais à maintenant 22 ans, Gillou veut étudier à Paris où Jérémy, l’ami d’enfance de Fus, étudie déjà. Quant à Fus, il a de nouveaux amis pas très fréquentables… « J’avais honte. Désormais on allait devoir vivre avec ça, c’était ce qui me gênait le plus. Quoi qu’on fasse, quoi qu’on veuille, c’était fait : mon fils avait fricoté avec des fachos. Et d’après ce que j’en avais compris, il y prenait plaisir. On était dans un sacré chantier. » (p. 62).

Devant le changement radical de Fus, le père est impuissant, tout comme il a été impuissant devant le cancer de son épouse. « Toute cette rage m’était restée dans la tête, m’avait traversé la gorge, m’avait chauffé les poumons mais elle n’était allée nulle part ailleurs. » (p. 78-79). Et, depuis le départ de Gillou à Paris, c’est compliqué entre le père et Fus… « deux mecs qui ne se parlaient plus ou à peine. » (p. 94) sauf le week-end avec Gillou et durant les matches de foot.

Le père est profondément humain, tellement dépassé par les événements. Parce que Fus commet l’irréparable. « […] c’était mon fils. Tout ce qui lui arrivait m’arrivait. Et, pour cette raison, j’avais choisi de prendre mes distances. Je n’étais pas de force, et je rendrai toujours grâce à Gillou et à Jérémy de ne m’avoir jamais fait le moindre reproche et de ne m’avoir jamais forcé à rien. » (p. 158).

Le roman est court mais la lecture est éprouvante (elle m’a mis les larmes), que c’est poignant le destin des ces quatre hommes, le père, Fus, Gillou et Jérémy qui fait presque partie de la famille ! Le père se demande s’il a raté quelque chose dans son éducation, dans les valeurs qu’il a transmises mais un enfant, devenu adulte, suit sa propre voie et fait parfois des conneries.

Coup de cœur pour ce premier roman, familial, social, puissant, tragique, émouvant, que dis-je bouleversant, en même temps pudique, et avec un langage populaire et imagé typique de la Lorraine. Ce roman est un coup de maître et je suivrai assurément Laurent Petitmangin. Vous savez comment c’est lorsqu’on a lu un tel roman, magistral, on a envie que la terre entière le lise alors lisez-le et venez partager votre avis, votre ressenti !

Je mets Ce qu’il faut de nuit dans le Challenge lecture 2021 (catégorie 33, un livre dont le personnage principal pratique un sport car le football tient une grande place dans la vie de Fus et entre Fus son père).

Octobre 2021 : Rencontre avec Laurent Petitmangin 🙂

En passant

En coup de vent… 124 – Prix La Passerelle 2021

Bonjour, chaque année je vous parle de ce prix littéraire, 2013-2014-2015 (ici), 2016 (ici et ici), 2017 (ici, ici et ici), 2018 (ici, ici et ici), 2019 (ici) et 2020 (ici et ici). Voici les six romans sélectionnés pour le Prix La Passerelle 2021 (même si je n’ai pas pu assister à la présentation au public samedi dernier…).

Les 6 romans en lice pour cette 9e édition sont (par ordre alphabétique d’auteurs) : Mauvaises herbes de Dima Abdallah (Sabine Wespieser, août 2020), Une république lumineuse d’Andrés Barba (Bourgois, mai 2020), La cuillère de Dany Héricourt (Liana Lévi, août 2020), Le dit du Mistral d’Olivier Mak-Bouchard (Le Tripode, août 2020), Ce qu’il faut de nuit de Laurent Petitmangin (La manufacture de livres, août 2020) et Harpo de Fabio Viscogliosi (Actes Sud, janvier 2020).

Je ne sais pas encore pour lequel je vais voter car j’ai bien aimé La cuillère et j’ai beaucoup aimé Une république lumineuse, Le dit du Mistral, Ce qu’il faut de nuit et Harpo donc j’hésite entre ces quatre titres !

Le dit du Mistral d’Olivier Mak-Bouchard

Le dit du Mistral d’Olivier Mak-Bouchard.

Le Tripode, août 2020, 360 pages, 19 €, ISBN 978-2-37055-239-6.

Genres : littérature française, premier roman.

Olivier Mak-Bouchard… Très peu d’infos sur lui ! Il grandit dans le Luberon et vit maintenant à San Francisco. Le dit du Mistral a reçu le Prix Première Plume 2020.

Le prologue raconte un moment de l’origine. Dieu se repose le septième jour mais fait venir à lui les 4 éléments – la Terre, le Feu, l’Eau, l’Air – pour qu’ils créent quelque chose (nan mais, oh, faudrait pas faire les faignants !). Le dialogue entre Dieu et les éléments est truculent. « Parfait, parfait. Là, je crois qu’on commence à tenir quelque chose. Oui, avec cette règle du trois, six, ou neuf, je pense qu’on tient le bon bout. Avec ce calcaire, cet ocre, ce Calavon et maintenant ce Mistral, oui, ça commence à prendre forme, réfléchit-il à haute voix. Que le Luberon soit, ordonna le Créateur. Et le Luberon fut. » (p. 19).

Les personnages. Un chat errant, blanc avec des pattes noires, surnommé Le Hussard. Un voisin, monsieur Sécaillat (Paul) et son épouse Mireille qui souffre d’Alzeihmer. Et le narrateur, paysan, et, comme son épouse Blanche part deux mois au Japon pour son travail, il va pouvoir bidouiller tranquillement – et clandestinement – avec son voisin !

Après un violent orage, monsieur Sécaillat vient chercher son voisin alors qu’ils ne sont pas spécialement proches. « Venez, y a quelque chose qu’y faut que je vous montre, m’annonça-t-il calmement. » (p. 32). Dans un champ qui sépare les mas des deux hommes, un « mur était éboulé sur 4 ou 5 mètres » (p. 34) et « Il y avait des cailloux qui n’en étaient pas, des tessons de terre cuite, des bouts de poterie. » (p. 34).

Ces objets semblent très anciens mais monsieur Sécaillat ne veut pas que quelqu’un vienne sur son terrain pendant des mois voire des années. « Le simple fait que l’État oui qui que ce soit d’autre puisse s’arroger la propriété de son sol était hors de question. Le priver de son lopin de terre était comme lui couper un bras. » (p. 37).

Les deux hommes décident donc de creuser eux-mêmes et de ne rien dire à personne de leurs découvertes. Ils trouvent plein de pièces différentes que monsieur Sécaillat tente de remonter comme un puzzle et à plusieurs mètres de profondeur, une source d’eau ferrugineuse comme en Auvergne ! Autant dire, une source miraculeuse.

Heureusement que les mots et expressions en provençal sont traduits en bas de page.

« Surprise de fin d’année au musée municipal. » (p. 131).

« À ce stade de l’histoire, le lecteur peut décider de s’arrêter : il aura alors lu un joli conte de Noël provençal, ce qui n’est déjà pas donné à tout le monde. Mais s’il choisit de continuer sa lecture, il faut le mettre en garde. Il doit se rappeler que les légendes, si elles sont racontées pour faire rêver, introduire une part de mystère dans un monde terne, sont aussi racontées pour expliquer l’incompréhensible, démêler l’indémêlable. Il devra garder à l’esprit que toutes les légendes, sans exception, ont un fond de vérité. On ne sait jamais de quoi il retourne exactement. La part du vrai, la part du faux, bien malin celui qui arrive à les démêler. » (p. 161).

Autant vous dire que j’ai continué ce roman enchanteur et que c’est un coup de cœur. Lisez-le et vous serez transportés en Provence parmi les contes et les légendes ; offrez-le aussi et vos proches vous en seront reconnaissants ! C’est drôle, c’est enlevé, c’est génial ! Il y a les légendes du Mistral, du Cabro d’or (la chèvre d’or), Hannibal et ses éléphants, les Albiques et leurs toutouros, des balades dans la garrigue et au Mont Ventoux…

Je mets cette excellente lecture dans les challenges Animaux du monde #3 (pour le chat, Le Hussard) et Contes et légendes #2. Et n’oubliez pas de visiter Mon avent littéraire 2020 pour le jour n° 20.