Le camphrier dans la ville flottante de Nicolas Labarre

Le camphrier dans la ville flottante de Nicolas Labarre.

Les Moutons électriques, collection La bibliothèque voltaïque, juin 2018, 256 pages, 19,90 €, ISBN 978-2-36183-459-3.

Genres : science-fiction, dystopie.

Nicolas Labarre est maître de conférence des universités à Bordeaux-Montaigne. Sa spécialité est CLIMAS (Cultures et littératures des mondes anglophones) ce qui inclut la bande dessinée ou plutôt les comics. Du même auteur : Heavy Metal, l’autre Métal Hurlant (Presses Universitaires de Bordeaux, 2017) ainsi que des livres jeunesse et des bandes dessinées illustrés par sa sœur, Amandine. Il aime aussi les jeux vidéo. Plus d’infos sur son site, https://picturing.hypotheses.org/.

Luc Lhommé, célèbre réalisateur, Michel Coquemort, scénariste, et Catherine Quine, chargée de communication pour l’agence qu’elle dirige avec sa sœur aînée, sont à bord du Daejeon, un paquebot coréen qui relie Brest (France) à Ellis Island (États-Unis). « Le navire a été conçu solidement, pour résister non seulement à sa propre obsolescence, mais aussi à l’épuisement inéluctable des projets de cette ampleur. Sol, parois, ameublement, entrailles métalliques, cœur battant du moteur au ralenti, tout survit tant bien que mal à un usage permanent depuis sa mise à flot. » (p. 10). Malgré cela, le Daejeon est tout de même vétuste…

Ce qui indique que ce roman est de la science-fiction ? Nous sommes dans le futur : les satellites sont tombés ou sont détruits, un traité de Taïwan a été signé à l’international, le monde a été « relocalisé », les échanges sont interdits ou alors hyper réglementés, il y a donc très peu d’échanges entre les continents et de plus en plus de difficultés à renouer entre le Vieux-Continent et les États-Unis d’autant plus qu’un ambassadeur américain en mission a été passé par-dessus bord du bateau sur lequel il voyageait à Chypre.

La population a changé aussi : tout le monde est connecté à un selscri (pour self screen), encore faut-il recevoir une connexion… Les gens ont un problème de concentration et ne regardent plus de longs métrages (leurs yeux et leur cerveau décrochent rapidement) c’est pourquoi des réalisateurs comme Luc Lhommé ne font plus que des films très courts, entre cinq et dix minutes maximum.

Malheureusement, à bord du Daejeon, Lhommé n’a ni le matériel ni l’autorisation pour filmer car, au troisième niveau, niveau inférieur, il découvre une toute autre organisation et une toute autre vie surtout dans les couloirs du lotus et dans ceux du camphrier. « Il ne lui reste donc plus qu’à ramener ses regrets à son propre étage, en ruminant l’amertume du film qu’il ne tournera pas, en même temps [je pense qu’ici il manque un « que »] celle laissée par la bière. » (p. 83). L’objectif est de rencontrer Goodwin, un ponte de l’industrie cinématographique américaine mais celui-ci loge à un étage supérieur et il faut une invitation de sa part : Catherine Quine est donc en négociations avec son porte-parole, Davis.

Le roman démarre lentement mais c’est sûrement pour que le lecteur vive au rythme du paquebot, la traversée est longue et il n’y a pas grand-chose à faire… Ce roman est un huis-clos oppressant (*) d’autant plus qu’une révolte gronde dans les entrailles du bateau et remonte étage par étage, un genre de révoltés du Bounty mais dans le futur et sur un bateau moderne, même s’il a perdu de sa superbe. Le Daejeon est « vivant » : « Le système immunitaire du navire s’affole face à l’infection qui le ronge, il érige des barrières, attaque désormais les cellules saines, ce quatrième niveau peuplé de passagers banals et inoffensifs. » (p. 146). Tout de même, au bout d’un moment, j’ai quand même trouvé ça un peu trop long… Et je n’ai continué ma lecture que par curiosité…

(*) En fait, plus le billet est cher plus les passagers vivent dans les niveaux supérieurs (ici 5 et 6) et, évidemment, les autres passagers sont logés dans les niveaux inférieurs : 4 (où sont Catherine, Luc et Michel) c’est le niveau médian et les passagers ne peuvent visiter les niveaux 1 et 2 que sur invitation, mais 3, 2 et pire 1 semblent des étages invivables : moins d’électricité, moins d’air renouvelé, panne d’eau, et puis des escaliers et des ascenseurs bloqués… Alors, je me dis une chose : si le bateau a une avarie, les passagers des niveaux 1, 2, 3 et 4 sont bloqués à leur étage et ne peuvent pas être sauvés ! « Tu penses qu’ils ont sacrifié le niveau ? » (p. 188). J’en suis sûre et ce n’est pas moi qui ferait une croisière sur ce genre de bateau ville flottante !

Quelques mots sur le camphrier. C’est un arbre de la même famille que le laurier mais il vit en Asie dans des pays comme la Chine et le Japon où il est une emblème. Il mesure entre 15 et 25 mètres de haut et il est plutôt décoratif mais bois et huile sont utilisés. Vous le voyez sur la couverture, au milieu du Daejeon ? Pauvre camphrier, il n’a rien à faire sur un navire…

J’ai été dérangée par plusieurs fautes… « Faîtes le tour… » (p. 85) [il y a une différence entre le verbe faire et le faîte de l’arbre] et plus loin « comment dîtes-vous » (p. 87) et il manque par-ci par-là des articles et des ablatifs (de…). Je veux bien qu’il y ait une faute, allez même deux, mais ici il y en a beaucoup… Le manuscrit a-t-il été relu ? Et comme je l’ai déjà dit [ici, tiens c’était déjà sur un roman publié aux Moutons électriques !), la littérature de genre est déjà mal vue alors si les livres ne sont pas soignés…

Une lecture pour le Challenge de l’été 2018, le Challenge Chaud Cacao (session 2, auteurs francophones), Littérature de l’imaginaire et S4F3 #4.

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Sovok de Cédric Ferrand

Sovok de Cédric Ferrand.

Les Moutons électriques, collection La bibliothèque voltaïque, février 2015, 224 pages, 19,90 €, ISBN 978-2-36183-194-3.

Genres : science-fiction, uchronie.

Cédric Ferrand naît en 1976 dans l’Ain, il me semble. En tout cas, après le lycée à Belley (dans l’Ain donc), il part étudier à Chambéry. Il découvre le jeu de rôle, il écrit des scénarios (de jeux de rôle : Sovok est aussi un jeu de rôle, de bandes dessinées), des nouvelles et des romans. Apparemment il vit à Montréal depuis plus de dix ans. Plus d’infos sur son blog.

Hiver 2036, Moscou est une ville délabrée qui a raté le coche de la technologie occidentale. Des quartiers entiers restent sans électricité et eau chaude, et les pauvres sont toujours plus démunis. Méhoudar Chaoulovitch Chemtov, « séfarade par [son] père, ashkénaze par [sa] mère, et donc birobidjanais de naissance » (p. 14) est devenu Russe grâce à son engagement dans l’armée. Fraîchement arrivé à Moscou, il va travailler pour Blijni, un service d’ambulances volantes. Il est pris en charge par l’équipe de nuit composée de Vinkenti (Vinky) Oganov, conducteur de la Jigouli sans âge, et Manya Garmonov, urgentiste en fait docteur en médecine vétérinaire. Mais Blijni est en perte de vitesse car Last Chance, une grosse entreprise européenne suréquipée et informatisée, vient de s’installer en Russie. De toute façon, avec l’une ou l’autre des deux entreprises, il faut quand même pouvoir payer !

En 200 pages environ et cinq jours de travail, du mardi au vendredi, Cédric Ferrand expose tout ce qu’il a à dire ! Le lecteur ne sait pas pourquoi la Russie est tellement en retard sur les autres pays et pourquoi tout est détérioré, la politique, la vie sociale, la vie religieuse, les services sociaux dont l’hôpital et les services de santé qui ne sont plus gratuits comme au temps du communisme, les entreprises… Il a dû se passer quelque chose entre la chute du communisme à la fin du XXe siècle et le début du XXIe siècle qui a changé la Mère Patrie et le peuple russe. Sovok est tout de même une uchronie, une histoire différente de la Russie, peut-être entre 2000 et 2037. Beaucoup de nostalgiques de l’époque soviétique, une période durant laquelle, comme chacun le sait, tout le monde avait tout ce dont il avait besoin et tout le monde était heureux, mais oui ! Vous ne me croyez pas : « […] la Russie a connu ses plus belles heures lorsque tous aspiraient collectivement à des lendemains qui chantent. C’est quand l’individualisme a fragilisé ces rêves d’avenir que le futur du pays s’est fait incertain puis calamiteux. » (Vinkenti, p. 62-63). Ceci n’est pas un révisionnisme inconsidéré de l’auteur, beaucoup de Russes pensent ça : ce sont les Sovok. « De mon temps, on manquait tous des mêmes choses. Le paysan comme l’ouvrier devaient apprendre sans huile de cuisine ou sans scie égoïne. Alors qu’aujourd’hui, y en a des qui manquent plus que d’autres, et les choses qui manquent sont toutes dépareillées. C’est pas normal, moi je dis. […] Le communisme, c’est pas déshabiller Piotr pour habiller Pavel, pas du tout. Parce qu’au final, Pavel a chaud et Piotr a froid, ça marche pas mieux qu’avant. Le truc pour que ça fonctionne, c’est de juste déshabiller Piotr pour qu’il ait aussi froid que Pavel. Là, t’es vraiment égalitaire. » (Yakov, p. 87). Ah, quelle belle invention, la société égalitaire ! Surtout à la sauce soviétique…

Alors, vous lirez plutôt Pravda (Vérité) ou Lezhat’ (Mensonge) ?

D’ailleurs, de l’utilité des livres et de la lecture en Union Soviétique : « Le quartier est célèbre : c’est dans ce coin de Moscou qu’une bibliothèque municipale a pour la première fois ouvert ses portes, en plein hiver, pour que les riverains puissent venir prendre une brassée de livres par personne afin de les brûler à la maison. Ça faisait des mois que le personnel n’était plus payé, plus personne ne pouvait emprunter de livres, alors le directeur (qui avait dû prendre un travail dans le privé pour subsister) s’était dit que les volumes seraient mieux employés dans un poêle. Une décision qui lui avait valu une incarcération. Les gens étaient venus le soutenir au tribunal, d’autres bibliothécaires avaient fait comme lui dans des quartiers voisins, mais il avait été condamné. » (p. 151).

Et s’il n’y avait que ça… Je l’ai dit, des quartiers sont dans le noir, mais « […] le ministère peut se permettre de gaspiller toute l’électricité que vous économisez. » (p. 188).

PS : j’en ai déduit que le roman se déroule durant l’hiver 2036 car page 214, on entend un slogan politique : « Plus de Dieu en 2037 ! » et ensuite, six mois plus tard, ce sont les élections, au printemps 2037.

Malgré deux ou trois petites erreurs, par exemple page 78, Yakov s’appelle tout à coup Takov (en haut), j’ai très envie de lire le roman précédent de Cédric Ferrand : Wastburg, paru lui aussi aux Moutons électriques en août 2011 mais qui lui se déroule dans une fantasy médiévale.

Une bonne lecture pour le Challenge de l’été, le Challenge Chaud Cacao, Littérature de l’imaginaire, Petit Bac 2018 (catégorie Titre mot unique) et S4F3 #4.

Ann Radcliffe contre les vampires (Ville-Vampire) de Paul Féval

Ann Radcliffe contre les vampires (Ville-Vampire) de Paul Féval.

Les Moutons électriques, collection Les saisons de l’étrange (saison 1), juin 2018, 144 pages, 13 €, ISBN 978-2-36183-465-4.

Genres : fantastique, épouvante, classique.

Paul Féval naît le 29 septembre 1816 à Rennes. Son père, originaire de Troyes, est magistrat (conseiller à la cour royale de Rennes) et sa mère, Bretonne, est la petite-fille de Henri François Potier de La Germondaye (magistrat, consultant en Droit, auteur d’ouvrages juridiques). Enfant à l’imagination féconde et aux idées monarchistes, il s’enflamme pour les récits des Chouans lorsqu’il est à la campagne chez son oncle. Il étudie le Droit, devient avocat puis travaille dans une banque avant de se consacrer à la littérature : alors que ses premiers textes sont refusés par les éditeurs, il devient un des grands écrivains et feuilletonistes français, à l’égal de Honoré de Balzac, Alexandre Dumas ou Jules Verne. Parmi les œuvres les plus connues : Les mystères de Londres (1843), Le loup blanc (1843, adapté en feuilleton télévisé en 1977), Le bossu (1857, plusieurs fois adapté au cinéma depuis 1925), La vampire (1865, soit 32 ans avant Dracula de Bram Stoker), La ville-vampire (1875 soit encore 22 ans avant Dracula de Bram Stoker), etc. Il existe un Prix Paul Féval de littérature populaire créé en 1984 par la Société des gens de lettres.

1873. Alors que Paul Féval, célèbre écrivain et feuilletoniste français s’inquiète des plagiats des auteurs anglais sur la littérature française, Lady B., amie de Charles Dickens, invite l’écrivain dans le comté de Stafford pour rédiger un épisode inédit de la vie d’Ann Radcliffe. C’est une Anglaise qui raconte, Jebb, surnommée madame 97 à cause de son âge. « Depuis que le monde est monde, on ne vit jamais un si doux naturel que celui d’Anna. Et une gaîté ! Partout où elle entrait, il y avait dans l’air des sourires. » (p. 11). Anna doit épouser William Radcliffe en Angleterre tandis que sa cousine Cornelia de Witt (Corny) et leur ami d’enfance Edouard S. Barton (Ned) doivent se marier le même jour mais en Hollande. La nuit avant les mariages, Anna apprend par une lettre effrayante de Ned que Cornelia a été enlevée par son tuteur, le comte Tiberio, qui en a après son héritage. Le matin de son mariage, Anna prend la route avec le factotum irlandais, Grey-Jack, qui la conduit contre son gré mais la jeune femme est bien décidée à sauver Corny et Ned ! « Il n’y a pas d’obstacle qui puisse me barrer le chemin du devoir. » (p. 34).

Paul Féval n’est pas chauvin : « Il y a dans l’Anglais une suprématie. Sa présence commande le respect et impose la convenance. » (en parlant de Ned, p. 62). « Ô Cornelia ! ma fiancée ! Est-ce toi que je vois, ou n’est-ce que ton spectre bien-aimé ? » (p. 120).

Voulez-vous prendre la route avec Anna ? Angleterre, Hollande, Allemagne, Autriche, Hongrie, Serbie, Bosnie. Et combattre les premiers vampires (*) de la littérature ? Des êtres mi-démons mi-fantômes qui se ressourcent dans une cité appelée Ville-Vampire. C’est incroyable comme dans la description architecturale de la cité (ici en 1874-1875, parution en feuilleton puis en roman), j’ai reconnu les descriptions des cités imaginaires de H.P. Lovecraft qui ne naîtra que 15 ans plus tard !

(*) Pas exactement les tout premiers puisque Paul Féval avait déjà écrit Le chevalier Ténèbres en 1856 et La vampire en 1860 mais parmi les premiers vampires de la littérature.

Une petite question : était-il bien utile de rebaptiser La Ville-Vampire en Ann Radcliffe contre les vampires ? (sûrement pour attirer les lecteurs adolescents).

Dans une instructive postface de 7 pages, Adrien Party – spécialiste des vampires (rédacteur du site Vampirisme.com) – analyse l’œuvre de Paul Féval et la replace dans l’histoire de la littérature de vampires (après Vampire de Polidori en 1819, Lord Ruthwen ou les vampires de Cyprien Bérard en 1820 avec leurs adaptations au théâtre y compris celles d’Alexandre Dumas en 1851, etc.). On le voit donc, Paul Féval reste parmi les pionniers du genre avec une intensité dramatique et un humour décalé (n’oublions pas que c’est une construction littéraire en miroir puisque c’est une dame anglaise quasi centenaire qui raconte cet épisode de la vie d’Ann Radcliffe – qu’elle a bien connue – à Paul Féval). Bien sûr, ce récit peut paraître un peu vieillot (il est paru il y a 143 ans) mais j’ai passé un bon moment de lecture et je vous le conseille si vous êtes d’un naturel curieux car au XIXe siècle, les littératures d’aventure et de fantastique étaient à l’honneur. Et puis je n’avais pas lu Paul Féval depuis des décennies !

Ann Radcliffe naît Anna Ward le 9 juillet 1764 à Holborn (Londres) dans une famille anglicane de petits commerçants (ses parents tiennent une mercerie-chemiserie). Elle épouse William Radcliffe en 1788 : il est diplômé d’Oxford, étudie le Droit mais se consacre à la littérature (et devient éditeur du journal The English Chronicle ; il encourage son épouse à faire de même et elle devient une des précurseurs de la littérature gothique.

1789 : The Castles of Athlin and Dunbayne (traduit par François Soulès : Les châteaux d’Athlin et de Dunbayne, Testu, 1797) ; 1790 : A Sicilian Romance (traduit par Mme Moylin-Fleury : Julia ou les souterrains du château de Mazzini, Forget, Paris 1797) ; 1791 : The Romance of the Forest (traduit par François Soulès : La forêt ou l’abbaye de Saint-Clair, Lecointe et Pougin, Paris, 1800 ; réédition poche : Les mystères de la forêt, revu par Pierre Arnaud, Gallimard, Folio classique n° 5328, 2011) ; 1794 : The Mysteries of Udolpho traduit par Victorine de Chastenay : Les Mystères d’Udolphe, Paris, 1797) ; 1795 : A Journey Made in the Summer of 1794 (traduit par Cantwell : Voyage en Hollande, 1799) ; 1797 : The Italian, or the Confessional of the Black Penitents (traduit par A. Torelet : L’Italien ou le Confessionnal des pénitents noirs, Paris, 1797) ; 1802 : Gaston de Blondeville, publié posthume en 1826 (traduit par Defauconpret : Gaston de Blondeville, Paris, 1826). Elle influence des auteurs britanniques (Jane Austen, Walter Scott, Mary Wollstonecraft), français (Honoré de Balzac, Paul Féval) et russes (Fiodor Dostoïevski, Ivan Tourgueniev).

Une lecture pour les challenges British Mysteries #3 (bien que l’auteur soit français), Cette année, je (re)lis des classiques (1875), Challenge de l’épouvante, Challenge de l’été 2018, Challenge Chaud Cacao (la session 2 est consacrée aux auteurs francophones), Jeunesse Young Adult #7 (avec le nouveau titre…), Littérature de l’imaginaire et S4F3 #4.