Quatre mangas parus chez Pika

Durant ces semaines, des éditeurs de mangas ont proposé l’opération journalière Reste chez toi avec un manga : merci beaucoup à eux. Après le billet, il y a deux semaines, Trois mangas shôjo parus chez Akata, voici les mangas que j’ai lus grâce à Pika (l’opération a duré une semaine de plus sur le site de Pika, merci à cet éditeur).

Ces mangas sont tous pour La BD de la semaine et les challenges BD, Jeunesse et Young Adult #9 et Un mois au Japon.

Les brigades immunitaires 1 d’Akane Shimizu.

Pika, juin 2017, 176 pages, 6-95 €, ISBN 978-2-81163-316-5. はたらく細胞 Hataraku saibô (2015, Kôdansha) est traduit du japonais par Sylvain Chollet.

Genres : manga, shônen.

Akane Shimizu 清水茜 naît le 28 janvier 1994 à Tôkyô. Son autre série : Cells at work.

AE3803 est une hématie (une globule rouge), elle doit livrer de l’oxygène aux poumons mais, suite à l’attaque d’une bactérie pneumocoque, elle est déboussolée et se perd. Elle rencontre 1146, un leucocyte (globule blanc) chargé de retrouver cette bactérie et de la détruire. Dans les épisodes suivants, l’allergie au pollen de cyprès, le virus de la grippe, l’éraflure.

Vous l’avez sûrement compris, nous sommes dans le corps humain avec tout ce qu’il contient (ici sous forme humaine, c’est assez amusant). Je n’avais jamais vu un manga de ce genre ! C’est surprenant, un vrai cours d’anatomie et pratiquement de médecine ! Je ne pense pas pouvoir retenir ce que j’ai appris mais c’est d’une violence tout ce qu’il se passe à l’intérieur, les agressions de bactéries, leur destruction… Lire ce manga avec le coronavirus en ce moment, ça fait bizarre mais il est super bien fait et a son brin d’humour.

Cette série est déclinée en manga shôjo (Hataraku saikin), en manga seinen (Hataraku saibô BLACK), en animés, en jeu vidéo et même en adaptation théâtrale.

Au Japon, 5 tomes parus (en France aussi) mais série encore en cours. À découvrir !

Love & lies 1 de Musawo.

Pika, novembre 2016, 192 pages, 6,95 €, ISBN 978-2-81163-085-0. 恋と嘘 Koi to uso (2015, Kôdansha) est traduit du japonais par Djamel Rabahi.

Genres : manga, shôjo.

Musawo Tsumugi 紬木 ムサヲ est mangaka. Pas d’infos supplémentaires…

Ce que je trouve intéressant dans ce shôjo, c’est que le narrateur soit un garçon plutôt qu’une fille (c’est donc pourquoi l’éditeur le classe en shônen) : Yukari Nejima, surnommé Neji. Il est amoureux de Misaki Takisaki depuis 5 ans. Sur un coup de tête, avec des copains de classe, ils décident de ne jamais se marier. Misaki qui était présente a mis aussi sa main. « Oups, désolée, les filles n’ont pas le droit de participer ? » (p. 9). Mais lorsqu’un citoyen reçoit l’avis gouvernemental, à l’âge de 16 ans, il n’a plus le droit de tomber amoureux et doit épouser la personne que le gouvernement a choisi ! C’est la Loi Yukari pour lutter contre la baisse de la natalité… Neji a pu donner rendez-vous à Misaki et ils s’avouent leur amour, quel beau cadeau d’anniversaire pour les 16 ans de Neji ! Mais il reçoit (forcément !) sa notification gouvernementale et il doit épouser une certaine Ririna Sanada ! Mais la première rencontre ne se passe pas très bien…

Le trio « amoureux » est différent des shôjos habituels (n’oublions pas que c’est un Japon de science-fiction) : Ririna n’est pas amoureuse de Yukari et Misaki est sensée s’incliner et ne plus aimer Yukari, et la réciproque. Mais… Qu’est-ce que l’amour, la passion ? Le lecteur saura peut-être dans les tomes suivants : la série est en cours au Japon avec déjà 9 tomes, c’est trop pour moi, je ne veux pas me lancer dans des séries longues.

Une série d’animation (de 12 épisodes en 2017 et 2 OAV en 2018) et un film (en 2017) ont adapté ce manga. Le site officiel de l’animé sur lequel vous pourrez voir la bande annonce.

To your Eternity 1 de Yoshitoki Ôima.

Pika, collection Shônen, avril 2017, 192 pages, 6,95 €, ISBN 978-2-81163-547-3. 不滅のあなたへ Fumetsu no anata e (Kodansha, 2017) est traduit du japonais par Thibaud Desbier.

Genres : manga, shônen, fantastique.

Yoshitoki Ôima 大今 良時naît le 15 mars 1989 à Ôgaki (préfecture de Gifu). De la même mangaka : A silent voice (sur la surdité) chez Ki-oon.

Un jour, une sphère arrive sur Terre ; au début, elle ne fait rien, elle est un caillou puis lorsqu’elle est recouverte de neige, un loup blessé s’approche d’elle ; elle devient alors le loup ; il guérit, il marche jusqu’à une maison où vit un jeune humain ; celui-ci connaît le loup, il est content de le revoir, il l’appelle Joan, il lui donne à manger et prend soin de lui. Depuis cinq ans, tout le monde est parti et l’adolescent vit seul dans la maison de sa grand-mère. Enfin, il n’est pas seul, il a Joan. « Joan… Je vais partir d’ici, moi aussi… J’ai envie de rencontrer des gens, de vivre des choses nouvelles… Je sais qu’il y aura des moments difficiles mais… Je veux découvrir le monde… Je t’emmène avec moi, bien sûr ! » (p. 31-32).

Mais blessé à la jambe, il doit rebrousser chemin. Lorsqu’il meurt, Joan devient le jeune homme et il reprend la route. « Il s’est mis à marcher vers le sud. À l’origine, c’était juste une sphère que j’avais lancée… Qui sous l’effet d’une stimulation se métamorphose : pierre, mousse, loup… Et maintenant, elle se déplace sous une apparence humaine… En quête d’une nouvelle stimulation… » (p. 83). Or, dans un village, une fillette, March, doit être sacrifiée au seigneur Oniguma pour la sécurité et la prospérité de tous. Mais March arrive à s’enfuir et rencontre le jeune homme loup. « Mais… où tu vas ? Je viens avec toi ! » (p. 131).

De très beaux dessins, surtout pour les paysages, une histoire intrigante, un superbe loup ! Cette sphère est-elle immortelle ? Que va-t-elle encore faire sur Terre ? J’aimerais lire la suite mais 12 tomes, série en cours au Japon, c’est long… Mais une adaptation animée est prévue pour octobre 2020.

En plus des challenges cités ci-dessus, ce manga entre dans les challenges Animaux du monde (loup et ours) et Littérature de l’imaginaire #8.

Waiting for spring 1 d’Anashin.

Pika, collection Cherry Blush, avril 2018, 200 pages, 6,95 €, ISBN 978-2-81165-528-0. 春待つ僕らHarumatsu bokura (Kodansha, 2014) est traduit du japonais par Isabelle Eloy.

Genres : manga, shôjo.

Anashin あなしん naît le 26 juin 1992 à Owase (préfecture de Mie). Cette mangaka ne fait que du shôjo.

Mitsuki Haruno est dans un lycée où elle ne connaît personne alors que les autres élèves de sa classe arrivent du même collège. Comme elle est effacée, c’est difficile pour elle de se faire des ami(e)s et les sorties se font sans elle… Mais pendant son temps libre, elle travaille au Words cafe. Et depuis que les quatre plus beaux garçons du lycée sont venus à ce café, sa vie a changé.

Un petit shôjo sans prétention mais agréable à lire. Série en 13 tomes, terminée au Japon, 11 tomes parus en France. C’est trop long pour moi, je n’ai plus la patience de lire des séries si longues (entre 3 et 5 tomes maximum, ça me convient mieux) mais je pense qu’il vaut le coup pour les fans de shôjo.

Voilà, deux shônen et deux shôjos, un que j’ai très envie de continuer : To your eternity malgré la longueur (12 tomes, série encore en cours) ou alors peut-être voir l’animé. Merci beaucoup à Pika.

Plus de BD de la semaine chez Noukette.

Trois jours en automne de Pak Wan-seo

Trois jours en automne de Pak Wan-seo.

Atelier des cahiers, collection Littératures poche, avril 2016, 112 pages, 8 €, ISBN 979-10-91555-27-2. 그 가을의 사흘동안 Geu gaeuleui saheuldong-an (1985) est traduit du coréen par Benjamin Joinau et Lee Jeong-soon.

Genre : roman sud-coréen.

Pak Wan-seo 박완서 naît le 20 octobre 1931 à Gapyeong (dans la province de Gyeonggi, en Corée du nord, même si la partition des deux Corée n’a pas encore eu lieu). Elle étudie à Séoul et est séparée de sa famille. Son premier roman paraît en 1970. Elle écrit une quinzaine de romans (seulement trois sont traduits en français) et une dizaine de recueils de nouvelles. Elle meurt le 22 janvier 2011.

« Il ne reste plus que trois jours. Dehors, c’est l’automne. (p. 9). La narratrice est gynécologue ; dans trois jours, elle sera à la retraite.

Printemps 1953, jeune médecin de 26 ans, elle cherche un cabinet où installer son activité. Elle est peu expérimentée mais a déjà exercé dans un hôpital de campagne pendant la guerre puis dans une clinique en province. L’appartement qu’elle loue dans la banlieue de Séoul est dévasté mais elle choisit de devenir gynécologue pour « soulager les souffrances solitaires plus que la maladie elle-même » (p. 18). Après les travaux, elle ouvre sa « Clinique Dongbu – Spécialité : gynécologie » (p. 20). Mais personne ne sait ce qu’elle a vécu, personne à part le lecteur qui est mis dans la confidence. Mais après un premier accouchement réussi en pleine nuit, sa carrière change : « les putes à G.I. » (p. 36), les maladies vénériennes, les curetages, puis les femmes au foyer pour des avortements (limitation de deux enfants par famille). Elle a « tué » tellement d’enfants que… « Il y a une chose que je voulais faire avant de prendre ma retraite : mettre au monde un autre bébé. » (p. 43). Mais est-ce que ce sera possible ? Elle a commencé son compte à rebours au soixantième jour et il n’en reste plus que trois !

Elle raconte aussi, sans compromis, l’évolution du quartier en trente ans, les nouveaux immeubles qui côtoient les taudis, les églises qui s’y installent, les mentalités qui ne changent pas vraiment, et puis un certain fauteuil en velours. Le récit est bien écrit mais j’avoue que je l’ai trouvé froid et distant… Le monde médical est tellement à l’opposé de ce que je fais ! La narratrice est une femme seule, détruite, amère, en proie à une obsession : mettre au monde un enfant.

« À travers ce portrait sans concession d’une femme face à son destin, c’est un tableau de la Corée contemporaine que dresse, non sans humour, Pak Wan-seo. Dans ce texte d’une force implacable, elle fait montre des qualités qui ont fait d’elle une des figures les plus importantes de la littérature coréenne contemporaine. Comme toujours dans ses œuvres, derrière le masque grimaçant des personnages et de leur misère, se cache un profond humanisme qui donne une résonance universelle à ce très beau texte. » (4e de couverture).

Les thèmes des romans de Pak Wan-seo se classent en trois groupes (source Wikipédia) : le premier est la guerre de Corée et ses séquelles, le deuxième est le matérialisme et l’hypocrisie des classes moyennes, et le troisième est les problèmes auxquels sont confrontées les femmes dans une société patriarcale (années 80). Avec Trois jours en automne, on est en plein dans ce troisième thème, avec une pointe de deuxième thème quand même. Dans toute cette noirceur, cette crudité, la gynécologue révélera-t-elle à elle-même et au lecteur son humanité ?

La littérature coréenne est atypique et surprenante !

Une première lecture pour le Challenge coréen.

La dernière expérience d’Annelie Wendeberg

La dernière expérience (Une enquête d’Anna Kronberg et Sherlock Holmes, 2) d’Annelie Wendeberg.

Presses de la Cité, collection Sang d’encre, mai 2017, 304 pages, 19 €, ISBN 978-2-25813-696-0.

Genres : littérature allemande, roman policier.

Annelie Wendeberg naît en Allemagne de l’Est, avant la chute du Mur (en 1989, elle va casser sa petite pierre avec un marteau). Elle étudie la biologie marine, travaille comme microbiologiste sur les questions environnementales aux États-Unis et se consacre maintenant à l’écriture. Plus d’infos (en anglais) sur http://www.anneliewendeberg.com/.

Il vaut mieux avoir lu le premier tome de la série, Le diable de la Tamise, pour suivre ce qui arrive dans cette deuxième enquête mais il peut se lire quand même indépendamment.

Octobre 1890. Depuis six mois qu’Anna Kronberg s’est enfuie de Londres, elle mène une existence paisible dans sa maison du Sussex, dans les Downs. Mais, ce jour-là, elle se réveille avec une arme sur la tempe et elle est enlevée par James Moriarty, l’ennemi juré de Sherlock Holmes. Elle ne peut pas se défendre car il détient déjà son père, Anton, en Allemagne, et elle se retrouve enfermée dans une chambre d’une grande maison dans un lieu inconnu. « La seule chose qui m’appartenait vraiment en ces lieux, c’était moi. On m’avait même privée de mes effets personnels. J’étais convaincue que c’était délibéré. » (p. 23). Moriarty veut qu’Anna travaille sur les bacilles de la peste pour une arme biologique : autant être équipé en vue de la prochaine guerre, n’est-ce pas ? « Une guerre voit le jour quand la balance se met à pencher d’un côté. Et ce déséquilibre se produit au moment précis où l’événement de trop atteint le plateau. Cela peut correspondre au premier coup de feu. » (Moriarty, p. 61). Anna va devoir survivre, manipuler et jouer à un jeu dangereux… Et comment va-t-elle contacter la seule personne qui peut l’aider, c’est-à-dire Sherlock Holmes ?

Une enquête tout aussi intéressante que la première mais cette fois-ci, Anna n’a pas besoin de se déguiser en homme (les mentalités changeraient-elles peu à peu ?). Dans la première enquête, c’est le choléra qui était traité, ici c’est la peste, mais c’est tout aussi dangereux pour Anna – et la population – même si, au bout d’un certain temps, Moriarty fait pour que la jeune femme se sente moins prisonnière, ce qui n’est qu’une impression… « Verrou et geôlier faisaient partie du décor. Sans eux, la prison continuait à exister. » (p. 147). Vous vous doutez bien que Sherlock Holmes va retrouver Anna ! Et que Moriarty ne va pas être content ! « Moriarty était de plus en plus obsédé par Holmes. Ma tension croissait avec la sienne, mais pour une raison bien différente. » (p. 251). Mmm ? Vous découvrirez tout en lisant ce très bon tome 2 des enquêtes d’Anna Kronberg et Sherlock Holmes ! Enquêtes gardées secrètes par John Watson à la demande exprès de la jeune femme. Mais laissez-vous entraîner dans les dangers de l’Angleterre de la fin du XIXe siècle et dans les tréfonds de l’âme des grands méchants de l’époque ! De mon côté, il faut absolument que je lise le tome 3, L’héritier de Moriarty (Presses de la Cité, avril 2018).

L’auteur est Allemande et a étudié aux États-Unis, comme son héroïne, mais l’action du roman se déroule à Londres en 1890 avec Sherlock Holmes donc je l’ai lu pour le Mois anglais. Je mets aussi cette lecture dans British Mysteries #3, Polar et thriller et Voisins Voisines 2018 (Allemagne).

Le diable de la Tamise d’Annelie Wendeberg

Le diable de la Tamise (Une enquête d’Anna Kronberg et Sherlock Holmes, 1) d’Annelie Wendeberg.

Presses de la Cité, collection Sang d’encre, mai 2016, 256 pages, 19 €, ISBN 978-2-25811-689-4.

Genres : littérature allemande, roman policier.

Annelie Wendeberg naît en Allemagne de l’Est, avant la chute du Mur (en 1989, elle va casser sa petite pierre avec un marteau). Elle étudie la biologie marine, travaille comme microbiologiste sur les questions environnementales aux États-Unis et se consacre maintenant à l’écriture. Plus d’infos (en anglais) sur http://www.anneliewendeberg.com/.

Anna Kronberg a 27 ans, elle est docteur spécialisée dans les maladies infectieuses et travaille à l’hôpital Guy à Londres. Le problème est qu’elle est une femme, elle s’est déguisée en homme pendant toutes ses études, chez elle en Allemagne puis à Boston aux États-Unis, et doit continuer à se déguiser en homme ici en Angleterre ; elle se fait appeler Anton qui est en fait le prénom de son père, menuisier en Allemagne. « Une des premières choses que j’ai apprises en tant qu’adulte, c’est que, pour les gens qui ont toujours vécu dans la peur et les préjugés, la connaissance et les faits n’ont strictement aucune importance. » (p. 12). Été 1889, l’inspecteur Gibson de Scotland Yard fait appeler le Docteur Kronberg pour un possible cas de choléra. « J’étais spécialiste en bactériologie et épidémiologie, le meilleur expert de toute l’Angleterre. » (p. 13). C’est à l’usine de traitement des eaux où le cadavre a été trouvé qu’elle fait la connaissance de Sherlock Holmes. « Cet homme avait découvert mon secret le mieux gardé en quelques minutes alors que les autres n’y voyaient que du feu depuis des années. » (p. 23). Elle craint d’être dénoncée… « Je perdrais mon travail, mon diplôme et mon permis de séjour, et je passerais quelques années en prison. » (p. 23). Chaque fois qu’Anna quitte le rôle d’homme médecin pour redevenir femme, sa vie change… « […] dès que je regagnais la rue, j’avais l’impression de me retrouver sur le marché de la reproduction sexuelle. Certains des hommes que je croisais se penchaient vers moi ou tendaient la main pour me toucher l’épaule ou la taille de façon presque machinale. En tant que femme, je rencontrais plus d’obstacles sur ma route qu’en tant qu’homme. » (p. 80).

À travers ce roman, le lecteur se rend bien compte de la condition des femmes au XIXe siècle, même pour les plus brillantes. Ce roman dénonce aussi le comportement abominable de certains médecins et aliénistes dans les différents hôpitaux. « De toute évidence, le respect et la compassion avaient déserté cet endroit depuis longtemps. Pourquoi des gens normaux se transformaient-ils délibérément en tortionnaires ? Cela leur donne du pouvoir, me dis-je […]. » (p. 229).

Mais, en dehors de l’asexualité et du déguisement d’Anna/Anton, qui concerne finalement Sherlock Holmes aussi (on sait qu’il aimait se grimer), cette fiction est la formidable rencontre – gardée secrète par Watson – entre le fameux détective et Anna Kronberg : elle est observatrice et a l’esprit affûté alors Sherlock Holmes la respecte (peut-être même un peu plus). Je dis « fiction » mais j’ai toujours eu l’impression que Sherlock Holmes a vraiment existé et que toutes ses enquêtes sont vraies ! Ainsi, le journal d’Anna retrouvé plus d’un siècle plus tard semble véridique aussi, c’est une lecture réellement surprenante ! Dans laquelle on apprend plein de choses sur la médecine à la fin du XIXe siècle, sur le choléra, ses causes et ses effets. Je me suis laissée entraînée dans cette lecture avec grand plaisir, enfin avec un peu d’effroi pour la pollution de la Tamise et des bas-fonds de Londres très bien retranscrits.

J’ai également lu le 2e tome, La dernière expérience (mai 2017) que j’ai autant apprécié et j’ai hâte de lire le 3e tome de ces enquêtes d’Anna Kronberg et Sherlock Holmes : L’héritier de Moriarty (avril 2018).

Bien que l’auteur soit Allemande et ait étudié aux États-Unis, comme son héroïne, l’action du roman se déroule à Londres en 1889 avec Sherlock Holmes donc je l’ai lu pour le Mois anglais. Je mets aussi cette lecture dans British Mysteries #3, Polar et thriller et Voisins Voisines 2018 (Allemagne).

Les corps fragiles d’Isabelle Kauffmann

Les corps fragiles d’Isabelle Kauffmann.

Le Passage, septembre 2016, 140 pages, 15 €, ISBN 978-2-84742-339-6.

Genres : roman intimiste, biographie.

Isabelle Kauffmann est Lyonnaise. Elle était médecin jusqu’au début des années 2000. Mais elle a préféré se consacrer au monde artistique : elle est romancière, auteur-compositeur et peintre à Lyon. Ne regardez pas le voleur qui passe (Flammarion, 2006) est récompensé par le Prix Marie-Claire du Premier Roman. Paraissent ensuite aux éditions Le Passage : Grand huit (2011), Cabaret sauvage (2013) et Les corps fragiles (2016).

Années 30, dans un village de l’est lyonnais, une famille originaire de Suisse alémanique, protestante, famille nombreuse, pauvre, mais heureuse « […] sentiment de plénitude et d’harmonie. Sans doute cet équilibre fondateur m’a-t-il permis plus tard de ne jamais désespérer, ni me plaindre, de toujours garder confiance en l’avenir. Peut-être aussi a-t-il suscité le besoin de partager ce bonheur que je porte en moi. » (p. 13). En 1935 la narratrice, Marie-Antoinette, a 6 ans et elle est « profondément bouleversée » par une très vieille voisine qui souffre à cause de ses doigts déformés. « Je découvris, stupéfaite, la difformité de ses doigts, si tordus qu’ils se pressaient, se superposaient, semblaient se battre entre eux, décharnés, rétractés comme des serres d’oiseaux aux articulations boursouflées. Une main monstrueuse qui n’avait rien de commun avec celles que nous avions dessinées le matin même. » (p. 14). Très jeune donc, Marie-Antoinette a compris : « Je le savais désormais. Au-delà des mains, c’étaient les autres qui m’intéressaient. » (p. 17) et elle deviendra la première infirmière libérale de Lyon. Prendre soin des malades, les accompagner, les réconforter, leur sourire, « alléger leur fardeau » à défaut de pouvoir les sauver. C’est ça, la vocation de Marie-Antoinette, qui exercera pendant près de 40 ans. « […] je ressemble à leur fille, leur sœur, leur mère quand ils étaient petits, à leur femme parfois. Jamais ils ne me manquent de respect. Je n’attends aucun remerciement, ça m’est bien égal, je veux être utile, pour que la vie s’accroche même quand il en manque un morceau […]. » (p. 14).

Ce roman, court mais intense, est une réflexion sur la vie, le « savoir » vivre, la maladie, la mort, la vocation, les progrès de la médecine au XXe siècle (vaccins, antibiotiques, streptomycine, neuroleptiques, massages cardiaques…) et aussi l’évolution de la société et des comportements d’auscultation (plus individuels et plus dans le respect du malade, soins palliatifs…).

Mon passage préféré : « Le corps n’est pas un havre de paix, mais un monde frémissant en perpétuel remaniement, qui s’infecte, s’intoxique, se dérègle, se laisse envahir, déformer, écraser, gonfler, déchirer. Il se fatigue, s’use, il vieillit. Dès la naissance, les cartes sont distribuées injustement. » (p. 46).

D’habitude j’ai du mal avec tout ce qui est médical (je déteste ça même !) mais la vie et l’expérience de Marie-Antoinette, première infirmière libérale de Lyon m’a passionnée ! Il faut dire que son enfance, ses motivations, sa vocation, sa générosité et le style tendre et délicat de l’auteur y sont pour beaucoup. Voici encore deux extraits : « La voix éclaire celui qui l’écoute. » (p. 92). « C’est étrange comme la mort ravive les choses. Tous ces secrets, ces souvenirs qui refont surface, ces remords, ça bouscule. Si seulement les gens se parlaient davantage, s’ils se disaient qu’ils s’aiment… il y aurait moins de malentendus. On éviterait tellement de rancœurs ! » (p. 122-123). Si vous avez l’occasion de lire ce roman, n’hésitez pas, il est intime et puissant ; il a reçu le Prix Canut 2017 et le Prix de la Bastide 2017 et il les mérite !

Ce livre ne rentre dans aucun challenge, c’est assez rare pour le signaler.