Le Bureau des affaires occultes d’Éric Fouassier

Le Bureau des affaires occultes d’Éric Fouassier.

Albin Michel, mai 2021, 368 pages, 20,90 €, ISBN 978-2-22646-074-5.

Genres : littérature française, roman policier historique.

Éric Fouassier naît le 9 octobre 1963 à Saint Maur des Fossés (au sud de Paris). Il est docteur en droit et en pharmacie, professeur universitaire (histoire de la santé), membre du Conseil national de l’Ordre des pharmaciens puis de l’Académie nationale de pharmacie et secrétaire du Grand Prix littéraire de l’Académie nationale de pharmacie. Il écrit depuis l’adolescence, des romans, des nouvelles (parfois sous le pseudonyme d’Yves Magne) et reçoit plusieurs prix littéraires. Le Bureau des affaires occultes, première enquête de l’inspecteur Valentin Verne, reçoit les prix Maison de la presse, Griffe noire du meilleur polar historique de l’année, Lire sous les étoiles, Osny & Clyde en 2021. La suite dans le tome 2, Le Bureau des affaires occultes – Le fantôme du Vicaire. Plus d’infos sur son site officiel.

Paris, été 1830. Alors que les Parisiens font la fête, un garçon d’une douzaine d’années tente d’échapper au Vicaire. Il se réfugie dans une tente mais celle-ci est remplie de miroirs et il se retrouve « prisonnier du labyrinthe de glaces » (p. 16).

Paris, automne 1830. Louis-Philippe est sur le trône, « l’enthousiasme révolutionnaire [est] retombé » (p. 17) et les Parisiens retrouvent « leur existence médiocre » (p. 18), leurs difficiles conditions de travail et leur pauvreté… Mais beaucoup de riches ont tiré leur épingle du jeu et ont fait fortune, comme l’industriel Charles-Marie Dauvergne qui veut marier son fils unique, Lucien, 25 ans, à Juliette, une jeune fille de bonne famille et bien dotée, qui finalement plaît au jeune homme. Mais madame Dauvergne retrouve son fils hébété devant un miroir et il se jette du cinquième étage.

Valentin Verne, 23 ans, orphelin, (à noter qu’il a étudié le droit et la pharmacie comme l’auteur), est « inspecteur au deuxième bureau de la première division de la préfecture de police. Le service des mœurs. » (p. 25) depuis un an. Il vit au « 21 de la rue du Cherche-Midi [dans] un vaste appartement au troisième étage. » (p. 33). Il est subitement détaché à la brigade de Sûreté (fondée par Vidocq) qui cherche à « faire œuvre de bonne police avec des gens parfaitement intègres » (p. 37).

« Valentin ne s’attendait pas le moins du monde à la tournure que prenait l’entrevue. La perspective d’être muté, même pour un temps limité, ne l’enchantait guère. Aux Mœurs, il avait tout loisir de traquer le Vicaire et n’était pas certain de pouvoir bénéficier de la même liberté à l’avenir. Cependant, si la décision de le changer de service était déjà prise, il ne servait à rien de manifester sa contrariété. Mieux valait donner l’impression d’accepter la situation de bonne grâce. » (p. 38). Et c’est sur le suicide étrange de Lucien Dauvergne qu’il doit enquêter.

D’ailleurs, après s’être mis en danger auprès des membres du Renouveau jacobin dont faisait partie le jeune Dauvergne, Valentin est sauvé in extremis par Évariste Galois (qu’il a rencontré la veille) puis apprend le suicide d’un autre jeune homme, Michel Tirancourt qui a déclaré avant de mourir « Ce sont les miroirs qui m’ont obligé. » (p. 126). Avec son supérieur, le commissaire Flanchard, chef à la Sûreté, les choses sont claires, « Si je vous suis bien, monsieur le préfet, il serait souhaitable que l’enquête de l’inspecteur Verne conclue officiellement que ces deux suicides sont bien… des suicides. Mais que si par extraordinaire il s’agissait d’autre chose, nous y mettions le holà. En toute discrétion, cela va de soi. » (p. 127).

Les détails historiques, politiques, médicaux présents dans ce roman ne sont pas là pour faire beaux, ils font bien sûr avancer le récit et donnent de l’épaisseur aux personnages et à l’enquête. D’ailleurs Paris, à cette époque, n’est pas une belle ville, tout n’est que puanteur et cloaque… J’ai bien aimé que Valentin prenne la relève de son défunt père, Hyacinthe Verne, pour débusquer le Vicaire et retrouver Damien, un orphelin enlevé et enfermé quelque part dans une des planques du Vicaire. Valentin Verne est comme un nouveau policier, plus moderne, avec des connaissances et une acuité que les autres policiers n’ont pas, les prémices de la police scientifique.

Il y a aussi une belle galerie de personnages, à commencer par Valentin Verne bien sûr, mais aussi quelques femmes qui commencent à s’émanciper comme Félicienne Dauvergne, la jeune sœur du suicidé, et surtout Aglaé Marceau, une comédienne de 22 ans qui ne laisse pas le jeune policier indifférent. Et puis, il y a Damien, cet enfant de 8 ans qui fait tout pour survivre à la violence et aux dépravations du Vicaire.

Pour Bingo littéraire d’Hylyirio (n° 5, un livre d’horreur avec le Vicaire), Challenge littéraire 2022 (catégorie 43, un livre dont le titre est le titre d’une série), Petit Bac 2022 (catégorie Objet pour Bureau qui est un meuble transportable), Polar et thriller 2021-2022.

La machine Ernetti de Roland Portiche

La machine Ernetti de Roland Portiche.

Albin Michel/Versilio, juin 2020, 448 pages, 21,90 €, ISBN 978-2-22645-154-5.

Genres : thriller, Histoire, science-fiction.

Laurent Portiche est diplômé de l’Institut des hautes études cinématographiques, docteur en philosophie et licencié en lettres. Dès le début des années 70, il est réalisateur de documentaires, de séries et d’émissions (scientifiques ou historiques) pour la télévision. Depuis 2017, il est aussi écrivain : Le retour des momies (Stock, 2017), Mémoire totale et Sagesse animale (Stock, 2018), Les enfants de Mathusalem et Harmonies (Stock, 2019), Les maladies rares (Buchet-Chastel, 2021) et la série Ernetti chez Albin Michel/Versilio, La machine Ernetti (2020), Ernetti et l’énigme de Jérusalem (2021), Ernetti et le voyage interdit (2022).

« Avant-propos. Aussi incroyable que cela paraisse, ce roman est basé sur une histoire vraie. Elle s’est déroulée à Rome, au Vatican. Un homme, un prêtre, aurait construit entre 1956 et 1965, en pleine guerre froide, une machine à voir dans le temps. Il s’appelait Peregrino Ernetti. Avec son « chronoviseur », le père Ernetti aurait rapporté toutes sortes d’images du passé, récent ou très lointain. Depuis, cette machine aurait été démontée sur ordre du pape Paul VI, puis dissimulée dans l’obscurité discrète d’une cave du Vatican. Pour quelle raison ? On l’ignore. À partir de là commence une histoire livrée aux seules limites de mon imagination. R.P. » (p. 9).

Mars 1938, région de Messine, nord-est de la Sicile. Ettore Majorana, 32 ans, « l’un des plus grands physiciens du vingtième siècle » (p. 11) fuit une idée « inspirée par le Diable » (p. 11).

Mars 1954. Le jeune père capucin Pellegrino Ernetti est au chevet du padre Pio. Le père Leonardo, envoyé du Pape, « un psychologue reconnu et un membre éminent de l’Académie pontificale des sciences » (p. 13), lui parle d’hypnose et de médecine psychosomatique. Il cherche un jeune assistant comme Ernetti qui a étudié l’histoire et la physique y compris la physique quantique.

Mars 1954, Vatican. Le pape Pie XII, considéré comme « un pape ‘dur’ et très conservateur » (p. 19) a arrêté l’expérience des prêtres ouvriers, « la plupart étaient rentrés dans le rang. Mais pas tous. » (p. 18). Des prêtres français manifestent pour les prêtres ouvriers, pour que l’Église soit au côté du peuple et s’engage dans une certaine libération comme le mariage des prêtres.

1955, dans le domaine de Leonardo. Le vieil homme né en 1881 fait écouter à Pellegrino une bande magnétique qu’il a enregistrée en janvier 1955. Or, ce qui est enregistré est une dispute entre son père et lui lorsqu’il avait 10 ou 11 ans, soit en 1891 ou 1892. Comment a-t-il pu « enregistrer un événement du passé » (p. 23) ?

1955, Rio, Brésil. L’évêque Montini, bras droit du pape Pie XII, doit rencontrer Alberto Pindare de Carvalho, surnommé l’Évêque Rouge, qui vit dans la plus grande favela de Rio, Rocinha, et qui appelle à une révolution sociale pour lutter contre l’asservissement des peuples par le capitalisme. Il veut créer un schisme et fonder l’Église des Pauvres avec des théologiens des pays voisins. Or l’Église catholique se bat contre le communisme et préfère éviter tout basculement politique au sein de l’Église et tout schisme que « le Saint-Siège [craint] autant que le Diable » (p. 29).

Dans ce roman, la religion rejoint donc la science, la politique et le social, la modernité donc et c’est ce qui fait sa force. Serait-ce une « réconciliation entre la science et la foi » (p. 23) ou une folie qui conduira la Chrétienté à sa perte ?

C’est pour éviter cette folie que le pape Pie XII convoque Leonardo et Pellegrino au Vatican en cet automne 1955. Le physicien Ettore Majorana que tout le monde croyait suicidé en 1938 vient de mourir dans un monastère de Calabre et Pie XII a reçu une lettre qui parle de ses travaux sur la physique quantique et les microparticules en particulier les neutrinos (qui étaient considérés comme des particules hypothétiques à l’époque). Montini, Leonardo et Pellegrino sont tenus au secret absolu et partent pour la Calabre pour récupérer « ses travaux mathématiques. Le reste, trois cents pages de calculs, […] conservé dans une caisse, dans sa cellule de Santo Stefano del Bosco. » (p. 35) puis les étudier dans le bunker des caves secrètes du Vatican.

En plus, les premiers manuscrits de la mer Morte ont été retrouvés en 1947 en Israël et des prêtres dominicains sont en train de les étudier (que vont-ils découvrir ?). Le père Hubert de Meaux, qui supervise tout ça en Galilée, envoie une de ses étudiantes, Natacha Yadin-Drori, Juive Ukrainienne, rodée au combat (entraînement de Tsahal, krav maga), récupérer le manuscrit de Dayoub volé après sa découverte, avec Thomas un archéologue français. De Meaux est lui aussi convoqué par le pape Pie XII, inquiet par toutes ces découvertes : vont-elles sauver la Chrétienté ou la mettre en danger ?

Natacha découvre dans le manuscrit récupéré quelque chose d’extraordinaire, des paroles prononcées par Jésus étaient déjà écrites par les Esséniens plus de cent ans avant sa naissance ! De leur côté, Leonardo et Pellegrino avancent dans l’étude des calculs de Majorana. « Cette histoire est vraiment abracadabrante. Avec ses équations mystérieuses, son savant un peu fou, une machine, un écran, on se croirait dans un roman de Jules Verne ! Le père Ernetti resta un moment silencieux. – Non, mon père, pas Jules Verne. Le père Leonardo le fixa surpris. – Pas Jules Verne, mais Herbert George Wells, l’auteur de La machine à explorer le temps. Ils se regardèrent interdits. Ils venaient de comprendre à quoi servait la machine de Majorana. […] – Non pas « voyager », pas se déplacer physiquement dans le temps, comme dans le roman de H.G. Wells, mais voir dans le temps. » (p. 66).

Pie XII n’a « jamais aimé la science, et encore moins la physique moderne » (p. 67) qui se mêle de ce qui ne la regarde pas… La Création a déjà été mise à mal « avec l’explosion de l’atome primitif des astronomes. Et maintenant, le voyage dans le temps ! » (p. 67). Mais il a une idée derrière la tête, « Si la machine fonctionne, nous aimerions pouvoir l’utiliser pour remonter, disons… de deux mille ans. […] Jusqu’à l’époque où a vécu et prêché notre Seigneur Jésus-Christ. […] Ce serait un grand moment dans l’histoire de la chrétienté, peut-être le plus grand […]. Nous montrerions au monde entier le visage authentique du Christ. » (p. 68).

Le lecteur est plongé dans un grand thriller, époques différentes, pays différents (principalement Italie, Israël et Brésil), personnages différents dont la personnalité et les caractéristiques se mettent en place peu à peu (mais rapidement quand même), chapitres courts (véritable page-turner) avec une grande érudition aussi bien historique que scientifique (les fers de lance de l’auteur). J’aime bien lire ce genre de romans (disons thrillers ésotériques) de temps en temps, en espérant qu’il n’y ait pas d’anachronismes et de choses trop tirées par les cheveux (je veux dire stupides et incompréhensibles qui mènent le lecteur en bateau). Ce qui n’est pas le cas ici, il y a une base historique et véridique (cette machine existerait, ça reste au conditionnel, lire l’avant-propos au début de ma note de lecture) mais l’histoire est passionnante et je ne vous en dis pas plus sinon je devrai arrêter trop souvent ma lecture pour noter des extraits !

Mais il y a de très bons passages, par exemple quand Natacha découvre avec Thomas le site de Qumrân où vivaient les Esseniens avec des rites précis avant l’arrivée de Jésus Christ, ou quand Natacha rencontre Pellegrino Ernetti pour travailler avec lui, ou quand Karol Wojtyla fait son apparition (dans le roman), avant de devenir le futur pape Jean-Paul II. Et aussi, à cette époque où les scientifiques parlent de physique quantique et de la théorie des mondes multiples (ou parallèles), imaginez ce que peut montrer une machine qui utilise des microparticules encore peu connues. Bref, ce premier tome m’a convaincue et je veux lire la suite, Ernetti et l’énigme de Jérusalem (2021) et Ernetti et le voyage interdit (2022).

Pour Bingo littéraire d’Hylyirio (n° 15, un roman de plus de 400 pages, 2e billet), Challenge lecture 2022 (catégorie 31, un roman dont l’action a lieu dans une capitale européenne, ici Rome et le Vatican), Littérature de l’imaginaire #10, Petit Bac 2022 (catégorie Objet pour Machine), Polar et thriller 2021-2022 et Une semaine en Italie (avec un peu de retard). Et le nouveau Shiny Summer Challenge 2022 (menu 1 Été ensoleillé, option 1 Mort sur le Nil = policier et thriller).

La Caverne de Marina et Sergueï Diatchenko

La Caverne de Marina et Sergueï Diatchenko.

Albin Michel, mars 2009, 416 pages, 22,20 €, ISBN 978-2-22619-085-7. печтчера (Pechtchera, 2003) est traduit du russe par Antonina Roubichou-Stretz.

Genres : littérature ukrainienne, roman, fantastique.

Marina et Sergueï Diatchenko (Марина та Сергій Дяченки) sont un couple ukrainien (Kiev) mais ils vivent en Californie. Leurs romans (science-fiction, fantastique, fantasy) paraissent en ukrainien et en russe. Ils disent que les univers qu’ils créent sont du « M-realism » (du magic realism ?). Ils sont actifs depuis 1994 et de nombreuses œuvres sont parues (romans, novellas et nouvelles).

« Avertissement. Les habitants de cette ville si semblable aux nôtres vivent dans deux dimensions. Le jour, ils mènent une vie ordinaire, mais sans cruauté ni agression ; la nuit, dans leurs rêves, ils entrent dans le monde de la Caverne, et chacun d’eux s’y transforme en animal – prédateur ou proie, fort ou faible… Peut-on laisser sortir le fauve humain de l’obscure caverne ? Et surtout le faut-il ? Le monde de la Caverne est un monde fabuleux ! Un monde sans meurtre, sans violence, sans peur, un monde où point n’est besoin de fermer sa porte à clé le soir. Mais voilà… en s’endormant, nul ne sait s’il se réveillera le lendemain. » (p. 7).

Pavla Nimroberts vit avec sa sœur aînée Stefana, mariée à Vlaï et le couple a un fils, Mitika (5 ans). Elle est assistante de monsieur Myrel, surnommé Rossard, pour les émissions culturelles à la télévision. Elle va être en retard car elle vient de se réveiller et, dans son rêve, elle était une daine qui a échappé à un stark en se délaissant de sa toison mais normalement « les starks ne ratent jamais leur proie. Toute daine ne peut voir le stark qu’une seule fois dans sa vie. » (p. 10). Bizarrement le stark poursuit la daine dans les rêves suivants, comme s’il s’acharnait sur elle, ce qui est normalement impossible. « Une daine ne doit pas échapper trois nuits de suite au même stark. C’est-à-dire que, bien sûr, elle peut lui échapper trois fois… tout comme il n’est pas exclu que des graines tombées d’un sachet sur le sol y dessinent les contours de la statue de l’Inspiration. Aucune loi physique ne s’oppose à ce phénomène. Sauf que ça n’arrive jamais ! » (p. 35). Dans la Caverne, il y a des daines qui se nourrissent de mousse et des pocks qui se nourrissent de larves (proies), des bouxons, des scrolls et des starks (prédateurs) qui se nourrissent des précédents.

Et puis tout s’enchaîne pour Pavla. Apeurée, elle appelle un numéro confidentiel pour expliquer ce qui lui est arrivé et, peu après, Dod Darnets, journaliste de l’émission Les questions interdites, la contacte, puis, lorsqu’elle rencontre le réalisateur Raman Kovitch pour son travail, elle sait que c’est lui le prédateur, et il comprend que c’est elle la daine, « il avait manqué son but – lui qui ne le manquait jamais ! » (p. 58). C’est impossible ? Comment cela a-t-il pu arriver ? Est-ce même déjà arrivé ? Est-ce dangereux pour Pavla ? Kovitch peut-il être dangereux pour elle dans le monde humain ? Elle trouve de l’aide auprès de Tritan Todine du Magistère de la connaissance, expert du Centre de réhabilitation psychologique. Pavla serait-elle le cobaye d’une expérience scientifique ou sociologique ?

Mais vous, préféreriez-vous un monde comme celui-ci ? Un monde humain (aseptisé) dans lequel il n’y aurait pas de violence, pas de crimes ? Mais, en contrepartie, avec un monde nocturne, la Caverne, dans lequel les prédateurs mangent les proies (qui évidemment ne se réveillent pas au matin) mais les prédateurs le font sans violence, sans animosité, parce que c’est naturel (animal, pas humain) ? Ou préféreriez-vous un autre monde ? « un monde sans Caverne… Le monde sans Caverne, c’est la Caverne en plein jour. La Caverne maintenant et toujours. » (p. 239).

Ce roman étrange et passionnant, qui dénonce les expériences scientifiques (même celles pour la bonne cause), fait la part belle à la dramaturgie et au théâtre (création, évasion, moyen de réprimer la violence en la montrant telle qu’elle est). Il est aussi inspiré de légendes comme La Première Nuit de V. Skroï (œuvre fictive). « La grandeur des légendes, c’est leur absence d’équivoque. […] Les légendes sont… belles. Effrayantes, mais belles avant tout. Dans les légendes, les cygnes se transforment en jeunes filles et les rochers en éléphants. Dans les légendes, le petit garçon trouve un éclat de soleil dans une flaque d’eau. La légende dont vous parlez a une fin tragique. Skroï l’a remplacée par un dénouement heureux. Le seul dénouement heureux de son œuvre… » (p. 133). C’est cette œuvre, adaptée seulement trois fois en trois-cents ans (la Caverne étant devenue un sujet tabou chez les humains) que Raman Kovitch veut mettre en scène mais Pavla, considérée comme malade, est hospitalisée contre son gré. « Vois-tu, Pavla… Il y a des choses dont on ne peut parler. Qu’on peut seulement faire. » (p. 373).

Rien de rédhibitoire pour la lecture de ce roman mais trois fautes… Page 19, « bruit sonore », une redondance, un bruit ne peut être que sonore même si c’est un bruit sourd, par contre on peut dire nuisance sonore ou vibration sonore. Page 82, « justment ». Page 273, « […] à la cravache Et il se manifesta bientôt. », il manque le point après cravache.

Je lirai assurément d’autres titres du couple Diatchenko (que beaucoup de monde pense russe…), si vous en avez un incontournable à me conseiller.

Pour Bingo littéraire d’Hylyirio (n° 15, un roman de plus de 400 pages), Challenge lecture 2022 (catégorie 44, un livre dont le titre contient seulement 2 mots, 3e billet), Contes et légendes #4 (c’est un peu spécial mais ça parle de légendes), Littérature de l’imaginaire #10, Petit Bac 2022 (catégorie Lieu pour Caverne) et Voisins Voisines 2022 (Ukraine).

Le cœur battant du monde de Sébastien Spitzer

Le cœur battant du monde de Sébastien Spitzer.

Albin Michel, août 2019, 448 pages, 21,90 €, ISBN 978-2-22644-162-1.

Genres : littérature française, roman historique, roman social.

Sébastien Spitzer naît le 9 mars 1970 à Paris. Il étudie à l’Institut d’études politiques de Paris et devient journaliste puis écrivain (documents et romans). Son premier roman, Ces rêves qu’on piétine, paraît aux éditions de l’Observatoire en 2017. Puis Le cœur battant du monde et La fièvre chez Albin Michel, respectivement en 2019 et en 2020.

Londres, 1851. Pendant que les gens aisés paient pour visiter le Palais de Cristal (construit pour l’Exposition universelle), les gens pauvres comme Charlotte (qui a fui la famine en Irlande) vivent dans la misère (une profonde misère). Pourtant cette jeune femme sait coudre et ravauder, elle « sait ranger aussi, plier, laver, écrire, compter, se tenir, se taire et danser quand c’est l’heure de faire la fête au son de la flûte et du violon. Charlotte est une bonne fille d’Irlande. » (p. 17). Elle est enceinte mais son mari, Evans, et parti chercher de l’or en Amérique. Elle veut se présenter à un emploi et se rend à la gare mais elle est agressée et miraculeusement sauvée par le docteur Markus Malte.

Au même moment, Engels arrive par le train de Manchester où il y a des grèves. Il connaît Markus Malte et son regard croise celui de la jeune femme mais il a rendez-vous avec un ami surnommé le Maure, c’est-à-dire Karl Marx. Recherché par plusieurs polices d’Europe, ce dernier est réfugié dans un taudis de Soho avec son épouse, Johanna von Westphalen, une baronne prussienne déchue par sa famille, et leurs enfants.

Le lecteur suit ces trois personnages, Charlotte Evans, Markus Malte, Friedrich Engels et avec lui, Karl Marx et sa famille. Leurs chemins vont se croiser et s’éloigner mais leurs destins seront liés.

Les idées d’Engels (qui est directeur dans une entreprise industrielle que son père possède en partie, Ermen & Engels) et de Marx sont bonnes en théorie mais… (j’expliquerai plus loin). « Des mères et leurs enfants soumis quinze heures de rang à la violence des machines, aux éclaboussures d’huile, à la vapeur brûlante et à toute l’eau qu’il faut pour assouplir les fils de coton et éviter qu’ils cassent. » (p. 88-89). De par son statut, Engels fréquente des aristocrates, des banquiers… mais il ne supporte pas que l’usine impose « ses règles et sa violence » (p. 136).

Durant l’agression, Charlotte a perdu son bébé… Le docteur Markus Malte l’a recueillie chez lui et soignée. Lorsqu’elle va mieux, il lui propose d’adopter Freddy, qui vient de naître prématuré à seulement 7 mois de grossesse. Freddy est l’enfant caché de Karl Marx et de l’employée de maison, Nim Demuth. Il ne faut surtout pas que quiconque apprenne son existence.

1863. Charlotte et Freddy fuient Londres pour Manchester. Freddy a 12 ans et il devient apprenti chez le teinturier Saltz. « Il est attentif. Il apprend vite. Il est le premier sur place et le dernier parti. » (p. 161).

Mais la guerre de Sécession dure depuis plus deux ans et le coton n’arrive plus en Angleterre, ni pour les artisans comme Saltz ni pour les entreprises comme celle d’Engels. « L’article inventorie les dernières victoires du général Sherman […]. Il compare le chef yankee à un barbare détruisant tout sur son passage, non seulement ses ennemis, mais aussi les routes, les voies ferrées, les propriétés privées et surtout les champs de coton, les entrepôts et les stocks. » (p. 167).

Je ne vais pas vous résumer plus pour que vous puissiez découvrir par vous-même l’Histoire et les histoires que raconte ce très beau roman, bien écrit, bien construit, avec un suspense qui va crescendo.

Je voudrais simplement donner mon avis sur le comportement abject de Karl Marx. « Toi, Engels. Tu finances ! Débrouille-toi pour trouver de l’argent. Il faudra plus d’argent. Beaucoup plus. » (p. 175) alors qu’il vient de lire un extrait du Capital qu’il est en train d’écrire et dans lequel il vilipende l’argent et les riches mais, lui qui n’a jamais travaillé et gagné d’argent, est bien content qu’Engels paie tout (logement, nourriture…) pour lui et sa famille, le matériel dont il a besoin pour écrire, et qu’il traduise ses textes en anglais après les avoir relus et corrigés pour les envoyer à des journaux aux États-Unis. Les idées de Marx étaient peut-être remarquables mais son comportement était loin de l’être…

Et je ne suis pas la seule à penser ça. Lydia, la compagne d’Engels, aussi. « Lydia se demande toujours comment Engels peut admirer ce couple. Ils se disent près du peuple. C’est presque leur fonds de commerce. Pourtant ils le méprisent, tous les deux. Elle par son rang et lui par ses inclinations. » (p. 351-352).

Ce roman montre les gens, les pauvres (la population des quartiers mal famés, les exilés irlandais…) et les riches (les bourgeois comme Engels et Marx, et quelques aristocrates). Et aussi l’industrie anglaise et ses accointances commerciales avec l’Inde et les États-Unis, et le lecteur comprend les prémices de révolutions à venir (irlandaise, communiste…) et les exactions de la Guerre de Sécession. Rien n’est pur dans ce cœur battant du monde qu’est Londres dans l’Angleterre victorienne du XIXe siècle. Mais Sébastien Spitzer insuffle du romanesque, du beau (les enfants, la musique…) et livre un roman foisonnant et passionnant. J’ai maintenant très envie de lire Ces rêves qu’on piétine qui parle de Magda Goebbels (ce livre avait échappé à mon attention à sa parution).

Je mets cette lecture dans A year in England et dans Challenge lecture 2021 (catégorie 30, un livre dont l’histoire se déroule dans un pays européen, 2e billet).

La planète des chats de Bernard Werber

La planète des chats de Bernard Werber.

Albin Michel, septembre 2020, 432 pages, 21,90 €, ISBN 978-2-22645-585-7.

Genres : littérature française, science-fiction.

Bernard Werber naît le 18 septembre 1961 à Toulouse. Il mêle conte, philosophie, science-fiction ou genre policier dans ses romans et ses nouvelles. Plus d’infos sur son site officiel et sa page FB.

Après Demain les chats et Sa majesté des chats, il était logique que je lise le dernier tome de cette trilogie féline.

« Nous sommes sur le grand voilier Dernier espoir, nous avons traversé l’Atlantique en trente-cinq jours éprouvants, et face à nous surgit l’immense cité humaine qu’ils nomment New York ? » (p. 13-14). Mais la ville est envahie par les rats, peut-être cent plus qu’à Paris… !

Le lecteur retrouve donc les chats (Bastet, Pythagore, Angelo, Esméralda…), les humains (Nathalie, Roman Wells…) et les autres animaux comme le perroquet Champollion, le chien Napoléon ou le cochon Badinter. « En tout, nous sommes 274 passagers sur le Dernier espoir : 144 chats, 12 humains, 65 porcs et 52 chiens, un perroquet. » (p. 15). C’est qu’il y a eu beaucoup de dégâts parmi la troupe avant de quitter la France…

Pire, beaucoup de rats américains nagent, montent sur le bateau et font un carnage… Les survivants ne sont plus que sept ! Apparemment il n’y a pas en Amérique de raticide contrairement à que qu’ils espéraient… Ces sept survivants sont sauvés par des humains rescapés habitant au sommet d’un building mais ils ne sont maintenant plus que cinq… « Je crois que je déteste l’Amérique. » (p. 66). Et Bastet, toujours narratrice, déteste aussi le chat Bukowski qui a mangé Champollion…

Bastet rêve encore de devenir reine et prophète mais les rats américains sont vraiment nombreux et dangereux. « Ne pas penser à Pythagore, ne pas penser à Champollion, ne pas penser à tous mes compagnons de voyage du Dernier espoir. Ne pas penser aux rats. » (p. 95). Mais les choses peuvent-elles s’arranger ? « Quoi qu’il vous arrive, il peut encore arriver bien pire. » (p. 143). Pas très encourageant… « Il faut que je garde mon calme. J’ai un objectif à atteindre, j’ai une intention claire. » (p. 203) et, en pensant à la présidente des États-Unis, « Elle ne fait que réclamer ma soumission parce qu’elle est un être exclusivement tourné vers le pouvoir. Mais elle n’a pas de vision sur le long terme. Elle gère le présent mais pas le futur. Elle a besoin de moi et non le contraire. » (p. 204). Parfois philosophe, parfois drôle, Baster doute mais essaie d’avoir toujours des idées pour s’en sortir.

Comme dans les deux premiers tomes, Bernard Werber développe sa fiction avec des notions scientifiques ou historiques. Deux exemples. « Entre / Ce que je pense / Ce que je veux dire / Ce que je crois dire / Ce que je dis / Ce que vous avez envie d’entendre / Ce que vous croyez entendre / Ce que vous entendez / Ce que vous avez envie de comprendre / Ce que vous croyez comprendre / Ce que vous comprenez / Il y a dix possibilités qu’on ait des difficultés à communiquer. / Mais essayons quand même. » (Edmond Wells, p. 374). « Marc Aurèle est l’unique cas d’empereur philosophe. Né en 121 après Jésus-Christ à Rome, il accéda au pouvoir suprême à quarante ans et se montra bon politicien, fin stratège, mais aussi écrivain et homme de sagesse. Sous son règne, l’Empire romain connut son apogée […]. » (p. 395) dans « Encyclopédie du Savoir Relatif et Absolu. Volume XIV ». Vous vous rappelez que Bastet a accès à cet ESRA grâce à son troisième œil implanté.

Bastet et les survivants réussiront-ils à sauver le monde des rats ? La planète des chats est, malgré l’hécatombe parmi nos amis humains et animaux, une bonne conclusion à cette histoire. Je rappelle ce que j’ai dit précédemment, ce n’est pas de la grande littérature mais il y a de beaux moments, l’auteur ainsi que Bastet se montrent enjoués, c’est parfois émouvant, et le tout est agréable à lire.

Voilà, trilogie terminée ! Je lirai peut-être un autre titre de Bernard Werber un de ces jours (avez-vous un très bon titre à me proposer ?).

Pour Animaux du monde #3 (chats, rats…), Challenge lecture 2021 (catégorie 13, un livre dont le titre comprend le nom d’un animal avec chats), Littérature de l’imaginaire #9, Petit Bac 2021 (catégorie Animal avec chats) et Printemps de l’imaginaire francophone 2021.

Un câlin pour ma colère de Fifi Kuo

Un câlin pour ma colère de Fifi Kuo.

Albin Michel Jeunesse, septembre 2020, 32 pages, 12,50 €, ISBN 978-2-22644-278-9. The Magic Hug (2019) est traduit du chinois (Taïwan).

Genre : album illustré taïwanais.

Fifi Kuo est Taïwanaise. Elle étudie l’architecture du paysage à l’Université de Fu-Jen puis l’illustration jeunesse à la Cambridge School of Art. Du même auteur : Le bon canapé (janvier 2020). Plus d’infos sur CargoCollective.

« Je suis en colère… mais je ne sais pas trop pourquoi. » (p. 4-5) dit le petit dinosaure.

Une histoire amusante pour dédramatiser la colère et comprendre comment la calmer avec un album tout beau tout doux pour se faire plaisir.

Pour Animaux du monde #3 (les personnages sont des dinosaures) et Jeunesse Young Adult #10.

Bon sang, en commentaire Rachel me dit que c’est aujourd’hui la Journée internationale des câlins, je ne savais pas, c’est un pur hasard !!! 🙂

Madame Diogène d’Aurélien Delsaux

Madame Diogène d’Aurélien Delsaux.

Albin Michel, août 2014, 138 pages, 13,50 €, ISBN 978-2-226-25827-4.

Genres : littérature française, premier roman.

Aurélien Delsaux naît en 1981 à Lyon et grandit en Isère. Il est auteur (roman, poésie, jeunesse), comédien et metteur en scène (théâtre) et peintre. Du même auteur : Sangliers (2017), Le grand ménage de madame Cavacava (2018) et Pour Lucky (2020). Plus d’infos sur son site officiel et sur le site de la compagnie L’arbre.

Madame Diogène est une vieille femme qui ne sort plus de son appartement au 6e étage d’un immeuble. Appartement qu’elle a transformé avec tout ce qui lui tombait sous la main… « Elle a établi son terrier au centre de l’ancien séjour, à quoi plusieurs galeries mènent. Il est creusé dans la glaise des choses, et fait comme un petit hémicycle, une frêle arche de couvertures, de tissus, de vieux vêtements (ses manteaux, robes, jupes, chemisiers, culottes, bas), de boîtes à chaussures, de cartons, de cagettes, de sacs en plastique bourrés de papiers et d’emballages. » (page 13). Par un coin de fenêtre, elle observe les éboueurs pendant qu’un voisin, le Gros, tape à sa porte en la menaçant. C’est que la puanteur a atteint les appartements voisins… Les seules – très rares – visites sont celles de l’Assistante qui vient voir si elle va bien et de sa nièce qui veut la placer aux Trois-Roses. Elles n’entrent que dans le couloir de l’entrée qui est resté normal et propre. « Elle n’attend plus personne. Elle n’attend plus rien maintenant. » (page 43). L’appartement est envahi d’insectes, de vers, de souris… et des fantômes de sa vie. La vieille cherche son chat. « Elle l’a encore vu hier, elle en est sûre. » (page 64). Et par la fenêtre, elle observe encore, les grèves et les manifestations. « […] ils s’agitent encore, marchent, courent, se bousculent, se piétinent. » (page 129).

Aurélien Delsaux réussit, pour son premier roman, un coup de maître ! Très bien écrit, très bien dosé, Madame Diogène est un court roman, intense, dérangeant et parfaitement maîtrisé qui enferme le lecteur dans la solitude et la folie, avec un humour discret mais bien présent. Un prix littéraire amplement mérité : la Plume d’Or du Chapiteau du Livre 2015 (Hérault), et finaliste du Prix du premier roman et du Prix de la Fondation Prince Pierre de Monaco.

Pour le Challenge lecture 2021 (catégorie 46, jeu de mots, madame Diogène s’appelle comme ça parce que Diogène vivait dans un tonneau et elle vit enfermée dans son appartement) et Petit Bac 2021 (catégorie Être humain pour madame).

Nils, Barbie et le problème du pistolet de Kari Tinnen et Mari Kanstad Johnsen

Nils, Barbie et le problème du pistolet de Kari Tinnen et Mari Kanstad Johnsen.

Albin Michel Jeunesse, avril 2013, 32 pages, 14,50 €, ISBN 978-2-22624-731-5. Barbie-Nils og pistolproblemet (2011) est traduit du norvégien par Jean-Baptiste Coursaud.

Genres : littérature norvégienne, album illustré.

Kari Tinnen naît le 23 décembre 1975 en Norvège. Elle est scénariste pour la télévision et autrice de deux livres jeunesse. Du même auteur : Ulla hit og dit c’est-à-dire Ulla ici et là (2010).

Mari Kanstad Johnsen naît le 7 août 1981 à Bergen en Norvège. Elle étudie à l’École nationale des arts d’Oslo puis à la Konstfack à Stockholm (Suède). Depuis 2011, elle est illustratrice de livres pour enfants et aussi autrice. Plus d’infos sur son site officiel.

Bravo : Nils a soufflé les 5 bougies en même temps ! Alors, pour son anniversaire, Papa lui promet de lui acheter ce qu’il veut. Papa pense à un pistolet en plastique par exemple mais il y a plein d’autres beaux jouets au magasin. Mais Nils veut une Barbie pour faire comme son amie Angelika. « Ça et rien d’autre ! ».

Alors Nils aura-t-il sa Barbie ? Son père est vraiment gêné devant les autres clients, devant la caissière et devant un copain de Nils plus âgé qui est aussi dans le magasin avec son père…

Une histoire bien traitée que je mets dans Jeunesse Young Adult #10 et bien sûr Décembre nordique.

Octobre de Søren Sveistrup

Octobre de Søren Sveistrup.

Albin Michel, février 2019, 640 pages, 22,90 €, ISBN 978-2-22643-899-7. Kastanjemanden (2018) est traduit du danois par Caroline Berg. Je l’ai lu en poche : Le livre de poche, février 2020, 736 pages, 9,20 €, ISBN 978-2-25324-153-9.

Genres : littérature danoise, roman policier.

Søren Sveistrup naît le 7 janvier 1968 à Kastrup (banlieue de Copenhague) au Danemark. Il est scénariste, plus spécialement connu pour la série télévisée Forbrydelsen c’est-à-dire The Killing. Octobre est son premier roman et a reçu le prix Barry 2020 (prix littéraire policier décerné depuis 1997).

Octobre 1989. Marius Larsen, commissaire proche de la retraite, se rend à la ferme d’Ørum pour un problème de bétail mais, sur place, c’est l’horreur !

Octobre « de nos jours ». Laura Kjær est torturée… « Quand elle revient à elle, elle ignore combien de temps elle est restée évanouie. Il fait encore noir. La voix est toujours là et on dirait presque qu’elle lui a manqué […]. » (p. 21).

Alors que, pour Rosa Hartung, ministre des Affaires sociales, c’est la rentrée parlementaire, Naia Thulin, une jeune inspectrice de la Crim’ depuis 8 mois se rend avec un agent d’Europol sur une scène de crime. « La victime s’appelle Laura Kjær, elle a 37 ans et elle travaillait comme assistante dentaire dans un cabinet de groupe dans le centre de Copenhague. Il semble qu’elle soit allée se coucher et se soit fait surprendre dans son lit par son agresseur. Son petit garçon de 9 ans qui dormait dans sa chambre, située au bout du couloir, n’a rien vu, rien entendu. » (p. 48). Sur la scène de crime, un bonhomme en marrons et une seule empreinte dessus, celle de Kristine Hartung, la fille de la ministre, disparue il y a un an !

L’enquête se révèle difficile, compliquée même car l’agent d’Europol (depuis 5 ans), Mark Hess, un Danois, a en fait été mis à pied par son patron, Freimann…

Mais quelques jours après, c’est Ann Sejer-Lassen qui est torturée et, sur son épaule, un bonhomme en marrons avec toujours les empreintes de Kristine Hartung. Quant aux maris des deux femmes mortes, Hans Henrik Hauge et Erik Sejer-Lassen, ils ne sont pas clean du tout… « Notre assassin se doute sûrement que nous nous apercevrons tôt ou tard que ses victimes ont été signalées aux services sociaux. » (p. 332).

Attention où vous allez mettre les pieds et les yeux. « Contrairement à Hess, Thulin n’a jamais mis les pieds dans un quartier de haute sécurité, même si elle en a évidemment entendu parler. Cet endroit, plus connu sous le nom de QHS psychiatrique, est la plus grande unité pénitentiaire pour malades mentaux du pays. Les quelque trente détenus qui s’y trouvent ont été jugés sur la base de ce qu’on appelle le degré de dangerosité particulière, que les instances juridiques peuvent utiliser dans les rares cas où l’on estime que le criminel jugé est un danger permanent pour ses congénères. Quand cette dangerosité est mise sur le compte d’une pathologie mentale, le détenu est enfermé dans ce QHS psychiatrique, un établissement à mi-chemin entre un hôpital psychiatrique et une prison de haute sécurité. Ceux qui y sont internés le sont toujours pour une durée indéterminée. Parmi les détenus, appelés ici des patients, on trouve des assassins, des pédophiles, des tueurs en série et des pyromanes. Certains d’entre eux ne seront jamais autorisés à reprendre leur place dans la société, parce que leur pathologie les rend imprévisibles et que les psychiatres jugent qu’ils le resteront indéfiniment. » (p. 435-436).

Octobre est un premier roman énorme (pas seulement par son nombre de pages), violent (mais pas trop glauque), intense, intelligent, mené de mains de maître (ils sont forts, ces Scandinaves !) et j’ai hâte que cet auteur publie un autre titre. Tout est bien ficelé, les personnages sont soignés, l’intrigue, le suspense et le rythme sont au top, et je n’ai pas vu le temps passer durant la lecture de ces 700 et quelques pages. Je verrais bien Octobre adapté en série ou en film (et pas seulement parce que l’auteur est scénariste).

Un roman policier idéal pour Décembre nordique que je mets également dans les challenges Polar et thriller 2020-2021 et Voisins Voisines 2020 (Danemark).

Et n’oubliez pas de visiter Mon avent littéraire 2020 pour le jour n° 22.

Semiosis de Sue Burke

Semiosis de Sue Burke.

Albin Michel Imaginaire, septembre 2019, 448 pages, 24,90 €, ISBN 978-2-22643-888-1. Semiosis (2018) est traduit de l’américain par Florence Bury.

Genres : littérature états-unienne, science-fiction.

Sue Burke naît en 1955. Elle est traductrice (de l’espagnol à l’américain) et depuis peu romancière puisque Semiosis est son premier roman. Plus d’infos sur son site officiel (sur lequel j’apprends qu’une suite est parue en 2019, Interference) et le site officiel de Semiosis-The Planet Pax. Et son nouveau roman, Immunity Index (2020) : hâte que ces deux titres arrivent en France.

Cinquante hommes et femmes d’une vingtaine d’années ont quitté la Terre. Ils ont voyagé dans l’espace, en hibernation, durant 158 ans et se sont installés sur Pax. Y a-t-il encore des humains sur Terre ? Ils ne le sauront sans doute jamais. Leur objectif était de se rapprocher de la Nature, de créer une utopie loin des guerres, de la pollution et de l’argent.

Ils vont être servis car Pax est une belle planète étonnante mais dangereuse ! Trois femmes parties cueillir des fruits, Ninia, Zee et Carrie, sont retrouvées mortes. « Elles avaient eu une mort paisible. Ce qui forcément nous surprenait. On regarda autour de nous, effrayés, silencieux. Quelque chose avait tué, sans méthode ni mobile évidents. » (p. 12). Une planète avec des dangers qu’il est impossible d’évaluer. « On ne s’attendait pas à trouver le paradis. On pensait être confrontés à des épreuves, du danger, voire à l’échec. On espérait créer une nouvelle société, en pleine harmonie avec la nature, mais dix-neuf d’entre nous avaient péri dans des accidents ou succombé à des maladies depuis notre arrivée, en comptant les trois femmes mortes la veille sans raison apparente. » (p. 14). Bon, peut-être que partir à cinquante, ce n’était pas suffisant mais c’était sûrement le maximum que leur vaisseau spatial pouvait contenir ! Ils ne sont donc plus que trente-et-un et ils vont vivre une aventure passionnante.

D’ailleurs, ils n’ont pas été choisis au hasard. Par exemple Paula Shanley et Octavio Pastor sont botanistes. Plus de trente ans après, la deuxième génération n’est pas dans un réflexe utopiste. « Plutôt mourir que continuer à vivre ainsi. » (p. 73). En allant beaucoup plus loin que leurs parents ne sont allés, Sylvia et Julian découvrent une cité de pierres et de verre en ruines. Ou alors « Ils savaient. Ils avaient toujours su. Toute notre vie, ils nous avaient menti. » (p. 85).

Il est intéressant de voir comment cette nouvelle humanité évolue dans l’adversité et sur le long terme. Les humains restent humains qu’ils vivent sur Terre ou sur Pax. « Les parents. Ils avaient fait taire Julian. Ils m’avaient fait le plus mal possible. Je savais ce qu’ils voulaient, et je savais ce que je voulais. Tout ce qu’ils m’avaient fait subir n’y changeait rien. Si ce n’est que désormais, j’étais prête à employer tous les moyens : l’hérésie, la rébellion et enfin la guerre. » (p. 99). Mais vivre dans la peur, les mensonges et la violence n’est pas du tout conforme à l’idée de départ…

Installés dans la cité rebaptisée Arc-en-Ciel, les humains de deuxième et troisième générations vivent en harmonie avec un Bambou qui pense et essaie de communiquer avec eux grâce à une modératrice. « J’aurais péri sans ces nouveaux étrangers. Je mourrai sans eux, mais j’ai pu constater que l’intelligence rend les animaux instables. » (p. 123). Comme les habitants précédents travaillaient le verre, les Pacifistes (les habitants de Pax) les ont nommés les Verriers. Mais où sont-ils ? Sont-ils en vie quelque part sur Pax ?

Le Bambou fait preuve d’humour parfois. « C’est tout ce que je peux dire à la jeune femme tandis que Lux se lève et que l’aube approche. Elle et moi tuons le temps en discussions. L’entretien des tiges de communication me coûte, et bavarder dilapide mes réserves immédiates d’adénosine triphosphate, de sorte que je préférerais garder le silence en cette période troublée, mais l’inaction pèse aux Pacifistes, me dit la jeune femme, et elle doit rester vigilante. Cinq jours de confinement entre les murs ont rompu l’équilibre des Pacifistes, qui ont besoin d’activité. » (p. 317). Cinq jours ? Petits joueurs ! Je dois dire que j’ai lu ce roman le week-end du 18-19 avril (oui, oui, je sais, j’ai du retard dans mes notes de lectures…).

Enfin, le lecteur l’a compris, cette planète a un écosystème végétal très important, voire primordial et dominateur, et les humains ne sont que partie rapportée sur Pax. Et les Pacifistes – que l’auteur présente sur cinq générations (chacun prenant la parole dans l’ordre chronologique) – vont découvrir bien d’autres choses encore, et pas seulement dans la faune et dans la flore ! Feront-ils les mêmes erreurs que leurs ancêtres Terriens ou privilégieront-ils la paix et la communication entre tous les êtres vivants aussi différents soient-ils ?

Semiosis – qui a une très belle couverture illustrée par Manchu (un illustrateur et peintre français) – débute comme un space opera, continue comme une utopie sur une autre planète et Sue Burke livre un premier roman magistral, grandiose et éblouissant avec une certaine finesse philosophique qui donne de l’ampleur au récit et aux idées. Eh oui, vous l’avez compris, coup de cœur pour moi et dépaysement total.

Dans Mon avent littéraire 2020, pour le jour n° 10 (aujourd’hui donc), sur le thème « Le livre qui m’a mis des étoiles dans les yeux », j’ai choisi ce roman alors il fallait absolument que je publie ma note de lecture !

Et je mets Semiosis dans les challenges Animaux du monde #3 (car cette planète est évidemment peuplée d’animaux, inconnus et différents de ceux de la Terre mais espèces animales quand même) et Littérature de l’imaginaire #8.