Tamanoir de Jean-Luc André d’Asciano

Tamanoir de Jean-Luc André d’Asciano.

Aux Forges de Vulcain, mars 2020, 240 pages, 18 €, ISBN 978-2-37305-079-0.

Genres : littérature française, roman policier, fantastique.

Jean-Luc André d’Asciano naît à Lyon en 1968. Il étudie la littérature et la psychanalyse. Il écrit et crée les éditions l’œil d’or fin 1999 (maison d’éditions indépendante et associative). Du même auteur : Cigogne, un recueil de nouvelles (Serge Safran, 2015) et Souviens-toi des monstres, son premier roman (Aux Forges de Vulcain, 2019).

Je remercie les Forges de Vulcain de m’avoir envoyé ce roman que j’ai pu lire une semaine avant sa parution en librairie.

Premier chapitre. Une petite visite matinale au cimetière du Père-Lachaise ? Monsieur Bourdet, qui va partir à la retraite, fait le tour du propriétaire avec son remplaçant, le jeune Pierre. La curiosité de ce coin du cimetière où plus personne ne vient, c’est Monsieur-Doyen, un clochard qui vit dans un caveau depuis 10 ans : il pue, ne parle pas et vit entouré de mouches et de chats ! Mais, ce jour-là, deux tueurs sont bien présents et tuent les trois hommes. Trois ? Eh bien, non, le vieux clochard s’est redressé et s’est enfui avec une chatte.

Deuxième chapitre. Où le lecteur fait la connaissance de Nathanaël Tamanoir à la Tentation de Saint-Antoine, un bar populaire dans lequel il vient boire son café tous les matins. Tamanoir, c’est un surnom que lui avait donné des camarades. « Un animal au long nez, à la silhouette bizarre, mi-effrayante mi-burlesque, et qui marche sur ses poings fermés tant ses griffes sont longues, et non rétractiles. Son portrait tout craché. » (p. 21). Dans le journal, Tamanoir lit : « Deux membres des Anges du sous-sol, association caritative œuvrant au soutien des SDF, retrouvés morts au Père-Lachaise. Une balle dans la nuque pour l’un, une dans la hanche et dans l’œil pour l’autre… Cela ressemble à une exécution du milieu… Aucun témoin… Trente ans de métier… Un tout jeune homme, venant juste de se marier… Aucune piste n’est exclue… Même celle de l’erreur criminelle… » (p. 25).

Troisième chapitre. Tamanoir file au cimetière et rencontre quatre aristos qui se lamentent de la disparition de Papy-chat, donc le clochard, et de sa minette. Il peut voir une photo de Papy-chat. « Maigre. Les yeux tellement enfoncés dans leur cavité que l’on ne distingue pas leur couleur. Des sourcils énormes, noirs. Une barbe jaunâtre, avec des coulures partant de la bouche. Des cheveux longs. Une bouche aux lèvres larges. Un incroyable réseau de rides. Pas de calvitie. Une balafre part du front, passe sur l’œil, descend sur la joue. Une marque distinctive. Le Tamanoir sourit. » (p. 38).

Chapitres suivants. Tamanoir mène l’enquête et entraîne le lecteur dans les rues de Paris mais aussi dans ses sous-sols. Le cimetière du Père-Lachaise et les catacombes donnent un petit côté gothique à ce roman policier. Une « farce policière » nous dit l’éditeur. J’ai souri deux ou trois fois, mais cette « farce » est une véritable enquête menée par un détective pour le moins atypique et attachant.

J’ai beaucoup aimé cette expression : « association à but crapulatif » (p. 84) : bien trouvé !

Un extrait pour vous donner une idée du ton de ce roman (Coventina, l’amie de Tamanoir, a été enlevée et il vient de la retrouver) : « Coventina ! – Dingue ! Même quand on se fait enlever, on subit du Manterrupting… Bon. Les gars-là, ce sont de drôles d’oiseaux. Genre charognards éborgnés, mais ils sentent le militaire en goguette. Bêtes, efficaces, lents, toujours en groupe. Et méchants. Ils puent la mort glauque, le cauchemar cannibale et le goût du mal. Et le légionnaire aussi. – Ils sentent la bière et le sable chaud ? – Ils empestent la basse-cour, façon Babel. Ça babille dans toutes les langues ces poussins-là, mais avec des verbes communs. Comme trucider, génocider, assassiner. Une internationale des méchants, avec quelques Angevins au milieu. – Des Angevins ? – Tu sais pas que le français parfait, c’est celui d’Angers ? Pas une pointe d’accent autour des châteaux ce la Loire, juste du vin, plus ou moins bon. N’empêche, vu comme ils m’ont regardée, ça m’a surprise de m’en tirer à si bon compte. » (p. 135).

Alors, on y va boire un coup au bar la Tentation de Saint-Antoine, rencontrer Tamanoir puis faire la connaissance d’Ishmaël qui lutte contre le mal ? « Bah moi je travaille avec des diables et des êtres d’outre-monde. Des fois, j’ai besoin d’eau bénite. D’où les pistolets en plastique. Cela fait un peu comme des lance-flammes, tu vois ? » (p. 170-171).

Tamanoir est une belle découverte, un roman policier hors-norme, parfois drôle, parfois dramatique, avec une pointe de fantastique (Ishmaël et sa chatte, zut j’ai oublié de noter son nom, seraient… immortels !).

Pour les challenges Lire en thème (en mars, un animal sur la couverture) avec les chats du cimetière, Littérature de l’imaginaire #8 (pour le côté gothique et fantastique), Petit Bac 2020 (catégorie Animal avec Tamanoir) et Polar et thriller 2019-2020.

Cora dans la spirale de Vincent Message

Cora dans la spirale de Vincent Message.

Seuil, collection Cadre rouge, août 2019, 464 pages, 21 €, ISBN 978-2-02143-105-6.

Genre : littérature française.

Vincent Message naît en 1983 à Paris. Il étudie les lettres et les sciences humaines à l’École normale supérieure à Paris puis enseigne la littérature comparée à l’Université Paris VIII. Du même auteur : Les veilleurs (Seuil, 2009) que j’avais beaucoup aimé et Défaite des maîtres et possesseurs (Seuil, 2015) que je n’ai pas lu.

Cora Salme a donné naissance à son premier enfant, Manon, et après son congé maternité, elle reprend son travail de marketing chez Borélia. « Après les mois d’absence, elle retrouvait son petit bureau et les marques territoriales qu’elle y avait laissées. » (p. 24).

Le narrateur, Mathias, a étudié l’Histoire à la Sorbonne, il est journaliste et raconte les événements après coup.

Je sais que beaucoup de lecteurs ont apprécié ce roman mais… Que dire… ? Déjà, la couverture ne m’a pas plu… Cora prend le métro (comme beaucoup de Parisiens) alors pourquoi la voit-on monter dans une voiture ? Bref, c’est un détail, insignifiant. Non, ce qui m’a le plus déplu, ce sont toutes ces infos sur l’entreprise, petite entreprise familiale dans les Cévennes, les Prévoyants, devenue grosse entreprise parisienne, Borélia, rachetant un autre groupe d’assurances, Castel, toutes ces choses sur les vicissitudes de l’entreprise, sur les collègues de Cora, ce qu’ils regardent, ce qu’ils boivent, etc. Je me suis un peu forcée mais ce roman m’est tombée des mains et tant pis pour ce qui arrive à Cora, j’ai laissé tomber et n’ai lu que 100 pages soit moins d’un quart du livre… Mais j’ai quand même lu les dernières pages donc j’ai à peu près su ce qui était arrivé à Cora et qui est Mathias.

Je suis d’autant plus déçue que j’avais vraiment beaucoup aimé Les veilleurs, coup de cœur 2009 pour moi !

Ce roman de la Rentrée littéraire 2019 pour le challenge Petit Bac 2020 dans la catégorie Prénom (pour Cora).

Sale gosse de Mathieu Palain

Sale gosse de Mathieu Palain.

L’iconoclaste, août 2019, 352 pages, 18 €, ISBN 978-2-37880-063-5.

Genres : littérature française, roman urbain.

Mathieu Palain naît en 1988 à Ris-Orangis dans l’Essonne. Il est journaliste (XXI, 6 mois). Sale gosse est son premier roman. Plus d’infos sur son compte Twitter.

Essonne, 2001. Wilfried Desson a 8 mois et il part mal dans la vie : sa mère est une paumée, droguée, impulsive ; son beau-père, un alcoolique, violent… On dirait du Zola mais avec les horreurs de notre époque. Wilfried est placé en famille d’accueil.

Auxerre, 2015. Wilfried joue au football à l’AJ d’Auxerre. Mais, lors d’un entraînement, sous le coup de la colère, il blesse volontairement un joueur avec ses crampons. Il est suspendu. « Huit mois sans jouer, dans la vie d’un footballeur, c’est une éternité. » (p. 47). Il retourne alors vivre chez Anna et Thierry Renault, sa famille d’accueil. « Avec la colère, des fois j’ai l’impression que je pourrais tuer à mains nues. Limite, ça me fait flipper, tu vois ? Je sens le truc monter, je me sens grave puissant. » (p. 131).

Mais est-il possible de changer, d’avoir une deuxième chance ? « Madame Renault, Wilfried est un garçon intelligent. Mais il y a une colère en lui, et cette colère grandit. Il faut qu’il travaille sur cette colère. » (p. 139).

Bien que je n’aime pas le foot (je devrais plutôt dire que je n’aime pas les joueurs et les supporters de ce sport), ce roman urbain, au langage moderne, parfois cru, m’a plu et contre toute attente touchée. Parce que ce jeune Wilfried a un côté attachant et que l’auteur fait montre de sensibilité. Cependant il y a beaucoup trop de colère et de haine, et pas vraiment de solution(s)… Malgré la présence bienveillante des travailleurs sociaux à qui l’auteur rend un bel hommage.

Ma question, c’est : existe-t-il un « bon côté », une « bonne famille » ? Wilfried n’a pourtant pas été trimballé de foyers en familles d’accueil et les Renault sont des parents aimants et attentionnés.

Pour les challenges Lire en thème février 2020 (auteur français) et 1 % Rentrée littéraire 2019 (retard dans la note de lecture…).

Et pour le Petit Bac 2020 dans la catégorie bonus « gros mot » pour « Sage gosse ».

Dernier printemps à Paris de Jelena Bačić Alimpić

Dernier printemps à Paris de Jelena Bačić Alimpić.

Serge Safran éditeur, août 2019, 336 pages, 23,50 €, ISBN 979-10-97594-25-1. Poslednje proleće u Parizu (2014) est traduit du serbo-croate par Alain Cappon.

Genre : littérature serbe.

Jelena Bačić Alimpić naît en 1969 à Novi Sad en Serbie ; elle est journaliste, directrice de la chaîne de télévision Pink et romancière : Dernier printemps à Paris est son premier roman traduit en français mais sa carrière littéraire commence en 2010. Plus d’infos sur son Instagram et sur sa page FB.

Paris. Olga était une pianiste de talent mais elle a abandonné la musique et elle est maintenant journaliste au Point. Son mari, Étienne Lachaise, issu de la bourgeoisie parisienne n’aime pas ce revirement… Leur fils, Jean, a 6 ans et Étienne pense qu’Olga devrait rester à la maison et s’occuper de lui. Lorsqu’Olga reçoit, par l’intermédiaire de son rédacteur au Point, une lettre d’une vieille dame russe qui vit depuis 30 ans au sanatorium Saint-Joseph à Toulon et qui veut « se confier avant de mourir » (4e de couverture), Olga décide de passer quelques jours à Toulon. Cette vieille dame aurait vécu en Union Soviétique « les crimes perpétrés dans les camps russes sous Staline. Cette rescapée, et on en comptait peu dans le monde, s’appelait Maria Koltchak. » (p. 13). Dans le train pour Toulon, Olga rencontre Louis Monnet qui lui donne son numéro de téléphone.

« Tu désires entendre mon histoire, Olga ? – Oui, je suis venue pour cela. […] – Tu auras la force d’écouter l’histoire de ma vie ? – J’ai pris une chambre à l’hôtel, nous ne manquerons pas de temps. – Tu ne m’as pas comprise, ma petite. La force, tu l’auras ? – La force… de quoi ? s’étonna Olga. – De témoigner de l’agonie d’une vieille femme. D’écouter la somme d’effroyables méfaits, de souffrances que des fauves humains sont capables d’infliger à un être innocent, de complots et de trahison entrelacés. D’écouter mon récit sur les souvenirs et les démons du passé. […] Il faut, dit-on, voir pour croire. Je te dis, moi, qu’il faut d’abord croire pour voir ensuite. » (p. 30).

« des fauves humains », j’aime beaucoup cette expression, je la trouve plus juste que « des barbares » car certains fauves humains ne sont pas des barbares mais des personnes instruites…

Alors jeune femme et enceinte de son fiancé, Viktor Fiodorov, Maria Romanovska est séparée de sa famille et envoyé dans un camp en Sibérie « dans la région de Krasnoïarsk […] la côte rouge. […] rouge sang. » (p. 62). Elle est en fait dans le camp de travail de Kraslager près du village de Kansk.

Une erreur qui m’a dérangée : son amie au camp s’appelle Sofia Koltchak et c’est comme ça qu’elle nomme sa fille. « Sofia est née le dernier jour du mois de mai 1940. […] Koltchak, répondis-je sans réfléchir. Sofia Koltchak. » (p. 88). Mais, dans les pages suivantes, sa fille devient Sonia ou Sonietchka… Et il en de même pour son amie, infirmière : Sofia devient parfois Sonia (pages 96 et 97 par exemple et pages suivantes) et redevient parfois Sofia… C’est une erreur qui gêne réellement la lecture et qui aurait dû être rectifiée par les correcteurs et l’éditeur !

« La justice n’existait pas sur cette terre morte. » (p. 130).

Lorsque Staline meurt et que les camps de travail sont fermés, Maria et les autres (du moins ceux qui ont survécu !) sont libérés et ramenés à Moscou : « c’était à la fin de l’année 1953. » (p. 140). Mais Maria Romanovska, devenue Maria Koltchak, n’est pas au bout de ses peines… !

Deux passages que j’ai appréciés : 1- « Je lisais énormément. Tout ce qui me tombait sous la main. Je m’étais inscrite à une bibliothèque, les livres étaient ma fenêtre ouverte sur le monde, la vie imaginaire que je ne vivais pas. » (p. 164). 2- « Ne fuis jamais ce que tu es, ce à quoi tu appartiens. » (p. 319).

Avec ses problèmes personnels, Olga aura-t-elle la force d’écouter Maria jusqu’au bout ? Et toi, lecteur, auras-tu la force de lire jusqu’au bout ? J’espère que oui parce que ce roman est admirable ! Même si j’avais deviné le fin mot de l’histoire. J’en ai lu des témoignages de camp et j’ai eu du mal à imaginer que celui-ci était fictif ! Que Jelena Bačić Alimpić s’est en fait inspirée d’un nom « Maria Koltchak » et d’une épitaphe « J’ai vécu avec des souvenirs, je suis partie avec des souvenirs. » qu’elle a vus, lors de son premier voyage à Paris, sur une tombe au Père Lachaise. Ce récit de vie et de camp paraît tellement réel ! Je pense que Maria représente toutes les femmes qui ont vécu des événements horribles, la trahison, la perte des proches, le désespoir, la vie dans un camp, la misère, la faim, le froid, les mauvais traitements, le vol d’un enfant…

Un roman émouvant, tellement émouvant !

Pour le Petit Bac 2020 (pour la catégorie Lieu avec Paris) et Voisins Voisines (Serbie).

Domovoï de Julie Moulin

Domovoï de Julie Moulin.

Alma éditeur, septembre 2019, 304 pages, 18 €, ISBN 978-2-36279-420-9.

Genre : littérature française.

Julie Moulin naît en 1979 à Paris où elle étudie à Sciences-Po mais elle vit maintenant dans l’Ain (Auvergne-Rhône-Alpes). Depuis l’adolescence, elle est passionnée par la Russie et la langue russe. Son premier roman Jupe et pantalon est paru chez Alma en 2016 : quelqu’un parmi vous l’a lu ?

Paris, avril 2015. Anne est morte dans un accident de voiture il y a dix ans et Clarisse, la narratrice, sa fille unique, a remarqué que le Domovoï, « Une sorte de nain barbu, griffu, au regard oblique dont la reproduction sur d’anciens livres en cyrillique me gardait éveillée jusque tard dans la nuit. » (p. 13) qu’Anne avait rapporté de Russie à disparu.

Moscou, février 1993. Anne Laforêt a 21 ans, elle est en Russie pour étudier le russe. « Pojiviom ouvidim !, qui vivra verra, comme on dit ici. » (p. 25). Dans la voiture qui doit la déposer à l’internat, Serioja, un beau jeune homme russe, écoute Viktor Tsoï (que j’ai découvert dans l’excellent film Leto), qui fonda le groupe Kino. « L’idole de toute une génération. » (p. 72).

Le lecteur va donc suivre l’histoire des deux femmes. « Maman à vingt-et-un an s’était aventurée aux confins de l’Histoire pour apprendre le russe. Elle n’en était pas revenue indemne. […] Son vide, ni Papa ni moi n’avons su le combler. » (p. 51). Clarisse aussi a un vide en elle ; pourra-t-elle le combler en Russie ?

Juillet 2015. Grâce à son père, Clarisse est en stage à Moscou. Elle loge chez Goharik, une Arménienne d’Azerbaïjan, qui fut amie avec Anne en 1993. « La Russie est terre de contrastes. » (p. 141). Clarisse est partie sur les traces de sa mère, surprise que son père parle russe et ait des contacts en Russie. « Quel est donc ce passé que l’on cherche à me cacher ? » (p. 166).

Ma phrase préférée. « Chaque voyage est un pas de plus vers la solitude. Que raconter à ceux qui n’ont pas vu les mêmes paysages, rencontré les mêmes gens, ni vécu les mêmes aventures ? » (p. 266).

L’éditeur dit : « Une aventure portée par l’enthousiasme, la générosité et la curiosité toujours en éveil de Julie Moulin. ». Eh bien, je suis d’accord ; ce roman est passionné de la Russie, passionnant, riche humainement parlant malgré la superficialité des gens (certains seulement) dans la « nouvelle » Russie, intrigant aussi : que va découvrir Clarisse ?

Une belle lecture (la Russie me poursuit, n’est-ce pas ?) pour Lire en thème février 2020 (auteur français).

À écouter Nuit paisible et Dernier héros (deux des titres de chapitres) de Viktor Tsoï (groupe Kino).

Le bal des folles de Victoria Mas

Le bal des folles de Victoria Mas.

Albin Michel, août 2019, 256 pages, 18,90 €, ISBN 978-2-22644-210-9.

Genres : littérature française, premier roman.

Victoria Mas naît en 1987 à Chesnay (Yvelines). Lorsqu’on voit son visage, on devine tout de suite qu’elle est la fille de Jeanne Mas (célèbre chanteuse des années 80). Elle a travaillé dans le cinéma avant de se lancer dans l’écriture.

Mars 1885. À La Salpêtrière, Charcot utilise l’hypnose sur Louise, 16 ans, pour recréer les crises d’hystérie et en étudier les symptômes avec ses élèves. « C’est grâce à des patientes comme Louise que la médecine et la science peuvent avancer. » (p. 12). Dans cet hôpital parisien, spécial, il y a des femmes entre 13 et 65 ans, des « aliénées », des « folles », des « hystériques » mais qu’est-ce qui les a vraiment conduites là ? En dehors de la police ou d’un père voire d’un frère. Geneviève Gleizes est infirmière depuis 20 ans, ce travail est sa raison de vivre depuis la mort de sa jeune sœur.

De son côté, Eugénie, fille de notaire, bonne à marier, découvre le Livre des Esprits d’Allan Kardec et comprend les pouvoirs qu’elle garde secrets depuis l’enfance. « Il lui semble que jusqu’ici elle regardait dans la mauvaise direction, et que désormais, on la fait regarder ailleurs, précisément là où elle aurait toujours dû regarder. » (p. 57). Mais ces choses n’ont pas leur place dans la maison Cléry et son père la fait interner à La Salpêtrière au moment où approche le « bal des folles ». « Chaque année, c’est la même effervescence. Le bal de la mi-carême – le « bal des folles » pour la bourgeoisie parisienne – est l’événement du mois de mars – l’événement de l’année, d’ailleurs. » (p. 78).

Que dire de plus sur ce roman qui a déjà été largement partagé sur les blogs et les réseaux sociaux ? Il a été récompensé : Prix Stanislas du premier roman, Prix Patrimoines BPE, Prix Première Plume et Prix Renaudot des lycéens. Il est de plus parmi les 30 livres à lire en 2019 selon Le Point.

Je vais être franche, je l’ai lu sans déplaisir, je l’ai apprécié à sa juste valeur : c’est un premier roman simple (je n’ai pas dit simplet ou simpliste !), bien écrit, qui raconte la situation de certaines femmes au XIXe siècle mais je n’ai rien appris que je ne savais déjà… Toutefois j’ai bien aimé le personnage d’Eugénie et surtout celui de Geneviève ; elles sont un peu les deux femmes « fortes » (et pas folles !) qui ont des opinions (ce qui était rare puisque personne ne demandait jamais son avis à une femme), qui pensent par elles-mêmes et qui peut-être chacune à leur façon pourront faire bouger les mentalités.

Une lecture pour les challenges 1 % Rentrée littéraire 2019 (lu avant la fin du challenge), Lire en thème (auteur français) et Petit Bac 2020 (catégorie Mot au pluriel avec « folles »).

La vidéo est intéressante à écouter d’autant plus qu’il n’y a pas d’intempestifs « euh… » !

La langue et le couteau de KWON Jeong-hyun

La langue et le couteau de KWON Jeong-hyun.

Philippe Picquier, septembre 2019, 304 pages, 20 €, ISBN 978-2-8097-1437-1. Kalgwa hyeo (2017) est traduit du coréen par LIM Yeong-hee avec la collaboration de Lucie Modde.

Genres : littérature sud-coréenne, roman historique, roman culinaire.

KWON Jeong-hyun… Très peu d’infos sur ce jeune auteur coréen. Il naît en 1970 à Cheongju (sud-est de Séoul). La langue et le couteau est son premier roman traduit en français mais est-ce son premier roman ? Il a en tout cas reçu le Prix Honbul en 2017 (prix créé en 2011 pour récompenser les jeunes auteurs talentueux qui deviendront les grands auteurs de demain).

Yamada Otozô, originaire de Kumamoto (Japon), est le commandant de l’armée du Guandong. « Avant d’être enrôlé de force dans l’armée, j’étais un homme ordinaire qui enseignait la poésie et la littérature. » (p. 21). Le couteau le symbolise.

Wang Chen, Yi du Guangzi (Chine) est cuisinier ; il a hérité ce don de son père, né et mort dans des circonstances tragiques. « Mon père était le meilleur second de cuisine de l’hôtel de la Rivière des Perles à Canton. J’ai appris à cuisiner avec lui. Je vous en prie, épargnez-moi. » (p. 32). La langue le symbolise.

Il y a un troisième personnage narrateur puisque les personnages parlent à tour de rôle. C’est Kilsun, une jeune Coréenne de 22 ans qui a quitté Chongjin (Corée donc, avant la séparation) pour rejoindre son frère malgré ce qu’il lui a fait subir… Elle est l’épouse de Chen.

La langue et le couteau est donc un roman choral, genre que je n’apprécie pas spécialement mais trois personnages, ça me convient, c’est très bien. Il y a aussi Puyi (le dernier empereur de Chine) et sa suite qui sont assignés à résidence dans un palais. Puisque nous sommes au Mandchoukouo en 1945, la Mandchourie sous occupation japonaise.

Soupçonné d’activités complotistes, Chen est arrêté et, s’il veut échapper à une exécution, il doit relever le défi d’Otozô : un couteau, un ingrédient, une minute ! « Je regarde mon champignon les yeux dans les yeux. Tout aliment, qu’il soit vivant ou mort, légume ou produit de la mer, a des yeux. Mon père disait souvent que pour bien cuisiner, il fallait maîtriser les yeux du produit. Dominer le produit est le seul moyen de lui donner goût et parfum. C’est uniquement quand il s’abandonne entièrement au couteau qui le hache qu’il peut accepter le feu, l’huile, les sauces et les mains du cuisinier, puis renaître sous une nouvelle forme. » (p. 54). Otozô à Chen : « Ta vie ne dépend pas de moi mais uniquement de ta cuisine. » (p. 74).

Vous l’avez compris, La langue et le couteau est un roman historique mettant principalement en confrontation deux hommes, un Japonais et un Chinois, dans une région qui leur est finalement inconnue à tous deux (la Mandchourie), mais c’est aussi – et surtout – un roman culinaire avec la confrontation entre deux cuisines, la japonaise et la chinoise (qui ne sont pas semblables, contrairement à ce que certaines personnes pourraient penser). Je ne me suis pas vraiment régaler au niveau gastronomique malgré le raffinement de la cuisine de Chen (trop de poissons, de viandes…), par contre je me suis régalée au niveau littéraire et historique ! En Mandchourie, vivent des Chinois, des Japonais et des Coréens et les trois populations sont représentées dans ce roman à travers, en particulier, Chen, Otozô et Kilsun. Mais il y a aussi des bruits d’une autre guerre : les Russes se seraient déployés à Vladivostok et à Khabarovsk et « L’armée soviétique compterait un million cinq cent mille… » (p. 187) alors que « L’armée du Guandong compte à peine un million de soldats inexpérimentés. » (p. 187).

D’ailleurs, les enjeux de cette année 1945 sont aussi politiques car la Fête de Banjin va avoir lieu (mi-août !) et les Japonais veulent asseoir leur autorité (même si la majorité se doutent que la guerre va bientôt finir et qu’ils devront fuir, s’il est possible pour des soldats japonais de fuir !) : « Le banquet doit durer deux jours. On a beau parler de l’union des cinq ethnies, les Mandchous qui sont les acteurs principaux de cette fête, semblent complètement laissés de côté. L’événement se déroule à l’initiative du gouvernement mandchou mais est sous le contrôle de l’armée du Guandong. Du temps où les Qing étaient étaient encore puissants, toutes sortes de manifestations culturelles traditionnelles avaient lieu : course de chevaux, tir à l’arc, lutte, etc. Pour cette édition, rien de tel ne semble avoir été programmé. La fête est simplement le moyen de s’attirer les faveurs des représentants étrangers et des officiers japonais […]. » (p. 142). Et si Chen profitait de ce banquet pour empoisonner les hauts-gradés de la table d’honneur ?

Trois extraits que je veux garder

« La Mandchourie ne montre pas son vrai visage aux étrangers. Elle s’enfonce dans ses blessures et y reste blottie très profondément. De l’extérieur, ses plaies semblent cicatriser et devenir supportables ; parfois elles sont sacrifiées au nom de l’espoir. » (Kilsun, p. 82).

« Manger est pour moi le meilleur moyen d’oublier, pour quelques instants, cette guerre et la charge qui est la mienne. Je ne manque pas de discuter avec Shigeo des plats qu’il m’apporte. La cuisine nous sauvera peut-être. » (Otozô, p. 111).

« Certes, je suis sous le joug d’Otozô qui me commande des plats précis, mais le goût ne sert jamais qu’à flatter le palais ; il ne peut servir à dominer quoi que ce soit d’autre. S’il lui permet d’oublier sa peur, il ne changera pas l’Histoire. Ces maudits Japonais auraient dû se contenter de manger et de se faire plaisir plutôt que de critiquer la cuisine chinoise. Ils en paieront le prix, et leurs langues les premières. Leur fin est proche. » (Chen, p. 216).

J’ai pris beaucoup de plaisir à lire ce beau roman dramatique car l’auteur a un style imagé et j’ai appris pas mal de choses. J’ai aimé l’acharnement à vivre de Chen et le fin gourmet qu’est Otozô (Kilsun est un peu moins présente mais elle est en lien avec la lutte anti-japonaise et les communistes à travers son frère en particulier). Le fait que les prénoms des personnages soient utilisés, Chen, Otozô, Kilsun, plutôt que leurs nom de famille (ce qui est plus habituel en Asie), fait que le lecteur se sent plus proche d’eux et les comprend mieux même si leur univers lui est inconnu.

C’est la première lecture que je vais déposer dans le Hanbo(o)k Club, groupe FB consacré à la littérature coréenne (et, par extension, à la littérature asiatique).

Je le mets aussi dans les challenges 1 % Rentrée littéraire 2019, Des livres (et des écrans) en cuisine 2020 et Petit Bac 2020 (pour la catégorie « Objet » avec couteau).