Les corps fragiles d’Isabelle Kauffmann

Les corps fragiles d’Isabelle Kauffmann.

Le Passage, septembre 2016, 140 pages, 15 €, ISBN 978-2-84742-339-6.

Genres : roman intimiste, biographie.

Isabelle Kauffmann est Lyonnaise. Elle était médecin jusqu’au début des années 2000. Mais elle a préféré se consacrer au monde artistique : elle est romancière, auteur-compositeur et peintre à Lyon. Ne regardez pas le voleur qui passe (Flammarion, 2006) est récompensé par le Prix Marie-Claire du Premier Roman. Paraissent ensuite aux éditions Le Passage : Grand huit (2011), Cabaret sauvage (2013) et Les corps fragiles (2016).

Années 30, dans un village de l’est lyonnais, une famille originaire de Suisse alémanique, protestante, famille nombreuse, pauvre, mais heureuse « […] sentiment de plénitude et d’harmonie. Sans doute cet équilibre fondateur m’a-t-il permis plus tard de ne jamais désespérer, ni me plaindre, de toujours garder confiance en l’avenir. Peut-être aussi a-t-il suscité le besoin de partager ce bonheur que je porte en moi. » (p. 13). En 1935 la narratrice, Marie-Antoinette, a 6 ans et elle est « profondément bouleversée » par une très vieille voisine qui souffre à cause de ses doigts déformés. « Je découvris, stupéfaite, la difformité de ses doigts, si tordus qu’ils se pressaient, se superposaient, semblaient se battre entre eux, décharnés, rétractés comme des serres d’oiseaux aux articulations boursouflées. Une main monstrueuse qui n’avait rien de commun avec celles que nous avions dessinées le matin même. » (p. 14). Très jeune donc, Marie-Antoinette a compris : « Je le savais désormais. Au-delà des mains, c’étaient les autres qui m’intéressaient. » (p. 17) et elle deviendra la première infirmière libérale de Lyon. Prendre soin des malades, les accompagner, les réconforter, leur sourire, « alléger leur fardeau » à défaut de pouvoir les sauver. C’est ça, la vocation de Marie-Antoinette, qui exercera pendant près de 40 ans. « […] je ressemble à leur fille, leur sœur, leur mère quand ils étaient petits, à leur femme parfois. Jamais ils ne me manquent de respect. Je n’attends aucun remerciement, ça m’est bien égal, je veux être utile, pour que la vie s’accroche même quand il en manque un morceau […]. » (p. 14).

Ce roman, court mais intense, est une réflexion sur la vie, le « savoir » vivre, la maladie, la mort, la vocation, les progrès de la médecine au XXe siècle (vaccins, antibiotiques, streptomycine, neuroleptiques, massages cardiaques…) et aussi l’évolution de la société et des comportements d’auscultation (plus individuels et plus dans le respect du malade, soins palliatifs…).

Mon passage préféré : « Le corps n’est pas un havre de paix, mais un monde frémissant en perpétuel remaniement, qui s’infecte, s’intoxique, se dérègle, se laisse envahir, déformer, écraser, gonfler, déchirer. Il se fatigue, s’use, il vieillit. Dès la naissance, les cartes sont distribuées injustement. » (p. 46).

D’habitude j’ai du mal avec tout ce qui est médical (je déteste ça même !) mais la vie et l’expérience de Marie-Antoinette, première infirmière libérale de Lyon m’a passionnée ! Il faut dire que son enfance, ses motivations, sa vocation, sa générosité et le style tendre et délicat de l’auteur y sont pour beaucoup. Voici encore deux extraits : « La voix éclaire celui qui l’écoute. » (p. 92). « C’est étrange comme la mort ravive les choses. Tous ces secrets, ces souvenirs qui refont surface, ces remords, ça bouscule. Si seulement les gens se parlaient davantage, s’ils se disaient qu’ils s’aiment… il y aurait moins de malentendus. On éviterait tellement de rancœurs ! » (p. 122-123). Si vous avez l’occasion de lire ce roman, n’hésitez pas, il est intime et puissant ; il a reçu le Prix Canut 2017 et le Prix de la Bastide 2017 et il les mérite !

Ce livre ne rentre dans aucun challenge, c’est assez rare pour le signaler.

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