L’incivilité des fantômes de Rivers Solomon

L’incivilité des fantômes de Rivers Solomon.

Aux Forges de Vulcain, septembre 2019, 400 pages, 20 €, ISBN 978-2-373-05056-1. An Unkindness of Ghosts (2017) est traduit de l’américain par Francis Guévremont.

Genres : littérature états-unienne, science-fiction, premier roman.

Rivers Solomon naît en 1989 en Californie ; elle étudie à l’université de Stanford. Elle vit en Grande-Bretagne. Elle se considère comme non-binaire (en anglais, elle utilise le pronom « they » qui peut signifier « iels », à la fois masculin et féminin, ou neutre). Son deuxième roman, The Deep, est paru aux États-Unis en 2019 ; il traite de l’afrofuturisme, genre de prédilection de l’autrice. Plus d’infos sur son site officiel, https://www.riverssolomon.com/ .

À bord du Matilda, Aster soigne les passagers du mieux qu’elle peut mais elle fait partie d’un pont inférieur sur lequel il n’y a plus de chauffage et peu d’électricité. Sur ces ponts inférieurs, vivent ceux qui sont surnommés les Bas-Pontiens ou les Goudrons, c’est-à-dire les personnes noires.

« On s’en fout de ce qu’on désire, parce que sur ce putain de vaisseau, rien de marche, rien ne fonctionne. […] Ça fait trois cents ans, depuis le jour où notre vieille planète est devenue invivable, ça fait trois cents ans que ça ne sert à rien de former des souhaits. Quand on traverse l’espace entre les étoiles, il ne faut s’attendre à rien de bon. » (p. 14).

Le Matilda est gouverné de façon totalitaire par le Souverain Nicolaée mais Aster, électron libre, avec l’aide de son amie Giselle et du médecin général Théo qui l’autorise à accéder à certains ponts supérieurs, part sur les traces de sa mère disparue : elle était mécanicienne principale et avait découvert quelque chose mais pourquoi n’a-t-elle pas été plus explicite dans les carnets qu’elle a laissés ?

« Nicolaée était mort, Lieutenant prendrait sa place sur le trône […] ! » (p. 138). Un dictateur en remplace un autre…

« Détruire une personne, passe encore, mais détruire tout ce que cette personne avait fait au cours de sa vie, cela était un sacrilège. Après sa mort, il ne restait plus rien d’une personne, sinon ces papiers, ces traces écrites qu’elle nous a laissées, dans les annales, dans les almanachs. Il ne restait plus rien que ces objets physiques qu’elle a produits. Détruire tout cela, c’était détruire son histoire, son présent, son futur. » (p. 367).

L’incivilité des fantômes n’est pas un roman facile. « Un premier roman qui prend pour prétexte la science-fiction pour inventer un microcosme de l’Amérique, et de tous les maux qui la hantent, tels des fantômes. » nous dit l’éditeur et c’est peut-être ça qui m’a dérangée : j’aurais voulu un vrai roman de science-fiction, pas un prétexte pour dénoncer les fantômes de l’Amérique… (les problèmes entre les Noirs et les Blancs). J’ai l’impression que je l’ai lu sans déplaisir mais sans réel plaisir non plus, quoique la chute est étonnante. Je trouve que les Hauts-Pontiens (Blancs, riches et instruits) et les Bas-Pontiens (Noirs, pauvres et survivant grâce à des contes et des légendes de l’ancienne Terre abandonnée) sont clichés comme pas possible ! Mais peut-être suis-je passée à côté d’un grand roman ?…

Pour les challenges 1 % Rentrée littéraire 2019 et Littérature de l’imaginaire #7.

À crier dans les ruines d’Alexandra Koszelyk

À crier dans les ruines d’Alexandra Koszelyk.

Aux Forges de Vulcain, août 2019, 254 pages, 19 €, ISBN 978-2-373-05066-0.

Genres : littérature française, premier roman.

Alexandra Koszelyk naît en 1976 en Normandie. Elle est professeure de français, de latin et de grec ancien en région parisienne. À crier dans les ruines est son premier roman (une nouvelle romancière à suivre !).

Après des années Léna, 33 ans, retourne à Kiev. « Quand Léna arrive à Kiev, elle ne s’attend à rien ou plutôt à tout. Des odeurs de son enfance, la musique de sa langue natale, les dernières images avant son exil. » (p. 9, premières phrases du roman). C’est que Léna vit en France, près de Cherbourg. « Pour vous rendre dans la ville fantôme de Pripiat, vous prendrez notre bus. Il y a un seul aller-retour par jour. Quand vous serez dans la zone contaminée, vous ne resterez jamais seule. Vous suivrez la guide et resterez avec le groupe. » (p. 10). Tarif : 500 $, c’est cher pour du tourisme qui va la contaminer ! Arrivée sur place, « Un hoquet sort de la bouche de Léna. Sa terre est devenue une simple attraction touristique. Sa ville natale est un cimetière dont le sol subit chaque jour les semelles des touristes. Ils écrasent une terre irradiée, calcinée par le feu. » (p. 15). Mais Léna n’est pas là pour faire du tourisme, elle veut revoir son ami d’enfance. « Et Ivan, qu’est-il devenu ? » (p. 20).

Léna naît en 1973, ses parents, Dimitri et Natalia, sont des scientifiques qui travaillent à la Centrale Lénine. Ses grands-parents s’occupent d’elle et elle a 3 ans lorsqu’elle rencontre un garçon du même âge qu’elle au parc, Ivan. Ivan aime la nature, les plantes, les animaux, le dessin. Ils sont heureux et insouciants.

Nuit du 25 au 26 avril 1996. « L’alarme s’enclenche […]. Le réacteur perd pied, […], il ne tient plus et explose la dalle de béton qui l’entoure. Un feu d’artifice de 1200 tonnes. Le fracas est assourdissant. Les lumières clignotent. La catastrophe a eu lieu. On court, on tourne, on hurle. […] » (p. 42). Ce qui s’est passé cette nuit est très bien expliqué mais pas avec des termes techniques incompréhensibles, de façon à ce que les lecteurs comprennent facilement. Le lendemain, la famille part pour Kiev, Zenka la grand-mère, les parents et Léna, 13 ans. Ivan pédale comme un fou à côté du bus. « Léna riait aux éclats. Bientôt, dans un mois au plus, elle rentrerait de France et partagerait avec lui ce souvenir : là-bas, à Pripiat, dans leur cabane du parc. » (p. 55). Mais l’exil dure depuis plus de vingt ans et Léna n’a aucune nouvelle d’Ivan. Le père ne veut plus entendre parler de l’Ukraine, du passé, il n’explique rien à Léna qui doit subir l’exil, la solitude, la souffrance.

Léna est au collège à Vauville, en Normandie mais elle ne se fait pas d’amis à part la bibliothécaire, madame Petitpas. « Les guerres éloignent les peuples, les légendes les rassemblent. Il existait aussi une mademoiselle de Gruchy dans les steppes ukrainiennes, même si elle ne portait pas le même nom. Deux régions du globe bien distinctes, mais une seule âme de conteur. » (Zenka, p. 103). « Le pays de Caux, avec ses marécages, regorgeait de légendes cruelles. Ses légendes permirent à Léna de s’approprier son nouveau pays. » (p. 103-104). À la rentrée suivante, au lycée à Cherbourg, Léna découvre les légendes celtes et gauloises avec Armelle, une exilée franco-écossaise. « […] elle entendait enfin, grâce à Armelle, des chœurs ancestraux. Ils la portaient vers de nouvelles rives inconnues qu’elle semblait connaître par cœur. Cette amitié l’ouvrit au monde. » (p. 115). « Le passé était un pays étranger qui ne la quittait jamais. » (p. 133).

Janvier 1993, à Slavoutytch (ville moderne construite à une cinquantaine de km de Pripiat). « Voilà, j’ai vingt ans, et je ne sais toujours pas pourquoi je continue de faire semblant ni pourquoi je t’écris cette lettre que tu ne liras jamais. » (lettre d’Ivan, p. 142).

Bien sûr, à la télévision, Léna entend les informations et voit des documentaires sur Tchernobyl mais « Elle ne reconnaissait plus rien, les alentours de Tchernobyl étaient en ruine […]. Il est des silences remplis d’autres silences. » (p. 149).

« Léna, l’Ukraine t’appelle inlassablement. Tu y es attachée. Ne lutte pas contre toi-même. Souvent nous sommes notre meilleur ennemi ; crois-moi, je suis bien placée pour le savoir. Il serait temps de t’écouter. […] Il est temps d’écrire à Ivan de remettre en cause les paroles de ton père. Personne ne sait s’il est mort ou en vie. » (Armelle, p. 176).

Ce beau roman, vraiment bien maîtrisé pour un premier roman, parle d’écologie, de démesure de l’humain qui veut dompter la nature, de la science et de la technique qui sont « la réponse à tout » (p. 137) pour les soviétiques (mais s’il n’y avait que pour eux… !). Il traite aussi de la famille, des relations parfois compliquées entre les êtres, de l’exil, des souvenirs et des non-dits, de la nostalgie, de l’espoir et de l’amour d’une très belle façon.

À crier dans les ruines est le premier roman de la Rentrée littéraire d’automne 2019 que je lis et c’est un coup de cœur. Il est déjà finaliste dans le Prix Stanislas et sélectionné pour le prix Jeunes Talents 2019 des librairies Cultura : j’espère qu’il recevra un ou plusieurs prix littéraires car il le mérite !

Une très belle lecture pour 1 % Rentrée littéraire 2019 que je mets dans Lire sous la contrainte (session 45 avec le mot ruines).