Littérature de l’imaginaire #8

2020, année du challenge Littérature de l’imaginaire #8 avec le blog Ma Lecturothèque. L’objectif est toujours de lire (et de chroniquer) des livres de littérature de l’imaginaire : science-fiction, fantasy, fantastique et bien sûr leurs sous-genres (uchronie, dystopie…) entre le 1er janvier et le 31 décembre 2020.

Logo, inscription et infos chez Ma Lecturothèque. Attention : fin des inscription le 1er avril 2020. Liens à déposer dans la Chrobox (lien à venir).

Ma Lecturothèque nous dit que « Les ouvrages peuvent être des romans, des nouvelles (anthologies complètes), des essais, des mangas, des bandes dessinées, des comics (super-héros ou non, tant que ça reste dans le domaine de l’imaginaire), des magazines spécialisés comme Bifrost qui propose un contenu textuel (pas […] Neverland qui est plus un magazine de promotion des titres de l’éditeur Bragelonne)…, le tout en format papier ou numérique. ».

Les échelons (pour se fixer un objectif)
Échelon 1 : atterrissage dans l’irréel = au moins 12 livres
Échelon 2 : plongée dans l’inconnu = au moins 30 livres
Échelon 3 : immersion dans le vide = au moins 48 livres
Échelon 4 : absorption dans l’étrange = au moins 60 livres
Échelon 5 : fusion dans l’utopique = au moins 72 livres
Échelon 6 : je lis donc je chronique = au moins 100 livres
Échelon 7 : synchronisation avec la page = au moins 130 livres
Je vais choisir l’échelon 1 (comme d’habitude !) et je verrai si je lis plus ! En fait, je lirai plus, c’est sûr mais aurai-je le temps de tout chroniquer ?

Les catégories
Ma Lecturothèque nous dit que « L’idée des catégories est qu’en plus de votre échelon, il vous faut ajouter une difficulté (ou non) en choisissant une des catégories qui suit. /!\ Vous pouvez choisir deux catégories si vous le souhaitez, mais attention à ce que ces catégories soient cumulables (la A et B ne sont pas compatibles par exemple) /!\ ».
Catégorie A : Ange gardien de la Simplicité = Le challenge reste comme il était jusque-là, à savoir tous les supports sont acceptés et vous lisez tous les genres des lectures de l’Imaginaire.
Catégorie B : Cerbère des Mots = On bannit les bandes dessinées et les mangas, la place est réservée aux romans uniquement. Tous genres confondus.
Catégorie C : Dragon de la Multidisciplinarité = Vous devrez choisir un genre en début de challenge entre la Fantasy et la SF. Ils ont tous deux des sous-genres, dans cette catégorie vous devrez lire un livre par sous-genre. À vous de voir ce que vous lisez pour le reste de la catégorie.
Catégorie D : Elfe de l’Incontournable = Vous lirez ce que vous voudrez durant ce challenge dans le genre que vous voulez MAIS il vous sera obligatoire de lire 3 livres écrits par des auteurs que l’on qualifie de « classiques » de l’imaginaire. Les incontournables quoi.
Je vais rester dans la catégorie 1 pour plus de liberté !

Mes lectures pour ce challenge

Haïkus de Sibérie de Jurga Vilé et Lina Itagaki

Haïkus de Sibérie de Jurga Vilé et Lina Itagaki.

Sarbacane, mars 2019, 240 pages, 22 €, ISBN 978-2-37731-205-4. Sibiro Haiku (2017) est traduit du lituanien par Mariette Vitureau.

Genres : bande dessinée lituanienne, Histoire.

Jurga Vilé naît en 1977 en Lituanie. En 1990, lorsque la Lituanie proclame son indépendance, elle a 13 ans. Elle chante dans une chorale et découvre la culture française. Elle étudie la philologie française à l’Université de Vilnius puis le cinéma et l’audiovisuel à la Sorbonne Nouvelle (Paris III) avant de partir à New York. Elle vit pendant 10 ans en Andalousie (Espagne) où elle est traductrice et c’est là qu’elle écrit Haïkus de Sibérie, sa première œuvre. De retour à Vilnius, en 2018, avec ses deux enfants, elle travaille au Musée d’Art moderne, elle est traductrice pour le cinéma et elle écrit.

Lina Itagaki est une artiste lituanienne qui a étudié à Tôkyô (elle y a vécu durant 6 ans). En 2003, elle est diplômée en commerce international de l’Université Chrétienne Internationale de Mitaka (Japon) puis en 2014, elle sort diplômée en art graphique (illustration et designer) de l’Académie des Arts de Vilnius (Lituanie). Haïkus de Sibérie est son premier roman graphique. Plus d’infos sur son site officiel (en anglais) ainsi que sur sa page FB et son compte Instagram.

Pendant la seconde guerre mondiale, les Allemands ont envahi la Pologne et les Russes la Lituanie : beaucoup de familles considérées comme des traîtres sont déportées « dans les coins les plus reculés et les plus rudes de Russie, en lointaine Sibérie. » (comme les pages ne sont pas numérotées, je ne mettrai pas de numéro de page aux extraits). Bien sûr, beaucoup sont morts là-bas mais des enfants ont été rapatriés dans le « train des orphelins » et, dans ce train, Algis, le père de Jurga Vilé.

Ursula Miélis est muette depuis que sa petite Adèle est morte. Le 14 juin 1941, elle est déportée avec son mari, apiculteur, et leurs deux enfants : Dalia et Algis qui voyage avec son jar, Martynas. Mais la famille n’a pas pu prendre ni le chien ni le cochon, et leur cheval, Trèfle, est réquisitionné par les soldats russes (fort peu aimables). Tante Pétronelle, la sœur du père, Romas Miélis, monte dans la charrette avec un livre, un recueil de haïkus : c’est qu’elle est folle du Japon. Elle n’aurait pas dû partir mais elle est avec eux et, durant le voyage et en Sibérie, ils vont découvrir les haïkus ! À la gare, les hommes valides sont séparés des femmes et des enfants : ils vont dans des camps de travail. « Prends soin des pommes, Algis. Les pommes, c’est la Lituanie. » Le trajet est long et difficile… « Quand on est enfin arrivés, de dehors, quelqu’un a crié : Barnaul ! Terminus ! Barnaul ! ». Mais le voyage n’est pas terminé, il faut marcher, traverser l’Ob et encore marcher… « Cette dernière portion du trajet fut une torture. Il fallait porter les enfants et les vieux sur le dos. On était tous épuisés, et on pataugeait dans une boue de plus en plus profonde. Quelqu’un est tombé dedans de tout son long et n’a pas pu se relever. » Ceux que les soldats russes appellent svolochi (parasites) comprennent deux mots de russe qui reviennent tout le temps : davaï (allez) et spat (dormir). Quand ils arrivent aux baraques qui leur sont assignées, elles sont pleines de punaises, de moustiques, de lézards et de couleuvres… Et comme il n’y a rien, ils dorment à même le sol poussiéreux.

Si la première partie raconte le voyage, la deuxième partie raconte la vie au camp (tante Pétronelle a même la surprise de trouver des soldats japonais prisonniers plus loin !). Le travail, la faim, la maladie, la mort pour certains, la création d’une chorale « Les pépins de pommes » et puis les haïkus et même des origamis, voilà le quotidien. Heureusement à Vilnius (capitale de la Lituanie), des hommes, dont l’oncle Alfonsas, avocat, le frère de madame Miélis, font leur possible pour rapatrier de Sibérie les ressortissants lituaniens enlevés et déportés arbitrairement. Il faut se hâter car beaucoup y meurent… « La Sibérie est comme ça, tuante et vivifiante à la fois. »

Il y a dans ce texte et ces images parfois une pointe d’humour ou de poésie, mais Haïkus de Sibérie reste un témoignage « dur », cruel et éprouvant à lire. « Les pépins meurent en Sibérie ! Pas de pommes en Sibérie ! ». Les dessins, à mon avis, ne sont pas particulièrement beaux (quoique les personnages soient réussis et que j’aime bien la pleine page avec la scène de banquet avorté pour Noël) mais ils participent à l’ambiance de cette bande dessinée, à son charme, à son côté naïf parfois (le narrateur est un enfant de 13 ans qui ne comprend pas tout).

Haïkus de Sibérie a été lu et apprécié par Antigone, par Usva, par Art et culture de Lituanie (le blog des Cahiers lituaniens) et sûrement par d’autres !

Quant à moi, je mets Haïkus de Sibérie dans La BD de la semaine et dans le challenge BD 2019-2020. Plus de BD de la semaine chez Moka.

PS : j’ai oublié de dire que Haïkus de Sibérie est dans la sélection du Festival d’Angoulême 2020 (sélection Jeunes Adultes 2020).

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Projet 52-2019 #49

Quarante-neuvième semaine pour le Projet 52-2019 de Ma avec le thème kitsch. Photo publiée avec un peu de retard, désolée…

Un lustre boule (ou plutôt demie-boule) dans une cage d’escalier, je trouve ça kitsch ! Mais en fait, je n’avais pas beaucoup d’idées… 😛

Je vous souhaite un bon week-end, une bonne semaine, et, si vous voulez participer à ce projet photographique, allez voir Ma !

La tête de Lénine de Nicolas Bokov

La tête de Lénine de Nicolas Bokov.

Libretto, collection Littérature étrangère, août 2019, 96 pages, 5,50 €, ISBN 978-2-36914-533-2. Смута новейшего времени, или Удивительные похождения Вани Чмотанова (1970) est traduit du russe par Claude Ligny.

Genres : littérature russe, littérature soviétique.

Nicolas Bokov (Николай Константинович Боков) naît en 1945 à Moscou où il étudie la philosophie à l’université d’État. Harcelé par le KGB, il émigre d’abord en Autriche puis en France où il travaille comme journaliste et écrit des nouvelles et des romans. Il voyage aussi (Grèce, États-Unis, Israël…).

Au printemps 1970, Nicolas Bokov emmène Nadejda, la fille de son épouse, Sofia Goubaïdoulina (une compositrice) au mausolée de Lénine : « j’avais en tête mon sujet, des pages entières qu’il me fallait au plus vite coucher sur le papier ! » (p. 11).

La tête de Lénine est paru en avril 1970 à Paris, d’abord en russe (dans La Pensée russe) puis en français (dans La Quinzaine littéraire). Il est réédité en 2017 aux éditions Noir sur blanc pour le centenaire du coup d’État (sic) de 1917. L’auteur s’explique dans un avant-propos intitulé Deux fois cent ans, très instructif, traduit du russe par Catherine Brémeau.

C’est par hasard que Vania (Ivan Gavrilovitch) Tchmotanov se retrouva au mausolée de Lénine et que l’idée germa dans sa tête de voleur ! Quatre heures du matin, son forfait accompli, « Vania tira de sa poche une casquette à large visière, se l’enfonça jusqu’aux oreilles, et releva son col. » (p. 36). Il prit un train de nuit pour Golokolamsk (ville fictive à côté de Moscou) avec sa valise contenant la tête de Lénine car il savait qu’il pouvait trouver refuge chez son amie, et amante, Mania. Le lendemain matin, catastrophe ! Les responsables du musée et le Politburo décident d’embaucher un acteur pour remplacer Lénine : le mausolée ne peut pas être fermé !

Ce court roman est délicieusement drôle, jubilatoire même, mais il est tellement subversif que j’imagine bien le danger qu’il y avait à écrire ce pamphlet à Moscou en 1970 et à le diffuser sous le manteau (samizdat, самиздат). Il est « aujourd’hui considéré comme l’une des œuvres qui ont fait vaciller l’Union soviétique » (4e de couverture).

Très amusants les noms des généraux qui vont se faire la guerre, Biglov et Sourdinguov, qui bien sûr en français font penser à bigleux et sourdingue ! En Union Soviétique, tout le monde était-il bigleux et sourdingue ? Non, car pour le plus grand malheur de Vania, il ressemble physiquement à Lénine !!!

Le peuple va croire que Lénine est ressuscité mais comment est-ce possible puisqu’il n’était pas croyant ? Le pouvoir, du moins ce qu’il en reste, va alors chercher le meilleur sosie de Lénine parmi des centaines d’hommes de tout le territoire. « Dans une pièce sombre, sans fenêtres, et dont l’unique porte était fermée à clé, sept Lénines étaient rassemblés. – J’aime pas ça, les gars. On nous a fourrés en prison, dit Tchmotanov, rompant le silence. » (p. 79).

Quand je vous dis que, depuis le début de l’année, la Russie (romans, films, musique…) me poursuit, je force parfois un peu le destin : effectivement, lorsque j’ai vu La tête de Lénine au catalogue de Libretto fin août 2019, je me suis dit que je devais le lire ! Comme j’ai beaucoup apprécié cette lecture corrosive, je sais que je lirai d’autres titres de Nicolas Bokov (si vous en avez un à me conseiller plus particulièrement, je suis preneuse).

Une excellente lecture pour les challenges 1 % Rentrée littéraire 2019 et Cette année, je (re)lis des classiques, eh oui, puisque ce classique est réédité pour la rentrée littéraire en août 2019.

Le château des animaux, 1 – Miss Bengalore de Delep et Dorison

Le château des animaux, 1 – Miss Bengalore de Delep et Dorison.

Casterman, septembre 2019, 72 pages, 15,95 €, ISBN 978-2-20314-888-8. Il existe une édition de luxe, 80 pages, 39 €, ISBN 978-2-20319-889-0 [lien éditeur].

Genres : bande dessinée française, fantastique.

Xavier Dorison naît le 8 octobre 1972 à Paris. Diplômé d’une école de commerce, il est scénariste (bandes dessinées, cinéma) et enseigne le scénario à l’école Émile Cohl à Lyon.

Félix Delep naît en 1993. Il est diplômé de l’école Émile Cohl et Miss Bengalore est sa première œuvre : magistrale ! Il est dessinateur et coloriste.

Jessica Bodard est coloriste ; elle a fait un travail phénoménal sur cet album.

France, XXe siècle, entre les deux guerres. Dans un château transformé en ferme, les humains ont disparu. Les animaux, enfin libres, se sont réjouis. Mais… La République des Animaux est en fait devenue une dictature sous les ordres du Président Silvio, un immense taureau, et de ses sbires, les chiens de la milice et le coq poteau de justice. Ainsi, la poule Adélaïde, qui a voulu conserver un de ses œufs au lieu de le transmettre, selon la loi, au Grenier central, est condamnée… « Mais… C’était le mien… » (p. 8) dit-elle avant de mourir sous les crocs des chiens… Une chatte, Miss Bengalore, veut se souvenir de ce jour « Comme du dernier jour où nous n’avons rien fait. » (p. 9). Mais Miss B élève seule ses deux chatons depuis que son mari est mort sur un échafaudage, et pire : elle a dû prendre sa place pour un travail qu’il lui est vraiment difficile… Mais l’oie Marguerite, la nounou de ses chatons, se rebelle : « Pourquoi on crèverait de faim quand vous, votre président et toute sa clique, vous vous gavez en permanence !!! » (p. 20) et c’est le carnage… Puis le président Silvio se montre dans toute sa splendeur : « Vous voyez bien par vous-mêmes, la Nature a choisi elle-même qui devait vous défendre ! Elle a rendu les chiens et les taureaux plus forts que les autres pour une seule raison : diriger. » (p. 31). Un soir, un rat saltimbanque, Azélar-Vieux-Gris, arrive à la ferme et raconte une histoire : l’histoire d’un petit homme qui ressemble à Gandhi. « Le roi est un tyran, il doit partir. » (p. 41). Le vieux rat préconise la vérité à la place de l’injustice et de son acceptation !

Dès que j’ai vu la vidéo (ci-dessous), j’ai su que Le château des animaux s’inspirait de La ferme des animaux de George Orwell (ce qui est revendiqué par l’auteur et l’éditeur). Et c’est une grande réussite que ce premier tome, les dessins sont superbes, les animaux très réussis, même les méchants, l’histoire est dense, elle fait réfléchir ; j’ai hâte de lire les trois tomes suivants : Les marguerites de l’hiver, La nuit des justes, Le sang du roi et j’espère qu’ils ne mettront pas trop longtemps à paraître.

Cette bande dessinée exceptionnelle, dans la sélection du Festival d’Angoulême 2020, est parfaite pour La BD de la semaine et le challenge BD 2019-2020, ainsi que pour le challenge Littérature de l’imaginaire #7.

La fameuse invasion de la Sicile par les ours de Dino Buzzati

La fameuse invasion de la Sicile par les ours de Dino Buzzati.

Gallimard, collection Folio Junior n° 490, collection Textes classiques, 1977 – 1982 – 1988 – 1997 – 2009 (précédemment publié chez Stock en 1968), 128 pages, 5,90 €, ISBN 978-2-07062-374-7. Illustrations de l’auteur (en couleur à l’origine). La famosa invasione degli orsi in Sicilia (1945) est traduit de l’italien par Hélène Pasquier.

Genres : littérature italienne, littérature jeunesse, conte.

Dino Buzzati naît le 16 octobre 1906 à San Pellegrino di Belluno dans la région de Vénétie. Il étudie le Droit à l’Université de Milan mais il est embauché comme journaliste par le Corriere della Sera. Il est aussi peintre, écrivain et critique littéraire. Il meurt d’un cancer le 28 janvier 1972 à Milan. De lui, j’ai déjà lu Le Désert des Tartares (son plus célèbre roman, paru en 1940) et Le K (un recueil de nouvelles, paru en 1966) et j’ai apprécié le côté fantastique. Avec La fameuse invasion de la Sicile par les ours, je lis un de ses contes, mais il a aussi écrit de la poésie et du théâtre donc il me reste des choses à lire !

Le roman commence par une présentation des personnages et des décors, ça fait un peu théâtral, ça m’a bien plu et puis c’est présenté avec humour.

L’ourson Tonin, fils de Léonce Roi des ours, a été enlevé par deux chasseurs. Deux ans après, les ours font face au froid et à la faim alors ils décident de descendre pour la première fois dans la plaine, là où vivent les humains. « Et les montagnes d’où nous sommes partis. Les reverrons-nous jamais, nos vieilles montagnes ? » (p. 18). Les ours ne sont pas les bienvenus et ils doivent se battre contre l’armée du Grand-Duc, un tyran. « Mais que peuvent les ours, armés de lances, de flèches, de harpons / contre des fusils, des mousquets, des couleuvrines, des canons ? » (p. 24). J’ai oublié de vous dire qu’une partie du roman est racontée sous forme de poésie ! Le Grand-Duc et le magicien De Ambrosiis se réfugient au château de Cormoran mais les ours, valeureux, emmenés par le courageux ours Babbon défient l’armée humaine. Au début, c’est un « Désastre complet » (p. 56) mais un autre ours, plutôt bricoleur, Frangipane, va faire gagner les ours. Pendant que la bataille fait rage, il y a un spectacle au Grand Théâtre Excelsior et, parmi les artistes, un ourson acrobate, rebaptisé Goliath. Oui, oui, vous avez deviné et il va s’en passer des choses ! D’ailleurs, pendant plus de dix ans, les ours vont vivre avec les humains mais leur comportement va changer ce qui déplaît au Roi Léonce.

Ce conte, joliment illustré (par l’auteur lui-même !) s’est déroulé il y a très longtemps car il n’y a plus de montagnes en Sicile, il n’y a plus d’ours non plus… Mais la magie et l’humour de Dino Buzzati font vivre cette histoire pour les petits et les grands lecteurs ! Avec la sortie du film d’animation réalisé par Lorenzo Mattotti et présenté au Festival de Cannes en mai 2019, le livre paraît à nouveau en mai 2019 (couverture ci-contre).

Une lecture plaisante que je mets dans les challenges Cette année, je (re)lis des classiques, Contes et légendes pour la piste « Des animaux à la fête », Jeunesse & Young Adult #9 et Littérature de l’imaginaire #7.

Civilizations de Laurent Binet

Civilizations de Laurent Binet.

Grasset, août 2019, 384 pages, 22 €, ISBN 978-2-24681-309-5.

Genres : littérature française, science-fiction, uchronie.

Laurent Binet naît le 19 juillet 1972 à Paris. Agrégé de Lettres modernes, il fut professeur pendant dix ans avant de se lancer dans l’écriture au début des années 2000. Il a aussi été le chanteur du groupe rock Stalingrad. C’est la première fois que je lis cet auteur et j’ai très envie de lire son premier roman, HHhH paru en 2010 chez Grasset.

Freydis Eriksdottir, la fille d’Érik le Rouge, quitte la Norvège pour l’Islande puis continue à l’Ouest avec quelques hommes et du bétail à bord d’un knörr qui arrive au Groenland puis qui fait cap toujours plus au sud. « Freydis était enceinte et avait un mauvais caractère. » (p. 13). Les Vikings accostent au Pays de l’Aurore puis à Cuba : ils ne savent pas qu’ils vont changer le monde ! À chaque fois, ils rencontrent les peuples qu’ils appellent les Skraelings, il échangent (le maïs pour les uns, le fer pour les autres, entre autres) mais les populations locales tombent malades et le knörr repart encore plus au sud. Jusqu’à Chichen Itza où Freydis perd son mari, Thorvard. Puis jusqu’au Panama. « Puis il arriva qu’un Skraeling frappé de fièvre survécut et se rétablit. Il fut suivi d’un autre et peu à peu le mal apporté par les étrangers perdit de sa force. Alors les Groenlandais surent qu’ils étaient arrivés au terme de leur voyage. » (p. 31).

Suivent des fragments du journal de Christophe Colomb qui, à cause du passé modifié des Skraelings, ne vit pas ce qu’il aurait dû vivre ! « De retour à la nef, je fus reçu par un Indien que les autres appelaient cacique et que je tiens pour le gouverneur de cette province […]. Le cacique m’invita à prendre place sous le château de poupe pour dîner. […] On me servit des mets de leur confection, comme si j’étais leur invité sur mon propre vaisseau. » (p. 49-50).

Une guerre éclate entre les deux fils de Huayna Capac : Huascar (roi de Cuzco) et son demi-frère Atahualpa (roi de Quito). « D’autres, se remémorant les vieilles histoires concernant la Reine rouge, fille du Tonnerre, envoyée du Soleil, levèrent les bras respectueusement. » (p. 85). Atahualpa décide de fuir… à l’est ! Que trouvera-t-il ? Il ne le sait pas mais c’est le début d’un périple dangereux à Cuba, Haïti, la Jamaïque jusqu’à Lisbonne ! Higuénamota qui a connu Christophe Colomb lorsqu’elle était enfant embarque sur un des trois bateaux et devient la maîtresse d’Atahualpa. Ils arrivent dans ce qui est pour eux le Nouveau Monde ! « Ils débarquèrent » (p. 98). Mais Lisbonne vient d’être détruite par un tremblement de terre puis un raz-de-marée et la peste fait rage…

Je réduis ma note de lecture sinon il y aura une page supplémentaire ! Je note simplement quelques infos : la religion du « dieu cloué », le « breuvage noir teinté de rouge » (p. 119). « Ce fut […] l’un des premiers échanges culturels entre Quiténiens et habitants du Nouveau Monde. Au reste, le breuvage noir de Tolède n’était pas moins savoureux que celui de Lisbonne. » (p. 119).

Civilazations est une remarquable fresque dans laquelle le destin de l’Amérique du Sud et de l’Europe est totalement changé, voire inversé. En effet, l’éditeur nous dit que « Il a manqué trois choses aux Indiens pour résister aux Conquistadors. Donnez-leur le cheval, le fer, les anticorps, et toute l’histoire du monde est à refaire » ! Freydis Eriksdottir et ses hommes aux cheveux rouges ont apporté ces trois choses et toute l’histoire du monde est modifiée ! Du Portugal à l’Empire germanique en passant par l’Espagne, l’Italie, la France, l’Europe sera tout autre pour le plus grand plaisir des lecteurs ! « Atahualpa découvrait, fasciné, l’histoire enchevêtrée des rois locaux. » (p. 136). L’Europe va-t-elle abandonner le culte du « dieu cloué » pour l’adoration du Soleil et devenir le Cinquième Quartier ? (il y a quatre Quartiers dans le monde d’Atahualpa et Huascar). C’est que les hommes (et femmes) qui accompagnent Atahualpa ne sont que 200 mais ils vont trouver de l’aide parmi les rejetés et les persécutés, les Juifs, les Morisques (mahométans), les Luthériens… « Votre monde ne sera plus jamais le même. » (p. 176).

Civilizations est un roman abouti, vraiment complet : il y a de l’aventure avec un grand A, un journal (celui de Christophe Colomb), de l’épistolaire (entre Thomas More à Chelsea et Érasme de Rotterdam à Fribourg) ; plus surprenant, il y a même des listes ! Comme celle avec les 95 thèses du Soleil (p. 263-272) dont la 89 : « L’Inca incarne la Loi nouvelle et l’Esprit nouveau. » (p. 272). De plus, le vin y a une grande importance, peut-être parce qu’il symbolise le sang et donc la vie, ou tout simplement parce que Atahualpa a aimé ce breuvage qui le changeait du cacao !

Bien que publié en littérature générale (ou « littérature blanche »), Civilizations est pourtant bien un roman de science-fiction, une incroyable uchronie, intelligente et inventive, qui a reçu le Grand Prix de l’Académie française et c’est mérité ! Je vous le conseille vivement, même si vous n’aimez pas la science-fiction, lisez-le comme un roman historique différent car les détails sont réels et les personnages aussi (Pizzaro, Michelangelo, Machiavel, le roi Charles d’Espagne, Charles Quint, etc.). Laurent Binet apporte une analyse différente de l’Histoire européenne, de la religion, du pouvoir de l’Église et des rois. Et c’est réjouissant. À noter que le titre du roman est inspiré du jeu vidéo de stratégie Civilization créé au début des années 90.

Une excellente lecture que je mets dans les challenges 1 % Rentrée littéraire 2019 et Littérature de l’imaginaire #7.