Rencontre avec Hana Jaber et Jabbour Douaihy

festivalestouest2016Cette année, l’invité de la 26e édition du Festival Est Ouest est le Liban et j’ai eu le plaisir d’assister le 13 octobre à une rencontre avec Hana Jaber et Jabbour Douaihy, rencontre organisée par la médiathèque La Passerelle de Bourg lès Valence et le Centre du Patrimoine arménien (CPA) de Valence (dont j’ai déjà parlé ici, ici et ici).

Hana Jaber est une Libanaise qui vit en France depuis les années 80. Elle est chercheur à la chaire d’histoire du monde contemporain au Collège de France et spécialiste des migrations au Moyen-Orient. Vous pouvez lire quelques-uns de ses articles sur Orient XXI et sur Le Monde diplomatique.

Jabbour Douaihy, je vous en ai déjà parlé pour Le quartier américain et pour le Prix La Passerelle 2016. Né en 1949, dans le nord du Liban, il a été professeur de littérature française à l’Université de Tripoli ; il est maintenant à la retraite et se consacre à la littérature : romancier et critique littéraire à L’Orient littéraire que je lis régulièrement depuis des années et que je vous conseille.

La rencontre étant orientée vers le thème « Regards croisés sur les conflits identitaires au Liban », la littérature et les romans de Jabbour Douaihy n’étaient pas la préoccupation première.

jaber-douaihy

Ce que j’ai retenu des propos de Hana Jaber qui a parlé de l’histoire et des problèmes du Liban, c’est un détail amusant : un seul recensement a été fait au Liban, c’était en 1932, il y avait 3,5 millions de Libanais, et depuis, il y a toujours 3,5 millions de Libanais !

Ce que j’ai retenu des propos de Jabbour Douaihy qui a parlé de la sémiologie communautaire (17 communautés différentes) et des conflits depuis 100 ans, ce sont deux phrases qui replacent la littérature dans tout ce micmac : « La situation est tellement compliquée qu’un roman est plus à même d’expliquer. » et « Le roman – en laissant place aux signes, à la symbolique du quotidien – permet de comprendre quelque chose. ». Et puis, comme j’ai pu m’entretenir un peu avec lui, j’ai eu une info en exclusivité : le titre de son prochain roman à paraître aux éditions Actes Sud à la rentrée d’automne de 2017 : L’inédit de Beyrouth 🙂

Merci aux bibliothécaires, au CPA et aux deux intervenants, c’était une rencontre enrichissante !

Le piano oriental de Zeina Abirached

PianoOrientalLe piano oriental de Zeina Abirached.

Casterman, septembre 2015, 212 pages, 22 €, ISBN 978-2-20309-208-2. Vous pouvez voir 5 pages sur le site de l’éditeur dont une ci-dessous.

Genres : bande dessinée, roman graphique.

Zeina Abirached naît à Beyrouth en 1981. Elle étudie les Beaux-Arts à Beyrouth puis à Paris. Elle vit et travaille entre Beyrouth (Liban), Paris (France) et Berlin (Allemagne).

Beyrouth, 1959. Abdallah Kamanja a reçu une lettre de Monsieur Hofman : il doit aller à Vienne lui présenter son piano oriental. Son meilleur ami, Victor Challita, l’accompagne.

Beyrouth, années 80-90. Enfance et adolescence de Zeina Abirached. « Les mots en français étaient devenus un refuge. (p. 72). Elle quitte Beyrouth en 2004, pour Paris, elle a 23 ans. « J’avais droit à un seul bagage de 23 kilos. » (p. 27).

PianoOrientalExtraitLe piano oriental est une magnifique bande dessinée dans un noir et blanc riche et lumineux ! Sélectionnée au Festival d’Angoulême 2016 et pour le Prix Artémisia 2016, cette œuvre a reçu le Prix Phénix de littérature 2015. J’ai beaucoup aimé comprendre pourquoi Zeina Abirached associe la langue française au noir et blanc. Pour elle, la langue est très importante. « Je tricote depuis l’enfance une langue faite de deux fils fragiles et précieux. » (p. 97). Il en est de même pour la musique avec ce piano éphémère : « Un piano oriental… Cette étrange juxtaposition de deux visions du monde que rien ne semble pouvoir lier, sa musique double, le son léger du déhanchement inattendu d’une note au milieu d’une phrase, je les porte en moi. » (p. 148). Abdallah s’est mariée à Odette ; ils ont eu un fils, Julien ; il est le père de l’auteur. Ainsi, c’est l’histoire de son grand-père que Zeina Abirached raconte avec humour et tendresse dans ce rapprochement entre deux mondes, deux cultures, et c’est vraiment émouvant.

Je vous conseille les autres titres de Zeina Abirached : [Beyrouth] Catharsis et 38 rue Youssef Semaani (2006), Mourir, partir, revenir – Le jeu des hirondelles (2007), Je me souviens – Beyrouth (2008), Mouton (2012) et Agatha de Beyrouth avec Jacques Jouet (2011), tous parus aux éditions Cambourakis. Et pour que vous découvriez encore plus son univers, voici le court métrage d’animation réalisé en 2006, Mouton.

Le Quartier américain de Jabbour Douaihy

QuartierAmericainLe Quartier américain de Jabbour Douaihy.

Actes Sud / Sindbad [lien], collection Mondes arabes, et L’Orient des livres [lien], septembre 2015, 178 pages, 19,80 €, ISBN 978-2-330-05308-6. Hay al-Amerikân (2015) est traduit de l’arabe par Stéphanie Dujols.

Genres : littérature libanaise, roman historique.

Jabbour Douaihy naît en 1949 à Zghorta dans le nord du Liban. Il est professeur de littérature française à l’Université de Tripoli et journaliste pour L’Orient littéraire (*). Entre 2006 et 2008, il a tenu un blog [lien]. D’autres romans aux éditions Actes Sud : Fountain Motel (2009), Pluie de juin (2010) et Saint-Georges regardait ailleurs (2013). Et Équinoxe d’automne (Presses du Mirail, 2000).

Abdel-Rahmân Bakri, surnommé Le Pendu, vit avec son épouse dans une vieille maison du Quartier américain. Leurs cinq enfants étant partis, ils louent l’étage à la famille de Bilâl et Intissâr Mohsen. Bilâl a un passé trouble et s’absente souvent alors Intissâr travaille comme bonne dans la maison d’Abdel-Karim Bey, revenu subitement de France : il est le fils de la famille Azzâm chez qui sa mère travaillait et qu’elle connaît depuis l’enfance. Mais Intissâr est inquiète car son fils aîné, Ismaïl, a disparu depuis deux semaines et, le soir, quand elle rentre, elle a peur car « depuis quelque temps, il y a de plus en plus de gens venus d’ailleurs, dont elle ne connaît pas les visages. Ils vivent dans des maisons abandonnées et errent dans les rues la nuit. » (p. 28). Peu à peu, le passé de Bilâl Mohsen se dessine : il a 24 ans, il est au chômage et il est désœuvré. Celui d’Abdel-Karim Azzâm aussi : fils unique, surprotégé, éduqué dans une école de Frères (chrétiens) alors qu’il est le petit-fils du mufti des musulmans, il aime la poésie mais a hérité de la mélancolie familiale alors, après des attentats, il est envoyé en France pour étudier… ou travailler selon ce qu’il trouvera. Ismaïl, le fils aîné de Bilâl va être rattrapé par ces événements du passé.

Le Quartier américain, comme son nom l’indique était autrefois habité par des Américains mais, après leur départ, il a été abandonné aux populations pauvres. « Le Quartier américain ressemblait désormais à une exposition permanente et bariolée. » (p. 80). Jolie phrase pour dire qu’il est maintenant décrépit et que les maisons tombent en ruines. Les politiques et les journalistes peuvent d’ailleurs surenchérir « sur la misère croissante des vieux quartiers de la ville, et sur le lien que l’on peut établir entre cette misère, la violence et le développement des mouvements fondamentalistes. » (p. 29). C’est sûr que le lecteur ressent immédiatement l’omniprésence de dieu dans la vie des Libanais : « en implorant le bon Dieu de leur venir en aide » (p. 10), « Dieu veuille que la journée nous apporte de bonnes nouvelles… » (p. 11), « Remets-t’en au bon Dieu, femme… » (p. 14), « Il n’y a de force et de puissance qu’en Dieu ! » (p. 52), etc.

Mon chapitre préféré est le 4e : à Paris, Abdel-Karim Azzâm rencontre Valeria Dombrovska, une ballerine serbe. Ils vivent une belle histoire mais le chagrin d’amour le fera rentrer au Liban. À son retour, il se rend compte que la vie a vraiment changé : déjà ses parents sont morts et la maison est vide, ensuite les écoles des missionnaires sont fermées et il n’y a plus de chrétiens, de nombreux prédicateurs appellent au jihad, les femmes portent un niqab noir, les choses hérétiques comme l’alcool et la musique occidentale sont interdites (Abdel-Karim écoute frénétiquement de l’opéra), le jeûne est obligatoire et les jeunes embrigadés sont envoyés au combat, à la mort… Les gens disent d’ailleurs des jeunes qui partent au jihad qu’ils se sont « fondus dans la nature » (p. 133). Ainsi, les personnages, la ville et le passé de certaines personnes sont extrêmement bien décrits, c’est d’ailleurs très beau, poétique et d’un grand intérêt, mais tout le reste est dit en allégories, en non-dits. J’ai été déçue par le 6e et dernier chapitre, je l’ai trouvé confus, pas au niveau de l’histoire mais au niveau du récit : l’auteur avait besoin d’une pirouette soit pour rester politiquement correct soit pour délivrer une happy end… Mais je suis d’accord avec l’éditeur, Le Quartier américain est un roman « riche et concis où rien n’est superflu », je l’ai dévoré en deux fois tellement il est passionnant et enrichissant, et je lirai assurément d’autres livres de Jabbour Douaihy !RentreeLitteraire2015

(*) L’Orient littéraire [lien] est le supplément littéraire mensuel du journal libanais L’Orient – Le Jour [lien], ces deux journaux étant disponibles en ligne en français. Je consulte régulièrement L’Orient littéraire car sa lecture permet de découvrir des auteurs du monde arabe et leurs écrits ainsi que des avis différents sur les écrivains français et francophones.RaconteMoiLAsie

Ce roman entre dans les challenges 1 % de la rentrée littéraire 2015 et Raconte-moi l’Asie.