Aux jeunes gens de Piotr Kropotkine

Aux jeunes gens de Piotr Kropotkine.

Temps Nouveaux (Paris), 1904, 42 pages. Date d’origine : 1881.

Genres : littérature russe, essai politique et sociologique.

Piotr Alexeïevitch Kropotkine (Пётр Алексеевич Кропоткин) naît le 9 décembre 1842 à Moscou. Il fait des études scientifiques, il est anthropologue, géographe, géologue, zoologiste, naturaliste (et écrit donc des textes scientifiques) mais il est aussi théoricien du communisme libertaire ou anarcho-communisme (c’est-à-dire autogestion et démocratie directe en politique et production du nécessaire au besoin des individus pour l’économie). Il est arrêté plusieurs fois en Russie ainsi qu’une fois à Lyon (France). Il y a beaucoup à dire sur Kropotkine car il est issu de la noblesse militaire Riourikide (ou Rurikide) d’origine Varègue (Scandinave) mais je veux surtout donner quelques-uns de ses titres : Paroles d’un révolté (1885), La conquête du pain (1892), L’entraide, un facteur de l’évolution (1906), La guerre (1912), L’esprit de révolte (1914). Il meurt le 8 février 1921 à Dmitrov (près de Moscou).

Kropotkine écrit Aux jeunes gens en 1880 et le publie dans Paroles d’un révolté en 1881. Il est ensuite publié en 1904 par Temps Nouveaux, un journal anarchiste français dirigé par le militant Jean Grave (1854-1939).

« C’est aux jeunes gens que je veux parler aujourd’hui. Que les vieux — les vieux de cœur et d’esprit, bien entendu — mettent donc la brochure de côté, sans se fatiguer inutilement les yeux à une lecture qui ne leur dira rien. » (p. 3). Donc l’auteur s’adresse particulièrement aux jeunes gens (c’est le titre !), à ceux qui ont étudié et appris un métier, à ceux qui ne sont pas des gommeux (élégants désœuvrés et vaniteux) ou des dépravés et qui se demandent ce qu’ils vont faire de leur vie, à ceux qui veulent « appliquer un jour [leur] intelligence, [leurs] capacités, [leur] savoir, à aider à l’affranchissement de ceux qui grouillent aujourd’hui dans la misère et dans l’ignorance. » (p. 4).

Que les jeunes gens soient bien nés ou pas, qu’ils deviennent médecins, avocats, hommes de lettres, hommes de science, honnêtes artisans, le message est pour eux en priorité car l’auteur souhaite éveiller les consciences aux deux mondes différents, celui des nantis (riches, privilégiés) et celui des démunis (plus que pauvres, opprimés).

Imaginons un jeune médecin qui devrait soigner des riches et des pauvres, eh bien Kropotkine lui dit : « Si vous êtes une de ces natures mollasses qui se font à tout, qui à la vue des faits les plus révoltants se soulagent par un léger soupir et par une chope, alors vous vous ferez à la longue à ces contrastes et, la nature de la bête aidant, vous n’aurez plus qu’une idée, celle de vous caser dans les rangs des jouisseurs pour ne jamais vous trouver parmi les misérables. Mais si vous êtes ‘un homme’, si chaque sentiment se traduit chez vous par un acte de volonté, si la bête en vous n’a pas tué l’être intelligent, alors, vous reviendrez un jour chez vous en disant : ‘Non, c’est injuste, cela ne doit pas traîner ainsi. Il ne s’agit pas de guérir les maladies, il faut les prévenir. Un peu de bien-être et de développement intellectuel suffiraient pour rayer de nos listes la moitié des malades et des maladies. Au diable les drogues ! De l’air, de la nourriture, un travail moins abrutissant, c’est par là qu’il faut commencer. Sans cela, tout ce métier de médecin n’est qu’une duperie et un faux-semblant.’ » (p. 6-7).

Comprenez-vous ce message ? Connaissez-vous l’altruisme ? Ne vivez-vous pas pour l’égoïste jouissance personnelle ? Alors vous comprenez et connaissez le socialisme ! Vous pensez à l’humanité et vous pourrez sûrement aider à sortir les centaines de millions qui vivent dans les préjugés et les superstitions. Avec ce moyen : « de répandre les vérités acquises par la science, de les faire entrer dans la vie, d’en faire un domaine commun. » (p. 10).

Ce message (rédigé en 4 parties) peut faire sourire à notre époque (en particulier parce qu’on ne pense plus seulement à l’humanité mais aussi à la planète avec sa faune, sa flore, au climat…) mais je comprends la portée qu’il pouvait avoir il y a cent-quarante ans, eh oui cent-quarante ans, Kropotkine développant ses thèmes de prédilection : la collectivisation, l’entraide et la morale mais je préfère dire l’éthique, ceci pour la justice, la science et l’impartialité.

Kropotkine donne d’autres exemples, comme un jeune homme qui deviendrait avocat : va-t-il se ranger du côté du propriétaire contre le paysan qui valorise les terres, du côté du patron contre les ouvriers qui font tourner les usines, du côté du commerçant contre le voleur dont la famille n’a pas mangé depuis plusieurs jours ? « Et votre conscience ne se révoltera pas contre la loi et contre la société, en voyant que des condamnations analogues se prononcent chaque jour ! » (p. 14). Tout cela est plus qu’une question de loi et de justice mais une question d’équité. Bref, les idées doivent évoluer ! Il faut raisonner ! « […] si vous analysez et dégagez la loi de ces nuages de fictions dont on l’a entourée pour voiler son origine, qui est le droit du plus fort, et sa substance, qui a toujours été la consécration de toutes les oppressions léguées à l’humanité par sa sanglante histoire, — vous aurez un mépris suprême de cette loi. » (p. 15), oui, c’est révolutionnaire !

Et le message de l’auteur est le même pour les ingénieurs qui construisent le pays, les maîtres d’école qui instruisent les nouvelles générations, les artistes (peintres, poètes, musiciens…) qui apportent « le beau, le sublime » (p. 21) parce que Kropotkine veut les emmener « dans le sens de l’égalité, de la solidarité, de la liberté. » (p. 20). Il s’adresse aussi aux jeunes gens du peuple, il les encourage à avoir « le courage de raisonner et d’agir en conséquence » (p. 31) pour ne pas « s’user au travail et ne connaître que la gêne, si ce n’est la misère, lorsque le chômage arrivera » (p. 33).

Eh bien ça faisait longtemps que je n’avais pas lu un tel ouvrage, politique, économique et sociologique ! Je le replace bien sûr dans le contexte de son époque mais je me dis qu’il y a encore à notre époque des choses à régler ! Attention, je n’appelle pas aux barricades et aux lancers de pavés, je pense plutôt à un état de conscience. D’ailleurs cet état sera-t-il constant ? L’auteur dit : « Quelle série d’efforts continuels ! Quelle lutte incessante ! » (p. 24) et il s’insurge en fait plus contre les riches bourgeois qui avilissent leurs ouvriers et employés que contre les nobles.

J’ai remarqué que Kropotkine s’adresse plutôt aux jeunes hommes et puis tout à coup, il dit : « Enfin, vous tous qui possédez des connaissances, des talents, si vous avez du cœur, venez donc, vous et vos compagnes, les mettre au service de ceux qui en ont le plus besoin. » (p. 29). Ah, il y a tout de même une place pour les (jeunes) femmes ! D’ailleurs plus loin, il exhorte les femmes du peuple à se battre, pour elles, pour leurs jeunes sœurs, pour leurs enfants, parce qu’elles peuvent aussi faire évoluer les mentalités.

« Vous tous, jeunes gens, sincères, hommes et femmes, paysans, ouvriers, employés et soldats, vous comprendrez vos droits et vous viendrez avec nous ; vous viendrez travailler avec vos frères à préparer la révolution qui, abolissant tout esclavage, brisant toutes les chaînes, rompant avec les vieilles traditions et ouvrant à l’humanité entière de nouveaux horizons, viendra enfin établir dans les sociétés humaines, la vraie Égalité, la vraie Liberté ; le travail pour tous, et pour tous la pleine jouissance des fruits de leurs labeurs, la pleine jouissance de toutes leurs facultés ; la vie rationnelle, humanitaire et heureuse ! » (p. 37-38). Eh bien, quel beau message ! Dommage que ces belles idées et théories aient conduit à la catastrophe à cause de ceux qui ont pris le pouvoir en Union soviétique et dans les autres pays devenus communistes au XXe siècle, avilissant encore plus leur peuple en l’exploitant et en le terrorisant…

Un essai à lire au moins par curiosité pour comprendre ce qui a motivé quelques générations d’idéalistes et de révolutionnaires ! Et puis, vous savez quoi, j’ai deux ou trois autres titres de Kropotkine 😉

Pour les challenges 2021, cette année sera classique, Les classiques c’est fantastique (le thème de mars est moi(s) à contre-emploi : ces livres que je suis censée détester, eh bien, je vais vous dire que les livres politiques, c’est pas mon truc !), Les textes courts et bien sûr le Mois Europe de l’Est.

Un bon chanteur mort de Dominique A

Un bon chanteur mort de Dominique A.

La machine à cailloux, collection Carré, septembre 2008, 80 pages, 10 €, ISBN 978-2-916734-04-0.

La collection Carré « invite les musiciens à réfléchir et à écrire sur la création et son processus ».

Genres : littérature française, essai.

Dominique A… Ah, j’adore le chanteur, ses textes, ses musiques, sa voix, sa gentillesse et son humour (je l’ai rencontré une fois). Dominique Ané naît le 6 octobre 1968 à Provins (Seine et Marne). Il est auteur, compositeur et interprète. Selon Wikipédia, il est « considéré comme l’un des fondateurs de la « nouvelle scène française », au début des années 1990 ». Le livre sur son site officiel.

« Mille raisons font que j’écris des chansons. » (p. 5).

Dans ce petit livre, Dominique A parle de l’écriture, de l’excitation quand vient l’idée, de l’état d’esprit lors de l’écriture et après l’écriture, les mots, la musique, la « tension à l’intérieur de la chanson » (p. 27). Il raconte aussi des anecdotes et des souvenirs. Enfant, malgré sa timidité, il « chante à voix haute les chansons des chanteurs qu’aiment [ses] parents » (p. 10) : Jacques Brel, Georges Brassens, Léo Ferré, Jean Ferrat… « je choisis la musique mais je ne le sais pas encore » (p. 25). Il parle bien sûr de la musique qu’il écoute, de l’évolution de la musique principalement dans les années 80 durant son adolescence (pop music, rock, new wave, punk…) – ben, tiens, c’était également mon adolescence ! – mais aussi de livres et de bandes dessinées.

« Un rien suffit à faire naître une chanson : un son, un accord, une programmation mambo ou fox-trot que je n’ai pas encore utilisée. J’aime le son pauvre que ça produit, son absence de clinquant, en rapport avec le détachement de la voix, que je veux blanche et sèche, sans pathos, sans interprétation, sans effet flatteur de réverbération. » (p. 32). Voilà, c’est ça que j’aime dans la voix, dans les musiques et les chansons de Dominique A ! La simplicité, le dépouillement quasiment, l’effet brut « et ce qui en résulte peut être intense et beau » (p. 42) : tout à fait, ses textes sont très beaux, sa musique est très belle, et je ressens toujours une grande intensité, une grande émotion à l’écoute de ses chansons qu’elles soient minimalistes, romantiques, intimes (ou même morbides pour certaines) mais toujours avec une ambiance rock. D’ailleurs, je vous mets une petite sélection ci-dessous ; écoutez Dominique A !

Le pourquoi du titre ? « Andreï Siniavski, un auteur russe, a dit un jour de son compatriote Varlam Chalamov : « Il écrit comme s’il était mort » (il faut être russe pour sortir un truc pareil). » (p. 57). J’adore !

Pour le Challenge lecture 2021 (catégorie 49 : un livre écrit par une célébrité), le Petit Bac 2021 (catégorie Adjectif, alors il y a le choix entre bon et mort), le Projet Ombre 2021 et Les textes courts.

Le courage des oiseaux (Un disque sourd, autoproduit, 1991)

Le Twenty-Two Bar (La mémoire neuve, 1995) en duo avec Françoiz Breut (une artiste que j’aime beaucoup aussi)

Je t’ai toujours aimé (Auguri, 2001)

Le temps qui passe sans moi (La fragilité, 2018)

Et le dernier single en date, Wagons de porcelaine (Vie étrange, 2020)

La civilisation du poisson rouge de Bruno Patino

La civilisation du poisson rouge : petit traité sur le marché de l’attention de Bruno Patino.

Grasset, avril 2019, 184 pages, 17 €, ISBN 978-2-24681-929-5.

Genres : littérature française, essai.

Bruno Patino naît le 8 mars 1965 à Courbevoie (région parisienne). Il est journaliste, directeur éditorial et écrivain, spécialisé dans les médias et le numérique. Du même auteur : Pinochet s’en va (IHEAL, 2000), Une presse sans Gutenberg (Grasset, 2005), La condition numérique (Grasset, 2013), Télévisions (Grasset, 2016).

Avant de lire Éloquence de la sardine : incroyables histoires du monde sous-marin de Bill François, j’avais lu cette autre histoire de poisson sur un thème totalement différent : l’informatique et le numérique.

Le poisson rouge est un « animal stupide, qui tourne sans fin dans son bocal » (p. 13) – je pense que Bill François aurait des choses à dire à ce sujet – et son attention est de 8 secondes. Pauvre poisson rouge enfermé par des humains dans un bocal trop petit pour lui… L’attention des humains, en particulier celle de la génération Millenials, « ceux qui sont nés avec la connexion permanente » (p. 14) est de 9 secondes… « Ces 9 secondes sont le sujet de ce livre » dans lequel l’auteur parle de « servitude numérique volontaire » (p. 16), de « nomophobie » (pour NO MObile phone PHObia), de « phnubbing » (pour phone snubbing) (p. 23-24) et de FOMO (pour Fear Of Missing Out) c’est-à-dire « la crainte d’être exclu par l’ignorance » (p. 63). Pauvres de nous…

J’ai apprécié ce passage sur la lecture. « La lecture, celle qui prend du temps, qui égare le lecteur dans ses pages manquantes, déploie ses univers intimes et prodigieux, n’est pas épargnée par la quête de l’attention. Le livre, comme activité économique, résiste. Mais le temps consacré à la lecture par les plus jeunes s’effondre. Malgré le raccourcissement des chapitres, et l’introduction dans la littérature adolescente, des cliffhangers venus de la série télévisée. Notre vie culturelle et intellectuelle est devenue stroboscopique. » (p. 88).

Tout est traité dans cet essai littéraire complet et documenté. Algorithmes, infox (fake, fausse info), réseaux sociaux, médias, IA (intelligence artificielle), transhumanisme, etc., ceci avec de nombreuses références historiques, littéraires et même issues de la pop culture (musique, films, séries). Tout est clair, compréhensible, expliqué et argumenté, et donc même des « nuls » peuvent aisément tout comprendre (loin de moi l’idée de dire que nous sommes ou que vous êtes des nuls, c’est simplement un clin d’œil à la collection « … pour les nuls » qui offre aux… nuls l’occasion de savoir et comprendre, tout comme ce livre).

Ce qu’il y a de mieux encore dans ce livre, c’est que l’auteur apporte des solutions à ces problèmes d’intenses connexions et d’hégémonie des grosses boîtes : d’abord pour guérir (projet de société) et ensuite pour combattre (projet politique). Pour cela, il « propose quatre combats et quatre ordonnances » (p. 153) qui, à mon avis, valent le coup (mais je ne suis pas une spécialiste).

J’ai noté l’addendum. « Selon l’Association française du poisson rouge (elle existe), le poisson rouge est fait pour vivre « en bande », entre 20 et 30 ans, et peut atteindre 20 centimètres. Le bocal a atrophié l’espèce, en a accéléré la mortalité et détruit la sociabilité. » (p. 167). C’est bien ce que je disais, pauvre poisson rouge…

Pour conclure, je dirais que, comme l’auteur, je souhaite « un univers numérique de qualité, de partage, d’information, de savoir et de culture, y compris sur les grandes plates-formes sociales. » (p. 180).

Avez-vous envie de lire cet essai ? Je le mets dans Animaux du monde (pour le poisson rouge bien sûr). Et j’en profite pour partager deux images utiles.

Éloquence de la sardine de Bill François

Éloquence de la sardine : incroyables histoires du monde sous-marin de Bill François.

Fayard, octobre 2019, 224 pages, 18 €, ISBN 978-2-21371-294-9.

Genres : littérature française, essai, document, témoignage.

Bill François est scientifique, spécialiste du monde marin. Il est aussi un grand orateur (vidéos ci-dessous sur le livre) et a gagné le premier concours d’éloquence du Grand Oral de France2.

Lorsqu’il était enfant, en vacances au bord de la mer Méditerranée, Bill François observait « les crabes verts aux perruques d’algues, les crevettes translucides, les bigorneaux cracheurs de bulle, et même les anémones écarlates que je n’osais pas toucher […]. » (p. 10). Un jour, il rencontre une sardine et sa vocation de scientifique naît : l’envie de savoir comment les êtres marins communiquent, comment ils ressentent le monde. Adulte, il étudie donc l’hydrodynamique et la biomécanique.

Ce livre est un monde tellement inconnu (à part les documentaires que j’ai vus) pour moi qu’il m’a passionnée ! Bill François, en plus d’être un excellent orateur, est aussi un excellent conteur qui raconte des histoires vraies et des légendes (parfois les deux sont liées). Il y a une petite sardine qui accompagne le lecteur tout au long de sa lecture ainsi que de jolies illustrations de l’auteur. « L’océan regorge de ces histoires cachées, des ces êtres craintifs, qui ne demandent pourtant qu’à conter leurs récits. » (p. 36).

Je vais vous dire une chose : je suis contente de ne jamais manger ni mollusque ni crustacé, et très peu de poisson mais après ma lecture je n’ai plus envie du tout d’en manger. Par contre j’ai appris beaucoup de choses en peu de temps (une après-midi de lecture, ça se lit comme un roman !) et mon cerveau est rassasié ! Mais trait d’humour : Renaud a raison quand il dit que la mer « les poissons pètent dedans » (épisodes du banc de harengs suédois, p. 48-51).

Quel surprise que ce livre, conseillé par une amie ! J’y ai appris des choses surprenantes sur les êtres marins quels qu’ils soient, sur la communication, l’entraide, le partage ou pas, les poissons nettoyeurs avec des techniques commerciales (et les faux poissons nettoyeurs !), la transmission d’une culture (baleine) ou pas (poulpe) : « passation de savoir acquis, et non inné, véhiculé par la pédagogie et non par l’instinct » (baleines du golfe du Maine, p. 76).

Parfois (souvent ?), la légende rejoint la réalité : les méduses et le corail (p. 54-59), le pêcheur indonésien et son énorme perle d’huître (p. 82-84), le mollusque hillazone et le tekhelet (hébreu) à la fois noir, bleu et vert (p. 86-91), la nacre et la Toison d’or (p. 96-101).

Surprenant, passionnant, ce livre qui est à la fois un document scientifique et un recueil de témoignages, est surtout un très bel essai littéraire digne d’un roman ! Un beau livre à offrir même.

En plus, c’est drôle : saviez-vous que Gérard de Nerval « à la fin de sa vie victime de crises de folie » (p. 95) prit un homard comme animal de compagnie et le promenait en laisse (un ruban bleu) dans Paris ? « J’ai le goût des homards, disait le poète. Ils sont tranquilles, sérieux, savent les secrets de la mer… et n’aboient pas. » (p. 95).

C’est historique (attachez-vous bien !) : les Vikings mangeaient de la morue séchée grâce à Vinlandia (p. 108-113) et ils transmirent leur secret aux pêcheurs basques qui allèrent pêcher le cabillaud à Vinlandia (Terre Neuve et Nouvelle-Écosse plus précisément) dès 1390 ! « Ils avaient découvert un nouveau continent, mais surtout un incroyable coin de pêche à la morue, dont ils gardèrent le secret ; seule une poignée de cartes de l’époque en fait mention. Un bon coin de pêche ne se partage pas. Cent ans plus tard, quand les caravelles de Christophe Colomb prirent le large, leurs cales étaient déjà remplies de morue séchée, pêchée par les Basques en Amérique. » (p. 110) ! Et écologique : malheureusement, la belle histoire s’est transformée en catastrophe à cause de la surpêche et le cabillaud a quasi disparu… « À un rythme de deux millions de tonnes capturées chaque année, la merveilleuse abondance qui avait nourri l’humanité pendant six siècles s’effondra en une décennie. » (p. 112)…

Ce livre n’est donc pas qu’un recueil d’histoires amusantes et de légendes… Il y a aussi des faits réels historiques et des histoires émouvantes (tristes) comme celle de l’anguille Åke à Bantevik, un village suédois (p. 138-140) ou l’amitié entre l’orque Old Tom et George Davidson à Eden, en Nouvelle-Galles du Sud, Australie (p. 184-188).

« La mer nous parle. Pour que le dialogue soit plus complet, pourquoi ne pas lui répondre ? » (p. 177).

Une très belle lecture, enrichissante, différente de mes lectures habituelles, que je mets bien sûr dans Animaux du monde #3 mais aussi dans Challenge du confinement (case Essai), Contes et légendes #2 et Petit Bac 2020 (catégorie Animal).

Deux vidéos (courtes) : remarquez l’humour et le sens de la poésie !

Pensées de Marc Aurèle

Pensées de Marc Aurèle.

Le grand livre du mois, devenu L’actu littéraire, collection Les trésors de la littérature, mars 1995, 218 pages, ISBN 2-7028-0442-X. Τὰ εἰς ἑαυτόν (Ta eis heauton) est traduit du grec ancien par Pierre Commelin.

Genres : pensées, réflexions, aphorismes.

Marc Aurèle naît Marcus Catilius Severus le 26 avril 121 après JC à Rome. Il étudie le grec, la philosophie et se passionne pour le stoïcisme. Il est « adopté par l’empereur Antonin en 138, il épouse sa fille en 145 et lui succède en 161. » (introduction, p. 7) Il est empereur de 161 à 180. Il écrit ses Pensées pour lui-même (un peu comme un journal) mais les livres n’ont pas été détruits après sa mort. Bien que pacifiste, il doit combattre et « Il affronte successivement les Parthes, les Germains, les Marcomans et les Sarmates. » (id, p. 7). Il meurt le 17 mars 180 à Vindobona, un camp romain en Autriche à l’emplacement de Vienne.

Ce n’est pas la première fois que je lis ces Pensées ou Entretiens de ce prince philosophe avec lui-même ; c’est il me semble la troisième lecture mais je n’en avais encore jamais parlé sur le blog. J’ai saisi l’occasion du challenge Les classiques c’est fantastique puisque le thème de septembre est Immersion antique.

Marc Aurèle est un humaniste avant l’heure. « Piété et bienfaisance. Non seulement ne jamais faire le mal, mais n’en avoir même pas la pensée. De plus, vivre avec frugalité, fuir en tout le luxe des riches. » (p. 11). Et sûrement écoresponsable ! « Attention à vivre conformément à la nature. » (p. 14) et « Tout ce qui entre dans le plan de la nature et qui tend à la conserver en bon état est bon pour chacune de ses parties. » (p. 24).

Philosophe, lucide, intelligent, Marc Aurèle était-il l’empereur parfait ? Tous les chefs d’États, les dirigeants, et même tout le monde, devraient lire ces textes pour être sereins, modestes et justes !

Il se parle à lui-même, se réprimande, se remet sur le droit chemin. « Cesse de t’égarer, car tu n’auras pas le temps de relire ni tes mémoires, ni l’histoire ancienne des Romains et des Grecs, ni les recueils de morceaux choisis que tu as mis de côté pour tes vieux jours. Hâte-toi donc de marcher vers ton but, bannis de frivoles espérances, viens toi-même à ton aide, si tu as à cœur tes intérêts, tandis qu’il est en est temps encore. » (p. 42).

« Si tu as la vue perçante, dit le philosophe, regarde et discerne en homme avisé. » (p. 137).

Dans quel état suis-je après la relecture de ce livre toujours aussi édifiant ? « Et je riais dans mon cœur. » (p. 198). Peut-être la plus belle phrase de ce recueil !

En plus de Les classiques c’est fantastique, cette lecture entre dans Cette année, je (re)lis des classiques #3.

Réflexion sur la question antisémite de Delphine Horvilleur

Réflexion sur la question antisémite de Delphine Horvilleur.

Grasset, janvier 2019, 162 pages, 16 €, ISBN 978-2-24681-552-5.

Genres : littérature française, essai littéraire.

Delphine Horvilleur naît le 8 novembre 1974 à Nancy (Lorraine). Elle est écrivain, philosophe et la première femme rabbin en France. Elle a écrit plusieurs livres dont le dernier, Comprendre le monde (Seuil, 2020).

Introduction. « Pourquoi n’aime-t-on pas les Juifs ? » (p. 13). L’antisémitisme est une xénophobie différente. Les racismes « expriment généralement une haine de l’autre pour ce qu’il n’a pas : la même couleur de peau, les mêmes coutumes, les mêmes repères culturels ou la même langue. Son ‘pas-comme-moi’ apparaît au raciste comme un ‘moins-que-moi’. » (p. 13-14). « Le Juif au contraire est souvent haï, non pour ce qu’il N’A PAS mais pour ce qu’il A. On ne l’accuse pas d’avoir moins que soi mais au contraire de posséder ce qui devrait nous revenir et qu’il a sans doute usurpé. » (p. 14).

Le peuple hébreu (ou le Juif) a toujours été accusé de tout et de son contraire. Pourquoi ? Delphine Horvilleur va analyser l’antisémitisme (mot apparu au XIXe siècle) à partir des textes anciens de la tradition hébraïque (mais pas que). L’identité hébraïque naît avec Abraham qui quitte sa terre natale pour une terre inconnue : le peuple hébreu est donc un peuple de la rupture (contrairement par exemple à Ulysse qui est d’Ithaque et qui veut y retourner ce qui représente l’identité occidentale). La Chaldée est la terre paternelle, l’Égypte est la terre maternelle et, à chaque fois, le peuple hébreu part sans se retourner. Abraham représente l’identité individuelle et le peuple hébreu l’identité collective, ou peuple d’Israël.

Toutes les accusations portées contre les Juifs au cours de l’Histoire apparaissent dans Esther 3:8 : « Il y a dans toutes les provinces de ton royaume un peuple dispersé et à part parmi les peuples, ayant des lois différentes de celles de tous les peuples et n’observant point les lois du roi. Et le roi n’a pas intérêt à les laisser là. » (p. 28-29). Voici ce que dit le conseiller Haman au roi de Perse, Assuétus. Il faut dire qu’Assuétus vient d’épouser Esther et Haman hait Mardochée, le père d’Esther. Tout ça n’est donc question que de jalousie, de haine pure, de règlement de compte, de vengeance ? Tout serait parti de ça ? Eh bien, non, l’auteur remonte encore plus loin car Haman répercute simplement la haine qu’avait son père, Agag, contre Saul, le premier roi d’Israël, et la haine de son ancêtre Amalek qui avait poursuivi et tué les retardataires durant la fuite d’Égypte. Des Hébreux qui, sortis d’esclavage, s’enfuient, vulnérables, des vieillards, des femmes des enfants qui ne sont pas préparés à se battre (Deutéronome). Et voilà, depuis Amalek, il y a chez certaines personnes une haine viscérale de l’Hébreu, du Juif. « Haman est l’héritier d’une haine ancestrale et le livre d’Esther rejoue un conflit et une violence qui trouve racine ailleurs. » (p. 32).

L’auteur remonte donc encore le fil de l’Histoire et des textes anciens. Pourquoi Amalek éprouve-t-il une telle haine ? Il est le petit-fils d’Esaü, frère jumeau de Jacob, renommé Israël, Amalek est donc Hébreu lui aussi ! Mais… Timma, sa mère, est la concubine d’Elifaz, qui n’est autre que son père. Timma est donc à la fois la sœur et la mère d’Amalek, qui est né d’une relation incestueuse, c’est pourquoi il se sent diminué, inférieur, jaloux… (Genèse et Chroniques)..

J’ai pris plein d’autres notes mais je ne vous en dis pas plus pour que vous puissiez découvrir le fil de l’Histoire, le fil de cette haine, car l’auteur explore encore d’autres pistes. Toutes conduisent soit à l’adultère, soit à l’inceste, soit à la jalousie entre frères jumeaux, en tout cas, non seulement au dépit, au rejet, à la frustration, au sentiment d’humiliation voire d’exclusion, mais aussi à l’envie, la jalousie, la haine transmises de génération en génération. C’est bien triste… Et ce qui est incroyable, c’est que Esaü détestait Jacob déjà dans l’utérus de leur mère, Rebecca : « Les fils se battaient en elle. » (Genèse 25:22). Jacob est droit alors qu’Esaü est attiré par l’idolâtrie, ils étaient déjà frères ennemis avant leur naissance !

Les Hébreux seraient le peuple « élu » de Dieu, ils sont à part et ils dérangent. « Haman ne dit pas autre chose dans sa haine des Juifs. Il demande : ‘Pourquoi seraient-ils à part ?’ Tant qu’ils sont là, dit-il au roi, ‘il n’y aura pas d’égalité pour nous autres’. Autrement dit : tant qu’ils sont à part, ‘nous, on n’aura pas notre part’. » (p. 47). Encore l’envie, la jalousie, la volonté de posséder, d’avoir plus, de prendre aux autres ce qu’ils ont, leur biens, leur bonheur, leurs vie…

Lors de la destruction du temple de Jérusalem en l’an 70, le peuple hébreu/juif est sous la domination de l’Empire romain qui considère « l’image du Juif comme source de contamination pour l’organisme qui l’accueille. ‘Sale Juif’, lui dit-on alors, pour bien raconter combien sa présence pollue et vulnérabilise : c’est lui qui fait entrer les germes pathogènes. » (p. 67). Moins de 1900 ans après… L’Hébreu/le Juif est depuis toujours une obsession ; comment est-il possible d’échapper à cette haine ? D’autant plus qu’antisémitisme et féminisme sont liés, eh oui, qu l’eut cru. Si ce thème est développé par Otto Weininger en 1903, un jeune homme qui ne supporte pas sa judéité et que Hitler admirait, Jean-Paul Sartre raconte dans L’enfance d’un chef, en 1939, le parcours de Lucien devenu antisémite et en quête de virilité avec la féminité soumise. Élisabeth Badinter développe également ce thème d’antisémitisme et anti-féminisme.

En tout cas (et je ne suis pas juive), je pense que le peuple hébreu / juif est « increvable » et fait toujours preuve d’une incroyable résilience et d’humour face à l’adversité, à la haine, à la persécution, bref face à la connerie et à la méchanceté humaines (ceux qui sont « bêtes et méchants »). Idéologies totalitaires et fondamentalismes religieux ont les mêmes obsessions, les mêmes haines : les Juifs et les femmes.

Je tiens à apporter une précision sur mon expérience : lorsque j’ai appris durant les cours d’Histoire sur la seconde guerre mondiale ce qui était arrivé aux Juifs, les camps, l’extermination, et quand j’ai vu des photos prises dans les camps ou à la Libération, j’ai été horrifiée et ma grand-mère m’a dit une chose : ces pays qui se sont débarrassés des Juifs, ce sont des pays qui se sont appauvris aux niveaux humains, culturels, scientifiques parce qu’ils ont fait disparaître des scientifiques, des médecins, des musiciens, des professeurs, des artistes, etc., ils ont fait disparaître une partie de leur âme, de leur histoire.

Réflexion sur la question antisémite est – que vous soyez croyants ou athées – un essai instructif, indispensable, riche en exemples historiques, littéraires et philosophiques. J’ai donné des exemples et des extraits pour que vous compreniez de quoi il parle exactement mais Delphine Horvilleur va bien plus loin et donne encore plus d’infos et d’explications.

J’ai une solution, toute simple, pour les racistes et les antisémites (et les misogynes puisque, apparemment, ce sont pratiquement les mêmes) : étudiez, ayez un bon métier qui vous plaît, gagnez l’argent dont vous avez besoin, pour fonder une famille, pour ce que vous souhaitez vivre, ne soyez pas envieux, jaloux, et vous aussi vous serez « plus » ! Vous serez plus instruits, sûrement plus intelligents, plus heureux, plus respectés et plus respectueux, qu’en pensez-vous, c’est une bonne idée, non plutôt que ressasser la haine depuis plus de 4000 ans ?

J’ai emprunté cet essai parce que j’ai entendu Delphine Horvilleur, sûrement sur Arte, mais peut-être aussi sur France 2 (elle est passée à la Grande Librairie mais je n’ai pas vu cette émission) et j’ai lu un billet qui m’a intriguée (par contre je n’ai pas noté le lien mais après recherche, c’était chez Cannibal Lecteur). Je suis satisfaite de ma lecture – faite en juin – (je mourrai moins bête) et j’espère vous avoir donné envie de lire cet essai.

Contagions de Paolo Giordano

Contagions de Paolo Giordano.

Seuil, collection Littérature étrangère, mai 2020, 64 pages, 9,50 €, ISBN 978-2-02146-576-1. Nel contagio (2020) est traduit de l’italien par Nathalie Bauer. À noter que ce livre est, pour le moment, en ligne, sur le site du Seuil, mais sa parution est annoncée pour le 28 mai 2020.

Genres : littérature italienne, essai.

Paolo Giordano naît le 19 décembre 1982 à Turin (Italie). Il est docteur en physique théorique ; il est aussi romancier : La solitude des nombres premiers (2008) et Le corps humain (2013).

Vous l’avez compris, ce livre parle de la pandémie de coronavirus (CoV-2) que nous vivons actuellement et je remercie Martine d’en avoir parlé sur FB ce qui m’a permis d’aller sur le site du Seuil et de le lire en ligne.

« Ce que nous traversons possède un caractère supra-identitaire et supra-culturel. La contagion est à la mesure du monde d’aujourd’hui, global, interconnecté, inextricable. » (p. 7).

Rendez-vous annulés ou repoussés, pratiquement tout fermé… « J’ai échoué dans un espace vide inattendu. » (p. 7) et « J’ai décidé d’employer ce vide à écrire. » (p. 8).

L’auteur fait appel aux mathématiques (simplement, je vous rassure) et, en courts chapitres, ordonne ses pensées pour ne pas oublier cette période de réactions en chaîne de la contagion de la maladie appelée Covid19.

« Pour le virus, l’humanité entière se partage en trois groupes : les Susceptibles, c’est-à-dire tout ceux qu’il pourrait encore contaminer ; les Infectés, c’est-à-dire ceux qu’il a déjà contaminés ; et les Rejetés, ceux qu’il ne peut plus contaminer. Susceptibles, Infectés, Rejetés : SIR. » (p. 11-12).

Sacrifices, patience, prudence, solitude… qui peuvent entraîner souffrances et rébellion, mais pourquoi pas aussi la réflexion et la sagesse.

« Dans la contagion, nous sommes tous libres et assignés à résidence. » (p. 25).

Un des passages importants est, à mon avis, celui où il explique pourquoi comment toute l’humanité est concernée, « la totalité des êtres humains » (p. 32), et qu’il y a des Ultra-susceptibles partout dans le monde.

Mais, à propos de ces nouveaux coronavirus, et si les coupables, c’était nous ? Urbanisme, déforestation, extinction d’espèces… L’auteur évoque l’hypothèse que des micro-organismes aient besoin de se réfugier ailleurs, de s’installer chez nous, les humains, qui sommes si nombreux, si réceptifs et si vulnérables !

« On en a le vertige. Un enchaînement meurtrier de causes et d’effets. » (p. 45).

L’auteur pense que ce genre de pandémies reviendra et surtout reviendra de plus en plus souvent. Je n’ai pas les connaissances scientifiques adéquates mais c’est ce que je pense aussi.

« Parmi les maladies qui pourraient bénéficier du climate change figurent, en dehors d’Ebola, la malaria, la dengue, le choléra, la maladie de Lyme, le virus du Nil occidental et même la diarrhée […]. Le monde s’apprête à se conchier. » (p. 48).

Mon avis : une chose est sûre, c’est que nous, les citoyens qui respectons le confinement, qui ne sortons pas ou très peu pour des choses indispensables, nous avons perdu le contrôle de nos vies… Mais ce qu’il y a de bien, c’est que nous avons repris le contrôle, chez nous, avec des activités que nous avions oubliées ou que nous n’avions pas le temps de pratiquer (cuisiner, lire, faire du rangement, regarder des films, des séries, écouter de la musique, faire des puzzles, tricoter, broder, coudre, dessiner, étudier, méditer, etc.) bref, utiliser notre temps intelligemment (bon, peut-être pas pour tout le monde, mais en majorité, j’espère).

« Cette crise est en étroite relation avec le temps. Avec notre façon d’organiser, de tordre, de subir le temps. Nous sommes à la merci d’une force microscopique qui a l’arrogance de prendre des décisions à notre place. » (p. 60-61).

Dans cet essai, rédigé entre mi-février et mi-mars 2020, l’auteur met les mots sur certaines choses, c’est ça qui est primordial (j’emprunte le mot de Martine qui a écrit que cette lecture est « essentielle »), et sans être moralisateur, il nous demande de réfléchir à cette situation et de penser différemment. Une lecture intéressante que je n’aurais pas eu sans le post de Martine (merci pour l’info !).

C’est le dernier livre lu en avril 2020 et je posterai ma note de lecture pour le Mois italien en mai.

Winter is coming de William Blanc

Winter is coming : une brève histoire politique de la fantasy de William Blanc.

Libertalia, collection Poche, avril 2019, 144 pages, 8 €, ISBN 978-2-37729-091-8.

Genres : essai, fantasy.

William Blanc, né en 1976, est historien, doctorant en histoire médiévale, conférencier et auteur. Du même auteur au éditions Libertalia : Charles Martel et la bataille de Poitiers (2015), Les Historiens de Garde (2016), Le Roi Arthur, un mythe contemporain (2016), Super-Héros, une histoire politique (2018) et Les Pirates expliqués aux enfants, petits et grands (2019).

Dans cet essai bien documenté, érudit (mais à la portée de tous), l’auteur virevolte sur les différences entre science-fiction et fantasy, les visions fantasmées (Moyen-Âge, futur), l’artisanat et la beauté (très importants), les révolutions industrielles en particulier en Angleterre (la première révolution industrielle), le travail dans les sociétés capitalistes, les guerres modernes (XXe siècle) qui sont des guerres industrielles, la disparition des sociétés paysannes, les super-héros, l’écologie, etc. Il y a de nombreuses références, des réflexions sur la beauté et la créativité (indispensables) et sur la pensée (sur les contestations étudiantes aussi, en Europe, aux États-Unis) car tout cela a influencé la fantasy et l’évolution de la fantasy (comme de la science-fiction bien sûr). L’auteur convoque évidemment J.R.R. Tolkien mais aussi William Morris, Ursula Le Guin, Michael Moorcock, etc.

Un extrait édifiant : « De nos jours, on essaie toujours de séparer les deux facultés : nous demandons à un homme de ne faire que penser ; à un autre, de ne faire que travailler, et nous appelons le premier un homme honnête, l’autre un manœuvre, tandis que l’ouvrier devrait souvent penser, et le penseur, souvent travailler ; tous les deux seraient ainsi des honnêtes hommes dans la meilleure acceptation du mot. Avec notre manière de voir, nous en faisons deux êtres malhonnêtes ; l’un enviant son frère, l’autre le méprisant ; le gros de la société est ainsi constitué de penseurs morbides et de travailleurs misérables. » (p. 19). John Ruskin, 1853 ! Rien n’a changé, n’est-ce pas ?

La littérature fantasy a commencé en Angleterre avec des hommes engagés comme John Ruskin donc ou William Morris qui inspira J.R.R. Tolkien ou C.S. Lewis, une « gauche révolutionnaire (et souvent libertaire) » (p. 27). « Imaginer des mondes, écrire des contes et rêver d’un passé merveilleux, c’est donc, pour lui [Morris] déjà préparer les masses à l’avenir. » (p. 28) : vous comprenez pourquoi la fantasy est politique ! L’auteur rapproche aussi la fantasy au surréalisme, il cite par exemple L’éléphant de Célèbes de Max Ernst (1921).

Après la littérature – et comme pour la science-fiction – la fantasy s’est déclinée au cinéma (dans les années 70), incluant les longs métrages d’animation, avec des films se déroulant dans des mondes post-apocalyptiques mi science-fiction mi fantasy comme Les sorciers de la guerre de Ralph Bakshi (1977) et Nausicaä de la Vallée du vent de Hayao Miyazaki (1982 pour le manga et 1984 pour le film d’animation).

Le merveilleux et la lutte contre le totalitarisme est partout : dans la première trilogie de La guerre des étoiles, dans Le seigneur des anneaux, dans Harry Potter entre autres ! Mais l’auteur déplore que ça soit très vite devenu une industrie… Littérature, cinéma, animation jeux de rôle, jeux vidéo, franchises, produits dérivés… Il y a une marchandisation à outrance (ce qui, à mon avis, n’enlève rien à la qualité des œuvres, peut-être pas toutes, ou de façon inégale) mais cette marchandisation à outrance est ce que dénonçait Morris…

C’est pour lutter contre cette politique de masse que G.R.R. Martin a souhaité « réagir et proposer une version repolitisée de la fantasy » (p. 62). Il commence avec Armageddon Rag (1983), un polar fantastique contemporain mais qui emprunte à la fantasy (le nom du groupe de musique est Nazgûl, le chanteur est surnommé Le Hobbit et leurs chansons font référence au Seigneur des anneaux et à Led Zeppellin). Puis, à partir de 1996, arrive Le trône de fer et l’auteur se concentre « sur les conflits opposants les différentes maisons nobles des Sept Couronnes […] il n’existe pas de camp du bien, pas de solution parfaite, mais des actions que les gouvernants doivent assumer. » (p. 65).

On le voit, la fantasy est toujours d’actualité et a des messages à nous faire passer – tant politiques qu’écologiques – même si elle reste une littérature de « L’Évasion » (référence à Tolkien, p. 78-79). « Les dragons et les Hobbits ont donc toujours été des animaux politiques. Ils le seront encore pour longtemps. » (p. 79).

Il y a d’intéressants chapitres bonus en fin de tome sur les dragons, les jeux de rôle, les Wargames, sur Conan de Robert E. Howard (une autre fantasy politique) et sur la métaphore de l’hiver dans la fantasy (Jessie Winston, James Georges Frazer, J.R.R. Tolkien, G.R.R. Martin, T.S. Elliot, C.S Lewis, les eddas…), métaphore similaire en science-fiction avec par exemple le nouvel âge glaciaire post-atomique.

Ce que j’ai noté, ci-dessus, ce ne sont que quelques pensées et quelques extraits que je voulais garder pour moi et que je partage avec vous mais si vous lisez cet essai passionnant, vous lirez la fantasy (ou vous verrez des films et des séries apparentés à la fantasy) avec un esprit différent, presque neuf !

Une lecture enrichissante que je mets dans les challenges Rentrée littéraire janvier 2019, Littérature de l’imaginaire et Summer Short Stories of SFFF (S4F3) #5.

Ciel mon moujik ! de Sylvain Tesson

Ciel mon moujik ! de Sylvain Tesson.

Sous-titré : Et si vous parliez russe sans le savoir ?

Chiflet & Cie, juin 2011 mais je n’en ai pas trouvé de trace sur le site Hugo & Cie… De toute façon, je l’ai lu en poche : Points, collection Le goût des mots, février 2014 (réédition en janvier 2018), 140 pages, 6,20 €, ISBN 978-2-7578-3842-6.

Genres : littérature française, essai, linguistique.

Sylvain Tesson naît le 26 avril 1972 à Paris. Écrivain et grand voyageur, il est très connu et apprécié des lecteurs mais, rendez-vous compte : c’est la première fois que je lis cet auteur !

Sylvain Tesson voyage depuis l’été 1991 en Russie et « Dès mon premier séjour, mon oreille avait reconnu des pans entiers de phrases russes, comme si son pavillon avait été modelé par un mystère génétique pour recevoir spécialement la musique de cette langue » (prologue, p. 13). Bon, je veux bien le croire mais j’ai demandé à des gens qui parlent russe et qui ont voyagé en Russie et ils m’ont dit qu’il exagérait !

Cependant, à la fin du XVIIe siècle, Pierre le Grand visite l’Europe, modernise la Russie (sciences, techniques, arts…) et ces nouvelles pratiques apportent évidemment de nouveaux mots : « La langue russe adopta des centaines de locutions venues du français, de l’italien, de l’anglais et du latin… » (p. 16). L’auteur compare l’âme russe à l’esprit français. Ici, je veux bien le croire : deux pays à l’opposé de l’Europe, deux pays différents mais deux révolutions tragiques et deux pays régicides… Les Lumières, la philosophie, les arts, la gastronomie, la révolution, la campagne de Napoléon… : « Pour toutes ces raisons, des mots se sont échappés à l’Est. Et n’en sont pas revenus. Ce sont eux que nous [*] avons recensés ici, par centaines. » (p. 19). Nous [*] parce que des amis l’ont aidé dans sa collecte.

« Les mots sont d’intrépides aventuriers s’affranchissant des distances en voyageant au long des siècles avec audace. » (p. 21).

Ce livre est drôle et stupéfiant ! Je me sens moins cancre (en ce qui concerne la langue russe). J’ai pensé relevé tous les mots russes cités mais ça faisait trop ; autant acheter le livre en poche et surligner les mots russes au stabilo ! Et à la fin du livre, il y a un lexique avec les mots en cyrillique et leur signification (par exemple библиотека, c’est bibliothèque).

Je vous l’ai dit [ici], la Russie et la langue russe me poursuivent depuis le début de l’année (et même depuis plus longtemps en fait !) et j’ai encore plus envie d’apprendre le russe mais, depuis que j’ai lu ce livre (au printemps, eh oui, je rattrape peu à peu le retard dans la publication de mes notes de lectures !), je me rends bien compte que je n’ai pas le temps… Ce qui est préconisé pour un bon apprentissage : au moins une demie-heure par jour, voire une heure par jour, mais la semaine avec le travail c’est niet, et le week-end, ce n’est pas mieux au niveau du temps à consacrer… Vous l’avez bien vu avec mon absence sur le blog et FB ces derniers mois… Peut-être que j’aurai du temps à la retraite mais c’est encore loin… Cependant j’ai très envie de faire un effort et de m’y (re)mettre sérieusement ! Et, pour l’instant, j’ai envie de relire Le testament français d’Andreï Makine (né en 1957 à Krasnoïarsk en Sibérie, exilé à Paris en 1987, naturalisé français et membre de l’Académie française depuis 2016) et je lirai sûrement (enfin !) Dans les forêts de Sibérie de Sylvain Tesson (au moment où je publie ce billet, je viens de finir Sibir de Danièle Sallenave et j’ai le cerveau plein de Russie, de russe et d’Histoire russe !).

Et vous, aimez-vous la Russie, la langue russe, l’Histoire russe, la littérature russe ?

Incognita Incognita de Mark Forsyth

Incognita Incognita de Mark Forsyth.

La petite collection des éditions du Sonneur, avril 2019, 48 pages, 5,50 €, ISBN 978-2-37385-178-6. The Unknown Unknown, Bookshops and the Delight of Not Getting What You Wanted (2014) est traduit de l’anglais par Marie-Noëlle Rio.

Genres : littérature anglaise, essai.

Mark Forsyth naît le 2 avril 1977 à Londres. Il étudie au Winchester College (Winchester, Hampshire) de 1990 à 1995 puis au Lincoln College (Oxford University) de 1996 à 1999. Il est étymologiste et écrivain. Plus d’infos sur son blog, The Inky Fool.

Ce joli petit livre cousu est sous-titré : ou le plaisir de trouver ce qu’on ne cherchait pas.

Il est préfacé par Paul Vacca. « Mark Forsyth nous livre un monde auquel il nous est impossible d’accéder par Internet, car la bien nommée Toile, en même temps qu’elle nous procure la confortable illusion de nous ouvrir à l’ensemble des savoirs, nous maintient en réalité prisonnier dans les mailles de ses algorithmes et dans notre cocon culturel – les fameuses « bulles de filtres » identifiées par Eli Pariser –, fruit de la duplication de nos propres envies. » (p. 8). « Un monde où se perdre est la meilleure façon de se trouver. » (p. 9). Un monde « doublement inconnu : c’est une terra incognita incognita. » (p. 10).

Attention, cet essai n’est pas une critique d’Internet ! Internet est super et on ne va pas aller en arrière. Mais comment chercher quelque chose qu’on ne sait pas, quelque chose dont on ne connaît pas l’existence, quelque chose qu’on ne pourrait pas chercher ? Je donne la parole à l’auteur avec quelques extraits. « Il existe […] trois types de livres : ceux que vous avez lus, ceux que vous savez n’avoir pas lus (comme Guerre et Paix), et les autres : les livres que vous ne savez pas ne pas connaître. » (p. 18). « Mon propos, et tout le propos de cet essai, est de montrer que ce n’est pas suffisant d’obtenir ce que vous saviez déjà vouloir. Les meilleures choses sont celles que vous n’auriez jamais su vouloir jusqu’à ce que vous les ayez. » (p. 20). « Il me fallait aller dehors. Laisser entrer l’élément chance. […] avec Internet, vous obtenez ce que vous saviez déjà vouloir, mais rien de plus, jamais. » (p. 23-24).

L’objectif étant non pas de satisfaire un désir qu’on a déjà mais « un désir nouveau ! » (p. 25). Mais comment faire ? Trouver ce que l’auteur appelle une Bonne Librairie !

Pour tout comprendre et dénicher sa propre Bonne Librairie (ou ses Bonnes Librairies car il peut y en avoir plusieurs), lisez vite ce petit (mais costaud !) essai à l’humour so british voire irrévérencieux ! Mark Forsyth nous parle de livres, de lectures, de hasard, de découverte de l’inconnu, ce que nous, les lecteurs, aimons par-dessous tout !

J’ai acheté Incognita Incognita pendant le Mois anglais (en juin donc) pour le Mois anglais mais avec la canicule depuis deux semaines, c’était impossible de lire… J’avais prévenu et je vous remercie d’avoir attendu ma note de lecture ! Et, bien que ce ne soit pas un roman, je le signale dans la Rentrée littéraire de janvier 2019.