La dame au petit chien arabe de Dana Grigorcea

La dame au petit chien arabe de Dana Grigorcea.

Albin Michel, août 2019, 140 pages, 15 €, ISBN 978-2-226-44101-0. Die Dame mit dem Maghrebinischen Hündchen (2019) est traduit de l’allemand par Dominique Autrand.

Genres : littérature suisse, littérature de langue allemande.

Dana Grigorcea naît le 11 novembre 1979 à Bucarest (Roumanie). Elle vit maintenant en Suisse, à Zurich. Elle est philologue (spécialiste des philologies allemande et néerlandaise) et autrice  (deux précédents livres ne sont pas traduits en français). Plus d’infos (en allemand) sur son site officiel, https://www.grigorcea.ch/.

Printemps, bords du lac, Zurich. Anna, célèbre danseuse, mariée à un médecin, promène le petit chien qu’elle a ramené d’Algérie. Elle rencontre Gürkan, un jardinier Kurde de Turquie, marié et père de trois enfants. « […] c’est une belle journée, avec un soleil radieux et des cygnes blancs sur le lac, dans une des plus belles villes du monde, peuplée de gens affables et apparemment insouciants. » (p. 15). Ils vont devenir amants et se voir tous les jours mais Gürkan n’est pas habitué aux relations extraconjugales. « Il ne fallait pas se sentir coupable de tout, s’empoisonner la vie. Qu’avaient-ils fait de mal ? C’était la nature. L’être humain est rempli d’envies et de désirs. Pourquoi aller contre ? Serait-il plus honnête de se renier soi-même. » (p. 30-31).

Mais ils ne sont pas du même monde (Anna et son mari ont des amis aisés, amateurs d’art) et Anna va se lasser. « Quand un mois se serait écoulé, se disait Anna, le souvenir de Gürkan serait aussi lointain qu’une hirondelle envolée. » (p. 55). Pourtant, un jour d’été, en Italie, elle se rend compte qu’elle pense toujours à Gürkan. « Penser à Gürkan était une évidence. » (p. 68). Et finalement, elle ne supporte plus sa vie artistique et futile. « Cette nuit-là, Anna n’arrivait pas à dormir. De temps en temps elle réveillait son mari et se plaignait d’avoir du mal à respirer. Ce n’était pas tant la chaleur qui étouffait, c’était le silence. » (p. 83).

L’éditeur dit que ce roman est un hommage à Anton Tchekhov, effectivement il est tout en finesse et délicatesse. Et ce roman, très agréable à lire, sur deux saisons, printemps et été, est une jolie histoire d’amour moderne. Le petit chien, tout mignon, a sa place dans le roman, il est l’élément déclencheur. Une chouette découverte et sûrement une romancière à suivre. Un détail : je pense que La dame au petit chien maghrébin plus proche du titre original aurait été préférable.

Une agréable lecture donc pour le challenge 1 % Rentrée littéraire 2019 que je mets dans Voisins Voisines 2019 (Roumanie/Suisse).

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Oublier Klara d’Isabelle Autissier

Oublier Klara d’Isabelle Autissier.

Stock, collection La Bleue, mai 2019, 320 pages, 20 €, ISBN 978-2-23408-313-4.

Genres : littérature française, plutôt roman historique, mais pas que.

Isabelle Autissier naît le 18 octobre 1956 à Paris. Dans les années 70, elle étudie l’agronomie et devient ingénieur agronome spécialisée en exploitation des ressources vivantes aquatiques (halieutique). Mais elle découvre la voile et se lance dans les courses en solitaire. Célèbre navigatrice, elle est la première femme à avoir fait le tour du monde à la voile en solitaire (en 1991). Elle est autrice (essais, contes, romans). Elle est aussi présidente du WWF France depuis 2009.

États-Unis d’Amérique, automne 2017. Iouri, 46 ans, n’a pas mis les pieds en Russie depuis 23 ans ; il vit à Ithaca dans l’État de New York où il est ornithologue et professeur universitaire. Mais il reçoit un mail et apprend que Rubin Bondarev, son père qui a 72 ans, est hospitalisé et au bord de la mort : « cancer du foie, visiblement en phase terminale » (p. 10-11). Iouri s’envole donc pour Mourmansk (nord-ouest de la Russie, cercle polaire). « Il avait laissé l’URSS en noir et blanc, la Russie était passée à la couleur. » (p. 16). Il rend visite à son père à l’hôpital et celui-ci commence à raconter ce qu’il sait.

URSS, 1950. Klara et Anton, tous deux géologues, furent transférés de Leningrad (redevenue Saint-Pétersbourg) à Mourmansk alors que leur fils unique, Rubin, était encore bébé. Klara était directrice de département et Anton chercheur ; ils étaient donc privilégiés mais, une nuit de juin, quand Anton a entre 4 et 5 ans, des hommes en noir ont embarqué Klara. « J’ai su immédiatement qu’il ne fallait pas parler de ce qui était arrivé, ne plus jamais en parler, grommela Rubin en ouvrant enfin les yeux. Ta grand-mère avait fait quelque chose. Mon père avait raison, elle nous avait mis en danger. Je l’ai haïe, elle nous avait trahis. J’étais bien trop petit pour comprendre ce qui s’était tramé dans les mois précédents. Mais, j’ai tout de suite senti qu’il ne fallait pas chercher à le savoir. » (p. 34-35). Iouri pensait que Klara, sa grand-mère était morte de tuberculose ! « Qu’avait-elle fait ? Qu’était-elle devenue ? Il savait ces questions inutiles, mais ne pouvait s’empêcher de les poser. Était-il le petit-fils d’une résistante visionnaire, d’une simple victime d’une jalousie professionnelle ou d’une idiote qui avait fait une mauvaise plaisanterie ? Devait-il s’honorer d’avoir pour aïeule cette femme qui avait fait basculer le roman familial ? Au nom de quoi cette trace indélébile avait-elle été infligée, bouleversant la vie de son père et la sienne ? » (p. 38). Iouri s’adresse en premier lieu au Mémorial mais beaucoup de dossiers ont été transférés à Leningrad et beaucoup de familles n’ont jamais rien réussi à savoir… Mais Iouri est intrigué, il veut maintenant découvrir ce qu’il est advenu de Klara, pas seulement pour son père mourant, pour lui.

Ce roman est saisissant tant il raconte de choses ! La politique et l’histoire de l’URSS (parmi les points cruciaux, la mort de Staline et l’arrivée au pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev après la chute du mur de Berlin), la fatalité, les interrogations qui détruisent les familles, la solitude et la souffrance, le froid et la pauvreté, la violence « ordinaire », le goulag, il parle même aussi d’homosexualité, d’écologie et de pêche intensive sur chalutiers. Iouri a ouvert les yeux, en 1986, après avoir lu Docteur Jivago de Boris Pasternak, roman que « les grands du lycée » (p. 103) considéraient comme une bombe. Il y a un passage dans lequel Iouri est, pendant les deux mois d’été, sur le chalutier de pêche commandé par son père : pêche intensive en mer de Barents jusqu’au Spitzberg (territoire norvégien !) pour respecter les quotas, mauvais temps, maltraitance du personnel… Ce passage, réaliste et violent, m’a fait penser au roman japonais, Le bateau-usine (Kanikôsen) de KOBAYASHI Takiji qui a été adapté en manga, Le bateau-usine de Gô Fujio et Takiji Kobayashi. Le roman s’attarde sur la chute du mur de Berlin, l’arrivée au pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev, la déception, les études de biologie à Saint-Pétersbourg (Iouri est ravi de quitter Mourmansk et ses parents) et la bourse pour sa thèse aux États-Unis. « Là-bas s’ouvrit une page blanche : nouvelles habitudes, nouvelle langue, nouvelles relations, nouveau travail. Il s’y plongea à corps perdu. » (p. 150). Oublier Klara, c’est aussi la course au nucléaire soviétique, les peuples autochtones brimés, ici les Nenets sur l’île de Sipaeïevna (surnommée l’île aux rennes) et la Russie moderne dont certains aspects sont incompréhensibles pour Iouri.

Mais ne pensez pas que ce roman est un foutoir ! Tout vient à point, tout est fluide, ordonné, mais pas franchement réjouissant. « La peur, la sale peur, celle qui transforme les braves types en bourreaux déferlait dans les têtes et les cœurs. » (p. 294). Et Isabelle Autissier a réussi son coup (un coup de maître) car elle connaît la mer, la pêche, les oiseaux, et apparemment elle connaît bien aussi l’URSS, les années communistes et la mélancolie russe !

Un de mes passages préférés. « Il se jura à nouveau qu’il n’aurait plus jamais peur. Mais oublier Klara ! C’était totalement impossible. » (p. 176).

J’ai aimé la passion de Iouri pour les oiseaux. « Les oiseaux étaient ce qu’il ne serait jamais : des êtres puissants et libres. » (p. 71).

Je mets ce roman dans Lire en thème 2019 : il faut un livre dont le titre comporte un prénom.

Sauvage de Jamey Bradbury

Sauvage de Jamey Bradbury.

Gallmeister, collection Americana, mars 2019, 320 pages, 22,60 €, ISBN 978-2-35178-172-2. The Wild Inside (2018) est traduit de l’américain par Jacques Mailhos.

Genres : littérature américaine, nature writing.

Jamey Bradbury naît en 1979 dans le Midwest ; elle vit en Alaska depuis 15 ans. Elle a connu plusieurs métiers (« réceptionniste, actrice, secouriste et bénévole à la Croix Rouge » nous dit l’éditeur) et se consacre maintenant à l’écriture et à l’aide aux peuples natifs d’Alaska. Sauvage est son premier roman.

Tracy Sue, surnommée Trace par son père, 17 ans, et son frère Scott vivent avec leurs parents en Alaska. Ils sont isolés mais ils ont des chiens, des traîneaux, tout ce qu’il faut pour vivre et les enfants sont scolarisés à la ville voisine. Cependant la Nature est rude et ne fait pas de cadeaux ! Tracy aime la lecture et est passionnée par le livre de survie, Je suis fichu de Peter Kleinhaus. « Il y a des livres dans le monde qui vous font vous demander, quand vous les lisez, comment un parfait inconnu peut faire pour savoir aussi précisément ce que vous avez en tête. » (p. 14). La mère est en fait morte sur la route lorsque Tracy avait 16 ans et, après une énième dispute avec son père (elle a été virée du lycée après une bagarre avec une autre fille), l’adolescente s’enfuit dans la forêt, son havre de paix depuis sa plus tendre enfance. Mais elle se fait agressée par un homme, sûrement un vagabond. « Je n’arrêtais pas de me dire que j’aurais dû entendre l’inconnu se rapprocher de moi, mais l’écureuil que j’avais attrapé m’avait réchauffée et avait monopolisé toute ma pensée, et la partie de moi qui aurait dû être en alerte était préoccupée par la dispute que je venais d’avoir avec Papa. » (p. 26). Il faut dire qu’il lui a annoncé qu’il manquait d’argent et qu’elle ne pourrait pas participer à la course Iditarod, une célèbre course de traîneaux pour laquelle elle s’entraîne depuis toujours (elle participe en junior mais cette année, elle va avoir 18 ans et elle devrait participer à la course adulte pour la première fois). Bref, elle perd connaissance durant l’agression et se réveille, le couteau ensanglanté : a-t-elle tué l’homme ? « J’ai compris que je ne trouverais d’apaisement que lorsque je saurais que cet homme n’était plus une menace. » (p. 28). Elle ne dit rien à son père et continue d’aller en forêt. « Plus je passais de temps dehors, plus il m’était difficile de rentrer. » (p. 46).

Alors, petit problème, j’ai lu deux chapitres (jusqu’à la page 51) et je n’ai pas très envie de continuer ce roman… Ce n’est pas parce que Tracy a blessé avec son couteau un inconnu qui l’agressait (je vous rassure, il ne l’a pas violée) mais, depuis l’âge de 5 ans, elle tord le cou des animaux qu’elle attrape, faons, lièvres, martes, sans compter le chat de la maison, elle mord même les humains y compris son petit frère, pour les goûter, pour boire le sang chaud, pour se réchauffer (elle utilise ce mot, réchauffer, plus haut, lire l’extrait avec l’écureuil). Quelle est cette envie irrépressible de sang ? Ce n’est pourtant pas un roman de vampires… Et sa mère lui a pourtant appris quelques règles auxquelles il ne faut pas déroger dont la plus importante : ne jamais faire couler le sang de quelqu’un (pour moi, un animal est quelqu’un).

Cependant, j’ai continué la lecture de ce roman, ne me demandez pas pourquoi, je ne sais pas, j’avais le temps, et puis ce roman est tout de même bien écrit et je voulais savoir le pourquoi du comment… « La plupart des animaux que je trouvais dans mes pièges étaient morts depuis des heures, peut-être des jours. Quand vous avez en main un animal qui se meurt plutôt qu’un animal qu’est mort depuis longtemps, c’est chaud, vous sentez sa chaleur se répandre en vous, et ce que vous apprenez de lui a la clarté parfaite des choses que vous voyez avec vos propres yeux. Goûter vous donne toujours accès au moins à un instant. Mais quand vous buvez une bestiole qui lâche son dernier souffle, vous recevez toute une histoire. Tout ce qu’elle a fait, tout ce qu’elle a ressenti se livre à vous comme si ça se produisait au moment même où vous l’apprenez. Vous absorbez une vie entière, quand vous buvez et tuer en même temps. » (p. 101). « Ce n’était pas de nourriture dont j’avais besoin, c’était de sang. » (p. 182). Voilà, pour vous faire une idée plus consistante et c’est comme ça pratiquement tout le long… Je suis confortée dans l’idée que le plus Sauvage n’est absolument pas la Nature mais l’Humain ! « On ne peut pas fuir la sauvagerie qu’on a en soi. » (p. 256), ça promet…

Comme je l’ai finalement lu en entier, ce roman brutal (plutôt que violent), si si, et pas en diagonale, je vous donne encore une info qui peut attiser votre curiosité. Un jour, un jeune homme de 17 ans, Jesse Godwin (qui, petite erreur, se transforme au moins une fois dans le roman en Goodwin…), arrive pour louer le cabanon et travailler mais il n’est pas celui qu’il prétend. Point bénéfique : j’ai appris pas mal de choses sur l’Alaska, sur les chiens et leurs traîneaux : le (ou la) musher fait du mushing, prononce Gee pour que les chiens aillent à droite et Haw pour à gauche, c’est sûrement tout ce qu’il me restera de cette lecture éprouvante, et encore… L’éditeur annonçait de l’initiatique et du fantastique : je n’en veux pas de l’initiatique comme ça, tuer des animaux, pour le plaisir, pour boire leur sang chaud… Et je n’ai vu aucune pointe de fantastique pourtant j’ai pensé au chamanisme qui lui viendrait du côté de sa mère mais, même pas… Ce genre de romans n’est peut-être pas pour moi, déjà que je n’avais pas aimé Dans la forêt de Jean Hegland (mais pour d’autres raisons…), cependant j’ai apprécié Manuel de survie à l’usage des jeunes filles de Mick Kitson, plus sensible.

Lu durant le marathon Week-end à 1 000 – août 2019, j’ai pu rédiger ma note de lecture rapidement mais je décale sa parution pour le Mois américain (septembre 2019), j’espère que vous ne m’en voudrez pas ; une lecture de la Rentrée littéraire janvier 2019.

L’Algérois d’Éliane Serdan

L’Algérois d’Éliane Serdan.

Serge Safran, mai 2019, 160 pages, 15,90 €, ISBN 979-10-97594-13-8.

Genres : littérature franco-libanaise, roman historique (mais pas que).

Éliane Serdan naît en 1946 à Beyrouth au Liban mais elle passe son enfance dans le sud de la France (Draguignan) et étudie à Aix en Provence (Lettres) puis à Montpellier (cinéma). Du même auteur : La fresque (Serge Safran, 2013) et La ville haute (Serge Safran, 2016).

« Il y a dix ans, je n’aurais pas lu cette lettre. J’aurais craint d’ouvrir une brèche dans le silence où je m’étais murée. » (p. 12). Depuis cinquante ans, Marie Guérin vit seule, solitaire, désabusée. Mais, après avoir reçu une lettre de Simon Allegri, elle souhaite raconter ce qui s’est passé quand elle était adolescente dans le Var. « […] aujourd’hui, je veux sortir de mon mutisme. Le temps presse. » (p. 14). Le jour de ses 17 ans, donc, Simon lui annonce qu’il a rencontré un jeune homme qui arrive d’Alger, Jean Lorrencin. La jalousie s’empare de Marie. « Pour la première fois, sans raison apparente, je me sentais menacée par la trahison. » (p. 17). Après une dispute au sujet de Jean, Simon disparaît de la vie de l’adolescente… Marie, effondrée, ne tiendra le coup que grâce au vieux bibliothécaire, Paul Boisselet. « C’était la seule personne avec qui partager mes enthousiasmes littéraires. » (p. 30-31). « Les livres ne me guérissaient pas vraiment mais ils m’offraient le seul écho secourable. » (p. 33). Mais la vie de Marie bascule… « Peut-être ce saccage était-il nécessaire pour que j’accède à l’écriture mais c’est un prix bien élevé… » (p. 54).

Ce roman est en trois parties. La première est donc le récit de Marie.

La deuxième, c’est le journal de Paul Boisselet, le vieux bibliothécaire qui, cardiaque, doit partir à la retraite plus tôt que prévu. « Tout à l’heure, j’ai regardé sur mon bureau les livres dont je remettais, depuis des mois, la lecture à plus tard. C’était une promesse de bonheur. » (p. 84). Lorrencin va entrer dans sa vie, d’abord à la bibliothèque puis en faisant irruption chez lui ! Mais le personnage de Lorrencin est ambigu, il est très beau, gueule d’ange, mais il a des yeux bleu acier terrifiants et il a des idées tout aussi terrifiantes pour un jeune homme de 18 ans. « La révolte et la haine qui l’avaient envahi ce jour-là ne l’avaient plus quitté. Il retrouverait les assassins. Ils devraient payer. Son père s’était trompé en se ralliant aveuglément à de Gaulle. Lui, ne ferait pas cette erreur. » (p. 102).

La troisième partie est la lettre que Simon a envoyée à Marie. « Me voilà contraint de t’écrire. Je ne m’y résous pas sans amertume. […] Le récit que je vais te faire me demande un effort considérable. » (p. 111). Lorsqu’il a rencontré Lean Lorrencin, Simon y a vu un frère d’exil (sa famille est arrivée d’Italie 8 ans auparavant), il a éprouvé de l’admiration, de la fascination.

De nombreuses références littéraires dans ce roman (du moins les références du début des années 60) qui raconte à travers le personnage de Lorrencin les débuts de la xénophobie aussi bien contre les pieds noirs que contre les maghrébins, les débuts des mouvements nationalistes d’extrême-droite (mais aussi d’extrême-gauche, les bagarres étaient courantes) auprès d’une jeunesse fragile, vulnérable et malléable. L’Algérois, avec ses trois parties distinctes qui ne forment en fait qu’une histoire, est un roman à la fois historique (la guerre d’Algérie et ses conséquences) et profondément humain : ce sont quatre vies qui sont mises en avant, celles de Marie, fille unique d’une famille qui n’est pas dans le besoin, de Simon, fils d’immigré italien qui ne se sent pas à sa place, de Paul Boisselet, vieux bibliothécaire, passionné et ouvert d’esprit, et de Jean Lorrencin, à la fois malheureux et manipulateur.

Une agréable lecture qui, au fur et à mesure des trois parties (Marie, Boisselet, Simon) toutes aussi pudiques les unes que les autres, comble les « trous » pour qu’à la fin, le lecteur remette tout en place et comprenne tout car il y a des choses que Marie ne sait pas et que Simon sait, et Lorrencin ne s’est confié réellement qu’à Boisselet donc les différentes parties sont indispensables comme les vies sont liées les unes aux autres. Marie et Simon s’aimaient mais Lorrencin s’est immiscé entre eux et il a fait pire encore. Beaucoup de tristesse, une certaine nostalgie et des vies gâchées à cause de la violence et de la politique… Le roman est court (160 pages) mais d’une grande intensité et je vous le conseille vivement même si je ne connaissais pas cette autrice avant : certains parmi vous ont-ils lu La fresque et La ville haute ?

Une très belle lecture de la Rentrée littéraire janvier 2019 (au fait, elle s’arrête quand cette rentrée ?).

L’appartement du dessous de Florence Herrlemann

L’appartement du dessous de Florence Herrlemann.

Albin Michel, février 2019, 252 pages, 18 €, ISBN 978-226-43666-5.

Genres : littérature française, roman épistolaire.

Florence Herrlemann naît à Marseille ; elle vit à Lyon et se rend régulièrement à Paris pour son travail. Elle apprend le théâtre, la musique, la sculpture et devient réalisatrice. Son premier roman, Le festin du lézard, paraît en avril 2016 chez Antigone 14.

Un immeuble cossu du quartier du Marais à Paris.

« Je pourrai, si vous le souhaitez, vous suggérer des lectures. J’aime lire, je lis tout ce qui ne me tombe pas des mains. Éclectique mais sélective ! […] Littérature, musique, chat. Voilà un triptyque essentiel au bon entretien de nos neurones. » (p. 10). Extrait de la première lettre que Hectorine, la doyenne de l’immeuble, envoie à la jeune voisine (Sarah) qui vient d’emménager au-dessus de chez elle. Hectorine a bientôt 104 ans et Sarah en a 30. Elles ne se connaissent pas, elles se sont à peine aperçues lors de l’emménagement de Sarah. Lorsque la trentenaire reçoit la première lettre de la centenaire, elle ne répond pas mais la vieille dame se se décourage pas et se montre insistante (c’est qu’elle a des choses à raconter). « Pourquoi vous obstinez-vous à vouloir m’écrire et me lire ? Pourquoi épiez-vous mes allées et venues ? Qu’attendez-vous de moi ? » (p. 49).

Les relations épistolaires entre les deux femmes ne sont pas au beau fixe mais elles vont évoluer de façon surprenante. Pour le plus grand plaisir des lecteurs ! « Quand tout devient sombre, quand on ne saisit plus réellement le sens de l’existence, il est bon de savoir s’arrêter. Ne plus penser à rien d’autre qu’à l’instant présent. » (p. 213).

L’appartement du dessous est un roman atypique, uniquement épistolaire, et surtout avec une chute stupéfiante : à découvrir donc ! Quand une petite histoire se retrouve connectée avec la grande histoire.

Et je me rappelle que je voulais lire Le festin du lézard mais je ne l’ai pas trouvé en librairie et la médiathèque ne l’a pas acheté, dommage.

Une excellente lecture de la Rentrée littéraire de janvier 2019.

Comme une mule qui apporte une glace au soleil de Sarah Ladipo Manyika

Comme une mule qui apporte une glace au soleil de Sarah Ladipo Manyika.

Delcourt, mars 2018, 144 pages, 17 €, ISBN 978-2-413-00073-0. Like a Mule Bringing Ice Cream to the Sun (2016) est traduit de l’anglais (Nigeria) par Carole Hanna.

Genres : littérature nigériane, littérature anglaise.

Sarah Ladipo Manyika, née le 7 mars 1968 au Nigeria, est une professeur et autrice nigériane-britannique. Après avoir vécu au Nigeria, au Kenya, en France et en Angleterre, elle vit maintenant à San Francisco aux États-Unis (elle enseigne la littérature à l’université) mais elle partage aussi son temps entre Londres et Harare au Zimbabwe (où elle s’est mariée en 1994). Du même auteur : In Dependence (2008, premier roman), des nouvelles et des essais (non traduits en français). Plus d’infos sur son site officiel, https://www.sarahladipomanyika.com/.

Morayo Da Silva (75 ans) vit depuis vingt ans au quatrième étage d’un petit immeuble qui « a résisté au tremblement de terre de 1906 » (p. 11). Vous l’avez peut-être deviné, Morayo vit à San Francisco. Mais, depuis qu’elle est à la retraite (elle enseignait la littérature à l’université et avait de très bons contacts avec ses étudiants) elle se sent seule et n’a plus que ses souvenirs. Elle se rappelle la ville de son enfance, Jos, où il n’y a plus personne… « Maintenant que mes parents ne sont plus, que mes amis d’enfance ont déménagé ou sont morts, tout ce qui me reste, en fait, ce sont les souvenirs. » (p. 16). Mais ne croyez pas que ce roman soit triste, au contraire Morayo a beaucoup d’humour et même du mordant ! Les chapitres alternent entre Morayo avec ses souvenirs, ce qu’elle veut faire (c’est bientôt son anniversaire) et ses proches (Dawud à l’épicerie, Sunshine sa meilleure amie, etc.). Ça voltige entre les souvenirs avec César, son mari, ambassadeur nigérian qui vit à Lagos et ceux avec Antonio, son amant, « le premier ambassadeur culturel noir du Brésil. Ici au Nigeria. Il était photographe […]. » (p. 47). Mais alors qu’elle prépare son anniversaire, les choses ne se passent pas comme prévu… « Quelle folie ! me dis-je. C’est de la pure folie ici. La vieillesse est un massacre. » (p. 121).

Morayo est comparée par l’éditeur à Mrs Dalloway de Virginia Woolf. Pourquoi pas ? L’humour y est, à la fois africain et britannique. Comme une mule qui apporte une glace au soleil, seul titre de Sarah Ladipo Manyika traduit en français, est une bouffée d’air frais, l’occasion de se faire une nouvelle amie, bienveillante et fantaisiste, et d’entendre parler non seulement de littérature et de personnages de livres mais aussi des gens, oui les vrais gens, ceux que l’on croise, que l’on voit chaque jour sans penser qu’ils font partie de notre vie.

Au départ, j’ai voulu lire ce livre pour le Mois anglais puisqu’il est traduit de l’anglais mais je n’ai pas osé le mettre car Sarah Ladipo Manyika est Nigériane et vit plutôt aux États-Unis mais elle vit aussi en partie à Londres. En tout cas, qu’il soit dans le Mois anglais ou pas, je vous le conseille fortement, j’ai ri, j’ai été émue, c’est un très beau roman tendre et vivifiant.

J’en profite pour le mettre dans À la découverte de l’Afrique car le lecteur découvre pas mal de choses sur le Nigeria.

La mer monte d’Aude Le Corff

La mer monte d’Aude Le Corff.

Stock, Hors Collection, mars 2019, 252 pages, 19,50 €, ISBN 978-2-234-08718-7.

Genres : littérature française, science-fiction.

Aude Le Corff… Toujours peu d’infos sur elle… Blogueuse et romancière. La mer monte est son troisième roman. J’avais déjà lu son deuxième roman, en 2016, L’importun, que j’avais bien apprécié. Et une collègue m’a prêté son premier roman, en poche, Les arbres voyagent la nuit alors je vous en parlerai une prochaine fois.

« Le chant des cigales sature l’atmosphère. » (p. 7, première phrase du roman). Nous sommes à Paris en 2042. Lisa, 39 ans, vit avec son chat, Topor, dans un appartement connecté. La mer « est montée bien plus vite que ne l’avaient prédit les scientifiques » (p. 13). Lisa et sa mère, Laura, ne se sont jamais bien entendu mais lorsque Lisa a découvert le journal de sa mère, elle a compris certaines choses. En 1993 Laura passe le bac, elle est amoureuse de Thomas Boddi mais celui-ci disparaît avec sa famille la laissant totalement déprimée. « Aujourd’hui, ma mère encombre mon esprit, au milieu d’un monde disloqué qui tente de réparer ses erreurs et de freiner sa perte. » (p. 26). Lisa, elle, « participe aux nouveaux projets qui transforment l’Europe. Tout est mis en œuvre pour créer des villes durables, intelligentes, propres et connectées. » (p. 28). Effectivement les Européens vivent dans des tours auto-suffisantes et n’accueillent pas de migrants car les pays doivent déjà loger leurs propres réfugiés climatiques (par exemple, pour la France, les habitants de l’île de Ré ou du Marais poitevin). « Les Nations unies prévoyaient onze milliards d’êtres humains en 2100. On commençait vaguement à se demander comment la Terre pourrait porter autant de monde, avec une pollution exponentielle, des températures de plus en plus élevées, et une pression sur l’ensemble des ressources. » (p. 79-80, été 2017).

J’ai bien aimé le parallèle entre 1993 (la vie de Laura, la mère, bachelière qui va étudier le Droit à la Sorbonne malgré sa dépression) et 2042 (la vie de Lisa, la fille qui cherche à comprendre). Dans les années 90, il y avait encore une certaine insouciance, même si on entendait parler d’environnement et de problèmes écologiques et climatiques. Depuis les années 2020, des progrès ont permis de « sauver » l’Europe, le Japon (dans une certaine mesure) et la Chine. « […] une haute tour végétale dans laquelle les riverains cultiveront et récolteront des rutabagas, des grenades, des tomates, des mangues, le miel des abeilles, élèveront des poules qui se promèneront en liberté sur les pelouses, les écoliers ramasseront leurs œufs, l’objectif étant de rapprocher les habitants, créer des communautés joyeuses et solidaires pour lutter contre la morosité ambiante et l’individualisme. » (p. 152). Mais est-ce suffisant pour (sur)vivre ? En tout cas, Aude Le Corff imagine un futur à la fois désirable (écolo, respectueux de la Nature, du moins ce qu’il en reste) et à la fois terrible car tout est connecté, y compris les humains, tout est surveillé par des drones ou des animaux domestiques augmentés…

Ce roman paru en littérature générale n’est pas qu’un roman de science-fiction ou d’anticipation (qui se déroule dans le futur), c’est un drame familial qui montre que le mensonge peut être la souffrance de toute une vie. Je pense que si le monde se meurt, c’est parce qu’il est rempli de mensonges, de profiteurs, de (gros) pollueurs… Quand cela s’arrêtera-t-il ? Les humains ne sont pas capables d’arrêter les catastrophes… C’est la planète qui les rappellera à l’ordre (elle le fait déjà) et les humains devront agir (vite et de bonne façon !), s’adapter sinon ils disparaîtront ainsi que de nombreuses espèces animales et végétales indispensables à la survie… C’est mon avis et La mer monte n’est pas un roman moralisateur mais salvateur. Le lire, c’est comprendre (visualiser) des choses – en particulier sur l’amour mais pas que – et se tourner dès maintenant vers un autre mode de vie (pour ceux qui ne l’ont pas déjà fait) avant qu’il ne soit trop tard !

Une très belle lecture pour les challenges Littérature de l’imaginaire #7 et Rentrée littéraire janvier 2019.