La dame au petit chien arabe de Dana Grigorcea

La dame au petit chien arabe de Dana Grigorcea.

Albin Michel, août 2019, 140 pages, 15 €, ISBN 978-2-226-44101-0. Die Dame mit dem Maghrebinischen Hündchen (2019) est traduit de l’allemand par Dominique Autrand.

Genres : littérature suisse, littérature de langue allemande.

Dana Grigorcea naît le 11 novembre 1979 à Bucarest (Roumanie). Elle vit maintenant en Suisse, à Zurich. Elle est philologue (spécialiste des philologies allemande et néerlandaise) et autrice  (deux précédents livres ne sont pas traduits en français). Plus d’infos (en allemand) sur son site officiel, https://www.grigorcea.ch/.

Printemps, bords du lac, Zurich. Anna, célèbre danseuse, mariée à un médecin, promène le petit chien qu’elle a ramené d’Algérie. Elle rencontre Gürkan, un jardinier Kurde de Turquie, marié et père de trois enfants. « […] c’est une belle journée, avec un soleil radieux et des cygnes blancs sur le lac, dans une des plus belles villes du monde, peuplée de gens affables et apparemment insouciants. » (p. 15). Ils vont devenir amants et se voir tous les jours mais Gürkan n’est pas habitué aux relations extraconjugales. « Il ne fallait pas se sentir coupable de tout, s’empoisonner la vie. Qu’avaient-ils fait de mal ? C’était la nature. L’être humain est rempli d’envies et de désirs. Pourquoi aller contre ? Serait-il plus honnête de se renier soi-même. » (p. 30-31).

Mais ils ne sont pas du même monde (Anna et son mari ont des amis aisés, amateurs d’art) et Anna va se lasser. « Quand un mois se serait écoulé, se disait Anna, le souvenir de Gürkan serait aussi lointain qu’une hirondelle envolée. » (p. 55). Pourtant, un jour d’été, en Italie, elle se rend compte qu’elle pense toujours à Gürkan. « Penser à Gürkan était une évidence. » (p. 68). Et finalement, elle ne supporte plus sa vie artistique et futile. « Cette nuit-là, Anna n’arrivait pas à dormir. De temps en temps elle réveillait son mari et se plaignait d’avoir du mal à respirer. Ce n’était pas tant la chaleur qui étouffait, c’était le silence. » (p. 83).

L’éditeur dit que ce roman est un hommage à Anton Tchekhov, effectivement il est tout en finesse et délicatesse. Et ce roman, très agréable à lire, sur deux saisons, printemps et été, est une jolie histoire d’amour moderne. Le petit chien, tout mignon, a sa place dans le roman, il est l’élément déclencheur. Une chouette découverte et sûrement une romancière à suivre. Un détail : je pense que La dame au petit chien maghrébin plus proche du titre original aurait été préférable.

Une agréable lecture donc pour le challenge 1 % Rentrée littéraire 2019 que je mets dans Voisins Voisines 2019 (Roumanie/Suisse).

Publicités

Court vêtue de Marie Gauthier

Court vêtue de Marie Gauthier.

Gallimard, collection Blanche, janvier 2019, 112 pages, 12,50 €, ISBN 978-2-07-277797-4.

Genres : littérature française, premier roman.

Marie Gauthier naît en 1977 à Annecy ; elle étudie le théâtre. Court vêtue est son premier roman.

C’est l’été. Félix, 14 ans, est entré en apprentissage : sa mère l’a déposé chez le patron qui l’héberge et elle est partie sans lui dire au revoir… Le patron vit avec Gilberte (Gil), sa fille, 16 ans et un chien, Dodo. « Félix sentait qu’il pourrait vivre sous ce nouveau toit, se plaire dans cette maison étrangère, oublier la sienne, oublier les parents. Il serait un visiteur sans identité, venant du nulle part avec seulement un sac et un bout de papier dans la poche. Il allait profiter de ne plus avoir de passé. Sa vie commencerait maintenant. » (p. 10). L’homme, toujours en train de fumer, doit apprendre un métier à Félix mais… lequel ? Félix est chargé « d’enlever les fleurs fanées du monument aux morts, de balayer les marches de la mairie, de porter des bidons graisseux graisseux qui sentaient l’essence » (p. 12) pendant que l’homme dort sur un banc ! En fait, l’homme est cantonnier et assez libre de son temps. Le matin et le soir, ils vont boire des canons au bistrot. Mais « Ce n’était pas le vin blanc au café, ni les bouts de terre accrochés aux godasses, ni le monument aux morts à nettoyer qui plaisaient à Félix. C’était autre chose. » (p. 15). On devine bien que Félix est attiré par Gil : elle est belle avec ses yeux bleus, ses cheveux blonds, ses longues jambes, elle est une espèce d’ouragan, qui sort, qui rentre, qui virevolte et elle travaille déjà, elle est employée à la supérette. Mais Gil, qui n’est pas farouche et qui a déjà de l’expérience, préfère les hommes plus âgés. « Gil était comme un aimant. On la trouvait facilement. Elle était le centre du bourg, le centre de tout. » (p. 32). Et elle n’est pas très regardante, son patron, le gros receveur des postes, le buraliste, des inconnus… « Elle n’éprouvait aucune gêne. » (p. 49). Alors, bien sûr, « Félix aimait réellement Gil mais ça voulait dire quoi. Il ne connaissait pas bien ce mot. Ou plutôt, il le renvoyait à des états d’enfance, quand il était vraiment petit. » (p. 75).

Que dire de ce premier roman de la rentrée littéraire de janvier 2019 ? Pas grand-chose… Il n’est pas désagréable à lire et, contrairement à ce que je craignais, il n’y a pas de vulgarité : tant mieux ! Mais, aussi vite lu, aussi vite oublié. Car ce n’est qu’un long chapitre de 100 pages dans lesquelles il ne se passe pas grand-chose voire rien… Dire qu’il a reçu le Prix Goncourt du premier roman en mai !

À crier dans les ruines d’Alexandra Koszelyk

À crier dans les ruines d’Alexandra Koszelyk.

Aux Forges de Vulcain, août 2019, 254 pages, 19 €, ISBN 978-2-373-05066-0.

Genres : littérature française, premier roman.

Alexandra Koszelyk naît en 1976 en Normandie. Elle est professeure de français, de latin et de grec ancien en région parisienne. À crier dans les ruines est son premier roman (une nouvelle romancière à suivre !).

Après des années Léna, 33 ans, retourne à Kiev. « Quand Léna arrive à Kiev, elle ne s’attend à rien ou plutôt à tout. Des odeurs de son enfance, la musique de sa langue natale, les dernières images avant son exil. » (p. 9, premières phrases du roman). C’est que Léna vit en France, près de Cherbourg. « Pour vous rendre dans la ville fantôme de Pripiat, vous prendrez notre bus. Il y a un seul aller-retour par jour. Quand vous serez dans la zone contaminée, vous ne resterez jamais seule. Vous suivrez la guide et resterez avec le groupe. » (p. 10). Tarif : 500 $, c’est cher pour du tourisme qui va la contaminer ! Arrivée sur place, « Un hoquet sort de la bouche de Léna. Sa terre est devenue une simple attraction touristique. Sa ville natale est un cimetière dont le sol subit chaque jour les semelles des touristes. Ils écrasent une terre irradiée, calcinée par le feu. » (p. 15). Mais Léna n’est pas là pour faire du tourisme, elle veut revoir son ami d’enfance. « Et Ivan, qu’est-il devenu ? » (p. 20).

Léna naît en 1973, ses parents, Dimitri et Natalia, sont des scientifiques qui travaillent à la Centrale Lénine. Ses grands-parents s’occupent d’elle et elle a 3 ans lorsqu’elle rencontre un garçon du même âge qu’elle au parc, Ivan. Ivan aime la nature, les plantes, les animaux, le dessin. Ils sont heureux et insouciants.

Nuit du 25 au 26 avril 1996. « L’alarme s’enclenche […]. Le réacteur perd pied, […], il ne tient plus et explose la dalle de béton qui l’entoure. Un feu d’artifice de 1200 tonnes. Le fracas est assourdissant. Les lumières clignotent. La catastrophe a eu lieu. On court, on tourne, on hurle. […] » (p. 42). Ce qui s’est passé cette nuit est très bien expliqué mais pas avec des termes techniques incompréhensibles, de façon à ce que les lecteurs comprennent facilement. Le lendemain, la famille part pour Kiev, Zenka la grand-mère, les parents et Léna, 13 ans. Ivan pédale comme un fou à côté du bus. « Léna riait aux éclats. Bientôt, dans un mois au plus, elle rentrerait de France et partagerait avec lui ce souvenir : là-bas, à Pripiat, dans leur cabane du parc. » (p. 55). Mais l’exil dure depuis plus de vingt ans et Léna n’a aucune nouvelle d’Ivan. Le père ne veut plus entendre parler de l’Ukraine, du passé, il n’explique rien à Léna qui doit subir l’exil, la solitude, la souffrance.

Léna est au collège à Vauville, en Normandie mais elle ne se fait pas d’amis à part la bibliothécaire, madame Petitpas. « Les guerres éloignent les peuples, les légendes les rassemblent. Il existait aussi une mademoiselle de Gruchy dans les steppes ukrainiennes, même si elle ne portait pas le même nom. Deux régions du globe bien distinctes, mais une seule âme de conteur. » (Zenka, p. 103). « Le pays de Caux, avec ses marécages, regorgeait de légendes cruelles. Ses légendes permirent à Léna de s’approprier son nouveau pays. » (p. 103-104). À la rentrée suivante, au lycée à Cherbourg, Léna découvre les légendes celtes et gauloises avec Armelle, une exilée franco-écossaise. « […] elle entendait enfin, grâce à Armelle, des chœurs ancestraux. Ils la portaient vers de nouvelles rives inconnues qu’elle semblait connaître par cœur. Cette amitié l’ouvrit au monde. » (p. 115). « Le passé était un pays étranger qui ne la quittait jamais. » (p. 133).

Janvier 1993, à Slavoutytch (ville moderne construite à une cinquantaine de km de Pripiat). « Voilà, j’ai vingt ans, et je ne sais toujours pas pourquoi je continue de faire semblant ni pourquoi je t’écris cette lettre que tu ne liras jamais. » (lettre d’Ivan, p. 142).

Bien sûr, à la télévision, Léna entend les informations et voit des documentaires sur Tchernobyl mais « Elle ne reconnaissait plus rien, les alentours de Tchernobyl étaient en ruine […]. Il est des silences remplis d’autres silences. » (p. 149).

« Léna, l’Ukraine t’appelle inlassablement. Tu y es attachée. Ne lutte pas contre toi-même. Souvent nous sommes notre meilleur ennemi ; crois-moi, je suis bien placée pour le savoir. Il serait temps de t’écouter. […] Il est temps d’écrire à Ivan de remettre en cause les paroles de ton père. Personne ne sait s’il est mort ou en vie. » (Armelle, p. 176).

Ce beau roman, vraiment bien maîtrisé pour un premier roman, parle d’écologie, de démesure de l’humain qui veut dompter la nature, de la science et de la technique qui sont « la réponse à tout » (p. 137) pour les soviétiques (mais s’il n’y avait que pour eux… !). Il traite aussi de la famille, des relations parfois compliquées entre les êtres, de l’exil, des souvenirs et des non-dits, de la nostalgie, de l’espoir et de l’amour d’une très belle façon.

À crier dans les ruines est le premier roman de la Rentrée littéraire d’automne 2019 que je lis et c’est un coup de cœur. Il est déjà finaliste dans le Prix Stanislas et sélectionné pour le prix Jeunes Talents 2019 des librairies Cultura : j’espère qu’il recevra un ou plusieurs prix littéraires car il le mérite !

Une très belle lecture pour 1 % Rentrée littéraire 2019 que je mets dans Lire sous la contrainte (session 45 avec le mot ruines).

Sauvage de Jamey Bradbury

Sauvage de Jamey Bradbury.

Gallmeister, collection Americana, mars 2019, 320 pages, 22,60 €, ISBN 978-2-35178-172-2. The Wild Inside (2018) est traduit de l’américain par Jacques Mailhos.

Genres : littérature américaine, nature writing.

Jamey Bradbury naît en 1979 dans le Midwest ; elle vit en Alaska depuis 15 ans. Elle a connu plusieurs métiers (« réceptionniste, actrice, secouriste et bénévole à la Croix Rouge » nous dit l’éditeur) et se consacre maintenant à l’écriture et à l’aide aux peuples natifs d’Alaska. Sauvage est son premier roman.

Tracy Sue, surnommée Trace par son père, 17 ans, et son frère Scott vivent avec leurs parents en Alaska. Ils sont isolés mais ils ont des chiens, des traîneaux, tout ce qu’il faut pour vivre et les enfants sont scolarisés à la ville voisine. Cependant la Nature est rude et ne fait pas de cadeaux ! Tracy aime la lecture et est passionnée par le livre de survie, Je suis fichu de Peter Kleinhaus. « Il y a des livres dans le monde qui vous font vous demander, quand vous les lisez, comment un parfait inconnu peut faire pour savoir aussi précisément ce que vous avez en tête. » (p. 14). La mère est en fait morte sur la route lorsque Tracy avait 16 ans et, après une énième dispute avec son père (elle a été virée du lycée après une bagarre avec une autre fille), l’adolescente s’enfuit dans la forêt, son havre de paix depuis sa plus tendre enfance. Mais elle se fait agressée par un homme, sûrement un vagabond. « Je n’arrêtais pas de me dire que j’aurais dû entendre l’inconnu se rapprocher de moi, mais l’écureuil que j’avais attrapé m’avait réchauffée et avait monopolisé toute ma pensée, et la partie de moi qui aurait dû être en alerte était préoccupée par la dispute que je venais d’avoir avec Papa. » (p. 26). Il faut dire qu’il lui a annoncé qu’il manquait d’argent et qu’elle ne pourrait pas participer à la course Iditarod, une célèbre course de traîneaux pour laquelle elle s’entraîne depuis toujours (elle participe en junior mais cette année, elle va avoir 18 ans et elle devrait participer à la course adulte pour la première fois). Bref, elle perd connaissance durant l’agression et se réveille, le couteau ensanglanté : a-t-elle tué l’homme ? « J’ai compris que je ne trouverais d’apaisement que lorsque je saurais que cet homme n’était plus une menace. » (p. 28). Elle ne dit rien à son père et continue d’aller en forêt. « Plus je passais de temps dehors, plus il m’était difficile de rentrer. » (p. 46).

Alors, petit problème, j’ai lu deux chapitres (jusqu’à la page 51) et je n’ai pas très envie de continuer ce roman… Ce n’est pas parce que Tracy a blessé avec son couteau un inconnu qui l’agressait (je vous rassure, il ne l’a pas violée) mais, depuis l’âge de 5 ans, elle tord le cou des animaux qu’elle attrape, faons, lièvres, martes, sans compter le chat de la maison, elle mord même les humains y compris son petit frère, pour les goûter, pour boire le sang chaud, pour se réchauffer (elle utilise ce mot, réchauffer, plus haut, lire l’extrait avec l’écureuil). Quelle est cette envie irrépressible de sang ? Ce n’est pourtant pas un roman de vampires… Et sa mère lui a pourtant appris quelques règles auxquelles il ne faut pas déroger dont la plus importante : ne jamais faire couler le sang de quelqu’un (pour moi, un animal est quelqu’un).

Cependant, j’ai continué la lecture de ce roman, ne me demandez pas pourquoi, je ne sais pas, j’avais le temps, et puis ce roman est tout de même bien écrit et je voulais savoir le pourquoi du comment… « La plupart des animaux que je trouvais dans mes pièges étaient morts depuis des heures, peut-être des jours. Quand vous avez en main un animal qui se meurt plutôt qu’un animal qu’est mort depuis longtemps, c’est chaud, vous sentez sa chaleur se répandre en vous, et ce que vous apprenez de lui a la clarté parfaite des choses que vous voyez avec vos propres yeux. Goûter vous donne toujours accès au moins à un instant. Mais quand vous buvez une bestiole qui lâche son dernier souffle, vous recevez toute une histoire. Tout ce qu’elle a fait, tout ce qu’elle a ressenti se livre à vous comme si ça se produisait au moment même où vous l’apprenez. Vous absorbez une vie entière, quand vous buvez et tuer en même temps. » (p. 101). « Ce n’était pas de nourriture dont j’avais besoin, c’était de sang. » (p. 182). Voilà, pour vous faire une idée plus consistante et c’est comme ça pratiquement tout le long… Je suis confortée dans l’idée que le plus Sauvage n’est absolument pas la Nature mais l’Humain ! « On ne peut pas fuir la sauvagerie qu’on a en soi. » (p. 256), ça promet…

Comme je l’ai finalement lu en entier, ce roman brutal (plutôt que violent), si si, et pas en diagonale, je vous donne encore une info qui peut attiser votre curiosité. Un jour, un jeune homme de 17 ans, Jesse Godwin (qui, petite erreur, se transforme au moins une fois dans le roman en Goodwin…), arrive pour louer le cabanon et travailler mais il n’est pas celui qu’il prétend. Point bénéfique : j’ai appris pas mal de choses sur l’Alaska, sur les chiens et leurs traîneaux : le (ou la) musher fait du mushing, prononce Gee pour que les chiens aillent à droite et Haw pour à gauche, c’est sûrement tout ce qu’il me restera de cette lecture éprouvante, et encore… L’éditeur annonçait de l’initiatique et du fantastique : je n’en veux pas de l’initiatique comme ça, tuer des animaux, pour le plaisir, pour boire leur sang chaud… Et je n’ai vu aucune pointe de fantastique pourtant j’ai pensé au chamanisme qui lui viendrait du côté de sa mère mais, même pas… Ce genre de romans n’est peut-être pas pour moi, déjà que je n’avais pas aimé Dans la forêt de Jean Hegland (mais pour d’autres raisons…), cependant j’ai apprécié Manuel de survie à l’usage des jeunes filles de Mick Kitson, plus sensible.

Lu durant le marathon Week-end à 1 000 – août 2019, j’ai pu rédiger ma note de lecture rapidement mais je décale sa parution pour le Mois américain (septembre 2019), j’espère que vous ne m’en voudrez pas ; une lecture de la Rentrée littéraire janvier 2019.

Marée haute de Quentin Desauw

Marée haute de Quentin Desauw.

Anne Carrière, mars 2019, 170 pages, 17 €, ISBN 978-2-8433-7937-6.

Genres : littérature française, premier roman.

Quentin Desauw naît en 1986 à Tourcoing mais vit à Toulouse. Il étudie le cinéma et vit de « petits boulots alimentaires ». Il est maintenant professeur de français et Marée haute est son premier roman.

Poissons et pêche inside. Manu (Emmanuel), vingt-trois ans (si j’ai bien deviné), Dunkerque, travaille depuis six mois sur un chalutier. « […] remonter le chalut, le vider, trier les poissons directement dans les caisses, les mettre dans la glace, les stocker. Gestes anciens, gestes imbéciles, faits sans goût, comme sous le coup d’une mécanique folle et impossible à rompre, le tout sous un ciel de traîne qui se confondait avec le gris de la Manche. Gestes rapides et violents qui ne laissent pas de place à l’amateurisme, à l’à-peu-près. » (p. 13). « On obéit au patron même si on trouve que c’est un con. On en bave, mais avec le temps, on reste. Comme tout le monde. On n’a plus que l’océan en tête. Ça sonne comme une obsession, une putain d’histoire d’amour. » (p. 14).

Problèmes familiaux et existentiels inside. Le frère de Manu, Julien, a disparu, ça le hante, de même que les familles d’accueil dans lesquelles il a vécu ; il lui reste de tout ça une profonde tristesse. Manu a une petite amie, Tiphaine, étudiante, mais elle n’est pas du même milieu social que lui, alors ça ne fonctionne pas très bien entre eux. « […] des questions me venaient en tête. Elles me demandaient si les hommes qui regardent l’horizon pensent à la même chose. » (p. 29-30).

Migrants inside. Dans ce roman, qui se déroule à Dunkerque, il y a des migrants dont certains passent en Angleterre au péril de leur vie. « Depuis que la jungle avait été démantelée, le camp de La Linière parti en fumée, c’était difficile de savoir où ils créchaient tous. Les sous-bois à coloniser ne manquaient pas, ni les blockhaus ou les cabines sur le front de mer. Pour la plupart, c’était des hommes. Ils avaient presque toujours un sac en plastique à la main ou un vieux sac à dos dont ils ne se séparaient jamais. J’imaginais qu’il contenait toute leur vie ou ce qu’il en restait. Des souvenirs lointains d’un autre temps, d’un autre pays,et dont ils avaient besoin pour tenir le coup, réduits à l’état de mendiants et de hors-la-loi. » (p. 41).

Foot inside. La passion de Manu, c’est le foot, je dirais même que c’est ça qui lui fait tenir le coup. « Je vais me faire remarquer par un club de l’élite, je lui ai répondu. C’est une question de mois, une question de chance, j’en suis sûr. » (p. 81). Mais Manu fume beaucoup de clopes et de joints et il boit beaucoup de bière, pas très sain pour un sportif qui veut atteindre le haut-niveau… Et son entraîneur lui fait continuellement des reproches. « Je dérivais, je n’étais bon qu’à ça. » (p. 90). Sa vie ne se déroule pas comme il le souhaiterait. « Je me suis énervé, mais ça ne rimait à rien, ma colère n’était qu’une arme dérisoire dans ce monde de merde. » (p. 127).

Mon avis va vous paraître bizarre : j’ai aimé ce roman et je ne l’ai pas aimé ! En fait, j’ai aimé l’écriture, stupéfiante, le style, subtil et vif, l’histoire, les histoires plutôt, le mal-être de Manu avec ses blessures d’enfance toujours présentes, son envie (parfois) de s’en sortir, de faire autre chose de sa vie (et partir ne veut pas dire faire autre chose !). Mais je n’ai pas aimé la pêche, le foot, qui sont une très grande partie de la vie de Manu et donc du roman. Cependant je ne veux pas vous décourager de lire Marée haute (d’ailleurs, peut-être aimez-vous et la pêche et les chalutiers et le foot !) car ce roman se lit d’une traite (puisqu’il n’y a rien de superflu) : il est sincère, émouvant, parfois poétique, et Manu est attachant, vraiment, le lecteur a envie qu’il s’en sorte, mais… je ne peux rien vous dire de plus afin de ne pas dévoiler ce que vous devez découvrir par vous-mêmes ! Alors lisez ce « petit » (dans le sens moins de 200 pages) premier roman qui est, il me semble, passé un peu inaperçu, ce qui est bien dommage.

Un roman de la Rentrée littéraire janvier 2019 à découvrir même si, comme moi, vous n’aimez pas la pêche et le foot !

PS : ce roman « ouvrier » (mais pas que) est différent de À la ligne : feuillets d’usine de Joseph Ponthus, un autre premier roman paru en janvier.

Challenge 1 % Rentrée littéraire 2019

Dixième édition en 2019 pour le challenge 1 % Rentrée littéraire ! J’ai vérifié : je participe depuis 10 ans (depuis 2009 sur mon ancien blog). Je trouve que c’est une expérience bloguesque énorme, toutes ces lectures, tous ces partages (et encore je ne publie pas la moitié de ce que je lis…).

Toutes les infos, logo et inscription, comme d’habitude, chez Sophie Hérisson + le formulaire pour déposer ses liens + le groupe FB.

L’objectif est toujours de lire au moins 1 % des romans de la rentrée d’automne (littérature, jeunesse, BD, parus entre mi-août et fin octobre 2019) et donc, comme régulièrement, 6 livres. Attention, le challenge dure moins longtemps qu’avant : du 15 août 2019 au 31 janvier 2020 (je pense que c’est parce qu’en janvier, la rentrée d’hiver commence).

Bonne rentrée littéraire et bonnes lectures à tous 🙂

Mes lectures pour ce challenge

1. À crier dans les ruines d’Alexandra Koszelyk (Aux Forges de Vulcain, août, France) ❤

2. La dame au petit chien arabe de Dana Grigorcea (Albin Michel, août, Suisse) 🙂

3.

4.

5.

6.

+ ?

La mer monte d’Aude Le Corff

La mer monte d’Aude Le Corff.

Stock, Hors Collection, mars 2019, 252 pages, 19,50 €, ISBN 978-2-234-08718-7.

Genres : littérature française, science-fiction.

Aude Le Corff… Toujours peu d’infos sur elle… Blogueuse et romancière. La mer monte est son troisième roman. J’avais déjà lu son deuxième roman, en 2016, L’importun, que j’avais bien apprécié. Et une collègue m’a prêté son premier roman, en poche, Les arbres voyagent la nuit alors je vous en parlerai une prochaine fois.

« Le chant des cigales sature l’atmosphère. » (p. 7, première phrase du roman). Nous sommes à Paris en 2042. Lisa, 39 ans, vit avec son chat, Topor, dans un appartement connecté. La mer « est montée bien plus vite que ne l’avaient prédit les scientifiques » (p. 13). Lisa et sa mère, Laura, ne se sont jamais bien entendu mais lorsque Lisa a découvert le journal de sa mère, elle a compris certaines choses. En 1993 Laura passe le bac, elle est amoureuse de Thomas Boddi mais celui-ci disparaît avec sa famille la laissant totalement déprimée. « Aujourd’hui, ma mère encombre mon esprit, au milieu d’un monde disloqué qui tente de réparer ses erreurs et de freiner sa perte. » (p. 26). Lisa, elle, « participe aux nouveaux projets qui transforment l’Europe. Tout est mis en œuvre pour créer des villes durables, intelligentes, propres et connectées. » (p. 28). Effectivement les Européens vivent dans des tours auto-suffisantes et n’accueillent pas de migrants car les pays doivent déjà loger leurs propres réfugiés climatiques (par exemple, pour la France, les habitants de l’île de Ré ou du Marais poitevin). « Les Nations unies prévoyaient onze milliards d’êtres humains en 2100. On commençait vaguement à se demander comment la Terre pourrait porter autant de monde, avec une pollution exponentielle, des températures de plus en plus élevées, et une pression sur l’ensemble des ressources. » (p. 79-80, été 2017).

J’ai bien aimé le parallèle entre 1993 (la vie de Laura, la mère, bachelière qui va étudier le Droit à la Sorbonne malgré sa dépression) et 2042 (la vie de Lisa, la fille qui cherche à comprendre). Dans les années 90, il y avait encore une certaine insouciance, même si on entendait parler d’environnement et de problèmes écologiques et climatiques. Depuis les années 2020, des progrès ont permis de « sauver » l’Europe, le Japon (dans une certaine mesure) et la Chine. « […] une haute tour végétale dans laquelle les riverains cultiveront et récolteront des rutabagas, des grenades, des tomates, des mangues, le miel des abeilles, élèveront des poules qui se promèneront en liberté sur les pelouses, les écoliers ramasseront leurs œufs, l’objectif étant de rapprocher les habitants, créer des communautés joyeuses et solidaires pour lutter contre la morosité ambiante et l’individualisme. » (p. 152). Mais est-ce suffisant pour (sur)vivre ? En tout cas, Aude Le Corff imagine un futur à la fois désirable (écolo, respectueux de la Nature, du moins ce qu’il en reste) et à la fois terrible car tout est connecté, y compris les humains, tout est surveillé par des drones ou des animaux domestiques augmentés…

Ce roman paru en littérature générale n’est pas qu’un roman de science-fiction ou d’anticipation (qui se déroule dans le futur), c’est un drame familial qui montre que le mensonge peut être la souffrance de toute une vie. Je pense que si le monde se meurt, c’est parce qu’il est rempli de mensonges, de profiteurs, de (gros) pollueurs… Quand cela s’arrêtera-t-il ? Les humains ne sont pas capables d’arrêter les catastrophes… C’est la planète qui les rappellera à l’ordre (elle le fait déjà) et les humains devront agir (vite et de bonne façon !), s’adapter sinon ils disparaîtront ainsi que de nombreuses espèces animales et végétales indispensables à la survie… C’est mon avis et La mer monte n’est pas un roman moralisateur mais salvateur. Le lire, c’est comprendre (visualiser) des choses – en particulier sur l’amour mais pas que – et se tourner dès maintenant vers un autre mode de vie (pour ceux qui ne l’ont pas déjà fait) avant qu’il ne soit trop tard !

Une très belle lecture pour les challenges Littérature de l’imaginaire #7 et Rentrée littéraire janvier 2019.