Nézida de Valérie Paturaud

Nézida : le vent sur les pierres de Valérie Paturaud.

Liana Levi, mai 2020, 192 pages, 17 €, ISBN 979-10-349-0256-9. Il est sorti en poche : Piccolo, n° 169, septembre 2021, 224 pages, 9 €, ISBN 979-10-349-0445-7.

Genres : littérature française, premier roman.

Valérie Paturaud « a exercé le métier d’institutrice dans les quartiers difficiles des cités de l’Essonne après avoir travaillé à la Protection judiciaire de la jeunesse. Installée depuis plusieurs années à Dieulefit, elle s’intéresse à l’histoire culturelle de la vallée, haut-lieu du protestantisme et de la Résistance. Avec son premier roman, Nézida […], elle signe un récit polyphonique intense et émouvant. » Source : éditeur, aucune autre info trouvée. Par contre, elle habite dans la Drôme, à Dieulefit donc, à moins de 70 km de Valence, alors peut-être que je la rencontrerai lors d’une rencontre en librairie ou dans un salon littéraire !

Nézida est alitée, à ses côtés un berceau avec un bébé silencieux. Une jeune fille prend soin d’elle en attendant… « le médecin viendra, ce soir, accompagné du pasteur, peut-être. » (p. 14).

Nézida naît le 18 novembre 1856 à Comps dans la Drôme dans une famille protestante. Ses parents, Suzanne et Pierre Cordeil, ont une petite ferme avec le grand-père, ils cultivent des noix et des châtaignes et élèvent quelques bêtes (des chèvres puisqu’ils font du fromage, ah le picodon !, des moutons, des vaches et des poules aussi). Plus tard naissent ses deux frères, Paul le 19 septembre 1859 et Jean-Louis dit Léopold le 10 mars 1862. Nézida est mal aimée de ses parents qui préfèrent Paul, leur fierté (avant qu’il ne les déçoive car il veut étudier et lire comme sa sœur). C’est une enfant silencieuse, discrète, qui n’a qu’une amie, Joséphine née le 28 mars 1857, mais s’entend très bien avec son grand-père qui l’emmène en balade avec le chien et lui prête des livres.

« Les années passèrent, j’eus bientôt l’âge de fréquenter les cabarets du village comme les autres hommes. » (Paul, p. 23). Là, les informations circulent avec « les hommes de passage » (p. 23) et Paul reçoit avec avidité des nouvelles politiques et autres informations qui changent des histoires familiales du village de Comps aux veillées du soir. Il y a une vie, ailleurs, dans la Drôme mais aussi dans le Dauphiné et en Provence. « La période était riche en événements et je peux dire que mon intérêt pour la politique est né à cette époque. » (Paul, p. 24), pas du tout ce que ses parents ont prévu pour lui puisqu’en tant que fils aîné, il doit reprendre la ferme !

« L’un de mes plus jolis souvenirs avec elle ? C’est une odeur de violette et de terre sous les ongles, d’avoir arraché à mains nues des fleurs nouvelles avec leurs racines. » (Joséphine, p. 30). Elles allaient ensuite vendre ces fleurs le dimanche au marché de Dieulefit (environ 8 km à pieds).

Nézida a plus de 25 ans et n’est toujours pas mariée, contrairement aux autres filles du village qui ont déjà plusieurs enfants… Elle aide les enfants d’ailleurs, à l’école, avec l’instituteur de son enfance. « Comme je l’ai dit, après avoir été une très bonne élève, Nézida a continué à venir régulièrement à l’école pour me seconder. » (Jean-Antoine Barnier, p. 42). Alors qu’il y a souvent des différends entre catholiques et protestants au village, l’instituteur est étonné par le comportement et les avis de Nézida. « Tant de tolérance chez une jeune femme qui n’avait jamais quitté notre campagne m’impressionnait. Son intuition, sa logique, sa vision des réformes nécessaires pour la formation des enfants, futurs citoyens, m’étonnaient. Son intelligence palliait l’absence d’expérience. » (Jean-Antoine Barnier, p. 45).

« Seul son grand-père avait droit à ses sourires. […] Maintenant, avec le recul, je crois qu’elle l’aimait surtout car il était le seul à prendre le temps d’écouter les découvertes qu’elle faisait dans ses livres. Il l’encourageait, la félicitait pour sa lecture parfaite et sa belle écriture. Je n’osais rien dire. » (Suzanne, p. 54) qui explique pourquoi elle n’a pas pu s’attacher à sa fille.

Le père de Nézida est fier que sa fille soit allée à l’école plus longtemps que les autres et qu’elle ne soit pas obligée d’aller travailler dans les industries de la soie [un des thèmes du premier roman Mémoire de soie d’Adrien Borne, coup de cœur en février 2021]. Mais il aimerait que sa fille se marie… Avec un gars du village, par exemple Isidore, le fils du métayer du château, un bon gars, solide et travailleur, mais qui n’a jamais osé faire sa demande… Au lieu de ça, Nézida a rencontré Antonin Soubeyran au mariage d’une cousine à Dieulefit. Un Lyonnais issu d’une famille bourgeoise…

« Ce fut la première fois que j’entendis son prénom. J’en avais imaginé plusieurs que son souvenir m’avait inspirés. Je n’avais jamais entendu celui-là. Unique, comme elle. » (Antonin, p. 77) et, après un des premiers rendez-vous à Dieulefit, « Plus tard, Nézida m’a avoué être revenue chez elle à pied en chantonnant, légère, heureuse, pleine de projets, sans inquiétude ni crainte. Oui, beaucoup plus libre que moi face aux réactions familiales ! Je l’ai si souvent admirée pour sa capacité à choisir sa vie, à affirmer ses choix. » (Antonin, p. 79-80). Nézida et Antonin se sont « mariés le 15 septembre 1883 à la mairie, puis au temple de Comps. » (p. 80).

« À Lyon, nous étions libres de nos choix, de nos fréquentations. Dans notre vie professionnelle, dans nos activités sportives, les relations humaines sont régies par d’autres critères : l’origine sociale et géographique, les études… » p. 85), Henry explique bien la différence entre les villages très attachés à la religion, les catholiques d’un côté, les protestants de l’autre, alors qu’à Lyon où ils ont étudié et où ils travaillent, son frère Antonin et lui sont anonymes parmi d’autres anonymes et la religion n’a pas (tant) d’importance.

Nézida et Antonin sont heureux, elle s’est engagée rapidement à l’entraide protestante, elle attend un enfant et souhaite ensuite s’inscrire à l’école d’infirmières avec sa nouvelle amie lyonnaise, Camille. « Une femme pouvait être ambitieuse, volontaire et libre. » (Henry, p. 90). Nézida a un bel avenir devant elle ! « Nous nous sentions utiles, mais pas seulement : nous apprenions, nous réfléchissions, nous étions intellectuellement satisfaites. » (Camille, p. 99).

« Je ne savais pas, ne l’ayant pas appris, qu’une femme pouvait désirer plus et autre chose que la maternité. Je pensais que ce serait pour elle un aboutissement. Elle allait trop vite et trop fort pour un homme comme moi, prisonnier des carcans de la religion et de la morale. » (Antonin, p. 164).

En fait, comme vous avez pu vous en rendre compte avec les extraits (je tenais à citer plusieurs personnes), Nézida est un roman choral et chaque chapitre est raconté par un de ses proches, ses frères Paul et Léopold, son amie Joséphine, le maître d’école Jean-Antoine Barnier, sa mère Suzanne, son prétendant Antonin Soubeyran et les deux frères d’Antonin, Ovide et Henry, Camille.

Chacun a ses propres souvenirs avec Nézida et sa propre vision de qui elle est en réalité ou dans leur imagination (ou leurs certitudes).

L’autrice raconte tout, le moindre détail, le moindre geste, ça m’a surprise au début, je me suis dit que la lecture allait être longue mais, en fait, ça coule tout seul, c’est fluide, c’est beau et passionnant. Cerise sur le gâteau, je ne suis généralement pas fan du roman choral mais celui-ci, je l’ai vraiment bien apprécié et je vous le conseille (vous découvrirez la région dans laquelle je vis, même si ça a changé en plus d’un siècle !).

Qui l’a lu ? : Alex, d’autres ?

Pour Petit Bac 2022 (catégorie prénom avec Nézida).

À dos de crocodile de Greg Egan

À dos de crocodile de Greg Egan.

Le Bélial, collection Une heure lumière, mai 2021, 112 pages, 8,90 €, ISBN 978-2-84344-980-2. Riding the Crocodile (2005) est traduit de l’australien par Francis Lustman.

Genres : littérature australienne, roman, science-fiction.

Greg Egan naît le 20 août 1961 à Perth (sud-ouest de l’Australie). Il étudie les mathématiques à l’University of Western Australia et devient programmeur informatique puis écrit des nouvelles d’horreur et publie son premier roman, An unusual angle, en 1983. Il est nouvelliste et romancier de science-fiction et en particulier de hard science-fiction. J’ai l’impression d’avoir déjà lu Cérès et Vesta mais je n’ai (pour l’instant) pas trouvé trace d’une note de lecture (peut-être au brouillon dans un cahier…). Plus d’infos sur son site officiel et son compte twitter (à noter qu’il n’y a aucune photo de lui sur internet, si vous en voyez une c’est celle d’un homonyme).

« Leila et Jasim étaient mariés depuis dix mille trois cent neuf ans quand ils commencèrent à envisager de mourir. Ils avaient connu l’amour, élevé des enfants et vu prospérer leur descendance, génération après génération. Ils avaient visité une dizaine de mondes et vécu au sein de mille cultures. » (début du roman, p. 9).

Sur Najib, leur planète natale, dans la civilisation de l’Amalgame, ils ont été heureux et sont amplement satisfaits de tout ce qu’ils ont vécu et accompli mais, avant de mourir, ils veulent faire une dernière chose, un dernier voyage mais lequel choisir ? « Le regard de Leila se posa sur un endroit où les réclames se raréfiaient, ce qui la mena vers le bulbe d’étoiles entourant le centre de la galaxie. Si le disque de la Voie lactée appartenait à l’Amalgame, dont les diverses espèces primitives avaient fusionné pour former une civilisation unique, le bulbe central était peuplé d’êtres ayant refusé jusqu’à la moindre communication avec ceux qui les entouraient. Toutes les tentatives pour envoyer des sondes dans le bulbe […] avaient été doucement mais fermement repoussées, et les intrus expulsés sans délai. Les Indifférents restaient silencieux et isolés depuis bien avant l’existence de l’Amalgame. » (p. 12-13).

Ils sont intrigants ces Indifférents dans leur bulbe ! Des humains d’origine ? Ou alors plus personne à l’intérieur ? J’ai hâte de savoir ! En tout cas, c’est là que Leila et Jasim décident d’aller après une soirée d’adieu avec leur descendance et leurs amis, deux-cents dans leur maison et deux-cents dans ‘l’aile virtuelle’.

Après un voyage-sommeil de vingt mille années-lumière (avec leur maison), Leila et Jasim arrivent à Nazdik-be-Bhigane, un monde peu peuplé. Après l’acclimatation de leurs métabolismes et la découverte des environs (quelques habitations et des centaines d’observatoires abandonnés), ils peuvent observer le bulbe. « Au crépuscule, la moitié du territoire des Indifférents s’étendait, éblouissant, de l’horizon à l’est jusqu’au zénith, et la lente marche des étoiles vers l’ouest révélait à mesure une partie croissante de sa splendeur. » (p. 19) et prendre connaissance des données accumulées pendant leur sommeil. « Les Indifférents pourraient être morts et disparus, dit Jasim. Ils ont construit la clôture parfaite, qui leur a maintenant survécu et garde leurs ruines. » (p. 24), c’est l’hypothèse la plus plausible après « un million d’années de silence » (p. 24).

En tout cas, leur seul voisinage est un nid de serpents à fourrure, longs « de huit à dix mètres » (p. 28), venus vivre ici il y a quinze mille ans pour être tranquilles, pas dangereux mais pas sociaux non plus même s’ils ont accueilli le couple pour faire leur connaissance.

Au bout de dix-sept ans, Leila et Jasim observent et calculent toujours lorsqu’ils voient quatre fois la même lueur en quatre lieux différents, or par le passé seulement trois avaient été observées par leurs prédécesseurs. « Les archives révélèrent quelques dizaines d’occasions où le même type d’émissions avait été observé [mais]. Il n’y avait jamais eu plus de trois évènements liés entre eux auparavant […]. » (p. 37). Optimistes, Leila et Jasim se désincarnent et s’installent sur Trident, l’observatoire qu’ils ont construit pour être au plus près du bulbe.

Je ne vous en dis pas plus, je vous laisse découvrir jusqu’où Leila et Jasim iront. Malgré des théories scientifiques et informatiques (très loin dans le futur) que je n’ai pas très bien comprises, mes connaissances étant limitées (en méta-univers, transferts de données, etc.), j’ai suivi avec grand plaisir les péripéties de Leila et Jasim et donc, j’ai beaucoup aimé ce roman (certains lecteurs disent que c’est une novella, bref un roman court ou une longue nouvelle). Je lirai d’autres titres de Greg Egan, c’est sûr et je comprends qu’il soit considéré comme l’auteur de science-fiction le plus fascinant de sa génération, le ‘pape de la hard SF’. D’ailleurs, j’espère que vous lirez ce roman et que, comme moi, vous serez fascinés par ce futur immense et par la quête de Leila et Jasim parce que ce roman est court mais riche, fluide, intrigant, passionnant et parce que l’humain veut toujours aller plus loin, en savoir plus même si c’est folie parfois (souvent ?).

Ils l’ont lu (et presque tous apprécié) : Aelinel, Apophis, Belette Cannibal Lecteur, CélineDanaë, Crémieu-Altan, FeydRautha, Gromovar, Lorkhan, Lune, Ombre Bones, Ted, Vert, Yogo Le Maki, vous aussi ?

Lu spécialement pour le S4F3 #8, ce roman entre aussi dans Challenge de l’été – Tour du monde (hors niveau, Océanie), Challenge lecture 2022 (catégorie 53, un livre dont le personnage principal est une personne âgée, alors les deux personnages principaux pour être âgés, ils sont âgés, ils ont plus de dix mille trois cents ans !), Littérature de l’imaginaire #10, Petit Bac 2022 (catégorie Animal pour Crocodile), Un genre par mois (en septembre, nouvelle, novella c’est-à-dire roman court) et Tour du monde en 80 livres (Australie).

Aucune femme au monde de Catherine Lucille Moore

Aucune femme au monde de Catherine Lucille Moore.

Le passager clandestin, collection Dyschroniques, octobre 2021, 144 pages, 9 €, ISBN 978-2-36935-100-9. No Woman Born (1944) est traduit de l’américain par Arlette Rosenblum et revu par Dominique Bellec.

Genres : littérature états-unienne, science-fiction.

Catherine Lucille Moore le 24 janvier 1911 à Indianapolis (Indiana). Elle lit beaucoup, en particulier de la littérature fantastique, dès l’enfance. Quand elle doit quitter l’université (Grande dépression), elle devient secrétaire et commence à faire publier ses premières histoires (science-fiction et fantasy) dans des pulps (années 1940), en particulier dans le magazine Astounding Science Fiction. Elle est une pionnière de la science-fiction féminine et féministe. Elle se marie avec Henry Kuttner (écrivain de science-fiction) en 1940 et ils écrivent à quatre mains. Elle utilise aussi le pseudonyme de Lawrence O’Donnell. Elle écrit 4 romans (entre 1942 et 1957), de nombreuses nouvelles et plusieurs de ses œuvres sont adaptées au cinéma. Elle meurt le 4 avril 1987 à Hollywood (Californie).

Deirdre était la plus belle femme au monde. Danseuse et chanteuse, elle était connue dans le monde entier, même « sous les tentes du désert et dans les huttes polaires » (p. 6). « Et le monde entier l’avait pleurée quand elle était morte dans l’incendie de la salle. » (p. 7) dans laquelle elle se produisait. Son impresario, John Harris, ne s’en est jamais remis.

Mais son cerveau a été conservé et, depuis un an, un savant, Maltzer, travaille sur un robot pour la faire revivre, pas un robot tout mécanique, un humanoïde. « C’est moi, John chéri. C’est réellement moi, tu sais. » (p. 18). C’est troublé que John Harris découvre la nouvelle Deirdre, « en vérité, elle était toujours Deirdre » (p. 25), belle, souple, la même voix, le même rire, les mêmes postures, la même assurance, « c’était bien la femme de chair et d’os, aussi sûrement que s’il l’avait vu se dresser devant lui, intacte, à nouveau, tel le phénix ressuscité de ses cendres. » (p. 27).

Deirdre a un projet. « Je vais remonter sur scène, John […]. Je peux toujours chanter, je peux toujours danser. Je suis toujours moi-même dans tout ce qui compte et je n’imagine pas faire autre chose pendant le restant de mes jours. » (p. 39). Mais « comment des spectateurs régiraient-ils ? » (p. 42). Harris la voit humaine et est d’accord avec elle mais Maltzer la voit machine et veut l’empêcher de se produire devant un public.

Je vous laisse découvrir ça en lisant ce court roman que les anglophones appellent une novella.

Avec son écriture à la fois tranchante et sensuelle, No Woman Born est considérée comme de la SF féministe et, effectivement, qui peut décider de ce que sera la vie (personnelle et professionnelle) de Deirdre si ce n’est elle-même, quelle qu’elle soit ! Maltzer et Harris peuvent lui parler de leurs idées, la conseiller, mais ne peuvent pas la considérer comme handicapée et l’obliger à abandonner une carrière dont elle a besoin. Un court roman à découvrir d’autant plus qu’il a été écrit en 1944, en pleine Seconde guerre mondiale, les femmes prenaient la place des hommes dans presque tous les corps de métiers et commençaient à se libérer et à devenir autonomes. En plus, c’était le début de la robotique, maintenant on parle de corps augmenté, de transhumanisme. Le passager clandestin déniche toujours des ‘petites’ pépites bien agréables à découvrir !

Ils l’ont lu : Anna de ScifiLisons, Georges sur Phénix Web, Lhisbei de RSF blog, Stéphanie de De l’autre côté des livres, d’autres ?

Pour les challenges 2022 en classiques, Littérature de l’imaginaire #10, Mois américain, Petit Bac 2022 (catégorie Famille pour Femme) et S4F3 2022.

Avant que le monde ne se ferme d’Alain Mascaro

Avant que le monde ne se ferme d’Alain Mascaro.

Autrement, collection Littératures, août 2021, 256 pages, 17,90 €, ISBN 978-2-74676-089-9.

Genres : littérature française, premier roman, Histoire.

Alain Mascaro naît le 23 avril 1964 à Clermont-Ferrand en Auvergne. Professeur de lettres (à Vichy dit l’éditeur), il se met en disponibilité pour voyager avec sa compagne en Asie centrale (Kirghizstan, Ouzbékistan, Turkménistan, Iran partiellement) et en Asie (Népal, Inde, Birmanie, Cambodge, Thaïlande). Le couple étant bloqué en Thaïlande durant la pandémie, l’auteur déjà récompensé pour ses nouvelles en profite pour écrire son premier roman (2020), Avant que le monde ne se ferme, qu’il retravaille en Patagonie chilienne (2021). Avant que le monde ne se ferme est le lauréat du Festival du premier roman de Chambéry en mai 2022. Plus d’infos sur son site officiel et sur son site de voyage.

Steppe de Kirghizie. Le jour où son père Johann meurt, Svetan apprend qu’il va devenir père. « C’était si étrange de connaître la douleur, la tristesse et la joie en même temps ! » (p. 11). Son épouse, Smirna, met au monde leur premier fils, Anton Torvath. Smirna « était simplement belle. Elle ouvrait les bras et son fils Anton venait s’y blottir, et plus tard ses frères avec lui, et les enfants des autres, et Svetan évidemment, et en rêve tous ceux qui auraient bien aimé […]. Les bras de Smirna étaient un havre, une citadelle, on y oubliait les chagrins et le reste du monde. » (p. 16).

Les Torvath, des nomades d’Asie centrale, sont « une toute petite kumpania, un tout petit cirque, mais ils étaient renommés. » (p. 17) ainsi ils vadrouillent des plus petits villages aux plus grandes villes et sont considérés comme « L’aristocratie tzigane » (p. 17) mais le cirque est en déclin…

Quatre ans après la mort de Johann, la kumpania est à Voronej en Russie devenue Union soviétique et Svetan comprend que le monde a changé… « il ne comprenait pas en quoi exactement. Il y avait davantage d’uniformes, la police était plus brutale et méfiante, on croisait beaucoup de militaires et parfois de longues files de civils aux yeux éteints […]. » (p. 22).

Lorsqu’il a sept ans, Anton a un accident de trapèze… Il reste trois jours et trois nuits inconscients et, à son réveil, il est surpris d’être un enfant. Il va devenir Moriny Akh (un nom secret donné par une fillette mongole inconnue), surtout il va devenir dresseur de chevaux (comme l’avait prédit son père) et il va être très doué pour les langues des gadgé. « […] le russe, l’allemand, le polonais et le hongrois. Il avait aussi appris à lire en plusieurs langues on ne savait comment : il déchiffrait les caractères cyrilliques aussi bien que les romains. (p. 29-30).

Découvrez Svetan et Smirna, Anton, Tchavo et Lyuba, Boti et Keš, Gugu et Mala, Gabor et Nina, leurs enfants, et Simza, la mère de Svetan trop âgée pour travailler, tous Torvath ou Kalderash, et surtout Jag, « un Wajs errant loin des siens » (p. 34) et aussi Katia, une orpheline polonaise adoptée par Smirna qui a eu trois fils et qui voulait une fille. Voyagez avec eux et vivez les bouleversements en traversant une première moitié de XXe siècle de fureur (sans jeu de mot !, j’aurais pu mettre de terreur). Mais écoutez aussi les contes tziganes venus de loin (d’Inde et de tant d’autres pays) et les histoires que Devel (Dieu) a donné aux Fils du vent (les tziganes).

Jag est très important dans la vie d’Anton, il lui enseigne la musique, lui raconte des histoires, il le considère comme « le fils qu’il n’avait jamais eu, et surtout quelqu’un à qui parler. Il lui ouvrit les portes de sa bibliothèque, lui apprit les rudiments de médecine, notamment à diagnostiquer et soigner les maladies les plus courantes, lui enseigna les mathématiques, l’herboristerie, l’art de poser des collets, et surtout celui de connaître et reconnaître les hommes. » (p. 35-36). Vous l’aurez compris, Anton aura un destin exceptionnel ! Une nuit où la troupe est à Vienne en Autriche, Jag annonce qu’en Allemagne, depuis deux ans, « les mariages avec les gadgé sont interdits et on enferme les Sinté et les Roms dans des camps. […]. » (p. 45) alors, il laisse sa roulotte et ses livres à Anton et quitte la kumpania avec son baluchon et son précieux violon. « Le lendemain, Adolf Hitler entrait triomphalement dans Vienne. » (p. 46). Cela va devenir de plus en plus difficile pour la troupe (et pour tous les tziganes) et, une nuit où Anton était parti nourrir Cimarrón, sa jument qu’il a cachée dans les bois pour que les soldats ne la volent pas, il va se retrouver seul… et perdre aussi sa jument réquisitionnée par un Allemand. « Il hurla à la face de l’arc-en-ciel apparu à la faveur du soleil naissant, lui jeta des pierres, pleura recroquevillé dans un buisson, finit par s’endormir en grelottant. Au réveil, il était midi et la terre avait bu toutes ses larmes. Il n’en avait plus, rien qu’une immense tristesse longue comme une traîne. » (p. 59).

Dans le ghetto juif de Łódź en Pologne, un quartier a été assigné aux tziganes et Anton retrouve les siens mais tous meurent du typhus ou abattus… « Il était le dernier. Fils, nous allons être engloutis. Sauve-toi et tu nous sauveras tous ! » (p. 73). Il tient le coup car il se lie avec un médecin juif, Simon Wertheimer, qui prend un peu le relai de Jag auprès du jeune homme, il lui prête des livres de médecine, de chirurgie, de religion, de mythes et de contes antiques, des romans, de la poésie et fait tout pour qu’Anton reste en vie, et Anton restera en vie car il est avant tout libre et dresseur de chevaux.

Il y a de très belles phrases comme « Alors on contemplait le monde, tantôt en silence, tantôt en discourant, on s’arrêtait pour ramasser des champignons, des herbes ou des fruits, on inventait des histoires, on riait. » (p. 36). « Oui, mon garçon, voilà bien tout le drame des hommes : ils sont exactement comme les moutons. On leur fait croire à l’existence de loups et ceux qui sont censés les protéger sont en fait ceux qui les tondent et les tuent. » (p. 38, phrase prophétique à l’époque et encore d’actualité). « Jag aimait les mots. Il aimait leur histoire, il aimait leurs histoires. Il disait que les mots, comme les mots et les arbres, avaient des racines. » (p. 39, je pense qu’il ne connaissait pas l’étymologie mais il avait bien raison). « Ce sont tous des hommes, disait-il. Ils sont juste pris dans une effroyable machine à défaire la vie… » (Katok, prisonnier grec, p. 109). « […] il faut profaner le malheur. Le malheur ne mérite pas qu’on le respecte, souviens-t’en… » (Jag, p. 208).

Comme vous le voyez, ce roman est un voyage (Asie centrale, Europe, États-Unis, Inde, mais pas que géographique, aussi un voyage initiatique), une grande aventure, autant humaine que poétique et philosophique, qui m’a beaucoup émue. Et, lorsque tout est réuni, la beauté de l’écriture, l’histoire, les personnages, l’émotion qui jaillit du récit, c’est un coup de cœur assuré. Bien sûr, il y a l’horreur aussi, les déportations, les meurtres de sang froid, les camps, et j’en ai déjà lu des livres et des témoignages depuis l’adolescence, et j’ai vu aussi des photos, des films, mais c’est toujours aussi éprouvant et l’auteur s’est bien documenté sur les camps, les ghettos, les usines, les exactions, c’est poignant.

« L’onde de choc de la Seconde Guerre mondiale n’en finissait pas d’agiter la planète : on redistribuait les cartes, certains trichaient ; on dessinait ou redessinait des États, et là encore certains trichaient ; des peuples aspiraient à l’autonomie, d’autres étaient malgré eux tombés sous le joug d’un ogre plus fort qu’eux. Un nouveau monde était en train de naître, et l’on ne savait s’il apporterait enfin bonheur et liberté ou de nouvelles formes de malheurs et de sujétions encore plus sournoises. » (p. 153). Nous savons maintenant et, plus de 75 ans après, nous subissons encore les conséquences de ces ‘redistributions’.

Une erreur : « Ordres, contre-ordres, c’était l’affolement. Les SS finirent par abonner le camp à la garde de pompiers et de policiers autrichiens. » (p. 135), je pense que l’auteur voulait écrire abandonner le camp.

Ils l’ont lu : Audrey de Lire & vous, Cannetille, Eva de Tu vas t’abîmer les yeux, Guy Donikian sur La cause littéraire, Joëlle, Julie de la librairie Le pavé dans la marge, Kimamori, Kitty la Mouette, Luocine, Marie de En faits, La page qui marque, et… Dalie Farah (elle aussi prof et autrice que j’avais rencontrée avec grand plaisir).

Pour Bingo littéraire d’Hylyirio (n° 36, un livre coup de cœur, 3e billet), Challenge de l’été – Tour du monde (Kirghizie), Challenge lecture 2022 (catégorie 52, un livre qui a gagné un prix littéraire, et bien mérité !), L’été lisons l’Asie (une partie du roman se passe en Asie centrale, en Kirghizie plus particulièrement) en honorant deux menus (Menu Fil rouge = tour de l’Asie – on va en Mongolie et en Inde – et Menu d’août = imaginons l’Asie avec ici les traditions des nomades tziganes, l’art du cirque et du dressage des chevaux, Petit Bac 2022 (catégorie Verbe avec Ferme, 4e billet), Shiny Summer Challenge 2022 (menu 1 – Été ensoleillé, sous menu 2 – Un carré jaune sur un océan bleu = couverture ensoleillée prédominance de jaune ou bleu).

Le chant des Fenjicks de Luce Basseterre

Le chant des Fenjicks de Luce Basseterre.

Mnémos, septembre 2020, 336 pages, 21 €, ISBN 978-2-35408-794-4.

Genres : littérature française, science-fiction.

Luce Basseterre naît en 1957 à Toulon et vit quelques années au Québec. Elle est nouvelliste et romancière (son premier roman, Les enfants du passé, est paru en 2016 aux éditions Voy’el (parution au Livre de poche en 2022). Plus d’infos sur son site officiel et sur sa page FB.

Après avoir lu La débusqueuse de mondes de Luce Basseterre (en poche, en 2019), excellent roman, coup de cœur même, j’avais très envie de lire son premier roman Les enfants du passé (paru en 2016 mais pas facilement trouvable… et enfin paru en poche en ce début d’année, chouette !) et son nouveau roman Le chant des Fenjicks qui est en fait une préquelle à La débusqueuse de mondes. Mais, tout vient à point à qui sait attendre !

Dans un monde dirigé par les Chalecks, la reproduction est contrôlée par un cyberparasite. Un cyberparasite que Smine Furr, un félidé stérile, a réussi à shunter. C’est qu’il existe une certaine opposition dans l’Empire. Quelques mots sur les Chalecks, ce sont des créatures reptiliennes hermaphrodites, beaucoup sont caméléonïdes mais il y a aussi des Yerlings, des Fnuts, des D’jyné et d’autres batracidés (je pense comme la capitaine D’Guébachakarakt surnommée D’Guéba, une grenouille Caudata, la débusqueuse de mondes). Mais là, nous sommes sur la planète Imbtoj habitée par des Imbtus (des félidés) et inféodée à l’Empire Chaleck.

Après la visite de contrôle de Smine Furr, apparaît dans le ciel un fenjick (son nom est Koba, ça vous rappelle quelque chose ?) : ce sont des vaisseaux mais ce sont des mammifères, ils sont vivants, cependant leur transhumance est menacée car les Chalecks les attrapent… « Le mammifère cosmique se rapproche. Défiant toutes lois naturelles, il nage dans l’air comme un poisson dans l’eau. C’est beau. Incroyablement beau. Il tourne en rond. Compterait-il se poser ? J’en frissonne. » (p. 9). En fait, des Fenjicks, il n’y en a presque plus… Les Chalecks leur mettent un implant pour les contrôler et ils deviennent des cybersquales. « Une écoutille […] s’ouvre. Chacun retient son souffle. C’est une félidé qui se présente sur le seuil, elle est aussitôt acclamée. L’almadur Karim Shayak, grande prêtresse de l’opposition et de la résistance à l’envahisseur chaleck. » (p. 10).

Peu de temps après, Smine Furr est convoquée dans le bureau de Li capram Jöns pour y être interrogé sur unæ collègue puis est promu comme secrétaire (sédail) de Li capram Lô Nifl Ere au Palais des Résidents Permanents. « Te rends-tu compte que tu tiens peut-être une occasion inespérée de prouver ta théorie sur le rôle des biocoms dans la stérilité qui vous frappe ? » (p. 30). Idaho, une amie, veut l’embarquer dans la résistance… et Smine Furr est arrêté…

En parallèle, on suit Waü Nak Du, un biologiste chaleck qui étudie les fenjicks. « Dans quelle situation me suis-je mis ? Qu’est-ce qui m’a pris à l’époque de vouloir sauver ces bestiaux ? » (p. 34). Avec son cybersquale matricule PH420 KP, il escorte de Yuna Hô jusqu’aux Outremarges, trois jeunes fenjicks, Ichu, Nadu et Udu (à vrai dire dans l’espoir d’attirer des fenjicks adultes pour en faire des cybersquales). Mais lorsqu’ils sont attaqués, les trois jeunes décrochent… « Je ne comprends pas leur chant, mais je l’entends. Il m’arrive sur la même fréquence que les plaintes des jeunes que nous convoyons. » (le vaisseau, p. 108). « J’ai beau vérifier, aucune émission d’aucune sorte n’est enregistrée par aucun journal. […] Je ne comprends plus ou trop bien. Je ne suis plus sûr de rien. Le banc de squales continue de nous harceler. Ils nous entraînent, impossible de leur échapper. » (Waü Nak Du, p. 108). Le matricule PH420 KP, devenu Samtol, s’est libéré en libérant les trois jeunes et il essaie de retrouver sa mémoire effacée mais, imaginez la fureur de Waü Nak Du.

Après avoir suivi Smine Furr et Waü Nak Du, les lecteurs suivent aussi les cybersquales Koba avec Smine Furr (content d’avoir échappé à la prison) et Samtol avec Waü Nak Du (en colère d’avoir foiré sa mission et effrayé par ce qu’il va devoir dire à ses supérieurs, euh s’il les revoit un jour !). Mais tous les fenjicks ne sont pas encore délivrés et Smine Furr et Waü Nak Du sont emprisonnés… « […] dans le cas des fenjicks, comment aurions-nous pu imaginer que ces créatures puissent ressentir quelque chose ? Qu’elles puissent souffrir, vouloir rester libres ? » (p. 192).

Un pur bonheur ce roman space opera ! Il est aussi imagé et inventif que La débusqueuse de mondes. Même s’il n’y a plus l’effet de surprise, le style, la construction du roman, les personnages, les planètes, l’action et l’imagination de Luce Basseterre sont bien là ! Par contre, je ne vais pas mettre un coup de cœur à cause du point que je développe ci-dessous.

Il faut s’y habituer : pour dire il ou elle (les créatures étant hermaphrodites), l’autrice utilise le terme maintenant connu de ‘iel’ ainsi que ‘ciel’ pour celui ou celle (et les pluriels qui vont avec, ‘iels’ ou ‘ciels’). Pour dire le ou la ou les dans, par exemple je le vois ou je la vois ou je les vois, l’autrice utilise ‘li’ ce qui donne ‘je li vois’. Pour parler d’un ou une collègue (par exemple), elle utilise ‘unæ’ (terme que je n’avais vu) et ses variantes, ‘chacunæ’, ‘quelqu’unæ’… Pour mon et ma, elle utilise ‘man’. C’est un peu compliqué pour moi et ça a ralenti ma lecture…

Iels l’ont lu : Camille de La Geekosophe, CélineDanaë d’Au pays des CaveTrolls, Le Chien Critique, Les chroniques du Chroniqueur, Eleyna de La bulle d’Eleyna, FeyGirl de Les chroniques de FeyGirl, Le Galion des étoiles, Lhisbei de RSF Blog, Marie Aryia de Les mots étaient livres, Stéphanie d’Outrelivres,

Pour les challenges Club de Vendredi Lecture – RattrapageLittérature de l’imaginaire #10 et S4F3 2022.

L’Aimante de Caroline Doudet

L’Aimante de Caroline Doudet.

Auto-édition, en vente sur Amazon en version papier ou e-book, 250 pages, 13,40 €, ISBN 978-2-9583480-1-4.

Genres : littérature française, premier roman, érotique.

Caroline Doudet naît le 16 mars 1978 à Limoges. Elle est blogueuse et autrice. L’Aimante est son premier roman mais elle écrit des nouvelles érotiques sous le pseudonyme de Serena de Lyoncourt. Plus d’infos sur son blog et sa page FB et sur son blog – La page de Serena et sur sa page FB – Serena de Lyoncourt.

Juliette vient d’emménager dans son nouvel appartement avec vue sur les montagnes. Elle se sent… « Libre, indépendante, sans attaches, sans entraves. Sans amour désormais. » (p. 11). Juliette vit au milieu de ses livres, elle lit beaucoup, surtout depuis l’adolescence, « Elle avait lu, mais elle n’avait rien vécu. » (p. 14). Après des études littéraires et l’obtention de l’agrégation de lettres modernes, Juliette devient prof, mais, à 26 ans, elle comprend que ce n’est pas ce qu’elle veut. Alors elle va chercher l’amour, le grand amour, l’amour absolu, l’Élu. Mais qu’est-ce que le grand amour ? Est-ce comme dans les romans sentimentaux (des classiques pour la plupart) qu’elle a lus ?

Un chapitre, un homme, Paolo, Tristan, Paul, Pierre, Erwan, Antoine, Arnaud, Valentin, Richard, Alain, Raphaël, Yvan, chacun a un signe astrologique différent (je pense que l’autrice est fondue d’astrologie, ce qui n’est pas mon cas, les planètes ont changé de place depuis 4000 ou 5000 ans que l’astrologie a été inventée !) et Juliette est bien loin du grand amour, à chaque fois un coup d’un soir, parfois un peu plus longtemps, quelques semaines maximum…

Avec toutes ces galipettes érotiques, je vais pouvoir mettre ce roman dans Le mardi c’est permis de Stéphie (le 1er mardi du mois donc ce sera en août).

En plus, Juliette quitte Paris, elle est mutée à Clermont-Ferrand… Une première année difficile, surtout pendant l’hiver, et puis, sur place, pas de famille, pas d’amis, pas d’amants… Quelques collègues aux petits soins pour elle… « Mais elle-même ne ressentait rien du tout, pas la moindre émotion. Elle était vide de désir. » (p. 53). Jusqu’à sa rencontre avec Pierre, le bonheur absolu, la jouissance, elle est amoureuse, c’est le bon, et puis non, en fait, c’est la cata… « Elle lui en voulait, et s’en voulait à elle-même, elle se détestait d’avoir été si naïve, d’avoir cru à cette escroquerie qu’est le grand amour. Elle s’en voulait, car finalement, qui lui avait fait du mal, à part elle même ? » (p. 88). Heureusement il y a sa meilleure amie, Emma, « pragmatique et réaliste » (p. 101).

« Juliette allait avoir 30 ans. Une femme n’est jamais aussi belle et séduisante qu’à 30 ans, paraît-il. L’âge de la maturité et de l’épanouissement. Elle en doutait. Elle ne se sentait pas du tout mûre et épanouie. Plutôt en décalage constant avec sa vie. Mais peut-être cela allait-il s’arranger. Elle venait de rencontrer Alain. » (p. 139). Mais, comme pour tous les autres, « Il n’était pas l’Elu » (chaque chapitre se termine avec cette phrase sauf celui avec Pierre, à noter que l’autrice n’écrit pas Élu alors que grammaticalement une lettre majuscule est une lettre comme les autres qui garde son accent, son tréma ou sa cédille et il en est de même pour les phrases qui commencent par À ou par Écrire).

Juliette va-t-elle trouver le Grand Amour ? « Elle avait beaucoup appris de tous ces hommes. Elle avait appris la patience, elle avait appris la souffrance. » (p. 204).

J’ai gagné ce roman (avec une dédicace amicale et des jolis goodies, photo ci-contre) sur Les chroniques culturelles, le blog de l’autrice qui organisait un concours, merci Caroline ! Une blogueuse que je suis depuis des années (plus de 12 ans), d’abord sur son ancien blog, L’irrégulière – Cultur’elle, puis sur son nouveau blog. J’ai lu ce roman le 17 juillet et je ne sais toujours pas quoi en dire d’intéressant pour mes lecteurs… C’est un peu frustrant pour moi… Ce n’est pas mon genre de lectures, c’est sûr, mais je l’ai lu avec plaisir même si j’ai trouvé les chapitres un peu répétitifs… Peut-être que je ne me suis pas reconnue (du tout) dans cette jeune Parisienne qui virevolte d’homme en homme ? Pas que je sois contre cet état, chacun(e) vit sa vie comme il veut (comme il peut ?) mais je ne me suis pas attachée à Juliette et l’astrologie et son état d’esprit m’ont un peu dépassée (même si je vous rassure, j’ai connu plusieurs hommes dans ma vie !). Mais est-ce vraiment ça le plus important… ? N’est-ce pas plutôt être soi-même, être je dirais en bonheur avec soi-même ? Juliette n’a pas choisi d’être une collectionneuse d’hommes, elle aime, elle est une Aimante, elle voudrait être aimée en retour, est-ce trop demandé ?

De plus, vous le savez, je suis intransigeante et je repère facilement quelques trucs là où d’autres lecteurs / lectrices ne voient rien !

« Et puis un jour, elle cessa d’écrire : à force qu’on lui répète […] » (p. 14), à force qu’on ! à force qu’on ? Ça fait mal aux yeux et aux oreilles ! Un « on lui avait tellement répété que », c’était bien, non ?

« une bouteille de Pouilly-Fuisse » (p. 21), j’en ai déjà bu, c’est un très bon vin mais c’est Pouilly-Fuissé (Fuissé étant une des 4 communes qui produisent ce vin blanc de Bourgogne).

« Juliette entreprit d’aller jeter un œil à qu’il y avait de nouveau sur les sites de rencontre. » (p. 31), il manque un ‘ce’ entre ‘à’ et ‘qu’il’.

« –J’ai un cadeau pour toi ! » (p. 43), il manque l’espace entre le tiret et J’ai.

« Un matin qu’elle avait cours à 9 heures » (p. 60), c’est quoi, cette expression, une expression régionale ? Un matin où elle avait cours, c’est plus léger.

« les mardi matin » (p. 155), eh bien, pas de ‘s’ ?

« Shangaï » (p. 160), je ne l’ai jamais vu écrit sans ‘h’ mais ce n’est peut-être pas la ville chinoise, c’est peut-être une autre ville dans un autre pays ? Alors je vérifie, il n’y a que Shanghaï (ou Shanghai) et qui ne s’écrit qu’avec un ‘h’ puisqu’en chinois les idéogrammes sont ‘shang’ et ‘hai’.

« un site de rencontres » (p. 162) et 4 lignes plus bas « un site de rencontre », alors là, je pense que vous avez les deux sites idéaux, celui pour faire plusieurs rencontres et celui pour faire LA rencontre !

« au fond de d’elle » (p. 229 puis p. 231), des petits ‘de’ en trop qui n’ont pas été retirés à la relecture.

« Son hypersensibilité, qui était la_matrice de son rapport au monde […] » (p. 233), il vient faire quoi le trait là au milieu ?

« je suis écrivain » (p. 238), les guillemets de la fin sont passés tout seuls à la ligne, il existe pourtant l’espace insécable.

La 4e de couverture est écrite en majuscule avec une police difficile à lire.

D’autres l’ont lu ?

Pour Bingo littéraire d’Hylyirio (n° 35, un lire qu’on vous a offert en 2022) et Shiny Summer Challenge 2022 (menu 4 – Chaud et ardent, sous menu 1 – Brûlant d’amour = l’amour sous toutes ses formes, 2e billet).

Les nuages de Juan José Saer

Les nuages de Juan José Saer.

Le Tripode, octobre 2020, 224 pages, 19 €, ISBN 978-2-37055-226-6. Las nubes (1997) est traduit de l’espagnol (Argentine) par Philippe Bataillon.

Genres : littérature argentine, roman.

Juan José Saer naît le 28 juin 1937 à Serodino dans la province de Santa Fe en Argentine (sa famille est Syrienne, originaire de Damas). Il étudie à l’Université national du Littoral et devient écrivain dès 1960 puis il s’installe à Paris en 1968 et devient professeur (à l’université de Rennes, entre autres). Il laisse à la postérité plus de 30 œuvres (recueils de nouvelles, romans, essais) dont, pour l’instant, moins de 20 sont traduites en français (Seuil, Le Tripode, Flammarion, Verdier). Il meurt le 11 juin 2005 à Paris en France. Autres titres de l’auteur publiés par Le Tripode : L’ancêtre (2014), Glose (2015), Le fleuve sans rives (2018) et L’enquête (2019).

Résumé de l’éditeur (site et 4e de couv) : « Argentine, 1804 : le docteur Weiss, adepte de la nouvelle psychiatrie parisienne, fonde une maison de santé pour malades mentaux. Les « aliénés » y sont traités avec humanité et l’établissement acquiert une réputation aux quatre coins de la Vice-Royauté du Río de la Plata. Son disciple, Real, reçoit une mission déraisonnable : convoyer de Santa Fe à Buenos Aires une caravane de fous. Il y a un jeune homme mélancolique, une nonne nymphomane, un dandy maniaque et deux frères qui souffrent de délire linguistique. À cet hôpital ambulant se joignent un guide, deux soldats, trois prostituées. Mais la pampa est immense, désespérément vide, et la civilisation lointaine. Au cours de la traversée du désert, la frontière entre folie et normalité devient plus que trouble… ». Comme je m’intéresse à l’histoire de l’aliénisme (psychiatrie), vous comprendrez aisément que ce roman ne pouvait que m’intriguer mais je suis vraiment déçue de ne pas avoir pu le lire pour le Mois espagnol et sud-américain

Paris vidée de ses habitants, été, chaleur excessive. Pigeon Garay reçoit de son ami Tomatis (qui vit en Argentine), un manuscrit (enfin ‘un disket’) intitulé Les nuages.

Le mémoire est rédigé par le docteur Real, un Argentin, qui a étudié à Madrid chez les Franciscains puis à Paris à la Salpêtrière avec le docteur Weiss avant de retourner dans son pays. En août 1804, il convoie, avec trois cavaliers dont un guide, Osuna, un groupe d’aliénés de Santa Fe à Buenos Aires soit (j’ai cherché sur internet près de 800 km (moins de 10 heures en voiture à notre époque mais imaginez il y a plus de 2 siècles avec des ‘fous’ et des chariots en bois !). « […] je suis le docteur Real, spécialiste des maladies qui affligent non pas le corps mais l’âme. » (p. 20).

Le docteur Weiss était un Hollandais et « Dès que je fus arrivé, l’idée devint pour moi une évidence passionnée, et le docteur Weiss mon ami, mon maître et mon mentor. » (p. 21). Ce docteur Weiss avait prévu de s’installer en Argentine avant de rencontrer Real et ce dernier est devenu son assistant à la Maison de Santé Les Trois Acacias fondée en avril 1802 au nord de Buenos Aires, « un hôpital idéal » (p. 23) « refusant les chaînes, la prison, les cachots » (p. 23). Cette Maison, « ce fut peut-être la première de cette espèce sur tout le territoire américain » (p. 24) et durant les 14 ans de vie de la Maison, « Nous vivions en communauté avec nos fous. » (p. 33) et « les tâches domestiques [étaient] accomplies en commun » (p. 37) sur le principe du volontariat, potager et jardinage, peinture et réparations, entretien, cuisine…

Le récit est un peu difficile à lire parce qu’il n’y a pas de chapitres (donc nul endroit propice pour s’arrêter) et que la police de caractère est vraiment petite… Mais, évidemment le récit est passionnant. Ça raconte les conditions de vie du début du XIXe siècle en Argentine dans les petites villes et les villages isolés, conditions spartiates, le dangereux fleuve Paraná, les relations entre les autochtones, les Blancs et les religieux, les esclaves et le mauvais alcool qui circule…

« Il vaut la peine de faire remarquer que les malades mentaux, quand ils sont une certaine éducation, ont presque toujours un penchant irrésistible à s’exprimer par écrit, tentant de canaliser leurs divagations dans le moule d’un traité philosophique ou d’une composition littéraire. Ce serait une erreur de les prendre à la légère car ces écrits peuvent être une source inestimable de renseignements significatifs pour l’homme de science qui, dans les mots écrits, a sous la main, protégées de la fugacité du délire oral et des actions fugitives, quantité de pensées mises à l’abri, semblables aux insectes immobilisés par une épingle ou à la flore séchée d’un herbier sur lesquels le naturaliste concentre son attention. » (p. 111-112).

Et puis, il y a le fleuve dont les eaux (les crues) sont comme la folie et l’inondation « insidieuse, brutale, démesurée » (p. 118) « retardait les malades que nous attendions, en provenance de Córdoba et du Paraguay, et en même temps nous confinait dans la ville. » (p. 119).

Certains habitants sont cultivés comme monsieur Parra, dont le fils, Prudencio, en état de prostration, fera partie du voyage jusqu’à la capitale. Il y aura aussi Teresita, une nonne qui a perdu la raison après avoir subi des viols par le jardinier du couvent… (jardinier qui n’a pas la même version que la mère supérieure du couvent). Monsieur Troncoso, homme riche et autoritaire qui arrive de Córdoba, et qui passe de l’excitation à la mélancolie. Et les deux malades qui arrivent du Paraguay, Juan Verde soit silencieux soit véhément (il répète toujours « le matin, le soir, la nuit » (p. 139) avec des intonations différentes) et son jeune demi-frère surnommé Verdecito (cas de démence héréditaire ?). Real raconte la rencontre et le problème de chacun de ces cinq patients et, durant le voyage de retour, il lit l’intégrale de Virgile, offerte par l’agréable monsieur Parra (l’auteur s’inspire pas mal de Virgile, Cicéron et Zénon, philosophes antiques).

Retour à Buenos Aires qui évidemment est fort compliqué (retards, intempéries, inondations, mauvais état des chemins, détours, crainte d’une attaque des Indiens conduits par le violent cacique Josesito, feu de forêt en pleine pampa…), « une laborieuse caravane, trop lente et trop longue, ralentie par de continuelles indécisions » (p. 147) avec les malades mais aussi un marchand ambulant, des soldats et des prostituées « Et enfin, dix ou douze chiens vagabonds nous suivaient avec une obstination, une indigence et une avidité semblable à celles des mouettes qui suivent le sillage des bateaux en quête de nourriture. » (p. 152), sûrement ma phrase préférée, mais j’ai aussi beaucoup apprécié le moment que Real passe seul au bord d’un étang, enfin seul avec son cheval, observant l’horizon et les animaux refoulés par la montée des eaux (p. 164-170).

Quelques réflexions complémentaires. Je ne dirais pas que l’auteur est anticlérical mais il (Real en tout cas) a sa propre vision de la théologie qui diffère de la vision scientifique et médicale, ce qui est logique (sans parler de la vision théologique de Teresita rédigée dans son Manuel d’amours, hi hi hi). Quant au roman en lui-même, c’est un roman atypique, à la fois historique (l’Argentine du XIXe siècle), à la fois aventure avec ce voyage incroyable, à la fois médical avec la folie représentée sous toutes ces formes (Prudencio représenterait la philosophie, Tronsoco la richesse et le pouvoir, Teresita la religion ou plutôt le mysticisme, Juan Verde et Verdecito la famille et ses problèmes de communication), et utopique parce que c’était folie d’accomplir un tel voyage à cette époque et aussi de vouloir soigner différemment (sûrement une grande innovation en ce début de XIXe siècle). Chaque malade, chaque accompagnateur est un nuage différent à lui seul (avec ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas, ce qu’on sait – ou qu’on devine – et ce qu’on ne sait pas) et puis il y a les nuages, les vrais, c’est-à-dire les météorologiques, sur lesquels l’humain est impuissant.

Alors, ce n’est pas un roman estival parce qu’il est dense et qu’il faut vraiment se concentrer… J’aurais dû le lire plus tôt, mais je suis ravie d’avoir découvert cet auteur considéré comme un des plus grands écrivains argentins du XXe siècle, considéré autant que Jose Luis Borges (c’est dire !) et je veux lire d’autres de ses titres, peut-être L’enquête, son seul roman policier qu’il a rédigé à Paris. Et vous, connaissiez-vous cet auteur ?

Pour Challenge de l’été – Tour du monde 2022 (Argentine), Challenge lecture 2022 (catégorie 25, un roman historique), Shiny Summer Challenge 2022 (menu 3 – Sable chaud, sous menu 2 – Une oasis dans le désert = le voyage d’une vie, 2e billet) et Tour du monde en 80 livres (Argentine). Par le passé, il y a eu un Challenge Amérique du sud et Amérique latine mais je ne l’ai pas retrouvé…

Play de Mènis Koumandarèas

Play de Mènis Koumandarèas.

Ginkgo, octobre 2016, 128 pages (l’éditeur dit 140 mais il y en a bien 128), 15 €, ISBN 978-2-84679-264-6. Play Πλανόδιος Σαλπιγκτής (Kédros, 1989) est traduit du grec par Nicole Le Bris.

Genres : littérature grecque, roman.

Mènis Koumandarèas (Μένης Κουμανταρέας) naît le 4 janvier 1931 à Athènes en Grèce. Il étudie la philosophie et le droit à l’université d’Athènes et suit des cours de théâtre. Il est journaliste, écrivain dès 1962 (nouvelles, romans, poésie) et traducteur. Il traduit en grec moderne Lenz de Georg Büchner (1977), Alice’s Adventures in Wonderland de Lewis Carroll (1972), As I Lay Dying de William Faulkner (1970), Demian de Hermann Hesse (1961), The Ballad of the Sad Cafe de Carson McCullers (1969) et Bartleby the Scrivener de Herman Melville (1980). Il meurt assassiné dans son appartement le 6 décembre 2014 à Athènes. Une page lui est consacrée sur le site de son éditeur, Kédros, et une autre sur le site de la Société des écrivains grecs (sites en grec).

« Un jeune journaliste débutant – plus rocker que journaliste – se présente au domicile d’un écrivain célèbre pour une série d’interviews. Se noue entre eux des relations ambivalentes d’intérêt et d’exaspération réciproques. ‘Play’, c’est la touche du magnétoscope (*) qui permet au ‘reporter’ novice de réentendre les entretiens. Ce face à face dans lequel Koumandarèas se figure lui-même relève de la fiction. » (début de la 4e de couv). (*) Ici, il y a une erreur, c’est bien un magnétophone et pas un magnétoscope.

Un jeune journaliste de 28 ans réussit à avoir un premier rendez-vous avec un grand écrivain. « J’ai lu un certain nombre de vos interviews, dis-je, sans qu’aucune m’ait satisfait. » (au téléphone, p. 5). Les rencontres chez l’écrivain (grand fumeur et buveur de thé) sont enregistrées sur une cassette dans un magnétophone et le jeune journaliste écoute ensuite pour taper sur sa machine à écrire (qu’il appelle Maritsa car elle est bulgare).

Souvenirs d’enfance (à partir de 1935), les vacances à la montagne, la découverte de la musique classique sur le gramophone (Wagner, Strauss…), « une sorte d’extase ou d’ivresse lucide » (p. 11), une maison avec jardin dans le quartier de Psychico (que j’ai découvert dans Psychiko de Paul Nirvanas), un grand frère (7 ans de plus), un chien, les contes qu’on lui racontait le soir… Son conte préféré, Le loup et les trois chevreaux blancs, qui l’a inspiré pour écrire, « la séduction dans le récit » (p. 12). Dès qu’il a su un peu lire, il a développé son imagination et son envie d’écrire : tiens, ça me rappelle moi, mais je ne suis pas devenue une autrice célèbre, « C’est peut-être que le talent me fait défaut ? » (p. 14, c’est en fait une phrase du journaliste). C’est que pour écrire, il faut de l’art, l’innocence, l’étonnement de l’impression première et vivre « en permanence entre les deux aspects du monde, le réel et l’imaginaire » (p. 16).

Et puis, la guerre, l’occupation allemande, le frère aîné engagé, les parents en colère, « Mon père criait qu’à cause de lui nous allions tous nous retrouver devant le peloton d’exécution et ma mère fermait les fenêtres de peur que les voisins nous entendent. » (p. 20). L’écriture et la littérature sont entrées dans sa vie ensuite, à l’adolescence ; il aime les auteurs russes (Dostoïevski et Tolstoï) et il découvre le cinéma (américain) et le théâtre. « À présent que nous nous connaissons, viens régulièrement insiste-t-il. » (p. 25).

Après la Seconde guerre mondiale, et pour lui éviter la guerre civile (1946-1949) et les idées communistes, son père l’envoie étudier à Londres puis à Berlin, imaginez la découverte des rues, des monuments, des gens, des spectacles ! Mais… « Le mal du pays est une bête de proie qui te dévore l’âme. Même si ton lieu de naissance est l’endroit le plus laid qui soit, le désir d’y revenir l’emporte sur tout. À plus forte raison quand tu es né Athénien. » (p. 46).

L’auteur revient donc à Athènes, travaille et écrit. Il lit aussi et le journaliste le pousse toujours plus dans ses retranchements, les auteurs grecs et étrangers qu’il a aimés ou qu’il a détestés, et pourquoi. « Aux antipodes du lyrisme espagnol et de l’intellectualisme d’Europe centrale, les Américains écrivaient comme des enfants. C’est avec eux que j’ai découvert le naturel des dialogues ordinaires, l’humour, la clarté de la phrase, la rapidité dans les changements de temps et de lieu. Un montage qui me ramenait à mon ancienne passion, le cinéma. » (p. 97), il parle bien sûr des écrivains de la fin du XIXe siècle et de la première moitié du XXe siècle voire ceux des années 1960 et 1970. « Souvent un écrivain, même de second ordre, me fournit, à l’égal de la vie, des matériaux pour mon propre ouvrage. Je ne prends pas toujours les plus grands pour modèles. » (p 97-98), il parle de Le tonneau magique de Bernard Malamud.

Un pur bonheur ces dialogues entre le journaliste et l’auteur, c’est vif, c’est moderne, presque endiablé, ça ressemble un peu à du théâtre (le lecteur se retrouvant comme spectateur des entrevues entre le journaliste et l’auteur interviewé). J’ai appris des choses sur l’histoire de la Grèce (XXe siècle), sur la musique grecque (j’avais déjà découvert le rébétiko il y a des années), sur la littérature grecque (c’est bien que les notes soient en bas de page et pas en fin de volume) et sur les « plats de cuisine littéraire » (p. 61), « Je ne sais pas ce qu’il entend par avant-garde ni par réalisme. Encore moins par postmodernisme, un terme que les gens sucent comme un bonbon et vous servent à tout bout de champ. » (p. 61). Mais, plus j’avançais dans la lecture, plus je sentais qu’il y avait quelque chose que je ne comprenais pas, pas comme un malaise, mais une chose intrigante, le journaliste est parfois provocateur, « Mais je n’ai pas l’intention de le laisser tranquille ce soir. À toutes ces culpabilités qui l’assiègent, voici le moment d’en ajouter encore une autre. » (p. 100).

Une excellente lecture que je mets dans Bingo littéraire d’Hylyirio (n° 30, un roman qui se passe en huis-clos, 2e billet), Challenge de l’été – Tour du monde 2022 (Grèce), Challenge lecture 2022 (catégorie 29, un livre dont le titre est un verbe à l’infinitif), Petit Bac 2022 (catégorie Verbe pour Play), Shiny Summer Challenge 2022 (menu 4 – Chaud et ardent, sous menu 1 – Brûlant d’amour = l’amour sous toutes ses formes, comme je n’ai pas envie de lire une romance, je propose ce roman qui parle d’admiration – donc une forme d’amour – d’un jeune homme pour un écrivain qu’il interviewe), Tour du monde en 80 livres (Grèce) et Voisins Voisines 2022 (Grèce).

PS : je tiens à dire que, tout comme L’Autre Paris d’Ivar Lo-Johansson, Ginkgo m’avait envoyé ce livre en 2016 mais que je n’avais pas pu le lire pour des raisons personnelles (séparation, déménagement, problème de santé) et pratiques (il était dans un des 10 cartons de livres non déballés à ce moment-là et je ne l’ai retrouvé que récemment). Merci pour cette belle lecture même si elle arrive presque 6 ans après !

Felis silvestris d’Anouk Lejczyk

Felis silvestris d’Anouk Lejczyk.

Éditions du Panseur, #8, janvier 2022, 192 pages, 17 €, ISBN 978-2-49083-408-2.

Genres : littérature française, premier roman.

Anouk Lejczyk naît en 1991 dans l’Ain (Rhône Alpes). Elle étudie les Lettres et les Beaux-Arts puis voyage en Amazonie et en Casamance (ancienne région de Guinée Bissau maintenant sur le territoire du Sénégal). Elle revient en France et étudie la création littéraire à Paris. Des infos sur son projet « Poétique des sous-bois » sur Ateliers Médicis. Felis silvestris est son premier roman.

Dans un petit appartement prêté par une amie, une jeune femme tente de retrouver la trace de sa sœur aînée partie sauver une forêt quelque part dans le monde (un genre de ZAD forestière). Harcelée au téléphone par sa mère, elle tente de prendre elle aussi son indépendance, « c’est de la possessivité, pas de l’amour » (p. 14). Et, depuis qu’elle a reconnu les yeux de sa sœur sous une cagoule noire, elle cherche, sur internet, « Le champ est libre, à moi de jouer. » (p. 17).

Felis silvestris, c’est son nom de forêt, le nom de combattante qu’elle s’est choisi, la sœur, la sœur qui cherchait sa place dans ce monde et qui est partie sans crier gare. C’est que depuis l’enfance, elle aime les arbres, elle aime grimper aux arbres, sans crainte de tomber. Folie pense la mère, liberté pense le père. Mais, en fait, de quoi a-t-on « besoin dans la vie : d’eau ? d’amour ? d’argent ? de solitude ? de compagnie ? de sens ? » (p. 49).

Pour donner un sens à sa vie, autre que celui de rechercher sa sœur, la narratrice « augmente progressivement [son] périmètre de promenade. […] le parc, la bibliothèque, le marché. [Elle] essaie de [se] réinventer un quotidien […]. » (p. 59).

Mon passage préféré ; « La forêt n’est pas qu’une étendue, c’est aussi l’ensemble des arbres qui recouvrent l’étendue. En bref, la forêt est à la fois l’espace et ce qui l’occupe. Chênes, hêtres, bouleaux, charmes, tilleuls, châtaigniers, noisetiers, houx, sureaux, fougères, lichens, champignons. Et puis, vous, animaux de tout poils. Vous formez un ensemble. » (p.114).

Chaque chapitre raconte les deux sœurs, l’une après l’autre, sans qu’elles aient de contacts l’une avec l’autre et, à la fin de chaque chapitre, la narratrice répond à une question récurrente que les proches posent concernant sa sœur, « Et ta sœur, elle en est où, elle fait quoi ? » et selon l’humeur, à chaque fois elle donne une réponse différente (mais pas fausse).

Que faire de nos fêlures ? Pourquoi fuir sa famille ? En fait, qu’est-ce qu’une famille ? Une mère, un père, deux filles, quatre êtres liés l’un à l’autre mais totalement différents ! Une mère trop facilement angoissée… Un père instable porté sur la bouteille (et, plus tard, obsédé par la maladie de Lyme que sa fille pourrait attraper en forêt)… Heureusement un papi avec ses livres d’astronomie et son télescope ; « les constellations : ce sont tes nouveaux repères » (p. 36).

« Je vous ai livré une histoire, c’est à vous de la faire résonner. Parole de chat perché. » (p. 177).

Le récit se déroule sur une saison, l’hiver, avec l’irruption de souvenirs d’enfance (l’enfance, finalement, la seule chose qui liait ces deux sœurs). Une histoire hypnotique dans laquelle la jeune sœur essaie de raconter (sans le connaître) le quotidien de sa sœur aînée en même temps que le sien (avec pour toute compagnie les vers dans le composteur), le tout de façon pudique. Que faire face à la solitude, face au manque d’amour, peut-être imaginer ? Et Anouk Lejczyk imagine un nature writing à la française assez surprenant, un nature wrtiting à la fois intime et engagé écologiquement. Une autrice (qui s’inspire sûrement de ses voyages) à découvrir et à suivre.

J’avais entendu parler des éditions du Panseur mais je n’avais encore jamais lu un de leurs titres. J’ai très envie de lire leur premier roman édité (en 2019), L’homme qui n’aimait plus les chats d’Isabelle Aupy. La plupart des livres publiés sont des premiers romans, pour l’instant il y en a neuf et deux sont prévus pour fin août.

Ils l’ont lu : Cathulu, Domi c lire, HC Dahlem, Mumu dans le bocage, d’autres ?

Pour Bingo littéraire d’Hylyirio (case n° 18, un livre qui se passe dans la forêt ou à la montagne, ici c’est en forêt, 2e billet), Challenge de l’été – Tour du monde 2022 (Europe, un pays froid, il faudrait demander à l’autrice à quel pays elle pensait pour ce roman), Challenge lecture 2022 (catégorie 3, un premier roman, 3e billet) et Petit Bac 2022 (catégorie Animal pour Felis silvestris).

Lignes de Jacques Arragon

Lignes de Jacques Arragon.

Éditions Courtes et longues, octobre 2016, 258 pages, 16,90 €, ISBN 978-2-35290-172-3.

Genres : littérature française, premier roman, littérature jeunesse, science-fiction.

Jacques Arragon… Peu d’infos… Cet ingénieur à la retraite délivre avec Lignes son premier roman qu’il a écrit pour le plaisir. Eh bien, heureusement qu’il a été publié, une incroyable réussite !

Philibert Jacquemin voulait devenir jardinier comme son père mais il a fait des études et il est devenu connecticien, c’est-à-dire qu’il a posé « des lignes. Des lignes de téléphone. Des milliers de kilomètres. Sur des poteaux, dans des tuyaux. […] un câble de fibres optiques au fond de l’océan indien entre Madagascar et l’île de la Réunion. » (p. 6). Mais, plus besoin de connectique, maintenant tout passe par les ondes et il est viré… Il a été généreusement indemnisé alors il va manger, pour la première fois de sa vie, dans un excellent restaurant et il se rend compte qu’il a toujours son passe électronique ! Que vont-ils devenir tous ces fils devenus inutiles et non biodégradables, hein ? « Il faudrait aller voir… » (p. 9). Alors, il y va, « un central pas loin, souterrain, à l’abri des bombes. Même atomiques. […] dans un immeuble avec une serrure à passe. Personne ne sait que, derrière, on entre dans un autre immeuble de seize étages souterrains pleins de fils qui se croisent dans des ordinateurs […]. » (p. 10). On y va ? « Dingue. Le système ne sert plus à rien. Rien du tout. Et il fonctionne. Parfaitement. » (p. 12).

Mais Philibert a peur d’être découvert. Alors, pendant son temps libre, il travaille au Potager du roi à Versailles sous la direction du Professeur du centre. Désherber ronces, orties… qui enveloppent les racines des arbres, comme du plastique, du polymère, du cuivre ! Et il a une discussion (je sais, c’est surréaliste) avec des oiseaux (un rouge-gorge et un corbeau) qui l’aident à se délivrer des ronces et l’éclairent sur les dangers de toute cette connectique de fils dans le monde entier.

Il découvre la Vésistance, la Résistance végétale, et se retrouve promu « fonctionnaire international employé par l’IMRA, l’Institut mondial de la recherche agricole » (p. 63) mais les oiseaux et sa jeune guide auvergnate lui ont bien dit de se méfier de tout le monde y compris de ceux qui disent faire partie de la Vésistance car il y a des humains qui trahissent en espérant survivre lorsque le végétal aura pris possession de tout. Un genre de paniers de crabes avec de riches industriels, des scientifiques, des gouvernements…

« Nous allons devenir les maîtres du monde végétal. Le végétal est la trace que laisse l’énergie solaire sur notre planète. C’est en fait la seule forme d’énergie stockable que nous connaissions et qui soit également renouvelable. C’est aussi la seule nourriture. Sans végétaux, pas d’animaux, rien, le désert. Par contre, si on exploite les végétaux au maximum de leurs possibilités en les mettant dans des conditions idéales, on obtient d’eux des miracles de fécondité, de richesse nutritive, de résistance. C’est génial, les végétaux ! Et nous pourrons apprendre d’eux leur chimie fantastique dont nous ne connaissons encore pratiquement rien et qui nous servira à fabriquer des matières encore inconnues aujourd’hui. Des textiles, des aliments, des matériaux de construction, des parfums, je ne sais pas, moi… Toute une nouvelle industrie, de nouveaux produits. Nous serons riches, nous aurons le monde à nos pieds. Nous serons les nouveaux dieux ! » (p. 116-117). Cet extrait résume tout le propos du roman, ce beau programme semble écologique mais pas du tout respectueux ni du monde végétal ni du reste d’ailleurs. Notons bien les mots ‘maîtres’, ‘exploite’, ‘nouvelle industrie’, ‘nouveaux produits’, ‘riches’, ‘dieux’… Et plus loin, ça parle de guerre, de monopole, de pouvoir absolu… La totale ! Les humains sont mal barrés et en même temps, la planète avec la faune, la flore, l’eau, l’air…

Mais, heureusement il y a des oiseaux, des singes, des dauphins, des séquoias…

Franchement, je vais vous dire pourquoi j’ai lu ce livre. Il me fallait un livre pour le Challenge lecture 2022 (catégorie 47, un livre dont le titre sur la couverture est écrit à la verticale) et, en me baladant dans les rayons, je vois Lignes écrit à la verticale, parfait, je ne connais ni l’auteur ni la maison d’éditions mais c’est l’occasion de découvrir, n’est-ce pas ?

Et surtout d’avoir une très belle surprise car Lignes est un roman comme je n’en ai encore jamais lu ! Un premier roman en plus ! De l’ingéniosité, des questionnements et des réponses (en temps voulu), des surprises et des rebondissements, de l’humour aussi, et une fin du monde telle qu’on ne l’attendait pas dans un roman très vivant, touffu même (sans jeu de mot avec la végétation !). Philibert est un genre d’anti-héros mais pas un faire-valoir, il subit certains événements qui lui échappent mais il fait tout pour s’en sortir et pour sauver la planète et l’humanité : oui, c’est possible de sauver les deux, c’est génial, mais attention y a du boulot, il va falloir se battre (et être du bon côté) ! C’est inventif, passionnant, drôle, rocambolesque même, un roman à mettre entre toutes les mains même si l’éditeur le désigne comme un roman jeunesse (pour les ados). Un auteur à suivre !

Je le mets aussi dans Bingo littéraire d’Hylyirio (case n° 22, un livre jeunesse, young adult, 3e billet), Jeunesse young adult #11, Littérature de l’imaginaire #10, Shiny Summer Challenge 2022 (menu 4 – Chaud et ardent, sous menu 2 – Faire feu de tout bois = guerre, bataille, enjeu politique, ici c’est politique et écologique) et S4F3 2022.