Le monstre de la mémoire de Yishaï Sarid

Le monstre de la mémoire de Yishaï Sarid.

Actes Sud, collection Lettres hébraïques, février 2020, 160 pages, 18,50 €, ISBN 978-2-330-13170-8. Mifletzet HaZicharon (2017) est traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz.

Genres : littérature israélienne, récit épistolaire, Histoire.

Yishai Sarid naît en 1965 à Tel Aviv (Israël). Il étudie le Droit à l’Université hébraïque de Jérusalem et devient avocat puis procureur général avant de se lancer dans l’écriture de romans policiers parus chez Actes Sud : Une proie trop facile (2000, 2015), Le poète de Gaza (2009, 2010), Le troisième temple (2015).

Historien, spécialiste de l’antisémitisme et des camps de la mort, le narrateur est guide de la Shoah pour des adolescents. Il pensait être fort mais… « Je me suis jeté dans l’arène à corps perdu, avec la fougue d’un jeune taureau. J’ai immédiatement commencé à encadrer des groupes dans le musée, les salles d’études, le long de l’allée des Justes, j’ai déversé sur notre jeunesse une partie du savoir que j’avais emmagasiné et je l’ai fait avec talent. » (p. 14).

Le roman est une lettre qu’il écrit au président de Yad Vashem (l’Institut international pour la mémoire de la Shoah à Jérusalem). La lettre est en un seul chapitre. Pas le temps de respirer.

Comment ne pas oublier et comment transmettre 75 ans après les événements ? Comment le faire avec empathie et compassion ? Les jeunes comprennent-ils ce qu’on leur montre, ce qu’on leur dit, ou cela les dépasse-t-il comme quelque chose de lointain qui n’arrivera plus ? L’objectif étant de « galvaniser la jeunesse et l’État d’Israël » (p. 25).

Le titre dit toute la monstruosité des faits mais aussi de la mémoire politisée, instrumentée à outrance, et du tourisme qui s’est créé (comme si les camps étaient devenus des parcs d’attractions sous couvert d’historique) avec des « mièvreries ritualisées » (p. 55)…

Birkenau. « […] tout est là, devant nous, bien réel, exactement là, on peut toucher l’endroit où l’humanité a été assassinée. » (p. 30). 75 à 80 % des déportés étaient exterminés dès leur arrivée (p. 33). « Extermination industrialisée des camps » (p. 41).

Mon premier passage préféré. « Si les Juifs s’étaient révoltés dès le début et avaient refusé de collaborer, l’opération n’aurait pas pu être menée avec autant de facilité, leur disais-je, les Allemands auraient dû fournir beaucoup plus de main-d’œuvre, ce qui aurait peut-être permis de retarder un peu le processus, impossible de le savoir avec certitude. […] J’expliquais aux élèves la peur paralysante, l’annihilation de la volonté […]. Le système allemand s’appuyait sur deux choses : l’instinct animal de survie (à tout prix) qui huilait les rouages de leur entreprise de mort, et le renoncement humain devant la force écrasante. » (p. 54).

Mon deuxième passage préféré. « La Shoah n’est pas l’œuvre des Polonais mais bien des Allemands, lui répondis-je. Les Polonais ont profité de l’occasion pour continuer les pogroms, un sport national qu’ils ont pratiqué tout au long de leur histoire, c’est inhérent à leur mode de vie. Ils haïssent les Juifs parce que les Juifs ont crucifié Jésus, que c’étaient ces mêmes Juifs, sachant lire et écrire, qui collectaient les impôts au nom de la noblesse. De plus, les femmes juives étaient propres parce qu’elles allaient au bain rituel une fois par semaine, à la différence des Polonaises. À l’auberge, le Juif leur servait du vin qui montait vite à la tête, se faisait payer mais ne buvait jamais avec eux, ne partageait avec eux ni la joie des pauvres gens, ni leurs deuils. Son visage restait éveillé alors qu’ils s’abrutissaient d’alcool et quand il avait un instant de libre, il plongeait le nez dans un livre couvert de mots ensorcelés alors qu’eux étaient illettrés. C’est donc par jalousie et bêtise que de temps en temps, à quelques années d’intervalle, ils se permettaient une descente chez les youpins, débarquaient au milieu de la nuit, éventraient les édredons et cassaient les meubles, violaient les femmes et les filles, parfois coupaient les membres du mari les uns après les autres jusqu’à ce l’expression de suffisance s’efface de son visage, et après, ils allaient trinquer. Mais jamais ces imbéciles d’ivrognes n’ont envisagé d’assassiner tout le peuple, cela dépasse leur imagination et leur capacité d’action. » (p. 102-103).

Le narrateur s’interroge et interroge son directeur. Le devoir de mémoire, que représente-t-il réellement ? « […] c’est un monstre qui vit dans la mémoire. » (p. 73) et « […] à quoi bon tous ces rabâchages ? » (p. 139) d’autant plus que la jeunesse actuelle s’en fiche.

Un récit pas facile à lire, dérangeant, mais fort instructif voire salutaire. Que dire de plus… Il vaut mieux que vous le lisiez pour vous rendre compte par vous-mêmes !

Pour le Challenge de l’été (Israël).

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