Un travail comme un autre d’Alex W. Inker

Un travail comme un autre d’Alex W. Inker.

Sarbacane, mai 2020, 184 pages, 28 €, ISBN 978-2-37731-402-7.

Genre : bande dessinée française.

Alex W. Inker est le pseudonyme d’Alexandre Widendaële, né le 16 janvier 1986 à Maubeuge dans le Nord (Hauts de France). Il étudie à Institut Saint-Luc de Bruxelles (Arts et culture, cinéma) puis à l’Université Charles-de-Gaulle – lille 3 (Esthétique, pratique et théorie des arts contemporains). Il s’intéresse aux relations entre bande dessinée et cinéma. Il est illustrateur de romans jeunesse, scénariste et dessinateur de bande dessinée et a reçu plusieurs prix pour Apache (2016), Panama Al Brown. L’énigme de la force (2017) et Servir le peuple (2018) adapté du roman du Chinois Yan Lianke. Un travail comme un autre est l’adaptation de Work Like Any Other, un roman états-unien de Virginia Reeves paru chez Stock en 2016 ; cette BD est nommée pour le Prix des libraires 2021.

Alabama, années 20-30, durant la Grande Dépression. Roscoe T. Martin est marié à Mary, a un jeune fils, Gerald, et vit dans une ferme (la ferme du père de Mary qui est mort) mais il refuse d’être fermier et ne travaille pas au grand désarroi de son épouse. Toutefois il est électricien et les lignes électriques que l’Alabama Power installe lui donne une idée : raccorder sa ferme aux lignes ! Il demande de l’aide à son voisin, un Noir, Wilson. « Oh ! J’ai pour idée que ça va pas plaire aux femmes, votre idée, m’sieur Roscoe ! Oh non ! – Alors pour les femmes, ce sera l’œuvre de la compagnie ! » (p. 26). Tout fonctionne comme prévu jusqu’à ce qu’un employé de la compagnie meurt électrocuté… Wilson et Roscoe sont arrêtés. « Roscoe T. Martin, vous êtes condamné à purger une peine de vingt ans dans un pénitencier d’État. » (p. 56).

Roscoe est conduit à Kilby où il n’est pas trop malheureux : il travaille à la laiterie de la prison (il trait les vaches) et à la bibliothèque (il range les livres), il peut lire et écrire à Mary (qui ne lui répond pas). Son compagnon de cellule, Ed Mason, menuisier et ébéniste construit une chaise en bois. Peut-être que Roscoe pourra l’électrifier…

Lorsqu’il est libéré, Roscoe redevient électricien. « C’est un travail comme un autre. » (p. 169).

Toute la bande dessinée est en noir et blanc et orange comme les uniformes rayés des prisonniers. C’est résolument réaliste, il y a presque un côté blues. L’influence n’est pas tant de la BD franco-belge que des comics américains. Il il y a surtout beaucoup de violence : le milieu carcéral mais aussi la vie quotidienne, le couple, la mine, le racisme… Même l’électricité est dangereuse (d’ailleurs ça m’a fait penser à Les derniers jours de l’émerveillement de Graham Moore que j’ai lu début mai, il faut que je publie ma note de lecture !). Un travail comme un autre est une histoire tragique mais a des côtés émouvants. J’ai bien aimé la chienne de la prison, Maggie, qui a droit à une retraite bien méritée après avoir eu une portée de chiots.

Une très belle BD pour La BD de la semaine que je mets aussi dans Animaux du monde #3 (vaches, chevaux et chiens, en particulier Maggie), BD 2020-2021 et Challenge du confinement (case BD). Plus de BD de la semaine chez Noukette.

Le voyage de la femme éléphant de Manuela Salvi et Maurizion A.C. Quarello

Le voyage de la femme éléphant de Manuela Salvi et Maurizion A.C. Quarello.

Sarbacane, 2007, 38 pages, 14,90 €, ISBN 978-2-84865-152-1.

Genre : album illustré italien.

Manuela Salvi naît le 3 décembre 1975 en Italie. Elle enseigne le graphisme et elle est aussi éditrice (free-lance) et autrice pour la jeunesse.

Maurizion A.C. Quarello naît en 1974 à Turin en Italie. Il enseigne l’illustration et il est dessinateur.

Tout le monde appelle Véra la femme éléphant parce qu’elle est très grosse. Pourtant elle est heureuse, elle voyage avec son side-car et donne un spectacle chaque jour dans un nouvel endroit. Elle reçoit des lettres de Gregori, un « fidèle correspondant » (p. 10) qui l’a invitée à son anniversaire. Il habite près de la mer. En route, Véra rencontre un vieux facteur à vélo qui fait sa dernière tournée avant la retraite et un crocodile dépressif (il n’a plus de dents pour croquer ses proies) et elle les embarque avec elle. « La petite compagnie repartit : Véra toujours à la conduite, le facteur en remorque sur son vélo et le crocodile dans le side-car, profitant de l’air frais et du panorama. » (p. 14). Le crocodile est cynique, il pense que Gregori va s’enfuir en courant quand il verra la taille de Véra… Aura-t-il raison ? C’est qu’il a « horreur des histoires qui finissent bien. » (p. 29).

Un magnifique album illustré de grande taille ! Des dessins d’un côté et les textes de l’autre ou des dessins double page qui sont tous très beaux et d’une grande richesse. Des personnages qui symbolisent une partie des laissés pour compte de la société : une femme très grosse, un retraité, un handicapé. Une histoire drôle et tendre qui se termine bien, et même le crocodile en est content.

Je mets cet album dans Animaux du monde #3 (car le crocodile est un des 4 personnages principaux) et Challenge Young Adult #10 (car, pour la première fois, les albums illustrés sont autorisés dans le challenge).

Haïkus de Sibérie de Jurga Vilé et Lina Itagaki

Haïkus de Sibérie de Jurga Vilé et Lina Itagaki.

Sarbacane, mars 2019, 240 pages, 22 €, ISBN 978-2-37731-205-4. Sibiro Haiku (2017) est traduit du lituanien par Mariette Vitureau.

Genres : bande dessinée lituanienne, Histoire.

Jurga Vilé naît en 1977 en Lituanie. En 1990, lorsque la Lituanie proclame son indépendance, elle a 13 ans. Elle chante dans une chorale et découvre la culture française. Elle étudie la philologie française à l’Université de Vilnius puis le cinéma et l’audiovisuel à la Sorbonne Nouvelle (Paris III) avant de partir à New York. Elle vit pendant 10 ans en Andalousie (Espagne) où elle est traductrice et c’est là qu’elle écrit Haïkus de Sibérie, sa première œuvre. De retour à Vilnius, en 2018, avec ses deux enfants, elle travaille au Musée d’Art moderne, elle est traductrice pour le cinéma et elle écrit.

Lina Itagaki est une artiste lituanienne qui a étudié à Tôkyô (elle y a vécu durant 6 ans). En 2003, elle est diplômée en commerce international de l’Université Chrétienne Internationale de Mitaka (Japon) puis en 2014, elle sort diplômée en art graphique (illustration et designer) de l’Académie des Arts de Vilnius (Lituanie). Haïkus de Sibérie est son premier roman graphique. Plus d’infos sur son site officiel (en anglais) ainsi que sur sa page FB et son compte Instagram.

Pendant la seconde guerre mondiale, les Allemands ont envahi la Pologne et les Russes la Lituanie : beaucoup de familles considérées comme des traîtres sont déportées « dans les coins les plus reculés et les plus rudes de Russie, en lointaine Sibérie. » (comme les pages ne sont pas numérotées, je ne mettrai pas de numéro de page aux extraits). Bien sûr, beaucoup sont morts là-bas mais des enfants ont été rapatriés dans le « train des orphelins » et, dans ce train, Algis, le père de Jurga Vilé.

Ursula Miélis est muette depuis que sa petite Adèle est morte. Le 14 juin 1941, elle est déportée avec son mari, apiculteur, et leurs deux enfants : Dalia et Algis qui voyage avec son jar, Martynas. Mais la famille n’a pas pu prendre ni le chien ni le cochon, et leur cheval, Trèfle, est réquisitionné par les soldats russes (fort peu aimables). Tante Pétronelle, la sœur du père, Romas Miélis, monte dans la charrette avec un livre, un recueil de haïkus : c’est qu’elle est folle du Japon. Elle n’aurait pas dû partir mais elle est avec eux et, durant le voyage et en Sibérie, ils vont découvrir les haïkus ! À la gare, les hommes valides sont séparés des femmes et des enfants : ils vont dans des camps de travail. « Prends soin des pommes, Algis. Les pommes, c’est la Lituanie. » Le trajet est long et difficile… « Quand on est enfin arrivés, de dehors, quelqu’un a crié : Barnaul ! Terminus ! Barnaul ! ». Mais le voyage n’est pas terminé, il faut marcher, traverser l’Ob et encore marcher… « Cette dernière portion du trajet fut une torture. Il fallait porter les enfants et les vieux sur le dos. On était tous épuisés, et on pataugeait dans une boue de plus en plus profonde. Quelqu’un est tombé dedans de tout son long et n’a pas pu se relever. » Ceux que les soldats russes appellent svolochi (parasites) comprennent deux mots de russe qui reviennent tout le temps : davaï (allez) et spat (dormir). Quand ils arrivent aux baraques qui leur sont assignées, elles sont pleines de punaises, de moustiques, de lézards et de couleuvres… Et comme il n’y a rien, ils dorment à même le sol poussiéreux.

Si la première partie raconte le voyage, la deuxième partie raconte la vie au camp (tante Pétronelle a même la surprise de trouver des soldats japonais prisonniers plus loin !). Le travail, la faim, la maladie, la mort pour certains, la création d’une chorale « Les pépins de pommes » et puis les haïkus et même des origamis, voilà le quotidien. Heureusement à Vilnius (capitale de la Lituanie), des hommes, dont l’oncle Alfonsas, avocat, le frère de madame Miélis, font leur possible pour rapatrier de Sibérie les ressortissants lituaniens enlevés et déportés arbitrairement. Il faut se hâter car beaucoup y meurent… « La Sibérie est comme ça, tuante et vivifiante à la fois. »

Il y a dans ce texte et ces images parfois une pointe d’humour ou de poésie, mais Haïkus de Sibérie reste un témoignage « dur », cruel et éprouvant à lire. « Les pépins meurent en Sibérie ! Pas de pommes en Sibérie ! ». Les dessins, à mon avis, ne sont pas particulièrement beaux (quoique les personnages soient réussis et que j’aime bien la pleine page avec la scène de banquet avorté pour Noël) mais ils participent à l’ambiance de cette bande dessinée, à son charme, à son côté naïf parfois (le narrateur est un enfant de 13 ans qui ne comprend pas tout).

Haïkus de Sibérie a été lu et apprécié par Antigone, par Usva, par Art et culture de Lituanie (le blog des Cahiers lituaniens) et sûrement par d’autres !

Quant à moi, je mets Haïkus de Sibérie dans La BD de la semaine et dans le challenge BD 2019-2020. Plus de BD de la semaine chez Moka.

PS : j’ai oublié de dire que Haïkus de Sibérie est dans la sélection du Festival d’Angoulême 2020 (sélection Jeunes Adultes 2020).

Le journal de Gurty : Parée pour l’hiver de Bertrand Santini

Le journal de Gurty : Parée pour l’hiver de Bertrand Santini.

Sarbacane, collection Pépix, novembre 2016, 176 pages, 9,90 €, ISBN 978-2-84865-873-5.

Genre : littérature jeunesse.

Bertrand Santini naît à Aix en Provence et travaille d’abord comme graphiste (affiches de cinéma) puis comme scénariste (séries animées) avant de devenir auteur : plusieurs albums illustrés pour la jeunesse et des romans, Le Yark (2011), Jonas le requin mécanique (2014) et Hugo de la nuit (2016) qui ont reçu des prix littéraires.

Après avoir lu – et énormément apprécié – le premier tome de Miss Pook et les enfants de la lune, j’ai voulu lire d’autres romans de Bertrand Santini. Je me suis donc lancée dans la série Le journal de Gurty et j’ai vraiment bien ri avec le premier tome, Vacances en Provence. J’ai enfin lu le deuxième tome, Parée pour l’hiver et je lirai dès que possible les tomes suivants, Marrons à gogo (2017) et Printemps de chien (2018).

C’est l’hiver et la narratrice, Gurty, une petite chienne, est heureuse ! C’est que Gurty, comme tous les chiens, aime être heureuse ! Elle « adore être en vie, comme ça on peut se balader, faire des bises et manger des plats. Dans la vie, le plus génial, ce sont les vacances, car on peut tout le temps se balader, faire des bises et manger des plats. » (p. 7). Ça tombe bien, son humain, Gaspard est en vacances. C’est parti, Paris – Aix en Provence en train (comme pour les vacances d’été) ! Le lecteur suit donc Gurty et Gaspard entre le 4 et le 25 décembre. Gurty retrouve la maison de Provence qui sent bon, la maison de Pépé Narbier avec sa chienne, Fleur, et aussi « le pire chat du monde, Tête de Fesses, mon ennemi préféré » (p. 39) et le vilain écureuil qui fait hi hi.

J’ai bien ri avec les noms de clubs des chats (p. 77) et j’ai aussi beaucoup ri avec les œufs (p. 79) et l’omelette (p. 102-103).

Bref, on s’amuse encore beaucoup dans ce deuxième tome et tout serait parfait si ce n’est les horribles fiancées de Gaspard… Enfin surtout une, une certaine Myrtille… Gurty est alors « rayée de la carte, zappée, biffée, niée, jetée aux oubliettes, dans le trou des toilettes, remisée au placard, tirez la chasse, merci et bonsoir. » (p. 111). Vous l’aurez compris, Gurty est une chienne très intelligente qui, en plus d’écrire son journal chaque jour, a de l’humour, aime les listes et connaît pas mal de vocabulaire !

Vous avez envie d’être heureux, comme Gurty et Fleur, ce qui inclut de manger, jouer, courir, une vie de chien, quoi ! Alors lisez le Journal de Gurty ! Vous passerez un super moment. Et, en fin de volume, il y a un cahier de jeux de 14 pages !

Une lecture pour les challenges Jeunesse Young Adult #8 et Littérature de l’imaginaire 2018.

Le journal de Gurty : Vacances en Provence de Bertrand Santini

Le journal de Gurty : Vacances en Provence de Bertrand Santini.

Sarbacane, collection Pépix, mai 2015, 144 pages, 9,90 €, ISBN 978-2-9-84865-789-9.

Genre : littérature jeunesse.

Bertrand Santini naît à Aix en Provence et travaille d’abord comme graphiste (affiches de cinéma) puis comme scénariste (séries animées) avant de devenir auteur : plusieurs albums illustrés pour la jeunesse et des romans, Le Yark (2011), Jonas le requin mécanique (2014) et Hugo de la nuit (2016) qui ont reçu des prix littéraires.

Après avoir lu – et énormément apprécié – le premier tome de Miss Pook et les enfants de la lune, j’ai voulu lire d’autres romans de Bertrand Santini et je ne suis pas déçue ! Les autres titres du Journal de Gurty sont Parée pour l’hiver (2016), Marrons à gogo (2017) et Printemps de chien (2018) que je ne vais pas tarder à lire.

Gaspard et Gurty partent en vacances en train, à Aix en Provence. « Gaspard, c’est mon humain à moi. Je l’aime trop. Il est gentil, joueur, fidèle – et quelle propreté ! » (p. 7). J’espère que Gaspard dit la même chose de sa petite chienne, Gurty ! « Ah, ma chère maison de Provence ! J’aurais pu la reconnaître les yeux fermés. » (p. 10). Gurty va retrouver l’écureuil qui vit dans les arbres, le chat des voisins, Jean-Jacques, qu’elle a surnommé Tête de Fesses, une petite chienne pas normale mais il ne faut pas se moquer, Fleur… « Bref, tous mes copains étaient là. Même ceux que j’aimais pas. J’étais drôlement impatiente de les retrouver. » (p. 11).

Voici donc les vacances de Gurty, à la maison c’est la campagne, un peu plus loin c’est Aix, la ville, avec plein d’odeurs différentes et d’autres chiens. Il y a aussi la mer avec la plage. « J’adore la mer, mais dommage que ça mouille. Surtout les vagues. » (p. 58) et « J’aime aussi la plage, mais dommage qu’elle soit plein de sable. […] c’est sale […] ça gratte, ça colle aux poils et ça n’a pas bon goût. Mais faut reconnaître qu’on peut facilement creuser dedans et ça, au moins, c’est rigolo. » (p. 59). Et les balades en bateau. « Le bateau, c’est une invention super pour aller se promener en mer quand on n’est pas un poisson. » (p. 63).

Vous l’aurez compris, Gurty est une petite chienne curieuse et intelligente, gourmande aussi, qui n’a pas sa langue dans sa poche, mais… normal, les chiens, ça n’a pas de poche !

Ce roman dont la narratrice est Gurty est comme un journal de vacances du 1er au 42 juillet, oui vous avez bien lu, 42 juillet : les chiens ne doivent pas avoir le même calendrier que les humains… Avec ce roman joliment illustré plein d’humour et de tendresse, Bertrand Santini traite des relations entre humains et animaux, et animaux entre eux. Surtout respecter l’animal, ne pas le frapper, ne pas le traumatiser (cf. Fleur). Il parle aussi des similitudes entre les chiens et les chats (ils sont couverts de poils, ils ont une queue, ils peuvent attraper des puces, etc.) et du racisme. Mais pour finir, « Y a pas à dire, être heureux, ça fait plaisir. » (p. 92).

En fin de volume, un carnet de jeux de 15 pages dont 3 recettes, euh pas très humaines !

Une chouette lecture pour les challenges Jeunesse Young Adult #7 et Littérature de l’imaginaire.