Realm of broken faces de Marianne Stern

Realm of broken faces de Marianne Stern.

Récits du Monde Mécanique 3/3

Chat noir, collection Black Steam, juin 2018, 380 pages, 19,90 €, ISBN 978-2-37568-081-0.

Genres : littérature française, science-fiction, steampunk.

Marianne Stern était physicienne mais, passionnée par les machines volantes (un peu comme Hayao Miyazaki), elle se consacre maintenant à l’écriture (science-fiction, fantastique) et un peu à la musique. Voir le tome 1, Smog of Germania et le tome 2, Scents of Orient.

Automne 1917, nord-est de la France. Depuis deux ans, les troupes du Reich ont envahi une partie de la France et il existe une zone occupée. Les aérostats sont maintenant plus modernes, plus légers, en duralumin, et le Bismarck commandé par l’Amiral Wagner est une antiquité, en bois. « Wagner se retrouvait aujourd’hui aux commandes d’un navire trop lourd, trop lent, trop peu maniable, incapable de prendre de l’altitude, qui demandait une énergie considérable et un équipage important pour s’envoler. » (p. 14).

Au sol, des tranchées, de la boue, quelques survivants et un camp, une espèce de no man’s land, sur lequel règne Monsieur, un homme rafistolé avec du métal et des pierres précieuses, et qui vit avec des « choses mécaniques », c’est-à-dire des automates. « Manger, ou être mangé. Dans les tranchées, on survivait comme on pouvait, hommes ou animaux. » (p. 35). « Le carnage dans les tranchées, ça vous changeait un homme. » (p. 61).

Bien sûr, le lecteur retrouve des personnages connus. Le jeune Kaiser Joachim : « un jeune Kaiser sans expérience, sans relief, sans assurance. […] On le manipulait, on se servait de lui. » (p. 161). Jeremiah l’Exécuteur : « Je déteste cette ville pourrie jusqu’à ses racines, je déteste ce palais suintant d’or, je déteste les gens de puissance qui croient pouvoir dicter l’existence des autres, je déteste la politique, ce que fut votre père, les jeux de pouvoir. Je déteste jusqu’à ce sobriquet dont on m’a affublé. L’Exécuteur… » (p. 119). Viktoria von Preußen, Charles de Bellecourt… Et de nouveaux personnages comme le Quenottier (qui est un narrateur), la Mioche, ou Poincaré qui exilé à Londres exhorte les Français « à ne rien céder » et à « ne pas rendre les armes » (p. 99).

Quant à Maxwell, le plus génial orfèvre d’Europe, il serait mort aux Indes (voir tome 2)… « Maxwell, sous ses apparences de gentilhomme serviable, possédait une âme aussi noire qu’un puits sans fond, machiavélique, torturée. Mieux valait l’avoir comme allié plutôt qu’ennemi. » (p. 160).

Fin de la trilogie, comme un hommage aux « gueules cassées » de la Première guerre mondiale, à l’horreur que ces soldats ont vécu. Je suis un peu triste que cette série soit terminée même si ce troisième tome est plus sombre encore que les précédents… Mais j’ai bien aimé avoir les deux visions, le côté français et le côté allemand.

Pour les challenges Littérature de l’imaginaire #8 et Vapeur et feuilles de thé.

Le froid d’Andreï Guelassimov

Le froid d’Andreï Guelassimov.

Actes Sud, collection Lettres russes, octobre 2019, 336 pages, 22,50 €, ISBN 978-2-330-12687-2. Холод (2015) est traduit du russe par Polina Petrouchina.

Genre : littérature russe.

Andreï Valerievitch Guelassimov (Андрей Валерьевич Геласимов) naît le 7 octobre 1966 à Irkoutsk (Sibérie, Russie). Il étudie les Lettres à l’université d’Irkoutsk puis à Moscou (où il rédige une thèse sur Oscar Wilde) et étudie ensuite la mise en scène à l’Institut d’études théâtrales de Moscou (Gitis). Il enseigne d’abord la littérature anglo-américaine à l’université de Moscou avant de devenir scénariste pour la télévision et enfin se consacre à l’écriture de roman depuis 2001. Du même auteur : Фокс Малдер похож на свинью (2001) = Fox Mulder a une tête de cochon (Actes Sud, 2005), Жажда (2002) = La soif (Actes Sud, 2004), Рахиль (2003) = Rachel (Actes Sud, 2010), Год обмана (2003) = L’année du mensonge (Actes Sud, 2008), Степные боги (2008) = Les dieux de la steppe (Actes Sud, 2016), Дом на Озёрной (2009) = La maison du lac, Кольцо Белого Волка (2010) = L’anneau du loup blanc.

Filippov, célèbre metteur en scène (cinéma et théâtre) est dans un avion qui le ramène dans sa ville natale quittée il y a plus de 10 ans. Il doit annoncer à son meilleur ami, et collaborateur, qu’il a signé pour un projet à Paris sans lui car « ils avaient déjà leur scénographe » (p. 30). Mais Filippov se noie dans l’alcool et doit affronter ses vieux démons alors que la ville est en proie à une panne d’électricité générale avec -41°. « Il fallait qu’il trouve son ami, il était temps de le faire. Ça n’avait plus de sens de retarder la rencontre. Déjà dans l’appartement d’Inga, Filippov avait compris qu’il était inutile de se cacher. Plus il tardait, esquivant cette discussion pénible, la plus désagréable discussion de toute sa vie, lui semblait-il, plus cette vie lui jouait de mauvais tours, et plus il apparaissait en effet qu’elle avait réservé pour Filippov une quantité infinie d’emmerdes. Il devait absolument voir son ami, lui dire la vérité et quitter enfin cet enfer. » (p. 163-164).

Le froid, les « emmerdes », l’auteur ne ménage ni son personnage ni ses lecteurs et emmène tout ce petit monde dans un roman théâtral, un« roman en trois actes avec entractes » surréaliste et endiablé ! « Tu saurais pas ce qui m’est arrivé hier ? Je sais pas pourquoi j’ai mal comme ça. J’ai mal partout. » (p. 243). Une solution, zapoï, c’est-à-dire boire sans modération (ben oui, il faut bien se réchauffer !). Humour noir et glaçant au rendez-vous, n’oubliez pas votre manteau le plus chaud possible et votre chapka ou une ouchanka !

Une très belle lecture pour Voisins Voisines 2020.

Ce crime est à moi de Philippe Ridet

Ce crime est à moi de Philippe Ridet.

Équateurs, janvier 2020, 208 pages, 20 €, ISBN 978-2-84-990727-6.

Genres : littérature française, roman.

Philippe Ridet naît en 1955 à Louhans (Saône et Loire). Il est journaliste au Monde et écrivain. Du même auteur : Le Président et moi (2008), L’Italie, Rome et moi (2013).

Dans l’Ain, sûrement à Bourg en Bresse. La piscine Alain-Gottvallès a été inaugurée en 1964 et détruite au début des années 2000. Le narrateur dit qu’elle « a été le centre de [son] univers, entre treize et dix-huit ans » (p. 11). Mais, en 1974, un maître-nageur a été abattu par une étudiante en philosophie et le narrateur explique que « Après quoi, ma vie ne fut plus la même. » (p. 12). Ce qui est amusant, c’est que le narrateur possède une carte postale de cette piscine sur laquelle il est présent. « Conviction inébranlable : j’appartiens à ce lieu. J’y ai passé tant d’heures qu’il est tout à fait naturel que j’apparaisse dans la seule image qui le représente. » (p. 14). Il en est de même pour le maître-nageur. « Cette carte postale est une preuve de vie. » (p. 14). Voilà, c’est le titre du premier chapitre, « Une preuve de vie ». Ce roman me semble intrigant et traite d’un sujet différent de ce que j’ai l’habitude de lire.

Le maître-nageur, c’est Didier Cornaton, 24 ans, Jurassien. L’étudiante en philosophie, c’est Martine Amouroux, 20 ans, fille de bonne famille burgienne. Et le narrateur, qui a 17 ans à l’été 1974 et qui pratique le dos crawlé, est Philippe Ridet. Il est témoin du meurtre, ou du moins il entend le coup de feu. Et ça va le hanter toute sa vie, ce sera son passage de l’enfance à l’âge adulte. « Ce meurtre est mon compagnon secret. Il me leste, m’encombre parfois […]. Il s’insinue dans ma vie. Une vraie fuite d’eau. Parfois deux ou trois mois passent sans que j’y pense, puis il revient me hanter. Je n’y peux rien. » (p. 29). Quelle incidence cet événement aura-t-il sur sa vie ?

Au début, j’ai trouvé que ce roman partait bien, que le thème était différent de mes lectures habituelles. Mais l’auteur s’empêtre dans des flash-back trop nombreux (je n’ai rien contre les flash-back mais ici les continuels allers-retours m’ont énervée) et des listes à n’en plus finir et dont le lecteur n’a que faire… « À la différence des quartiers des Vennes, de la Croix-Blanche, de Saint-Roch, du Pont-des-Chèvres, de la Cité Balnea ou des Dimes […] » (p. 87) ou « Aqua-Form, Aqua Dynamic, Aqua Bike, Aqua Jogg […] » (p. 185). J’arrête là mais il y a encore cinq noms et des points de suspension.

Bref, la lecture d’agréable s’est révélée laborieuse, dommage, tant pis…

Faites-moi plaisir de Mary Gaitskill

Faites-moi plaisir de Mary Gaitskill.

L’Olivier, mars 2020, 104 pages, 13 €, ISBN 978-2-8236-1633-0. This is Pleasure (2019) est traduit de l’américain par Marguerite Capelle.

Genres : littérature états-unienne, court roman (novella).

Mary Gaitskill naît en 1954 ; elle est considérée comme une des plus grandes nouvellistes américaines.

This is Pleasure, paru dans le New York Times en 2019, est un récit à deux voix :

Margot Berland, éditrice, la meilleure amie de Quin, mariée à Todd. « […] un jour quelqu’un, je ne me souviens plus qui, m’a dit : ‘Comment peux-tu avoir envie d’être amie avec un type comme ça ?’ » (p. 26). En tant que meilleure amie, elle n’est pas réellement objective.

Quin (Quinlan M. Saunders), renvoyé de son travail (une maison d’éditions à NY) à cause de comportements inappropriés avec les femmes. Il est marié avec Carolina, une femme plus jeune que lui, et il a une fille surdouée, Lucia. « C’est vrai que j’aime bien fanfaronner et que j’aime bien taquiner. » (p. 40). En tant qu’homme accusé, il n’est pas objectif du tout, il est même à côté de la plaque et croit en son bon droit.

Je n’ai pas bien compris à quoi servait ce livre (mal écrit ou mal traduit ?)… À défendre le genre d’hommes qu’est Quin ou à l’enfoncer ? C’est que tout n’est pas blanc d’un côté et noir de l’autre. Quin est tout de même un homme aisé qui se croit supérieur et qui flirte avec toutes les femmes en pensant qu’elles en éprouvent du plaisir… Jusqu’à ce qu’une puis une autre et une autre et des centaines signent une pétition contre lui. « Elle m’a demandé ce qu’elle devait faire pour être invitée à mes fêtes, et je lui ai dit qu’elle devait flirter davantage avec moi. Je pense que ça l’a vraiment offensée. » (p. 68).

Il y a quelque chose de touchant chez Quin et je comprends que Margot soit son amie et l’apprécie, mais il y a aussi quelque chose de rebutant… En tout cas, beaucoup d’hypocrisie d’un côté comme de l’autre, je parle des femmes et des hommes, chacun tirant profit de l’autre pour son avantage sans trop se poser de questions jusqu’à ce qu’une question soit posée (en l’occurrence une pétition) et que tout le monde se rue et s’acharne.

Un roman bof pour moi – qui surfe sur la vague « metoo » – que je mets dans le Mois américain.

Cartographie de l’oubli de Niels Labuzan

Cartographie de l’oubli de Niels Labuzan.

JC Lattès, août 2016, 522 pages, 20 €, ISBN 978-2-70964-937-7.

Genres : littérature française, Histoire.

Niels Labuzan naît en 1984 et vit à Paris ; il est écrivain et il a voyagé en Afrique. Après avoir eu un coup de cœur pour Ivoire de Niels Labuzan en 2019 (son deuxième roman), j’ai voulu lire Cartographie de l’oubli, son premier roman paru 3 ans avant. Celui-ci se déroule aussi en Afrique mais il est différent car c’est un roman historique qui se déroule de 1889 à 2004.

Juin 1889. Jakob Ackermann, originaire de Brême, défiguré à l’âge de 7 ans à cause d’un jeu qui a mal tourné avec sa chienne, Friza, a maintenant 19 ans et il est soldat. L’Allemagne, surpeuplée, a besoin « de colonies de peuplement ». Ce sera la création de Windhuk en Afrique du sud-ouest et ça démarre avec Jakob et une vingtaine d’autres soldats allemands.

Janvier 2004. C’est la journée de commémoration pour se souvenir du massacre des Hereros à Okahandja en Namibie. Le narrateur est métis. « Chez moi, les hommes sont blancs, les femmes sont noires. Depuis deux générations. » (p. 46). Il participe au devoir de mémoire mais se sent-il Allemand, Africain ?

Été 1891. Damaraland. « Curt Von François étendait insidieusement son ombre sur l’Afrique. » (p. 30). L’Afrique du sud-ouest découvre la civilisation européenne et des Allemands deviennent Africains. Mais quel sera le devenir des peuples indigènes ? Les Hereros acceptent des accords mais les Damaras, habituellement soumis, ne respectent pas le traité. « La colonisation prenait une autre tournure. Il ne s’agissait plus simplement d’implanter des Allemands ou de faire briller une quelconque idée, il s’agissait de la terre, de ses ressources, et de qui était le plus fort pour en jouir, peu importe les moyens employés. » (p. 41).

Mars 1893. Le chef Nana, Hendrik Witbooi, tient tête à l’armée allemande… « […] les victoires de Witbooi étaient sues par les autres peuples. » (p. 80).

1904. Les Hereros se regroupent alors que le gouverneur veut les parquer dans des réserves. C’est leur chef, Samuel Maharero, et le massacre qui sont commémorés cent ans plus tard, en 2004. « Il n’y avait rien à faire, l’Afrique n’appartenait plus aux Africains, elle était aux Européens qui avaient gagné le droit de vie et de mort en ce début de siècle. Cela prendrait du temps, mais tant qu’il y avait des survivants, l’espoir n’était pas perdu. Un instant, il imagina bénéficier de l’aide des Britanniques, eux aussi détestaient les Allemands, mais il dut s’avouer que ça n’arriverait pas. Une grande puissance n’allait pas en défier une autre pour la survie de quelques indigènes. Il devait être réaliste. » (p. 414).

La vie est rude avec la chaleur, la poussière, et on se demande ce que les Allemands sont venus faire dans cette galère ! Il y a quelques passages avec la faune africaine « oryx, impalas, koudous, autruches » (p. 103) mais aussi bœufs, chèvres et chevaux (sûrement importés avec les soldats) mais cette histoire est surtout une histoire humaine. Cependant, un événement surprenant : début 1897, il y a eu une peste bovine (p. 219-221) : « Cette maladie était un fléau, un fléau venu d’un autre pays. » (p. 230) ; tout ça n’est donc pas nouveau…

La colonisation allemande (durant le IIe Reich) est moins connue que les autres colonisations européennes. Je connais (un peu) l’histoire des Boers en Afrique du Sud mais je ne savais pas que les Allemands avaient colonisé, à la fin du XIXe siècle, d’autres pays du sud-ouest comme la Namibie. Cette colonisation, c’est une histoire d’envahissement, de propagande, de mépris, de profit (les matières premières) et de rentabilité. « Savoir-faire allemand et main-d’œuvre africaine. » (p. 142). Le roman est parfois un peu long mais c’est une belle réussite pour un premier roman et il est passionnant : j’ai appris pas mal de choses et j’ai bien aimé le personnage de Jakob Ackermann qui aime ce pays. J’ai moins aimé l’extermination génocidaire des Hereros et des Namas qui précède de 30 ans celui des Juifs d’Europe (durant le IIIe Reich… Je remercie Niels Labuzan d’avoir mis en lumière cette partie de l’Histoire que je ne connaissais pas du tout et j’attends avec impatience son 3e roman !

Je mets cette lecture dans Animaux du monde #3 et À la découverte de l’Afrique.

Beyrouth entre parenthèses de Sabyl Ghoussoub

Beyrouth entre parenthèses de Sabyl Ghoussoub.

L’antilope, juin 2020, 144 pages, 16 €, ISBN 978-2-37951-027-4.

Genres : littérature franco-libanaise, roman.

Sabyl Ghoussoub naît en octobre 1988 à Paris, dans une famille libanaise qui a fui la guerre au Liban. Il grandit et étudie en France puis retourne au Liban (il est Libanais et Français) où il devient directeur du Festival du film libanais à Beyrouth. Il est écrivain et photographe. Du même auteur : Le nez juif (L’antilope, 2018) que j’ai bien envie de lire et Le Liban n’a pas d’âge 1920-2020 (un ouvrage collectif à paraître aux éditions Bernard Chauveau en novembre 2020). Plus d’infos sur son site officiel

Lorsque la guerre a éclaté au Liban, les parents (du narrateur, de l’auteur) ont fui et son père a travaillé comme traducteur à Paris, c’est pourquoi le narrateur est né Libanais en France mais c’est compliqué pour lui. « Je n’acceptais pas ce qu’on m’imposait : une famille, une origine, une histoire. Une terre à porter, à représenter. » (p. 44).

« À force d’entendre parler d’Israël depuis que je suis petit, haïr ce pays à tout va, le voir condamner de tous les maux de la planète, je n’ai eu qu’une seule envie, m’y rendre. » (p. 13). Mais ses parents, outrés, l’en dissuadent. « Pas besoin d’avoir fait de grandes études pour comprendre que lorsqu’on est libanais, Israël, on n’y va pas. » (p. 15).

Lors de son voyage (il va rendre visite à son amie, Rose, à Tel Aviv), il se rend compte qu’avec son passeport libanais, c’est difficile… « […] nous sommes tous en guerre, tous ! » (p. 24). C’est que pour voyager en Israël, il a « mis Beyrouth entre parenthèses » (p. 31), c’est-à-dire sa famille et sa culture libanaises.

Le narrateur (l’auteur donc) est photographe et, au contrôle douanier à l’aéroport Ben Gourion, les Israéliens l’interrogent entre autres sur ses photographies. Le livre contient d’ailleurs une série de photographies en noir et blanc (p. 59-62). L’interrogatoire dure des heures ! « […] il va falloir que je m’habitue à vivre et à dormir dans cet aéroport, on ne saura plus quoi faire de moi, je vais rester ici éternellement. » (p. 96).

Une erreur. Deux fois, il est écrit vielle au lieu de vieille : « la vielle ville de Jérusalem » (p. 120) et « une vielle âme » (p. 121), c’est con…

À part ça, ce roman est très instructif, parfois drôle, parfois tendu… Et j’ai particulièrement aimé lorsque le photographe raconte à la soldate qui le questionne son voyage en Iran, et les relations entre le Liban et Israël vues de façon différente.

Pour le Challenge de l’été (Liban) et Petit Bac 2020 (catégorie Lieu pour Beyrouth).

Vigile de Hyam Zaytoun

Vigile de Hyam Zaytoun.

Le Tripode, janvier 2019, 128 pages, 13 €, ISBN 978-2-37055-185-6.

Genres : littérature française, premier roman.

Hyam Zaytoun est comédienne. Hypokhâgne, khâgne, art du spectacle, art dramatique, créations contemporaines au théâtre, actrice dans des films, des séries télévisées… Vigile est son premier roman. Plus d’infos sur son site, http://www.hyam-zaytoun.com/.

Une nuit d’avril, une jeune femme se réveille et se rend compte que son mari, Antoine, fait un arrêt cardiaque. En attendant les secours, « […] le geste, le geste, le geste qui sauve, répétitif. Il fait passer ma peur, occupe mon énergie, tout entière dans mes mains, dans mon dos qui s’incline, près de toi, en rythme… » (p. 14-15). Antoine et la narratrice sont les jeunes parents de Margot (6 ans) et Victor (3 ans). Après avoir géré le quotidien, la jeune femme rejoint Antoine à l’hôpital. « J’y crois. Tes yeux vont s’ouvrir, ta main se tendre vers moi dans un sourire. » (p. 30). Arrêt cardiaque, infarctus, fonctions vitales, coma, assistance respiratoire, « légume »… Des mots cliniques qui angoissent mais il faut « mettre des mots sur ce qui nous arrive. » (p. 48). La narratrice passe par plusieurs étapes : tristesse, culpabilité, colère, sentiment d’injustice. « Je suis ta vigile, ton garde du corps… » (p. 52). Mais elle va tenir le coup, grâce à la famille, aux amis, au peu d’espoir que le médecin lui a donné, et aux souvenirs (la naissance des enfants, leur rencontre, leur voyage en Inde…).

Je continue de rattraper mon retard dans mes notes de lectures. Vigile est un roman fort, tenace (comme la vie !), violent mais sensible (rempli d’amour) : c’est ce qui m’a fait apprécier ce roman « médical ». Je n’ai pas l’habitude d’en lire mais j’ai autant apprécié que Le matin est un tigre de Constance Joly ou Principe de suspension de Vanessa Bamberger et je vous le conseille vivement.

Porc braisé d’An Yu

Porc braisé d’An Yu.

Delcourt, collection Littérature, septembre 2020, 208 pages, 20 €, ISBN 978-2-413-03821-4. Braised Pork (2020) est traduit de l’anglais (Chine) par Carine Chichereau.

Genres : littérature chinoise, premier roman.

An Yu naît à Beijing (Chine) mais, à l’âge de 18 ans, elle part étudier à New York (États-Unis) puis s’installe à Paris (France). De retour à Beijing, elle écrit ce premier roman, Porc braisé, en anglais.

C’est lors d’un partenariat entre les éditions Delcourt et le groupe FB Hanbo(o)k Club que j’ai gagné ce livre en juillet ; j’étais super contente et je les remercie ; je l’ai reçu le 11 août et je l’ai dévoré dans la journée ! Porc braisé est paru hier donc voici ma note de lecture et je peux d’ors et déjà vous dire que c’est un coup de cœur pour moi.

Jia Jia et Chen Hang sont mariés depuis 4 ans. Au déjeuner, Chen Hang annonce à son épouse « que peut-être ce serait une bonne idée de refaire le voyage à Sanya cette année » (p. 8) puis il va prendre un bain. Jia Jia le retrouve mort dans la baignoire… Il a fait un étrange dessin. « Mon mari m’a laissé un dessin. Qui représente un homme-poisson. Une tête d’homme avec un corps semblable à celui d’un poisson. » (p. 51).

Un mois après, Jia Jia a pris ses habitudes dans le bar de Leo, de l’autre côté de sa rue, un bar de luxe. Mais elle voudrait vendre l’appartement (trop grand et trop cher à entretenir pour elle seule). Elle aimerait aussi reprendre la peinture et vendre ses toiles. Elle commence à fréquenter Leo et profite de sa liberté. Même si elle sait qu’elle boit trop (de Champagne) et se sent un peu coupable, « […] elle voulait essayer, se libérer de Chen Hang, vivre une autre vie. » (p. 59).

Jia Jia n’a plus que sa grand-mère et sa tante qui l’ont élevée après la mort de sa mère ; elle voit très peu son père qui les avait abandonnées lorsqu’elle était enfant pour vivre avec une autre femme, Xiao Fang.

Lorsque son appartement est enfin loué, Jia Jia a un revenu mensuel et décide de voyager au Tibet sur les traces de l’homme-poisson. Elle y rencontre Ren Qi, un écrivain qui recherche son épouse disparue. « Aujourd’hui, les artistes sont formatés pour rester de bons petits robots. Pas seulement les artistes peintres, les écrivains, les musiciens aussi. Les athlètes même ! Ils peignent, écrivent, jouent la même chose encore et encore. Les mêmes oiseaux et montagnes, les mêmes histoires, les mêmes personnages. » (p. 126).

Une erreur : quand l’aquarium de la tante prend feu, il est écrit « les poisons et le corail » (p. 109) au lieu de « les poissons ».

Porc braisé est le roman d’une jeune femme malheureuse. Malheureuse depuis l’enfance (père parti, mère décédée). Malheureuse en mariage (ce n’était pas le grand amour avec Chen Hang. Malheureuse dans sa vie (elle a arrêté de travailler et de peindre et restait chez elle mais elle n’a pas eu d’enfant avec Chen Hang). Ce n’est cependant pas une histoire triste parce que Jia Jia reste optimiste (elle fait preuve de résilience et veut reconstruire sa vie) ; elle va de l’avant quoi qu’il arrive. Et lorsqu’elle part au Tibet, il y a un côté un peu… Je dirais plutôt magique que fantastique (avec le monde de l’eau). D’ailleurs, j’ai beaucoup aimé que cette romancière chinoise emmène son personnage féminin au Tibet, à la découverte des populations locales et de leurs traditions, ce qui va bouleverser sa vie. Un très beau roman de cette rentrée littéraire à découvrir avec une belle couverture bleue et une nouvelle autrice à suivre !

Je mets cette lecture en bonus dans le Challenge de l’été (Chine).

Brume de Stephen King

Brume de Stephen King.

Albin Michel, collection Wiz, octobre 2019, 288 pages, ISBN 978-2-22644-535-3. The Mist (1985) est traduit de l’américain par Serge Quadruppani.

Genres : littérature états-unienne, nouvelle, young adult, fantastique.

Stephen King naît le 21 septembre 1947 à Portland dans le Maine (États-Unis). Dois-je réellement le présenter ? Maître de l’horreur dans les genres fantastiques, science-fiction et policier, il est l’auteur de plus de 60 romans dont quelques-uns sous le pseudonyme de Richard Bachman et plus de 200 nouvelles !

Bridgton, Maine occidental. Grosse vague de chaleur en ce mois de juillet puis, dans la nuit du 19, « épouvantables orages » (p. 7). David et Stephanie Drayton vivent dans une maison à côté du Long Lake avec Billy, leur fils de 5 ans. Ils se réfugient à la cave mais les dégâts sont importants… « La porte de verre coulissante avait tenu bon mais à la place de la baie vitrée il y avait un trou aux bords déchiquetés, garni du feuillage d’un bouleau. C’était la cime du vieil arbre qui flanquait l’accès extérieur du sous-sol d’aussi loin que je me souvienne. […] J’aimais cet arbre. Vétéran endurci de bien des hivers, il était le seul arbre, du côté où la maison donne sur le lac, que ma propre tronçonneuse eut épargné. » (p. 18). Après le cyclone qui a détruit arbres, maisons et pontons, une étrange brume blanche, épaisse, s’installe peu à peu. Lorsque la route est dégagée, Dave se rend au supermarché avec Billy et leur voisin, Breton Norton, un avocat avec lequel il ne s’entend pas très bien, mais en cas de catastrophe, c’est mieux de s’entraider. Alors que la brume arrive au centre-ville, ils sont coincés dans le supermarché (à partir de ce moment, ça devient un huis-clos) avec d’autres clients soit incrédules soit affolés. « Si on attendait encore un peu que le brouillard se dissipe et qu’on puisse voir… » (p. 87). Mais l’angoisse s’installe au fur et à mesure que la brume s’épaissit avec les cris qui en parviennent et les disparitions. « Mesdames et messieurs, il apparaît que nous sommes confrontés à un problème d’une certaine ampleur. » (p. 140).

Je n’en dis pas plus, vous voyez sur la couverture les tentacules et les ventouses mais s’il n’y avait que ça ! Les créatures immondes ont-elles été crées par le projet militaire Pointe-de-Flèche ou arrivent-elles tout droit de l’enfer ? Erreur humaine ou catastrophe naturelle ?

Comme ça faisait longtemps (peut-être une trentaine d’années !) que je n’avais pas lu du Stephen King, j’avais oublié toutes ses descriptions pour présenter les lieux et les personnages mais ça plante l’atmosphère et ça leur donne une épaisseur (sans jeu de mot avec la brume !). Dans cette nouvelle, il traite plutôt des relations parents-enfant (père-fils), des thèmes écologiques et du comportement des gens (par exemple la malveillance et le fanatisme religieux de madame Carmody qui, en plus, fait des adeptes !) en cas de danger imminent.

En fin de volume, dans Notes, l’auteur explique qu’il a écrit Brume à l’été 1976 « pour une anthologie de nouveaux récits » (p. 279) ; le titre original était The Mist et le recueil paru en 1985, Skeleton Crew, remporte le prix Locus du meilleur recueil de nouvelles. La nouvelle Brume dans ce recueil fait 150 pages et elle est plus longue que les autres.

Parfait pour le Mois américain et les challenges Jeunesse Young Adult #9, Littérature de l’imaginaire #8, Maki Project (bien que considérée comme un peu longue, Brume est bien une nouvelle) et S4F3 #6.

J’apprends qu’un film réalisé par Frank Darabont est sorti en 2007. L’avez-vous vu ?

Devouchki de Victor Remizov

Devouchki de Victor Remizov.

Belfond, janvier 2019, 400 pages, 21 €, ISBN 978-2-71447-855-9. Искушение Iskushenie (2016) est traduit du russe par Jean-Baptiste Godon.

Genres : littérature russe, roman contemporain.

Victor Remizov (Виктор Ремизов) naît en 1958 à Saratov (à l’époque Union soviétique). Il étudie les langues à Moscou puis travaille comme géomètre, journaliste et professeur avant de se lancer dans l’écriture avec Volia Volnaïa, son premier roman paru en 2014, et Devouchki paru en 2016.

Beloretchensk est une petite ville de Sibérie avec des maisons en bois, la steppe et deux larges rivières, l’Angara et la Belaïa de la taïga. Parmi les « environ dix-neuf mille habitants » (p. 8), Katia, 20 ans, et sa cousine, Nastia, 24 ans. Katia aimerait étudier la médecine à l’Institut de médecine de Moscou et gagner assez d’argent pour payer l’opération de son père. Elle accepte donc de suivre Nastia à la capitale. Avec la bénédiction de ses parents : « Pars d’ici, Katia, nous sommes pire que des bêtes ! Et tu deviendras comme nous… » (la mère, Irina, p. 26). « Pars, Katia, c’est mieux, tu suivras des cours particuliers et tu entreras à l’université l’année prochaine. On se débrouillera avec ta mère. » (le père, Jora, surnommé Gueorgui, p. 27).

Mais Katia et Nastia, qui ne connaissent pas Moscou, errent dans la ville, dorment où elles peuvent, rencontrent des étrangers qui abusent d’elles et tournent mal…

Un jour, Katia est repérée par un célèbre photographe et elle est embauchée par Andreï Ivanovitch, patron du restaurant géorgien Mukuzani, pour devenir l’égérie de leur campagne publicitaire. « Elle était agile, gracieuse : une jeune fille de qualité. » (p. 141).

Katia et Nastia ont chacune un caractère différent et donc un comportement différent. Katia est douce, intelligente, rêveuse ; elle veut étudier et aspire à être honnête. Nastia et rustre, tête brûlée, vulgaire et peine à trouver du travail ; elle devient jalouse de Katia et ce n’est pas la morale qui l’étouffe ! « Je suis choquée par Moscou : c’est la merde, ici. Que des culs noirs, quel bazar ! Tu te rends compte… et l’autre qui voulait que je me marie avec lui. » (Nastia, p. 87, elle parle de Sapar, un jeune Tadjik qui les a aidées). En dehors de faire partie de la même famille, elle n’ont qu’un point en commun, c’est qu’elles sont belles toutes les deux. Mais Nastia est prête à vendre le pucelage de Katia à un ami de Mourad (un caïd) contre de l’argent, et tant pis s’il faut mettre une pilule dans son coca et si elle se fait violer ! Charmant… J’ai détesté le comportement de Nastia. En même temps, les deux cousines aux tempéraments si différents sont sûrement représentatives des jeunes femmes russes !? Si j’ai bien compris, Devouchki signifie jeunes femmes.

La Russie actuelle n’est pas montrée sous son meilleure jour : pauvreté, chômage, combines foireuses, racisme (envers les ressortissants des anciennes républiques soviétiques)… Le frère de Katia, joueur invétéré, est en prison et les harcèle elle et leur mère pour recevoir de l’argent… Tout ça n’est pas glorieux et je suis sûre que certains Russes sont nostalgiques du communisme !

J’ai bien aimé le passage où Alexei (amoureux de Katia), en stage à Londres, rencontre Jack Stoneby, un jeune Écossais qui vient de publier un premier roman en lice pour le Booker Prize. Ils parlent littérature : « Dostoïevski parlait de son expérience, de ses sensations. Il était joueur, comme chacun sait, et a écrit un roman… » (p. 250). Je venais justement de lire Le joueur de Fiodor Dostoïevski !

Coup de cœur ❤ J’avais réservé à la bibliothèque le premier roman de Victor Remizov, Volia Volnaïa, et je vous parle tout bientôt.

Je vois que la Russie fait partie des pays du challenge Voisins Voisines 2020.