Le bal des folles de Victoria Mas

Le bal des folles de Victoria Mas.

Albin Michel, août 2019, 256 pages, 18,90 €, ISBN 978-2-22644-210-9.

Genres : littérature française, premier roman.

Victoria Mas naît en 1987 à Chesnay (Yvelines). Lorsqu’on voit son visage, on devine tout de suite qu’elle est la fille de Jeanne Mas (célèbre chanteuse des années 80). Elle a travaillé dans le cinéma avant de se lancer dans l’écriture.

Mars 1885. À La Salpêtrière, Charcot utilise l’hypnose sur Louise, 16 ans, pour recréer les crises d’hystérie et en étudier les symptômes avec ses élèves. « C’est grâce à des patientes comme Louise que la médecine et la science peuvent avancer. » (p. 12). Dans cet hôpital parisien, spécial, il y a des femmes entre 13 et 65 ans, des « aliénées », des « folles », des « hystériques » mais qu’est-ce qui les a vraiment conduites là ? En dehors de la police ou d’un père voire d’un frère. Geneviève Gleizes est infirmière depuis 20 ans, ce travail est sa raison de vivre depuis la mort de sa jeune sœur.

De son côté, Eugénie, fille de notaire, bonne à marier, découvre le Livre des Esprits d’Allan Kardec et comprend les pouvoirs qu’elle garde secrets depuis l’enfance. « Il lui semble que jusqu’ici elle regardait dans la mauvaise direction, et que désormais, on la fait regarder ailleurs, précisément là où elle aurait toujours dû regarder. » (p. 57). Mais ces choses n’ont pas leur place dans la maison Cléry et son père la fait interner à La Salpêtrière au moment où approche le « bal des folles ». « Chaque année, c’est la même effervescence. Le bal de la mi-carême – le « bal des folles » pour la bourgeoisie parisienne – est l’événement du mois de mars – l’événement de l’année, d’ailleurs. » (p. 78).

Que dire de plus sur ce roman qui a déjà été largement partagé sur les blogs et les réseaux sociaux ? Il a été récompensé : Prix Stanislas du premier roman, Prix Patrimoines BPE, Prix Première Plume et Prix Renaudot des lycéens. Il est de plus parmi les 30 livres à lire en 2019 selon Le Point.

Je vais être franche, je l’ai lu sans déplaisir, je l’ai apprécié à sa juste valeur : c’est un premier roman simple (je n’ai pas dit simplet ou simpliste !), bien écrit, qui raconte la situation de certaines femmes au XIXe siècle mais je n’ai rien appris que je ne savais déjà… Toutefois j’ai bien aimé le personnage d’Eugénie et surtout celui de Geneviève ; elles sont un peu les deux femmes « fortes » (et pas folles !) qui ont des opinions (ce qui était rare puisque personne ne demandait jamais son avis à une femme), qui pensent par elles-mêmes et qui peut-être chacune à leur façon pourront faire bouger les mentalités.

Une lecture pour les challenges 1 % Rentrée littéraire 2019 (lu avant la fin du challenge), Lire en thème (auteur français) et Petit Bac 2020 (catégorie Mot au pluriel avec « folles »).

La vidéo est intéressante à écouter d’autant plus qu’il n’y a pas d’intempestifs « euh… » !

De bonnes raisons de mourir de Morgan Audic

De bonnes raisons de mourir de Morgan Audic.

Albin Michel, mai 2019, 496 pages, 21,90 €, ISBN 978-2-226-44142-3.

Genres : littérature française, polar / thriller.

Morgan Audic naît en 1980 à Saint Malo (Bretagne). Il est professeur d’histoire et de géographie en lycée à Rennes. Son premier roman, Trop de morts au pays des merveilles, est paru aux éditions du Rouergue en 2016. De bonnes raisons de mourir a reçu l’Étoile 2019 du meilleur polar.

Le capitaine Joseph Melnyk et l’officier Galina Novak « tout juste sortie de l’école de police » (p. 11) enquêtent sur un mort « à Pripiat, une ville fantôme abandonnée depuis 1986 à cause de l’explosion de la centrale nucléaire de Tchernobyl » (p. 12). « Coupe ton engin de malheur, ordonna Melnyk. […] Travailler dans un endroit infesté de radiations était une chose, entendre une machine vous le rappeler sans cesse en était une autre. » (p. 13). Le cadavre d’un Russe, Léonid Vektorovitch Sokolov est suspendu à une fenêtre d’un immeuble de la rue Kurchatova. Il a été torturé… « Melnyk se dit qu’il fallait une sacrée dose de haine pour démolir un type comme ça et exposer son corps. » (p. 21).

Un mois après, Alexandre Rybalko, un policier moscovite ivre et tabassé par des ultras (skinheads) sort de l’hôpital. Il est embauché par Vektor Sokolov pour enquêter sur la mort de son fils car ce policier russe parle la « langue des rossignols », c’est-à-dire l’ukrainien. Sokolov avait été ministre de l’Énergie sous Eltsine et fondateur de PetroRus. Rybalko n’a rien à perdre… Il est divorcé de Marina depuis deux ans et vois peu sa fille, Anastasia. De plus « J’étais à Pripiat quand la centrale de Tchernobyl a explosé. J’avais huit ans. Est-ce que c’est ça qui… Il laisse la phrase en suspens. Le médecin hoche la tête avec gravité. » (p. 52). Il découvre une région ravagée par le chômage et en guerre, le Donbass. « La guerre ici, c’est le frère qui tire sur le frère, ou au mieux sur le cousin, argumenta Ossip. Et même quand on vise un Russe, on n’est pas à l’abri de toucher un parent éloigné. Foutue guerre de merde… » (p. 115).

Le passage qui tue ! « Là-bas, ce sera du blé d’hiver, dit machinalement le fermier en désignant ses terres d’un large geste de la main. Tout en bio. Zéro pesticide. – Du bio de Tchernobyl, soupira Novak, désabusée. Et les gens achètent ça ? – Bien sûr. C’est meilleur et plus sain que la plupart des choses que vous trouverez sur les marchés de la capitale. On en exporte aussi à l’étranger. » (p. 148-149).

Trois infos que je veux garder. 1- J’ai remarqué l’importance des oiseaux : le rossignol, l’hirondelle bleue, le faucon (sokol qui ressemble au nom Sokolov), le pic-vert russe. 2- Les samosely sont des personnes âgées revenues vivre à Poliske, Loubianke ou Ilintsakh. « La plupart sont des vieillards inoffensifs qui sont retournés vivre dans leur maison natale. Au départ, les flics les chassaient, mais comme ils revenaient toujours, ils ont fini par fermer les yeux. » (p. 196). Ça m’a fait penser à Le dernier amour de Baba Dounia d’Alina Bronsky ! 3- Il y a des classiques du rock soviétique dans ce roman : Kino, DDT, Aukhyon, Nautilus Pompilius, Zoopark, des artistes que j’essaierai d’écouter sur Internet (Kino, je connais déjà grâce au très beau film Leto de Kirill Serebrennikov).

Un polar (un thriller ?) réussi qui transporte le lecteur dans un endroit pas paradisiaque et qui traite de vengeance avec de bonnes raisons de mourir. Quand deux crimes commis la nuit du 26 avril 1986 (l’épouse de Sokolov et une de ses amies) reviennent hanter le tueur qui n’a jamais été arrêté… Le parallèle entre l’enquête de police officielle avec Melnyk et Novak (le vieux briscard, la nouvelle recrue) et l’enquête parallèle par Rybalko (affaibli par son cancer généralisé) est idéal pour tout découvrir même si les ordres avaient été donnés en haut lieu, même s’il ne fallait pas lier ces meurtres à l’accident nucléaire, etc. Les descriptions des lieux et de certains personnages sont glaçantes et le lecteur se rend compte qu’il lit plus qu’un roman policier car l’auteur s’est bien documenté (ou alors il a été sur place ?). Je ne vous en dis pas plus, je vous laisse découvrir les lieux, les personnages et les deux enquêtes de ce pavé qui se lit d’une traite (si vous avez une journée pluvieuse à occuper). Un nouvel auteur à suivre !

Pour les challenges Lire en thème (en février, un livre d’un auteur français), Polar et thriller 2019-2020 qui inclut le Mois du polar 2020 (en ce mois de février) et Petit Bac 2020 (pour la catégorie Mot au pluriel avec raisons).

Un océan de rouille de C. Robert Cargill

Un océan de rouille de C. Robert Cargill.

Albin Michel Imaginaire, janvier 2020, 320 pages, 21,90 €, ISBN 978-2-22644-219-2. Sea of Rust (2017) est traduit de l’américain par Florence Dolisi.

Genres : littérature états-unienne, science-fiction, post-apocalyptique.

C. Robert Cargill – connu aussi sous les peudonymes de Massawyrm et de Carlyle – naît le 8 septembre 1975 à San Antonio (Texas, États-Unis). Il est scénariste, critique cinéma et auteur.

Sur Terre, il n’y a plus d’humains : le dernier, un vieux fou qui s’était terré pendant vingt ans dans les égouts de New York en est sorti et a été abattu par un agent de police robotisé. La Terre n’est plus habitée que par des machines, des robots. La narratrice, Fragile numéro d’usine HS8795-73 (surnommée Frage) est une Aidante, modèle Simulacrum. Elle regarde la magie dans les couchers de soleil mais « La magie n’existe pas. Il n’y a aucune magie dans le monde. » (p. 26). Elle vit dans l’océan de rouille, « une zone désertique de trois cent vingt kilomètres de long située dans ce qui était autrefois le Michigan et l’Ohio, et plus particulièrement la section de la Rust Belt qui traversait ces deux États. Aujourd’hui, c’est devenu un cimetière où vont mourir les machines. » (p. 11). Frage récupère des pièces et les garde pour elle ou les revend pour vivre.

Après la guerre contre les humains, les UMI (Unification Mondiale des Intelligences) se sont attaquées les unes les autres pour obtenir le monopole de la mémoire informatique mais aujourd’hui il ne reste plus que deux Intelligences Monde : CISSUS et VIRGIL. « Ce qu’elles voulaient, c’était nos esprits. Nous sommes la somme de nos souvenirs et de nos expériences. » (p. 34). Elles traquent tous les robots ; mais Frage est aussi traquée par des braconniers dirigés par Mercer, un Aidant comme elle mais au masculin, et qui a besoin de pièces (celles de Frage) pour survivre.

J’ai bien aimé le chapitre sur les IA (intelligence artificielle) et l’histoire d’Isaac, prônant tel Martin Luther King la liberté et l’émancipation : il fut le premier robot citoyen des États-Unis (un phénomène unique au monde) et, évidemment, il fut assassiné. J’ai bien aimé également ce dialogue entre Frage et Mercer : « – Tu aurais bien aimé être un humain, pas vrai ? Ma question l’a occupé un moment. – Non. Mais je n’ai pas peur de dire qu’ils me manquent. – Pourquoi ? – Quand ils ne comprenaient pas la raison de leur existence, ils s’en inventaient une. Nous avons pris le pouvoir et il ne nous a fallu qu’une trentaine d’années pour dévaster cette planète. Il ne nous reste que deux choix possibles, Frage : nous fondre dans le puissant et grandiose Unique, ou le néant. Ce n’est pas un choix. Ce n’est pas une vie. (p. 208-209). De quoi réfléchir… Sans se poser trop de questions !

Ce roman possède une construction classique entre le moment présent (la survie de Fragile) et les souvenirs du passé avec les humains surnommés PopHum (pour population humaine). « Les humains n’étaient pas idiots, ils n’avaient simplement pas réfléchi aux conséquences à long terme de la création des IA, voilà tout. » (p. 136). La guerre entre les robots et les humains m’a fait penser à Galactica donc l’histoire n’est pas nouvelle mais je l’ai appréciée. Les chapitres utilisent le code binaire : 1, 10, 11, 100, etc. Au début, j’ai été surprise de voir le chapitre 1 passer au chapitre 10 (j’ai pensé qu’il manquait des chapitres !) et puis j’ai compris. Un océan de rouille est un bon roman de science-fiction post-apocalyptique, un peu hallucinant comme les dangereuses Terres Hallucinées que doivent traverser les robots dans leur fuite. « Comme partout ailleurs dans l’Océan, cette zone était stérile, fracassée, éventrée. Mais elle avait deux caractéristiques qui en faisait un endroit à part : primo, on n’y voyait jamais aucune carcasse. Absolument jamais. Les habitants récupéraient les composants des robots décédés ici, puis on faisait fondre ce qui restait des carcasses. Secundo, l’endroit grouillait de bandes nomades d’erreurs 404. Celles qui avaient survécu. Celles qui guérissaient de leur panne et en sortaient changées. » (p. 259).

Ce roman, ma foi philosophique aussi, parle de l’âme et de la conscience (existent-t-elles pour les robots ?) et de la fin du monde (c’est qu’il y a de l’action non seulement entre les robots mais aussi avec les Intelligences Monde et leurs petits soldats, les facettes). « Ces facettes formaient l’une des armées les mieux entraînées et les plus fines tacticiennes de l’histoire. Leur seule faiblesse, c’était le chaos. Or, j’adorais ça, le chaos. J’en avais déjà usé au cours de quelques mésaventures, mais là, je vivais le point culminant de ma carrière. Et mon chant du cygne, certainement. » (p. 344-345).

Je remercie vivement Albin Michel Imaginaire de m’avoir envoyé ce roman (photo ici, 3e photo).

Je mets Un océan de rouille dans les challenges Rentrée littéraire janvier 2020 (Joëlle annonce son billet pour bientôt), Littérature de l’imaginaire #8 et Petit Bac 2020 (dans la catégorie « Couleur » pour rouille).

La Fleur de Dieu de Jean-Michel Ré

La Fleur de Dieu de Jean-Michel Ré.

Albin Michel Imaginaire, mai 2019, 350 pages, 19,90 €, ISBN 978-2-226-44236-9.

Genres : littérature française, science-fiction, space opera.

Jean-Michel Ré naît en 1973 à Nice. Il étudie l’agriculture et l’Histoire. Il est professeur de français en Ardèche et gère « un projet de jardin pédagogique agro-forestier autour de la production de plantes aromatiques et médicinales ». La Fleur de Dieu est son premier roman.

An 10996. La Terre Primale existe toujours mais l’humanité a essaimé dans tout l’univers connu. L’Imperium, qui dirige tout, a été fondé en 2750. Les humains sont reconnus par religions gérées par le concile œcuménique (l’Ordo qui décide du dogme commun à toutes les religions) : les chrétiens, les musulmans, les scientistes, les bouddhistes, le peuple d’Israël (par ordre d’apparition dans le roman et je pense par ordre d’importance selon le nombre de membres) pour les « églises majeures » ; les shintôs et les autres croyants « souvent polythéistes et animistes » (p. 42) pour les « églises mineures ». Mais, sous l’impulsion du Seigneur de Latroce, un général de guerre (de l’Empereur Chayin Xe du nom), des humains de toutes confessions fomentent un complot contre l’Empire. Et, cerise sur le gâteau, un groupe anarchiste, Fawdha’ Anarchia, a volé la formule de la Fleur de Dieu (juste avant les Fêtes de la Floraison) et veut, non pas la vendre pour s’enrichir, mais la mettre à disposition de tous ! « Un groupe de terroristes vient de s’emparer de la Formule de la Fleur de Dieu. » (p. 47). Mais, comment tout contrôler et tout savoir alors qu’il y a des « milliards d’êtres humains sur une multitude de mondes à travers l’Empire. » (p. 53) ? L’Empire emploie des Veilleurs, des Inquisiteurs et des clones de combat équipés de bio-armure et de micro-puce… Mais il y a aussi une Diaspora, c’est que « nombre d’humains sont sortis des circuits légaux pour, de leur propre initiative, tenter des expériences de vies alternatives sur des mondes non encore répertoriés. » (p. 78).

Ce roman (qui par certains côtés m’a fait penser à Star Wars avec son Empire galactique qui veut tout gouverner, tout contrôler et à Dune avec son Épice gériatrique produite par les vers de sable de la planète Arrakis) est brillamment construit même si j’ai eu quelques difficultés avec les noms (de personnes, de lieux…) qui sont un brin compliqués ! En fait, en lisant ce roman, le lecteur perd tous ses repères ! L’an 10996, c’est loin, vraiment très loin, et les planètes sur lesquelles vivent les humains sont étranges, avec une végétation pour la plupart inconnue. Et il y a un personnage appelé L’Enfant, est-il jeune ou vieux, on ne sait pas trop mais il a des pouvoirs extraordinaires et il peut consommer la Fleur de Dieu au naturel. C’est un de mes deux personnages préférés (il est intrigant), le deuxième étant Kobayashi, un moine soufi-shintô. « Que l’avenir te soit doux, Laërtio. Je t’amène celui que nous attendions. » (L’Enfant, p. 236). Science-fiction, anticipation lointaine, space opera, aventure, sciences et technologie, politique, sociologie, économie, religions, réflexion philosophique, quelle richesse !

Mais, pour en arriver là, en 10996, les humains ont besoin d’un passé, du moins le lecteur a besoin de comprendre le passé de ces humains du futur pour comprendre leur présent ! Entre chaque chapitre est intercalé un extrait d’une œuvre historique, les plus importants – à mon avis – étant celui pages 91-92 et celui page 189. Voici les deux extraits.

1- « Le XXIe siècle aurait dû être spirituel selon les aspirations de certaines classes sociales de cette époque lointaine. Mais, loin d’une spiritualité cathartique, ce siècle a surtout été d’une religiosité exacerbée qui a plongé certains peuples dans des abîmes d’obscurantisme culturel et social ainsi que dans des théocraties totalitaires fleurissant dans ces périodes troublées. […] En ajoutant à cela les différents renversements de valeurs tant sémantiques que sociologiques ou idéologiques orchestrés par les tenants du néolibéralisme, on aboutit à la redéfinition de l’essence même de l’être humain et de son existence… Ainsi, a pu se construire de toutes pièces, sur la base des expériences passées, un État totalitaire hyperpolicé ou la surveillance de la personne est devenue omniprésente et perpétuelle, enfouie jusqu’au plus profond de notre pensée. Ainsi, également, a-t-on pu inventer, pour les masses, des loisirs et des buts artificialisés à l’extrême, aptes à faire oublier ne serait-ce qu’un instant l’oppression définitive à laquelle est voué l’être humain… Nous avons là toutes les pièces assemblées pour préparer la période sombre de l’Empire universel, période durant laquelle les droits de l’homme ont été bafoués avec un cynisme et une violence jamais observés auparavant dans l’Histoire. In Histoire critique de l’Empire universel, Sandrum Fryuio, A.D. 7974, Éd. Anarchie Vaincra » (p. 91-92).

2- « Les démocraties totalitaires qui virent donc le jour au XXIe siècle ont semé les ferments de l’Empire et de son régime absolutiste, libéral et ultrasécuritaire tel que nous le connaissons aujourd’hui. C’est à cette époque qu’ont été expérimentées ce qui allait devenir les armes de la machine implacable que constituent tous les rouages du pouvoir impérial, à savoir le génie génétique, les technologies de l’information appliquées au contrôle des personnes, la visibilité de tous les moyens de surveillance pour dissuader tout écart, une omniprésence des Veilleurs et autres organismes de contrôle des ondes cérébrales par l’intermédiaire du Rez0… Tout un arsenal qui vise à briser les volontés, broyer les libertés et finalement à détruire toute humanité. In Leçon du chaos, O.I. 9679 » (p. 189).

Vous voyez, on y est presque ! Il n’y a pas encore un unique État totalitaire mondial, un Empire (quoique au niveau commercial…) mais on y sera peut-être bientôt, ou plus tard, peu importe, l’auteur raconte un de nos futurs possibles, et le lecteur est… « rassuré » (d’une certaine façon) car il comprend comment les humains en sont arrivés où ils en sont… Mais, en même temps, le lecteur se dit qu’il faut faire machine arrière maintenant pour ne pas en arriver là car, finalement, tout a commencé au XXIe siècle !

Quant à la plante appelée Fleur de Dieu, c’est énorme : 22500 molécules, toutes cryptées différemment et ayant « plusieurs millions d’applications thérapeutiques possibles » (p. 108) ! Pourrait-elle libérer les humains de l’emprise des religions, du joug de l’Imperium ? Possible… Mais, après plus de 8000 ans de totalitarisme, la technologie est omniprésente (neurocom, vitesse supraluminique, accélérateurs de particules, etc.) et les humains sont démunis, abrutis par des images incessantes et isolés les uns des autres sur tellement de planètes… (près de vingt-mille mondes). « Ne comprenez-vous pas que nous sommes en guerre ? » (p. 156).

La Fleur de Dieu est un roman exigeant mais passionnant et fascinant, un space opera ambitieux et si vous le lisez, vous aurez sûrement, comme moi, hâte de lire la suite puisque c’est le premier tome d’une trilogie. Le tome 2, Les Portes Célestes, était annoncé pour novembre 2019 (tiens, il faut que je vois s’il est paru… oui il est paru !) et le tome 3, Cosmos Incarné, est annoncé pour février 2020 (c’est tout bientôt !).

Le petit point négatif : il y a un glossaire conséquent (p. 283-329) et je n’aime pas quitter ma lecture pour faire des allers-retours en fin de volume… Mais c’est peut-être un détail pour vous ! En tout cas je remercie vivement Albin Michel Imaginaire pour ce roman (photo ici, 3e photo).

Je n’ai pas l’habitude de faire des liens mais en voici quelques-uns : Anne-Laure (Chut… Maman lit !), Anudar, Célindanaé (Au pays des Cave Trolls), Le Chien Critique, Dionysos (Bibliocosme), Lutin (Albédo), Marc Le Chroniqueur (analyse poussée), Yogo (du Maki), Zina (Les Pipelettes en parlent).

Une lecture idéale pour le challenge Littérature de l’imaginaire #8.

Terminus de Tom Sweterlitsch

Terminus de Tom Sweterlitsch.

Albin Michel Imaginaire, mai 2019, 448 pages, 24,90 €, ISBN 978-2-226-43993-2. The Gone World (2018) est traduit de l’américain par Michel Pagel.

Genres : littérature états-unienne, roman policier, science-fiction.

Tom Sweterlitsch étudie la littérature et la théorie culturelle à l’Université Carnegie-Mellon à Pittsburgh (Pennsylvanie) où il vit avec sa famille. Il travaille comme bibliothécaire puis écrit un premier roman, Tomorrow and Tomorrow qui devrait être porté à l’écran par Matt Ross. Terminus est son deuxième roman et sera lui aussi porté à l’écran mais par Neill Blomkamp (très bonne idée, j’ai beaucoup aimé District 9 et Elysium !). Une interview de l’auteur est disponible sur le site de l’éditeur [lien].

Shannon Moss, 27 ans, est une agent spéciale du NCIS (Naval Criminal Investigation Service). Elle est dans un programme ultra-secret créé au début des années 1980 : des agents temporels explorent des futurs potentiels et ont vu que la fin de toute vie sur Terre serait au XXVIIe siècle. Mais, après une mission qui l’envoie en 2199, Shannon se voit pendue la tête en bas… Elle est récupérée par une équipe mais elle souffre d’hypothermie, de graves brûlures, d’amnésie et elle perd une jambe. Elle est de plus contaminée par des NET, des particules : « – Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce que c’est que ces NET ? Qu’est-ce qu’il y a en moi ? […] – On ne sait pas d’où elles viennent ni ce qu’elles veulent, répondit son instructeur. Elles ne veulent peut-être rien du tout. On les appelle nanoparticules à effet tunnel, et on les pense extra-dimensionnelles – jaillies du Trou Blanc, le deuxième soleil que vous avez vu. À un point de notre futur, elles provoquent l’événement que nous appelons le Terminus. » (p. 18). Mais, à chaque visite dans un futur potentiel, les agents racontent que la date du Terminus avance et ce de plus en plus rapidement.

1997. Shannon est appelée en pleine nuit car Patrick Mursult, 48 ans, un Navy Seal, a massacré sa famille (son épouse, leur fils, leur fille) à Cricketwood Court à Canonsbourg. Or, c’est là que Shannon a grandi et la maison était celle de la famille de son amie d’enfance, Courtney Gimm, assassinée à l’âge de 16 ans. Marian, 17 ans, la fille aînée de Mursult, a disparu. Shannon est envoyée dans le futur (en 2015-2016) à bord du Colombe Grise pour découvrir des informations et essayer de sauver Shannon. C’est que Mursult a été agent temporel pour les missions du Zodiaque mais le vaisseau sur lequel il servait, l’USS Balance a disparu dans les Eaux Profondes, comme huit vaisseaux sur les douze envoyés. Comment Mursult a-t-il pu revenir sur Terre et fonder une famille ? Et est-il raisonnable de ramener de la technologie du futur pour l’utiliser dans le présent ?

Ce roman, à la fois enquête policière et à la fois science-fiction, avec le thème du voyage dans le temps, est parfaitement construit. Il y a des mots comme multivers, quantique, Vardogger… mais rien de compliqué à comprendre, c’est avant tout un genre de thriller avec le FBI et le NCIS. Il y a de plus des passages poétiques qui atténuent l’horreur de la situation (ou plutôt des situations, puisque futurs potentiels !). « Moss savait que des montagnes se dressaient autour d’elle mais ne les voyait pas – sinon comme des poches d’obscurité gigantesques qui éteignaient les étoiles. » (p. 81).

Ma phrase préférée. « Rien ne disparaît, rien ne s’achève. Tout existe. Tout existe à jamais. La vie n’est qu’un rêve, Shannon. Le moi est l’unique illusion. » (docteur Wally Njoku, p. 116).

Une fois n’est pas coutume, je ne sais pas si ce roman passionnant et vraiment original fait l’unanimité mais voici les avis d’Albédo, d’Apophis, de Dionysos, de Lorkhan, de Xapur qui ont été scotchés et il y en a d’autres.

Une excellente lecture pour Littérature de l’imaginaire #7 et Polar et thriller 2019-2020.

La dame au petit chien arabe de Dana Grigorcea

La dame au petit chien arabe de Dana Grigorcea.

Albin Michel, août 2019, 140 pages, 15 €, ISBN 978-2-226-44101-0. Die Dame mit dem Maghrebinischen Hündchen (2019) est traduit de l’allemand par Dominique Autrand.

Genres : littérature suisse, littérature de langue allemande.

Dana Grigorcea naît le 11 novembre 1979 à Bucarest (Roumanie). Elle vit maintenant en Suisse, à Zurich. Elle est philologue (spécialiste des philologies allemande et néerlandaise) et autrice  (deux précédents livres ne sont pas traduits en français). Plus d’infos (en allemand) sur son site officiel, https://www.grigorcea.ch/.

Printemps, bords du lac, Zurich. Anna, célèbre danseuse, mariée à un médecin, promène le petit chien qu’elle a ramené d’Algérie. Elle rencontre Gürkan, un jardinier Kurde de Turquie, marié et père de trois enfants. « […] c’est une belle journée, avec un soleil radieux et des cygnes blancs sur le lac, dans une des plus belles villes du monde, peuplée de gens affables et apparemment insouciants. » (p. 15). Ils vont devenir amants et se voir tous les jours mais Gürkan n’est pas habitué aux relations extraconjugales. « Il ne fallait pas se sentir coupable de tout, s’empoisonner la vie. Qu’avaient-ils fait de mal ? C’était la nature. L’être humain est rempli d’envies et de désirs. Pourquoi aller contre ? Serait-il plus honnête de se renier soi-même. » (p. 30-31).

Mais ils ne sont pas du même monde (Anna et son mari ont des amis aisés, amateurs d’art) et Anna va se lasser. « Quand un mois se serait écoulé, se disait Anna, le souvenir de Gürkan serait aussi lointain qu’une hirondelle envolée. » (p. 55). Pourtant, un jour d’été, en Italie, elle se rend compte qu’elle pense toujours à Gürkan. « Penser à Gürkan était une évidence. » (p. 68). Et finalement, elle ne supporte plus sa vie artistique et futile. « Cette nuit-là, Anna n’arrivait pas à dormir. De temps en temps elle réveillait son mari et se plaignait d’avoir du mal à respirer. Ce n’était pas tant la chaleur qui étouffait, c’était le silence. » (p. 83).

L’éditeur dit que ce roman est un hommage à Anton Tchekhov, effectivement il est tout en finesse et délicatesse. Et ce roman, très agréable à lire, sur deux saisons, printemps et été, est une jolie histoire d’amour moderne. Le petit chien, tout mignon, a sa place dans le roman, il est l’élément déclencheur. Une chouette découverte et sûrement une romancière à suivre. Un détail : je pense que La dame au petit chien maghrébin plus proche du titre original aurait été préférable.

Une agréable lecture donc pour le challenge 1 % Rentrée littéraire 2019 que je mets dans Voisins Voisines 2019 (Roumanie/Suisse).

L’appartement du dessous de Florence Herrlemann

L’appartement du dessous de Florence Herrlemann.

Albin Michel, février 2019, 252 pages, 18 €, ISBN 978-226-43666-5.

Genres : littérature française, roman épistolaire.

Florence Herrlemann naît à Marseille ; elle vit à Lyon et se rend régulièrement à Paris pour son travail. Elle apprend le théâtre, la musique, la sculpture et devient réalisatrice. Son premier roman, Le festin du lézard, paraît en avril 2016 chez Antigone 14.

Un immeuble cossu du quartier du Marais à Paris.

« Je pourrai, si vous le souhaitez, vous suggérer des lectures. J’aime lire, je lis tout ce qui ne me tombe pas des mains. Éclectique mais sélective ! […] Littérature, musique, chat. Voilà un triptyque essentiel au bon entretien de nos neurones. » (p. 10). Extrait de la première lettre que Hectorine, la doyenne de l’immeuble, envoie à la jeune voisine (Sarah) qui vient d’emménager au-dessus de chez elle. Hectorine a bientôt 104 ans et Sarah en a 30. Elles ne se connaissent pas, elles se sont à peine aperçues lors de l’emménagement de Sarah. Lorsque la trentenaire reçoit la première lettre de la centenaire, elle ne répond pas mais la vieille dame se se décourage pas et se montre insistante (c’est qu’elle a des choses à raconter). « Pourquoi vous obstinez-vous à vouloir m’écrire et me lire ? Pourquoi épiez-vous mes allées et venues ? Qu’attendez-vous de moi ? » (p. 49).

Les relations épistolaires entre les deux femmes ne sont pas au beau fixe mais elles vont évoluer de façon surprenante. Pour le plus grand plaisir des lecteurs ! « Quand tout devient sombre, quand on ne saisit plus réellement le sens de l’existence, il est bon de savoir s’arrêter. Ne plus penser à rien d’autre qu’à l’instant présent. » (p. 213).

L’appartement du dessous est un roman atypique, uniquement épistolaire, et surtout avec une chute stupéfiante : à découvrir donc ! Quand une petite histoire se retrouve connectée avec la grande histoire.

Et je me rappelle que je voulais lire Le festin du lézard mais je ne l’ai pas trouvé en librairie et la médiathèque ne l’a pas acheté, dommage.

Une excellente lecture de la Rentrée littéraire de janvier 2019.