(Toujours) jeune, (toujours) jolie, maman (mais pas seulement) de Stéphanie Pélerin

(Toujours) jeune, (toujours) jolie, maman (mais pas seulement) ou Ivana, 2 de Stéphanie Pélerin.

Leduc, collection Diva Romance, mai 2018, 224 pages, 14,90 €, ISBN 978-2-36812-305-8. Je l’ai lu en poche : Piment, avril 2019, 220 pages, 9,99 €, ISBN 978-2-298-15069-8.

Genres : littérature française, romance.

Stéphanie Pélerin est prof de français. Elle est aussi autrice et blogueuse et je la suis depuis des années, je suis sûre depuis au moins 2012, son blog était Mille et une pages sur CanalBlog (créé le 28 décembre 2008) et j’avais participé au challenge Un classique par mois en 2013 et en 2014 sur son nouveau blog (mais je ne peux pas dire depuis quelle date exactement je la suis). La suivre sur son blog, Mille et une frasques (romans et bandes dessinées mais pas que).

Ce roman est en fait la suite de (Presque) jeune, (presque) jolie, (de nouveau) célibataire (ou Ivana, 1) paru en juin 2016 (Mazarine) – et ma note de lecture doit traîner quelque part… – mais il peut se lire de façon indépendante.

Ivana et Bruno s’aiment mais pas facile la vie de couple, surtout avec des jumeaux de 5 ans, Raphaël et Émilie. Ivana a écrit un premier roman, Jeune, mignonne, mais carrément solo et elle va être interviewée à la radio par le célèbre Jérôme Steiner. « J’ai écrit l’histoire un peu barrée d’une nana qui se fait plaquer par son mec et qui fait l’expérience des sites de rencontres. Un peu la mienne, en somme. Même si j’ai pris de grandes libertés avec ma propre vie. » (p. 15). C’est Ivana qui parle pas Stéphanie mais on sent bien que l’autrice (Stéphanie donc) a mis beaucoup d’elle dans ce roman et s’est beaucoup amusée à l’écrire ce qui rend la lecture très agréable.

Longtemps prof de lycée, Ivana s’est tournée vers le collège pour avoir plus de temps à consacrer à l’écriture. Mais, un matin, une maman d’élève lui dit que sa fille, Jordane, est martyrisée par les autres élèves ; elle a plein d’hématomes sur les bras. Et ça stresse Ivana encore plus pour l’interview… « Écoute, pas de stress inutile. Tu y participes en tant que romancière qui donne du bon temps à ses lecteurs par le biais de la fiction. Pas comme grande spécialiste des relations amoureuses. Et ça tombe bien, hein, se met à pouffer Suzy. » (p. 36).

Tout pourrait aller super bien mais Bruno annonce qu’il doit accepter une mission à Poitiers pour redresser l’agence dans laquelle il travaille. « On ne maîtrise pas tout dans la vie et certaines choses sont inévitables quoi qu’on en pense. » (p. 110). Le problème, c’est que Bruno est là-bas avec sa boss, pire : chez sa boss !

Je ne suis pas une habituée des romances et, comme j’en lis très peu, je ne peux pas comparer avec d’autres titres mais j’ai aimé le ton juste, léger, enjoué, sincère et moderne. Les personnages sont attachants. C’est un roman de filles : il y a Ivana bien sûr, Suzy, sa meilleure amie qui habite dans le Sud, Sarah son amie qui habite Paris, et Lola, la fille de Bruno, dans les 25 ans.

Alors, cette note de lecture sera la dernière pour le Challenge du confinement et je triche un tout petit peu car j’ai lu ce roman non pas durant le deuxième confinement mais durant le premier mais vous ne m’en tiendrez pas rigueur (sinon il manquerait la case Romance et je ne pourrais pas honorer le quatrième et dernier module !).

Donc, une lecture divertissante, pas seulement durant un confinement mais tout au long de l’année, tiens sur la plage ou sous la couette, c’est comme vous voulez en fait, mais n’hésitez pas à découvrir Ivana car elle vaut le détour.

La cuillère de Dany Héricourt

La cuillère de Dany Héricourt.

Liana Levi, août 2020, 240 pages, 19 €, ISBN 979-1-03490-314-6.

Genres : littérature franco-anglaise, premier roman.

Dany Héricourt… Je n’ai rien trouvé de plus que ce qu’en dit l’éditeur : « De mère britannique et de père français, Dany Héricourt a grandi au Ghana et au Royaume-Uni, avant de s’installer en France. Après des études de théâtre, elle s’engage dans l’humanitaire. Aujourd’hui, elle travaille dans l’industrie du cinéma en tant que coach de jeu et de dialogue, elle a notamment collaboré avec Éric Rochant, Thomas Vinterberg et Ralph Fiennes, et adapté la série The Eddy pour Netflix. Elle est l’auteure de trois livres dans les domaines érotique, pratique et jeunesse. La cuillère (août 2020) est son premier roman. »

Voici le préambule que j’aime beaucoup. « Mon grand-père, qui est anglais, aime dire que la Grande Histoire engendre toutes les petites histoires de notre existence. Ma grand-mère, qui est galloise, réplique que c’est l’inverse, c’est la somme de toutes nos petites histoires qui fabrique l’Histoire avec un grand H. Alors, où naissent les petites histoires ? grogne mon grand-père. Dnas les draps, les perles et l’argenterie chez les fortunés. Dans la boue, les choux et les cailloux chez les gens comme nous, répond-elle. » (p. 11). Alors vous êtes plutôt du côté du grand-père ou de la grand-mère ? Moi, du côté grand-mère.

Hôtel des Craves, Pays de Galles. 1985. Dans la famille de Seren : le père (Peter), la mère (Kate), les grands-parents maternels (Pompom et Nanou), les deux frères (Dai et Al pour Aled) et le Labrador.

Seren (Madeleine Lewis-Jones) n’a pas encore 18 ans lorsque son père meurt. À côté de la tasse de thé que son père a bue, elle voit une cuillère qu’elle n’avait jamais vue auparavant. « Elle vient d’où cette cuillère ? » (p. 17).

Grâce à Pompom, Seren apprend que la cuillère est assortie à une coupelle, « un taste-vin bourguignon » (p. 21).

En septembre, Seren intégrera la Welsh Academy of Arts mais, durant l’été, elle décide d’aller en France.

« L’apparition de la cuillère est la seule chose intéressante qui soit arrivée depuis des semaines. Conclusion : quitte à me perdre, autant le faire en traquant ses origines. » (p. 54). Dans la vieille Volvo de son père, direction Paris et la Bourgogne. « Visite les caves, montre ta cuillère et ramène au moins une caisse de rouge, s’il te plaît. » (Pompom, p. 70).

Seren va faire le tour des châteaux, particulièrement ceux en B puisque les armoiries sur la cuillère sont B&B. Après que la Volvo soit tombée en panne, elle est accueillie par Colette et Pierre Courtois au château de Ballerey. « – C’est un château assez rustique. Tu en as visité combien pour l’instant ? – Ballerey est le cinquième. – Espérons que ce soit le bon ! » (p. 144).

Un très joli premier roman. Les chapitres sont courts, la lecture est légère et divertissante ; certains moments sont drôles comme par exemple au cinéma ou avec les Allemands naturistes.

Il y a un truc de bien dans ce roman, c’est que, comme il se déroule en 1985, pas de téléphone portable, pas d’Internet, Seren fait ses recherches dans des encyclopédies et des atlas.

Un roman sans prétention mais une lecture vraiment agréable que je mets dans les challenges 1 % rentrée littéraire 2020, Petit Bac 2020 (catégorie Objet pour cuillère) et Voisins Voisines 2020 (Angleterre).

Le bonhomme de neige de Jo Nesbø

Le bonhomme de neige de Jo Nesbø.

Gallimard, collection Série noire, mai 2008, 528 pages, 22 €, ISBN 978-2-07078-641-1. Snømannen (2007) est traduit du norvégien par Alex Fouillet.

Genres : littérature norvégienne, roman policier.

Jo Nesbø naît le 29 mars 1960 à Oslo (Norvège). Jeune footballeur, étudiant à la Norwegian School of Economics à Bergen, journaliste économique, auteur compositeur interprète du groupe de pop rock Di Derre, avec son frère Knut Nesbø, de 1992-1998 (j’ai écouté quelques titres, c’est pas mal), le voici maintenant romancier (romans policiers et littérature jeunesse) depuis 1997, nouvelliste et scénariste. C’est la première fois que je lis cet auteur mais j’ai vu (et apprécié) la série télévisée Occupied.

Le bonhomme de neige est le 7e tome de Une enquête de l’inspecteur Harry Hole. Zut, moi qui pensais commencer par le début… En tout cas, en 2017, ce roman est adapté au cinéma par Tomas Alfredson (réalisateur suédois) avec Michael Fassbender (acteur germano-irlandais) dans le rôle de l’inspecteur Harry Hole (mais je n’ai pas vu ce film).

5 novembre 1980, la neige arrive sur Lillestrøm. Sara Kvinesland rend visite à son amant avant qu’il ne déménage. Son fils l’attend dans la voiture. Lorsqu’elle revient quarante minutes plus tard, il lui dit qu’il a vu le bonhomme de neige et « Nous allons mourir. » (p. 17).

2 novembre 2004. Harry Hole, à 40 ans, est inspecteur principal à la Brigade criminelle d’Oslo. Son service doit enquêter sur une femme disparue depuis un an. « Elle était femme au foyer, et avait été vue pour la dernière fois au jardin d’enfants où elle avait déposé son fils et sa fille, le matin même. » (p. 27-28). Une nouvelle enquêtrice, Katrine Bratt, est affectée à la brigade.

Dans la nuit du 2 au 3 novembre, Birte Becker disparaît laissant seul son fils de 10 ans, Jonas. Le père, Filip, professeur, est à Bergen. Hole et son équipe sont sur l’affaire. En fait, un bonhomme de neige est apparu dans leur jardin et, au lieu de regarder la route, ses yeux en charbon sont dirigés vers la maison et autour du cou, il a l’écharpe rose de Birte…

« Ça, c’est une des vieilles affaires de Hole, non ? […] Il croyait qu’il y avait un tueur en série dans la nature. […] tu sais sans doute qu’il se trompait ? Et que ce n’’était pas non plus la première fois. Il est littéralement obsédé par les tueurs en série, Hole. Il se croit aux États-Unis. Mais il n’a pas encore trouvé le sien dans ce pays. » (p. 76). C’est que Harry Hole a suivi une formation au FBI et qu’il est spécialisé dans les tueurs en série. Et, surtout, il a reçu cette lettre : « La première neige ne tardera pas. Et il resurgira alors. Le bonhomme de neige. Et quand la neige aura disparu, il aura de nouveau pris quelqu’un. Ce que tu devrais te demander, c’est ceci : ‘Qui a fait le bonhomme de neige ? Qui fait les bonhommes de neige ? Qui a enfanté The Murri ?’ Car le bonhomme de neige lui-même ne le sait pas. » (p. 91) alors il est sûr qu’il y a un tueur en série !

Une femme disparue, une autre dont la tête est retrouvée sur un bonhomme de neige, une clinique de chirurgie plastique, le syndrome de Fahr, un flic kleptomane de Bergen disparu depuis plus de dix ans années, l’enquête suit plusieurs pistes. « Le meurtrier en série est un narcissique qui met en scène une pièce dans laquelle il tient le rôle principal ; l’invincible, le plus puissant, celui qui triomphe à la fin. » (p. 200).

Côté perso, Harry Hole se remet doucement de sa séparation d’avec Rakel qui compte épouser un autre homme mais ils continuent de se voir et Hole peut également voir Oleg, 12 ans, dont il s’est occupé comme d’un fils.

Une phrase à méditer. « Plus je vieillis, plus je suis d’avis que le mal est le mal, avec ou sans maladie mentale. » (Ståle Aune, p. 519).

L’enquête est assez rapide, elle dure 3 semaines (donc du 2 au 23 novembre) mais le roman trouve son épilogue en décembre. Une enquête violente, brutale, qui ne fait pas la part belle aux journalistes et à certains policiers prêts à balancer pour sauver leur peau… Mais Harry Hole semble invulnérable. Et les personnages qui l’entourent sont divers et attachants (pour la plupart). De plus, la musique a une grande importance (le lecteur sent que l’auteur est aussi musicien) et il y a une véritable bande son pop rock. Le bonhomme de neige est un polar dense et efficace et je lirai d’autres titres de Jo Nesbø, c’est sûr et certain !

Pour le Challenge du confinement (case Policier), Décembre nordique, Polar et thriller 2020-2021 et Voisins Voisines 2020 (Norvège). Et n’oubliez pas de visiter Mon avent littéraire 2020 pour le jour n° 17.

Une histoire des abeilles de Maja Lunde

Une histoire des abeilles de Maja Lunde.

Presses de la Cité, août 2017, 400 pages, 22,50 €, ISBN 978-2-25813-508-6. Bienes Historie (2015) est traduit du norvégien par Loup-Maëlle Besançon. Je l’ai lu en poche : Pocket, août 2018, 448 pages, 8,20 €, ISBN 978-2-26628-435-6. Je préfère la couverture du poche qui en plus a comme des alvéoles.

Genres : littérature norvégienne, roman, science-fiction.

Maja Lunde naît le 30 juin 1975 à Bislett (un quartier d’Oslo) en Norvège. Elle étudie à l’université d’Oslo et publie son premier roman, Over Grensen soit À travers la frontière, en 2012, un roman jeunesse ; suivront Barnas Supershow (2012) et Battle (2014) avant ce premier roman pour adultes, Une histoire des abeilles, qui reçoit le Fabelprisen en 2016. Ensuite Snill, snillere, snillest (2016, roman jeunesse) et Blaa soit Bleue (2017) paru aux Presses de la Cité (2019). Ne sont donc traduits en français que ses deux romans pour adultes.

2198, Sichuan, Chine. Tao pollinise manuellement les arbres fruitiers. Elle est mariée à Kuan et le couple a un fils de 3 ans, Wei-Wen. « Les abeilles avaient disparu dès les années 1980, bien avant l’Effondrement, tuées par les insecticides. » (p. 10). Dans cette Chine du futur, les enfants travaillent dès l’âge de 8 ans car il faut que tous participent à l’effort collectif.

1851, Hertfordshire, Angleterre. William est naturaliste et tient un petit magasin de semences. Il est marié à Thilda et le couple à un fils, Edmund, 16 ans, et 7 filles entre 7 et 14 ans. Elles chantent un chant de Noël mais leur père est très malade. « Il n’y aurait pas de miracle aujourd’hui. » (p. 25).

2007, Ohio, États-Unis. George est fermier et apiculteur. Il est marié avec Emma et leur fils, Tom, étudiant, revient à la maison pour une semaine de vacances. Mais père et fils n’arrivent pas à communiquer et William ne comprend pas que Tom soit devenu végétarien. « Si j’avais su que tu deviendrais comme ça, je ne t’aurais jamais envoyé à la fac. » (p. 33). En plus, Tom veut devenir journaliste.

L’Effondrement, c’est « la chute des démocraties et la guerre mondiale qui avait suivi, quand la nourriture devint une denrée réservée à une infime minorité. » (p. 40).

Ce roman en triptyque est constitué de chapitres qui se suivent, toujours dans le même ordre : 2198, 1851, 2007. À travers le temps et l’espace, cette histoire des abeilles montre que tout est lié sur cette Terre et que l’humanité court à sa perte si elle continue sur le chemin qu’elle a pris.

En 2007, beaucoup d’apiculteurs dans le sud des États-Unis perdent leurs abeilles à cause de l’apiculture et de l’agriculture intensives. « Elle devait être l’œuvre de l’homme, car lui seul est capable d’inverser l’ordre de la nature et de la placer sous son contrôle, plutôt que le contraire. » (William à propos d’une nouvelle ruche qu’il veut fabriquer, p. 160). C’est donc en 2007 que l’expression Colony Collapse Disorder est créée, c’est « le syndrome d’effondrement des colonies d’abeilles. » (p. 310). Dans les années qui suivent, ce phénomène touche le monde entier…

Qu’est-ce qui relie ces hommes, ces familles ? Tout d’abord, les abeilles mais pas que… Les liens familiaux, la transmission aux générations suivantes, l’écologie… Mais, reprenons dans l’ordre chronologique. 1851 donc, en Angleterre, William va fabriquer les premières ruches qui vont emprisonner les abeilles et créer l’apiculture humaine. On sait maintenant que les abeilles sauvages ont pratiquement disparu… 2007, les ancêtres (une en fait) de William ont apporté aux États-Unis les plans de ces ruches et George va essayer de les reproduire voire de les améliorer. On sait maintenant que ça a aggravé les choses et que les abeilles ont disparu de plus en plus et dans le monde entier. 2198, il n’y a plus d’abeilles depuis plus de deux siècles et la pollinisation doit se faire manuellement (c’est qu’il faut nourrir toute la population). Mais, lors d’un pique-nique, il arrive quelque chose à Wei-Wen et il est retiré à ses parents : Kuan se résigne mais Tao va tout faire pour retrouver son fils.

Voilà, le reste, je vous laisse le découvrir dans ce précieux roman visionnaire qui met en parallèle passé, présent et futur de façon admirable. L’écriture de Maja Lunde doit être géniale et, en tout cas, le roman est très bien traduit. J’ai passé un merveilleux moment de lecture, sur les trois continents à trois périodes différentes (comme trois romans différents en fait) mais bien choisies car elles sont les trois novatrices, en pensant bien faire, et conduisent à la catastrophe…

Coup de cœur pour moi, ce premier roman traduit en français d’une Norvégienne, tiens Décembre nordique, ça tombe bien ! Bon, je sais, je l’ai lu avant mais j’ai tellement de retard dans mes notes de lecture… Et puis, j’ai mis ce livre dans Mon avent littéraire 2020 en jour n° 5 (aujourd’hui…) pour « Le livre dont l’écriture m’a éblouie » donc il faut bien que je la publie cette note de lecture ! Et j’ai un message pour vous, tous, lisez ce roman !

J’honore aussi les challenges Animaux du monde #3 (abeilles), Littérature de l’imaginaire #8, Petit Bac 2020 (catégorie Animal pour Abeilles) et Voisins Voisines 2020 (Norvège).

Ils l’ont lu : Le chien critique, Lutin82 (Albédo), Yogo (Les lectures du Maki).

Et n’oubliez pas de visiter Mon avent littéraire 2020, ce roman est dans le jour n° 5.

L’examen de Richard Matheson

L’examen de Richard Matheson.

Le passager clandestin, collection Dyschroniques, novembre 2019, 48 pages, 5 €, ISBN 978-2-36935-235-8. The Test (1954) est traduit de l’américain par Roger Durand (1957), traduction revue par Jacques Chambon.

Genres : littérature états-unienne, nouvelle, science-fiction.

Richard Matheson naît le 20 février 1926 à Allendale dans le New Jersey (États-Unis). Il y a tant de choses à dire sur ce fils d’émigrés norvégiens, élevé par sa mère à Brooklyn (New York), qui écrit sa première nouvelle à l’âge de 8 ans (le journal The Brooklyn Eagle la publie) et engagé dans l’armée américaine en Europe durant la Seconde guerre mondiale. Romancier, nouvelliste et scénariste, il est spécialement connu pour Je suis une légende (1950), L’homme qui rétrécit (1956), La maison des damnés (1971) et les scénarios de La quatrième dimension et Star Trek, entre autres. Suspense, thriller, fantastique, horreur, science-fiction, fantasy, western pour plus de cent nouvelles, une trentaine de romans et une quarantaine de scénarios pour le cinéma et la télévision. Il reçoit le Prix Bram Stoker en tant que Grand Maître pour son œuvre en 1990. Il meurt le 23 juin 2013 à Calabasas en Californie.

New York, janvier 2003. Tom Parker a 80 ans ; il habite avec son fils, Leslie (Les), sa belle-fille, Terry, et ses deux petits-fils, Jim et Tommy. Une famille américaine comme tant d’autres.

Mais cette famille vit dans une société qui régule le nombre de personnes âgées et, alors que les enfants dorment et que Terry coud, Les prépare son père à son quatrième examen. « Les répéta les nombres et, tout en écoutant son père trébucher sur eux, jeta un coup d’œil dans le salon. » (p. 8). Tom, angoissé, s’énerve et Les, énervé, s’impatiente… « L’examen avait lieu le lendemain. » (p. 17).

Les est persuadé que, cette fois, son père ne réussira pas l’examen mais Terry n’en est pas sûre (il a réussi les trois fois précédentes malgré ses problèmes de santé)… Elle s’interroge sur leur couple et leurs enfants : « Les, s’il réussit cet examen, ça signifie cinq ans de plus. Cinq ans de plus, Les. As-tu songé à ce que ça signifie ? » (p. 19).

Voilà, c’est lancé ! L’espérance de vie est plus longue et c’est bien, mais il y a un mais… La vieillesse et la dépendance des vieux mettent à mal non seulement la famille mais aussi l’économie ; les familles ne veulent plus cohabiter comme avant, et de toute façon, cette cohabitation s’arrête au bout d’un moment (interminablement long pour certaines familles) puisque la loi a été votée par l’État.

Un peu d’histoire. Pendant la Grande Dépression, en 1935, le président Franklin Roosevelt met en place le Social Security Act pour protéger les plus fragiles (enfants, handicapés, personnes âgées…) puis, en 1950, une conférence nationale se tient à Washington pour « promouvoir la dignité, la santé et la sécurité économique des Étatsuniens les plus âgés » (p. 43), amélioré ensuite en 1965 par une nouvelle réforme, l’Older American Act (OAA).

Mais Richard Matheson imagine un gouvernement qui aurait fait l’inverse et tout ceci est fort plausible et il joue sur les peurs de l’humanité.

L’examen traite ainsi plus largement de l’euthanasie voire de l’eugénisme (appelé euthanasie involontaire), afin d’éliminer « les personnes défectueuses indésirables de la société. » (p. 44-45) : on est très proche de ce qu’ont fait les nazis dans les années 40…

Ainsi, cette nouvelle (novella pour les Anglo-Saxons) fait froid dans le dos. Et interroge le lecteur (qui veut encore vivre avec trois voire quatre générations à la maison ?) sur ce que lui ferait. Pour certains, la famille est sacrée et pas question d’abandonner parents, grands-parents et arrière-grands-parents s’ils sont encore en vie, mais pour d’autres la famille est une chape de plomb et pas question de vivre ensemble !

The Test est paru deux fois dans The Magazine of Fantasy and Science Fiction (en 1954 puis en 1957). Traduite en français, elle apparaît dans Fiction n° 48 de novembre 1957.

Une lecture édifiante pour le Challenge du confinement (case Classique) que je mets aussi dans Cette année, je (re)lis des classiques #3, Les classiques c’est fantastique (en novembre, le thème est histoires de famille), Littérature de l’imaginaire #8 et Maki Project.

Below Zero de C.J. Box

Below Zero de C.J. Box.

Calmann Lévy, janvier 2012, 360 pages, 25,10 €, ISBN 978-2-70214-274-5. Below Zero (2009) est traduit de l’américain par Aline Weill.

Genres : littérature états-unienne, roman policier, Nature writing.

C.J. Box – pour Charles James Box – naît le 9 novembre 1958 à Cheyenne (Wyoming, États-Unis) où il vit avec son épouse. Il étudie la communication à l’Université de Denver (Colorado) et exerce différents métiers avant de devenir journaliste puis écrivain : son garde-chasse, Joe Pickett, enquête dans 20 romans (entre 2001 et 2020) dont les 13 premiers sont à ce jour traduits en français (depuis 2003, d’abord au Seuil puis chez Calmann Lévy) mais c’est la première fois que je lis cet auteur. Il y a aussi quelques autres romans (au Seuil) et des recueils de nouvelles (non traduits en français). Plus d’infos sur son site officiel.

Marshall et Sylvia Hotle font du camping à Keystone dans le Dakota du sud. « On a troqué une vie de fermiers contre une existence dans ce Module. Et maintenant, on fait la tournée. » (p. 15). « C’est notre tournée à nous, expliqua Marshall. On va rendre visite à nos enfants dans six États différents : on part avant la neige, on se cale sur les grands marchés aux puces de Quartzsite, on va aux rassemblements de Fleetwood pour voir les tout derniers modèles et causer avec les autres propriétaires de Modules. On est un peu comme un club, les fidèles du Fleetwood. » (p. 16).

Une vie proche de la Nature me direz-vous. Pas du tout ! Leur Module est même très polluant : « Vingt-quatre à vingt-neuf litres au cent […]. » (p. 16). C’est ce qui leur coûtera la vie car Dave Stenson alias Stenko prône le Below Zero. Stenko voyage avec son fils, Robert, un écolo convaincu (voire extrémiste), et une ado de 14 ans qu’il a sauvée de la prostitution et considère comme sa fille. Cet ancien bandit de Chicago fait tout pour que l’environnement soit respecté.

Cinq jours plus tard, à Saddlestring, dans le Wyoming, les deux sœurs Pickett, Sheridan (17 ans) et Lucy (12 ans) font du cheval lorsque Jason Kiner leur apprend qu’une certaine April a appelé mais… C’est impossible, April était leur sœur (elle avait été recueillie par la famille Pickett) et a été tuée il y a six ans ; leur père était présent !

De son côté, le père en question, Joe Pickett, garde-chasse réputé, est à Baggs où il poursuit l’Archer fou, un cinglé qui tue et torture des animaux… « Les hommes qui n’ont aucun scrupule à tuer ou à martyriser les animaux pour le plaisir sont capables de tout. Ce type était comme ça ; Joe le sentait. » (p. 149).

Un passage que j’aime bien. « Alors, si tu es aussi intelligent avec tes ordinateurs, tes iPhones et toute ta technique, pourquoi ne règles-tu pas les problèmes dont tu te plains ? Tu n’as qu’une envie : rejeter la faute sur les autres – sur moi – et passer ton temps à râler. C’est ton tour maintenant, alors pourquoi ne les résous-du pas, tous ces problèmes ? » (p. 314, Stenko à Robert).

Mais c’est quoi le Below Zero ? C’est un terme utilisé par les écologistes pour calculer la compensation carbone afin que chacun ait un impact minimum sur l’environnement. Robert a en fait créé un logiciel qui calcule l’empreinte carbone de tout et de tout un chacun. Vous consommez trop, vous êtes tués, voici la vie de Stenko et Robert, qui traînent avec eux, à l’insu de son plein gré, une ado déboussolée qui… pourrait-elle être April ?

L’auteur nous emmène dans les Rocheuses et c’est magnifique, magique, mais parfois dangereux surtout quand il y a des tueurs dans le coin. Below Zero (paru en juin 2009 aux States) est le 9e tome des aventures et enquêtes de Joe Pickett mais c’est le premier que je lis. J’ai très envie de lire d’autres titres et tant pis pour la chronologie ! La Nature (et ses aléas, ses dangers), les animaux (parfois dangereux) et les personnages tiennent une grande place dans ce roman à l’intrigue sauvage, violente mais très agréable à lire et je pense que c’est aussi le cas dans les autres titres mettant en scène le garde-chasse Joe Pickett, son épouse Marybeth et leurs filles. J’ai aimé l’amitié entre Joe Pickett et Nate Romanowski, un marginal recherché par la police mais qui aime la Nature et les animaux (il vit avec un faucon). En tout cas, j’ai apprécié les thèmes abordés ici (l’écologie mais aussi la famille, l’amitié, le respect de la Nature et des animaux) et j’espère retrouver tout ce « petit » monde dans les autres romans (si vous en avez un en particulier à me conseiller ?).

Une excellente lecture pour Animaux du monde #3 (faucon et animaux des Rocheuses) et Polar et thriller 2020-2021.

Cuisine tatare et descendance d’Alina Bronsky

Cuisine tatare et descendance d’Alina Bronsky.

Actes Sud, collection Lettres allemandes, mars 2012, 336 pages, 23,40 €, ISBN 978-2-330-00530-6. Die Schärfsten Gerichte der Tatarischen (2010) est traduit de l’allemand par Isabelle Liber. Je l’ai lu en poche : Babel, n° 1610, avril 2019, 336 pages, 8,70 €, ISBN 978-2-330-12024-5.

Genres : littérature allemande, roman.

Alina Bronsky naît en 1978 à Iekaterinbourg (Sibérie, Russie). Elle est journaliste et autrice. Depuis quelques années, elle vit en Allemagne (elle écrit en allemand) avec ses trois enfants (à qui elle parle en russe). Son premier roman : Scherbenpark (2008) réédité sous le titre Broken Glass Park (2010). D’autres romans suivent mais peu sont traduits en français : Cuisine tatare et descendance (Actes Sud, 2012) que j’avais repéré mais pas lu, Le dernier amour de Baba Dounia (2019) et Ma vie n’est pas un roman (Actes Sud Junior, 2019).

« Quand ma fille Sulfia m’a annoncé qu’elle était enceinte et qu’elle ne savait pas de qui, je me suis concentrée sur la manière dont je me tenais. J’étais assise bien droite, les mains dignement croisées sur les genoux. » (p. 11). Voici comment débute ce roman narré par Rosalinda, la mère de Sulfia, une belle Russe d’origine Tatare, orpheline, mais qui avec son mari, Boris Kalganov, élève sa fille en bonne Soviétique.

Rosalinda ne sait pas quoi faire de son unique enfant, une fille de 17 ans qui se retrouve enceinte on ne sait comment vu qu’elle est vilaine et idiote (sic). Un rêve peut-être… « J’ai regardé Sulfia d’un air sévère et préoccupé, mais elle est restée les yeux rivés sur ses pieds minuscules. Ce genre de choses arrivait parfois, je le savais. » (p. 13).

En plus, la famille (donc trois personnes, Rosalinda, Kalganov et Sulfia) habite dans un appartement collectif avec une langue de vipère, Klavdia…

Poudre de moutarde dans un bain brûlant, bouillon de feuilles de laurier, aiguille à tricoter, Rosalinda a tout essayé, même l’aide de Klavdia, mais… « L’enfant, une petite fille de trois kilos deux pour cinquante-et-un centimètres, est né par une froide nuit de décembre 1978, à la maternité n° 134. Dès le début, j’ai senti que ce bébé serait de ceux qui survivent à tout, par principe et sans concession. Cette petite n’était pas comme les autres, et elle avait une voix très puissante. » (p. 20).

La petite, c’est Anna, ou Anja, mais contre toute attente, Rosalinda lui préfère un prénom tatare : Aminat, en hommage à sa grand-mère caucasienne.

Rosalinda va élever Aminat, à sa façon à elle : elle est un peu tyrannique, ou tout du moins résolument têtue. Par deux fois, Sulfia s’enfuit avec sa fille, et Rosalinda fait tout pour la récupérer et en avoir la garde. C’est qu’elle aimerait à travers Aminat avoir la fille parfaite que Sulfia n’a jamais été… « Elle devait être la plus douée, la plus jolie et la plus intelligente. Une enfant soviétique affranchie de toute nationalité, disait Kalganov fièrement. Au fond, même si nos raisons étaient différentes, nos espoirs – étrangement – étaient les mêmes quand il s’agissait de notre petite-fille. » (p. 34). « Je considérais comme de mon devoir d’éduquer Aminat, de l’aider à distinguer le bien du mal. Ce n’est pas pour rien que j’avais un diplôme d’éducatrice. » (p. 68).

Toutefois, Rosalinda et Sulfia feront des efforts pour redevenir une « famille civilisée » mais le monde s’effondre lorsqu’en laissant une lettre, Kalganov annonce qu’il quitte le domicile conjugal car il a rencontré une autre femme et que Sulfia, mariée, veut partir avec Aminat. « Qu’allais-je devenir sans Aminat ? Dans cette ville, sur cette terre ? Si Aminat s’en allait, toutes les couleurs et tous les murmures qui peuplaient ma vie disparaissaient. Et plus rien n’avait de sens. » (p. 159).

Vous l’aurez compris d’après le titre, ce roman parle aussi de la culture tatare et de la cuisine tatare même si Rosalinda essaie de gommer les traditions tatares de sa vie et d’être une bonne Soviétique. Rosalinda raconte les années 80 en Union Soviétique et les années 90 en Allemagne (Aminat a 12 ans lorsqu’elle arrive en Allemagne avec sa mère et sa grand-mère) : se rajoute donc l’exil et les difficultés de vivre dans un autre pays mais Rosalinda a toujours de la ressource et n’est pas du tout modeste ! « La fille de John disait que j’étais une perle. Chose qu’évidemment, je savais déjà. » (p. 258).

Ma phrase préférée. « J’ai réfléchi au problème pendant deux jours et cinq heures. Aminat avait raison : mon erreur avait toujours été de faire trop de projets pour les autres. Ils ne tenaient pas le rythme. Qu’à cela ne tienne : je pouvais réaliser tous les projets que j’avais formés pour moi. » (p. 290). Indécrottable, Rosalinda, quelle énergie tout au long de sa vie !

Et un de mes passages préférés. Lorsque les trois générations de femmes, en route vers l’Allemagne, font une escale à Moscou et découvrent le grand restaurant à la mode, devant lequel la foule fait la queue (mais les Soviétiques sont habitués) et où tout est servi dans des boîtes en carton ; attention aucun nom n’est prononcé par la narratrice.

Après avoir lu Le dernier amour de Baba Dounia (coup de cœur en 2019), j’avais très envie de lire Cuisine tatare et descendance : eh, bien coup de cœur pour lui aussi et 2e note de lecture pour Les feuilles allemandes.

Comme dans Le dernier amour de Baba Dounia, Alina Bronsky donne la parole à une « vieille » dame quoique Rosalinda est une jeune grand-mère puisqu’elle a moins de 50 ans au début du roman (mais environ 75 ans vers la fin). J’ai aimé le style, l’humour, les personnages, l’histoire, les détails, tout est vraiment parfait dans cette histoire, même la traduction, alors je vous conseille vivement cette romancière allemande d’origine russe. Son roman est sans concession, aussi bien sur les relations familiales et le comportement de Rosalinda (elle veut tout gérer, tout décider) que sur les difficultés de vivre dans l’univers soviétique (promiscuité, manque de tout, corruption…). Les traditions et la gastronomie tatares y ont une petite place mais importante et ce roman est en fait un régal culinaire et littéraire.

Et aussi pour Challenge du confinement (case Contemporain), Des livres (et des écrans) en cuisine et Voisins Voisines 2020 (Allemagne).

L’échelle de la mort de Mamdouh Azzam

L’échelle de la mort de Mamdouh Azzam.

Actes Sud, collection Sindbad, janvier 2020, 112 pages, 12,80 €, ISBN 978-2-330-13150-0. Mi’râj al-mawr est traduit de l’arabe (Syrie) par Rania Samara.

Genres : littérature syrienne, drame.

Mamdouh Azzam naît en 1950 dans la province de Suwayda (région druze au sud-est de Damas) en Syrie. Il étudie la langue arabe et la littérature arabe à l’université de Damas puis travaille comme professeur. Il est romancier (8 romans) et nouvelliste. Parfois ses romans, comme Qasr al-matar (Le château de la pluie) reçoivent une fatwa et sont censurés. J’aimerais lire d’autres de ses titres !

« Le matin, elle cracha du sang. Pour la première fois depuis qu’ils l’avaient conduite ici, il y a un mois, et avaient verrouillé la porte, ses jambes se dérobaient sous elle, son corps usé et léger fléchissait au point de ne plus pouvoir supporter le poids de sa tête qui dodelinait et tombait sans cesse sur sa poitrine. » (p. 11). Tout de suite, le lecteur comprend l’intensité du drame qui se joue avec cette première phrase du roman.

Elle, c’est Salma, enfermée par sa belle-famille, la famille Dhîb, dans un lieu obscur, la seule cave du village (au sud de la Syrie). « Les choses ne lui apparaissaient plus sous leur aspect normal, c’était comme dans un rêve […]. » (p. 12).

Ce qui est dingue, c’est que la séquestration de Salma est un divertissement pour les vieilles du village !

Salma est jeune mariée avec Saïd mais il est parti au Venezuela. Lors de sa rencontre avec Abdelkarim, l’instituteur, il est ébloui par son regard. Après l’enlèvement de Salma, Abdelkarim, vraiment amoureux, a essayé de la retrouver mais, au village, il s’est heurté à un mur, à « des visages fermés » (p. 19).

« Les cris étaient un présage funeste. Il n’y a rien de mieux que les lamentations des femmes pour réveiller l’ange de la mort. » (p. 39).

Traditions familiales, mariages arrangés, autorité patriarcale, crimes d’honneur… Salma se doutait de ce qui allait lui arriver mais comment y échapper… « Elle se replia sur son nouveau bonheur en se disant que la divulgation de son secret apporterait plus de risque que de réconfort, car une femme mariée n’était pas sensée tomber amoureuse et, derrière elle, il y avait malheureusement les hommes des deux familles, les Dhîb et les Khorsân, qui parlaient souvent d’égorger les pécheresses. » (p. 66).

Une histoire dramatique, la mort d’une jeune femme qui avait la vie devant elle, qui n’a pas pu être maîtresse d’elle-même, racontée par un homme effaré qui essaie de faire bouger les mentalités. Son récit est court et concis mais dense, simple mais poétique (dramatiquement parlant), surtout cruel et déchirant. Cet événement tragique, ce crime d’honneur, malheureusement existe encore à notre époque…

Pour le Challenge de l’été (Syrie) et Petit Bac 2020 (catégorie Objet avec échelle).

Les liens de Domenico Starnone

Les liens de Domenico Starnone.

Fayard, collection Littérature étrangère, août 2019, 180 pages, 18 €, ISBN 978-2-21370-567-5. Lacci (2014-2016) est traduit de l’italien par Dominique Vittoz.

Genre : littérature italienne.

Domenico Starnone naît le 15 février 1943 près de Naples (Italie). Il vit à Rome où il est journaliste, écrivain et scénariste. Il écrit depuis 1988 mais je ne connaissais pas cet auteur, c’est la première fois que je le lisais. D’après des études littéraires et critiques, des spécialistes disent que Domenico Starnone pourrait être Elena Ferrante !

Vanda et Aldo sont mariés depuis 12 ans, depuis octobre 1962. Ils habitent à Naples et ils ont deux enfants : Sandro, 9 ans, et Anna, 5 ans. Vanda est femme au foyer et Aldo est assistant dans une université à Rome. Il vient de quitter le foyer conjugal car il a rencontré une jeune femme, Lidia, 19 ans.

Ce qu’il y a de subtil dans ce roman, dont l’histoire est somme toute classique, la séparation d’un couple, c’est les trois parties racontées, à leur façon, par les protagonistes.

La première partie est consacrée aux lettres que Vanda écrit à Aldo pour qu’il revienne. « Au cas où tu l’aurais oublié, mon cher, je te le rappelle : je suis ta femme. » (première phrase du roman, p. 9). « Tu n’as tout simplement pas pris la mesure de ce que tu m’as infligé. » (p. 10). « Tu t’es envolé en évitant par tous les moyens d’être clair avec moi. […] J’ai reçu les factures de gaz et d’électricité. J’ai le loyer à payer. Et les deux enfants. Reviens tout de suite. » (p. 15). Est-il question d’amour ou Vanda est-elle simplement dépendante d’Aldo ?

Des années plus tard, Aldo est revenu mais leur couple est comme un objet cassé et recollé qui ne sert plus voire qui menace de se casser à nouveau… C’est la deuxième partie consacrée à Aldo, aux états d’âmes d’Aldo. Car, à leur retour de vacances, leur appartement est sens dessus dessous et leur chat, Labès, a disparu ! Aldo va-t-il prendre la mesure de ce que Vanda et leurs enfants ont subi ?

Et justement, la troisième partie est consacrée aux enfants, Sandro et Anna, devenus adultes et pas contents du tout, surtout Anna. Leur père a commis « Un crime, oui, un crime. » (p. 101).

Les liens est un roman, à la fois court et dense (je l’ai lu d’une traite un dimanche après-midi), sur le naufrage d’un couple, d’une famille… « Laisse tomber les lacets, tout ce que nos parents ont su nouer, c’est un lien avec lequel ils se sont torturés l’un l’autre toute leur vie. » (p. 158). Et c’est vrai qu’il y a quelque chose de pathétique dans les liens qui « unissent » ce couple, cette famille, ou plutôt l’absence de liens… Quand on regarde la couverture, on a l’impression que les lacets sont un lien à la patte et que l’homme ne pense qu’à s’enfuir ! Et on se rend compte que la rancœur a remplacé l’amour aussi bien dans le couple qu’entre les parents et les enfants, ainsi y a-t-il eu un réel pardon ? Je n’en suis pas sûre du tout et c’est triste… Mais super bien écrit ! Tout en finesse, parfois drôle, plutôt cynique, tout en amertume et non-dits, en tout cas ce qu’ont sûrement vécu des milliers de couples qui se sont séparés dans les années 70.

Domenico Starnone est à découvrir ! Du même auteur : Rage de dents (Actes Sud, 1996) et Via Gemito (Fayard, 2000) pour les romans traduits en français, plus les autres titres en italien pour ceux qui lisent en italien ! Avez-vous déjà lu cet auteur ? Me conseilleriez-vous Rage de dents ou Via Gemito ?

Une lecture pour les challenges 1 % Rentrée littéraire 2019 et Voisins Voisines 2019 (Italie).

Miss Sarajevo d’Ingrid Thobois

Miss Sarajevo d’Ingrid Thobois.

Buchet-Chastel, collection Qui vive, août 2018, 224 pages, 16 €, ISBN 978-2-283-03095-0.

Genre : roman français.

Ingrid Thobois naît en 1980 à Rouen. Elle voyage beaucoup. Après avoir enseigné le français en Afghanistan, elle publie son premier roman, Le roi d’Afghanistan ne nous a pas mariés (Phébus, 2007, Prix du premier roman). Suivent des livres de photographies, des livres jeunesse et d’autres romans comme L’ange anatomique (Phébus, 2008), Sollicciano (Zulma, 2011) et Le plancher de Jeannot (Buchet-Chastel, 2015) avant Miss Sarajevo. Plus d’infos sur son site officiel, http://www.ingridthobois.com/.

Printemps 1993. Rouen. Famille Sirvins. Le père, Charles, professeur de radiologie. La mère, « mère au foyer d’ascendance aristocratique et militaire » (p. 52). Le fils, Joaquim, 19 ans. La fille, Viviane, 16 ans, morte, défenestrée, du neuvième étage… « Mais, Viviane, ce matin-là, était seule avec Joaquim dans l’appartement ! » (le père, p. 21). « Viviane, ce matin-là était seule avec Joaquim dans l’appartement… » (le médecin, p. 21). Un soupçon jamais répété mais… « À partir de ce jour, Joaquim erra seul dans le silence cathédrale de son crâne transpercé par ses premiers acouphènes. » (p. 23).

Après un prologue avec Nicéphore Niépce et sa première photographie réussie (non cramée au développement), le Point de vue du Gras (1827) et la découverte du drame de 1993, le lecteur suit Joaquim qui abandonne ses études de photographie aux Gobelins à Paris et qui part comme photographe de guerre. À deux époques : six mois après la mort de sa sœur avec son premier voyage, à Sarajevo et vingt-cinq ans après où il doit retourner à Rouen. « De la guerre, Joaquim attend un électrochoc, un saccage en bonne et due forme. » (p. 84) car « Quand on n’a jamais connu que la paix, la guerre est affaire de fiction, de lointain, objet de fantasme ou de réflexion. » (p. 117).

J’ai vraiment beaucoup aimé Miss Sarajevo, carrément un coup de cœur, car ce roman est d’une grande richesse : l’auteur traite de la famille, du manque d’amour, des non-dits, de la dureté (apparente ?) du père, de la maladie (anorexie chez la fille, Alzheimer chez la mère), du suicide, du deuil, de la solitude, de la mémoire (Joaquim note absolument tout dans des carnets), du souvenir, de la photographie, de la guerre avec ses horreurs, et avant tout de la vie qui continue car « Sous les bombes se prépare un concours de beauté. » (p. 142) ! Avec treize concurrentes et « Toutes ignorent la portée symbolique de leur acte, et le retentissement planétaire qu’il aura. » (p. 177).

Et puis, je me suis attachée à Joaquim ; en fait je me rends compte que si j’apprécie tout particulièrement les romans avec le thème du temps, j’aime aussi beaucoup les romans sur le thème de la photographie. Et je me dis qu’en fait, les deux thèmes sont liés : prendre une photographie, c’est un instantané de vie à un moment précis, c’est comme arrêter le temps, c’est pouvoir le « revivre » plus tard en regardant la photographie. Ou alors « On ne conserve jamais que des traces de nos expériences fondatrices, des clichés flous, des images en apesanteur, si fragile qu’à s’en saisir on risquerait de les pulvériser. » (p. 33). Car « Photographier, ce n’est pas raconter la vérité. C’est délimiter par un champ l’opération d’exister, et la fixer. C’est inventer un monde de gestes dépourvus de leurs conséquences : un éclair sans la foudre, une chute sans impact – la grâce d’un basculement fondu au noir. Ce choix de l’éternité au détriment du vivant […]. » (p. 47).

Dans toute cette violence, il y a une sorte de douceur. Est-ce dû à une douceur naturelle chez Joaquim ? Est-ce dû à la tendresse de la famille qu’il rencontre à Sarajevo ? Vesna, la mère, Zladko son fils et Inela sa fille qui participe au concours de Miss Sajarevo. Ingrid Thobois réussit un coup de maître avec ce beau roman intime, tout en pudeur, qui m’a émue. Je ne connaissais pas Ingrid Thobois, à tel point que j’ai pensé que Miss Sarajevo était son premier roman !, et je suis ravie d’avoir découvert cette autrice grâce aux Matchs de la rentrée littéraire 2018 (dont je vous parlais ici) et grâce à Antigone qui le proposait.

Parmi mes phrases préférées : « […] on n’oublie jamais rien ; on escamote ou on fuit ; » (p. 26) ; « […] les voyages, comme les enfants, assomment ceux qui ne les ont pas faits. » (p. 40-41). « Le soir est d’une beauté incompréhensible. » (p, 134, Sarajevo détruite).

Un petit défaut : « […] une question sémantique : on parle de veufs et d’orphelins mais il n’existe aucun terme pour désigner, dans pareille situation, les parents et ce qu’il reste des fratries amputées. » (p. 24-25). J’ai déjà lu ça il y a trois ans dans Camille, mon envolée de Sophie Daull.

Une excellente lecture pour les challenges 1 % rentrée littéraire 2018 et Petit Bac 2018 (Catégorie Lieu).