La tête de Lénine de Nicolas Bokov

La tête de Lénine de Nicolas Bokov.

Libretto, collection Littérature étrangère, août 2019, 96 pages, 5,50 €, ISBN 978-2-36914-533-2. Смута новейшего времени, или Удивительные похождения Вани Чмотанова (1970) est traduit du russe par Claude Ligny.

Genres : littérature russe, littérature soviétique.

Nicolas Bokov (Николай Константинович Боков) naît en 1945 à Moscou où il étudie la philosophie à l’université d’État. Harcelé par le KGB, il émigre d’abord en Autriche puis en France où il travaille comme journaliste et écrit des nouvelles et des romans. Il voyage aussi (Grèce, États-Unis, Israël…).

Au printemps 1970, Nicolas Bokov emmène Nadejda, la fille de son épouse, Sofia Goubaïdoulina (une compositrice) au mausolée de Lénine : « j’avais en tête mon sujet, des pages entières qu’il me fallait au plus vite coucher sur le papier ! » (p. 11).

La tête de Lénine est paru en avril 1970 à Paris, d’abord en russe (dans La Pensée russe) puis en français (dans La Quinzaine littéraire). Il est réédité en 2017 aux éditions Noir sur blanc pour le centenaire du coup d’État (sic) de 1917. L’auteur s’explique dans un avant-propos intitulé Deux fois cent ans, très instructif, traduit du russe par Catherine Brémeau.

C’est par hasard que Vania (Ivan Gavrilovitch) Tchmotanov se retrouva au mausolée de Lénine et que l’idée germa dans sa tête de voleur ! Quatre heures du matin, son forfait accompli, « Vania tira de sa poche une casquette à large visière, se l’enfonça jusqu’aux oreilles, et releva son col. » (p. 36). Il prit un train de nuit pour Golokolamsk (ville fictive à côté de Moscou) avec sa valise contenant la tête de Lénine car il savait qu’il pouvait trouver refuge chez son amie, et amante, Mania. Le lendemain matin, catastrophe ! Les responsables du musée et le Politburo décident d’embaucher un acteur pour remplacer Lénine : le mausolée ne peut pas être fermé !

Ce court roman est délicieusement drôle, jubilatoire même, mais il est tellement subversif que j’imagine bien le danger qu’il y avait à écrire ce pamphlet à Moscou en 1970 et à le diffuser sous le manteau (samizdat, самиздат). Il est « aujourd’hui considéré comme l’une des œuvres qui ont fait vaciller l’Union soviétique » (4e de couverture).

Très amusants les noms des généraux qui vont se faire la guerre, Biglov et Sourdinguov, qui bien sûr en français font penser à bigleux et sourdingue ! En Union Soviétique, tout le monde était-il bigleux et sourdingue ? Non, car pour le plus grand malheur de Vania, il ressemble physiquement à Lénine !!!

Le peuple va croire que Lénine est ressuscité mais comment est-ce possible puisqu’il n’était pas croyant ? Le pouvoir, du moins ce qu’il en reste, va alors chercher le meilleur sosie de Lénine parmi des centaines d’hommes de tout le territoire. « Dans une pièce sombre, sans fenêtres, et dont l’unique porte était fermée à clé, sept Lénines étaient rassemblés. – J’aime pas ça, les gars. On nous a fourrés en prison, dit Tchmotanov, rompant le silence. » (p. 79).

Quand je vous dis que, depuis le début de l’année, la Russie (romans, films, musique…) me poursuit, je force parfois un peu le destin : effectivement, lorsque j’ai vu La tête de Lénine au catalogue de Libretto fin août 2019, je me suis dit que je devais le lire ! Comme j’ai beaucoup apprécié cette lecture corrosive, je sais que je lirai d’autres titres de Nicolas Bokov (si vous en avez un à me conseiller plus particulièrement, je suis preneuse).

Une excellente lecture pour les challenges 1 % Rentrée littéraire 2019 et Cette année, je (re)lis des classiques, eh oui, puisque ce classique est réédité pour la rentrée littéraire en août 2019.

Civilizations de Laurent Binet

Civilizations de Laurent Binet.

Grasset, août 2019, 384 pages, 22 €, ISBN 978-2-24681-309-5.

Genres : littérature française, science-fiction, uchronie.

Laurent Binet naît le 19 juillet 1972 à Paris. Agrégé de Lettres modernes, il fut professeur pendant dix ans avant de se lancer dans l’écriture au début des années 2000. Il a aussi été le chanteur du groupe rock Stalingrad. C’est la première fois que je lis cet auteur et j’ai très envie de lire son premier roman, HHhH paru en 2010 chez Grasset.

Freydis Eriksdottir, la fille d’Érik le Rouge, quitte la Norvège pour l’Islande puis continue à l’Ouest avec quelques hommes et du bétail à bord d’un knörr qui arrive au Groenland puis qui fait cap toujours plus au sud. « Freydis était enceinte et avait un mauvais caractère. » (p. 13). Les Vikings accostent au Pays de l’Aurore puis à Cuba : ils ne savent pas qu’ils vont changer le monde ! À chaque fois, ils rencontrent les peuples qu’ils appellent les Skraelings, il échangent (le maïs pour les uns, le fer pour les autres, entre autres) mais les populations locales tombent malades et le knörr repart encore plus au sud. Jusqu’à Chichen Itza où Freydis perd son mari, Thorvard. Puis jusqu’au Panama. « Puis il arriva qu’un Skraeling frappé de fièvre survécut et se rétablit. Il fut suivi d’un autre et peu à peu le mal apporté par les étrangers perdit de sa force. Alors les Groenlandais surent qu’ils étaient arrivés au terme de leur voyage. » (p. 31).

Suivent des fragments du journal de Christophe Colomb qui, à cause du passé modifié des Skraelings, ne vit pas ce qu’il aurait dû vivre ! « De retour à la nef, je fus reçu par un Indien que les autres appelaient cacique et que je tiens pour le gouverneur de cette province […]. Le cacique m’invita à prendre place sous le château de poupe pour dîner. […] On me servit des mets de leur confection, comme si j’étais leur invité sur mon propre vaisseau. » (p. 49-50).

Une guerre éclate entre les deux fils de Huayna Capac : Huascar (roi de Cuzco) et son demi-frère Atahualpa (roi de Quito). « D’autres, se remémorant les vieilles histoires concernant la Reine rouge, fille du Tonnerre, envoyée du Soleil, levèrent les bras respectueusement. » (p. 85). Atahualpa décide de fuir… à l’est ! Que trouvera-t-il ? Il ne le sait pas mais c’est le début d’un périple dangereux à Cuba, Haïti, la Jamaïque jusqu’à Lisbonne ! Higuénamota qui a connu Christophe Colomb lorsqu’elle était enfant embarque sur un des trois bateaux et devient la maîtresse d’Atahualpa. Ils arrivent dans ce qui est pour eux le Nouveau Monde ! « Ils débarquèrent » (p. 98). Mais Lisbonne vient d’être détruite par un tremblement de terre puis un raz-de-marée et la peste fait rage…

Je réduis ma note de lecture sinon il y aura une page supplémentaire ! Je note simplement quelques infos : la religion du « dieu cloué », le « breuvage noir teinté de rouge » (p. 119). « Ce fut […] l’un des premiers échanges culturels entre Quiténiens et habitants du Nouveau Monde. Au reste, le breuvage noir de Tolède n’était pas moins savoureux que celui de Lisbonne. » (p. 119).

Civilazations est une remarquable fresque dans laquelle le destin de l’Amérique du Sud et de l’Europe est totalement changé, voire inversé. En effet, l’éditeur nous dit que « Il a manqué trois choses aux Indiens pour résister aux Conquistadors. Donnez-leur le cheval, le fer, les anticorps, et toute l’histoire du monde est à refaire » ! Freydis Eriksdottir et ses hommes aux cheveux rouges ont apporté ces trois choses et toute l’histoire du monde est modifiée ! Du Portugal à l’Empire germanique en passant par l’Espagne, l’Italie, la France, l’Europe sera tout autre pour le plus grand plaisir des lecteurs ! « Atahualpa découvrait, fasciné, l’histoire enchevêtrée des rois locaux. » (p. 136). L’Europe va-t-elle abandonner le culte du « dieu cloué » pour l’adoration du Soleil et devenir le Cinquième Quartier ? (il y a quatre Quartiers dans le monde d’Atahualpa et Huascar). C’est que les hommes (et femmes) qui accompagnent Atahualpa ne sont que 200 mais ils vont trouver de l’aide parmi les rejetés et les persécutés, les Juifs, les Morisques (mahométans), les Luthériens… « Votre monde ne sera plus jamais le même. » (p. 176).

Civilizations est un roman abouti, vraiment complet : il y a de l’aventure avec un grand A, un journal (celui de Christophe Colomb), de l’épistolaire (entre Thomas More à Chelsea et Érasme de Rotterdam à Fribourg) ; plus surprenant, il y a même des listes ! Comme celle avec les 95 thèses du Soleil (p. 263-272) dont la 89 : « L’Inca incarne la Loi nouvelle et l’Esprit nouveau. » (p. 272). De plus, le vin y a une grande importance, peut-être parce qu’il symbolise le sang et donc la vie, ou tout simplement parce que Atahualpa a aimé ce breuvage qui le changeait du cacao !

Bien que publié en littérature générale (ou « littérature blanche »), Civilizations est pourtant bien un roman de science-fiction, une incroyable uchronie, intelligente et inventive, qui a reçu le Grand Prix de l’Académie française et c’est mérité ! Je vous le conseille vivement, même si vous n’aimez pas la science-fiction, lisez-le comme un roman historique différent car les détails sont réels et les personnages aussi (Pizzaro, Michelangelo, Machiavel, le roi Charles d’Espagne, Charles Quint, etc.). Laurent Binet apporte une analyse différente de l’Histoire européenne, de la religion, du pouvoir de l’Église et des rois. Et c’est réjouissant. À noter que le titre du roman est inspiré du jeu vidéo de stratégie Civilization créé au début des années 90.

Une excellente lecture que je mets dans les challenges 1 % Rentrée littéraire 2019 et Littérature de l’imaginaire #7.

Les liens de Domenico Starnone

Les liens de Domenico Starnone.

Fayard, collection Littérature étrangère, août 2019, 180 pages, 18 €, ISBN 978-2-21370-567-5. Lacci (2014-2016) est traduit de l’italien par Dominique Vittoz.

Genre : littérature italienne.

Domenico Starnone naît le 15 février 1943 près de Naples (Italie). Il vit à Rome où il est journaliste, écrivain et scénariste. Il écrit depuis 1988 mais je ne connaissais pas cet auteur, c’est la première fois que je le lisais. D’après des études littéraires et critiques, des spécialistes disent que Domenico Starnone pourrait être Elena Ferrante !

Vanda et Aldo sont mariés depuis 12 ans, depuis octobre 1962. Ils habitent à Naples et ils ont deux enfants : Sandro, 9 ans, et Anna, 5 ans. Vanda est femme au foyer et Aldo est assistant dans une université à Rome. Il vient de quitter le foyer conjugal car il a rencontré une jeune femme, Lidia, 19 ans.

Ce qu’il y a de subtil dans ce roman, dont l’histoire est somme toute classique, la séparation d’un couple, c’est les trois parties racontées, à leur façon, par les protagonistes.

La première partie est consacrée aux lettres que Vanda écrit à Aldo pour qu’il revienne. « Au cas où tu l’aurais oublié, mon cher, je te le rappelle : je suis ta femme. » (première phrase du roman, p. 9). « Tu n’as tout simplement pas pris la mesure de ce que tu m’as infligé. » (p. 10). « Tu t’es envolé en évitant par tous les moyens d’être clair avec moi. […] J’ai reçu les factures de gaz et d’électricité. J’ai le loyer à payer. Et les deux enfants. Reviens tout de suite. » (p. 15). Est-il question d’amour ou Vanda est-elle simplement dépendante d’Aldo ?

Des années plus tard, Aldo est revenu mais leur couple est comme un objet cassé et recollé qui ne sert plus voire qui menace de se casser à nouveau… C’est la deuxième partie consacrée à Aldo, aux états d’âmes d’Aldo. Car, à leur retour de vacances, leur appartement est sens dessus dessous et leur chat, Labès, a disparu ! Aldo va-t-il prendre la mesure de ce que Vanda et leurs enfants ont subi ?

Et justement, la troisième partie est consacrée aux enfants, Sandro et Anna, devenus adultes et pas contents du tout, surtout Anna. Leur père a commis « Un crime, oui, un crime. » (p. 101).

Les liens est un roman, à la fois court et dense (je l’ai lu d’une traite un dimanche après-midi), sur le naufrage d’un couple, d’une famille… « Laisse tomber les lacets, tout ce que nos parents ont su nouer, c’est un lien avec lequel ils se sont torturés l’un l’autre toute leur vie. » (p. 158). Et c’est vrai qu’il y a quelque chose de pathétique dans les liens qui « unissent » ce couple, cette famille, ou plutôt l’absence de liens… Quand on regarde la couverture, on a l’impression que les lacets sont un lien à la patte et que l’homme ne pense qu’à s’enfuir ! Et on se rend compte que la rancœur a remplacé l’amour aussi bien dans le couple qu’entre les parents et les enfants, ainsi y a-t-il eu un réel pardon ? Je n’en suis pas sûre du tout et c’est triste… Mais super bien écrit ! Tout en finesse, parfois drôle, plutôt cynique, tout en amertume et non-dits, en tout cas ce qu’ont sûrement vécu des milliers de couples qui se sont séparés dans les années 70.

Domenico Starnone est à découvrir ! Du même auteur : Rage de dents (Actes Sud, 1996) et Via Gemito (Fayard, 2000) pour les romans traduits en français, plus les autres titres en italien pour ceux qui lisent en italien ! Avez-vous déjà lu cet auteur ? Me conseilleriez-vous Rage de dents ou Via Gemito ?

Une lecture pour les challenges 1 % Rentrée littéraire 2019 et Voisins Voisines 2019 (Italie).

Les quatre coins du cœur de Françoise Sagan

Les quatre coins du cœur de Françoise Sagan.

Plon, septembre 2019, 224 pages, 19 €, ISBN 978-2-25927-879-9.

Genre : littérature française.

Françoise Sagan (son vrai nom est Quoirez) naît le 21 juin 1935 à Cajarc dans le Lot. Lorsque paraît son premier roman, Bonjour Tristesse, en 1954, elle n’a pas 19 ans : le succès est immédiat. Suivent des romans (Aimez-vous Brahms, Des bleus à l’âme, entre autres), des nouvelles, des pièces de théâtre (Château en Suède, Un piano dans l’herbe, entre autres). Elle est également connue pour ses frasques et les adaptations de ses titres au cinéma. Elle meurt le 24 septembre 2004 à Honfleur dans le Calvados. Les quatre coins du cœur est son vingtième roman et il paraît quinze ans après sa mort.

Lors d’un accident de voiture provoqué par Marie-Laure, son mari Ludovic Cresson était en très mauvais état, dans le coma. « Pendant deux ans, Ludovic, sans un mot et sans une protestation, alla de clinique en clinique, d’hôpital psychiatrique en hôpital psychiatrique, fut même envoyé en Amérique, littéralement ligoté dans un jet. » (p. 18). Mais il s’en est sorti et il s’avère même qu’il va très bien ! Ce qui n’arrange pas Marie-Laure – qui l’a épousé pour son argent, du moins pour l’argent de son père – car elle veut vivre sa vie, faire le tour du monde et surtout elle ne supporte plus de vivre avec lui. « Son retour fut une catastrophe pour celle-ci. Elle avait été admirable en tant que veuve mais se retrouver « femme d’un débile » comme elle le formulait volontiers devant ses intimes (ceux qui partageaient une vie sociale fort ouverte), était autre chose. » (p. 21). Or Ludovic est loin d’être débile ; le modeste médecin local a « proclamé que son patient était cassé, fatigué, brisé, mais qu’il n’avait rien d’un fou. » (p. 21). Lorsque le père de Ludovic comprend ce qu’il se passe sous son toit, il va prendre les choses en main… à sa façon !

Oui ce roman de Françoise Sagan était inachevé ; oui, son fils unique, Denis Westhoff, et l’éditeur ont effectué un travail pour réécrire certaines parties et parachever le travail ; ce n’est pas un secret, Denis Westhoff l’explique dans sa préface. Aurait-il fallu ne pas publier ce roman et qu’il reste dans l’oubli ? Je pense que non parce que j’ai retrouvé le ton, l’humour et l’audace que j’avais apprécié lors de mes premières lectures de Françoise Sagan durant mon adolescence ; c’est comme si un peu d’elle était encore là.

Alors, bien sûr, ce n’est pas son meilleur roman, mais il y a une belle galerie de personnages : Henri le père de Ludovic, teigneux mais attachant ; Sandra la belle-mère de Ludovic (sa mère étant morte en couches), quelque peu fragile ; Fanny Crowley, la mère de Marie-Laure, romantique et veuve éplorée du seul homme qu’elle ait aimé, Quentin Crowley, un Anglais ; Philippe Lebaille, le frère de Marie-Laure, un charmeur parasite. C’est l’automne, tout ce petit monde vit au domaine familial, La Cressonnade, en Touraine. Et bien sûr, il y a Marie-Laure, infecte tant elle montre du dégoût et du mépris pour Ludovic qui ne lui reproche même pas d’avoir encastré la voiture dans un arbre et d’avoir failli le tuer. « On avait pris l’habitude chez les Cresson, depuis l’accident, de ne pas appeler Ludovic par son prénom, le vrai Ludovic étant mort dans leur esprit. Aussi on l’appelait « il » et on disait à son sujet n’importe quoi devant lui, comme s’il n’eut pas été là. » (p. 44). Et, dans ce huis-clos bourgeois, il y a des passages plus théâtraux qui m’ont fait penser aux pièces de l’autrice.

Les quatre coins du cœur est finalement une histoire d’amour mais le couple n’est pas celui auquel on pense. J’ai bien aimé le chien, Ganache : il manquait un animal dans cette maison, eh bien il s’invite à la fête !

Ma phrase préférée : « Ici, il n’y avait rien. Justes des myopes qui avaient du mal à avouer les monstres qu’ils prétendaient ne pas être. » (p. 109).

N’hésitez pas à lire Les quatre coins du cœur (même si ce n’est pas un chef-d’œuvre), vous y retrouverez indéniablement Françoise Sagan et c’était sûrement l’objectif de son fils (je pense tout de même que les parties modifiées, rajoutées auraient dû être signalées). Et, s’il ne vous fait pas du tout envie, (re)lisez ses autres titres !

Pour le challenge 1 % Rentrée littéraire 2019.

Propriété privée de Julia Deck

Propriété privée de Julia Deck.

Les éditions de Minuit, septembre 2019, 176 pages, 16 €, ISBN 978-2-70734-578-3.

Genre : littérature française.

Julia Deck naît en 1974 à Paris. Elle étudie les Lettres à la Sorbonne puis travaille dans la communication avant de se consacrer à l’écriture et d’étudier la psychologie. Avant Propriété privée : Viviane Élisabeth Fauville (Minuit, 2012, Prix du premier roman de l’université d’Artois 2013), Le triangle d’hiver (Minuit, 2014), Le procès Péchiney, in En procès (Inculte, 2016, collectif) et Sigma (Minuit, 2017).

Après trente ans de vie commune, un couple parisien rêve de devenir propriétaire et de vivre dans une maison écologique. Ça tombe bien, un projet démarre dans un écoquartier ; il faut bien attendre un peu que tout soit construit (environ trois ans) mais c’est exactement ce que ce couple veut ! Lui, c’est Charles Caradec, un professeur universitaire un peu en errance à cause de ses problèmes : il souffre de troubles compulsifs pour ne pas employer les « termes de maniaco-dépression, de névrose obsessionnelle (p. 40) ; elle, c’est Eva Caradec, urbaniste, elle travaille pour la ville de Paris sur de gros projets de réaménagement urbain : c’est elle la narratrice.

Les deux-trois premiers mois dans leur maison, tout va bien… Arrivent les Taupin avec leurs deux ados, les Lemoine qui sont tous deux kinés et qui ont eux aussi deux ados, etc. Mais c’est sans compter avec les Lecoq qui emménagent dans la maison mitoyenne avec leur bébé ! Arnaud Lecoq est taciturne et fort peu aimable ; Annabelle Lecoq est une catastrophe ambulante… Dès le jour de leur aménagement, elle vient faire chauffer le biberon du bébé dans leur micro-ondes (30 secondes et pas une de plus !) ; elle utilise leur paillasson car elle n’a pas encore retrouvé le leur… Elle est sans gêne, elle glousse tout le temps, elle espionne ; elle est sournoise pense Eva qui n’ose rien dire. « Les mots m’ont encore échappé. » (p. 27). Au bout de six mois, Charles, d’habitude très calme, n’en peut plus et propose de tuer leur gros chat roux pour se venger d’eux. Et puis, un jour, alors que Charles et Eva se sont disputés… « […] j’ai entendu un gloussement. D’abord j’ai cru que je l’avais inventé […]. Un second rire très net s’est fait entendre. […] Mon cœur s’est rétracté d’horreur. J’ai compris que je n’avais plus le droit de crier, qu’il faudrait ravaler ma rage jusque dans notre abri le plus intime parce que rien de ce qui se déroulerait ici ne demeurerait caché. Surtout j’ai compris que j’allais mordre la poussière. » (p. 39).

Durant l’hiver, un dysfonctionnement dans le chauffage écologique (pourtant si bien pensé par des professionnels grassement payés !) leur fait comprendre que cette maison n’est pas le paradis dont ils ont rêvé, d’autant plus que les travaux pour installer le gaz ne démarreront qu’au printemps suivant… Mais au printemps, les travaux traînent et les Lecoq organisent des barbecues (odeurs, fumée, bruits, déchets dans leur jardin). « J’ai claqué la fenêtre. Soudain je n’en pouvais plus de cette banlieue verdoyante où l’on suffoquait. » (p. 65). La guerre sera-t-elle déclarée entre les deux couples ?

On a tous connu des gens qui ne doutent de rien, qui sont envahissants, désagréables, bruyants, sans gêne… Ou alors, on en a entendu parler par des proches qui étaient à bout de nerfs. Parce que tous ces détails mis bout à bout, c’est réellement usant. Moi qui ai eu des voisins bruyants, très bruyants (cris, musique toute la nuit, etc.), j’ai compati avec Eva et Charles. Le ton de Julia Deck est mordant, sarcastique et les chapitres sont courts ce qui donne envie de lire très vite jusqu’au bout ! De plus, je n’avais jamais lu Julia Deck avant mais j’ai « fait sa connaissance » dans l’émission de rentrée de La grande librairie le 4 septembre 2019 (lien de la vidéo qu’il n’est pas possible de déposer ici) et sa façon de parler de son roman m’a donné très envie de le lire. C’est presque un roman policier, c’est en tout cas une satire de la bourgeoisie moderne, une jolie surprise pour moi (qui me donne envie de lire d’autres titres de Julia Deck) mais je n’en dis pas plus pour vous laisser le plaisir de découvrir les joies de la Propriété privée.

J’ai un point commun avec Eva : je n’aime pas les vide-greniers, « déballage d’objets inutiles » (p. 70).

Une agréable lecture que je mets dans le challenge 1 % Rentrée littéraire 2019.

Le dernier amour de Baba Dounia d’Alina Bronsky

Le dernier amour de Baba Dounia d’Alina Bronsky.

Actes Sud, avril 2019, 160 pages, 17,50 €, ISBN 978-2-330-12114-3. Baba Dunjas letzte Liebe (2015) est traduit de l’allemand par Isabelle Liber.

Genre : roman allemand.

Alina Bronsky naît en 1978 à Iekaterinbourg (Sibérie, Russie). Elle est journaliste et autrice. Depuis quelques années, elle vit en Allemagne (elle écrit en allemand) avec ses trois enfants (à qui elle parle en russe). Son premier roman : Scherbenpark (2008) réédité sous le titre Broken Glass Park (2010). D’autres romans suivent mais peu sont traduits en français : Cuisine tatare et descendance (Actes Sud, 2012) que j’avais repéré mais pas lu et Ma vie n’est pas un roman (Actes Sud Junior, 2019).

En mars 1986, Baba Dounia avait « cinquante ans et quelques » (p. 12) et elle était aide-soignante. Elle a dû quitter Tchernovo avec son mari, Yegor. Elle n’était pas inquiète car leur fille, Irina, étudiait à Moscou et leur fils, Alexei, randonnait dans les montagnes de l’Altaï. Vingt ans après Tchernobyl (les habitants n’utilisent pas ce nom, ils appellent la catastrophe « le réacteur »), Baba Dounia est de retour à Tchernovo avec quelques anciens qui veulent vieillir en paix malgré les radiations toujours présentes. « Quand c’est arrivé, le réacteur, je peux dire que j’étais de ceux qui s’en tiraient bien. Mes enfants étaient en sécurité, mon mari n’en avait plus pour longtemps de toute façon et, à l’époque, j’avais déjà la peau dure. Au fond, je n’avais rien à perdre. Et j’étais prête à mourir. » (p. 14). Mais Baba Dounia ne meurt pas, elle va vivre, cultiver son jardin, aider ses voisins… Sa plus proche voisine, Maria, est une bavarde hypocondriaque qui vient de perdre son coq bien-aimé (Constantin, le coq suit le lecteur tout au long du livre en entête de paragraphe, c’est qu’il y a des fantômes à Tchernovo !) mais il lui reste une chèvre. Parmi les autres habitants, Petrov, Sidorov, Lenotchka, les Gavrilov… Baba Dounia se débrouille bien, elle a récupéré sa petite maison, le puits est à côté, elle vit avec une chatte qui attend des petits et elle a assez pour se nourrir avec le jardin et une serre qui avait été bricolée par Yegor. « La région est fertile. » (p. 15) ! « – Maman, tu sais quand même ce que c’est, la radioactivité. Tout est contaminé. – Je suis vieille, plus rien ne peut me contaminer, moi. Et quand bien même, ce ne serait pas la fin du monde. » (p. 18).

Baba Dounia est une veuve « décapante » (comme le dit l’éditeur) ! Parfois, malgré la difficulté, elle se rend à la ville voisine, Malichi, à pieds (plusieurs kilomètres !) puis en bus pour quelques achats et surtout la poste. C’est que sa fille Irina, médecin, lui envoie des lettres et des colis d’Allemagne. Un jour Baba Dounia reçoit une lettre de sa petite-fille bientôt majeure, Laura, qu’elle n’a jamais rencontrée mais la lettre est écrite dans une langue qu’elle ne comprend pas. De l’allemand ? Qui va pouvoir l’aider ? Baba Dounia n’est pas au bout de ses peines et va encore vivre des expériences incroyables ! Car, dans ce roman, inspiré de personnages réels, il y a un mariage, l’arrivée d’un père avec une fillette (ce qui est plutôt surprenant vu la contamination), un meurtre entre autres, bref une sacrée ambiance !

Ma phrase préférée : « Ce que je me demandais, c’est si la région pourra un jour oublier ce qu’on lui a fait subir. Dans cent ou deux cents ans ? Est-ce que les gens vivront ici heureux et insouciants ? Comme avant ? » (Petrov, p. 100).

Je vous conseille vivement Le dernier amour de Baba Dounia, c’est intense, drôle, enlevé ; je l’ai lu d’une traite car je me suis laissée happée, comme si j’y étais (les radiations en moins dans mon salon !). Baba Dounia est un beau personnage, inspiré d’une vieille dame qui a vraiment existé et qui a fait la Une des journaux russes et internationaux. Elle est attachante, et tellement attaché à son village, sa maison, ses voisins, qu’elle y retourne et que les voisins (une petite dizaine, les personnes âgées qui, comme Baba Dounia n’ont plus rien à perdre, rien à craindre) reviennent aussi et vivent là comme si (presque) rien ne s’était passé. Ils sont vieux, malades, isolés mais mieux vaut mourir chez soi que dans une ville inconnue ou un hôpital ; ils sont libres et heureux et c’est ce qu’ils veulent.

En fait, un très très beau roman à lire absolument !

Une lecture coup de cœur pour le tout nouveau challenge Les feuilles allemandes (une excellente idée d’Eva pour l’anniversaire de la chute du mur de Berlin).

De pierre et d’os de Bérengère Cournut

De pierre et d’os de Bérengère Cournut.

Le Tripode, août 2019, 219 pages, 19 €, ISBN 978-2-37055-212-9.

Genre : littérature française.

Bérengère Cournut naît en 1980. Elle a déjà écrit des contes, des textes (illustrés) pour la jeunesse et Née contente à Oraibi (Le Tripode, 2016) sur les Indiens Hopis.

Une nuit, Uqsuralik a mal au ventre, elle se lève et sort de l’igloo. « L’air glacé entre dans mes poumons, descend le long de ma colonne vertébrale, vient apaiser la brûlure de mes entrailles. Au-dessus de moi, la nuit est claire comme une aurore. La lune brille comme deux couteaux de femmes assemblés, tranchants sur les bords. Tout autour court un vaste troupeau d’étoiles. » (p. 11). Elle entend un craquement et se rend compte que la banquise se sépare ! Son père, attiré par le bruit, a le temps de lui tendre une amulette (une dent d’ourse), une peau et un harpon (mais la flèche se casse) avant que le morceau de banquise ne l’éloigne. Uqsuralik est séparée de sa famille, livrée à elle-même sur ce morceau de banquise qui dérive. Mais, tout à coup, surgissent Ikasuk (la meilleure chienne de son père) et quatre chiots, ils étaient enfouis sous un monticule de neige. « Je suis seule – avec cinq chiens fraîchement sortis du néant. » (p. 14). « Ma seule chance de survivre est de rejoindre un bout de terre, une de ces montagnes au loin. » (p. 15). « J’ignore combien d’obstacles me séparent du rivage et des autres humains. » (p. 16).

De pierre et d’os est un beau texte, bien écrit, mais j’ai vraiment l’impression que l’autrice raconte les images d’un documentaire… C’est plus un récit ethnologique qu’un roman (je n’utilise pas ethnographique car l’autrice n’a pas été sur le terrain). De plus… Les chiots attaquent et Uqsuralik ne peut pas les retenir à chaque fois… Elle est « obligée » d’en tuer un qui se jette sur elle… « Je ramène le chien encore chaud entre les murs de l’igloo, je remets la porte en place et je le dépèce. Sa viande est infecte, mais le sang tiède ramène la vie en moi. » (p. 19). J’ai déjà supporté l’ignominie dans Sauvage de Jamey Bradbury, je ne me sens pas de lire un autre livre du même genre… Je poursuis un peu en diagonale… Non seulement elle mange le chiot mais elle jette les restes aux trois autres qui, affamés, se jettent dessus… Comme les Inuits parlent peu, le livre est agrémenté de chants qui racontent leur vie, leurs peines, etc., comme Le chant du père (le premier chant) : « Aya aya ! / La nuit est tombée / Nous avons marché / La banquise s’est brisée / Aya aya ! / J’avais une fille / L’eau a ouvert sa bouche / Pour me l’enlever / […] » (p. 22).

Au bout de plusieurs jours de marche, et après avoir compris que le géant légendaire de l’île ne veut pas d’elle sur son île, elle rencontre un groupe de trois familles en traîneaux avec leurs chiens. Ils la surnomment Arnaautuq, ce qui signifie garçon manqué. Au bout de quelques saisons, naît Hila, une petite fille, mais le père Tulukaraq a disparu avec son kayak. « […] je ne suis pas en paix. » (p. 104).

Je ne sais pas si je vais continuer, il (ou elle) regarde ceci ou cela, il (ou elle) dit ceci ou cela, il (ou elle) fait ceci ou cela… Tout est tellement précis, pointilleux que la lecture en devient laborieuse… (Je l’ai finalement terminé en diagonale). Toutefois ce livre est instructif avec la vie des Inuit, les légendes, les esprits, le chamanisme… Mais ce n’est pas ce que je recherchais dans ce roman qui n’en est pas vraiment un (les 200 et quelques pages m’ont paru très longues…). Il a cependant reçu le Prix du roman FNAC. En fin de volume, il y a un cahier de photographies (en noir et blanc).

Une lecture pas indispensable pour moi que je mets dans les challenges 1 % Rentrée littéraire 2019 et Contes et légendes 2019 (dans la rubrique Une histoire venue de loin).