L’Algérois d’Éliane Serdan

L’Algérois d’Éliane Serdan.

Serge Safran, mai 2019, 160 pages, 15,90 €, ISBN 979-10-97594-13-8.

Genres : littérature franco-libanaise, roman historique (mais pas que).

Éliane Serdan naît en 1946 à Beyrouth au Liban mais elle passe son enfance dans le sud de la France (Draguignan) et étudie à Aix en Provence (Lettres) puis à Montpellier (cinéma). Du même auteur : La fresque (Serge Safran, 2013) et La ville haute (Serge Safran, 2016).

« Il y a dix ans, je n’aurais pas lu cette lettre. J’aurais craint d’ouvrir une brèche dans le silence où je m’étais murée. » (p. 12). Depuis cinquante ans, Marie Guérin vit seule, solitaire, désabusée. Mais, après avoir reçu une lettre de Simon Allegri, elle souhaite raconter ce qui s’est passé quand elle était adolescente dans le Var. « […] aujourd’hui, je veux sortir de mon mutisme. Le temps presse. » (p. 14). Le jour de ses 17 ans, donc, Simon lui annonce qu’il a rencontré un jeune homme qui arrive d’Alger, Jean Lorrencin. La jalousie s’empare de Marie. « Pour la première fois, sans raison apparente, je me sentais menacée par la trahison. » (p. 17). Après une dispute au sujet de Jean, Simon disparaît de la vie de l’adolescente… Marie, effondrée, ne tiendra le coup que grâce au vieux bibliothécaire, Paul Boisselet. « C’était la seule personne avec qui partager mes enthousiasmes littéraires. » (p. 30-31). « Les livres ne me guérissaient pas vraiment mais ils m’offraient le seul écho secourable. » (p. 33). Mais la vie de Marie bascule… « Peut-être ce saccage était-il nécessaire pour que j’accède à l’écriture mais c’est un prix bien élevé… » (p. 54).

Ce roman est en trois parties. La première est donc le récit de Marie.

La deuxième, c’est le journal de Paul Boisselet, le vieux bibliothécaire qui, cardiaque, doit partir à la retraite plus tôt que prévu. « Tout à l’heure, j’ai regardé sur mon bureau les livres dont je remettais, depuis des mois, la lecture à plus tard. C’était une promesse de bonheur. » (p. 84). Lorrencin va entrer dans sa vie, d’abord à la bibliothèque puis en faisant irruption chez lui ! Mais le personnage de Lorrencin est ambigu, il est très beau, gueule d’ange, mais il a des yeux bleu acier terrifiants et il a des idées tout aussi terrifiantes pour un jeune homme de 18 ans. « La révolte et la haine qui l’avaient envahi ce jour-là ne l’avaient plus quitté. Il retrouverait les assassins. Ils devraient payer. Son père s’était trompé en se ralliant aveuglément à de Gaulle. Lui, ne ferait pas cette erreur. » (p. 102).

La troisième partie est la lettre que Simon a envoyée à Marie. « Me voilà contraint de t’écrire. Je ne m’y résous pas sans amertume. […] Le récit que je vais te faire me demande un effort considérable. » (p. 111). Lorsqu’il a rencontré Lean Lorrencin, Simon y a vu un frère d’exil (sa famille est arrivée d’Italie 8 ans auparavant), il a éprouvé de l’admiration, de la fascination.

De nombreuses références littéraires dans ce roman (du moins les références du début des années 60) qui raconte à travers le personnage de Lorrencin les débuts de la xénophobie aussi bien contre les pieds noirs que contre les maghrébins, les débuts des mouvements nationalistes d’extrême-droite (mais aussi d’extrême-gauche, les bagarres étaient courantes) auprès d’une jeunesse fragile, vulnérable et malléable. L’Algérois, avec ses trois parties distinctes qui ne forment en fait qu’une histoire, est un roman à la fois historique (la guerre d’Algérie et ses conséquences) et profondément humain : ce sont quatre vies qui sont mises en avant, celles de Marie, fille unique d’une famille qui n’est pas dans le besoin, de Simon, fils d’immigré italien qui ne se sent pas à sa place, de Paul Boisselet, vieux bibliothécaire, passionné et ouvert d’esprit, et de Jean Lorrencin, à la fois malheureux et manipulateur.

Une agréable lecture qui, au fur et à mesure des trois parties (Marie, Boisselet, Simon) toutes aussi pudiques les unes que les autres, comble les « trous » pour qu’à la fin, le lecteur remette tout en place et comprenne tout car il y a des choses que Marie ne sait pas et que Simon sait, et Lorrencin ne s’est confié réellement qu’à Boisselet donc les différentes parties sont indispensables comme les vies sont liées les unes aux autres. Marie et Simon s’aimaient mais Lorrencin s’est immiscé entre eux et il a fait pire encore. Beaucoup de tristesse, une certaine nostalgie et des vies gâchées à cause de la violence et de la politique… Le roman est court (160 pages) mais d’une grande intensité et je vous le conseille vivement même si je ne connaissais pas cette autrice avant : certains parmi vous ont-ils lu La fresque et La ville haute ?

Une très belle lecture de la Rentrée littéraire janvier 2019 (au fait, elle s’arrête quand cette rentrée ?).

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L’appartement du dessous de Florence Herrlemann

L’appartement du dessous de Florence Herrlemann.

Albin Michel, février 2019, 252 pages, 18 €, ISBN 978-226-43666-5.

Genres : littérature française, roman épistolaire.

Florence Herrlemann naît à Marseille ; elle vit à Lyon et se rend régulièrement à Paris pour son travail. Elle apprend le théâtre, la musique, la sculpture et devient réalisatrice. Son premier roman, Le festin du lézard, paraît en avril 2016 chez Antigone 14.

Un immeuble cossu du quartier du Marais à Paris.

« Je pourrai, si vous le souhaitez, vous suggérer des lectures. J’aime lire, je lis tout ce qui ne me tombe pas des mains. Éclectique mais sélective ! […] Littérature, musique, chat. Voilà un triptyque essentiel au bon entretien de nos neurones. » (p. 10). Extrait de la première lettre que Hectorine, la doyenne de l’immeuble, envoie à la jeune voisine (Sarah) qui vient d’emménager au-dessus de chez elle. Hectorine a bientôt 104 ans et Sarah en a 30. Elles ne se connaissent pas, elles se sont à peine aperçues lors de l’emménagement de Sarah. Lorsque la trentenaire reçoit la première lettre de la centenaire, elle ne répond pas mais la vieille dame se se décourage pas et se montre insistante (c’est qu’elle a des choses à raconter). « Pourquoi vous obstinez-vous à vouloir m’écrire et me lire ? Pourquoi épiez-vous mes allées et venues ? Qu’attendez-vous de moi ? » (p. 49).

Les relations épistolaires entre les deux femmes ne sont pas au beau fixe mais elles vont évoluer de façon surprenante. Pour le plus grand plaisir des lecteurs ! « Quand tout devient sombre, quand on ne saisit plus réellement le sens de l’existence, il est bon de savoir s’arrêter. Ne plus penser à rien d’autre qu’à l’instant présent. » (p. 213).

L’appartement du dessous est un roman atypique, uniquement épistolaire, et surtout avec une chute stupéfiante : à découvrir donc ! Quand une petite histoire se retrouve connectée avec la grande histoire.

Et je me rappelle que je voulais lire Le festin du lézard mais je ne l’ai pas trouvé en librairie et la médiathèque ne l’a pas acheté, dommage.

Une excellente lecture de la Rentrée littéraire de janvier 2019.

Comme une mule qui apporte une glace au soleil de Sarah Ladipo Manyika

Comme une mule qui apporte une glace au soleil de Sarah Ladipo Manyika.

Delcourt, mars 2018, 144 pages, 17 €, ISBN 978-2-413-00073-0. Like a Mule Bringing Ice Cream to the Sun (2016) est traduit de l’anglais (Nigeria) par Carole Hanna.

Genres : littérature nigériane, littérature anglaise.

Sarah Ladipo Manyika, née le 7 mars 1968 au Nigeria, est une professeur et autrice nigériane-britannique. Après avoir vécu au Nigeria, au Kenya, en France et en Angleterre, elle vit maintenant à San Francisco aux États-Unis (elle enseigne la littérature à l’université) mais elle partage aussi son temps entre Londres et Harare au Zimbabwe (où elle s’est mariée en 1994). Du même auteur : In Dependence (2008, premier roman), des nouvelles et des essais (non traduits en français). Plus d’infos sur son site officiel, https://www.sarahladipomanyika.com/.

Morayo Da Silva (75 ans) vit depuis vingt ans au quatrième étage d’un petit immeuble qui « a résisté au tremblement de terre de 1906 » (p. 11). Vous l’avez peut-être deviné, Morayo vit à San Francisco. Mais, depuis qu’elle est à la retraite (elle enseignait la littérature à l’université et avait de très bons contacts avec ses étudiants) elle se sent seule et n’a plus que ses souvenirs. Elle se rappelle la ville de son enfance, Jos, où il n’y a plus personne… « Maintenant que mes parents ne sont plus, que mes amis d’enfance ont déménagé ou sont morts, tout ce qui me reste, en fait, ce sont les souvenirs. » (p. 16). Mais ne croyez pas que ce roman soit triste, au contraire Morayo a beaucoup d’humour et même du mordant ! Les chapitres alternent entre Morayo avec ses souvenirs, ce qu’elle veut faire (c’est bientôt son anniversaire) et ses proches (Dawud à l’épicerie, Sunshine sa meilleure amie, etc.). Ça voltige entre les souvenirs avec César, son mari, ambassadeur nigérian qui vit à Lagos et ceux avec Antonio, son amant, « le premier ambassadeur culturel noir du Brésil. Ici au Nigeria. Il était photographe […]. » (p. 47). Mais alors qu’elle prépare son anniversaire, les choses ne se passent pas comme prévu… « Quelle folie ! me dis-je. C’est de la pure folie ici. La vieillesse est un massacre. » (p. 121).

Morayo est comparée par l’éditeur à Mrs Dalloway de Virginia Woolf. Pourquoi pas ? L’humour y est, à la fois africain et britannique. Comme une mule qui apporte une glace au soleil, seul titre de Sarah Ladipo Manyika traduit en français, est une bouffée d’air frais, l’occasion de se faire une nouvelle amie, bienveillante et fantaisiste, et d’entendre parler non seulement de littérature et de personnages de livres mais aussi des gens, oui les vrais gens, ceux que l’on croise, que l’on voit chaque jour sans penser qu’ils font partie de notre vie.

Au départ, j’ai voulu lire ce livre pour le Mois anglais puisqu’il est traduit de l’anglais mais je n’ai pas osé le mettre car Sarah Ladipo Manyika est Nigériane et vit plutôt aux États-Unis mais elle vit aussi en partie à Londres. En tout cas, qu’il soit dans le Mois anglais ou pas, je vous le conseille fortement, j’ai ri, j’ai été émue, c’est un très beau roman tendre et vivifiant.

J’en profite pour le mettre dans À la découverte de l’Afrique car le lecteur découvre pas mal de choses sur le Nigeria.

La mer monte d’Aude Le Corff

La mer monte d’Aude Le Corff.

Stock, Hors Collection, mars 2019, 252 pages, 19,50 €, ISBN 978-2-234-08718-7.

Genres : littérature française, science-fiction.

Aude Le Corff… Toujours peu d’infos sur elle… Blogueuse et romancière. La mer monte est son troisième roman. J’avais déjà lu son deuxième roman, en 2016, L’importun, que j’avais bien apprécié. Et une collègue m’a prêté son premier roman, en poche, Les arbres voyagent la nuit alors je vous en parlerai une prochaine fois.

« Le chant des cigales sature l’atmosphère. » (p. 7, première phrase du roman). Nous sommes à Paris en 2042. Lisa, 39 ans, vit avec son chat, Topor, dans un appartement connecté. La mer « est montée bien plus vite que ne l’avaient prédit les scientifiques » (p. 13). Lisa et sa mère, Laura, ne se sont jamais bien entendu mais lorsque Lisa a découvert le journal de sa mère, elle a compris certaines choses. En 1993 Laura passe le bac, elle est amoureuse de Thomas Boddi mais celui-ci disparaît avec sa famille la laissant totalement déprimée. « Aujourd’hui, ma mère encombre mon esprit, au milieu d’un monde disloqué qui tente de réparer ses erreurs et de freiner sa perte. » (p. 26). Lisa, elle, « participe aux nouveaux projets qui transforment l’Europe. Tout est mis en œuvre pour créer des villes durables, intelligentes, propres et connectées. » (p. 28). Effectivement les Européens vivent dans des tours auto-suffisantes et n’accueillent pas de migrants car les pays doivent déjà loger leurs propres réfugiés climatiques (par exemple, pour la France, les habitants de l’île de Ré ou du Marais poitevin). « Les Nations unies prévoyaient onze milliards d’êtres humains en 2100. On commençait vaguement à se demander comment la Terre pourrait porter autant de monde, avec une pollution exponentielle, des températures de plus en plus élevées, et une pression sur l’ensemble des ressources. » (p. 79-80, été 2017).

J’ai bien aimé le parallèle entre 1993 (la vie de Laura, la mère, bachelière qui va étudier le Droit à la Sorbonne malgré sa dépression) et 2042 (la vie de Lisa, la fille qui cherche à comprendre). Dans les années 90, il y avait encore une certaine insouciance, même si on entendait parler d’environnement et de problèmes écologiques et climatiques. Depuis les années 2020, des progrès ont permis de « sauver » l’Europe, le Japon (dans une certaine mesure) et la Chine. « […] une haute tour végétale dans laquelle les riverains cultiveront et récolteront des rutabagas, des grenades, des tomates, des mangues, le miel des abeilles, élèveront des poules qui se promèneront en liberté sur les pelouses, les écoliers ramasseront leurs œufs, l’objectif étant de rapprocher les habitants, créer des communautés joyeuses et solidaires pour lutter contre la morosité ambiante et l’individualisme. » (p. 152). Mais est-ce suffisant pour (sur)vivre ? En tout cas, Aude Le Corff imagine un futur à la fois désirable (écolo, respectueux de la Nature, du moins ce qu’il en reste) et à la fois terrible car tout est connecté, y compris les humains, tout est surveillé par des drones ou des animaux domestiques augmentés…

Ce roman paru en littérature générale n’est pas qu’un roman de science-fiction ou d’anticipation (qui se déroule dans le futur), c’est un drame familial qui montre que le mensonge peut être la souffrance de toute une vie. Je pense que si le monde se meurt, c’est parce qu’il est rempli de mensonges, de profiteurs, de (gros) pollueurs… Quand cela s’arrêtera-t-il ? Les humains ne sont pas capables d’arrêter les catastrophes… C’est la planète qui les rappellera à l’ordre (elle le fait déjà) et les humains devront agir (vite et de bonne façon !), s’adapter sinon ils disparaîtront ainsi que de nombreuses espèces animales et végétales indispensables à la survie… C’est mon avis et La mer monte n’est pas un roman moralisateur mais salvateur. Le lire, c’est comprendre (visualiser) des choses – en particulier sur l’amour mais pas que – et se tourner dès maintenant vers un autre mode de vie (pour ceux qui ne l’ont pas déjà fait) avant qu’il ne soit trop tard !

Une très belle lecture pour les challenges Littérature de l’imaginaire #7 et Rentrée littéraire janvier 2019.

Le chien de madame Halberstadt de Stéphane Carlier

Le chien de madame Halberstadt de Stéphane Carlier.

Le Tripode, avril 2019, 176 pages, 15 €, ISBN 978-2-37055-193-1.

Genre : littérature française.

Stéphane Carlier naît le 31 août 1969 à Argenteuil (Val d’Oise). Il est le fils de Guy Carlier, chroniqueur (radio, télévision), auteur et parolier. Ses romans précédents (parus au Cherche-Midi) sont Actrice (2005), Grand amour (2011), Les gens sont les gens (2013), Les perles noires de Jackie O (2016), Amuse-bouche (2017) et un feuilleton radiophonique, Trois minutes à Meudon (45 épisodes, France Inter, été 2001). Le chien de madame Halberstadt est son sixième roman et je découvre cet auteur ! Plus d’infos sur son compte Instagram.

Baptiste Roy, la petite quarantaine, n’a pas le succès escompté avec la parution de son troisième roman, Entrée dans l’hiver. Pour couronner le tout, Maxine, la femme avec qui il vivait depuis six ans, l’a quitté pour leur dentiste ! Il ne supporte plus le bruit car ses voisins du dessus, un couple avec deux enfants, sont très bruyants et sans gêne. Ses amis, qu’il avait en commun avec Maxine, l’ont abandonné, sauf Gilles, son meilleur ami, sa mère et son éditrice. « La journée passait aussi rapidement qu’une page se tourne, le soir arrivait sans que j’aie rien fait de significatif. » (p. 20). Bref, il déprime grave… « Et puis Mme Halberstadt a sonné à ma porte. » (p. 21). Madame Halberstadt, c’est sa voisine, une vieille dame qui doit être hospitalisée cinq jours pour une opération de la cataracte. « J’ai un petit service à vous demander. J’eus l’intuition que le petit service se tenait à ses pieds, portait un harnais rouge et me fixait de ses yeux globuleux. » (p. 24). Croquette est un carlin de douze ans qui, selon sa maîtresse, dort tout le temps. « Vous verrez, les animaux, ça change la vie. C’est exactement ce que je craignais. » (p. 28). Et… miracle ! Son roman commence à se vendre et il rencontre Lois qui a un dachshund, Billy.

Ce roman est une belle histoire entre un homme (Baptiste) et un animal (Croquette) et le lecteur, selon ses affinités, s’attache à l’un ou à l’autre ou aux deux. « Il se passait quelque chose, je ne pouvais plus le nier. » (p. 59). Évidemment ce n’est pas une histoire inédite mais premièrement : la couverture attire et deuxièmement : c’est vraiment bien écrit, c’est tendre et c’est drôle. Qui ne voudrait pas de Croquette à domicile ? « Bien sûr que ce chien est magique. Tous les animaux le sont. À part les trucs affreux du genre crocodile. » (p. 78).

C’est aussi une réflexion sur le travail de l’écrivain. « On peut écrire sur tout, me disais-je. Un amour déliquescent, un jeune garçon à l’école des sorciers, un appartement abandonné pendant la guerre. Les sujets n’ont pas d’importance. Ce qui compte, ce qui accroche, c’est la vérité. Ce que le livre dit de nous. Le commentaire qu’il fait de l’humanité. » (p. 91).

Un coup de cœur pour moi (qui suis pourtant plus chat) que je vous conseille fotement même si vous n’êtes pas déprimés !

Pour le challenge Rentrée littéraire janvier 2019 (et je suis surprise car, pour l’instant, je n’ai lu que des romans français !).

Le prix de Cyril Gely

Le prix de Cyril Gely.

Albin Michel, janvier 2019, 224 pages, 17 €, ISBN 978-2-226-43710-5.

Genres : littérature française, roman scientifique.

Cyril Gely naît le 23 mars 1968 à Boulogne-Billancourt. Il étudie le commerce et la finance mais se lance dans une carrière de comédien et de metteur en scène de théâtre (Signé Dumas en 2003, Diplomatie en 2011) puis de scénariste (Chocolat en 2016). Il est auteur de romans depuis les années 90 : La traversée (Spengler, 1995), Le cercle de pierre (Anne Carrière, 1997), Poétique du combat (Krakoen, 2009), Toujours libre, la saga des Saint-Quare (Le Rocher, 2014), Fabrika (Albin Michel, 2016) et c’est un écrivain que je ne connaissais pas avant Le prix !

10 décembre 1946, Grand Hôtel de Stockholm. L’Allemand Otto Hahn, 67 ans, doit recevoir le Prix Nobel de Chimie « pour sa découverte de la fission nucléaire » (p. 18) mais « Nul ne sait ce que nous réserve le passé. » (p. 11). L’Autrichienne Lise Meitner a travaillé pendant plus de trente ans avec le scientifique au Kaiser-Wilhelm-Institut de Berlin sur la physique atomique et elle n’était pas une simple assistante alors ce Prix Nobel, elle devrait le recevoir aussi ! Mais, comme elle a dû fuir l’Allemagne en juillet 1938 et se réfugier en Suède, elle est éliminée de l’histoire scientifique… « Hahn sort de sa douche et s’observe un court instant dans le miroir. Il peut se regarder sans frémir. Ce qui s’est passé en Allemagne pendant la guerre a certes été horrible, mais il ne se sent ni coupable, ni responsable. » (p. 17). Edith, l’épouse d’Otto est dans la chambre d’à côté et elle se doute que Lise va rendre visite à son mari avant la remise du prix.

Petit clin d’œil : dans la chambre d’Otto, il y a une copie du tableau Tempête de neige en mer de William Turner. La tempête ici, elle est dans la chambre d’hôtel, elle est dans les âmes.

Huis-clos glaçant, souvenirs et règlements de comptes, chacun (Lise et Otto) campe sur ses positions. Mais « La mémoire nous joue parfois de drôles de tours […]. » (p. 58). « Au moins, dit-il en quittant la fenêtre, aucun de nos scientifiques n’a du sang sur les mains. – Aucun ? – Pas un seul. – Si avoir du sang sur les mains, c’est tuer quelqu’un, tu as sans doute raison. Si, en revanche, c’est dénoncer les gens, fabriquer des bombes ou favoriser l’eugénisme, les scientifiques dont tu parles n’ont rien à envier aux assassins. » (p. 41). C’est que les scientifiques allemands, même s’ils n’adhéraient pas aux idées du parti nazi, ont participé à l’Uranprojekt car Hitler voulait absolument la bombe, dès 1942, mais Otto poursuit : « […] qu’on luttait de toutes nos forces pour ne pas livrer la bombe. Qu’on traînait les pieds. Qu’on inventait toutes les excuses du monde pour justifier nos retards. Hitler hurlait. Hitler entrait dans des rages folles. Mais nous avons tenu bon. Et je peux t’affirmer en te regardant droit dans les yeux : nous les scientifiques allemands, n’avons pas de sang sur les mains ! » (p. 95). Otto Hahn est-il sincère ? Dit-il la vérité ou veut-il simplement se justifier, se dédouaner ? En tout cas, « Huit ans qu’elle attendait cette entrevue, qu’elle l’imaginait jour après jour. Elle avec Hahn. Elle contre Hahn. Huit ans. Et ce jour est enfin arrivé. » (p. 63). Et il n’est pas facile – sinon impossible – de simplement tourner la page, de tout oublier et de continuer à vivre comme si rien ne s’était passé ! « Tu ne mérites pas le Nobel. Ni aucun autre prix. » (p. 124). L’excuse, la piteuse excuse, d’Otto… : « Tu étais juive, Lise, lâche-t-il finalement. Je ne pouvais pas associer mon nom au tien. » (p. 175).

Voilà, tout est dit… Lise était femme et juive… Ce roman atypique (inspiré de personnages et de faits réels) et impressionnant de rigueur remet, avec Lise Meitner, la place de la femme dans le monde scientifique. J’ai l’impression que les auteurs parlent peu des femmes dans la science. Bien sûr, il y a des exceptions avec des noms très connus comme celui de Marie Curie (qui travaillait avec son mari) mais, en général, les femmes sont mises de côté et travaillent dans l’ombre d’un homme (père, frère, époux)… Alors, à l’heure où on apprend que, par exemple, de nombreuses femmes ont fait progressé l’informatique avant que les hommes ne prennent le pouvoir dans cette branche scientifique et technologique, il est bon de savoir que de nombreuses femmes étaient (sont !) douées pour les sciences, ont fait avancer les choses (parfois seules) et que la science n’est pas (du tout) une affaire d’hommes !

Un roman de la Rentrée littéraire de janvier (mais, comme je le disais hier, je n’ai pas vu de challenge pour 2019, dommage). Et il y a finalement un challenge Rentrée littéraire janvier 2019.

L’affaire Mayerling de Bernard Quiriny

L’affaire Mayerling de Bernard Quiriny.

Rivages, janvier 2018, 272 pages, 20 €, ISBN 978-2-7436-4228-0.

Genre : littérature belge.

Bernard Quiriny naît le 27 juin 1978 à Bastogne en Belgique. Il est docteur en Droit, professeur universitaire de Droit, critique littéraire, responsable des pages livres dans Chronic’Art, auteur (romans, nouvelles) et lauréat de plusieurs prix littéraires.

Braque et le narrateur se passionnent pour l’immobilier ; ils m’ont bien plu, ils sont ensemble un peu comme des Dupond et Dupont ! Dès le début, je trouve ce roman très amusant. « Le pas de porte d’un immeuble n’est pas un salon de thé. Dans la vraie vie, les voisins de palier se croisent et se saluent à peine. […] De plus […], un autre voisin est occupé à lire un journal sur sa terrasse du premier étage, juste au-dessus de l’entrée. Il entend donc tout ce que raconte les bavards en dessous de lui. À sa place, je ne supporterais pas d’être ainsi dérangé. » (p. 14-15).

À Rouvières, les deux filles Ramut vendent le manoir à la mort de leur mère, à une société espagnole inconnue (CFR) qui va construire un bel immeuble neuf de grand standing. « Ce n’est pas nous qui choisissons l’endroit où nous voulons vivre, c’est l’endroit qui nous choisit. » (p. 43).

Durant la lecture, je ris bien même avec les problèmes d’urbanisme et les termes d’architecture auxquels je ne connais rien ! Il y a toute une galerie de personnages tous plus intéressants les uns que les autres, dont le personnage principal c’est-à-dire l’immeuble.

« Un nouvel être est né : le Mayerling. 5 000 m² de béton. 300 tonnes d’acier. 150 fenêtres et portes-fenêtres. 300 portes intérieures. 1 500 m² de façade isolée. 200 m² de garde-corps aux balcons. 1 000 plaques de cloison. […] Et une âme noire, cachée là-dedans, dont on ignore la taille et le poids. » (p. 62).

Mais, depuis la construction du Mayerling, le quartier Voltaire est différent. Les habitants de l’immeuble sont bruyants, se disputent de plus en plus, deviennent dingues ; les chiens aboient sans discontinuité ou se laissent mourir, les chats s’enfuient ; il y a des remontées dans la tuyauterie, des odeurs pestilentielles, des fantômes, de la « délinquance inédite […] rarissime au centre-ville » (p. 149), des bagarres, des incivilités routières… Le commissaire Montorgue interrogé par Braque et le narrateur (qui écrit un livre) dit « On aurait cru qu’un aimant à délinquants était posé là. » (p. 150).

Un immeuble peut-il être vivant et en vouloir à ses habitants ? Peut-il « pourrir la vie de ses habitants » (p. 177).

J’aime particulièrement les interrogations (des voisins, des journalistes, de la police…), les différents points de vue sur les habitants (médical, psychosociologique, marxiste, esthétique, artistique) et le côté fantastique. « Que se passe-t-il au Mayerling ? Voici un immeuble magnifique, bien propre et bien blanc, avec tout le confort, protégé par un haut mur ; or, ses habitants le démolissent ; sont-ils donc fous ? » (p. 228).

Ce roman est assurément une charge contre le béton. « La civilisation du béton fait des dégâts irrémédiables. » ( p. 237). Et une réflexion sur la folie des architectes et les malversations des promoteurs immobiliers. L’architecture moderne est-elle réellement habitable pour le bien-être des occupants ?

J’ai repéré une faute (ma petite maniaquerie) : « Ce que nous ne verrez pas » (p. 35).

La plus grande joie des immeubles collectifs… Le bruit ! « Un imbécile, au dernier étage, reçoit ses amis imbéciles. Ils passent des musiques imbéciles, tiennent des conversations imbéciles et font profiter l’immeuble entier de la folle ambiance imbécile qui règne chez eux. » (p. 93) et plus loin « La fête, donc. Dès huit heures. […] les rires, les cris, les objets tombés par terre, […] une armée de soudards avaient pris possession de l’appartement du dessus. » (p. 94). Oh la la, j’ai connu ça, au-dessus, au-dessous, toutes les semaines, et même plusieurs fois dans la semaine surtout en fin de semaine (mais pas que) et bien sûr toute la nuit !

Un grand roman, génial ! L’affaire Mayerling est un roman intelligent, drôle et offre de belles références littéraires. Il est vraiment très original et j’étais presque triste de le finir et de quitter l’univers des personnages et de l’auteur… Je lirai d’autres titres de Bernard Quiriny, c’est certain ! Est-ce que vous connaissez cet auteur ? Avez-vous un (ou des) titre(s) en particulier à me conseiller ?

Une excellente lecture que je mets dans Littérature de l’imaginaire et Voisins Voisines (Belgique).