La mer monte d’Aude Le Corff

La mer monte d’Aude Le Corff.

Stock, Hors Collection, mars 2019, 252 pages, 19,50 €, ISBN 978-2-234-08718-7.

Genres : littérature française, science-fiction.

Aude Le Corff… Toujours peu d’infos sur elle… Blogueuse et romancière. La mer monte est son troisième roman. J’avais déjà lu son deuxième roman, en 2016, L’importun, que j’avais bien apprécié. Et une collègue m’a prêté son premier roman, en poche, Les arbres voyagent la nuit alors je vous en parlerai une prochaine fois.

« Le chant des cigales sature l’atmosphère. » (p. 7, première phrase du roman). Nous sommes à Paris en 2042. Lisa, 39 ans, vit avec son chat, Topor, dans un appartement connecté. La mer « est montée bien plus vite que ne l’avaient prédit les scientifiques » (p. 13). Lisa et sa mère, Laura, ne se sont jamais bien entendu mais lorsque Lisa a découvert le journal de sa mère, elle a compris certaines choses. En 1993 Laura passe le bac, elle est amoureuse de Thomas Boddi mais celui-ci disparaît avec sa famille la laissant totalement déprimée. « Aujourd’hui, ma mère encombre mon esprit, au milieu d’un monde disloqué qui tente de réparer ses erreurs et de freiner sa perte. » (p. 26). Lisa, elle, « participe aux nouveaux projets qui transforment l’Europe. Tout est mis en œuvre pour créer des villes durables, intelligentes, propres et connectées. » (p. 28). Effectivement les Européens vivent dans des tours auto-suffisantes et n’accueillent pas de migrants car les pays doivent déjà loger leurs propres réfugiés climatiques (par exemple, pour la France, les habitants de l’île de Ré ou du Marais poitevin). « Les Nations unies prévoyaient onze milliards d’êtres humains en 2100. On commençait vaguement à se demander comment la Terre pourrait porter autant de monde, avec une pollution exponentielle, des températures de plus en plus élevées, et une pression sur l’ensemble des ressources. » (p. 79-80, été 2017).

J’ai bien aimé le parallèle entre 1993 (la vie de Laura, la mère, bachelière qui va étudier le Droit à la Sorbonne malgré sa dépression) et 2042 (la vie de Lisa, la fille qui cherche à comprendre). Dans les années 90, il y avait encore une certaine insouciance, même si on entendait parler d’environnement et de problèmes écologiques et climatiques. Depuis les années 2020, des progrès ont permis de « sauver » l’Europe, le Japon (dans une certaine mesure) et la Chine. « […] une haute tour végétale dans laquelle les riverains cultiveront et récolteront des rutabagas, des grenades, des tomates, des mangues, le miel des abeilles, élèveront des poules qui se promèneront en liberté sur les pelouses, les écoliers ramasseront leurs œufs, l’objectif étant de rapprocher les habitants, créer des communautés joyeuses et solidaires pour lutter contre la morosité ambiante et l’individualisme. » (p. 152). Mais est-ce suffisant pour (sur)vivre ? En tout cas, Aude Le Corff imagine un futur à la fois désirable (écolo, respectueux de la Nature, du moins ce qu’il en reste) et à la fois terrible car tout est connecté, y compris les humains, tout est surveillé par des drones ou des animaux domestiques augmentés…

Ce roman paru en littérature générale n’est pas qu’un roman de science-fiction ou d’anticipation (qui se déroule dans le futur), c’est un drame familial qui montre que le mensonge peut être la souffrance de toute une vie. Je pense que si le monde se meurt, c’est parce qu’il est rempli de mensonges, de profiteurs, de (gros) pollueurs… Quand cela s’arrêtera-t-il ? Les humains ne sont pas capables d’arrêter les catastrophes… C’est la planète qui les rappellera à l’ordre (elle le fait déjà) et les humains devront agir (vite et de bonne façon !), s’adapter sinon ils disparaîtront ainsi que de nombreuses espèces animales et végétales indispensables à la survie… C’est mon avis et La mer monte n’est pas un roman moralisateur mais salvateur. Le lire, c’est comprendre (visualiser) des choses – en particulier sur l’amour mais pas que – et se tourner dès maintenant vers un autre mode de vie (pour ceux qui ne l’ont pas déjà fait) avant qu’il ne soit trop tard !

Une très belle lecture pour les challenges Littérature de l’imaginaire #7 et Rentrée littéraire janvier 2019.

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Le chien de madame Halberstadt de Stéphane Carlier

Le chien de madame Halberstadt de Stéphane Carlier.

Le Tripode, avril 2019, 176 pages, 15 €, ISBN 978-2-37055-193-1.

Genre : littérature française.

Stéphane Carlier naît le 31 août 1969 à Argenteuil (Val d’Oise). Il est le fils de Guy Carlier, chroniqueur (radio, télévision), auteur et parolier. Ses romans précédents (parus au Cherche-Midi) sont Actrice (2005), Grand amour (2011), Les gens sont les gens (2013), Les perles noires de Jackie O (2016), Amuse-bouche (2017) et un feuilleton radiophonique, Trois minutes à Meudon (45 épisodes, France Inter, été 2001). Le chien de madame Halberstadt est son sixième roman et je découvre cet auteur ! Plus d’infos sur son compte Instagram.

Baptiste Roy, la petite quarantaine, n’a pas le succès escompté avec la parution de son troisième roman, Entrée dans l’hiver. Pour couronner le tout, Maxine, la femme avec qui il vivait depuis six ans, l’a quitté pour leur dentiste ! Il ne supporte plus le bruit car ses voisins du dessus, un couple avec deux enfants, sont très bruyants et sans gêne. Ses amis, qu’il avait en commun avec Maxine, l’ont abandonné, sauf Gilles, son meilleur ami, sa mère et son éditrice. « La journée passait aussi rapidement qu’une page se tourne, le soir arrivait sans que j’aie rien fait de significatif. » (p. 20). Bref, il déprime grave… « Et puis Mme Halberstadt a sonné à ma porte. » (p. 21). Madame Halberstadt, c’est sa voisine, une vieille dame qui doit être hospitalisée cinq jours pour une opération de la cataracte. « J’ai un petit service à vous demander. J’eus l’intuition que le petit service se tenait à ses pieds, portait un harnais rouge et me fixait de ses yeux globuleux. » (p. 24). Croquette est un carlin de douze ans qui, selon sa maîtresse, dort tout le temps. « Vous verrez, les animaux, ça change la vie. C’est exactement ce que je craignais. » (p. 28). Et… miracle ! Son roman commence à se vendre et il rencontre Lois qui a un dachshund, Billy.

Ce roman est une belle histoire entre un homme (Baptiste) et un animal (Croquette) et le lecteur, selon ses affinités, s’attache à l’un ou à l’autre ou aux deux. « Il se passait quelque chose, je ne pouvais plus le nier. » (p. 59). Évidemment ce n’est pas une histoire inédite mais premièrement : la couverture attire et deuxièmement : c’est vraiment bien écrit, c’est tendre et c’est drôle. Qui ne voudrait pas de Croquette à domicile ? « Bien sûr que ce chien est magique. Tous les animaux le sont. À part les trucs affreux du genre crocodile. » (p. 78).

C’est aussi une réflexion sur le travail de l’écrivain. « On peut écrire sur tout, me disais-je. Un amour déliquescent, un jeune garçon à l’école des sorciers, un appartement abandonné pendant la guerre. Les sujets n’ont pas d’importance. Ce qui compte, ce qui accroche, c’est la vérité. Ce que le livre dit de nous. Le commentaire qu’il fait de l’humanité. » (p. 91).

Un coup de cœur pour moi (qui suis pourtant plus chat) que je vous conseille fotement même si vous n’êtes pas déprimés !

Pour le challenge Rentrée littéraire janvier 2019 (et je suis surprise car, pour l’instant, je n’ai lu que des romans français !).

Le prix de Cyril Gely

Le prix de Cyril Gely.

Albin Michel, janvier 2019, 224 pages, 17 €, ISBN 978-2-226-43710-5.

Genres : littérature française, roman scientifique.

Cyril Gely naît le 23 mars 1968 à Boulogne-Billancourt. Il étudie le commerce et la finance mais se lance dans une carrière de comédien et de metteur en scène de théâtre (Signé Dumas en 2003, Diplomatie en 2011) puis de scénariste (Chocolat en 2016). Il est auteur de romans depuis les années 90 : La traversée (Spengler, 1995), Le cercle de pierre (Anne Carrière, 1997), Poétique du combat (Krakoen, 2009), Toujours libre, la saga des Saint-Quare (Le Rocher, 2014), Fabrika (Albin Michel, 2016) et c’est un écrivain que je ne connaissais pas avant Le prix !

10 décembre 1946, Grand Hôtel de Stockholm. L’Allemand Otto Hahn, 67 ans, doit recevoir le Prix Nobel de Chimie « pour sa découverte de la fission nucléaire » (p. 18) mais « Nul ne sait ce que nous réserve le passé. » (p. 11). L’Autrichienne Lise Meitner a travaillé pendant plus de trente ans avec le scientifique au Kaiser-Wilhelm-Institut de Berlin sur la physique atomique et elle n’était pas une simple assistante alors ce Prix Nobel, elle devrait le recevoir aussi ! Mais, comme elle a dû fuir l’Allemagne en juillet 1938 et se réfugier en Suède, elle est éliminée de l’histoire scientifique… « Hahn sort de sa douche et s’observe un court instant dans le miroir. Il peut se regarder sans frémir. Ce qui s’est passé en Allemagne pendant la guerre a certes été horrible, mais il ne se sent ni coupable, ni responsable. » (p. 17). Edith, l’épouse d’Otto est dans la chambre d’à côté et elle se doute que Lise va rendre visite à son mari avant la remise du prix.

Petit clin d’œil : dans la chambre d’Otto, il y a une copie du tableau Tempête de neige en mer de William Turner. La tempête ici, elle est dans la chambre d’hôtel, elle est dans les âmes.

Huis-clos glaçant, souvenirs et règlements de comptes, chacun (Lise et Otto) campe sur ses positions. Mais « La mémoire nous joue parfois de drôles de tours […]. » (p. 58). « Au moins, dit-il en quittant la fenêtre, aucun de nos scientifiques n’a du sang sur les mains. – Aucun ? – Pas un seul. – Si avoir du sang sur les mains, c’est tuer quelqu’un, tu as sans doute raison. Si, en revanche, c’est dénoncer les gens, fabriquer des bombes ou favoriser l’eugénisme, les scientifiques dont tu parles n’ont rien à envier aux assassins. » (p. 41). C’est que les scientifiques allemands, même s’ils n’adhéraient pas aux idées du parti nazi, ont participé à l’Uranprojekt car Hitler voulait absolument la bombe, dès 1942, mais Otto poursuit : « […] qu’on luttait de toutes nos forces pour ne pas livrer la bombe. Qu’on traînait les pieds. Qu’on inventait toutes les excuses du monde pour justifier nos retards. Hitler hurlait. Hitler entrait dans des rages folles. Mais nous avons tenu bon. Et je peux t’affirmer en te regardant droit dans les yeux : nous les scientifiques allemands, n’avons pas de sang sur les mains ! » (p. 95). Otto Hahn est-il sincère ? Dit-il la vérité ou veut-il simplement se justifier, se dédouaner ? En tout cas, « Huit ans qu’elle attendait cette entrevue, qu’elle l’imaginait jour après jour. Elle avec Hahn. Elle contre Hahn. Huit ans. Et ce jour est enfin arrivé. » (p. 63). Et il n’est pas facile – sinon impossible – de simplement tourner la page, de tout oublier et de continuer à vivre comme si rien ne s’était passé ! « Tu ne mérites pas le Nobel. Ni aucun autre prix. » (p. 124). L’excuse, la piteuse excuse, d’Otto… : « Tu étais juive, Lise, lâche-t-il finalement. Je ne pouvais pas associer mon nom au tien. » (p. 175).

Voilà, tout est dit… Lise était femme et juive… Ce roman atypique (inspiré de personnages et de faits réels) et impressionnant de rigueur remet, avec Lise Meitner, la place de la femme dans le monde scientifique. J’ai l’impression que les auteurs parlent peu des femmes dans la science. Bien sûr, il y a des exceptions avec des noms très connus comme celui de Marie Curie (qui travaillait avec son mari) mais, en général, les femmes sont mises de côté et travaillent dans l’ombre d’un homme (père, frère, époux)… Alors, à l’heure où on apprend que, par exemple, de nombreuses femmes ont fait progressé l’informatique avant que les hommes ne prennent le pouvoir dans cette branche scientifique et technologique, il est bon de savoir que de nombreuses femmes étaient (sont !) douées pour les sciences, ont fait avancer les choses (parfois seules) et que la science n’est pas (du tout) une affaire d’hommes !

Un roman de la Rentrée littéraire de janvier (mais, comme je le disais hier, je n’ai pas vu de challenge pour 2019, dommage). Et il y a finalement un challenge Rentrée littéraire janvier 2019.

L’affaire Mayerling de Bernard Quiriny

L’affaire Mayerling de Bernard Quiriny.

Rivages, janvier 2018, 272 pages, 20 €, ISBN 978-2-7436-4228-0.

Genre : littérature belge.

Bernard Quiriny naît le 27 juin 1978 à Bastogne en Belgique. Il est docteur en Droit, professeur universitaire de Droit, critique littéraire, responsable des pages livres dans Chronic’Art, auteur (romans, nouvelles) et lauréat de plusieurs prix littéraires.

Braque et le narrateur se passionnent pour l’immobilier ; ils m’ont bien plu, ils sont ensemble un peu comme des Dupond et Dupont ! Dès le début, je trouve ce roman très amusant. « Le pas de porte d’un immeuble n’est pas un salon de thé. Dans la vraie vie, les voisins de palier se croisent et se saluent à peine. […] De plus […], un autre voisin est occupé à lire un journal sur sa terrasse du premier étage, juste au-dessus de l’entrée. Il entend donc tout ce que raconte les bavards en dessous de lui. À sa place, je ne supporterais pas d’être ainsi dérangé. » (p. 14-15).

À Rouvières, les deux filles Ramut vendent le manoir à la mort de leur mère, à une société espagnole inconnue (CFR) qui va construire un bel immeuble neuf de grand standing. « Ce n’est pas nous qui choisissons l’endroit où nous voulons vivre, c’est l’endroit qui nous choisit. » (p. 43).

Durant la lecture, je ris bien même avec les problèmes d’urbanisme et les termes d’architecture auxquels je ne connais rien ! Il y a toute une galerie de personnages tous plus intéressants les uns que les autres, dont le personnage principal c’est-à-dire l’immeuble.

« Un nouvel être est né : le Mayerling. 5 000 m² de béton. 300 tonnes d’acier. 150 fenêtres et portes-fenêtres. 300 portes intérieures. 1 500 m² de façade isolée. 200 m² de garde-corps aux balcons. 1 000 plaques de cloison. […] Et une âme noire, cachée là-dedans, dont on ignore la taille et le poids. » (p. 62).

Mais, depuis la construction du Mayerling, le quartier Voltaire est différent. Les habitants de l’immeuble sont bruyants, se disputent de plus en plus, deviennent dingues ; les chiens aboient sans discontinuité ou se laissent mourir, les chats s’enfuient ; il y a des remontées dans la tuyauterie, des odeurs pestilentielles, des fantômes, de la « délinquance inédite […] rarissime au centre-ville » (p. 149), des bagarres, des incivilités routières… Le commissaire Montorgue interrogé par Braque et le narrateur (qui écrit un livre) dit « On aurait cru qu’un aimant à délinquants était posé là. » (p. 150).

Un immeuble peut-il être vivant et en vouloir à ses habitants ? Peut-il « pourrir la vie de ses habitants » (p. 177).

J’aime particulièrement les interrogations (des voisins, des journalistes, de la police…), les différents points de vue sur les habitants (médical, psychosociologique, marxiste, esthétique, artistique) et le côté fantastique. « Que se passe-t-il au Mayerling ? Voici un immeuble magnifique, bien propre et bien blanc, avec tout le confort, protégé par un haut mur ; or, ses habitants le démolissent ; sont-ils donc fous ? » (p. 228).

Ce roman est assurément une charge contre le béton. « La civilisation du béton fait des dégâts irrémédiables. » ( p. 237). Et une réflexion sur la folie des architectes et les malversations des promoteurs immobiliers. L’architecture moderne est-elle réellement habitable pour le bien-être des occupants ?

J’ai repéré une faute (ma petite maniaquerie) : « Ce que nous ne verrez pas » (p. 35).

La plus grande joie des immeubles collectifs… Le bruit ! « Un imbécile, au dernier étage, reçoit ses amis imbéciles. Ils passent des musiques imbéciles, tiennent des conversations imbéciles et font profiter l’immeuble entier de la folle ambiance imbécile qui règne chez eux. » (p. 93) et plus loin « La fête, donc. Dès huit heures. […] les rires, les cris, les objets tombés par terre, […] une armée de soudards avaient pris possession de l’appartement du dessus. » (p. 94). Oh la la, j’ai connu ça, au-dessus, au-dessous, toutes les semaines, et même plusieurs fois dans la semaine surtout en fin de semaine (mais pas que) et bien sûr toute la nuit !

Un grand roman, génial ! L’affaire Mayerling est un roman intelligent, drôle et offre de belles références littéraires. Il est vraiment très original et j’étais presque triste de le finir et de quitter l’univers des personnages et de l’auteur… Je lirai d’autres titres de Bernard Quiriny, c’est certain ! Est-ce que vous connaissez cet auteur ? Avez-vous un (ou des) titre(s) en particulier à me conseiller ?

Une excellente lecture que je mets dans Littérature de l’imaginaire et Voisins Voisines (Belgique).

1144 livres de Jean Berthier

1144 livres de Jean Berthier.

Robert Laffont, collection Les passe-murailles, janvier 2018, 180 pages, 12 €, ISBN 978-2-22120-321-7.

Genres : roman français, premier roman.

Jean Berthier est auteur pour des revues littéraires, il est aussi réalisateur (documentaires et films). 1144 livres est son premier roman et le lecteur sent qu’il est un grand lecteur !

Adopté 97 jours après sa naissance, le narrateur a pour parents Henri et Mariette, un couple stérile mais aimant. Il grandit au milieu des clients de la quincaillerie familiale et il ne connaîtra jamais ni ses parents ni les premiers jours de sa vie. « Sur cette ignorance sans fond, j’ai bâti une vie, fondé une famille, exercé un métier. » (p. 12). Il est bibliothécaire. Un jour, il reçoit le courrier d’un notaire . « Il n’est pas rare d’hériter d’une bibliothèque ; il l’est davantage si ce legs provient d’une inconnue et si cette inconnue est votre mère. » (p. 15). Il n’a jamais cherché ses origines : « L’origine est toujours décevante. » (p. 25) et cet héritage anonyme l’inquiète… « Hélas ! Je n’étais plus le lecteur d’un roman auquel j’étais prêt à souscrire ; j’étais le protagoniste d’une histoire à laquelle je ne voulais pas croire. » (p. 26-27). Il pense d’abord à une blague puis veut refuser l’héritage mais se retrouve finalement dans une chambre de l’hôtel de Loisy avec une trentaine de cartons de livres ! « C’était encore vers les livres que la vie m’emmenait. » (p. 32-33). Que faire de ces 1144 livres ? « Ces livres disaient : ta mère est morte et te demeurera inconnue pour toujours. » (p. 74). « Pourquoi recherchais-je une mère que je n’avais jamais cherchée et que la mort rendait introuvable ? » (p. 107).

Trois beaux extraits sur la lecture

« Mais lire, lire est sans partage, lire est exclusif ; l’esprit est occupé, les mains sont occupées, aucune parcelle de notre être ne peut s’évader pour porter son attention ailleurs. Il n’y a pas plus contraignant que cette activité à laquelle rien n’oblige. » (p. 44).

« Nous devrions lire pour nous quitter autant que pour nous retrouver. » (p. 90). Très joli, n’est-ce pas ?

Et mon préféré : « Comme on a peu lu quand on a beaucoup lu ! » (p. 113-114). Comme c’est vrai !!!

1144 livres est un roman court, atypique (avec une écriture, je dirais… ancienne) ; il interroge sur la lecture mais aussi sur l’origine familiale, la filiation, la résilience et l’héritage. Que laissons-nous avec des livres ? Quelle partie de notre vie laissons-nous avec des livres ? Ce roman questionne aussi sur le besoin de la littérature, de la fiction : quelle place occupent les livres dans nos vies ? On le voit avec les extraits ci-dessus, c’est un bel éloge des livres, de la littérature et de la lecture, de la curiosité aussi.

Une agréable lecture pour le challenge Lire en thème (le thème de janvier est chiffre ou nombre dans le titre).

 

Pays provisoire de Fanny Tonnelier

Pays provisoire de Fanny Tonnelier.

Alma, octobre 2017, 252 pages, 18 €, ISBN 978-2-36279-245-8.

Genre : roman français.

Fanny Tonnelier, née en 1948, publie ici son premier roman.

« Cette nuit-là, Amélie ne se coucha pas. […] Elle était triste, cafardeuse, et n’arrivait pas à dormir. […] Et puis la ville qu’elle avait découverte sept ans plus tôt n’était plus la même. […] Manifestations, meetings politiques, défilés étaient le lot quotidien des habitants qui se terraient chez eux. Les denrées de base manquaient cruellement et le peuple avait faim. Les journaux ne paraissaient plus et les rumeurs allaient bon train, amplifiant l’inquiétude et la peur. » (p. 9). Amélie Servoz ne s’intéresse pas à la politique mais, anéantie par le saccage de sa boutique, elle comprend qu’elle doit quitter Saint-Pétersbourg, qu’elle doit fuir ce pays dans lequel elle vit depuis sept ans. « […] elle n’arrivait pas à accepter la destruction de son outil de travail, cela la mettait en colère et elle en voulait à tous ces révolutionnaires qui cassaient et brûlaient pour supprimer les privilèges des classes supérieures et soi-disant créer l’égalité. En tout cas, elle reconnaissait que sa vraie richesse résidait dans son sens créatif, son imagination et ses mains. » (p. 59). Femme libre et indépendante, Amélie est venue seule en Russie pour reprendre l’atelier et la boutique de chapeaux de Clémence Tairraz qui partait à la retraite. Durant le voyage de retour en France, qu’elle fait avec son amie Joséphine, une Jurassienne, Amélie raconte ses parents, Jeanne et Émile, Savoyards, jeunes mariés, montés à Paris et embauchés chez un plumassier dans le quartier de Saint-Antoine, elle se rappelle son enfance, ses débuts chez le plumassier puis chez une grande modiste, Adrienne Blanc, son apprentissage, etc. Le voyage est long et inconfortable mais riche en rencontres !

J’ai remarqué un gros travail de documentation, des références littéraires russes et françaises, dans ce beau roman dans lequel les langues et les littératures (françaises et russes) occupent une grande place. Par exemple, le cocher, Dimitri, est important dans la vie et le travail d’Amélie : il m’a fait penser aux nombreux cochers présents chez Anton Tchekhov en particulier Iona de la nouvelle Tristesse (1886) ; et le quartier Saint-Antoine à Paris m’a fait penser aux petits artisans et commerçants du Faubourg Saint-Antoine d’Honoré de Balzac.

Je ne savais pas que les gardes rouges étaient positionnés jusqu’en Finlande et à la frontière suédoise ! J’ai donc appris deux ou trois choses au niveau historique. J’ai aussi découvert les métiers de plumassier et de modiste de l’intérieur et ce fut passionnant.

Le passage qui m’a le plus marquée : « […] Saint-Pétersbourg n’échappait pas à la règle. On avait l’impression que la capitale perdait petit à petit son sang et son énergie. De ville vivante et gaie, elle se transformait en ville triste et morte. La vie mondaine et culturelle n’était plus réservée qu’à un petit cercle de gens indifférents à ce qui se passait sur le front. » (p. 171).

La part des anges de Laurent Bénégui

La part des anges de Laurent Bénégui.

Julliard, septembre 2017, 180 pages, 17 €, ISBN 978-2-26002-979-3.

Genre : roman français.

Laurent Bénégui naît le 14 mai 1959 à Paris. Il est auteur (roman, roman policier, théâtre) et cinéaste (réalisateur, scénariste, producteur).

Maxime Detain, chercheur en biologie moléculaire, Parisien de 36 ans, adepte de « la cocasserie de la vie » (p. 10), doit enterrer sa mère, Muriel, journaliste et peintre, au Pays Basque, à Saint Jean de Luz. Va-t-il choisir un cercueil traditionnel en bois (= un arbre abattu…) ou un cercueil biodégradable en matériaux recyclés ? L’inhumation ou la crémation ?

Il vit une passion torride avec Elena, juriste, mais elle a 12 ans de plus que lui et ça dérange Muriel. En fait, il y a des passages en italique qui sont les pensées de Muriel. « Mais depuis que je suis morte, tout me revient […] » (p. 15). « Pour tout dire, j’espère qu’ils ne se marieront jamais. Je ne souhaite pas qu’Elena dorme dans mes draps, ni qu’elle accroche mes peintures à ses murs, dîne dans ma vaisselle, ou utilise quelque objet qu’il aura préféré conserver au lieu de le mettre en vente sur leboncoin. » (p. 18-19). Elle préférerait Maylis Salaberry, la jeune infirmière dévouée qui s’est occupée d’elle pendant un an et qui, elle l’a bien vu, est tombée amoureuse de Maxime. « Il ne lui avait pas échappé que l’infirmière de sa mère rayonnait d’un charme indéniable. » (p. 53).

Ce roman est un symbole du lien entre une mère et son enfant même au-delà de la mort. Le thème est intéressant mais je me suis un peu ennuyée (sauf avec les passages en italique, ceux de Muriel, qui sont drôles). L’histoire de Maxime est un peu trop plan-plan… et la fin est… bof… Une petite déception donc mais je suis contente quand même d’avoir lu ce roman car je découvrais cet auteur qui écrit depuis 30 ans !

Mais j’ai appris une chose : il existe les Basques de la mer et les Basques des montagnes ; vous le saviez ?