Comme des bêtes de Violaine Bérot

Comme des bêtes de Violaine Bérot.

Buchet-Chastel, avril 2021, 160 pages, 14 €, ISBN 978-2-283-03487-3

Genres : littérature française, roman.

Violaine Bérot naît le 16 juin 1967 à Bagnères de Bigorre. Elle étudie la philosophie à Toulouse mais devient ingénieur en informatique puis professeur. Elle vit dans les montagnes des Pyrénées où elle s’occupe d’animaux et d’enfants. Du même auteur : Jehanne (Denoël, 1995), Léo et Lola (Denoël, 1997), Notre père qui êtes odieux (Baleine, 2000), Tout pour Titou (Zulma, 2000), L’ours, les raisons de la colère (Cairns, 2006), Pas moins que lui (Lunatique, 2013), Des mots jamais dits (Buchet-Chastel, 2015), Nue sous la lune (Buchet-Chastel, 2017) et Tombée des nues (Buchet-Chastel, 2018). Plus d’infos sur son blog.

« Depuis toujours / nous / les fées. / Depuis toujours / au-dessus du monde d’en bas / à observer ce qui se trame. / Nous / les fées / cachées dans la grotte / à l’aplomb de la paroi / discrètes / curieuses. / Nous / les fées / qui du monde d’en bas / aurions tant à raconter. » (p. 9-10).

Un village isolé dans la montagne.

Une institutrice se souvient avoir eu cet enfant en primaire il y a plus de vingt ans. L’enfant ne parlait pas, il grognait si quelqu’un l’approchait, il avait peur des autres et sa mère (Mariette) a refusé de le mettre dans un institut spécialisé puis il n’est jamais revenu à l’école et elle n’a pas eu de nouvelles car l’enfant (surnommé l’Ours) et sa mère habitaient isolés, éloignés du village d’Ourdouch. Mais Albert dit que l’Ours guérit ses bêtes.

Un homme se souvient aussi, il était en classe avec l’Ours. « Je me souviens qu’on avait une trouille énorme de lui. On évitait au maximum de le croiser quand on était seul. Et en même temps, il nous attirait terriblement. » (p. 21). Attraction et répulsion, fascination.

Mais un randonneur a trouvé une fillette de six ans qui jouait avec un âne. Quel lien a-t-elle avec l’Ours ? Est-elle sa fille ? Sa sœur ? S’est-il réellement occupée d’elle ? L’institutrice pense qu’il faut faire parler Mariette : « ce ne peut être que par elle que l’on connaîtra le fin mot de l’histoire. » (p. 15).

La construction de ce roman est impressionnante. Déjà, avant chaque chapitre, il y a une poésie de fées comme une chanson (extrait ci-dessus, en début de billet). Ensuite, chaque chapitre est un témoignage différent sur l’Ours, ce dont le narrateur se souvient, ce qu’il pense, et aussi, on apprend des choses dans le chapitre suivant, donc avec un autre témoin (par exemple, on apprend que l’institutrice s’appelle Mme Lafont lorsque le camarade de classe devenu adulte témoigne, ou que le couple qui a vendu la grange à Mariette s’appelle Dupuy lorsqu’Albert raconte comment l’Ours a soigné ses vaches). En fait, les gens de la vallée sont tous interrogés par les gendarmes. Les témoignages s’imbriquent les uns dans les autres, se complètent même si les avis divergent sur l’Ours et si les questions que chacun se pose sont différentes quant à la fillette.

« Ah, c’est une légende qui se raconte depuis toujours. Que les fées vivaient dans cette grotte parce qu’elle est inaccessible. Qu’elles volaient les bébés dans les villages pour les ramener là-haut. […] Non, on n’y croit pas vraiment, bien sûr. Mais n’empêche que c’est la tradition, la grotte aux fées c’est la grotte des bébés volés. » (un chasseur, p. 51-52).

« Non, j’idéalise pas. Mais c’est peut-être pas facile à comprendre pour vous qui venez de la ville. Les bêtes, les humains, le rapport vous le voyez plus trop. Tout ça c’est plus votre monde, je me doute bien. Pourtant j’idéalise pas, je vous promets. » (Albert dont l’Ours – lui le surnomme le Grand Muet – soigne les bêtes, p. 78).

« Mais non il n’a pas volé cet âne ! Je vous dis que nous l’avons racheté à son propriétaire ! Il n’a rien volé ! » (Mariette, p. 122).

Ouah, ce court roman, tellement profond et tragique, et en même temps tout en délicatesse, je n’ai jamais rien lu de tel. Une ode à la différence, au droit de vivre à la marge (sans faire de mal à quiconque bien sûr). Cette histoire dont l’intensité augmente à chaque page, à chaque interrogatoire, le tout entrecoupé par la poésie des fées, m’a bouleversée et j’espère qu’elle vous bouleversera aussi. Car le lecteur doit « écouter » tous les protagonistes (les malveillants, les neutres et les bienveillants) et tenter de se faire sa propre idée parmi les théories fumeuses voire les rumeurs nauséabondes (d’ailleurs, qui se comportent comme des bêtes ?).

Un roman coup de poing coup de cœur que je mets dans Challenge lecture 2021 (catégorie 43, un livre dont le nom de l’auteur commence par B) et Contes et légendes #3 (légendes de fées).

Le mystère des pingouins de Tomihiko Morimi

Le mystère des pingouins de Tomihiko Morimi.

Ynnis, juin 2020, 464 pages, 14,95 €, ISBN 978-2-37697-101-6. Penguin Highway ペンギン・ハイウェイ (2010) est traduit du japonais par Yacine Youhat.

Genres : littérature japonaise, roman jeunesse, science-fiction.

Tomihiko Morimi 森見登美彦 naît le 6 janvier 1979 à Ikoma dans la Préfecture de Nara au Japon. Il fait des études agricoles à l’université de Kyôto. Ses titres précédents sont Taiyô no Tô soit La tour du soleil (2003, grand prix du roman fantasy japonais), Yojôhan Shinwa Taikei soit La Galaxie Tatami (2004, adaptation en anime par le studio Madhouse en 2010) et Yoru wa mijikashi arukeyo otome soit La nuit est courte. Marche, jeune fille (2017, prix Yamamoto Shûgorô). Penguin Highway remporte le Grand prix du roman de science-fiction japonais en 2021 (Grand prix Nihon SF 日本大賞 Nihon esu efu taishô).

Le narrateur, Aoyama, est un garçon de 9 ans en quatrième année d’école élémentaire. Il vit avec ses parents et sa jeune sœur dans une petite maison. « Certes, je suis un génie. Mais cela ne m’empêche pas d’étoffer sans cesse mes connaissances. […] Je le dois à toutes les notes que je prends sans faute tous les jours, ainsi qu’à mes nombreuses lectures. Il y a beaucoup de choses que je veux savoir. Je suis intéressé par l’espace, les organismes vivants, la mer ou encore les robots. […] Je n’ai encore jamais vu la mer mais j’ai pour projet d’y aller prochainement. Il est important de voir les choses en vrai. Observer le monde de ses propres yeux est une méthode inégalable. Être inférieur à autrui n’est pas honteux, mais être surpassé par la personne que l’on était hier l’est. Jour après jour, j’en apprends davantage sur le monde et m’élève au-dessus de celui que j’étais le jour précédent. » (p. 9-10), voici pour vous familiariser avec l’étonnant Aoyama, éveillé, curieux, intelligent (son seul défaut, ben oui, il en a un, il est un peu obsédé par les seins). Son père lui a offert un cahier et lui a dit : « Note tous les jours ce que tu découvres. » (p. 13).

Aoyama vit dans une petite ville avec pas grand-chose, une école, une ligne de bus, un parc Ornithorynque, une clinique dentaire, un centre commercial, une église (une vraie église avec une croix au sommet), un bar Au bord de mer, un canal et une forêt. Un matin de mai, les enfants vont à l’école et aperçoivent une colonie de manchots d’Adélie ! « On aurait dit des êtres vivants à peine débarqués d’une lointaine planète et totalement inadaptés à notre monde. » (p. 17). Que font ces manchots de l’Antarctique dans cette ville de banlieue qui n’est même pas en bord de mer ? Mais le soir, ils ont disparu… avant de réapparaître tout aussi subitement !

Aoyama a un meilleur ami, Uchida, avec qui il élabore le projet Amazone : remonter le long du canal pour trouver sa source et explorer les environs pour créer une carte. Uchida élève un bébé manchot trouvé sur le parking de son immeuble. « Peux-tu garder secrète la présence de ce manchot ici ? – Je te le promets. Je suis un garçon capable de garder un secret. » (p. 105). Il se lie avec une jeune femme qui travaille à la clinique dentaire (on ne saura pas son nom). Ensemble, ils vont étudier les manchots et attirer l’attention d’une copine de classe qui joue aux échecs, Hamamoto, qui fait des recherches sur une boule bizarre en suspension dans l’air qu’elle appelle la Mer. « Elle était sacrément étonnante. » (p. 156).

Pour Aoyama, Uchida et Hamamoto, c’est tout un été de mystères… « Il y en a de curieuses histoires depuis l’apparition des manchots, souffla ma mère. » (p. 331).

Je l’ai déjà dit, j’aime l’irruption du fantastique dans le quotidien dans la littérature japonaise (bon, il y a aussi d’autres genres que j’apprécie dans la littérature japonaise comme l’intime ou le polar, entre autres) mais le fantastique dans le quotidien, c’est quelque chose de récurent (y compris dans le polar ou autres genres littéraires japonais), Haruki Murakami est un des maîtres pour cela. Mais revenons à nos moutons, ou plutôt à nos manchots, ou à nos pingouins, ce n’est pas grave. En tout cas, vous pouvez vous joindre à Aoyama et à sa petite équipe pour enquêter, découvrir, comprendre, bon, peut-être pas tout, ça reste des enfants et les événements sont plutôt incompréhensibles ! Le mystère des pingouins, c’est l’intelligence et la fraîcheur dans cette chaleur estivale (je parle de l’été dans le roman mais c’est finalement l’été ici aussi), vous mangerez bien quelques glaces, ferez quelques balades en voiture avec le père, fuirez devant les tortionnaires de l’école (une bande de grands, bêtes et méchants), ah et, désolée, mais vous passerez chez le dentiste aussi. Action, aventure, fantastique, humour (japonais, ça change de l’humour anglais ou de l’humour belge, je vous préviens), amitié et mystère sont au rendez-vous de ce roman très bien écrit et surtout très bien traduit. Si vous n’aimez pas les enfants intelligents, extravertis, différents, Aoyama peut vous énerver mais ce serait vraiment dommage car, comme le dit l’éditeur, c’est une « œuvre poétique, intime et écologique […] qui a inspiré le film d’animation de Hiroyasu ISHIDA, lauréat du prix Satoshi Kon. » (et qui a aussi inspiré un manga de Keito Yano) alors ne vous privez pas et émerveillez-vous !

Le fait d’avoir vu la bande annonce (ci-dessous) me donne très envie de voir le film d’animation (en VO bien sûr).

En attendant, je mets cette lecture dans Challenge lecture 2021 (catégorie 12, un livre d’un auteur japonais, 3e billet), Jeunesse young adult #10, Littérature de l’imaginaire #9 et Petit Bac 2021 (catégorie Animal pour Pingouins).

La cité du Soleil de Tommaso Campanella

La cité du Soleil de Tommaso Campanella.

Lu en numérique, 80 pages. La città del Sole ou Civitas Solis en latin. Il existe des éditions récentes en français : chez Mille et une nuit (2000, 96 pages) ci-contre et chez Aden (2016, 200 pages) ci-dessous.

Genres : littérature italienne, roman utopique.

Tommaso Campanella naît le 5 septembre 1568 à Stilo en Calabre (sud de l’Italie). Alors que sa famille est analphabète, il étudie chez les Dominicains. En 1590, il publie Philosophia Sensibus Demonstrata (théories naturalistes), il est alors accusé d’hérésie et emprisonné. À sa libération, il parcourt l’Italie, rencontre Galilée (qu’il défend), essaie de renverser le pouvoir espagnol en place en Italie et il est à nouveau condamné pour hérésie et emprisonné. Il rédige plusieurs livres dont La cité du Soleil en 1602 (version publiée en 1604) qu’il réécrit en 1613 (version publiée en 1623). Après sa libération, en 1629, il se réfugie en France et meurt le 21 mai 1639 à Paris.

Sous-titré Idée d’une république philosophique, ce roman est un dialogue entre Le Grand Maître des Hospitaliers et un hôte, un capitaine de vaisseau génois.

« L’Hospitalier – Raconte-moi, de grâce, toutes les particularités de ce voyage. » (p. 2).

« Le Génois – Tu sais déjà comment j’ai fait le tour du monde, et comment, étant parvenu à Taprobane, je fus contraint de descendre à terre, où, par crainte des habitants, je me cachai dans une forêt ; après l’avoir traversée je me trouvai dans une grande plaine, sous l’Équateur. […] Je me vis tout-à-coup au milieu d’une troupe nombreuse d’hommes et de femmes armés. La plupart d’entre eux parlaient notre langue. Ils me conduisirent aussitôt à la cité du Soleil. » (p. 2-3).

La Cité est immense, divisée en sept cercles avec des enceintes intérieures (imprenables) et comportant quatre portes (une à chaque point cardinal). Des corniches, des colonnes, des terrasses, des portiques, des escaliers… Il est regrettable que des illustrations n’accompagnent pas le texte. Mais le lecteur peut aussi imaginer !

L’Hospitalier est très curieux de la cité et de son gouvernement. Le souverain de cette cité est Soleil, pour les Européens c’est un Métaphysicien. Il est assisté par trois chefs, Pon, Sin et Mor, leurs noms signifiant Puissance (affaires de la guerre et de la paix), Sagesse (arts et sciences) et Amour (unions, éducation des enfants, médecine, agriculture et tout le nécessaire pour le bien-être de la population et des générations futures).

Ce peuple possède un langage (et il a même de nombreux interprètes qui connaissent les autres langues), une écriture et de grandes connaissances (en particulier de la faune, de la flore, de la géographie, de l’astronomie mais aussi du reste du monde, de ses grand noms et aussi… de ses défauts et problèmes !).

Le Génois décrit une société idéale où hommes et femmes sont égaux et apprennent les mêmes choses, où les enfants étudient tous le même programme, où tout le monde est traité de façon égale et reçoit ce dont il a besoin, une société sans jalousie, sans égoïsme, sans criminalité, sans oisiveté. Mais cette société des Solariens est-elle parfaite ?

Par contre, ça, ça me plaît bien : « Dans la cité du Soleil, […] les magistratures, les arts, les travaux et les charges étant également distribués, chacun ne travaille pas plus de quatre heures par jour. Le reste du temps est employé à étudier agréablement, à discuter, à lire, à faire et à entendre des récits, à écrire, à se promener, à exercer enfin le corps et l’esprit, tout cela avec plaisir. » (p. 33).

Au niveau de la religion, les Solariens connaissent les religions et les philosophies du monde mais ils ont leurs propres croyances. « Les Solariens attendent donc la rénovation du monde, et peut-être aussi sa destruction. Ils disent qu’il est fort difficile de décider si le monde a été créé de rien, ou des débris d’autres mondes, ou tiré du chaos ; mais ils ajoutent qu’il est vraisemblable, ou plutôt certain qu’il n’exista pas de toute éternité. » (p. 64) et « Sans les adorer, ils honorent le soleil et les étoiles, comme des êtres vivants et comme les statues, les temples, les autels animés de Dieu. » (p. 65).

Ce roman métaphysique analyse la vie, la foi, le péché, la « loi naturelle », le libre-arbitre, la vie collective et L’Hospitalier en est émerveillé ! « Dieu ! que de subtilité ! » (p. 68). À noter que deux passages parlant d’astrologie de façon inintelligible ou très obscure ont été retirés. D’ailleurs Campanella est méprisé par certains de ses contemporains (en particulier par Descartes qui refuse de le rencontrer) parce qu’il utilise trop l’astrologie. Il est pourtant un précurseur du socialisme utopique (il est influencé par les idées de Platon) et La cité du Soleil est une des premières utopies littéraires (Thomas More et Rabelais ayant précédé Campanella). Il a inspiré Ernst Jünger pour son Heliopolis en 1949. Vous pouvez lire une très bonne analyse de La cité du Soleil par Constance Mercadante dans Cahiers d’études romanes.

Pour le challenge Les classiques c’est fantastique #2, le thème de juillet est « on dirait le Sud » (littérature italienne, portugaise, espagnole, du bassin méditerranéen…) et je n’avais à ma disposition ni L’ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche de Miguel de Cervantes (paru en 1605-1615 en Espagne) que je n’ai jamais lu ni Les aventures de Pinocchio de Carlo Collodi (je voulais relire ce roman de 1881) alors je me suis tournée vers un autre classique italien que je ne connaissais pas, La cité du Soleil de Tommaso Campanella (1602).

Je mets également cette lecture dans 2021 cette année sera classique, Challenge de l’été #2 (l’auteur est Italien mais emmène son lecteur sur l’île de Ceylan), Littérature de l’imaginaire #9, Petit Bac 2021 (catégorie Météo pour Soleil), S4F3 #7 et Les textes courts.

L’été de la sorcière de Nashiki Kaho

L’été de la sorcière de Nashiki Kaho.

Philippe Picquier, mars 2021, 168 pages, 18 €, ISBN 978-2-8097-1522-4. 西の魔女が死んだ Nishi no majo ga shinda (2017) est traduit du japonais par Déborah Pierret-Watanabe.

Genres : littérature japonaise, premier roman.

NASHIKI Kaho naît en 1959 à Kagoshima (île de Kyûshû, Japon). Elle commence à écrire L’été de la sorcière en 1994, c’est son premier roman (immense succès, trois prix littéraires et une adaptation cinématographique en 2008). Son deuxième roman, Les mensonges de la mer, est paru en 2017 chez Philippe Picquier.

Mai est au collège depuis un mois mais elle a des crises d’asthme et dit à sa mère « Je n’irai plus à l’école. Là-bas, ce n’est rien qu’un lieu de souffrances pour moi. » (p. 8). Phobie scolaire ? Sa mère (moitié Japonaise moitié Anglaise) décide d’envoyer Mai à la campagne chez sa grand-mère (une Anglaise ayant épousé un Japonais). « Je suis très heureuse de l’accueillir. J’ai toujours été extrêmement reconnaissante d’avoir une petite-fille comme elle. » (p. 14).

C’est durant cet été que Mai découvre que sa grand-mère est une sorcière, la Sorcière de l’Ouest, que sa grand-mère avant elle aussi et qu’elle a sauvé son fiancé à distance. « Ça veut dire que… dans notre famille… ? – Très bonne déduction […]. Mais arrêtons-nous là pour ce soir. Il doit être tard. » (p. 38).

Au fil des jours, Mai va se métamorphoser, apprendre les animaux, les plantes, prendre confiance en elle. Mais sa grand-mère la met en garde. « Voir ou entendre quelque chose quand tu ne le souhaites pas, c’est dangereux et très désagréable, et c’est indigne d’une sorcière accomplie. » (p. 64).

« Écoute-moi bien. Voici une des leçons les plus importantes de ton apprentissage. Une sorcière doit accorder de l’importance à son intuition. Cependant, elle ne doit en aucun cas lui laisser prendre le dessus. Sinon, celle-ci risque de devenir une illusion puissante, une chimère, qui finira par prendre le contrôle et la dominer. Enferme cette intuition quelque part dans ton esprit. Viendra le moment où tu découvriras si cette intuition était vraie. Ce sera l’expérience qui t’apprendra à reconnaître si ce que tu ressens est une véritable intuition ou non. » (p. 91).

J’ai été émue par ce délicat roman en particulier par la belle relation entre Mai et sa grand-mère et par l’histoire du chien Blacky. Si la grand-mère est vraiment sorcière, c’est une sorcière bienfaisante, pleine d’amour et de sagesse. J’ai eu l’impression d’être chez cette grand-mère, de sentir les odeurs de son jardin, de m’imprégner de son bon sens et de sa bienveillance. Finalement les deux mois que Mai passe chez sa grand-mère sont sûrement les plus importants de sa vie. Que pensez-vous de la couverture ? Je la trouve superbe !

Une très belle lecture, apaisante, magnifique, que je mets dans Challenge Cottagecore (catégorie 3, jardin, secret de famille, campagne), Challenge de l’été #2 (Japon), Challenge lecture 2021 (catégorie 50, un livre qui met en scène une sorcière) et Petit Bac 2021 (catégorie météo pour été).

Le Chancellor de Jules Verne

Le Chancellor : journal du passager J.-R. Kazallon de Jules Verne.

Publication en feuilleton dans Le Temps du 17 décembre 1874 au 24 janvier 1875.

Édition originale : Bibliothèque d’éducation et de récréation J. Hetzel et Cie, collection Les voyages extraordinaires couronnés par l’Académie, 1875, illustrations d’Édouard Riou.

Édition lue : Omnibus, Les romans de l’air, octobre 2001, 1344 pages, 22,50€, ISBN 978-2-25805-788-3, épuisé. Pages 809 à 962 soit 154 pages.

Il existe sûrement d’autres éditions et Le Chancellor est disponible librement sur Wikisource.

Genres : littérature française, roman d’aventure.

Jules Verne naît le 8 février 1828 à Nantes (Loire Atlantique). Il y a beaucoup à dire alors je vais faire simple. Après le baccalauréat, son père l’envoie étudier le Droit à Paris. Esprit libre, antimilitariste, espérantiste, il devient un écrivain éclectique (romans, nouvelles, autobiographies, poésie, pièces de théâtre) dans plusieurs genres en particulier aventure et science-fiction. Ses Voyages extraordinaires contiennent 62 romans et 18 nouvelles pour 40 ans de travail. Il meurt le 24 mars 1905 à Amiens (Hauts de France) et l’année 2005 fut année Jules Verne pour le centenaire de sa mort. Vous pouvez en savoir plus dans des biographies, sur Internet ou grâce à la Société Jules Verne (fondée en 1935) ou le Centre international Jules Verne (fondé en 1971).

Édouard Riou naît le 2 décembre 1833 à Saint Servan (Ille et Villaine, Bretagne). Il grandit au Havre où il étudie le dessin. Il est élève du peintre Charles-François Daubigny (1817-1878). Il devient caricaturiste, peintre et illustrateur et travaille pour plusieurs journaux et revues satiriques. Il illustre plusieurs œuvres de Jules Verne et une expo À l’aventure ! Edouard Riou, illustrateur de Jules Verne est montée à la Bibliothèque Armand Salacrou au Havre de janvier à avril 2019. Il meurt le 26 janvier 1900 à Paris.

Charleston, 27 septembre 1869. Le Chancellor, « beau trois-mâts carré de neuf cents tonneaux » (p. 811) quitte le quai avec aux commande le capitaine John-Silas Huntly, un Écossais. C’est un beau bateau, de deux ans, confortable, solide, « première cote au Veritas » (p. 811) qui effectue son troisième voyage entre Charleston (Caroline du sud, États-Unis) et Liverpool (Angleterre). La traversée de l’Atlantique dure entre vingt à vingt-cinq jours.

Le narrateur, J.-R. Kazallon, est un passager qui préfère la navigation à la voile qu’à la vapeur et qui écrit son journal au jour le jour. Ses descriptions – et donc celles de l’auteur – montrent que Jules Verne fut influencé par les travaux des physionomistes en particulier Johann Caspar Lavater (1741-1801) et De la physionomie et des mouvements d’expression de Louis Pierre Gratiolet (1815-1865) édité par Hetzel en 1865.

À bord du Chancellor, dix-huit marins, « [le] capitaine Huntly, [le] second Robert Kurtis, [le] lieutenant Walter, un bosseman, et quatorze matelots, anglais ou écossais » (p. 813) [il y a en fait aussi un Irlandais, O’Ready, p. 884], en cuisine, « le maître d’hôtel Hobbart, le cuisinier nègre Jynxtrop » (p. 813) et huit passagers, Américains, Anglais et Français, dont deux dames. Le voyage se passe bien, « L’Atlantique n’est pas très tourmenté par le vent. » (p. 816), les passagers s’entendent normalement et prennent leurs repas ensemble. Kazallon discute plus particulièrement avec monsieur Letourneur, un Français, et avec son fils André, infirme de naissance, ainsi qu’avec le second, Robert Kurtis, qui en sait beaucoup sur les autres passagers et la direction que prend le Chancellor.

D’ailleurs, il apprend à Kazallon que le navire, qui fait « bonne et rapide route » (p. 820), ne va pas plein nord en suivant le courant du Gulf Stream mais fait route à l’est en direction des Bermudes, ce qui est inhabituel pour se rendre en Angleterre. Les Bermudes seront-elles pour le Chancellor les îles paradisiaques vantées par Walter et Thomas Moore ou terriblement dangereuses comme dans la Tempête de Shakespeare ?

Mais le vent se déchaîne, le temps est de plus en plus mauvais et le bateau dérive sud-est vers l’Afrique au lieu de nord-est vers l’Angleterre… Le capitaine Huntly est-il devenu fou ? Le Chancellor est entravé par les varechs… « le Chancellor […] doit ressembler à un bosquet mouvant au milieu d’une prairie immense. » (p. 824).

Après ce passage difficile, Kazallon et Letourneur sont réveillés en pleine nuit par des bruits bizarres, ensuite le capitaine se montre taciturne, le second inquiet, les matelots semblent comploter quelque chose, les passagers se plaignent de la longueur inhabituelle du voyage… Et c’est le 19 octobre que Kazallon apprend de Kurtis que « le feu est à bord » (p. 829) et ce depuis six jours parce que les marchandises ont pris feu dans la cale… Et le feu est sûrement alimenté par une arrivée d’air que l’équipage n’a pas trouvée car refroidir le pont ne suffit pas. « Il est évident que le feu ne peut être maîtrisé et que, tôt ou tard, il éclatera avec violence. » (p. 833). Il faut se diriger le plus rapidement vers une côte et la plus proche est apparemment celle des Petites Antilles au sud-ouest.

Le Chancellor, de plus en plus chaud, continue sa route, essuie une tempête, l’équipage fait ce qu’il peut, une partie des vivres et du matériel au cas où il faudrait quitter rapidement le navire est mis à l’abri et les passagers (tous ne sont pas au courant de tout) sont réfugiés dans les endroits les moins risqués. Mais « L’homme, longtemps menacé d’un danger, finit par désirer qu’il se produise, car l’attente d’une catastrophe inévitable est plus horrible que la réalité ! » (p. 843).

Arrive ce qui devait arriver… « Quelle nuit épouvantable, et quelle plume saurait en retracer l’horreur ! […] Le Chancellor court dans les ténèbres, comme un brûlot gigantesque. Pas d’autre alternative : ou se jeter à la mer ou périr dans les flammes ! » (p. 848). J’aime bien le nom donné par André à l’îlot basaltique inconnu sur lequel s’est échoué le Chancellor, Ham-Rock, parce qu’il ressemble à un jambon ! Mais « les avaries sont beaucoup plus graves que nous le supposions, et la coupe du bâtiment est fort compromise. » (p. 867).

Il s’est déroulé 72 jours depuis le départ mais l’histoire n’est pas terminée, loin de là. « Suite du 7 décembre. – Un nouvel appareil flottant nous porte. Il ne peut couler, car les pièces de bois qui le composent surnageront, quoi qu’il arrive. Mais la mer ne le disjoindra-t-elle pas ? Ne rompra-t-elle pas les cordes qui le lient ? N’anéantira-t-elle pas enfin les naufragés qui sont entassés à sa surface ? De vingt-huit personnes que comptait le Chancellor au départ de Charleston, dix ont déjà péri. » (p. 893) et « il en est parmi nous dont les mauvais instincts seront bien difficiles à contenir ! » (p. 894). Effectivement, les survivants vivront l’horreur pendant des semaines…

Ah, je n’avais pas lu Jules Verne depuis longtemps, ça fait plaisir ! Et je suis toujours émerveillée de son imagination et de sa facilité à raconter des voyages, des périples alors qu’il ne bougeait pas de chez lui ! La tension monte peu à peu dans Le Chancellor qui commence comme un roman d’aventure maritime, vire à la catastrophe et continue comme un roman d’initiation. J’ai appris ce qu’était le picrate de potasse (je connaissais le mot picrate qui signifie mauvais vin mais ici rien à voir, bien plus explosif !).

Bien qu’inspiré par le naufrage de la Méduse (1816) [Kurtis cite l’état similaire de la Junon en 1795, avec le Chancellor, p. 882], Jules Verne ne sacrifie par les faibles par les forts (critères sociaux, physiques…) mais analyse les comportements de chacun (lâcheté, folie, stupidité, égoïsme… chez les uns, courage, dévouement, intelligence… chez les autres, le désespoir gagnant tout de même tout un chacun à un moment ou un autre) et raconte très bien la faim, la soif, la sauvagerie, le cannibalisme car certains feront « Chacun pour soi » et d’autres se serreront les coudes. « Et maintenant, dans quel état moral sommes-nous les uns et les autres ? » (p. 889).

En plus du narrateur, J.-R. Kazallon, j’ai particulièrement apprécié deux personnages. Le second, Robert Kurtis, un homme énergique, intelligent, courageux, un vrai marin, qui devient capitaine après la défection de Huntly qui a plus ou moins perdu la tête. Et surtout le jeune André Letourneur, 20 ans, orphelin (sa mère est morte en couches) et infirme de naissance à la jambe gauche (il marche avec une béquille), son père prend bien soin de lui, et lui aime aussi beaucoup son père ; le jeune homme va tomber amoureux de Miss Herbey, la jeune Anglaise demoiselle de compagnie de Mrs Kear, une Américaine dont le mari, un homme d’affaires enrichi, ne s’occupe pas… Voici ce que dit Kazallon du jeune André : « Cet aimable jeune homme est l’âme de notre petit monde. Il a un esprit original, et les aperçus nouveaux, les considérations inattendues abondent dans sa manière d’envisager les choses. Sa conversation nous distrait, nous instruit souvent. Pendant qu’André parle, sa physionomie un peu maladive s’anime. Son père semble boire ses paroles. Quelquefois, lui prenant la main, il la garde pendant des heures entières. » (p. 898), sûrement mon passage préféré.

Jules Verne voulait un récit « d’un réalisme effrayant » (ce qu’il annonce à son éditeur), c’est réussi avec ce huis-clos à bord du bateau puis en plein océan. Le Chancellor n’a d’ailleurs pas eu le même succès que les romans d’aventure se basant sur les progrès de la science et l’optimisme de l’auteur et des personnages. Pourtant le journal intime de Kazallon, semblable à un journal de bord maritime, est une idée novatrice d’autant plus que Kazallon n’utilise pas le passé simple (à la mode à cette période) mais le présent et donc le lecteur a l’impression d’y être lui aussi et comprend que les décisions doivent être prises de façon rationnelle et non guidées par l’émotion. C’est sûrement le récit le plus dramatique et le plus horrifique de Jules Verne. Quelques mots sur les illustrations en noir et blanc d’Édouard Riou, elles sont superbes et montrent bien les décors et l’évolution des personnages (bien sur eux au départ puis de plus en plus dépenaillés et hagards).

Lu pour le thème de mai (Jules Verne) de Les classiques c’est fantastique #2, je mets également cette lecture dans 2021 cette année sera classique, Challenge lecture 2021 (catégorie 23, un huis-clos, 2e billet), Littérature de l’imaginaire #9 et S4F3 #7.

Pour Les classiques c’est fantastique, d’autres titres de Jules Verne chez Moka, FannyLolo, Natiora, Cristie, George, Alice, MumuHéliena, L’Ourse bibliophile, Céline, ManonMadame Lit, Lili.

 

Robogenesis de Daniel H. Wilson

Robogenesis de Daniel H. Wilson.

Fleuve, collection OutreFleuve, juin 2017, 496 pages, 21,90 €, ISBN 978-2-265-11614-6. Robogenesis (2014) est traduit de l’américain par Patrick Imbert. C’est cette édition que j’ai lue mais le roman n’est plus qu’en poche : Pocket, octobre 2018, 528 pages, 8,70 €, ISBN 978-2-26628-584-1.

Genres : littérature états-unienne, science-fiction, post-apocalyptique.

Daniel H. Wilson naît le 6 mars 1978 à Tulsa dans l’Oklahoma (il est Cherokee). Ancien ingénieur à Microsoft et Intel, il est spécialiste de la robotique et de l’intelligence artificielle. Il est auteur d’essais scientifiques parfois humoristiques, d’articles parus dans le New York Times et le magazine Wired, de romans de science-fiction et de nouvelles. Du même auteur : Le cœur perdu des automates et Robopocalypse. Plus d’infos sur son site officiel.

L’IA Archos R-14 a été détruite mais elle s’est fragmentée et l’humanité, exsangue, va devoir encore combattre. Le narrateur, Arayt Shah, a « récupéré trois témoignages de premier ordre, issus de trois esprits différents. » (p. 15). Le roman est ainsi composé de trois parties, Lark Iron Cloud, Mathilda Perez et Cormac Wallace, trois héros que nous avons suivi dans le premier tome. Je rappelle qu’il y a des humains modifiées et des robots éveillés, les Freeborn.

Première partie. Les survivants sont « repliés dans la ville de Gray Horse […]. Il n’y aura pas de renforts. Il ne reste plus que du métal, de la neige et du sang. » (p. 18). À Anadyr, en Eurasie, Leonid et Vasily s’occupent de racks de processeurs à 60 mètres sous terre ; l’entité s’appelle Maxim, du projet Novichok, mais les machines encore branchées ont été contaminées par Archos R-14 car les IA sont « légion. Aucune n’est la même, nous ne formons pas une classe homogène. Nous coexistons selon des architectures différentes. On nous a éveillées sur des schémas alternatifs. Certaines savent ce qu’être humain signifie. D’autres chérissent la vie. D’autres encore sont étranges, au-delà de toute compréhension. Et certaines… certaines sont folles. » (p. 89-90). Vasily, qui a pu fuir, annonce à la radio et au monde que la « Vraie Guerre » (p. 136) arrive. Hank Cotton est hypnotisé par un cube noir issu d’Archos. Quant à Lark Iron Cloud, il se retrouve isolé et en danger. « Sans même y réfléchir, je prends ma décision. Je rejoindrai les Freeborn. […] Je sors de l’eau. Je me sens renaître. Un squelette d’onyx, chaque pièce à sa place. Rien de superflu. Je ne suis plus ce que j’étais avant. » (p. 155).

Deuxième partie. Mathilda Perez et son jeune frère, Nolan, sont à New York. Ils récupèrent « les restes de matériel abandonné » (p. 176) par les quads et les pluggers durant la Nouvelle Guerre. Mais, des réfugiés sont revenus dans la ville, La Tribu, sous le commandement de Felix Morales, un ancien narcotrafiquant, un fou furieux… Mathilda et Nolan fuient pour ne pas être tués mais ils sont séparés et Neuf Zéro Deux, un robot Freeborn qui a combattu avec les humains, entre en contact avec la jeune femme ; il ne veut plus être seul. « Ils me manquent. Comme c’est étrange. » (p. 216). C’est que « La limite entre l’homme et la machine est floue. » (p. 314).

Troisième partie. Cormac Wallace n’est pas reparti avec la Gray Horse Army après Ragnorak. Il « est resté à l’arrière pour tenir une sorte de journal de guerre » (p. 321) avec Cherrah qui est devenue sa compagne. Le lecteur retrouve aussi Takeo Nomura et la Freeborn Mikiko au Japon ; ils communiquent avec un shinboku marin dans la Baie de Tôkyô ; ils l’appellent Ryujin, le dieu dragon des océans. « L’ennemi cherche les éveillés. Ils mourront dans leur place forte sous la montagne. En se nourrissant de leur puissance, cet esprit vide se remplira. La chose appelée Arayt exterminera les Freeborn, puis l’humanité. » (p. 381).

De l’action, du danger, de la bravoure, de la folie même parfois, des trahisons, mais aussi des amitiés et de l’amour, tout se met en place pour les humains survivants (modifiés ou non) et les robots qui sont loyaux à l’humanité (les Freeborn). Ce deuxième tome est aussi bien construit que le premier puisque le lecteur suit à nouveau plusieurs protagonistes qui sont éloignés les uns des autres (États-Unis, Russie, Japon…) mais qui vivent plus ou moins la même chose et qui doivent s’unir pour gagner contre les dangereuses IA (Intelligences Artificielles). Mon personnage préféré dans le premier tome était Cormac Wallace surnommé Bright Boy et j’ai été ravie de le retrouver ici. Ce roman est intense, il fait froid dans le dos et questionne sur l’avenir de l’humanité et de la technologie (j’espère que nous n’en arriverons jamais là !). Alors que la couverture de Robopocalypse est rouge, celle de Robogenesis est verte, comme une lueur d’espoir ? Daniel H. Wilson maîtrise son sujet à la perfection, franchement je vous conseille cette série, et je me demande bien s’il y aura un troisième tome.

Une excellente lecture que je mets dans Littérature de l’imaginaire #9.

Erectus 2 – L’armée de Darwin de Xavier Müller

Erectus 2 – L’armée de Darwin de Xavier Müller.

XO, février 2021, 496 pages, 19,90 €, ISBN 978-2-37448-089-3.

Genres : littérature française, thriller, science-fiction.

Xavier Müller naît le 3 octobre 1973 en France. Il est Docteur en Physique, journaliste scientifique et romancier. J’ai lu il y a bientôt 10 ans son premier roman, Dans la peau d’un autre, un thriller à la fois scientifique et science-fiction (comme la série Erectus). Après avoir lu Erectus de Xavier Müller, j’avais très envie de lire la suite ! Lien vers le site consacré à la série Erectus.

Sept ans après l’arrivée du virus Krûger, Anna Meunier est directrice de la réserve du Kenya et du Center for Living Prehistory. C’est là que vit Yann, son ancien compagnon, rebaptisé Oreille-Cassée, avec son clan la Pierre-Levée. Anna élève donc seule leur fille, Alice, et garde espoir d’un vaccin (sur lequel travaille Linn Visnar, la scientifique suédoise qui a déjà créé un antidote). Mais un commando « rapide, brutal et sans scrupules » (p. 15) enlève des Erectus et c’est aussi le cas dans d’autres réserves dans le monde.

Anna vit avec Alice, 7 ans, mais aussi avec la famille Abiker, Mary et son fils, Kyle, qui a maintenant 21 ans, et le grand-père, Dany, rebaptisé Ny, le seul Erectus au monde à vivre avec des humains.

Lauryn Gordon, 24 ans, la fille de Stephen Gordon, qui vivait dans le mutisme depuis la mort de sa mère, fait irruption dans cet opus en chattant sur Internet sous le pseudonyme de LucyFer.

À Madagascar, une autre scientifique française, Estelle Naudin, 29 ans, microbiologiste, travaille avec un richissime Américain, Owen Firth. Un homme qui veut créer une armée d’Erectus améliorés, l’armée de Darwin. « La théorie de Firth était aussi éblouissante qu’audacieuse : puisque l’humanité allait droit dans une impasse – évolutive, biologique, écologique, idéologique… – alors il fallait incurver la course. » (p. 60). L’armée de Darwin c’est « les bataillons de ses fidèles serviteurs » (p. 65).

C’est un plaisir de retrouver les personnages du premier tome (auxquels je m’étais attachée) et quelques nouveaux (pas toujours du côté des gentils). Le variant du virus Krüger est baptisé virus Ganesh et un nouveau comité international nommé Krüger 2 est créé. Non seulement il faut faire avec les Erectus de la première vague (certains Sapiens veulent toujours les exterminer) mais aussi lutter contre des moustiques modifiés et les Erectus variants de la nouvelle vague (intelligents, manipulés, violents). Ce phénomène de variants n’est pas inconnu aux lecteurs… (même si ce que nous vivons est différent).

Un bon opus qui se lit d’une traite, ou presque, mais je trouve tout de même léger et péremptoire la rivalité que décrit l’auteur dans cet extrait. « Les manifestations géantes avaient débuté aux quatre coins de la planète. Partout, des rubans de contestataires envahissaient les rues des capitales, des villes et même des villages. Rubans verts pour les pro-erectus, écolos, collapsos, altermondialistes, zadistes, décroissants ou adeptes d’un retour à une nature toute-puissante. Face à eux, les rubans bleus des anti-E, inconditionnels de la castration des erectus, défenseurs des camps de relégation. Dans ce groupe majoritairement violent, on trouvait aussi les inévitables survivalistes tendance fasciste, raciologues convaincus que les gouvernements fricotaient pour mettre au pas le peuple. » (p. 182). Bref, d’un côté les gentils, les gens de gauche, et de l’autre les méchants, les gens de droite, je trouve ça très manichéen, très limité, même si je suis bien consciente que ces gens existent, mais cette dualité qui fonctionne sûrement pour la France ne peut pas être donnée comme telle pour tous les autres pays du monde.

Ce nouvel épisode est plus axé sur les humains, même si on entend un peu parler de flore et de faune, en particulier avec le trafic d’animaux ayant régressés et avec des animaux atrocement modifiés…

Mais gardons espoir. « La communauté internationale avait vaincu la première pandémie, elle l’emporterait sur la seconde… » (p. 245). Lucas Carvalho est bien optimiste alors qu’Anna et Alice sont toujours retenues à Sanya en Chine. Eh oui, dans le premier opus, l’auteur faisait voyager ses lecteurs en Afrique, en Europe et aux États-Unis, cette fois c’est en Afrique, en Europe et en Chine, entre autres.

Car tout est en marche pour l’armée de Darwin ! « Chaque mort est un ennemi en moins, chaque régression est un soldat qui viendra agrandir notre armée. » (Owen Firth, p. 311). Une guerre ultime entre Sapiens, Erectus et Ganesh ? Après tout, tous veulent « vivre libres sur une planète saine. » (p. 392).

J’ai une question : y aura-t-il un tome 3 ?

Pour les challenges À la découverte de l’Afrique (Kenya, Madagascar), Littérature de l’imaginaire #9, Polar et thriller 2020-2021 et Printemps de l’Imaginaire Francophone (ma note de lecture a 3 jours de retard mais j’ai bien lu ce roman en avril, durant le PIF).

Ida n’existe pas d’Adeline Fleury

Ida n’existe pas d’Adeline Fleury.

François Bourin, août 2020, 160 pages, 18 €, ISBN 979-10-252-0497-9.

Genre : roman français.

Adeline Fleury est journaliste et autrice. Parmi ses précédents titres, l’essai Petit éloge de la jouissance féminine (2015) et les romans Rien que des mots (2016) et Je, tu, elle (2018).

« Ida n’existe pas. Ida n’a jamais existé. Ni dans mon corps, ni dans mon esprit. Ida est un fantôme. Elle me hante jour et nuit. Ida est là. […] » (p. 9). Voici comment débute ce roman « librement inspiré d’une histoire vraie » (p. 7).

Le père Mahut, un vieux pêcheur à la retraite, voit sur la plage « le visage ensablé d’un bébé » (p. 12).

Comment une mère a-t-elle pu laisser son bébé sur la plage ? « Depuis qu’elle est entrée dans ma vie, je l’adore autant que je la déteste. […] Chaque femme a cette dualité en elle. Celles qui le nient se mentent à elle-même. » (p. 14). La mère va raconter, la « communication animale » (p. 19) avec Ida depuis 15 mois. Allaitement, « attraction répulsion » (p. 19), dégoût, attendrissement…

Le père d’Ida ? Alfonse, un vieux sculpteur, qui la surnomme sa « Zoulou blanche » (p. 21) mais… « Je ne pensais pas que le sperme d’Alfonse pouvait être fécond. » (p. 20).

« L’amour maternel est effrayant. » (p. 23). Effrayant, oui, c’est le mot en ce qui concerne ce roman…

Et si Ida était l’enfant-poisson dont parlaient sa mère et ses tantes durant son enfance ? L’enfant-poisson que Mami Wata (la Reine des eaux) réclame, « de plus en plus pressante » (p. 57). La mère d’Ida est-elle folle ? Peu à peu le lecteur comprend ce qu’elle a vécu, depuis son enfance durant laquelle elle est surnommée « l’enfant-zèbre » (p. 42). Née dans une tribu Myènè au Gabon, elle est cependant métis à la peau claire et envoyée chez la tante Angèle à Vincennes (en France) à l’âge de 12 ans. En tout cas, elle va maintenant emmener Ida qui n’a aucune existence officielle « au bout du voyage » (p. 41). Elles vont « voir la mer, juste voir la mer » (p. 47).

C’est bizarre que je reçoive ce livre (merci à Lecteurs.com) quelques jours après avoir perdu ma petite-fille… J’ai pris ça comme un signe car c’est le genre de livres que je n’aurais pas lu de moi-même mais je me suis dit pourquoi ne pas soigner le mal par le mal.

Adeline Fleury écorne l’image des « femmes à la maternité flamboyante » (p. 40) et l’image de la mère parfaite. Les chapitres sont courts, c’est percutant, brut, brutal même… « Va à la mer, et fais ce que tu as à faire ! » (p. 89). Quand la vie occidentale se télescope aux traditions africaines, la mère embarque Ida « dans une entreprise d’une beauté tragique » (p. 103). Alors, amour fou, ou pure folie ? Peut-être un peu des deux… Comment vivre, comment se construire après des actes de maltraitance subis dans l’enfance ? Ce roman cru est en tout cas fort dérangeant… Je ne saurais dire si je l’ai aimé ou pas mais je peux vous dire une chose, c’est qu’il est très bien écrit et ça, c’est un bon point.

Je mets cette lecture dans Challenge lecture 2021 (catégorie 15, un livre féministe), Petit Bac 2021 (catégorie Prénom pour Ida) et À la découverte de l’Afrique (Gabon).

Une famille comme il faut de Rosa Ventrella

Une famille comme il faut de Rosa Ventrella.

Les Escales, janvier 2019, 288 pages, 20,90 €, ISBN 978-2-36569-421-6. Je l’ai lu en poche : Pocket, juin 2020, 336 pages, 7,60 €, ISBN 978-2-26630-702-4. Storia di una famiglia perbene (2018) est traduit de l’italien par Anaïs Bouteille Bokobza.

Genres : littérature italienne, premier roman.

Rosa Ventrella naît à Bari en Italie. Journaliste et éditrice, elle se lance dans l’écriture avec Une famille comme il faut (2018) suivi par La liberté au pied des oliviers (2019) que j’ai également acheté en poche.

« Je n’oublierai jamais le jour où mamie Antonietta m’a affublée du surnom de Malacarne : mauvaise viande, méchante chair. Mauvaise graine. » (p. 11).

San Nicola, un vieux quartier de Bari dans les Pouilles. Maria De Santis est la fille d’un pêcheur, Antonio. La famille comporte aussi la mère, Teresa, la grand-mère Antonietta et les deux frères aînés, Giuseppe et Vincenzo. La famille est pauvre et le père est un homme rude voire violent. « La laideur et la douleur étaient partout autour de moi. [mais] Je ne me rappelle pas avoir pensé que ces années étaient moches ou malheureuses. » (p. 22).

Les premiers souvenirs de Maria remontent à l’âge de 7 ans puis elle avance dans le temps. Elle a une amie, Maddalena, très belle mais jalouse de ses résultats scolaires, et un camarade de classe, Michele, un gros garçon adorable mais dont la famille est louche. Elle a 10 ans lors d’un mariage en 1985 et elle décide qu’elle ne veut pas se marier. « Moi, je ne voulais dépendre de personne. Soudain je perçus ma différence. » (p. 93).

Lorsqu’elle entre au collège privé du Sacro Cuore di Gesù, Giuseppe part pour le service militaire laissant sa famille et sa petite amie, Beatrice. « En quelques semaines, je fus entourées de filles d’ennemies déclarées. Les filles de l’élite d’un côté, qui n’acceptaient pas ma présence dans leur monde feint et ouaté, et les filles de cols blancs de l’autre, dont les sacrifices servaient à prouver que l’émancipation était possible, mais pas encore pour tout le monde. » (p. 160-161).

Les années passent. Après le collège, Maria entre au lycée scientifique Enrico-Fermy et passe tous les étés avec sa mère dans la campagne de Cerignola chez mamie Assunta. Les premiers émois amoureux, des deuils, des mariages, la découverte de la politique (à la fin du lycée, le petit-ami de Maria, Alessandro, fils de militaire, est communiste), l’université où elle étudie les lettres, l’histoire et le latin… « On prend chaque jour qui vient avec l’espoir qu’il soit meilleur que le précédent, dit maman. » (p. 270).

J’ai flashé sur la couverture (poche, en noir et blanc) alors j’ai acheté ce roman pour le Mois italien. J’ai d’abord été surprise d’une telle pauvreté dans les années 80 mais j’ai lu que Bari était une région très pauvre dans le sud est de l’Italie (le talon de la botte). Sur la côte Adriatique quand même.

Au début de la lecture, je me suis demandé si ce roman ne surfait pas sur la vague de L’amie prodigieuse d’Elena Ferrante qui se déroule dans un quartier pauvre de Naples dans les années 50 (et je peux mieux comprendre la pauvreté après guerre que dans les années 80). Bon je n’ai pas lu Ferrante mais j’ai vu la saison 1 de la série et j’ai remarqué des similitudes (la pauvreté, la violence, l’histoire d’une fillette qui grandit, qui est très bonne élève, etc.) qui sont peut-être simplement les souvenirs de Rosa Ventrella (du moins en partie). Et, finalement, elle traite de nombreux sujets à travers ses personnages, enfants, adolescents et adultes, par exemple la mafia, la violence et la drogue avec la famille de Michele et les mauvaises fréquentations de Vincenzo, la féminité naissante et la jalousie avec Maddalena, le rejet des personnes différentes avec le jeune travesti surnommé Mezzafemmna… Beaucoup ont des surnoms, pas toujours agréables à porter.

Les femmes sont effacées, soumises, parfois laides, certaines furent belles mais elles ont vieilli… En tout cas, elle ne sont jamais rebelles sauf Maria, la Malacarne. Et c’est elle, la narratrice, l’observatrice, qui emporte ce roman et le lecteur dans son quartier, dans son apprentissage de la vie et c’est vraiment très bien écrit. C’est presque un coup de cœur. J’ai hâte de lire la suite, La liberté au pied des oliviers (même s’il sera trop tard pour publier dans le Mois italien…).

Pour le Mois italien déjà cité et le Challenge lecture 2021 (catégorie 30, un livre dont l’histoire se déroule dans un pays européen, 5e billet) et Voisins Voisines (Italie).

Patte de velours, œil de lynx de Maria Ernestam

Patte de velours, œil de lynx de Maria Ernestam.

Gaïa, collection Kayak, octobre 2015, 120 pages, 9 €, ISBN 978-2-84720-649-4. Poche : Babel, n° 1619, mai 2019, 112 pages, 5,70 €, 978-2-330-10331-6. Öga för öga, tass för tass (2014) est traduit du suédois par Esther Sermage.

Genres : littérature suédoise, roman.

Maria Ernestam naît le 29 novembre 1959 à Uppsala en Suède (au nord de Stockholm). Elle étudie le journalisme à l’université d’Uppsala puis la littérature anglaise et les mathématiques à l’université de Göteborg (Suède) puis les sciences politiques et les relations internationales à l’université du Kansas (États-Unis). Elle vit ensuite plus de 10 ans à Francfort-sur-le-Main (Allemagne) avant de regagner la Suède. Son premier roman, Caipirinha med Döden (non traduit en français) paraît en 2005. J’ai rencontré Maria Ernestam en novembre 2013 dans le cadre du Prix La Passerelle 2013 (photos ci-dessous), elle a parlé quelques mots en français.

Début du printemps. Dans la campagne de Scanie. Sara et Björn, des citadins, emménagent avec leur chatte Michka dans une maison isolée qu’ils veulent retaper et il y a un jardin idéal pour Sara, paysagiste. Leurs seuls voisins, Agneta et Lars, semblent très sympathiques et ont également un chat, un Norvégien gris tigré, Alexander. « Une maison sans chat, ce n’est pas une vraie maison, dit Agneta. » (p. 27).

Les relations sont de plus en plus cordiales. « Entre voisins, ils allaient sûrement pouvoir se rendre service sans exiger en retour autre chose qu’un petit moment de sociabilité de temps en temps. » (p. 30) et « Tout allait donc au mieux. Sauf entre Michka et Alexander, le chat de Lars et Agneta. » (p. 33).

Mais… Il y a toujours un « mais », n’est-ce pas ? Agneta se montre jalouse, agressive, et aussi tyrannique qu’Alexander ! « Sara s’était endormie […]. Il y eut un bruit. […] Il y avait quelqu’un en bas. Un individu s’était introduit chez elle […]. » (p. 82).

Deux extraits sur Alexander, le matou terrible !

« Il n’était pas plus grand que ses adversaires, non, mais il avait le combat dans le sang. Ses gènes portaient les traces de générations de chats sauvages qui, ayant échappé au fléau du dorlotage, s’étaient battus pour leur survie et leur nourriture. » (p. 10). « Il ne connaissait pas la peur. » (p. 11).

Petite relecture puisque j’avais déjà lu ce roman en janvier 2016 mais je n’avais pas publié de note de lecture…. Vous l’aurez compris, tout n’est pas idyllique dans la campagne suédoise et ce roman est construit comme un thriller, la tension s’installant peu à peu et grandissant rapidement, mais il y a de l’humour et parfois j’ai (sou)ri, simplement ce roman est un peu trop court, il aurait mérité quelques pages de plus ! Heureusement, il est très bien écrit donc j’ai passé un bon moment de lecture. Un cadre bucolique mais…

Je mets cette lecture dans le Challenge Cottagecore (catégorie 3, propriétés et jardins dissimulés, pour la vie à la campagne et le jardin de Sara), Challenge lecture 2021 (catégorie 30, un livre dont l’histoire se déroule dans un pays européen, 4e billet), Challenge nordique (Suède) et Voisins Voisines (Suède).