Jusqu’au printemps de Charles Masson

Les gens de rien, tome 1 – Jusqu’au printemps de Charles Masson.

Delcourt, collection Encrages, mars 2021, 88 pages, 13,95 €, ISBN 978-2-41303-750-7.

Genre : bande dessinée française, médecine.

Charles Masson naît le 28 décembre 1968 à Lyon (Rhône-Alpes). Il est à la fois médecin (spécialisé ORL et cancérologie) et auteur de bandes dessinées (scénariste, dessinateur et coloriste). Ses précédentes bandes dessinées sont parues chez Casterman (Soupe froide, Bonne santé…), Futuropolis (Les boules vitales, L’arche de Noé a flashé sur vous) et Des ronds dans l’O (Aventures de Lilou).

Louise et Marie ne savent pas nager mais elles ont postulé comme monitrices pour une colonie de vacances en Corse et elles ont certifié qu’elles savaient nager. Elles vont donc apprendre avant l’été. « De mémoire de marinier, on n’avait jamais vu d’aussi belles filles sur la plage de Saint-Fons. – De mémoire de gitan, on n’avait jamais vu personne apprendre si vite à nager sans le jeter d’un pont. »

Louise veut se marier avec un homme instruit et faire des enfants, Marie veut être institutrice. La colonie se passe très bien puis, à la rentrée, elles reprennent leur vie. Louise est ouvrière à l’usine de Saint-Fons (en attendant son prince charmant) et Marie intègre l’École normale.

Des années plus tard, en 2018, Marie a 70 ans, elle est à la retraite, elle a un cancer et elle demande au médecin de la laisser tranquille un mois avant de se faire soigner… Pendant toutes ces années Louise et Marie sont restées amies. Louise s’est mariée à Lyon et a eu quatre enfants, Martial, Rose-Mai, Julien et Octavie (que Marie a eu tour à tour dans sa classe). « Les années avaient glissé lentement, un pincement au cœur pour chacune d’elle. »

C’est le médecin le narrateur. Marie revient bien le mois suivant et consulte un confrère à l’hôpital mais elle refuse de se faire soigner… Combien de temps lui reste-t-il ? « Hum ! Si on fait rien… Quelques semaines. Peut-être quelques mois… Pas plus… Enfin, vous serez sans doute encore là pour Noël. Et encore c’est pas sûr. » Marie aimerait bien tenir jusqu’au printemps, sa saison préférée… alors elle accepte les soins, la chimiothérapie… Le médecin aime aussi le printemps « Mais quand on est médecin, on ne peut s’attacher aux patients comme à sa famille. »

Cette bande dessinée émouvante réalisée par un médecin (je trouve ça à la fois surprenant et à la fois vraiment bien de pouvoir parler de la médecine dans une bande dessinée) est toute en douceur, elle amène les lecteurs au printemps avec tendresse et avec des fleurs. Bien sûr la fin est triste mais Marie a été heureuse et elle reste dans le cœur de tous les enfants dont elle a été l’institutrice pendant des décennies !

Une belle lecture pour La BD de la semaine que je mets aussi dans les challenges BD, Des histoires et des bulles (catégorie 12, une BD thématique, ici médecine), Petit Bac 2021 (catégorie Météo pour Printemps) et Les textes courts. Plus de BD de la semaine chez Stéphie.

Amelia Earhart, l’aviatrice qui voulait faire le tour du monde de Pascale Perrier et Isabelle Delorme

Amelia Earhart – L’aviatrice qui voulait faire le tour du monde de Pascale Perrier et Isabelle Delorme.

Oskar, collection Elles ont osé, septembre 2020, 80 pages, 9,95 €, ISBN 979-1-02140-715-2.

Genres : littérature française, jeunesse, Histoire.

Pascale Perrier naît en 1969. Après avoir étudié la linguistique (française), elle exerce comme professeur-documentaliste avant de se lancer dans l’écriture pour la jeunesse. Plus d’infos sur son site officiel.

Isabelle Delorme étudie l’Histoire et la bande dessinée, domaines dans lesquels elle est spécialisée.

Je remercie Pauline du blog Entre les pages car j’ai gagné ce livre en participant à un concours sur son blog : sa note de lecture, son billet pour le concours et le résultat du concours. J’ai été surprise et ravie d’avoir gagné : merci à Pauline et aux éditions Oskar (c’est bizarre, un éditeur qui n’a pas de site officiel…).

1937, Amelia Earhart est une des premières femmes aviatrices, à bientôt 40 ans, elle fait le tour du monde avec son copilote, Frederick Noonan, dans un bimoteur Lockheed Electra. Elle est spécialement suivie par Cathy White, une jeune journaliste, mais « Aux États-Unis, tout le monde suivait l’aventure de celle qu’on avait surnommée la petite reine de l’Amérique. Le président Roosevelt en personne lui avait prodigué ses encouragements, après l’avoir félicitée à plusieurs reprises pour ses précédents records. » (p. 6).

Malheureusement l’avion va manquer de carburant, l’Itasca, bateau de la Marine américaine, est invisible et l’île de Howland est minuscule donc difficilement visible… 2 juillet, 20 h 14, Amelia envoie son dernier message radio à l’Itasca ; 18 juillet, les recherches s’arrêtent. Le mari d’Amelia, George Putnam, est effondré. « Vous ne pouvez pas abandonner tout espoir, pas déjà ! » (p. 27). Et si elle était quelque part en mer sur un débris de l’avion ou réfugiée sur une île ?

J’ai aimé l’enfance d’Amelia, sa découverte des avions avec son père, son baptême de l’air avec Frank Hawks au-dessus de Los Angeles et sa volonté de devenir aviatrice. « Ma vie, maintenant, ce sera là-haut. » (p. 13), je trouve cette phrase particulièrement émouvante. Elle va prendre des cours de pilotage, dès janvier 1921, avec Anita ‘Neta’ Snook (il y avait donc déjà des femmes dans l’aviation, du moins aux États-Unis).

Amelia devient célèbre, elle participe à des meetings aériens, elle traverse les États-Unis avec sa mère à bord (plus de 10000 km), elle traverse même l’Atlantique (Canada-Pays de Galles). « Elle n’était que passagère et ne prit pas une part active à la traversée, mais sa présence en tant que femme dans l’avion en fit un moment historique. » (p. 18). Elle écrit son premier livre, 20 Hrs, 40 Min (20 heures 40 minutes), d’autres livres suivront.

Amelia était « Une belle femme, sportive, pétillante, une allure de garçonne avec ses cheveux courts et pourtant si féminine. De la volonté et du culot à revendre, du cœur aussi. » (p. 38). Elle s’est déjà sortie de situations désespérées alors peut-être qu’effectivement, comme le pensait George, elle a survécu quelque part puisque l’avion avait apparemment dévié de la trajectoire prévue… Les îles Marshall, Saipan occupé par les Japonais, les îles Phoenix… En tout cas, Amelia Earhart est restée dans les mémoires et le restera encore longtemps car, à notre époque, il y a encore des recherches pour savoir si l’Electra se serait écrasé sur un atoll et si Amelia et Fred auraient survécu ! Plusieurs pistes sont explorées.

Une lecture instructive et émouvante pour le Challenge lecture 2021 (catégorie 38, un livre sur le thème du voyage et quel voyage !), Jeunesse Young Adult #10, Petit Bac 2021 (catégorie Voyage pour Tour du monde), Projet Ombre 2021 et Les textes courts.

On s’y fera de Zoyâ Pirzâd

On s’y fera de Zoyâ Pirzâd.

Broché : Zulma, août 2007, 336 pages, 19,80 €, ISBN 978-2-84304-422-9. Poche : Zulma, juin 2019, 320 pages, 9,95 €, ISBN 978-2-84304-858-6.

Proposée librement à la lecture par l’éditeur (le 2 novembre 2020), cette nouvelle de 24 pages est extraite du recueil éponyme (Adat mikonim, 2007) et traduite du persan (Iran) par Christophe Balaÿ.

Genres : littérature iranienne, nouvelle.

Zoyâ Pirzâd (en persan : زویا پیرزاد) naît en 1952 à Abadan au Khouzistan (province du sud-ouest de l’Iran). Son père est Iranien d’origine russe et sa mère est Arménienne. Son premier roman paraît en 2001 ; il lui permet de recevoir le prix Houshang Golshiri du meilleur roman ; elle est romancière et nouvelliste (3 romans et 2 recueils de nouvelles parus chez Zulma depuis 2007).

Au volant de sa R5, Arezou Sarem est une femme libérée. « D’une main elle tenait une serviette noire dont les deux sangles étaient prêtes à rompre, de l’autre un échéancier en cuir et un téléphone portable. » (p. 7). Elle travaille à l’Agence immobilière Sarem & fils. L’agence fonctionne bien mais Arezou s’énerve au sujet de Monsieur Zardjou : « Où veut-il que je trouve dans ce chaos un appartement haut de plafond, et qui plus est dans un immeuble en briques, lumineux, spacieux, avec de grandes chambres, un salon donnant sur la montagne, comme ceci, pas comme cela ? Mais où croit-il que nous vivons ? Dans les Alpes ? » (p. 14). « Elle se mit à l’imiter : « Je n’aime pas ces appartements post-modernes. Mon genre, c’est la simplicité, l’absence de prétention, le caractère… » Elle tira une bouffée. — Le caractère ! Tu parles ! » (p. 18). Elle a des problèmes avec Ayeh, sa fille étudiante qui veut rejoindre son père.

Arezou Sarem est femme (une quarantaine d’années), mère, divorcée d’après ce que j’ai compris, elle travaille, elle est même patronne et emploie des hommes et des femmes, elle conduit et semble totalement libre. Quotidien et humour sont les maîtres mots de Zoyâ Pirzâd dont j’avais déjà entendu parler et j’ai bien envie de lire les autres nouvelles de ce recueil pour découvrir ce qui arrive à Arezou, et d’autres de titres de Zoyâ Pirzâd parce qu’elle ouvre la littérature persane aux lecteurs du monde et je suis une lectrice curieuse !

Cette nouvelle est parfaite pour La bonne nouvelle du lundi et le Challenge du confinement (pour la case nouvelle).

Porc braisé d’An Yu

Porc braisé d’An Yu.

Delcourt, collection Littérature (attention le nom et le lien ont changé, c’est maintenant, fin décembre 2020, la croisée), septembre 2020, 208 pages, 20 €, ISBN 978-2-413-03821-4. Braised Pork (2020) est traduit de l’anglais (Chine) par Carine Chichereau.

Genres : littérature chinoise, premier roman.

An Yu naît à Beijing (Chine) mais, à l’âge de 18 ans, elle part étudier à New York (États-Unis) puis s’installe à Paris (France). De retour à Beijing, elle écrit ce premier roman, Porc braisé, en anglais.

C’est lors d’un partenariat entre les éditions Delcourt et le groupe FB Hanbo(o)k Club que j’ai gagné ce livre en juillet ; j’étais super contente et je les remercie ; je l’ai reçu le 11 août et je l’ai dévoré dans la journée ! Porc braisé est paru hier donc voici ma note de lecture et je peux d’ors et déjà vous dire que c’est un coup de cœur pour moi.

Jia Jia et Chen Hang sont mariés depuis 4 ans. Au déjeuner, Chen Hang annonce à son épouse « que peut-être ce serait une bonne idée de refaire le voyage à Sanya cette année » (p. 8) puis il va prendre un bain. Jia Jia le retrouve mort dans la baignoire… Il a fait un étrange dessin. « Mon mari m’a laissé un dessin. Qui représente un homme-poisson. Une tête d’homme avec un corps semblable à celui d’un poisson. » (p. 51).

Un mois après, Jia Jia a pris ses habitudes dans le bar de Leo, de l’autre côté de sa rue, un bar de luxe. Mais elle voudrait vendre l’appartement (trop grand et trop cher à entretenir pour elle seule). Elle aimerait aussi reprendre la peinture et vendre ses toiles. Elle commence à fréquenter Leo et profite de sa liberté. Même si elle sait qu’elle boit trop (de Champagne) et se sent un peu coupable, « […] elle voulait essayer, se libérer de Chen Hang, vivre une autre vie. » (p. 59).

Jia Jia n’a plus que sa grand-mère et sa tante qui l’ont élevée après la mort de sa mère ; elle voit très peu son père qui les avait abandonnées lorsqu’elle était enfant pour vivre avec une autre femme, Xiao Fang.

Lorsque son appartement est enfin loué, Jia Jia a un revenu mensuel et décide de voyager au Tibet sur les traces de l’homme-poisson. Elle y rencontre Ren Qi, un écrivain qui recherche son épouse disparue. « Aujourd’hui, les artistes sont formatés pour rester de bons petits robots. Pas seulement les artistes peintres, les écrivains, les musiciens aussi. Les athlètes même ! Ils peignent, écrivent, jouent la même chose encore et encore. Les mêmes oiseaux et montagnes, les mêmes histoires, les mêmes personnages. » (p. 126).

Une erreur : quand l’aquarium de la tante prend feu, il est écrit « les poisons et le corail » (p. 109) au lieu de « les poissons ».

Porc braisé est le roman d’une jeune femme malheureuse. Malheureuse depuis l’enfance (père parti, mère décédée). Malheureuse en mariage (ce n’était pas le grand amour avec Chen Hang. Malheureuse dans sa vie (elle a arrêté de travailler et de peindre et restait chez elle mais elle n’a pas eu d’enfant avec Chen Hang). Ce n’est cependant pas une histoire triste parce que Jia Jia reste optimiste (elle fait preuve de résilience et veut reconstruire sa vie) ; elle va de l’avant quoi qu’il arrive. Et lorsqu’elle part au Tibet, il y a un côté un peu… Je dirais plutôt magique que fantastique (avec le monde de l’eau). D’ailleurs, j’ai beaucoup aimé que cette romancière chinoise emmène son personnage féminin au Tibet, à la découverte des populations locales et de leurs traditions, ce qui va bouleverser sa vie. Un très beau roman de cette rentrée littéraire à découvrir avec une belle couverture bleue et une nouvelle autrice à suivre !

Je mets cette lecture de la rentrée 2020 en bonus dans le Challenge de l’été (Chine).

Gentlemind 1 de Díaz Canales, Valero et Lapone

Gentlemind 1 de Díaz Canales, Valero et Lapone.

Dargaud, août 2020, 88 pages, 18 €, ISBN 978-2-20507-637-0.

Genre : bande dessinée espagnole.

Juan Díaz Canales est le scénariste. Il naît en 1972 à Madrid (Espagne). Après avoir étudié l’animation, il devient scénariste et dessinateur de bandes dessinées. Du même auteur : Blacksad et Corto Maltese entre autres.

Teresa Valero est la co-scénariste. Elle naît le 23 juillet 1969 à Madrid (Espagne). Elle travaille pour le dessin d’animation (Corto Maltese, Nanook parmi les séries animées et Astérix et les Vikings, Bécassine parmi les films d’animation) puis se tourne vers le scénario de bandes dessinées. Du même auteur : Sorcelleries (3 tomes).

Antonio Lapone est le dessinateur et le coloriste. Il naît le 24 octobre 1970 à Turin (Italie). Après avoir été dessinateur pour une agence de publicité, il se lance dans la bande dessinée. Il vit en Belgique. Plus d’infos sur son blog, Lapone Art.

Je remercie NetGalley et l’éditeur car j’ai pu lire ce tome 1 de Gentlemind en pdf. Par contre, je ne l’ai pas lu sur ma liseuse, je l’ai lu sur le PC car je voulais la couleur !

Brooklyn, 1939. Arch Parker, dessinateur, est avec son amie, Navit, qui lui sert de modèle mais Arch n’arrive pas à vivre de son dessin. Un jour, il découvre un nouveau magazine, Gentlemind, lancé par le milliardaire H. W. Powell. « Vous savez, celui d’Oklahoma qui savait que l’acier serait le futur. » (p. 8). Le milliardaire exige de rencontrer Navit avant d’embaucher Arch.

New York, 1940. « Perdomo contre la Canasta Sugar Company Corporation. Audience présidée par l’honorable juge Jefferson. » (p. 11). Oswaldo (Waldo) Trigo gagne le procès pour l’entreprise puis accueille sa sœur Gabriela qui arrive de Porto Rico.

New York, 1942. Navit est devenue la danseuse vedette de Powell Follies, et la maîtresse du milliardaire. Et la Canasta Sugar Company continue de faire des procès pour agrandir son territoire et s’enrichir. « Regardez cet homme que vous êtes sur le point de sacrifier à la voracité de la Canasta et demandez-vous si ce que vous allez faire de lui a quelque chose à voir avec la justice. » (p. 21).

New York, été 1942. Arch s’est enrôlé et il est parti pour l’Europe ; Navit a épousé Horace Powell et est devenue madame Gina Powell.

Sur fond de guerre et, à travers l’histoire d’Arch, de Navit (Gina), de Powell et de Waldo, c’est en fait l’histoire de la revue Gentlemind qui est racontée et c’est passionnant. « Beaucoup de choses doivent changer si nous voulons que Gentlemind continue à paraître. » (p. 47). « Ensemble, nous pouvons hisser Gentlemind au sommet du paysage éditorial. » (p. 48). Gentlemind va devenir une grande revue pour les hommes et va même créer un prix, le « Gentlemind Short Fction Contest… le prix littéraire le plus important du pays pour les jeunes écrivains ! » (p. 56). En juin 1944, le premier numéro de la nouvelle édition de Gentlemind coûte 10 cents ! « Quelqu’un a un Gentlemind ? Il n’en reste pas un dans toute la ville. » (p. 66).

Les tons sont dans les bleus, les jaunes ; les dessins sont fins ; c’est très agréable à lire. J’ai particulièrement aimé les pages 28, 29 et 34 avec les couvertures des magazines et des comics de l’époque. Pas besoin de lire entre les lignes pour voir le racisme ambiant et le machisme mais, contre toute attente, Navit va réussir son projet ! J’ai hâte de lire la suite mais, à mon avis, il faudra attendre août prochain…

Une très belle bande dessinée de la rentrée 2020 pour La BD de la semaine, le Challenge BD et le Mois américain. Plus de BD de la semaine chez Moka.

L’échelle de la mort de Mamdouh Azzam

L’échelle de la mort de Mamdouh Azzam.

Actes Sud, collection Sindbad, janvier 2020, 112 pages, 12,80 €, ISBN 978-2-330-13150-0. Mi’râj al-mawr est traduit de l’arabe (Syrie) par Rania Samara.

Genres : littérature syrienne, drame.

Mamdouh Azzam naît en 1950 dans la province de Suwayda (région druze au sud-est de Damas) en Syrie. Il étudie la langue arabe et la littérature arabe à l’université de Damas puis travaille comme professeur. Il est romancier (8 romans) et nouvelliste. Parfois ses romans, comme Qasr al-matar (Le château de la pluie) reçoivent une fatwa et sont censurés. J’aimerais lire d’autres de ses titres !

« Le matin, elle cracha du sang. Pour la première fois depuis qu’ils l’avaient conduite ici, il y a un mois, et avaient verrouillé la porte, ses jambes se dérobaient sous elle, son corps usé et léger fléchissait au point de ne plus pouvoir supporter le poids de sa tête qui dodelinait et tombait sans cesse sur sa poitrine. » (p. 11). Tout de suite, le lecteur comprend l’intensité du drame qui se joue avec cette première phrase du roman.

Elle, c’est Salma, enfermée par sa belle-famille, la famille Dhîb, dans un lieu obscur, la seule cave du village (au sud de la Syrie). « Les choses ne lui apparaissaient plus sous leur aspect normal, c’était comme dans un rêve […]. » (p. 12).

Ce qui est dingue, c’est que la séquestration de Salma est un divertissement pour les vieilles du village !

Salma est jeune mariée avec Saïd mais il est parti au Venezuela. Lors de sa rencontre avec Abdelkarim, l’instituteur, il est ébloui par son regard. Après l’enlèvement de Salma, Abdelkarim, vraiment amoureux, a essayé de la retrouver mais, au village, il s’est heurté à un mur, à « des visages fermés » (p. 19).

« Les cris étaient un présage funeste. Il n’y a rien de mieux que les lamentations des femmes pour réveiller l’ange de la mort. » (p. 39).

Traditions familiales, mariages arrangés, autorité patriarcale, crimes d’honneur… Salma se doutait de ce qui allait lui arriver mais comment y échapper… « Elle se replia sur son nouveau bonheur en se disant que la divulgation de son secret apporterait plus de risque que de réconfort, car une femme mariée n’était pas sensée tomber amoureuse et, derrière elle, il y avait malheureusement les hommes des deux familles, les Dhîb et les Khorsân, qui parlaient souvent d’égorger les pécheresses. » (p. 66).

Une histoire dramatique, la mort d’une jeune femme qui avait la vie devant elle, qui n’a pas pu être maîtresse d’elle-même, racontée par un homme effaré qui essaie de faire bouger les mentalités. Son récit est court et concis mais dense, simple mais poétique (dramatiquement parlant), surtout cruel et déchirant. Cet événement tragique, ce crime d’honneur, malheureusement existe encore à notre époque…

Pour le Challenge de l’été (Syrie) et Petit Bac 2020 (catégorie Objet avec échelle).

Aucune terre n’est la sienne de Prajwal Parajuly

Aucune terre n’est la sienne de Prajwal Parajuly.

Jentayu n° 4 : Cartes et territoires. Nouvelle traduite de l’anglais (Inde) par Benoîte Dauvergne.

Genres : littérature indienne, nouvelle.

Prajwal Parajuly naît le 24 octobre 1984 à Gangtok au Sikkim (Inde). Son père est Indien et sa mère Népalaise. Son premier recueil de nouvelles, The Gurkha’s Daughter (Quercus, 2012), fut nominé pour le Prix Dylan Thomas. Son premier roman, Land where I flee (2013), considéré à sa sortie comme « le roman d’Asie du Sud le plus intelligent et le plus divertissant des dix dernières années », est traduit en français par Benoîte Dauvergne et publié sous le titre Fuir et revenir aux éditions Emmanuelle Collas début mars 2020 (l’Inde devait être l’invitée de Livre Paris, annulé…). Il a également écrit pour le New York Times et pour les journaux anglais, The Guardian et New Statesman ainsi que pour la BBC.

La nouvelle est lisible en ligne sur Jentayu ; merci !

Depuis une douzaine d’années, Anamika Chettri vit pauvrement avec ses filles (Diki, 12 ans, et Shambhavi, 10 ans) et son père malade (« probablement la tuberculose ») dans un camp de réfugiés. Le camp de Khudunabari, j’ai cherché, est situé à Sanischare (district de Koshi au Népal). Après avoir ramassé du bois, elle est prise à partie par des étudiants népalais. « Retourne dans ton foutu pays. »… « Laissez-moi tranquille, espèces de chiens galeux. »

« Anamika se sentait chez elle au camp de réfugiés de Khudunabari. Elle n’était pas du genre à regarder dans le vague et soupirer avec nostalgie en pensant au Bhoutan. Sa théorie était simple : puisque son pays (elle appelait encore le Bhoutan ainsi, même après toutes ces années) ne voulait pas d’elle, elle n’avait aucune envie d’y retourner. » C’est que les gens ont dû passer un test de citoyenneté qu’Anamika a raté et donc elle a été renvoyée dans le pays dont elle avait « des origines » alors que son père était en règle…

Le Bhoutan n’est donc plus son pays et le Népal ne veut pas d’elle non plus… Cependant, il y aurait un espoir : l’Amérique parlerait d’accepter des réfugiés.

Mais le problème d’Anamika est plus profond que tout ça… Prajwal Parajuly parle des relations entre les hommes et les femmes, du mariage, de la brutalité, du « malheur » de n’avoir que des filles. « J’ai déjà quatre filles inutiles à nourrir et habiller parce que cette randi est maudite, et maintenant, tu veux que je fasse venir la fille d’un autre dans cette maison ? Je t’ai donné un toit au moment où tu en avais le plus besoin. Je t’ai épousée alors que tout le monde critiquait ton caractère, et c’est comme ça que tu me remercies ? »… Ravi, le deuxième mari d’Anamika, est un sacré abruti, brutal, hypocrite, profiteur, une honte ambulante…

Je trouve ça super que Prajwal Parajuly, en tant qu’homme parle du malheur des femmes et des filles, de la violence qu’elles subissent, même si elles sont instruites. Bravo, monsieur Prajwal Parajuly ! J’espère lire votre roman !

Une nouvelle pour Les étapes indiennes, Lire en thème 2020 (le titre fait plus de trois mots) et La bonne nouvelle du lundi.

Trois jours en automne de Pak Wan-seo

Trois jours en automne de Pak Wan-seo.

Atelier des cahiers, collection Littératures poche, avril 2016, 112 pages, 8 €, ISBN 979-10-91555-27-2. 그 가을의 사흘동안 Geu gaeuleui saheuldong-an (1985) est traduit du coréen par Benjamin Joinau et Lee Jeong-soon.

Genre : roman sud-coréen.

Pak Wan-seo 박완서 naît le 20 octobre 1931 à Gapyeong (dans la province de Gyeonggi, en Corée du nord, même si la partition des deux Corée n’a pas encore eu lieu). Elle étudie à Séoul et est séparée de sa famille. Son premier roman paraît en 1970. Elle écrit une quinzaine de romans (seulement trois sont traduits en français) et une dizaine de recueils de nouvelles. Elle meurt le 22 janvier 2011.

« Il ne reste plus que trois jours. Dehors, c’est l’automne. (p. 9). La narratrice est gynécologue ; dans trois jours, elle sera à la retraite.

Printemps 1953, jeune médecin de 26 ans, elle cherche un cabinet où installer son activité. Elle est peu expérimentée mais a déjà exercé dans un hôpital de campagne pendant la guerre puis dans une clinique en province. L’appartement qu’elle loue dans la banlieue de Séoul est dévasté mais elle choisit de devenir gynécologue pour « soulager les souffrances solitaires plus que la maladie elle-même » (p. 18). Après les travaux, elle ouvre sa « Clinique Dongbu – Spécialité : gynécologie » (p. 20). Mais personne ne sait ce qu’elle a vécu, personne à part le lecteur qui est mis dans la confidence. Mais après un premier accouchement réussi en pleine nuit, sa carrière change : « les putes à G.I. » (p. 36), les maladies vénériennes, les curetages, puis les femmes au foyer pour des avortements (limitation de deux enfants par famille). Elle a « tué » tellement d’enfants que… « Il y a une chose que je voulais faire avant de prendre ma retraite : mettre au monde un autre bébé. » (p. 43). Mais est-ce que ce sera possible ? Elle a commencé son compte à rebours au soixantième jour et il n’en reste plus que trois !

Elle raconte aussi, sans compromis, l’évolution du quartier en trente ans, les nouveaux immeubles qui côtoient les taudis, les églises qui s’y installent, les mentalités qui ne changent pas vraiment, et puis un certain fauteuil en velours. Le récit est bien écrit mais j’avoue que je l’ai trouvé froid et distant… Le monde médical est tellement à l’opposé de ce que je fais ! La narratrice est une femme seule, détruite, amère, en proie à une obsession : mettre au monde un enfant.

« À travers ce portrait sans concession d’une femme face à son destin, c’est un tableau de la Corée contemporaine que dresse, non sans humour, Pak Wan-seo. Dans ce texte d’une force implacable, elle fait montre des qualités qui ont fait d’elle une des figures les plus importantes de la littérature coréenne contemporaine. Comme toujours dans ses œuvres, derrière le masque grimaçant des personnages et de leur misère, se cache un profond humanisme qui donne une résonance universelle à ce très beau texte. » (4e de couverture).

Les thèmes des romans de Pak Wan-seo se classent en trois groupes (source Wikipédia) : le premier est la guerre de Corée et ses séquelles, le deuxième est le matérialisme et l’hypocrisie des classes moyennes, et le troisième est les problèmes auxquels sont confrontées les femmes dans une société patriarcale (années 80). Avec Trois jours en automne, on est en plein dans ce troisième thème, avec une pointe de deuxième thème quand même. Dans toute cette noirceur, cette crudité, la gynécologue révélera-t-elle à elle-même et au lecteur son humanité ?

La littérature coréenne est atypique et surprenante !

Une première lecture pour le Challenge coréen.

Dans la ville des veuves intrépides de James Cañón

Dans la ville des veuves intrépides de James Cañón.

Belfond, collection Littérature étrangère, mars 2008, 380 pages, 23 €, ISBN 978-2-7144-4348-9. Tales from the town of widows (2007) est traduit de l’américain par Robert Davreu.

Genres : littérature colombienne, premier roman.

James Cañón naît à Ibagué en Colombie en 1968. Si ce roman est traduit de l’américain et pas de l’espagnol, c’est parce que l’auteur a d’abord étudié à l’université de Bogotá avant d’aller étudier à New York (il est diplômé de l’université de Columbia) où il vit toujours. Plus d’informations sur son site officiel en anglais.

Dimanche 15 novembre 1992, des guérilleros font étape dans le village isolé de Mariquita : ils embarquent tout ce qui est de sexe masculin et tuent froidement ceux qui refusent de les suivre. Ne restent que trois hommes, le padre Rafael, un adolescent de 13 ans que sa mère a déguisé en fille, un jeune homosexuel qui travaillait dans le village voisin et quelques enfants de moins de 12 ans. Mais les hommes sont toujours présents à la fois dans le cœur des mères, épouses, sœurs et célibataires (pensées, souvenirs, désir de leur retour) et dans le roman grâce aux courts témoignages de guérilleros ou de militaires insérés entre chaque chapitre.

Les femmes ne supportant plus d’être seules, elles décident qu’il faut mettre des enfants au monde. Mais après une tentative de procréation infructueuse (avec le padre devenu très lubrique) et après avoir failli mourir de faim, les femmes perdent leurs repères et vivent dans le chaos. Rosalba, la veuve du brigadier, proclamée maire, en instaure de nouveaux : agriculture et économie, homosexualité féminine organisée, collectivisme obligatoire et nouvel ordre social. Mais certaines femmes sombrent dans la folie après la perte de la notion du temps et de leur féminité (leurs menstruations ont disparu).

Un roman très original : il est rare qu’un homme traite d’un sujet aussi féminin, aussi intime. En plus de façon à la fois réaliste et surréaliste (typique de la littérature sud-américaine en fait). J’avais pris beaucoup de plaisir à lire ce roman que j’avais beaucoup conseillé autour de moi, malheureusement James Cañón – qui a reçu le Henfiel Prize for Excellence in Fiction en 2001 pour des nouvelles publiées dans des revues littéraires et plusieurs prix pour ce premier roman en particulier aux États-Unis et en France – n’a depuis écrit que des essais.

Mais comme Dans la ville des veuves intrépides est paru en France il y a dix ans, je voulais le remettre au goût du jour pour le Défi littéraire de Madame lit (le mois de juillet est consacré à la littérature colombienne).

La vie rêvée de Rachel Waring de Stephen Benatar

VieRachelWaringLa vie rêvée de Rachel Waring de Stephen Benatar.

Le Tripode [lien], août 2014, 350 pages, 22 €, ISBN 978-2-37055-029-3.

Wish her safe at home (1982) est traduit de l’anglais par Christel Paris.

Genre : roman.

Stephen Benatar naît le 26 mars 1937 à Londres. Après plusieurs refus des éditeurs, The man on the bridge paraît en 1981 ; suivront Wish her safe at home en 1982 puis d’autres titres.

Rachel Waring a 47 ans lorsque la grand-tante Alicia qu’elle n’a pas vu depuis l’enfance meurt et lui lègue une belle maison à Bristol. « […] quand j’avais dix ans, je ne la voyais pas comme une femme qu’on pouvait envier. » (p. 11). Londonienne, employée de bureau, célibataire, en coloc avec Sylvia, une grande fumeuse qu’elle ne supporte plus, Rachel voit une opportunité inouïe de changer de vie et de profiter du bien-être et de l’argent de cette tante éloignée. « Je me délectais par avance des regards stupéfaits, de l’incrédulité, du choc, et des évidences ébranlées. ». Rachel, transformée, épanouie, va enfin vivre une vie rêvée… du moins en apparence.

J’aime bien les éditions Le Tripode et j’avais lu de bonnes choses sur ce roman anglais alors je me réjouissais de le découvrir mais je n’ai pas été emballée du tout ! J’en suis fort marrie… Il démarrait pourtant bien ! J’ai tentée de le continuer, j’ai sauté des pages, j’ai voulu quand même lire la fin mais ce chef-d’œuvre méconnu et réédité restera une déception pour moi…

MoisAnglais2015-5SylvieIl y a une intéressante postface de John Carey, plus qu’enthousiaste au sujet de La vie rêvée de Rachel Waring, mais contrairement à ce qu’il préconise, je n’ai pas été « mal à l’aise » en lisant ce roman, je n’ai pas été touchée par le décalage, par la folie, je me suis simplement ennuyée…

Deuxième déception pour ce Mois anglais avec plus tôt L’observatoire d’Edward Carey

Par contre, la vidéo de présentation est amusante.