Outre-Mère de Dominique Costermans

Outre-Mère de Dominique Costermans.

Luce Wilquin, collection Sméraldine, février 2017, 176 pages, 17 €, ISBN 978-2-88253-529-0.

Genres : premier roman, littérature belge.

Dominique Costermans naît le 9 septembre 1962 à Bruxelles en Belgique. Elle est nouvelliste (Luce Wilquin, Quadrature), essayiste (Luc Pire, Eranthis) et a reçu plusieurs prix littéraires dont le Prix Annie Ernaux en 2006 ; elle est aussi photographe et a été plusieurs fois exposée (en Belgique). Outre-Mère est son premier roman. Plus d’infos sur https://www.dominiquecostermans.be/.

« Lucie sait que, dans cette famille, il y a des questions à ne pas poser et des sujets à ne pas aborder. Mais c’est la première fois qu’elle en prend conscience. » (p. 13). Qui est cette Hélène Morgenstern qui a reçu Jésus dans son cœur en mai 1946 et dont sa mère (qui porte le même prénom) dit que c’était une amie de classe ? Lucie est née à Bruxelles en 1962. En mai 1969, elle va faire sa communion. « À vingt ans, sa route croise celle de Georges, un veuf rentré d’Afrique, de vingt ans son aîné. Elle était mineure, il l’a enlevée, ils se sont mariés. Je suis arrivée. » (p. 19).

À force d’opiniâtreté Lucie découvre qui est sa mère : Hélène Morgenstern, née en 1939, est la fille de Charles Morgenstern, condamné pour traîtrise contre la Belgique et les Alliés en 1946 ! Un passé douloureux qu’Hélène a totalement rejeté car elle a été placée enfant dans une institution catholique puis a été adoptée à l’âge de 6 ans par Inès et Henri. Et une recherche douloureuse également pour Lucie et le reste de la famille (elle passe « outre-mère », par-dessus l’avis négatif de sa mère), trente ans de recherches, de découvertes, de (re)trouvailles, d’horreur mais aussi de bonheur ! « Je l’écris pour Hélène. Je l’écris contre son gré. J’écris aussi cette histoire pour mes enfants. Je l’écris pour mettre à plat, comprendre, reconstituer, mettre de l’ordre. Pour transmettre. Dans les caves de cette histoire dont personne ne m’a donné les clés, j’ai trouvé des cadavres et des monstres ; quelques trésors, aussi. J’ai trié, rangé, empaqueté, nettoyé les toiles d’araignée et chassé la poussière. Ça m’a pris des années. Et maintenant, je suis assise sur mes caisses et je ne sais pas par où commencer. » (p. 19-20).

Que faut-il faire ? Se taire pour ne pas déranger les morts et les susceptibilités ou chercher et parler (ou écrire) et parfois faire du mal ? Dans ce cas, la famille peut connaître la vérité, l’origine du mal-être et peut faire un travail sur soi. Un « procédé qui a muselé toute une génération après la guerre, celle des rescapés, celle des revenus-de-l’enfer, celle des enfants cachés, celle des survivants. De tous ceux qui tentaient de raconter leur épouvantable histoire et qu’on a fait taire d’un « Tu n’as pas à te plaindre ; au moins, toi, tu es vivant ». Ils avaient survécu, leur souffrance était inaudible : on les priva de parole. Ou ils se résignèrent d’eux-même au silence. » (p. 26). Certains ont « reproché » à leurs parents et grands-parents de ne pas avoir parlé, de leur avoir caché tout ce lourd passé, ils ont fait des recherches et ont partagé ce qu’ils avaient découvert (je pense par exemple à l’excellent – et terrible – Maus d’Art Spiegelman, entre autres) ; certains ont témoigné, peut, trop peu et difficilement c’est sûr, mais ils ont laissé une trace, des dessins, des peintures, des poèmes, des récits, quelques photos même. Mais c’est vrai que beaucoup, la plus grande majorité, n’ont pas parlé… Les en a-t-on empêché ? Ce sont-ils murés dans leur silence et dans leur souffrance ? Que la vie a dû être difficile pour eux ! Et aussi pour leur famille qui peut-être se posait des questions, sentait une souffrance incompréhensible, un non-dit, un secret, un tabou…

« Je ne savais pas à quoi m’attendre. Je n’étais pas préparée au pire. Je n’ai pas été déçue. » (p. 63). Après « déçue, j’aurais mis un point d’exclamation (je suis extravertie), l’auteur mais un point, pudiquement. Et vous comprenez sa démarche, tout en retenue, en sagesse, avec respect pour les membres de la famille qu’elle découvre. « Pendant des années, j’ai accumulé les questions, les traces, les signes et les preuves. J’ai fréquenté les administrations, les archives, les palais de justice. J’ai envoyé des requêtes, interrogé des fichiers, rencontré des témoins. Pendant des années, j’ai pris des notes. Le temps est venu de rassembler les fragments de cette histoire et de les articuler en un récit éclairant. […] j’écris. Ce travail m’est pénible. » (p. 93).

Un travail de titan, et parfois l’horreur au détour d’un chemin… « Avec le temps et la confiance qui s’installe, nous parvenons à dire que si avoir échappé à la Shoah est parfois une histoire de courage et de bravoure inouïe, c’est parfois aussi une affaire de hasard et d’opportunité. Voire d’opportunisme. De lâcheté. Ou de trahison. » (p. 100). Eh oui, le passé n’est pas toujours celui que l’on croit, on le sait tout le monde n’a pas été Résistant, tout le monde n’a pas été intègre, certains ont préféré montrer leur plus bas instincts… Et ont légué sans le savoir leur malaise et leur mal-être à leurs descendants.

Alors Outre-Mère est un roman difficile, oui, et j’ai vu que plusieurs lecteurs l’avaient carrément arrêté, je ne connais pas leur(s) raison(s), peut-être qu’ils étaient déroutés, perturbés, horrifiés ou qu’ils ont trouvé le style pas assez littéraire (le seul petit défaut de ce roman)… Mais, pour moi, c’est un coup de cœur, un roman familial éprouvant mais sûrement nécessaire avant que tout ceci ne disparaisse des mémoires… Un « beau » roman sur la filiation, la transmission, la mémoire, la délivrance et la résilience. Nous voulons tous savoir d’où nous venons (et où nous allons) pour finalement savoir qui nous sommes, malgré le malaise et la souffrance que cela engendre souvent. Alors fallait-il écrire ce roman ? « Faut-il écrire cette histoire ? Lucie est saisie par le découragement. » (p. 161). Je dis oui ! Sans hésitation. Et lisez-le, vous en sortirez différents ! Plus forts ?

Je remercie Annie qui fait circuler son exemplaire et Natacha qui me l’a envoyé dans le cadre des 68 premières fois 2017. Je le mets dans les challenges Défi Premier roman 2017, Rentrée littéraire janvier 2017 et Voisins Voisines 2017 (Belgique).

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La sonate oubliée de Christiana Moreau

La sonate oubliée de Christiana Moreau.

Préludes, janvier 2017, 255 pages, 15,60 €, ISBN 978-2-25310-781-1.

Genres : littérature belge, premier roman, roman historique.

Christiana Moreau est peintre, sculptrice en terre cuite et La sonate oubliée est son premier roman. Plus d’infos sur son blog, Journal d’atelier, et sur son site d’artiste.

D’un côté, notre époque avec Lionella Petrella, une adolescente belge qui vit à Seraing. « Mon professeur de violoncelle m’a inscrite au concours Arpèges… Un concours prestigieux qui s’adresse aux meilleurs étudiants, avec un jury très exigeant, des musiciens de haut niveau… » (p. 15). « Je ne veux pas d’un morceau que tout le monde joue, c’est du réchauffé, c’est banal ! » (p. 25).

Sur une brocante, Kevin son meilleur (et seul) ami, trouve un coffret en métal avec un cahier, une partition musicale « sonata per violoncello » et une « médaille en cuivre ou en bronze à forme bizarre, ou plutôt une demi-médaille, comme si quelqu’un s’était amusé à la scier. » (p. 28) et achète le tout pour… 5 € ! « On dirait du Vivaldi… Une sonate de Vivaldi que je ne connais pas… Il faut que je déchiffre, que je travaille. Je pourrais jouer peut-être jouer cette sonate pour le concours ! Je suis sûre que je serais la seule à l’interpréter ! » (p. 33).

De l’autre côté, Venise au XVIIIe siècle avec le journal d’Ada, née le 5 décembre 1705 et abandonnée à la Pietà. « Au commencement du monde, le silence. Puis vient l’harmonie, source de la musique. » (p. 39). En 1723, Ada est l’élève de Vivaldi, surnommé le prêtre roux, qui lui commande un violoncelle chez son luthier, Matteo Goffriller. « On me remit un violoncelle si précieux, si cher que j’osais à peine le toucher. » (p. 41). Lors d’une rare sortie de la Pietà, Ada rencontre le comte Charles Sétil de Fays, un jeune Liégeois, tombé sous son charme musical, et s’éprend de lui.

Avec Lionella, le langage est moderne, actuel alors qu’avec Ada, le langage est plus soigné pour correspondre à son époque. Ce n’est pas un tour de force mais c’est à signaler car le roman est bien construit et joliment mené !

« Elles étaient unies par une passion commune. » (p. 50). La passion de la musique, du violoncelle, l’âme de la musique, du violoncelle. Mais, au XVIIIe siècle, les filles n’ont pas le droit de jouer et de chanter en public, elles sont donc « dissimulées derrière une grille de fer » (p. 61).

Kevin est différent : élevé par une mère ouvrière, un frère aîné fainéant et violent, il aime la musique classique et l’Art.

Ce roman est à la fois un roman (historique) contemporain avec le passé ouvrier de Seraing, ville extrêmement polluée (ainsi que la Meuse qui la traverse) par la sidérurgie, les produits chimiques, les métaux lourds, les pesticides… En plus il y a une centrale nucléaire ! Christiana Moreaux connaît bien cette ville puisqu’elle y est née, qu’elle y a grandit et qu’elle y vit.

Et un roman historique car le lecteur apprend énormément de choses non seulement sur la musique et le violoncelle mais aussi sur Venise, son Carnaval (qui durait plusieurs mois), les masques, les chansons des bâteliers…

Quelques extraits

« Qui étais-je pour prétendre à la composition ? A-t-on jamais vu une pauvre orpheline se monter la tête avec autant de suffisance ? Quelle vanité s’était emparée de moi, petite chose insignifiante à la charge de la charité de la république de Venise ? » (p. 127).

« Personne ne se souviendra que je suis passée sur cette terre comme un souffle de vent léger. Mon histoire, consignée dans ces pages, est tout ce qui restera de moi. » (p. 165).

« Cette histoire vieille de presque trois cents ans lui chavirait le cœur. C’était comme si une amie intime se perdait dans le chagrin, et qu’elle ne pouvait rien pour elle. » (p. 185).

« C’est pour mes grands-parents que cela fut sûrement le plus difficile ; quitter le soleil de leur Italie natale pour s’enfermer dans la morosité de ce quartier d’émigrés dont les notables belges ne voulaient plus… » (p. 208).

J’ai reçu ce beau roman dans le cadre des 68 premières fois 2017 et je remercie Nelly B. de me l’avoir envoyé. Il entre aussi dans les challenges Défi Premier roman 2017, Un genre par mois 2017 (en mars, c’est historique), Voisins Voisines 2017 (Belgique) et Rentrée littéraire janvier 2017 de MicMélo.

Interview de Jean-Marc Ceci

monsieurorigamiMon coup de cœur de l’année 2016, c’est Monsieur Origami de Jean-Marc Ceci, un (premier) roman… parfait ! Si, si, je vous assure ! J’ai alors eu l’idée de contacter l’auteur pour lui demander s’il m’accorderait une interview sur le blog et… tadam, quelle joie, quel honneur ! J’espère que pour terminer l’année, ça vous fait plaisir. Nota : au début, je n’avais pas numéroté mes questions mais le document est long c’est pourquoi j’ai choisi de les numéroter et j’ai mis les réponses de Jean-Marc Ceci en couleur.

Jean-Marc Ceci, bonjour et merci d’avoir accepté de répondre à cette petite interview pour mon blog !

1. Monsieur Origami est mon roman coup de cœur 2016 (quelle finesse et quelle profondeur dans ce roman qui paraît pourtant simple !) et je sais que de nombreux blogolecteurs l’ont aussi beaucoup apprécié ; quel(s) effet(s) cela vous fait ?

Bonjour PatiVore.

Je vous remercie pour vos gentils mots.

Je suis très touché par ce qui m’arrive, j’en mesure l’importance et le côté extraordinaire.

Je suis en train de vivre la consécration d’une intention que j’ai depuis mon adolescence. J’y ai pensé en secret chaque jour et chaque nuit pendant plus de vingt ans. Je ne l’avais jamais révélée jusqu’à l’envoi de mon manuscrit. Monsieur Origami est le premier que j’envoie à un éditeur : j’ai estimé que le temps était venu.

2. Vous reliez dans ce roman plusieurs choses qui me touchent : un Japonais (j’ai vécu au Japon et c’est un pays qui me fascine), la Toscane (j’adore l’Italie, c’est pour moi le pays du romantisme), la chatte Ima (j’adore les chats) et le temps (source perpétuelle d’interrogation). Voici mes questions :

2-a. J’ai trouvé que vous connaissiez bien le Japon et ses traditions (washi, origami, thé, arts martiaux…) ; avez-vous été au Japon ou avez-vous écrit ce roman « à l’aveugle », au feeling ?

Ma passion pour le Japon remonte à mon enfance. Je ne peux pas expliquer pourquoi. C’est en moi. J’ai toujours été fasciné par la construction de la mentalité, de son for intérieur, la recherche de la sagesse, la spiritualité silencieuse qui entoure les gestes du quotidien. J’ai toujours voulu chercher à cultiver cet état d’esprit en moi.

Adolescent, j’ai pratiqué les arts martiaux avec un homme extraordinaire qui a beaucoup compté pour moi. J’ai eu beaucoup de chance de le rencontrer. Je peux dire que pas un jour ne se passe sans que je ne pense à lui encore aujourd’hui. La pratique du karaté, puis de l’aïkido, m’a nourri et est restée en moi.

Les phrases m’ont en partie été inspirées de l’efficacité des gestes courts et précis des arts martiaux.

2-b. Vous avez la double nationalité, italienne et belge : quelle(s) relation(s) avez-vous avec votre patrie d’origine ?

Je suis fier d’être belge et je suis fier d’être italien. Il y a en moi un peu des deux cultures. J’ai encore de la famille en Italie avec qui je garde contact.

Je suis issu de l’immigration. Mes grands-pères ont émigré en Belgique et ont travaillé dans les mines. Je ne les ai malheureusement pas connus. La Belgique est le pays d’accueil de toute ma famille et m’a offert la nationalité belge lorsque j’étais adolescent. Ma double nationalité reflète à la fois mes origines et mon présent.

2-c. Aimez-vous les chats ? En avez-vous ? Si oui, vous ont-ils inspiré pour le travail de réflexion et d’écriture ?

Le chat – et les félins en général – est l’animal auquel je me suis toujours identifié. Adolescent, j’ai été scout et j’y ai reçu le totem de Lionceau. On ne choisit pas son totem, je l’ai donc reçu avec joie.

La présence de la chatte Ima était nécessaire dans l’histoire. Je la voulais discrète, mais présente, comme le sont les chats. Je suis d’autant plus content d’avoir ajouté ce personnage qu’il est l’évocation personnelle de ma propre chatte, l’animal de compagnie de mon enfance. Je l’aimais beaucoup.

Dans le roman, la chatte apparaît pour équilibrer l’histoire. Elle s’approche des êtres auprès desquels elle entend obtenir quelque chose, elle s’en éloigne lorsqu’elle est repue des êtres, elle vit en paix, elle rappelle Kurogiku au calme. C’est sans doute le seul personnage qui a tout compris : il se fait dorloter et il dort – et lorsqu’il dort, il ronronne. C’est à peu près tout.

2-d. Quant au temps (quel beau projet de le déplier !), avez-vous cette notion plus cyclique que linéaire qu’ont les Bouddhistes ?

Je vois le temps comme l’espace. Ni le temps ni l’espace ne sont linéaires. Ils occupent tout. Mais nous, humains, ne pouvons faire les choses qu’en séquences, nous sommes ainsi faits. Nous nous déplaçons sur une ligne : même si nous savons que l’espace est infini, nous ne pouvons en occuper qu’un seul point à la fois. Il en va de même du temps, je pense. Il est déjà parti, il n’est pas encore advenu, et tout cela en même temps. Mais nous, humains, ne pouvons nous positionner qu’en un seul point à la fois qui s’appelle le présent. Nous sommes en ce lieu, mais nous savons qu’il existe d’autres lieux où nous ne sommes pas. Je dirais également que nous sommes en ce moment, mais nous savons qu’il existe d’autres moments où nous ne sommes pas. Mais ils sont là.

3. En lisant Monsieur Origami, j’ai ressenti des similitudes avec les écrits de Cédric Villani en particulier dans le style (épuré) et le choix des mots (précis) comme si, malgré toute la poésie de ce roman (qui ressemble à un haïku géant !), vous l’aviez rédigé en scientifique, de façon mathématique : était-ce calculé ? (sans jeu de mot !).

Dans ce ton « mathématique » ou « scientifique », comme vous dites, j’y vois le ton coupé et sec d’un geste d’art martial, comme je le disais plus haut. Dans un coup, une position, un kata, il y a une esthétique compatible à leur efficacité, qui leur est nécessaire même.

Ce ton n’était pas calculé car, à partir du jour où j’ai eu l’idée de ce roman, il m’a fallu deux ans avant de le trouver. J’avais en tête la relation difficile et emplie de non-dits entre les deux personnages – Kurogiku et Casparo – mais je ne trouvais pas le ton qui traduisait ce que je ressentais de l’intérieur. Alors j’ai mis cette histoire de côté tout en la surveillant du coin de l’œil. Un jour, deux ans plus tard, j’ai senti le ton qui me semblait devoir être utilisé. À ce moment, j’ai écrit très vite, dans un sentiment d’urgence, de peur de perdre la petite musique. J’ai essayé de mettre sur papier les mots comme les notes de musique du ton que je voulais donner à l’ensemble.

J’ai coupé avec une paire de ciseaux dans la tête tous les mots qui faisaient trop de bruit. J’ai essayé de faire paraître les émotions qui traversent les personnages et les vérités de l’histoire au moyen de la combinaison des éléments factuels. Je voulais laisser le lecteur induire et reconstruire lui-même ce qui était en train de se passer.

4. À une personne qui me disait « Je n’ai pas le temps de lire », j’ai répondu « Lis-le et tu verras que tu auras le temps de prendre le temps ! » et effectivement, elle a lu Monsieur Origami et l’a énormément apprécié. Que représente pour vous le temps ? Le « manque » de temps ? Pensez-vous qu’il prend trop de place dans nos vies ?

Je reprends les similitudes entre le temps et l’espace.

De quoi est-on disposé à se débarrasser par manque de place chez soi ? Quel sacrifice est-on prêt à faire si ce sacrifice sert à la création d’un espace nécessaire à une réalisation qui nous tient plus à cœur encore ?

J’utilise ce même état d’esprit pour le temps. Plus que « prendre » le temps, je pense qu’il est question de « reprendre » le temps à ce qui nous le vole, ou prendre « son » temps.

Il pleut, il neige, il fait froid, cela n’arrête pas le coureur à pied ou cycliste. Car ce qu’ils font n’est pas courir ou pédaler. Courir ou pédaler n’est que le moyen d’atteindre un objectif. Ils le font pour une raison (se détendre, oublier, se dépasser, se prouver). Les conditions ne sont jamais idéales. La vraie question pour moi est la suivante : le temps étant ce qu’il est, comment est- ce que je décide de m’y adapter et d’avancer, malgré tout.

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Source : Facebook de Jean-Marc Ceci

5. En parlant de temps, vous êtes un jeune auteur proche de la quarantaine : écrire vous est-il venu comme ça « sur le tard » ou écrivez-vous pour vous depuis plus longtemps ?

J’écrivais pour moi depuis longtemps, caché. Comme une activité interdite ou inavouable, mais surtout parce que le résultat était médiocre, et ne méritait rien d’autre que de rester caché. Il m’était donc inutile d’en parler. Je savais qu’un jour il me faudrait bien sortir de cette sorte d’impasse qui consistait à cacher ce qui, dans la vie, me tenait à cœur. Cela a pris du temps pour que je me décide à m’ouvrir et assumer les conséquences, qu’elles soient heureuses ou douloureuses. Entre-temps j’ai vécu d’autres expériences qui m’ont nourri aussi. C’est ainsi. Monsieur Origami est le premier que j’envoie à un éditeur : j’ai estimé que j’étais enfin prêt, que le temps était venu. Alors je l’ai envoyé. Cela faisait 10 ans que je savais la personne à qui je voulais l’envoyer : Guy Goffette. Je ne le connaissais pas du tout, mais sa plume me touche au plus profond. C’est à lui que j’ai envoyé mon manuscrit. Aujourd’hui il est mon éditeur, et j’en éprouve une grande fierté. C’est une chance extraordinaire.

6. Après la lecture de Monsieur Origami, un ami a dit qu’il le pensait trop bien écrit, trop scientifique, que ça frisait l’imposture (sic) ; que voudriez-vous lui répondre ?

Je n’ai pas vraiment de réponse car je ne vois pas vraiment de question, mais plutôt une opinion. Je suis qui je suis et j’ai écrit ce que j’ai écrit, c’est tout ce que je peux dire.

7. J’espère que vous accepterez de partager avec mes lecteurs et moi quelques infos :

7-a. Quels écrivains appréciez-vous et conseilleriez-vous ?

J’aime Alessandro Baricco, Guy Goffette, JMG Le Clézio, Italo Calvino, Stefano Benni, Charles Dickens, Luigi Pirandello, Antoine de Saint-Exupéry, Daniel Pennac, Jacqueline Harpman, Maurice Maeterlinck, Sylvie Germain, John Steinbeck, John Kennedy Toole, Nietzsche… Je me nourris d’histoires et de styles très divers. Si j’étais nutritionniste, je dirais qu’il est bon d’avoir une alimentation littéraire variée. Je ne conseille rien d’autre que cela.

7-b. Que lisez-vous en ce moment ?

De l’inconvénient d’être né, de Cioran. Ensuite, je commence Les Luminaires, d’Eleanor Catton.

7-c. Un livre qui vous est récemment tombé des mains ?

Le dernier qui m’est vraiment tombé des mains est Guerre et Paix, je pense. C’était il y a très longtemps. Le moment était mal venu, car je l’avais emporté lors de mon voyage de noces ! Je n’avais donc pas la tête à ça. Depuis, cela ne m’arrive quasiment jamais. J’attends d’être prêt avant de lire un roman. Si j’évoque et me souviens de Guerre et Paix, c’est que le souvenir m’a marqué. Je sais que je le lirai. Cela prendra peut-être un an ou vingt.

7-d. Un artiste musical que vous appréciez ?

Chopin, Bach, Vivaldi, Mozart.

7-e. Un artiste (peinture, dessin…) que vous appréciez ?

Léonard de Vinci, Dali, Jérôme Bosch, Miro, les peintres flamands.

7-f. Vos coups de cœur 2016 ?

J’ai toujours été en retard de plusieurs années dans mes lectures, alors je répondrai à cette question dans quelques années.

Cette année, j’ai découvert et dévoré Cioran avec Syllogismes de l’amertume.

8. Autre chose que vous souhaiteriez ajouter ?

Je vous remercie pour vos questions.

À dix-huit ans, je suis tombé par hasard sur les 10 conseils d’Hemingway aux écrivains. J’aime bien les relire, de temps en temps. Les voici :

Soyez amoureux.

Crevez-vous à écrire.

Fréquentez les écrivains du « Bâtiment ».

Ne perdez pas votre temps.

Écoutez la musique.

Regardez la peinture.

Lisez sans cesse.

Ne cherchez pas à vous expliquer.

Écoutez votre bon plaisir.

Taisez-vous.

9. Et la dernière question : un deuxième roman en projet ? (j’espère que oui !).

Oui.

[Excellente nouvelle ! Mais zut ! J’aurais dû demander s’il lui était possible de donner un thème, un topo, un titre, une date de parution… Tant pis, il faudra patienter !]

Jean-Marc Ceci, encore merci d’avoir pris le temps de répondre à mes questions et surtout merci pour ce magnifique Monsieur Origami !

Merci à vous, PatiVore. Cela m’a fait plaisir.

Quel bonheur, cette interview ! Les réponses de Jean-Marc Ceci sont simples mais argumentées. Même sa réponse à la question 6 quand on pense au conseil de Hemingway : « Ne cherchez pas à vous expliquer ». Et quand je parle de simplicité, ce n’est pas péjoratif, c’est en fait dans les sens de sans fioritures et de façon sincère et généreuse. Ses réponses m’ont enrichie, touchée, émue, j’ai vraiment hâte de lire le deuxième roman ! Mais en attendant, mon dernier conseil de l’année, c’est : lisez Monsieur Origami, ce roman est magnifique, profond, émouvant, je ne taris pas d’éloges mais je ne veux pas en faire trop et que vous vous détourniez…  Et puis, vous pouvez bien sûr aussi piocher dans la belle liste d’auteurs qu’il aime lire. Vous pouvez suivre Jean-Marc Ceci sur FB.

Sur ce, passez de bonnes fêtes de fin d’année et je vous dis à l’année prochaine, c’est-à-dire à demain !

Monsieur Origami de Jean-Marc Ceci

monsieurorigamiMonsieur Origami de Jean-Marc Ceci.

Gallimard, collection Blanche, août 2016, 159 pages, 15 €, ISBN 978-2-07019-772-9.

Jean-Marc Ceci naît en 1977 en Belgique. Il est fasciné par le Japon et ses traditions (origami, calligraphie, thé, arts martiaux…). Monsieur Origami est son premier roman.

« Maître Kurogiku est assis. Depuis un peu plus d’une heure maintenant. En position zazen. […] À ses pieds, la chatte Ima ronronne. » (p. 15). Voici comment commence ce roman atypique. À 20 ans, Maître Kurogiku quitte le Japon et part pour la Toscane en Italie. Il s’installe avec ses trois pousses de kôzo (mûrier à papier) dans une maison en ruine où il vit encore 40 ans après. Maître Kurogiku fabrique en fait du papier. « Pas n’importe lequel. L’un des papiers les plus beaux et les plus résistants du monde. Le washi. » (p. 33). Un jour, un jeune homme, Casparo, arrive dans la région et les villageois lui disent d’aller chez Monsieur Origami. À défaut de connaître son nom, « C’est comme cela que tout le monde l’appelle. » (p. 41).

68premièresfois2016Monsieur Origami est un roman d’une grande beauté, d’une grande pureté. Posez-vous, lisez-le tranquillement avec un thé vert japonais, vous allez entendre le silence. Cette lecture est comme un conte philosophique et poétique, une émouvante rencontre entre deux magnifiques personnages, trois finalement, rythmée par les pliages et les dépliages du papier et du temps. D’ailleurs, j’ai été conquise par le parallèle entre origami et temps : « Dépliez votre montre. Dépliez la ligne du temps. » (p. 103).

rentreelitteraire2016Coup de cœur de cette rentrée d’automne car j’ai énormément apprécié ce roman fin et élégant qui montre avec délicatesse comment « Toute beauté a sa part d’ombre. » (p. 141).

Deux extraits pour vous plonger dans Monsieur Origami :

DefiPremierRoman2016« Les règles de l’origami sont simples. Comme souvent, la simplicité de ces règles rend l’exercice de l’art plus compliqué. » (p. 57, Maître Kurogiku).

FeelGood1« Je cherche à concevoir le mécanisme d’une montre qui contiendrait en elle toutes les complications connues et inconnues. Je veux… je voudrais construire la montre qui puisse contenir toutes les mesures du temps. » (p. 76, Casparo).

Une lecture pour les 68 premières fois 2016 que je mets dans les challenges 1 % rentrée littéraire 2016, Défi premier roman 2016 et Feel good.

PS du 31 décembre 2016 : mon interview de Jean-Marc Ceci 🙂

En coup de vent… /23

ExploitsQuickFlupke1Dernier jour du mois d’avril et je me rends compte que je n’ai pas honoré certains challenges… Pour ma défense, j’étais alitée – à cause de mon dos – pendant une grosse partie du mois et je n’arrivais pas bien à me concentrer pour lire ou faire quoi que ce soit… Mais j’ai un peu lu quand même ! Alors rapidement :

Pour le mois belge, j’ai lu Les exploits de Quick & Flupke (ça se prononce comment exactement ?) de Hergé, une intégrale parue chez Casterman en novembre 2007 dans une édition en noir en blanc (deux recueils de 120 pages et 144 pages). ExploitsQuickFlupke2Quick et Flupke sont des garnements pas méchants qui veulent bien faire (la plupart du temps) mais ils n’ont pas de chance et… ils sont quand même un peu bêtes ! Mes « exploits » préférés sont Politesse pages 80-81 du premier recueil et L’oiseau rare page 57 du deuxième recueil. Hergé apparaît de temps en temps et il y a de nombreux clins d’œil : j’en ai sûrement raté mais j’ai aperçu l’album Tintin en Amérique, ainsi qu’un chien qui ressemble à Milou et des policiers qui ressemblent aux Dupondt. C’est amusant mais c’est vraiment d’une autre époque ! Imaginez : les gags de ces deux recueils étaient publiés dans le journal Le Petit Vingtième entre 1930 et 1935.

DesertsAmourRimbaudPour le challenge Classiques, j’ai relu des poèmes de Rimbaud (1854-1891) et je voudrais simplement attirer votre attention sur les poèmes en prose comme Les déserts de l’amour (fragments) dans lesquels le poète se souvient de son enfance et de son besoin d’amour. Et puis il y a aussi ce court poème en prose, Ouvriers, dans lequel l’auteur raconte avec simplicité l’histoire d’un couple qui ne gagne pas bien sa vie et qui veut quitter son pays en quête d’un monde meilleur : toujours d’actualité, n’est-ce pas ?

OhLaVacheDuchovnyPour le challenge Un genre par mois, le genre choisi par Iluze pour avril est fantasy ou aventure et j’ai lu Oh la vache ! de David Duchovny paru aux éditions Grasset en janvier 2016. Une aventure amusante – mais qui fait réfléchir – avec des jeux de mots, des animaux, un poil de religion et de fantastique ! Ma note de lecture sera en ligne tout bientôt, d’accord ?Bougie1an

Voilà, je vous souhaite un bon weekend et demain le blog fêtera sa première année !

Les secrets des chefs-d’œuvre de la BD d’humour

BeauxArtsBDHumourBeaux Arts hors-série Les secrets des chefs-d’œuvre de la BD d’humour. Décembre 2015, 156 pages, 7,90 €, EAN 9791020402271.

De Zig et Puce en 1925 (Alain Saint-Ogan) à Silex and the City en 2009 (Jul) en passant par les incontournables Lucky Luke (René Goscinny et Morris), Gil Jourdan (Maurice Tillieux), Gaston Lagaffe (André Franquin), Astérix (René Goscinny et Albert Uderzo), Rubrique-à-brac (Marcel Gotlib), Les Frustrés (Claire Brétécher, la seule femme), Jack Palmer (René Pétillon) et Jérôme Moucherot (François Boucq).

Quelques secrets ? Des héros et une mascotte (Zig et Puce), puiser dans la BD américaine (Lucky Luke), soigner les seconds rôles, les décors et s’inspirer du cinéma populaire (Gil Jourdan), s’inspirer de la vie réelle et/ou de l’actualité (Gaston Lagaffe, Les Frustrés, Jack Palmer), des scènes d’action et des clins d’œil artistiques (Astérix), parodier (Rubrique-à-brac), des histoires profondes et des délires visuels (Jérôme Moucherot), des calembours (Silex and the City), etc.

Un beau hors-série pour tous les « Belgo-Français » (lire l’édito de Vincent Bernière p. 3) qui aiment la bande dessinée et qui veulent découvrir plus en détails ces dix séries cultes (90 ans de BD d’humour quand même !) et cinq histoires complètes (Lucky Luke, Gil Jourdan, Jack Palmer, Jérôme Moucherot et Silex and the City).

Le château des chiens perdus de Gudule

En hommage à Gudule (1945-2015) [mon coup de blues].

ChateauChiensPerdusLe château des chiens perdus de Gudule.

Le Livre de Poche Jeunesse [lien], collection Fantastique, octobre 2003, 92 pages, entre 1,24 € (occasion) et 4,49 € (numérique), ISBN 978-2-01322-208-2. Originellement paru aux éditions Hachette Jeunesse en 1996, ce roman a été également réédité en septembre 2010.

Genres : littérature jeunesse, fantastique.

Gudule, comme je le disais hier, est une auteur belge née le 1er août 1945, à Ixelles (commune de Bruxelles). D’abord journaliste, elle devient romancière et nouvelliste. Elle écrit, pour la jeunesse et pour les adultes, des histoires plutôt fantastiques, étranges, et traitant de nombreux thèmes (enfance, traumatismes, misère, racisme, maladie, folie…).

Comme j’ai déjà lu quelques titres de Gudule et que je voulais, pour cet hommage, en lire un autre qui soit rapide (court), j’ai choisi Le château des chiens perdus.

Mickette est mécontente : son père a une copine, Laurence. Et elle s’ennuie : pas de vacances à la mer cet été car Laurence les a invités pour un mois dans sa maison à la campagne. Un trou perdu… Mais, au petit musée du village, Mickette voit le tableau de la comtesse de Paniépiano – un monstre ? un fantôme ? – entourée de ses molosses. Le lendemain, elle se rend au château alors que le gardien du musée lui a dit de ne jamais s’en approcher. « L’endroit est si lugubre qu’en dressant l’oreille elle croirait presque entendre les chiens de la légende aboyer dans le lointain. » (p. 30). Elle rencontre un garçon dont le chien, Fripouille, a disparu… comme tous les chiens du village ! Est-ce le fantôme de la comtesse qui enlève les chiens qu’on entend aboyer la nuit ?

J’imagine très bien les jeunes lecteurs frissonner durant leur lecture ! Le récit est linéaire mais bien amené, l’histoire est simple mais intrigante avec un suspense grandissant et le lecteur a lui aussi l’envie d’entrer dans ce château hanté pour y découvrir ce qu’il s’y passe. Au-delà de cette aventure fantastique, Gudule aborde plusieurs thèmes qui pourront toucher les petits comme les grands : la relation d’une fillette qui vit seule avec son père, l’irruption d’une autre femme dans la vie d’un père célibataire (ou divorcé ou veuf), le problème des vacances loin de ses copains et de ses habitudes, la découverte de la vie à la campagne, la croyance en un monde surnaturel (ici, fantômes), la volonté de protéger les plus faibles/fragiles (ici, le petit garçon qui pleure son chien), le courage d’y aller et de faire une belle action, l’amitié/l’affection entre un enfant (ou un adulte) et son animal (ici, le chien). Gudule réussit ainsi à écrire une histoire fantastique, sociale et profondément humaine, le tout avec humour.

Il est possible de retrouver Mickette dans d’autres aventures : Aie peur et tais-toi !, La boutique maléfique, Danger camping maudit, Dans les griffes du Papagarou, L’école qui n’existait pas, Les tags attaquent ! (réédités pour la plupart en janvier 2006).

Voilà, c’était mon hommage à Gudule ; paix à son âme et une pensée pour ses proches.