La guerre des salamandres de Karel Čapek au théâtre

La guerre des salamandres de Karel Čapek.

L’avant-scène théâtre, décembre 2018, n° 1453-1454, 168 pages (80 pages pour La guerre des salamandres), 16 €, ISBN 978-2-7498-1436-0. Válka s Mloky (1936) est traduit du tchécoslovaque par Claudia Ancelot (en 1960) et adapté pour la mise en scène de Robin Renucci par Évelyne Loew.

Genres : littérature tchécoslovaque, science-fiction, théâtre.

Karel Čapek naît le 9 janvier 1890 à Malé Svatoňovice en Bohème. Il étudie à Brno puis à Berlin (philosophie) et à Paris (Lettres). Il est francophile (il traduit Apollinaire et Molière), amateur de musique ethnique et de photographie. Il meurt le 25 décembre 1938 à Prague. Du même auteur : La mort d’Archimède, L’empreinte et R.U.R..

L’avant-scène théâtre est une revue bimensuelle qui présente « une pièce, un dossier, une actualité ». Ici, le numéro est double puisque deux pièces sont proposées, R.U.R. que j’ai déjà lue et La guerre des salamandres que je suis ravie de pouvoir enfin lire.

Prague. Chaleur estivale. Salle de rédaction du Lidové noviny, le grand journal du soir. Des journalistes vont interviewer Van Toch, un capitaine au long cours originaire de Bohème et qui, depuis plus de trente ans, « navigue du côté de Java, de Sumatra, des îles de la Sonde, de ce côté-là. » (p. 18). La journaliste Valenta Tchanik dirige l’interview et Julian Krakatit prend les photos (le lecteur les retrouvera tout le long).

Mais Van Toch a besoin d’un nouveau bateau, il a besoin de seize millions (peu importe la monnaie, c’est beaucoup d’argent !). Peut-être que l’armateur, monsieur Bondy, président du conseil d’administration de la MEAS (Métallurgie Énergie Aéronautique Services) peut l’aider ? L’auteur précise « Universal Robots, c’est lui ; le sur-carburateur à fusion nucléaire, c’est lui ; toutes ces inventions modernes qui changent notre vie, c’est lui. » (p. 21).

Max Bondy habite dans une belle propriété verdoyante à Prague mais, comme le dit son majordome, Marek, « Puissance. Élégance. Discrétion. » (p. 22). Van Toch lui propose une « affaire en or, big business » (p. 24) sur l’île de Tana Masa. Devil Bay, les Cingalais en ont peur, ils disent qu’il y a des diables qui marchent sous l’eau.

En fait, les diables sont des salamandres géantes (environ 1 mètre). Van Toch les apprivoise en leur ouvrant des huîtres, les salamandres mangent les huîtres, Van Toch garde les perles, c’est un bon plan ! Il leur apprend même à se défendre contre les requins qui font des ravages parmi leurs semblables. « C’est des bêtes intelligentes, vous savez, intelligentes, sociables, gentilles, et faciles à apprivoiser. » (p. 27).

Bondy, attiré par l’aventure et l’exotisme, accepte le marché, il achète un bateau à Van Toch (qui lui a tout de même donné plusieurs superbes perles), il l’aide à déplacer les salamandres trop nombreuses dans d’autres lagons paisibles et magnifiques où elles peuvent se reproduire sans danger, et bien sûr il amasse des perles dans les coffres de la MEAS. « Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. » (p. 31). Mais… les hommes sont pires que les requins pour les salamandres.

D’autant plus que le secret des salamandres va être éventé à cause de deux couples de tourtereaux avec papa magnat du cinéma… Leur « petit film amateur […] allait faire le tour du monde en première partie des longs métrages de papa Loeb et connaître un succès extraordinaire. » (p. 35). Et les salamandres deviennent célèbres, sont enfermées dans des zoos, participent à des émissions à la radio…

Par exemple, Andy dans sa baignoire au zoo de Londres a appris à lire, elle lit le journal chaque jour alors elle est ravie de recevoir un journaliste, qui n’est autre que Julian Krakatit. Question de Krakatit : « Combien y a-t-il de continents ? » Réponse d’Andy : « Quatre. » Question de Krakatit : « Quatre ? Peux-tu les citer ? » Réponse d’Andy : « L’Angleterre et les autres. » Question de Krakatit : « L’Angleterre et les autres ? Quels autres ? » Réponse d’Andy : « Les nazis, les bolcheviks et Paris. » (p. 39), j’adore ! Malheureusement, Andy va mal finir…

Et les choses vont empirer car sept ans après le début du big business, le capitaine Van Toch rend l’âme. Bondy déclare à ses actionnaires « Maintenant, mesdames, messieurs, je dois vous annoncer des changements radicaux. » (p. 43). Eh bien, il ne perd pas de temps… Les salamandres vont être cotées en bourse ! Avec le Salamander Syndicate, une puissante multinationale, pauvres salamandres… « Je voudrais dire, les salamandres, en premier lieu, il faudrait leur apprendre à dire non, non. Elles sont dociles, elles sont dévouées, elles sont minutieuses, on les déplace, on les utilise à tout, pour tout, partout. Nous leur causons de grandes souffrances, sans y penser, pour notre bien-être, pour notre niveau de vie. Moi je crois que quand on devient insensible à la souffrance, c’est dangereux, et c’est très dangereux pour tout le monde. » (Palméla, l’épouse de Marek, p. 51-52).

Dix ans après, les salamandres se rebellent contre les humains et déclarent la guerre. « Les salamandres ont assez construit pour vous, elles sont fatiguées, elles sont pressées, maintenant elles veulent détruire. » (Aurélia, une des deux avocates des salamandres, p. 61). Les salamandres retrouveront-elles leurs beaux lagons et leur vie tranquille ?

La guerre des salamandres est un roman satirique à la fois conte philosophie et science-fiction dystopique ici judicieusement adapté en pièce de théâtre (en 2018). Karel Čapek s’inspire de la montée du nazisme, du stalinisme et de la tension constante dans les années 30 avec les bruits d’une prochaine guerre pour parler librement de la politique, de l’économie et plus ou moins de la protection des animaux, pour condamner l’exploitation abusive des travailleurs et le totalitarisme. Ce texte est écrit en 1936 mais il y a déjà tout ce qui fera l’humanité d’après la Seconde guerre mondiale, l’hyper-capitalisme avec son intense exploitation de la planète (incluant ici le monde marin et ses créatures) jusqu’à sa destruction, la mondialisation de l’économie et du monde du spectacle. Marek, le majordome, fait figure de dinosaure en collectionnant tous les articles de presse parlant des salamandres. Ce roman ne paraît en France qu’en 1960 (aux Éditeurs français réunis) puis est réédité en 2012 (aux éditions La Baconnière) mais il n’est pas facile à trouver. Pourtant, il est à mon avis équivalent au niveau littéraire et politique à 1984 de George Orwell, à Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley et à Nous d’Evgueni Zamiatine, un chef-d’œuvre injustement méconnu donc. Toutefois, je n’ai lu ici que l’adaptation en pièce de théâtre alors je veux encore lire le roman dans son intégralité (un jour) !

Une excellente lecture pour Animaux du monde #3, 2021, cette année sera classique, Challenge lecture 2021 (catégorie 18, un livre sur l’écologie), Littérature de l’imaginaire #9, Mois Europe de l’Est (ça change, je n’avais publié que des notes de lecture russes jusqu’à maintenant), Petit Bac 2021 (catégorie Animal), Projet Ombre 2021 et Les textes courts.

12 réflexions sur “La guerre des salamandres de Karel Čapek au théâtre

  1. lizagrece dit :

    Une excellente revue que l’Avant-Scène je n’y suis plus abonnée car je suis à l’étranger mais j’ai une collection de très anciens numéros.

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  2. Je me demande souvent pourquoi je n’aime pas la SF, c’est un univers riche pourtant et qui parle si bien de nous (au présent – au futur) mais c’est aussi si dense. Je crains toujours ne pas savoir déceler ou comprendre…
    Merci pour cette nouvelle participation!

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    • En fait, il faudrait que tu démarres par certaines classiques (européens, américains, russes) pour que tu voies un peu l’évolution, ou alors lire de la SF en bande dessinée car c’est super visuel, à toi de décider 😉

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  3. Patrice dit :

    Un grand classique et une très belle contribution à notre mois thématique. Heureux de voir que ce livre retrouve de la visibilité !

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