Tout ce qui est sur Terre doit périr (La dernière licorne) de Michel Bussi

Tout ce qui est sur Terre doit périr (La dernière licorne) de Michel Bussi.

Presses de la Cité, octobre 2019, 608 pages, 22 €, ISBN 978-2-25819-208-9.

Genres : littérature française, thriller.

Michel Bussi naît le 29 avril 1965 à Louviers (dans l’Eure). Il est professeur de géographie et auteur de romans policiers mais Tout ce qui est sur Terre doit périr est son premier thriller. Ce roman est d’abord paru sous le titre La dernière licorne sous le pseudonyme de Tobby Rolland en mai 2017 (aux Presses de la Cité). Plus d’infos sur l’auteur sur son site officiel, https://www.michel-bussi.fr/, et sur ce roman de même.

Aman est avec sa mère sur le mont Ararat et elle reçoit un collier pour ses 10 ans : « C’est le secret transmis par notre plus vieil aïeul, Aman. […] – Il fut le premier à monter jusqu’ici ? – Non, Aman… Non. Il ne monta pas sur l’Ararat. Il en descendit ! » (p. 18).

Zak Ikabi, à la chapelle Sixtine, au Vatican, prépare son plan. « Derrière ces lambris, tous les secrets du monde. Un en particulier. Le Livre d’Enoch. » (p. 41).

Kyrill Eker et ses mercenaires lourdement armés font un carnage dans la cathédrale Sainte-Etchmiadzine, la plus ancienne église chrétienne, qui se situe dans la banlieue d’Erevan. « Ce ne sera pas long. Les clés du reliquaire. Celui qui contient le fragment de l’arche. » (p. 29).

« Zak fut parcouru d’un frisson. Cette aventure ne faisait que commencer, il en était conscient. La course poursuite était engagés. Il avait appris, quelques jours auparavant, l’effroyable massacre dans la cathédrale arménienne Sainte-Etchmiadzine. Les tueurs étaient à la recherche des fragments de l’arche, des extraits du récit d’Enoch sans doute aussi, des preuves, de toutes les preuves. Ils étaient nombreux, puissants, déterminés. Lui était seul. Contre une armée. » (p. 49). Zak se considère comme un Nephilim, un gardien, un protecteur.

Mais, depuis le XIXe siècle, il y a comme une malédiction sur ceux qui recherchent l’arche de Noé au mont Ararat : « assassinés, disparus, agressés, au mieux dépouillés de leurs biens. Un incroyable cumul de coïncidences. » (p. 90-91). « Désinformation. Disparition. Mort. […] Quelle était la part de superstition ? De réalité ? De hasard ou de complot ourdi au fil des décennies pour protéger un secret immémorial ? » (p. 91).

Mais d’après un rapport (RS2A-2014) du DIRS rédigé par Cécile Serval et Arsène Parella, les glaces de l’Ararat vont fondre… Les glaces de l’Ararat, c’est « Huit cent mille mètres cubes. Et […] si la communauté internationale ne réagit pas, dans quelques décennies, ces mètres cubes de glace n’existeront tout simplement plus. » (p. 107). Poursuivis par les tueurs de Kyrill, mandatés par Cortés (un fou furieux avec son théorème !), les deux scientifiques français vont devoir suivre Zak contre leur gré.

Le roman fait aussi des excursions dans le passé. 4371 avant J.-C., nord de la Mésopotamie. « Les hommes sont plus forts que les animaux. C’est cela l’important, Gana. Nous sommes les dieux ! » (Bilik à sa jeune sœur, p. 195).

Connaissiez-vous la république autonome de Nakhitchevan ? Moi non, mais j’ai vérifié, elle existe vraiment ! Elle se situe dans le Caucase aux frontières arménienne, turque, iranienne, azérie et elle est autonome mais pour des raisons administratives, elle dépend de l’Azerbaïjan. Cette région est peuplée de Kurdes mais pas que, elle est cosmopolite.

Et le Parlement mondial des religions ? Il existe aussi, et même depuis 1893 ! Je n’en avais jamais entendu parler ! Il rassemble des représentants de toutes les religions du monde. En fait, il a été recréé en 1993 et ses représentants luttent aussi pour des questions écologiques comme le climat.

Bref, Tout ce qui est sur Terre doit périr est en tout point un thriller : Michel Bussi, en bon conteur, balade son lecteur de l’Arménie au Vatican, de la Russie (Kaliningrad) à la France, de Hong Kong au Nakhitchevan, de la Turquie au mont Ararat, tout ça en près de 600 pages (en plus de 760 pages si vous avez l’édition poche de Pocket parue en octobre 2019), le tout en restant tranquillement dans son fauteuil ou son canapé. L’auteur, professeur et géographe, explique dans un avant-propos que les situations historiques, géo-politiques et religieuses sont vraies, il a simplement fictionnalisé quelques personnages pour relier tout son récit.

Je ne dirais pas que c’est un thriller ésotérique car il est différent des autres thrillers ésotériques (que j’ai lus), il est plus profond au niveau religion et plus marqué histoire et politique y compris avec le Parlement mondial des religions qui essaie de tirer les ficelles ou avec les peuples qui habitent dans le Caucase (on apprend pas mal de choses sur les Arméniens et les Kurdes et on comprend pourquoi ils ont été – et sont encore – persécutés). C’est que plusieurs secrets sont bien gardés, au Vatican ou ailleurs, et que tous veulent qu’ils le restent ! C’est noir, c’est intrigant, c’est dépaysant aussi, et le lecteur s’instruit en lisant donc c’est plus qu’une lecture loisir vite lue vite oubliée. D’ailleurs, par rapport à l’ancien titre, La dernière licorne, c’est que si sur les cinq continents, il existe une légende du déluge, il existe aussi une légende de la licorne parce que la licorne existe, si si ! Licorne signifie unicorne, eh bien, dans la Préhistoire il y a eu tsintaosaurus, dans l’Antiquité l’ibex et plus proche de nous le rhinocéros, le narval et même des chèvres ! Vous ne me croyez pas ? Lisez ce thriller et faites quelques recherches !

Et voici un extrait du Livre d’Enoch. « Je fus enlevé ainsi jusqu’au ciel, et j’arrivai bientôt à un mur bâti avec des pierres de cristal. Des flammes mobiles en enveloppaient les contours d’un palais grandiose. Ses toits étaient formés d’étoiles filantes et d’éclairs de lumière. » (p. 322). Délire du grand-père de Noé ? Ce texte (devenu apocryphe, mais il existe réellement et il est consultable librement sur Internet) a été rédigé il y a environ 5 000 ans et on a comme l’impression de lire un récit contemporain sur quelqu’un qui expliquerait avoir été enlevé par des extra-terrestres, incroyable !

Trois extraits que je veux garder

« Ils sont les gardiens, je suis le conservateur. » (Parastou Khan, p. 357).

« Notre réussite est plus importante que tout ce que vous pouvez imaginer. Pas seulement pour le Kurdistan… Pour… Pour l’ensemble de l’équilibre du monde ! […] Tel est le véritable objectif des Nephilim, Cécile : protéger un secret qui fait tenir le monde en équilibre. Une clé de voûte. Enlevez cette pierre, tout s’effondre… » (Yalin, p. 439).

« Avant ces cinq siècles de guerre, se lamentait un vieil édenté, le Kurdistan était la plus riche de toutes les régions d’Asie occidentale. Trop riche, même ! Pétrole. Eau. Vallées et vergers. Trop de convoitises pour les voisins ! C’est pour cela qu’on a écartelé le Kurdistan en quatre pays. Avec la complicité de la France et de l’Angleterre, d’ailleurs professeur… Arsène acquiesça – D’un point de vue historique, je suis entièrement d’accord avec vous. » (p. 458).

Un roman trépidant que je mets dans les challenges 1 % Rentrée littéraire 2019 et Contes et légendes 2020 (pour l’arche de Noé et surtout les licornes).

Euh… j’avais oublié le challenge Polar et thriller 2019-2020 !

Cadavre exquis d’Agustina Bazterrica

Cadavre exquis d’Agustina Bazterrica.

Flammarion, Hors collection, août 2019, 304 pages, 19 €, ISBN 978-2-0814-7839-8. Cadáver exquisito (2017) est traduit de l’espagnol (Argentine) par Margot Nguyen Béraud.

Genres : littérature argentine, science-fiction, premier roman.

Agustina Bazterrica naît en 1974 à Buenos Aires (Argentine). Cadavre exquis est son premier roman, il a reçu le prix Clarín en 2017.

« Il se souvient du jour où la Grande Guerre Bactériologique a été annoncée. L’hystérie collective, les suicides, la peur. Après la GGB, il n’a plus été possible de manger d’animaux car ils avaient contracté un virus mortel pour les humains. » (p. 17). Une morsure, une griffure, une consommation et c’est la mort ! C’est du moins le discours officiel à travers le monde mais « la viande reste de la viande, qu’importe d’où elle vient. » (p. 19). Il y a donc eu une Transition et un nouvel élevage a été mis en place : « La viande humaine s’appelle désormais « viande spéciale ». […] Personne ne doit plus les appeler « humains » car cela reviendrait à leur donner une entité ; on les nomme donc « produit » ou « viande » ou « aliment ». Sauf lui, qui voudrait n’avoir à les appeler par aucun nom. » (p. 21).

Lui, c’est Marcos Tejo, personnage principal et narrateur, il a hérité un abattoir de son père… Mais il voulait devenir vétérinaire et sauver les animaux, pas les tuer ! Avant il avait une épouse, Cecilia, mais leur petit Leo est mort et elle est repartie vivre chez sa mère. Il avait aussi des chiens mais les animaux survivants ont tous été abattus par précaution et « L’absence des animaux a fait place à un silence oppressant, mutique. » (p. 48). Marcos se retrouve donc seul ; son père, Don Armando, étant dans une maison de retraite Aube nouvelle ; c’est un luxe d’être âgé mais Marcus « ne permettra pas que son père soit découpé en morceaux. » (p. 78). Les humains en sont arrivés là…

Un jour, un éleveur lui livre un cadeau, une PGP (Première Génération Pure) ; mais que va-t-il en faire ? Et puis il découvre quatre chiots dans l’ancien zoo fermé. « Il leur donne des noms : Jagger, Watts, Richards et Wood. » (p. 163). C’est surprenant d’humaniser des chiots alors que le monde entier animalise des humains…

Le titre du roman se rapporte au jeu Cadavre exquis auquel jouent Esteban et Marisita (Maru), le neveu et la nièce (des jumeaux) de Marcos. « C’est un jeu à la mode en ce moment, mais ils n’ont toujours pas compris que c’est interdit d’y jouer. » (p. 148). Que peut-il y avoir d’interdit quand les humains commettent l’impensable, l’irréparable ?

Je tiens à préciser que je ne mange plus de viande depuis des années ; bon, si je suis invitée – ou que je suis au restaurant – et qu’il y a du poulet, je vais faire un effort, genre flexitarienne, mais j’ai vraiment du mal  à manger et même du mal à digérer… Bref, le thème de Cadavre exquis m’a intriguée et je ne suis pas déçue d’avoir lu ce roman impressionnant et perturbant. Le « besoin » et l’envie de consommer de la viande sont-il aussi irrépressibles que ça ? Que des scientifiques imaginent ça ? Transformer des humains en viande, en organes (en fait, ça, ça existe déjà), en cobayes (ça aussi), en proies dans des parties de chasse (finalement ça aussi, décidément…) mais là c’est à une échelle internationale, industrielle, suivie « scientifiquement » et soigneusement « réglementée »… Ce roman contient des sons, des odeurs, il en est angoissant ! « Sa décadence et sa folie. » (p. 189).

Une lecture incroyable pour les challenges 1 % Rentrée littéraire 2019 et Littérature de l’imaginaire #7.

L’incivilité des fantômes de Rivers Solomon

L’incivilité des fantômes de Rivers Solomon.

Aux Forges de Vulcain, septembre 2019, 400 pages, 20 €, ISBN 978-2-373-05056-1. An Unkindness of Ghosts (2017) est traduit de l’américain par Francis Guévremont.

Genres : littérature états-unienne, science-fiction, premier roman.

Rivers Solomon naît en 1989 en Californie ; elle étudie à l’université de Stanford. Elle vit en Grande-Bretagne. Elle se considère comme non-binaire (en anglais, elle utilise le pronom « they » qui peut signifier « iels », à la fois masculin et féminin, ou neutre). Son deuxième roman, The Deep, est paru aux États-Unis en 2019 ; il traite de l’afrofuturisme, genre de prédilection de l’autrice. Plus d’infos sur son site officiel, https://www.riverssolomon.com/ .

À bord du Matilda, Aster soigne les passagers du mieux qu’elle peut mais elle fait partie d’un pont inférieur sur lequel il n’y a plus de chauffage et peu d’électricité. Sur ces ponts inférieurs, vivent ceux qui sont surnommés les Bas-Pontiens ou les Goudrons, c’est-à-dire les personnes noires.

« On s’en fout de ce qu’on désire, parce que sur ce putain de vaisseau, rien de marche, rien ne fonctionne. […] Ça fait trois cents ans, depuis le jour où notre vieille planète est devenue invivable, ça fait trois cents ans que ça ne sert à rien de former des souhaits. Quand on traverse l’espace entre les étoiles, il ne faut s’attendre à rien de bon. » (p. 14).

Le Matilda est gouverné de façon totalitaire par le Souverain Nicolaée mais Aster, électron libre, avec l’aide de son amie Giselle et du médecin général Théo qui l’autorise à accéder à certains ponts supérieurs, part sur les traces de sa mère disparue : elle était mécanicienne principale et avait découvert quelque chose mais pourquoi n’a-t-elle pas été plus explicite dans les carnets qu’elle a laissés ?

« Nicolaée était mort, Lieutenant prendrait sa place sur le trône […] ! » (p. 138). Un dictateur en remplace un autre…

« Détruire une personne, passe encore, mais détruire tout ce que cette personne avait fait au cours de sa vie, cela était un sacrilège. Après sa mort, il ne restait plus rien d’une personne, sinon ces papiers, ces traces écrites qu’elle nous a laissées, dans les annales, dans les almanachs. Il ne restait plus rien que ces objets physiques qu’elle a produits. Détruire tout cela, c’était détruire son histoire, son présent, son futur. » (p. 367).

L’incivilité des fantômes n’est pas un roman facile. « Un premier roman qui prend pour prétexte la science-fiction pour inventer un microcosme de l’Amérique, et de tous les maux qui la hantent, tels des fantômes. » nous dit l’éditeur et c’est peut-être ça qui m’a dérangée : j’aurais voulu un vrai roman de science-fiction, pas un prétexte pour dénoncer les fantômes de l’Amérique… (les problèmes entre les Noirs et les Blancs). J’ai l’impression que je l’ai lu sans déplaisir mais sans réel plaisir non plus, quoique la chute est étonnante. Je trouve que les Hauts-Pontiens (Blancs, riches et instruits) et les Bas-Pontiens (Noirs, pauvres et survivant grâce à des contes et des légendes de l’ancienne Terre abandonnée) sont clichés comme pas possible ! Mais peut-être suis-je passée à côté d’un grand roman ?…

Pour les challenges 1 % Rentrée littéraire 2019 et Littérature de l’imaginaire #7.

Âme brisée d’Akira Mizubayashi

Âme brisée d’Akira Mizubayashi.

Gallimard, collection blanche, août 2019, 256 pages, 19 €, ISBN 978-2-07284-048-7.

Genres : littérature japonaise, littérature francophone.

Akira Mizubayashi naît le 5 août 1951 à Sakata (dans la préfecture de Yamagata, au nord-ouest de Sendai). Il étudie les langues et les civilisations étrangères à l’université de Tôkyô et vient se perfectionner en français à Montpellier puis à l’École normale supérieure de Paris. Depuis 1989, il enseigne le français à l’université Sophia de Tôkyô. Il est aussi écrivain, un très grand écrivain ! Du même auteur : Une langue venue d’ailleurs (Gallimard, 2011), Mélodie : chronique d’une passion (Gallimard, 2013), Petit éloge de l’errance (Gallimard, 2014), Un amour de mille ans (Gallimard, 2017) et Dans les eaux profondes – Le bain japonais (Arléa, 2018) qui sont des essais (écrits en japonais et traduits en français).

Tokyo, quartier de Shibuya. Yu Mizusawa, Japonais, veuf, professeur d’anglais et violoniste amateur, répète avec trois étudiants chinois : Yanfen Lin, la seule femme, est altiste, Kang Song est le deuxième violon et Cheng Wang est violoncelliste. Ensemble, ces amis forment un quatuor de musique classique occidentale. « Le quatuor sino-japonais, fraîchement constitué, n’avait pas de nom. Il était fondé sur le seul principe du plaisir musical partagé, au-delà de toute autre considération, oubliant tout ce qui était en dehors de la musique schubertienne, à l’écart du reste du monde, à l’écoute de lui-même et des autres. » (p. 32). Mais ce jour-là, le dimanche 6 novembre 1938, lors de la troisième répétition de Rosamunde, des soldats font brutalement irruption dans le Centre culturel : ils embarquent les quatre adultes et un des soldats écrase méchamment le violon de Yu.

Rei, 11 ans, le fils de Yu, qui lisait Dites-moi comment vous allez vivre [voir la note en bas du billet], s’est caché dans une armoire et, bien que découvert par le lieutenant Kurokami (son prénom est Kengo, on le connaîtra plus tard), celui-ci ne le dénonce pas et lui remet même le violon à l’âme brisée. Mais Yu ne reverra jamais son père… Le Japon et la Chine sont en guerre depuis un an et Yu, qui fréquente des étrangers (ce qui est pourtant normal en tant que professeur universitaire… !), est considéré comme un hikokumin, un traître de la nation.

Après que les soldats soient tous partis, Rei sort de sa cachette avec son livre, le violon détruit de son père et se dirige vers chez lui mais il n’a pas la clé pour rentrer dans la maison. Il croise un chien qui le suit. « Rei garda longtemps dans la main la patte blanche du shiba. On voyait leurs deux ombres confondues et superposées sur la surface irrégulière de la ruelle en terre battue. » (p. 74). Heureusement, Philippe Maillard, le meilleur ami de Yu, un journaliste français, devait leur rendre visite le soir même avant d’être rapatrié en France avec son épouse, Isabelle.

Des années plus tard, Jacques Maillard est maître luthier à Mirecourt (dans les Vosges). Il rencontre Hélène, archetière, et lui raconte son histoire. « Je me suis retrouvé orphelin à Tokyo et j’ai été adopté par M. et Mme Maillard qui m’ont élevé comme si j’étais leur fils… » (p. 109-110). En 2003, Rei/Jacques va rencontrer une jeune violoniste japonaise, Midori Yamazaki, une prodige récompensée par un prix international, mais je ne vous en dis pas plus pour ne pas en dévoiler trop sur ce roman magnifique… à part cet extrait. « Le violon de mon père était extrêmement abîmé. […] c’était la seule chose qui me restait de mon père… Il était vraiment dans un piteux état. Un militaire barbare l’avait piétiné de tout son poids. Il était brisé… en miettes… jusqu’à l’âme. – Mon Dieu ! s’écria la violoniste. Même l’âme était brisée ! » (p. 153).

Âme brisée est un roman envoûtant et précieux car il montre non seulement les relations entre les humains et ce que l’on transmet (Yu a transmis à son unique fils le goût de la lecture, de la musique, des relations saines) mais aussi le pouvoir de la musique. Car la musique est un langage universel qui permet d’aller au-delà des relations sociales (en particulier sur les notions de supériorité et d’infériorité, par rapport à l’utilisation spécifique de la langue japonaise qui est parfois transcrite dans le roman) et elle fait partie du patrimoine de l’humanité. Écrit en français, il est également d’une grande finesse, tout en élégance, en poésie musicale (comme une mélodie, un des titres de l’auteur), et je dois dire qu’il m’a arraché des larmes tant l’histoire est émouvante, plus même bouleversante. Ce roman paru le jour de mon anniversaire (le 29 août 2019) est sûrement mon dernier coup de cœur de l’année ! J’ai très envie de lire d’autres titres de Mizubayashi, si vous en avez un à me conseiller parmi ses essais parus avant Âme brisée ?

Deux notes

Dites-moi comment vous allez vivre (君たちはどう生きるか Kimi-tachi wa dô ikiru ka) est un roman d’aventures de Genzaburô Yoshino (吉野源三郎 1899-1981) paru en 1937. « C’est un livre magnifique. En pleine période de folie fasciste et d’engouement militariste et ultranationaliste, Yoshino a eu l’audace d’écrire, à l’intention des jeunes Japonais, un livre qui prônait l’usage critique de la raison et défendait la supériorité éthique de l’amitié des égaux par rapport à la soumission rampante et aveugle à l’égard des aînés et des dominants. Je crois que mon père voulait faire de moi un jeune homme capable de garder sa lucidité en toute situation, de ne pas succomber à la folie collective et de s’insurger contre les aberration… » (p. 191). Et vous savez quoi ? Le studio Ghibli travaille sur son adaptation animée depuis 2016 et la sortie dans les salles est prévue pour 2020-2021 !

Page 188, il est question du Bateau-usine de Takiji Kobayashi, un roman « ouvrier » paru en 1929 et je vous rappelle que j’ai lu ce roman il y a 10 ans ainsi que son adaptation très réussie en manga (parue en 2016).

Un roman que je mets dans le challenge 1 % Rentrée littéraire 2019 et que je vous conseille chaleureusement !

Civilizations de Laurent Binet

Civilizations de Laurent Binet.

Grasset, août 2019, 384 pages, 22 €, ISBN 978-2-24681-309-5.

Genres : littérature française, science-fiction, uchronie.

Laurent Binet naît le 19 juillet 1972 à Paris. Agrégé de Lettres modernes, il fut professeur pendant dix ans avant de se lancer dans l’écriture au début des années 2000. Il a aussi été le chanteur du groupe rock Stalingrad. C’est la première fois que je lis cet auteur et j’ai très envie de lire son premier roman, HHhH paru en 2010 chez Grasset.

Freydis Eriksdottir, la fille d’Érik le Rouge, quitte la Norvège pour l’Islande puis continue à l’Ouest avec quelques hommes et du bétail à bord d’un knörr qui arrive au Groenland puis qui fait cap toujours plus au sud. « Freydis était enceinte et avait un mauvais caractère. » (p. 13). Les Vikings accostent au Pays de l’Aurore puis à Cuba : ils ne savent pas qu’ils vont changer le monde ! À chaque fois, ils rencontrent les peuples qu’ils appellent les Skraelings, il échangent (le maïs pour les uns, le fer pour les autres, entre autres) mais les populations locales tombent malades et le knörr repart encore plus au sud. Jusqu’à Chichen Itza où Freydis perd son mari, Thorvard. Puis jusqu’au Panama. « Puis il arriva qu’un Skraeling frappé de fièvre survécut et se rétablit. Il fut suivi d’un autre et peu à peu le mal apporté par les étrangers perdit de sa force. Alors les Groenlandais surent qu’ils étaient arrivés au terme de leur voyage. » (p. 31).

Suivent des fragments du journal de Christophe Colomb qui, à cause du passé modifié des Skraelings, ne vit pas ce qu’il aurait dû vivre ! « De retour à la nef, je fus reçu par un Indien que les autres appelaient cacique et que je tiens pour le gouverneur de cette province […]. Le cacique m’invita à prendre place sous le château de poupe pour dîner. […] On me servit des mets de leur confection, comme si j’étais leur invité sur mon propre vaisseau. » (p. 49-50).

Une guerre éclate entre les deux fils de Huayna Capac : Huascar (roi de Cuzco) et son demi-frère Atahualpa (roi de Quito). « D’autres, se remémorant les vieilles histoires concernant la Reine rouge, fille du Tonnerre, envoyée du Soleil, levèrent les bras respectueusement. » (p. 85). Atahualpa décide de fuir… à l’est ! Que trouvera-t-il ? Il ne le sait pas mais c’est le début d’un périple dangereux à Cuba, Haïti, la Jamaïque jusqu’à Lisbonne ! Higuénamota qui a connu Christophe Colomb lorsqu’elle était enfant embarque sur un des trois bateaux et devient la maîtresse d’Atahualpa. Ils arrivent dans ce qui est pour eux le Nouveau Monde ! « Ils débarquèrent » (p. 98). Mais Lisbonne vient d’être détruite par un tremblement de terre puis un raz-de-marée et la peste fait rage…

Je réduis ma note de lecture sinon il y aura une page supplémentaire ! Je note simplement quelques infos : la religion du « dieu cloué », le « breuvage noir teinté de rouge » (p. 119). « Ce fut […] l’un des premiers échanges culturels entre Quiténiens et habitants du Nouveau Monde. Au reste, le breuvage noir de Tolède n’était pas moins savoureux que celui de Lisbonne. » (p. 119).

Civilazations est une remarquable fresque dans laquelle le destin de l’Amérique du Sud et de l’Europe est totalement changé, voire inversé. En effet, l’éditeur nous dit que « Il a manqué trois choses aux Indiens pour résister aux Conquistadors. Donnez-leur le cheval, le fer, les anticorps, et toute l’histoire du monde est à refaire » ! Freydis Eriksdottir et ses hommes aux cheveux rouges ont apporté ces trois choses et toute l’histoire du monde est modifiée ! Du Portugal à l’Empire germanique en passant par l’Espagne, l’Italie, la France, l’Europe sera tout autre pour le plus grand plaisir des lecteurs ! « Atahualpa découvrait, fasciné, l’histoire enchevêtrée des rois locaux. » (p. 136). L’Europe va-t-elle abandonner le culte du « dieu cloué » pour l’adoration du Soleil et devenir le Cinquième Quartier ? (il y a quatre Quartiers dans le monde d’Atahualpa et Huascar). C’est que les hommes (et femmes) qui accompagnent Atahualpa ne sont que 200 mais ils vont trouver de l’aide parmi les rejetés et les persécutés, les Juifs, les Morisques (mahométans), les Luthériens… « Votre monde ne sera plus jamais le même. » (p. 176).

Civilizations est un roman abouti, vraiment complet : il y a de l’aventure avec un grand A, un journal (celui de Christophe Colomb), de l’épistolaire (entre Thomas More à Chelsea et Érasme de Rotterdam à Fribourg) ; plus surprenant, il y a même des listes ! Comme celle avec les 95 thèses du Soleil (p. 263-272) dont la 89 : « L’Inca incarne la Loi nouvelle et l’Esprit nouveau. » (p. 272). De plus, le vin y a une grande importance, peut-être parce qu’il symbolise le sang et donc la vie, ou tout simplement parce que Atahualpa a aimé ce breuvage qui le changeait du cacao !

Bien que publié en littérature générale (ou « littérature blanche »), Civilizations est pourtant bien un roman de science-fiction, une incroyable uchronie, intelligente et inventive, qui a reçu le Grand Prix de l’Académie française et c’est mérité ! Je vous le conseille vivement, même si vous n’aimez pas la science-fiction, lisez-le comme un roman historique différent car les détails sont réels et les personnages aussi (Pizzaro, Michelangelo, Machiavel, le roi Charles d’Espagne, Charles Quint, etc.). Laurent Binet apporte une analyse différente de l’Histoire européenne, de la religion, du pouvoir de l’Église et des rois. Et c’est réjouissant. À noter que le titre du roman est inspiré du jeu vidéo de stratégie Civilization créé au début des années 90.

Une excellente lecture que je mets dans les challenges 1 % Rentrée littéraire 2019 et Littérature de l’imaginaire #7.

Les liens de Domenico Starnone

Les liens de Domenico Starnone.

Fayard, collection Littérature étrangère, août 2019, 180 pages, 18 €, ISBN 978-2-21370-567-5. Lacci (2014-2016) est traduit de l’italien par Dominique Vittoz.

Genre : littérature italienne.

Domenico Starnone naît le 15 février 1943 près de Naples (Italie). Il vit à Rome où il est journaliste, écrivain et scénariste. Il écrit depuis 1988 mais je ne connaissais pas cet auteur, c’est la première fois que je le lisais. D’après des études littéraires et critiques, des spécialistes disent que Domenico Starnone pourrait être Elena Ferrante !

Vanda et Aldo sont mariés depuis 12 ans, depuis octobre 1962. Ils habitent à Naples et ils ont deux enfants : Sandro, 9 ans, et Anna, 5 ans. Vanda est femme au foyer et Aldo est assistant dans une université à Rome. Il vient de quitter le foyer conjugal car il a rencontré une jeune femme, Lidia, 19 ans.

Ce qu’il y a de subtil dans ce roman, dont l’histoire est somme toute classique, la séparation d’un couple, c’est les trois parties racontées, à leur façon, par les protagonistes.

La première partie est consacrée aux lettres que Vanda écrit à Aldo pour qu’il revienne. « Au cas où tu l’aurais oublié, mon cher, je te le rappelle : je suis ta femme. » (première phrase du roman, p. 9). « Tu n’as tout simplement pas pris la mesure de ce que tu m’as infligé. » (p. 10). « Tu t’es envolé en évitant par tous les moyens d’être clair avec moi. […] J’ai reçu les factures de gaz et d’électricité. J’ai le loyer à payer. Et les deux enfants. Reviens tout de suite. » (p. 15). Est-il question d’amour ou Vanda est-elle simplement dépendante d’Aldo ?

Des années plus tard, Aldo est revenu mais leur couple est comme un objet cassé et recollé qui ne sert plus voire qui menace de se casser à nouveau… C’est la deuxième partie consacrée à Aldo, aux états d’âmes d’Aldo. Car, à leur retour de vacances, leur appartement est sens dessus dessous et leur chat, Labès, a disparu ! Aldo va-t-il prendre la mesure de ce que Vanda et leurs enfants ont subi ?

Et justement, la troisième partie est consacrée aux enfants, Sandro et Anna, devenus adultes et pas contents du tout, surtout Anna. Leur père a commis « Un crime, oui, un crime. » (p. 101).

Les liens est un roman, à la fois court et dense (je l’ai lu d’une traite un dimanche après-midi), sur le naufrage d’un couple, d’une famille… « Laisse tomber les lacets, tout ce que nos parents ont su nouer, c’est un lien avec lequel ils se sont torturés l’un l’autre toute leur vie. » (p. 158). Et c’est vrai qu’il y a quelque chose de pathétique dans les liens qui « unissent » ce couple, cette famille, ou plutôt l’absence de liens… Quand on regarde la couverture, on a l’impression que les lacets sont un lien à la patte et que l’homme ne pense qu’à s’enfuir ! Et on se rend compte que la rancœur a remplacé l’amour aussi bien dans le couple qu’entre les parents et les enfants, ainsi y a-t-il eu un réel pardon ? Je n’en suis pas sûre du tout et c’est triste… Mais super bien écrit ! Tout en finesse, parfois drôle, plutôt cynique, tout en amertume et non-dits, en tout cas ce qu’ont sûrement vécu des milliers de couples qui se sont séparés dans les années 70.

Domenico Starnone est à découvrir ! Du même auteur : Rage de dents (Actes Sud, 1996) et Via Gemito (Fayard, 2000) pour les romans traduits en français, plus les autres titres en italien pour ceux qui lisent en italien ! Avez-vous déjà lu cet auteur ? Me conseilleriez-vous Rage de dents ou Via Gemito ?

Une lecture pour les challenges 1 % Rentrée littéraire 2019 et Voisins Voisines 2019 (Italie).

Journal de L. de Christophe Tison

Journal de L. (1947-1952) de Christophe Tison.

Goutte d’Or, août 2019, 280 pages, ISBN 979-1-09690-616-1.

Genres : littérature française, journal.

Christophe Tison naît en 1961 à Amiens. Il étudie la philosophie à la Sorbonne puis devient journaliste et écrivain (depuis 2004).

Ce roman est inspiré de Lolita de Vladimir Nabokov (publié en 1955) qui est la confession de Humbert Humbert, un Anglais, en prison, mais Journal de L. donne la parole à l’adolescente : Dolores Haze, plus connue sous le surnom de Lolita. En août 1947, elle a 12 ans et son beau-père, Humbert Humbert, lui annonce que sa mère est morte fauchée en pleine rue et la kidnappe. Ils vont rouler dans la voiture de la défunte et traverser une partie des États-Unis. « Oh ! Maman. C’est un rêve, non ? Un de ces rêves qui tournent au cauchemar. » (p. 20). L’horrible bonhomme va abuser d’elle dès la première nuit. « Il est le diable et m’emmène avec lui. » (p. 21). Lorsque Humbert décide de s’arrêter à Beardsley en septembre 1948, il la fait entrer au collège mais Lolita, brisée, cassée, peine à se faire des amis. « Oh, je voudrais tellement qu’ils m’aiment ! » (p. 102). Elle tombe amoureuse de Stan mais… « Premier amour, premier chagrin. Comme ça a été vite ! » (p. 142). Elle va réussir à s’enfuir : descente aux enfers, alcool, drogue, films pornographiques… « Mais le plus important pour moi est de rester en vie. » (p. 227). Elle restera en vie jusqu’en 1952…

Pauvre gamine ! Dans cette Amérique puritaine d’après-guerre, il y a un homme qui voyage seule avec une gamine de 12 ans. Son père ? Son beau-père ? Un oncle ? Personne ne voit rien, personne ne remarque rien, personne ne se pose de questions… Pourtant partout où ils s’arrêtent, l’homme ne prend qu’une seule chambre. Humbert Humbert en a fait une adolescente sulfureuse, c’était son idée à lui, son idée de prédateur, de pédophile et de violeur. Cette histoire est sordide et je n’avais déjà pas pu lire Lolita de Nabokov. J’ai lu ce « journal » sans déplaisir mais aussi sans plaisir bien que le style soit agréable (et fluide comme on dit). Bien sûr Christophe Tison a mis de lui, de son expérience, dans ce Journal de L mais je n’ai pas réussi à apprécier parce que c’est cru, c’est glaçant, c’est dérangeant et traumatisant… Ces hommes-là, il faut simplement leur couper les c…….

Je découvre quand même les éditions Goutte d’Or et je regarderai si d’autres titres m’intéressent chez cet éditeur qui existe apparemment depuis 3 ans.

Un roman pour le 1 % Rentrée littéraire 2019.